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Quand la démocratie est infectée par le Covid-19

Selon la Commissaire européenne en charge de la santé Stella Kyriakides, la levée des mesures de confinement les plus drastiques au début de l’été a eu l’effet tant redouté : une remontée des cas. Ce qui a conduit d’aucuns à fustiger les mesures d’assouplissement prises en septembre par le gouvernement Wilmès. Or, depuis mars, la Belgique fait partie des pays stricts, s’alignant largement sur les mesures appliquées en France. Des mesures restrictives dont il est, au minimum, permis de discuter l’efficacité, au vu des résultats catastrophiques de la Belgique, dans la gestion de la crise sanitaire. Un large débat public qu’on souhaiterait voir pris en charge par les médias, les partis politiques, avec l’ensemble de la population. Or, on en est loin. 

QUAND L’ÉMOTION FAIT PERDRE LA RAISON 

En premier lieu, on s’interroge sur le rôle joué par les médias officiels dans la crise sanitaire, jouant davantage la carte de la dramatisation, la culpabilisation et l’accusation, au lieu d’endosser le rôle d’honnête courtier dans les débats. Les exemples sont légion. 

Dans son édition du 23 octobre dernier, le journal De Morgen publiait la Tribune « Cher Lieven Annemans. Vous êtes le clown entre les acrobates et les trapézistes ». Au motif qu’il préconisait l’assouplissement des mesures corona, en raison des dommages mentaux occasionnés par la maladie, cet économiste de la santé a été décrit comme l’homme qui minimise le virus. Comprenez : « un rassuriste ». Un scientifique, pour qui les mesures sanitaires liberticides sont disproportionnées et qui refuse d’être gouverné par la peur. Un feu de critiques qui l’a conduit à se retirer du Celeval, l’organe consultatif qui aide le gouvernement à lutter contre la crise corona. Est-il légitime de discréditer violemment un académique ou un scientifique sur la place publique, sous prétexte qu’il nage à contre-courant ? Est-ce que le climat de psychose collective, auto-entretenu par les médias, fait à ce point perdre la raison, que les principes de courtoisie, de respect dans les échanges d’idées soient enterrés au passage ? Au vu de la montée d’une intolérance grandissante à toute opinion qui ne s’inscrit pas dans la doxa dominante, on n’ose imaginer le sort réservé en Belgique au virologue suédois le plus écouté en Suède, Anders Tegnell, qui n’a préconisé ni le confinement ni l’obligation du port du masque par exemple, et dont les conseils ont pourtant été suivis scrupuleusement par son gouvernement, en opposition aux stratégies suivies par la majorité des pays d’Europe. Il ne fait guère de doute que ce virologue, pour qui « On ne pourra pas éradiquer le virus, même avec un vaccin. Il va falloir apprendre à vivre avec »[note], eût été médiatiquement lynché, taxé de darwiniste irresponsable, quand bien même sa stratégie ne se soit pas soldée, dans les faits, par un bilan de morts pire que le nôtre, qui l’aurait obligé à revoir fondamentalement sa copie. C’est que chez nous, les grands-prêtres de l’information anxiogène sont à la barre. Les anathèmes et insultes de tous bords, y compris dans les médias officiels, font florès. Florilège. 

« Il faut d’urgence nous protéger des égarements des complotistes et négationnistes : il y a péril en la demeure humaine »[note]. Les termes sont forts. Le délit du « négationnisme » est punissable par la loi. Faut-il entendre par « négationniste sanitaire » une personne qui nie l’existence même du virus, une simple élucubration de l’esprit, ou une personne qui en appelle, par exemple, à une autre interprétation des chiffres bruts, publiés par Sciensano, en pointant que le chiffre de mortalité reste stable ? Ce qui relativise, de facto, la dangerosité de l’épidémie. Qu’entend-on par « complotiste » ? Un citoyen lambda qui estimerait que le virus a été créé par l’homme pour anéantir la population ou un citoyen qui exerce son sens critique ? 

À ce stade de la crise sanitaire, où l’émotionnel prime sur la raison, tous les amalgames sont permis. La seule vérité scientifique qui vaille, c’est assurément celle des scientifiques dits « alarmistes » (par opposition aux « rassuristes »). « Complotiste » est devenu un mot fourre-tout, utilisé à tort ou à raison, dont l’effet le plus immédiat est de couper court au débat et de cliver la société. Il sonne comme une excommunication du sérail des « bien-pensants ». 

Qui plus est. C’est à une véritable chasse aux sorcières que s’adonnent les tenants de l’orthodoxie du « sanitairement correct », dont l’édito paru dans La Libre Belgique, les 17–18 octobre derniers, en constitue un exemple éclairant. « (…) Ce combat contre le virus n’est pas celui de quelques-uns, il est l’affaire de tous et toutes. Les râleurs, ceux et celles qui savent mieux que tout le monde, vont critiquer, se rebeller. Ces inciviques ont une lourde responsabilité dans la propagation du virus. Car ce n’est pas leur vie qu’ils mettent en danger. Mais celles des autres, surtout des personnes fragiles ». 

Les coupables sont clairement désignés. Les citoyens. Ceux qui auraient l’outrecuidance de s’interroger sur la pertinence et la cohérence des choix politiques, la « proportionnalité » des mesures dans l’État de droit, les dégâts socio-économiques d’un second confinement brutal, la détérioration alarmante de la santé psychique de la population, face à la prolongation sine die de mesures antisociales contre-nature. Quand bien même les dirigeants politiques ont copieusement insulté notre intelligence collective, en édictant des règles totalement incohérentes, à l’instar du protocole à suivre dans les restaurants, on en déduit qu’un « bon citoyen » est celui qui se tait, donne son blanc-seing au gouvernement dans la gestion de la crise. 

Certes, de tels propos n’engagent que leur auteur. Toutefois, ils ne sont pas fortuits. Ils dénotent une dérive médiatique, où la presse devient « muselante ». L’essentiel n’est pas que les mesures soient toujours plus strictes, mais qu’elles suscitent l’adhésion. Ce qui suppose, en premier lieu, qu’elles démontrent leur efficacité. Ce qui présuppose la tenue d’un débat scientifique ouvert et contradictoire, y compris dans la prise en charge médicale, qui ne s’abaisse pas au niveau des invectives et des insultes. Il est sidérant de voir que des scientifiques, académiques, personnel soignant remettant en cause la stratégie sanitaire en vigueur soient discrédités, relégués au rang de « rassuristes », voire « complotistes », autrement dit, de « scientifiques frappés d’hérésie », de parias. 

Stigmatisation. Les médias ont un rôle clé à jouer pour empêcher cette dérive dangereuse. Éviter le piège de la propagande inavouée. Dès lors qu’une personne a peur de s’exprimer, de crainte d’être vouée aux gémonies, car son point de vue ne répond pas à la doxa sanitaire, ce sont autant de lézardes dans l’édifice « démocratie ». 

Le journalisme en tant que contre-pouvoir. Révéler la face cachée des choses. L’essence du journalisme d’enquête et d’investigation. Nourrir le débat démocratique et faire avancer les mentalités, dans le respect de chacun. Un principe cardinal qui doit impérativement retrouver ses lettres de noblesse. 

QUAND LA SCIENCE SE MUE EN IDÉOLOGIE 

Qu’il existe une controverse scientifique à propos de la crise sanitaire n’a pas lieu de surprendre, dans la mesure où le virus est loin d’avoir livré tous ses secrets. Asséner, dans ce contexte, des certitudes scientifiques est d’autant plus hasardeux que la recherche scientifique indépendante est structurellement sous-financée. En l’occurrence, à chaque fois qu’une étude scientifique est brandie pour justifier une mesure politique, il convient de s’interroger tant sur son financement que sur les potentiels conflits d’intérêt. Une précaution que devraient systématiquement prendre les dirigeants politiques. À titre d’exemple, lorsque le Ministre-Président de Bruxelles-Capitale, Rudy Vervoort, justifie le maintien du port du masque généralisé à l’extérieur en s’appuyant sur une étude rapportée par Marc Van Ranst[note] dit « notre expert national », on est en droit de se poser la question : pourquoi faire foi en cette étude en particulier (sans même la citer), préconisée par un expert connu pour ses multiples déclarations tonitruantes en faveur de mesures sanitaires toujours plus répressives ? En quoi cette étude serait-elle plus crédible que d’autres, qui prétendent l’inverse, mais qui sont susceptibles d’être écartées au prétexte que ce serait des agents du complot ? Bref, un tri est opéré, qui relève davantage d’un choix politique assumé, et non d’une preuve scientifique irréfutable. D’ailleurs, tous les pays européens ne se sont pas alignés sur des mesures aussi attentatoires à la liberté individuelle. En Suède, il n’est toujours pas question d’obligation du port du masque. En Hollande, un nombre limité de secteurs est concerné. Doit-on penser que ces pays soient gérés par des dirigeants politiques irresponsables, en prise avec des experts fantaisistes et iconoclastes ? Dans la mesure où la décision politique d’entraver le droit de respirer en plein air serait scientifiquement prouvée, comment explique-t-on que ces pays n’aient pas connu un taux de surmortalité par rapport aux nôtres ? Plus fondamentalement, sachant que les dirigeants politiques ont réussi à dire tout et son contraire sur l’utilité du masque pour freiner la propagation du virus en quelques mois, n’ont-ils pas, eux-mêmes, dévoyé la science, en usant abusivement de cet argument d’autorité ? 

La lecture des documents officiels de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qu’on ne pourrait raisonnablement suspecter de faire partie de la « complosphère », permet de le penser. En effet, dans sa dernière version Orientations provisoires sur le port du masque, réactualisée le 5 juin dernier, on peut lire ce qui suit : « De nombreux pays ont recommandé au grand public de se couvrir le visage, notamment par un masque en tissu. À l’heure actuelle, on ne dispose pas encore de données factuelles directes de qualité attestant de l’efficacité du port généralisé du masque par les personnes en bonne santé dans la communauté et il faut procéder à un bilan des avantages et des inconvénients à cet égard »[note]. Et l’OMS de détailler la liste des avantages potentiels, dont : « l’impression donnée aux gens de contribuer à stopper la propagation du virus », « l’occasion de rappeler à la population les autres mesures (gestes barrières) à respecter ». Quant à la liste des inconvénients, retenons entre autres : « le risque potentiellement accru d’autocontamination dû au fait de manipuler un masque facial », « mal de tête et/ou difficultés respiratoires », « difficulté de communiquer clairement », « difficultés liées au port du masque par les enfants, asthmatiques ou les personnes souffrant d’affections respiratoires chroniques (…) ». 

À la lumière de ces recommandations, on s’étonne que le gouvernement belge, épris de multilatéralisme, ait fait peu de cas des conseils nuancés, formulés par l’OMS. Or, si l’été dernier, l’obligation généralisée du port du masque en extérieur dans certaines villes a suscité de l’opposition, c’est précisément en raison de son caractère arbitraire, disproportionné et non étayé par aucun consensus scientifique. Qu’à cela ne tienne. Revendiquer son droit de respirer à l’air libre en extérieur est désormais (très) mal vu. Un acte d’égoïsme éhonté, une incivilité, voire un crime, la tyrannie de la liberté individuelle ? Du reste, que les enseignants, et plus singulièrement les élèves de secondaire aient le triste privilège de devoir le porter de nombreuses heures durant, sans que la question des risques, notamment pour la scolarité, soit débattue, leurs souffrances entendues, tranche avec la rhétorique de la solidarité collective envers les personnes vulnérables, que les médias et dirigeants politiques nous martèlent au quotidien. Plus généralement, que valent les discours de bienveillance, selon la formule consacrée « Prenez soin de vous et des autres », dès lors que, dans les faits, il n’est même pas permis de débattre sur l’état de nos droits fondamentaux, affectés par la crise sanitaire ? Ce qui suscite pourtant de plus en plus l’inquiétude de nombreux avocats et experts des questions juridiques, pour qui certaines mesures restrictives ont une base juridique trop faible ou qui s’interrogent sur leur « proportionnalité ». 

À une époque où les études scientifiques sont de plus en plus instrumentalisées à des fins politiques, les dirigeants sont tenus d’étayer leurs décisions sur base de preuves scientifiques solides, irréfutables, en citant leurs sources. Sans quoi ils alimenteront la défiance citoyenne vis-à-vis du politique. À ce titre, la citation de la philosophe Hannah Arendt est d’une actualité criante : « Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges, mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger ». 

LA STRATÉGIE DE LA COMMUNICATION 

« Le marathon sanitaire durera au minimum jusqu’à l’été 2021. C’est notre comportement qui décidera de la vie ou de la mort de quelqu’un de vulnérable », dixit le Premier ministre Alexander De Croo[note] . L’arme absolue contre le virus : la culpabilité. L’héritage de notre culture judéo-chrétienne, avec laquelle les dirigeants politiques jouent à plein régime. Si on doit resserrer la vis, c’est parce qu’une frange des citoyens (en particulier, les jeunes, dernière catégorie en date à être clairement stigmatisée) ne respecte pas les gestes-barrières. Des citoyens « déviants » en qui sommeillerait un assassin potentiel. C’est de leur faute si, à présent, on doit opérer des choix dans les hôpitaux. 

La culpabilité collective : un moyen commode pour masquer les failles béantes du politique. À leur décharge, il est difficile de naviguer à vue. Ce qui doit nous inspirer de l’indulgence. A fortiori que la mise en place de certaines mesures pour corriger le tir prend désormais du temps. Désengorger les hôpitaux suppose, entre autres, l’investissement dans les soins de première ligne, la formation du personnel soignant, la valorisation du métier d’infirmier, etc. Ce qui ne peut se faire par un simple coup de cuiller à pot. Toutefois, il incombe aux dirigeants politiques de balayer devant leur porte. La crise dans les hôpitaux, c’est le fruit de décisions politiques prises en amont, qui s’enracinent dans un corpus de mesures néolibérales, portant le sceau du Consensus de Washington, ayant foi en la « libéralisation, dérégulation et privatisation » de l’économie. Des recettes largement appliquées en Belgique, avec la bénédiction d’une succession de gouvernements, associant généralement des partis qui se revendiquent d’un ancrage à gauche, dont un des avatars est le Pacte budgétaire européen. Véritable ceinture de chasteté budgétaire, il est le reflet d’une vision de l’économie politique automutilatrice. Entré en vigueur en 2013, il gravait durablement dans le marbre le principe d’austérité budgétaire, dont la collectivité paie à présent le prix douloureux. Celle d’un désinvestissement public chronique dans les soins de santé, malgré une démographie vieillissante, qui prend l’ensemble de la population belge en otage. 

Que des erreurs de communication politique soient commises dans la gestion de la crise est probablement inévitable, voire excusable. La lasagne institutionnelle belge n’y aide pas. Ce qui ne justifie pas d’opérer sur le mode de l’infantilisation. La conférence de presse de Sciensano du 7 octobre dernier, où Yves Van Laethem nous exposait le guide du parfait « hôte », restera dans les annales. Le gouvernement s’invite désormais dans notre cuisine, notre salon, salle à manger, toilette. Bref, notre espace privé, intime. De façon symptomatique, s’il insiste sur l’importance de fournir du gel hydroalcoolique à table et une enveloppe pour le masque, il omet singulièrement de se prononcer sur l’importance d’avoir une alimentation saine, équilibrée, variée, pour fortifier son système immunitaire. Le béaba pour ne pas tomber dans la catégorie des personnes « vulnérables », sachant que les patients atteints d’antécédents cardio-vasculaires, d’obésité, les diabétiques, sont susceptibles de développer des formes graves de la maladie. 

Pourquoi, dans ce contexte, un plan d’action national contre la malbouffe, en réponse à la crise sanitaire, n’est pas à l’agenda des ministres ? Comme le rappelle la Commission européenne, dans sa Stratégie « De la ferme à la table » (mai 2020) : « Plus de 950.000 décès (1 sur 5) et plus de 16 millions d’années de vie en bonne santé perdues dans l’Union en 2017, principalement en raison de maladies cardiovasculaires et de cancers, étaient imputables à des régimes alimentaires peu sains6. Et d’ajouter : « L’obésité gagne du terrain. Plus de la moitié de la population adulte est aujourd’hui en surpoids ce qui contribue à une prévalence élevée des maladies liées à l’alimentation (y compris différents types de cancer) et occasionne des dépenses de santé à l’avenant ». En clair, c’est l’affaiblissement du système immunitaire qui fait exploser, par le principe des vases communicants, la catégorie des « personnes vulnérables » à protéger. Pourquoi donc les médias, qui nous matraquent au quotidien avec les chiffres sur la mortalité du Covid-19, ne le font-ils pas également au sujet du cancer (soit 9 millions de décès par an dans le monde), autre facteur de co-morbidité ? Ce qui apporterait un éclairage nouveau à la population sur les défis majeurs à relever en termes de santé publique, selon une approche holistique, où l’enjeu est d’attaquer le mal à la racine. 

De la même façon, dans la campagne gouvernementale « Une équipe de 11 millions », on est en droit de s’étonner que la pratique d’une activité physique, telle que la marche, le jogging ou le vélo, durant laquelle on peut respirer à pleins poumons, ne figure pas dans les fameuses « règles d’or », quand bien même l’alimentation saine et la pratique d’une activité physique constituent l’alpha et l’oméga d’une approche préventive de la santé. 

Plus globalement, rappelons que l’Agence européenne de l’environnement signalait, dans son rapport du 8 septembre dernier, que la pollution tue des centaines de milliers de personnes chaque année en Europe, soit 13% des décès. Et de souligner que l’émergence de la pandémie de coronavirus doit faire réfléchir à l’impact de la dégradation de l’environnement sur la santé humaine. Logiquement, dès lors que les autorités publiques justifient les mesures draconiennes de privation de liberté au motif que la santé est une priorité absolue, cette question devrait faire la Une de l’actualité politique, dans le souci d’une approche globale et multidisciplinaire de la protection de celle-ci. Or, il n’en est rien. Comme si les dirigeants politiques étaient frappés de cécité, le nez dans le guidon, gérant l’épidémie à la petite semaine, sans vision. 

Les incessants tours de vis : Franck Vandenbroucke, ministre de la Santé, les justifie « pour ne pas avoir de morts sur la conscience ». En mésestimant lourdement l’ampleur des dégâts socio-économiques et psychologiques collatéraux, il contribue à détruire la société. Oubliant, pour paraphraser Renaud Girard, co-auteur du livre Quand la psychose fait dérailler le monde, que l’homme n’est pas qu’un être sanitaire. Il est aussi un être social, un être économique, un être culturel, un être spirituel. 

Inès Trépant,politologue, autrice d’essais sur la politique européenne. 

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NewB : l’escroquerie en sarouel-cravate ?

Par Emmanuel Wathelet, président du master en éducation aux médias à l’IHECS, auteur du blog www.leblogduradis.com.

Notre objectif chez Kairos n’a évidemment jamais été de faire perdre espoir à ceux qui nous lisent, mais il n’a pas non plus été de leur donner des illusions, car une telle fin justifierait certains moyens et mènerait certainement à taire des vérités ou des réalités qui dérangent. Notre dessein premier est donc de ne pas cacher la vérité à nos lecteurs. Il arrive donc que cette volonté de tout dire fasse naître des déceptions, la perte des espoirs excessifs que d’aucuns plaçaient encore dans l’une ou l’autre alternative. Nous en sommes désolés, mais nous ne sommes pas là pour dire ce que certains veulent entendre. L’article qu’Emmanuel Wathelet nous a proposé de partager sur le site de Kairos en fâchera certains, fera des déçus, confirmera les positions d’autres, ou les convaincra de ce qu’ils supposaient. Quel que soit le cas, à la veille de l’Assemblée générale de New B, il ne peut que susciter le débat, ce qui manque cruellement dans nos sociétés.

10 infos développées dans ce dossier

La direction de NewB s’en met plein les poches : 9400€ de salaire mensuelLa situation financière de NewB est catastrophique, des millions de pertes en un anUne part NewB à 20€ vaut en réalité aujourd’hui 2.27€, soit presque dix fois moins !Produits dérivés, SICAV, NewB est loin de n’être qu’une banque de dépôtsNewB finance la fabrication et le commerce des armesEn neuf ans, NewB n’a généré aucun bénéfice, même avec la vente de ses assurancesLe nouveau CEO était directeur d’une banque condamnée en 2016, pendant son mandat, pour gestion trop risquéeNewB est prête à modifier ses principes si ses activités l’exigentLes standards éthiques de NewB sont les mêmes que ceux d’AXA, BNP, HSBC, etc.NewB n’est financièrement pas en mesure de financer des projets innovants

Pour de bon? Vraiment?

Cet article est le résultat d’un intense travail d’enquête, d’analyse et de croisement des sources. Je me rends compte que sa lecture est exigeante. Elle fait appel à des notions issues notamment de la finance, que moi-même j’ai eu des difficultés à appréhender. J’espère vraiment que vous arriverez à vous accrocher ; il faut en passer par là pour comprendre le caractère problématique de NewB qui peut-être profite aussi de la complexité de ces questions pour se protéger.

Malgré l’attention constante et les efforts de vérification, peut-être reste-t-il des erreurs. Si ce devait être le cas, n’hésitez pas à le signaler en commentaires avec une source probante et je modifierai en conséquence. Les illustrations relèvent de la satire et non de l’information.

« Changeons la banque pour de bon » disent-iels.

Vous avez été nombreux·ses à y croire, à y mettre du temps, de l’énergie, de l’argent, de la passion. Il y a un an, NewB était partout, sur les réseaux sociaux, dans les médias, dans la rue, des stickers aux panneaux publicitaires…mais, surtout, sur toutes les lèvres.

De mon côté, j’avais décidé de publier à cette même époque un article, à charge, « NewB, l’ambulance et le cheval de Troie », pour dénoncer une initiative qui me semblait séduisante dans le discours mais trompeuse dans les faits et ses objectifs. J’ai tenté alors de montrer pourquoi ça ne pouvait pas marcher. On me l’a beaucoup reproché : NewB, c’était nécessairement mieux que rien.

Un an a passé. Et, un an après la levée de fonds qui a vu NewB « recevoir » une manne de plus de 35.000.000€ pour réalimenter ses capitaux propres et obtenir sa licence bancaire, il est temps de faire le point. Me suis-je trompé ? C’est ce que je vous propose de voir avec moi aujourd’hui, en vous permettant aussi de vous préparer à l’assemblée générale extraordinaire de NewB qui se tiendra dans quelques jours, ce samedi 21 novembre 2020.

Grandes attentes, grosses inquiétudes

Soyons clairs, on avait de grandes attentes : que seraient pour NewB des investissements responsables ? Quels crédits, pour faire quoi et à qui seraient-ils accordés ? Quelle est la santé financière actuelle de la jeune banque ? Est-elle viable sur les moyen et long termes ? On avait de grosses inquiétudes aussi : il y a un an, au moment de la levée de fonds, la part de NewB que vous achetiez à 20€ n’en valait déjà plus que 5,95€ (voir le prospectus, p.12, alinéa 3.3.4). Comme si vous consentiez à payer 20€ une paire de chaussures dont vous savez qu’elles n’en valent que 6. Et qu’en est-il aujourd’hui ? Étant donné les nouvelles pertes de l’année 2019 ? D’après les comptes audités au 31/12/2019 une part B vendue à 20 EUR de valeur nominale valait en réalité 2,27 EUR[note], soit encore moins de la moitié de la valeur de 5,95 EUR publiée dans le prospectus d’émission.

La bonne nouvelle c’est que comme il n’y a, à l’heure d’écrire ces lignes, pas encore d’acte notarié sur la traduction de la dernière levée de fonds en capital, pour l’instant, c’est comme si vous aviez seulement prêté à NewB et vous pourriez récupérer votre argent (même si ça reste hypothétique au regard de l’article 10bis des statuts). Enfin, est-ce vraiment une bonne nouvelle ? Pourquoi les fameux 35.000.000€ confiés par les coopérateurices – c’est-à-dire vous – ne comptent-ils pas encore au capital ? Y a‑t-il un souci quelque part qu’on vous aurait caché ?

En tout état de cause, lorsque la dette sera transformée en capital, vos parts seront bloquées pour trois ans minimum (allez lire les statuts). Après ces trois ans, vous ne pourrez toujours pas récupérer vos parts, si NewB considérait que ça la mettrait en difficulté financière – et vu l’état des comptes actuels, si l’espoir certes fait vivre, il n’en demeure pas moins irrationnel. Enfin, sachez qu’il est interdit de faire une plus-value sur vos parts mais, vu la situation financière encore, il est pratiquement certain, qu’au cas assez improbable où on vous autorisait à partir, vous y perdriez : la valeur intrinsèque de ces dernières (= le montant retiré) serait en-dessous de la valeur nominale (= le montant auquel vous les avez achetées), comme on l’a expliqué ci-dessus.

On savait par ailleurs que NewB avait déjà frayé avec des acteurs capitalistes de premier plan comme Rabobank, le cabinet Deloitte ou encore Mastercard – ce qui la fout mal pour une institution dont l’objectif explicite est de « changer la banque ». Est-ce que NewB a compris la leçon ou a‑t-elle décidé, malgré ses grands discours sur la transparence et l’éthique, de persister dans l’indécence ? J’y réponds plus bas et, malheureusement, ça risque d’être particulièrement déconcertant.

NewB aujourd’hui : zoom sur les comptes annuels

1. D’énormes pertes structurelles

Disons-le de but en blanc : la situation financière de NewB est catastrophique. Entre l’exercice 2018 et l’exercice 2019, la valeur de l’entreprise a fondu comme neige au soleil, ayant perdu en un an 70% de sa valeur (passant de 5.719.733€ de capitaux propres à seulement 1.736.625€). Les pertes pour la seule année 2019 s’élèvent donc à 4.008.746€ et celles accumulées au fil des ans à 13.547.515€. Et ce en dépit de la vente d’assurances supposées participer aux bénéfices de NewB. Ce sera mieux en 2020? Pas du tout. Le budget 2020 anticipe une perte encore plus grande, de l’ordre de 6,5 millions d’€.

Notons d’ailleurs que les comptes annuels, en dépit de l’impératif de transparence que NewB s’est assigné (à tout le moins dans sa charte et ses discours), ne présentent pas le détail, par exemple, du chiffre d’affaires. Impossible donc de savoir ce qu’ont pu générer comme rentrées ces fameuses activités d’assurance, « empruntées » aux « trois » coopérateurs Monceau Assurances (pour comprendre cette autre entourloupe, voir mon article précédent).

On me dira : « Oui, mais c’est une jeune entreprise, une start-up, ce ne sont pas des pertes, ce sont des investissements ! ». Loin de moi l’idée de nier la difficulté qu’il y a à créer une nouvelle banque, surtout dans un contexte où on assiste plutôt à leurs fusions et disparitions (peut-être d’ailleurs aurait-il fallu se demander pourquoi…), mais continuer à s’appuyer sur l’idée que NewB est « jeune » alors que le projet a été lancé il y a neuf ans, ça commence à se voir. D’autre part, une « start-up » peut se permettre d’être plusieurs années en pertes si on lui reconnaît un caractère innovant et qu’on est en mesure d’anticiper une capacité à générer des bénéfices plus tard. On verra que dans le cas de NewB, on en est très, très loin. Pour l’heure, l’examen des neuf comptes annuels de NewB de 2011 à 2019 indique qu’elle n’a jamais, depuis sa création, été capable de générer un seul € de bénéfices.

Bien sûr, une partie des pertes est à imputer à des frais liés à l’augmentation de capital (notamment, on le suppose, les frais publicitaires dont j’avais déjà soulevé l’aberration pour un projet comme NewB défendant des valeurs de sobriété et de durabilité) alors que la recapitalisation, sans la licence bancaire, ne pouvait encore se traduire en capitaux propres. Toutefois, l’essentiel des pertes concerne des postes indépendants de la recapitalisation et qui structurellement plombent les comptes de NewB depuis sa création : une marge brute très négative (-2.482.011€, montrant une incapacité à générer des bénéfices) et…les rémunérations.

2. Des salaires indécents pour le Comité de direction

En effet, si la situation financière, on l’a dit, est catastrophique, elle n’empêche pas le comité de direction de s’en mettre plein les poches. Prenons le temps de l’enquête parce que, dans la charte, dans le rapport annuel ou dans les comptes publiés à la Banque nationale, tout est fait pour qu’il soit très difficile de connaître le salaire du comité de direction de NewB.

Après analyse, on comprend qu’il y a trois administrateurs exécutifs, trois hommes blancs (la version NewB de la diversité), qui sont donc aussi employés par la coopérative : le CEO Tom Olinger (ex-Crelan, ex-Crédit agricole, ex-Deutsche Bank), le directeur financier Jean-Christophe Vanhuysse (ex-Crédit mutuel, il a aussi passé 15 ans chez BKPC dont il a été le CFO), et le CRO responsable du risque Frans Vandekerckhove (ex-ABN/AMRO, ex-PWC). On a là des profils qui n’ont absolument rien « d’alternatifs ». Leur demander, à eux, de changer la banque, est naïf ou hypocrite.

Du coup, on s’étonne moins de ce que les rémunérations de ces seuls trois administrateurs représentent presque 40% du total des rémunérations de l’entreprise (voir tableau ci-dessous), ce que NewB appelle une « politique de rémunération sobre et maîtrisée » (p.70 sur 79 – oui, il faut bien tout lire jusqu’au bout pour prendre connaissance du plus abject). Ainsi les directeurs s’en sortent chacun avec un salaire mensuel moyen de 9418€.

9418€ par mois ? Un salaire de député ! C’est ça l’économie sociale ?

Sous couvert de tension salariale de « 1 à 5 maximum », c’est vraiment ça qu’ont envie de financer, souvent avec de l’argent public, des syndicats, des universités et des associations comme SOS faim, Caritas, le CNCD, Oxfam, le CADTM ou encore ATD quart-monde et le Réseau wallon de lutte contre la pauvreté ?

Les admins non-exécutif·ves, dont le travail est censé être « gratuit », empochent quant à elleux des jetons de présence à hauteur de 500€ par réunion du CA pour un coût de 30000€ sur l’année 2019. Je devrais aussi penser à me candidater pour ces mandats , ce serait plus rationnel que passer mon temps à éplucher bénévolement (en étant rétribué qu’aux « likes » ou à la détestation, c’est selon) ces comptes déprimants.

Rémunérations des employé·Es de NewBPoste rémunérations = 912057€Rémunérations admins non-exécutif·ves = 30000€Rémunérations comité de direction = 339061€Rémunération annuelle pour chaque membre du comité de direction = 113020€Rémunération mensuelle pour chaque membre du comité de direction = 9418€Reste pour 10.1 ETP = 542996€Proportion de la rémunération du comité de direction sur l’ensemble des ETP = 37%Salaire annuel moyen hors comité de direction = 53761€Salaire mensuel moyen hors comité de direction = 4480€, dont évidemment on ne connaît pas la ventilation entre employé·es.

Or, ce sont les rémunérations qui – comme en attestent les comptes de résultats annuels – creusent directement les pertes faisant s’effondrer la valeur intrinsèque des parts de NewB. Pour le dire autrement : le comité de direction se gave avec l’argent des petit·es coopérateurices qui ne retrouveront vraisemblablement jamais leur mise. Aussi limpide que ça. Et entre-temps, les petit·es ont donné, donné et les ASBL ont donné, donné.

Quelle honte.

Mais ce n’est pas tout. On pourrait penser que l’obtention de la licence bancaire et donc la reconnaissance de pouvoir devenir une vraie banque, après neuf ans de dure bataille, constitue un immense succès pour le comité de direction qui aurait à cœur de faire vivre son « NewBébé ». Eh bien non. En mars 2020, on apprenait que le CEO de NewB, Tom Olinger, décidait de quitter le bateau. Peut-être que les 9418€ n’étaient finalement pas si attractifs que ça quand on appartient non pas à l’économie sociale mais à l’univers indécent de la banque traditionnelle et de son opulente vulgarité.

3. Une banque qui n’a plus rien « d’alternatif »

D’accord, mais le nouveau CEO, lui, aura été choisi pour ses valeurs n’est-ce pas ? Pour son adéquation avec tout ce que prône NewB ?

Encore raté.

Le CEO pressenti, déjà entré en fonction mais dont l’AG de samedi doit voter la nomination, vient en ligne directe du secteur de la banque privée. Ancien directeur de Puilaetco Dewaay Private Bankers (j’y reviendrai), Thierry Smets est aussi passé par Nagelmackers, KB Lux et la Générale de Banque. Il est aussi cofondateur de Startalers, une plateforme « par les femmes (sic) pour les femmes » qui aide donc « les femmes » à prendre en mains leur « avenir financier » (elle est pas fût-fût la femme, m’voyez, et elle a des « cycles de vie particuliers […] ignorés par la gestion traditionnelle », alors bon…).

Et Puilaetco ?

Un grand moment d’anticapitalisme (ironie, hein) : sachez d’abord que Puilaetco avait été condamnée pour « gestion trop risquée » en 2016, soit durant le mandat de Thierry Smets – voilà qui a dû mettre en confiance le CA de NewB. Son activité principale est ainsi la gestion de patrimoine sans oublier les investissements en art, le genre de publics que vise NewB (ironie, encore…ou pas).

Ça c’est pour ce qui concerne l’actualité de NewB. Toutefois, vous aurez compris que l’assemblée générale soumettra aux votes une série de points qui concernent l’avenir de NewB, une projection dont la synthèse en 79 pages est réalisée dans une charte que j’ai décidé d’analyser pour vous.

NewB demain : la charte

La caractéristique principale de la communication de NewB est qu’elle est trompeusement performative : parce qu’elle « dit », on pense qu’elle « fait » ou qu’elle « fera ». Et des choses, elle en dit beaucoup.

1. Un « catalogue » d’infaisables bonnes idées

Prenez bien votre inspiration, parce que la phrase va être longue : on nous promet que « l’intérêt des client·e·s aura priorité sur celui de la banque et/ou du personnel » en matière de conflits d’intérêts (p.24), on nous promet des rapports annuels de durabilité, un Comité sociétal garant des principes de NewB, une liste (en réalité inexistante) d’indicateurs pour veiller à leur respect, des partenariats avec des interprètes pour les personnes réfugiées qui du reste profiteront de services « répondant à leurs besoins spécifiques » (p.32), des crédits à vocation sociale (à faible taux d’intérêt, et donc ne rapportant rien à NewB) et un service d’accompagnement de sa clientèle s’inscrivant dans « une politique non-discriminatoire et non-excluante » – une politique pleine de bonnes intentions mais malheureusement économiquement risquée. NewB aujourd’hui ne peut tout simplement pas se le permettre.

C’est tout ? Non, bien sûr. Apnée suivante.

On nous promet que NewB n’enquêtera pas sur votre profil. Êtes-vous malade? Fumeur? Prenez-vous des drogues? Imprudent au volant? C’est bien mais, là encore, elle augmente aussi son risque en fermant les yeux. La communication sera transparente et sobre, « limitant son recours à la publicité payante » et aux « GAFAM » (p.26), comme d’ailleurs en ont témoigné la campagne de levée de fonds et ces derniers jours avec leur publicité pour les produits d’assurance !

Même Emmanuel Kant, philosophe de l’éthique, avait son pin’s NewB.(Attention, ceci est un photomontage trompeur, Kant n’avait pas pour de vrai, un pin’s NewB. Mais nul doute qu’il aurait été coopérateur.)

NewB s’engage par ailleurs à obtenir et/ou respecter les critères d’une impressionnante série de labels de toute sorte : Anysurfer pour l’inclusivité, ISR pour l’investissement socialement responsable, label « entreprise écodynamique », critères ESG, label Ange Bleu pour son papier, FSC, Ecolabel, Nordic Swan, TCO, Energy Star, Fair Finance Guide, Financité et Fairfin, Ethibel, « Towards Sustainability » de Febelfin, Golf Standard, les ODD et SDG, les principes de l’UNEP FI et j’en oublie très certainement tant il y en a. Quant à poser la question de la légitimité de ces labels, des réalités qu’ils recouvrent dans les faits (voir par exemple mon analyse du label Bcorp dans cet article) et, surtout, de leur respect, on peut encore attendre. C’est tout simplement grotesque et transpire le green et le socialwashing.

On nous promet aussi une banque capable de se départir de la voracité du marché libre parce qu’elle « ne se voit pas comme concurrente » (p.12) d’autres institutions de finance éthique (oh bah non, c’est un marché qui rapporte tellement, y’a de la place pour tout le monde bien sûr) et d’avoir une politique « humaine » en matière de recouvrement de crédits, avec un « droit de regard » sur les organismes qu’elle devrait mandater (p.37). En outre, NewB ne fera appel qu’à des fournisseurs eux-mêmes éthiques (p.47) auxquels elle accordera un « score », façon yaourt chez Carrefour (on verra plus loin que le concept de « fournisseurs éthiques » n’est pas respecté).

On nous promet des « groupes de travail » et des « ateliers » pour informer, consulter voire co-décider avec les coopérateurices (mais ça reste quand même NewB qui « définit à l’avance qui elle souhaite voir participer », p.10). La « cocréation » avec des associations est mise à toutes les sauces, laissant penser qu’on verra du NewB partout, dès qu’on mettra un orteil dans une ASBL, laquelle aura investi dans un bidule qu’elle devra ensuite s’échiner à promouvoir.

NewB prévoit même des réunions en non mixité pour donner la possibilité aux personnes discriminées de « faire remonter leurs analyses ». C’est d’une telle hypocrisie. L’expérience de non mixité est essentielle lorsque la visée est politique et, notamment, dans les milieux militants. Mais qu’est-ce que ça vient faire ici ? Est-il possible de récupérer, d’instrumentaliser encore plus le lexique et la pratique de l’engagement au seul profit de sa communication ? En ce qui concerne NewB, quelle est la sociologie de ces coopérateurices discriminé·es qu’elle espère ici toucher ?

La gestion interne se fera de façon horizontale (pour sans doute être cohérent avec les rémunérations du Comité de direction, lol), et les entretiens d’évaluation se feront « en marchant » pour favoriser un « climat d’égal à égal ». Je ne rigole pas, c’est écrit p.56. Tout en considérant bien sûr que l’horizontalité‑c’est-mieux-que-la-hiérarchie (oui, oui, c’est un lien vers ma thèse de doctorat que je place là discrètement). Pourquoi ? Parce que, c’est mieux, c’tout. Même que c’est ce qu’on dit aussi dans le film Après Demain de Cyril Dion. Et c’est un·e opérateurice externe qui les aidera (p.11), opérateurice qu’il faudra payer (avec des Sugus ?).

Rare image d’une CEO soumettant son N‑1 à un entretien d’évaluation d’égal à égal.

Ces promesses semblent parfois peu souhaitables dans leurs principes et impayables en pratique. Comment, dans un tel contexte budgétaire, financer des visites à domicile pour les client·es isolé·es, traiter des virements postaux censés compenser la fracture numérique, assurer un SBB gratuit (Service Bancaire de Base), tout en s’autorisant la libre tarification ?  En fait, comme nous le verrons en détails plus bas, les solutions – quand elles existent – s’incarnent de fait dans une dépendance avec le système et non dans sa remise en question, comme pour le partage d’agences bancaires avec d’autres institutions financières, ou la location des distributeurs de cash (qui coûtera aussi à NewB alors qu’elle ne compte pas faire de marge sur ces opérations, voir p.32).

2. Des grains de sable dans la belle mécanique

Alors que c’est un aspect qui était fortement attendu, cette version préliminaire de la charte ne donne donc pas d’indicateurs permettant d’évaluer le respect de ses propres principes. La note 2 en p.3 le précise bien, ce sera pour une « version ultérieure ». Pratique : on demande aux coopérateurices de se prononcer sur la pertinence et la validité de principes dont iels n’auront pas les moyens de s’assurer du respect.

Mettons par exemple que NewB fasse à nouveau appel aux services de Deloitte, comme lors de la réalisation d’un dossier de demande « d’autorisation en tant qu’institution de crédit » (voir la p.17 des comptes annuels de 2017), quelle marge aura le Comité sociétal chargé d’être attentif au respect de l’éthique ? Sera-t-il écouté lorsqu’il apprendra à ses administrateurices tout·es surpris·es que, parmi les autres client·es de Deloitte, on trouve par exemple Morgan Stanley (banque d’affaires US), Microsoft, General Motors, Boeing ou encore Procter & Gamble qui, selon Amnesty, s’est illustré notamment dans le travail des enfants ? Que pense NewB du fait que, selon le CADTM, Deloitte « croule sous les condamnations », et que le même CADTM (pas rancunier, il reste malgré tout coopérateur de la « néobanque ») appelait en 2016, soit un an avant que NewB fasse appel à Deloitte, à « se passer de ses conseils » ?

De plus, le Comité sociétal est censé évaluer « périodiquement la pertinence des principes [éthiques de NewB] au regard de l’évolution des activités » (p.4). Oui. Dans ce sens-là. Vous auriez plutôt aimé lire que le Comité évalue périodiquement la pertinence de l’évolution des activités au regard des principes ? Moi aussi. Mais non. On a ici un magnifique article pour sabrer gentiment et en douce dans le catalogue des valeurs NewB. Les modifs devront passer devant l’AG ? Certes, mais en mode : « Bon, de toute façon, c’est déjà ce qu’on fait alors… ». Ce qui n’empêche pas d’essayer, comme je le propose en fin de dossier avec une série de questions à poser ce samedi.

Comment dès lors voir autrement que comme de l’hypocrisie le « thème 13 » de la charte sur « l’empreinte écologique du fonctionnement interne » où on parle impression recto-verso, recyclage, tri des déchets et abonnements de train ?

Sur le principe de gouvernance coopérative et participative, rappelons quand même cette « innovation » que sont les trois collèges (selon que vous êtes une institution qui investit, une asso ou un·e privé·e) faisant qu’en pratique 9 coopérateur·ices  (oui, trois entités Monceau ça fait toujours qu’un Monceau, vos deuxième et troisième prénoms ne vous ont jamais dédoublé n’est-ce pas ?) ont un droit de veto sur n’importe quelle décision. Paie ta coopérative qui s’essuie tranquillement les pieds quant à la règle « un·e coopérateur·ice = une voix »…mais tout cela devrait avoir un « impact positif sur […] la démocratisation de l’économie et de la société en général » (p.8, c’est moi qui souligne, juste pour le rappeler à tou·te·s celleux qui me reprochaient de prêter à tort à NewB des velléités de changement à grande échelle).

3. D’inquiétants éléments de langage

En ce qui concerne le Comité sociétal qui « n’a pas de pouvoir d’injonction » (p.5), la charte prône un dialogue « souple » (p.3) avec les équipes sur l’implémentation des valeurs au sein de NewB et un « dialogue » (mais qui ne sera plus « souple » cette fois) avec le CA. Ça veut dire quoi ? Que le CA est en mesure de faire taire le Comité sociétal ? Y’a comme une odeur de greenwashing ou je rêve ? Par exemple, il aurait été possible de donner à ce Comité un certain pouvoir, ou de lui assurer au moins une voix au CA via un siège d’administrateurice non-exécutif·ve (ses membres sont quand même des bénévoles). Enfin, n’importe quoi qui ne fasse pas penser qu’on puisse d’office lui répondre « cause toujours ».

Des mots, rien que des mots, mais des mots importants. Ainsi, le harcèlement moral et sexuel est décrit comme un « fléau », ce qui évite d’avoir à le considérer comme un élément d’un système (et non une calamité singulière) de domination patriarcale. Le patriarcat d’ailleurs bien représenté avec trois hommes à sa tête et un CA de 12 personnes dans lequel il n’y avait qu’une seule femme en 2018 (à savoir qu’il n’y a toujours pas de parité aujourd’hui). Comment, dans ces conditions, prendre au sérieux l’article 91 stipulant que « NewB promeut la nomination de femmes à des postes supérieurs de la hiérarchie professionnelle ». Que comprendre de la prochaine nomination de Thierry Smets comme nouveau CEO lorsque NewB affirme qu’à compétences égales, le/la candidat·e du groupe sous-représenté sera choisi·e (p.65) ? Qu’il n’y a pas de femmes et/ou de personnes racisées compétentes pour diriger NewB ?

Mais une politique de « tolérance zéro » sera de mise dans les cas de discriminations sur base de caractéristiques personnelles (p.67). Une « tolérance zéro » qui du reste ne s’applique qu’après répétitions d’un comportement discriminatoire. Tolérance +1 +1 +1 +1= 0, mathématiques NewB.

Sur la diversité encore, on arrive à des aberrations comme le fait « [qu’]indiquer clairement dans l’offre d’emploi que NewB mène une politique active en matière de diversité permet aux différents groupes cibles de postuler sans crainte par rapport à leurs propres préjugés qui leur feraient croire qu’il est impossible d’être engagé chez NewB » (p.61). Ah, ces publics issus de la diversité, ils sont quand même pleins de préjugés sur les dominants, à n’y rien comprendre ! Tout va bien du coup ? Dire, c’est faire, n’est-ce pas ?

Les promesses n’engagent que celleux qui y croient…et celleux qui ne font pas trop attention, comme lorsque l’article 87 de la charte invite son personnel à la « flexibilité », et au temps partiel qui permet de « promouvoir la diversité au sein des équipes » (p.56). Qu’importe si des autrices féministes ont montré que le temps partiel des femmes n’était pas affaire de choix mais un indice de la domination masculine et que, par conséquent, il s’agirait de lutter contre plutôt que renforcer son institutionnalisation (voir, par exemple, le chapitre 7 de ce livre).

Comment NewB compte-t-elle gagner de l’argent ?

Pour apurer les dettes, continuer à pouvoir payer les salaires, assurer les services bancaires prévus et donc sa mission sociétale et, enfin, payer tous les « services » évoqués plus haut dont les « opérateurs externes », NewB a intérêt à avoir de vraies bonnes idées pour gagner de l’argent. Est-ce le cas ? Voyons ensemble.

On sera heureux·se d’apprendre que NewB « ne cherche pas à générer un maximum de profit à tout prix mais à exercer ses activités de manière financièrement saine » (p.18). Pour le « maximum de profit », y’a pas de crainte à avoir, en effet. Pour le reste, je serais moins confiant.

1. Un portefeuille d’obligations

Si NewB utilisera environ la moitié de ses capitaux propres dans les crédits qu’elle accordera à sa clientèle, elle investira l’autre moitié dans la finance (voir le tableau p.41 de la charte). Une finance « éthique » qui promet de laisser de côté les « activités qui contreviennent aux droits humains » (p.40). On se souvient en effet qu’un élément central dans sa communication publicitaire il y a un an était l’affirmation qu’elle ne participerait pas au financement, par exemple, du commerce des armes (voir photo).

Est-ce bien honnête ? La réponse est NON.

NewB investit dans la production et le commerce des armes. Contrairement à tout ce qu’elle vous a dit, elle financera bien le secteur de l’armement. En fait, l’essentiel de son portefeuille financier consistera en des obligations (des « bons d’État ») dont la majeure partie seront des obligations de l’État belge (p.41). Or, l’État belge, via la Région wallonne, est actionnaire unique de la FN Herstal, immense fabricant et marchand d’armes dont le groupe détient également deux entreprises d’armement US. Il n’est sans doute pas inutile de rappeler que la FN Herstal exportait tranquillement ses « produits » à l’Arabie saoudite laquelle en usait notamment dans la guerre criminelle qu’elle mène au Yémen. Ça va, on est bien confo dans toute cette éthique ?

À cette époque, les obligations, ça rapportait. Hé oui.

J’ajoute, pour celleux qui pensent que j’exagère, que si le/la citoyen·ne belge n’a pas le choix d’effectivement financer le commerce des armes au moins via l’impôt, il n’en va pas de même pour NewB qui, tant qu’elle est en perte, n’en paie pas. Elle pourrait donc tout à fait rester en accord avec ses grands principes. Quant au financement des armes qui ne serait « qu’indirect » (et que donc « ça compte pas »), vous penseriez alors aussi qu’il est rationnel de faire promettre à son ado de ne pas utiliser spécifiquement le billet de 20€ d’argent de poche que vous lui donnez pour acheter sa beuh ? Ça ne tient pas la route : vous lui donnez de l’argent, iel s’adonne à la fumette, vous financez donc sa fumette, that’s all. 

Ce qui est amusant, c’est que même les obligations d’État, réputées être des « investissements sûrs », comportent des risques. Ainsi, les bons d’État belge ont en ce moment un rendement négatif (-0.354%). En résumé, NewB va payer pour financer, entre autres choses, le commerce des armes. Va commencer à falloir trouver des idées un peu plus percutantes pour être éthique et pour renflouer les caisses, non ?

2. Des produits financiers et des actions de SICAV

On peut toutefois être rassuré·e (haha), NewB « ne commercialise pas de produits qui pourraient entrainer une prise de risque excessive pour la banque » (p.13). Sauf qu’en matière de produits financiers, elle aussi va recourir au marché des produits dérivés (p.42). Parmi ses produits financiers – une intention explicite depuis sa création, des fois que des naïf·ves penseraient qu’on la leur a mise à l’envers récemment –  NewB proposera des actions de SICAV. Attention, des SICAV « éthiques ». Ça change tout. La constitution des « packs » sera confiée, une nouvelle fois, à un·e opérateurice externe qu’il faudra évidemment payer (re-Sugus ?) et dont on ignore encore l’identité. (Dis donc, ce ne serait pas Monceau là-derrière quand même, hein ?)

La crise financière de 2008 a mis à peu près toute la société d’accord sur la nécessité de distinguer banque de dépôt (le « vrai » métier de la banque, quoi) et banque d’investissement (AKA, les voyous). Si NewB n’est pas à proprement parler une banque d’investissement, dans le sens où elle ne construit pas des centaines de produits financiers, elle a toutefois dès sa création formulé le souhait « de voir des fonds d’investissement figurer aux rangs des produits proposés » (p.43).

Oui mais bon, ce sont des SICAV res-pon-sables et é‑thi-ques, on a dit ! Elles sont constituées pour répondre aux critères ISR, l’investissement socialement responsable. Je vais être honnête, je ne me suis pas farci les 43 pages du dossier nous expliquant en quoi le label garantit l’éthique (quelqu’un·e pour faire ce taf ?) mais, par contre, je vous donne quelques exemples d’autres institutions dont les produits sont aussi labellisés « ISR » : on retrouve, entre autres, AXA, BNP Paribas, HSBC la banque « de tous les scandales » selon le Monde ou encore la banque d’affaires Lazard. Que du beau monde. NewB se contente donc d’un label déjà embrassé par les plus grands truands de la finance. Quel est encore son apport ?

NewB attend en plus du/de la gestionnaire de fond de ces SICAV qu’iel joue un rôle « d’actionnaire actif·ve ». L’idée, c’est d’utiliser sa force d’actionnaire pour « influencer le comportement de certaines entreprises » (p.44). Et quoi, en attendant que lesdites entreprises hypothétiquement se conforment à la demande « éthique » de notre actionnariat, on fait quoi ? Si NewB promet de désinvestir dans le cas où l’émetteur ne change pas ses pratiques, cela signifie en creux qu’il a été dans un premier temps acceptable d’entrer au capital d’une entreprise qui ne respectait pas nos principes.

Prise sur le vif d’un marché financier éthique. Source

Enfin, le rendement qu’on peut attendre de pareilles SICAV est sans doute bien inférieur à ce que le mot lui-même peut faire penser. Entre le/la gestionnaire de SICAV à rémunérer, le/la client·e de NewB et le rendement de l’investissement lui-même, il ne reste plus grand-chose comme commission pour notre jolie banque socialement responsable. Ce n’est toujours pas ici qu’on trouvera de quoi remplir la gamelle du Comité de direction d’autant que, pour éviter d’être touchée par les risques « systémiques » de la finance, NewB promet de ne jamais aller chercher de l’argent sur les marchés financiers. C’est très bien mais, là encore, ça limite d’autant sa capacité à se financer et il n’est pas dit qu’elle pourra ad aeternam trouver des coopérateurices pour la recharger en liquidités quand les salaires auront tout pompé.

3. Une politique de crédits bien à elle

L’argent, elle veut aussi en gagner avec les crédits qu’elle accordera. Sauf que voilà, des crédits (même « éthiques »), ce sont précisément des actifs risqués. Des mauvais·es payeureuses, on en trouve partout – chez les sarouels-cravates aussi. Du coup, les crédits, oui, mais à petite dose et bien choisis.

Étant donné la situation financière de NewB, celle-ci devra être extrêmement prudente dans sa politique d’octroi de crédits, l’empêchant d’innover – contrairement à ce qu’elle annonçait depuis le départ – (innover est éminemment risqué) et l’obligeant de fait à s’appuyer sur des prêts marginaux en termes de montants pour des projets vus et revus dans leur visée. C’est d’ailleurs ce qui est confirmé p.38 où on comprend que vous pourrez financer l’achat d’une trottinette électrique, l’isolation extérieure d’une caravane, ou « préfinancer vos subsides » si vous êtes une ASBL (ce qui malgré tout est risqué, quand on voit par exemple les récentes coupes dans le budget de la culture en Flandre).

En effet, sur les 37.000.000€ à la louche dont NewB disposera en capitaux propres, seule la moitié pourra être convertie en prêts à tempérament (c’est pas moi qui le dis, c’est la projection p.41). 18.000.000€ qu’il faudra bien entendu partager en de multiples crédits, admettons un petit millier, pour diluer le risque. Il reste combien ? 18.000€ en moyenne par crédit, autant dire rien du tout. On comprend dès lors mieux la liste « limitative » des possibilités de crédits qui est non seulement extrêmement restreinte, mais qui ne dit de surcroît rien stratégiquement de sa capacité à simplement tendre vers ses objectifs. Par exemple, si un véhicule électrique est de la mobilité douce, comment NewB voit-elle une entreprise comme Tesla ? Bien ? Pas bien ? Qu’en pensent tous les labels auxquels elle se conforme ?

En résumé, est-ce que, sur le plan des crédits, NewB a quelque chose à offrir de plus qu’une autre banque ? Non, rien du tout. Est-ce qu’elle « financera la transition écologique » ? Non plus.

4. Ce que les client·es paieront

Sinon, comme dans toutes les banques, les client·es paieront mensuellement les services bancaires (sauf qu’ici ils seront moins efficaces et moins nombreux qu’ailleurs). Et comme les client·es sont en règle générale aussi coopérateurices, les voilà qui paient deux fois. L’article 23 de la charte précise que c’est ce coût qui devrait offrir une marge permettant à la banque d’être  économiquement viable, un discours qui change constamment puisqu’auparavant NewB comptait sur ses assurances pour générer du profit. On nous annonce déjà que, malgré l’absence d’agences physiques, ces produits et services ne seront pas « individuellement les moins chers du marché » (p.19), mais que NewB opterait pour la « tarification libre ».

Des banquiers NewB se font payer au chapeau. (Attention, ceci est une fake news.)

Quelle bonne idée, non ? Chacun·e pourrait donc choisir, en fonction de ses moyens, ce qu’il peut payer à la banque.

En fait, derrière un concept séduisant, il y a là exactement ce que je dénonçais lors du débat organisé par ATTAC en janvier dernier : la pratique très capitaliste de la charité. Je m’explique : en comptant sur le « choix conscient », NewB s’appuie sur l’idée que les plus fortuné·es paieront plus et que ceci permettra aux plus pauvres de profiter aussi de ses services. Autrement dit, les plus riches donnent au plus pauvres. Mais il faut bien comprendre que ces mécanismes de charité ne modifient en rien les rapports de force. Par essence conjoncturelle, la charité n’opère aucun changement sur les mécanismes structurels qui produisent de la domination (ici économique). Devenir client·e de NewB n’aidera pas un·e pauvre à sortir de sa merde ni ne changera en quoi que ce soit le fait qu’il subit la pauvreté en raison du rapport d’exploitation qui le lie aux riches.

D’autre part, il est pertinent de se demander pourquoi les plus riches sont en effet plus riches. Les plus riches sont en réalité les gagnant·es du système économique que NewB d’autre part dénonce. Autrement dit : NewB a économiquement besoin de celleux qu’elle dénonce pour la faire vivre et cet aspect est bien visible quand on parle ici de sa clientèle mais, on l’a vu, sa dépendance au système est présente à tous les étages, depuis ses investisseurs (Monceau), ses partenaires (Rabobank, Mastercard), son Comité de direction (secteur bancaire privé), certains tiers (Deloitte), etc. Vous y voyez encore quoi que ce soit de subversif, apte à « changer la banque » ? Moi pas.

Coopérateurices de NewB, ℗osez vos questions à l’AG !

À ce stade, si j’avais été coopérateur NewB (ce qui ne risquait pas d’arriver, comme vous pouvez vous en douter), j’aurais déjà de nombreuses questions à poser à l’assemblée générale : sur les salaires de la direction, les SICAV socialement responsables, etc. Mais j’ai décidé de dresser une liste supplémentaire, avec des questions parfois très précises parce que, comme souvent, le diable se cache aussi dans les détails.

Pourquoi n’êtes-vous pas encore passé devant le/la notaire pour inscrire les 35.000.000€ de souscriptions aux capitaux propres de NewB ?Quel succès vos assurances Monceau rencontrent-elles ? Comptez-vous toujours sur elles pour faire des bénéfices ?Quelles sont précisément les « indemnités de fin de contrat » pour les administrateurs exécutifs, mentionnées mais non détaillées en p.71 de la charte ?La prochaine recapitalisation verra-t-elle une quatrième entité juridique « Monceau » apparaître (tandis que le détournement du principe de coopérative donne déjà un pouvoir accru au collège des investisseurs « institutionnels ») ? Pouvez-vous vous engager à ce que ce ne soit pas le cas ?Quand devra avoir lieu la prochaine augmentation de capital, selon le business plan ?Pourquoi n’ouvrir ces recapitalisations qu’aux coopérateurices de parts C ?Qui sera l’opérateur externe en charge de constituer les SICAV ?Qu’est-ce qui est innovant chez NewB ?NewB a‑t-elle déjà et a‑t-elle l’intention d’avoir des participations dans d’autres sociétés, et si oui, lesquelles ?À quoi correspondent les autres créances au code 41 des comptes annuels ? De l’argent prêté à qui, pourquoi ?À quoi correspond le code 8029 (annexe 6.1.1 des comptes annuels) ? Qu’est-ce qui a été acquis pour la somme de 315.887€ lors de l’exercice 2019 ?À quoi correspondent les 150€ visés au code 8365 (annexe 6.1.3 des comptes annuels), sachant que si le montant de cette acquisition est évidemment anecdotique en l’état, il pourrait augmenter subitement lors d’un prochain exercice ?À quoi correspondent les 27000€ d’engagement à des entreprises liées, visés au code 9502 (annexe 6.6 des comptes annuels) ?

Pourquoi je « m’acharne » sur NewB ?

Arrivé·es au terme de cette analyse, plusieurs possibilités.

La première qui me semble légitime est une forme d’état de sidération : on croyait en ce projet avec tant de cœur qu’une telle avalanche laisse sans voix. C’est vrai et c’est la raison pour laquelle j’insiste tellement sur l’importance d’avoir une lecture théorique du monde. C’est la condition sine qua non pour avoir la capacité de faire sens et de prévoir ce que donneront les « solutions » qui nous sont proposées. Prévenir et non guérir.

Il est aussi possible que vous me reprochiez d’être exclusivement à charge, de voir le mal partout, d’interpréter chaque élément en défaveur du projet, voire de faire du cherry picking en taisant tout ce que le projet a de positif. Si vous pensez ça, je vous donne raison. Oui, cet article est à charge mais, oui, je pense légitime qu’il le soit. Comme j’ai eu l’occasion de le dire suffisamment il y a un an, les apologues de NewB sont bien plus nombreux·ses que ses détracteurices. Ma voix, dans ce contexte, n’est même pas minoritaire – elle est négligeable. Du reste, je m’attache moins à l’argumentaire ad numerum visant à lister tout ce qui ne va pas chez NewB qu’à la volonté de faire voir concrètement, par l’exemple, comment s’inscrit une impossibilité conceptuelle : l’entrisme.

À ce stade, NewB est au mieux un organisme de charité qui doit commencer par se sauver lui-même, comme je le mentionnais dans un débat organisé par Attac l’an passé. Alors, bien sûr, on peut continuer à se dire « jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien », et cheminer de recapitalisation en recapitalisation, jusqu’au jour où les coopérateurices n’en voudront plus. Mais comme on le sait, « l’important, ce n’est pas la chute, c’est l’atterrissage ». L’effet structurel des pertes constantes consenties depuis la création de NewB se fera un jour ressentir pour de bon et on risque d’assister à des velléités de démissions massives de coopérateurices…qui ne pourront pas partir puisque les statuts peuvent l’interdire si la viabilité de la banque est mise en difficulté. Autrement dit : les coopérateurices piégé·es seront propriétaires de parts qui ne vaudront plus rien. Iels auront tout perdu.

Et si, d’aventure, par je ne sais quel miracle, NewB parvenait malgré tout à dégager un jour des bénéfices, au prix de je ne sais quel « rognage sur ses valeurs », ces derniers seraient si minuscules, à la fois économiquement qu’en termes d’influence sur la société, qu’on n’en ressentirait absolument pas les supposés bienfaits. Une goutte dans une citerne, très précisément le propos que je défendais il y a un an. À très long terme, dans le cas où NewB trouverait les moyens de survivre, pas de porte de sortie non plus. Pourquoi ? Parce qu’il faudrait une clientèle immense capable à la fois d’investir tout en se satisfaisant de profits minuscules (voire de perdre de l’argent) pour que l’apport de NewB à la société soit tangible. Et la société belge actuelle n’est pas en mesure de produire cette clientèle. Il y a beaucoup plus de vrai·es pauvres que de hippies-bohème peu informé·es.

« Changer la banque pour de bon » ? C’est un slogan tout simplement mensonger. La banque se portera très bien, merci, et les banques traditionnelles encore mieux peut-être parce qu’elles pourront par exemple dire qu’elles proposent des produits financiers « éthiques » qui partagent le même label que NewB. 

Alors, pourquoi je m’acharne sur NewB ?

Avant tout parce que pour une banque qui prône l’éthique, il y a trop d’éléments proprement scandaleux. Les ASBL coopératrices, les mêmes qui n’ont pas les moyens d’engager les étudiant·es fraîchement diplômé·es, ont cru en ce projet et celleux qui l’ont mené. Combien, également, de coopérateurices sans le sou qui se sont mis·es en difficulté au nom de cet idéal ? Je m’acharne donc parce qu’il me semble que le temps investi par les bénévoles, l’argent investi par les coopérateurices, l’énergie investie, l’intelligence investie…tout ça représente un gaspillage tragique. Toutes ces ressources auraient pu être mises au service d’un vrai changement de paradigme, pas à une pseudo-tentative de réforme qui, ne tenant compte ni des travaux intellectuels et des expériences historiques passées, ni des éléments financiers concrets, continue de prétendre réinventer la roue alors qu’elle réinvente une énième version du bâton qu’on met dedans.

Je remercie Philou qui m’a aidé précieusement dans la constitution de ce dossier, spécifiquement dans la compréhension des éléments comptables et financiers, ainsi que dans la production des analyses liées. Grâce à toi, j’aurai beaucoup appris. Un immense merci aussi à Ba, l’amoureuse que j’suis avec, pour sa relecture experte et attentive et ses remarques toujours aussi pertinentes.

Je dois ce calcul à Philou qui précise ceci : « D’après les comptes audités au 31/12/2019, la valeur comptable des capitaux propres s’élevait à 1.736.625 EUR.  Il faut savoir qu’entre le 31/12/2018 (date à laquelle a été calculée la valeur de 5,95 EUR mentionnée dans le prospectus) et le 31/12/2019 (comptes à présent disponibles), une perte supplémentaire de 4.008.746 EUR a encore diminué les fonds propres de l’entreprise.  Si l’on ramène la valeur des derniers fonds propres audités (1.736.625 EUR) à celle de la valeur nominale (15.279.480 EUR), une part B vendue à 20 EUR de valeur nominale valait en réalité 2,27 EUR, soit encore moins de la moitié de la valeur de 5,95 EUR publiée dans le prospectus d’émission. »

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MUSELÉS PAR LE DISCOURS OFFICIEL DU COVID-19

Kairos était hier en direct devant le Grand Hôpital De Charleroi (GHDC) pour recueillir le témoignage de proches et collègues de Pascal Sacré, venus s’indigner de son renvoi de l’institution. Son péché? Avoir osé écrire sur la destruction organisée des services publics de santé, destruction qui explique en grande partie la situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui; avoir expliqué le mensonge derrière les tests PCR; avoir dénoncé la propagande mensongère et la peur instillée par les médias de masse; avoir critiqué les mesures du gouvernement. Une vidéo inédite que vous ne verrez pas ailleurs.RTL(M) — Radio Télévision Libre des Mille Collines du Covid-19 — , RTBF, La Première, Le Soir, La Libre, La DH… devront un jour rendre des comptes, pour avoir angoissé une population pendant des mois, fouettée quotidiennement avec les « fils info-Covid », et sélectionné sciemment des informations tout en rejetant celles qui ne collaient pas avec la ligne d’action gouvernementale.Soutenez la presse libre, nous faisons partie de la solution.

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Le baromètre Covid-19 : vers un basculement de nos valeurs ?

Le masque est enfin tombé : la phase 1, la seule qui, selon le nouveau baromètre Covid belge, puisse nous rendre notre liberté de respirer sans filtre, de revoir les visages des gens, de côtoyer à nouveau nos proches s’ils le souhaitent, de sortir librement la nuit tombée pour faire des rencontres amicales ou pour quelque raison que ce soit, cette phase 1 correspond au niveau 1 défini comme « aucune circulation du virus. Ce niveau ne peut être atteint que lorsqu’il existe une immunité de groupe grâce à un vaccin efficace et accessible au public[note]. » Mission impossible donc. 

Une circulation inexistante du virus, personne ne peut et ne pourra jamais la garantir : en dépit de la vaccination, la grippe ne court-elle pas toujours ? Ce niveau est donc potentiellement inatteignable, ce qui impliquerait dans ce cas que la phase 1 pourrait aussi ne plus jamais être atteinte, ou pas avant des années. Quant au vaccin, ou plutôt aux multiples vaccins, ils sont fabriqués à la hâte dans un contexte de concurrence sauvage qui laisse au minimum planer le doute sur le fait que leur efficacité réelle et leur innocuité (leur caractère non nuisible à long terme) soient les premiers objectifs poursuivis, mais qui ne laisse en tout cas aucun doute sur le fait que leur innocuité à long terme ne pourra pas être étudiée en si peu de temps. Conclusion : si l’on accepte la logique de ce baromètre Covid, nous ne serons autorisés à retrouver une vie sociale normale au « mieux » pas avant d’avoir subi une vaccination pour le moins hasardeuse, au pire pas avant des années si ce virus continue malgré tout à circuler. Et après tout, pourquoi s’en tiendrait-on à ce virus ? Pourquoi n’élargirait-on pas ces précautions sanitaires à la grippe, par exemple ? Une fois le principe du baromètre Covid socialement accepté, il faut avoir conscience qu’il n’y n’aurait alors aucune difficulté à faire admettre un tel élargissement.

Nous taire. Jusqu’à quand?

Allons-nous demeurer sans réagir face à un tel ultimatum, face à une telle dérive du bon sens ? Allons-nous demeurer sans réagir quand la solidarité, voire la moralité tout entière ne semblent paradoxalement plus devoir s’exprimer que par la rupture du lien social ? Allons-nous demeurer sans réagir quand la liberté d’expression, les avis scientifiques, politiques et moraux divergents sont censurés ? Allons-nous demeurer sans réagir quand les seuls scientifiques qui semblent avoir le droit de s’exprimer, les médias mainstream, les politiciens, presque en chœur, font de nos jeunes, c’est-à-dire de l’aspiration à la vie, l’ennemi n°1 ?

Quand des milliards s’envolent pour financer la recherche des entreprises pharmaceutiques et l’achat de vaccins hypothétiquement efficaces, alors que ces milliards n’étaient auparavant, et ne sont toujours pas disponibles pour le financement des hôpitaux, des personnels des soins de santé, pour l’éducation et la recherche fondamentale, pour le secteur social et la lutte contre les inégalités, pour le secteur culturel ou pour la transition écologique ? Quand les mesures sanitaires adoptées sont explicitement prises pour ne pas saturer les services de santé, et donc que la logique la plus élémentaire voudrait, si on voulait réellement éviter une saturation des services de santé, qu’on investisse dans ces services, les places, les lits, le matériel, le personnel ? Quand la mention du gaspillage et de la pollution environnementale causés par des milliards de tests très moyennement fiables[note] et des milliards de masques jetables en plastique très moyennement utiles pour prévenir les infections en dehors de leur usage médical classique et qui mettront 450 ans à se dégrader, non sans impact écologique sur les sols et dans les eaux, est considérée comme un commentaire « inaudible » ?

Allons-nous demeurer sans réagir, alors que nos vies et nos valeurs morales sont en train d’être modifiées sans notre accord ? Ou faut-il considérer que c’est avec notre accord tacite que sont sacrifiées nos libertés pour une illusion de sécurité que nous finirons par perdre elle aussi ? Car c’est aux valeurs universelles, aux droits, devoirs et libertés chèrement conquis (bien que jamais totalement acquis) par les générations qui nous ont précédés que s’attaquent ces mesures spéciales. Ce qui est mis en question, c’est la possibilité d’exercer notre devoir de solidarité envers autrui autrement que par la destruction complète de la société. Ce qui est affirmé à tort, c’est l’impossibilité de mettre en œuvre les droits à la vie (article 3 de la Déclaration universelle des droits de l’homme[note]) et à la santé autrement qu’en détruisant le lien social et tous les autres droits individuels. Ce qui est mis en péril, c’est la possibilité de continuer à opposer le droit à la liberté d’expression (article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme) aux pratiques d’intimidation et de censure en cours[note] ; c’est aussi la possibilité d’opposer le droit à la protection de la vie privée (article 12 de la Déclaration universelle des droits de l’homme) à l’interdiction de voir plus d’une personne par mois (ou 3 ou 5 en fonction de la phase imposée par l’autorité sanitaire), à l’interdiction du droit de réunion (article 20 de la Déclaration universelle des droits de l’homme) et du droit de participation à la vie sociale et à la vie politique. Ce qui est étrangement affirmé, c’est que le droit au bien-être physique et psychologique (article 12 du Pacte international relatif aux droits économiques et sociaux[note]) est aboli, sacrifié au nom d’un droit à la santé qui ne semble plus avoir pour contenu que la prévention du Covid-19. Enfin, ce qui est menacé, c’est la possibilité de résister à d’inquiétantes dérives totalitaires et à une dictature sanitaire parfaitement aberrante.

Respirer l’air libre, enterrer et célébrer dignement ses morts, visiter et soigner les personnes âgées, se réunir librement en famille ou entre amis pour ceux qui le souhaitent, circuler impunément sont indissociables d’une vie pleinement humaine. Cela nous a été refusé durant des mois et l’est désormais pour une durée impossible à prédire. Éviter le contact physique avec la plupart des êtres humains, se méfier de chacun, rendre impossibles les nouvelles rencontres, se terrer dans sa bulle durant des mois comme des rats, contenir ses émotions derrière des masques à chaque interaction humaine, supprimer la joie, la fête, les rires, la danse, les sorties : ces nouvelles normes appelées à être appliquées pour une durée indéterminée et qui n’ont jamais été appliquées toutes en même temps dans l’histoire humaine à des êtres libres sont la négation même d’une vie humaine qui vaille la peine d’être vécue. Et pourtant, un certain nombre d’entre nous ne conteste pas ces nouvelles normes. Qu’avons-nous fait de notre sens critique ? Qu’est-ce qui nous pousse à accepter et à nous conformer à des règles contraires aux besoins humains ?

« La liberté, c’est l’esclavage »

C’est essentiellement par des effets de langage que les foules sont manipulées. Aujourd’hui, de façon extrêmement pernicieuse, c’est en mettant en avant la « moralité », la « citoyenneté responsable », la « protection des plus faibles », leurs « droits à la vie et à la santé », la « rupture avec l’égoïsme et l’individualisme » et même « la rupture avec nos libertés individuelles qui mettraient la collectivité en danger » que certains tentent de manipuler l’opinion. Que nous dit E. Macron ? « Nous sommes en train de réapprendre à être pleinement une Nation. C’est-à-dire qu’on s’était progressivement habitués [remarquons l’usage du passé : il semblerait que ce soit terminé] à être une société d’individus libres[note] ». Notre société d’individus libres, faut-il le rappeler, promue par la Déclaration universelle des droits de l’homme au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, est garantie par la Convention européenne des Droits de l’homme depuis 1950 et par notre Constitution. Est-ce sérieusement ces fondements du droit et expressions de nos valeurs morales que les politiques sont en train de remettre en question avec notre accord silencieux ?

Nos droits et libertés nous donnent évidemment des devoirs : ceux de respecter les droits et libertés des autres individus. Nos libertés s’arrêtent lorsqu’elles portent atteinte aux droits d’autrui. Les conflits entre droits des uns et libertés des autres, ou entre les droits eux-mêmes sont des conflits éthiques. Les plus simples sont réglés par notre conscience. Les plus complexes font l’objet de délibérations démocratiques et sont réglés par le droit : j’ai la liberté de fumer là où je ne porte pas atteinte au droit à la santé d’autrui. Face à l’épidémie actuelle, aucune délibération démocratique n’a eu lieu pour fixer un point de compromis entre nos libertés et nos devoirs. La solution éthique est décrétée sur base de l’avis d’experts en épidémiologie : agit pour le bien collectif, celui qui respecte les mesures sanitaires à la lettre ! Et pourtant, une fois nos écrans éteints, seuls avec notre conscience et nos conflits éthiques, qui parvient réellement à se persuader qu’il fait le bien par exemple en abandonnant durant des mois les personnes âgées « pour les protéger du Covid » ? L’enfer est pavé de bonnes intentions. Une solution éthique « prête-à-penser » sans nuances, sans exceptions, sans cas de conscience est confortable, car elle n’exige plus que nous cherchions par nous-mêmes à résoudre les conflits éthiques auxquels nous sommes confrontés, mais est-elle une solution acceptable ? Oui, les personnes à risque ont le droit d’être protégées : comment concrètement pouvons-nous mettre en place des aménagements raisonnables et démocratiquement consentis pour les protéger sans passer par une solution éthique totalitaire ?

La manipulation de l’opinion se pratique aussi aujourd’hui en discréditant publiquement sur le plan professionnel et souvent personnel tous les porte-paroles d’opinions alternatives que l’on fait passer pour des extrémistes irrationnels porteurs d’opinions politiques antidémocratiques, alors que la démocratie est bien la dernière chose qui ait été mobilisée ces derniers mois. La manipulation passe encore par l’utilisation à mauvais escient de concepts soit que l’on ne maîtrise pas, soit que l’on utilise à dessein pour tromper le public, comme le fait de qualifier d’« eugénisme » (défini par l’Encyclopaedia Universalis comme « théorie qui prône l’application de méthodes consistant à améliorer le patrimoine génétique de groupes humains ») le fait de contester certaines mesures sanitaires[note]. Il y a, en plus d’un usage inapproprié de ce terme, une faute de logique dans cet argument, car il y a d’autres façons de protéger les plus faibles que de nier le fait que l’humain est un animal social et que de supprimer les libertés les plus fondamentales des citoyens.

Aujourd’hui, sur base d’avis d’« experts » dont la position n’est pourtant pas unanime parmi les spécialistes de leur domaine d’expertise, des politiciens décrètent, sans consensus social, de nouvelles normes de comportement, de nouvelles normes morales : réduire les contacts privés, réduire la convivialité (définie comme « rapports positifs entre personnes, dans la société »). Ce qui se joue ici, sous couvert d’« intérêt collectif » et de « protection des plus faibles », c’est la suppression des libertés individuelles avec l’accord de tous ceux qui pensent en toute bonne foi faire preuve de solidarité, de responsabilité, avec tous ceux qui pensent sincèrement qu’il ne s’agit « pas de restrictions à notre liberté mais plutôt de l’expression de celle-ci »[note]. Alors que le problème collectif dont il est question ici et maintenant (l’épidémie de Covid-19) peut parfaitement être pris en charge autrement que par la fin des libertés. Parmi ces moyens, citons par exemple le refinancement du secteur de la santé, l’écartement des personnes à risque des activités à risque, l’éloignement des personnes âgées de certaines activités si elles le souhaitent et y consentent, le renforcement du système immunitaire…

Liberté contre illusoire sécurité

Des chercheurs se sont intéressés depuis longtemps aux mécanismes qui poussent les individus au conformisme et à l’obéissance. Ils ont mis en évidence le fait que certaines personnes préfèrent éviter le conflit et les conséquences négatives que pourrait entraîner un désaccord avec la majorité et le fait que certaines intériorisent rapidement de nouvelles idées et de nouvelles valeurs lorsque la source d’influence est perçue comme savante dans son domaine. De nombreuses expériences de psychologie fondamentale ont révélé à quel point l’individu est déresponsabilisé et influençable dans ses comportements, ses pensées et ses décisions lorsqu’une autorité entre en jeu ou face à la pression du groupe et la peur de l’exclusion ou de la sanction sociales. Asch a ainsi montré l’incapacité, pour un certain nombre d’individus, d’affirmer leur propre opinion face à la pression d’un groupe exprimant la sienne, a fortiori lorsque celle-ci fait l’unanimité. D’autres expériences ont montré le poids et l’influence de l’autorité sur nos opinions, nos choix et nos actes. C’est le cas de la fameuse expérience de Milgram où, sous prétexte de participer à une expérience scientifique, 62% des participants ont obéi aux ordres d’un scientifique qui représentait une autorité à leurs yeux et sont allés jusqu’à infliger des décharges qu’ils pensaient mortelles à une victime (en réalité un acteur), malgré les cris et les plaintes (feints) de celui-ci. 

Milgram, via cette expérience, a mis en évidence la position de soumission aveugle dans laquelle s’installent de nombreux individus lorsqu’ils sont confrontés à ce qu’ils considèrent comme une autorité. Cette soumission engendre chez eux un comportement qui fait abstraction de toutes leurs valeurs préexistantes. Sous les ordres de cette autorité, aucune responsabilité ne semble plus peser sur leurs propres épaules. Cette expérience a été répliquée dans de nombreux pays, avec des taux d’obéissance importants à chaque fois (entre 50% et 87,5%). Cette facette conformiste et obéissante de l’homme pourrait expliquer un grand nombre de dérapages collectifs et d’abominations humaines. Rappeler ces expériences est important : non pas pour nous culpabiliser, mais pour que nous redoublions d’attention : ces expériences nous montrent que la propagande et la manipulation peuvent nous faire perdre nos repères et nos valeurs individuelles. Et d’autant plus, sans doute, lorsque la propagande et la manipulation sont recouvertes, comme c’est le cas aujourd’hui, d’un vernis de « moralité » en faisant appel à notre « sens de la solidarité ».

Certaines expériences montrent également l’influence de la peur de la mort et du stress sur nos attitudes et sur nos décisions. Dans notre système de valeurs, des principes entrent parfois en conflit. Or le stress nous empêche de réfléchir et de hiérarchiser correctement ces principes, et nous acceptons alors plus facilement de suivre la solution « éthique » tracée par une autorité. Avec moins de pression médiatique, moins stressés, nous serions sans doute plus enclins à prendre des décisions davantage en accord avec nos valeurs profondes.

Dans les recherches sur l’obéissance et le conformisme, plusieurs arguments qui poussent les individus à obéir à un ordre injuste reviennent souvent : ne pas risquer d’ennuis, faire comme ses semblables pour ne pas être déconsidéré, ou la prise de conscience que s’opposer seul à une règle n’a pas suffisamment de poids pour la faire changer. C’est ainsi qu’à toute époque, des dérapages collectifs, des atteintes aux droits fondamentaux, à la vie et à la liberté de groupes humains ont eu lieu, exécutés par des « hommes ordinaires », des hommes qui, pour la plupart, individuellement, ne le souhaitaient pas. Comme l’explique Christopher R. Browning : « Outre l’endoctrinement idéologique, le facteur capital est celui du conformisme du groupe[note]. » Il ajoute : « Partout la société conditionne ses membres à respecter l’autorité et à lui obéir. Dans toute société moderne, la complexité de la vie, la bureaucratisation et la spécialisation qui en résultent atténuent le sens de la responsabilité personnelle de ceux qui sont chargés de mettre en œuvre la politique des gouvernements. Au sein de tout collectif, le groupe de pairs exerce de formidables pressions sur le comportement de l’individu, et lui impose des normes éthiques[note]. »

La mort du lien social

Cette comparaison est-elle excessive et déplacée ? Est-il question de dérives aussi graves dans l’obéissance aux règles actuelles ? Oui. Il est question de la mort du lien social puisqu’il est question de se protéger des autres et pas seulement de protéger les autres. Il est question de la mort de certaines libertés, à commencer par l’impossibilité hautement symbolique d’afficher son visage à la lumière du jour. Et de tous les dégâts collatéraux sur la vie et la santé des gens de certaines mesures adoptées dont les coûts sociaux, économiques, psychologiques et politiques dépassent de loin les bénéfices. Il est question des pertes d’emploi, des tragédies familiales et personnelles qui s’ensuivent, de l’isolement de certaines personnes, des troubles mentaux en hausse, des soins reportés et des décès prématurés occasionnés, etc. Ces tragédies ne sont pas les conséquences du Covid, elles sont les conséquences de la gestion de l’épidémie, du confinement, de la restriction des contacts, du couvre-feu, mais avant tout elles sont la conséquence du manque de moyens hospitaliers, car un financement à la hauteur des exigences de la situation aurait permis et permettrait de se passer de ces mesures surréalistes.

Certains ne se sentent pas concernés par ce débat. Soit parce que pour eux les mesures sanitaires changent peu leur quotidien, soit parce qu’ils ne les respectent qu’en apparence et ne restreignent en réalité pas tellement leurs contacts. Les premiers ont du mal à imaginer que leur mode de vie n’est pas généralisable à tous : pourtant, les jeunes, les personnes extraverties, les personnes seules, les personnes âgées, les personnes mal dans leur peau, les personnes malheureuses dans leurs foyers ont besoin de stimulations sociales pour conserver leur équilibre psychologique. Les seconds, qui acceptent les mesures actuelles parce qu’ils continuent à socialiser dans la clandestinité, ne se disent pas que si les moyens de répression se développent, ils ne pourront plus trouver d’échappatoire. Or la technologie actuelle offre la possibilité de développer les moyens de surveillance et de répression (drones, applications de traçage…) et le droit pourrait par exemple, comme au Québec, donner la possibilité à la police de pénétrer dans nos domiciles pour vérifier l’application des mesures[note].

Allons-nous obéir, laisser faire et accepter l’ultimatum imposé (le chantage) dans l’espoir que les promesses de retour à la vie normale soient tenues ? Ou allons-nous comprendre que l’espoir de retourner à une vie normale ne pourra se concrétiser que si nous prenons la décision de retourner à cette vie normale et si nous nous autorisons à contester le basculement éthique totalitaire en cours et à revendiquer un équilibre de valeurs qui, toutes sans exception, promeuvent une vie digne et pleinement humaine ?

Valérie Tilman, philosophe et enseignante

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La course aux milliards du Covid-19

Alors que l’on tente de nous faire croire qu’un futur vaccin serait le Graal, la panacée qui sauvera l’humanité d’une extinction par le Covid-19, les médias qualifient de complotistes ceux qui dévoilent les conflits d’intérêts qui font douter des beaux discours sur la priorité donnée à notre santé. S’interroger sur la décence de profits énormes attendus suite au malheur collectif semble insupportable pour les sphères proches du pouvoir. Pourtant, ces liens qui unissent les gouvernements avec les multinationales pharmaceutiques sont au cœur du problème. Il demeure donc plus que jamais essentiel de savoir qui parle et qui décide de notre avenir. Car nous ne pouvons raisonnablement écouter et croire ceux qui œuvrent pour un intérêt privé maquillé en bien commun.

C’est en 2017, lors du Forum économique mondial, dit Forum de Davos, que l’organisation de la gestion à venir de futures pandémies prit naissance sous le nom de « Coalition pour les innovations en matière de préparation aux épidémies ». Derrière l’acronyme CEPI, on trouve des États comme la Norvège ou le Japon, la Fondation Bill & Melinda Gates ou encore le Wellcome Trust, fondation caritative médicale la plus riche après celle de Gates. Du PPP (partenariat public-privé) classique, fortement soutenu par l’OMS pour accélérer le développement d’un vaccin. Bill Gates, principal mécène de l’OMS, dira à propos des vaccins qu’ils sont « le meilleur investissement qu’il n’avait jamais fait[note] ». Il ne pouvait dès lors pas mieux faire que de s’allier à l’organisation onusienne.

Les Belges Peter Piot, directeur de l’École d’hygiène et de médecine tropicale de Londres, et Paul Stoffels, directeur scientifique de Johnson & Johnson, sont deux des instigateurs de la CEPI. Le premier, grand bienfaiteur de l’humanité, est un développeur zélé du vaccin : « Aujourd’hui, on s’active dans le monde entier pour développer au plus vite un vaccin sûr et efficace contre le Covid-19. À ce moment seulement, nous pourrons dire que nous avons vraiment vaincu le virus. La CEPI joue à cet égard un rôle central en tant que coalition internationale de partenaires publics et privés. La contribution de la Belgique va accélérer la recherche d’un vaccin ». Nommé conseiller spécial de la Commission européenne sur le nouveau Coronavirus par Ursula Von Der Leyen[note], le microbiologiste belge a également les faveurs de Bill Gates : « Il y a peu de gens dont j’ai plus appris au cours des années – spécialement sur les virus – que Peter Piot. »[note]

La CEPI, c’est quoi ?

Quand on s’arrête un instant sur le profil de la CEPI, on découvre qu’elle est étroitement liée à des organismes comme Gavi, Inovio, la Fondation Bill & Melinda Gates ou encore Moderna.

Inovio, entreprise spécialisée dans les biotechnologies, qui travaile sur l’ADN, et a notamment comme partenaires : AstraZeneca, Beijing Advaccine Biotechnology, International Vaccine Institute, Regeneron, Genentech, le Département de la Défense américain, ou encore la CEPI et la Fondation Gates. Selon Inovio, en décembre 2019, ses experts du Coronavirus apprennent l’existence d’un nouveau Coronavirus à Wuhan. Inovio reçoit :

- le 23 janvier 2020, 9 millions $ de la CEPI : cet argent permet de lancer la première phase d’expérimentation d’INO-4800, le nouveau vaccin d’Inovio, lequel injecte un code génétique ADN dans l’organisme de la personne dans le but de déclencher une réponse immunitaire spécifique contre le coronavirus SARS-CoV‑2 ;

- le 12 mars, 5 millions $ de la Fondation Gates ;

- le 26 mars et en juin/juillet 2020, respectivement 11.9 millions $ et 71 millions $ de la Défense américaine[note] ;

- la phase 2 du Vaccin d’Inovio INO-4800 se fera en collaboration avec Advaccine en Chine ainsi qu’avec IVI en Corée; pour cette phase lancée en juin 2020, la CEPI fera un don de 7,3 millions $ à Inovio.

Gavi, The Vaccine Alliance, dont les membres fondateurs sont l’OMS, l’Unicef, la Banque mondiale et… la Fondation Bill & Melinda Gates. Pour lancer Gavi, la Fondation lui a donné 750 millions $. Depuis cette date, ce sont plus de 4 milliards $ au total qu’elle recevra[note]. Le 4 juin 2020, la fondation annonçait faire un don de 1,6 milliard $ à Gavi, The Vaccine Alliance, « pour protéger les générations futures avec des vaccins vitaux »[note]. Gavi vise « le façonnage du marché des vaccins » et la Fondation Gates y contribue par un rôle « à la fois technique et financier. Elle contribue à recueillir des données servant à guider nos prises de décision et apporte des fonds. La Fondation investit dans des activités allant de la découverte à la fourniture de vaccins en passant par leur mise au point, tout en encourageant l’innovation de produits et de nouveaux entrants à se lancer sur le marché »[note]. On leur dirait merci si ce n’était que leur fortune provenait d’un premier pillage : « l’accumulation de richesse nourrit le « philanthrocapitalisme » ».[note]

Moderna, entreprise cotée en bourse qui, en mars 2019, a perçu 1,05 milliard $ de la fondation Bill & Melinda Gates. Le directeur de Moderna, Stéphane Bancel, est un homme d’affaires et milliardaire français, PDG et propriétaire de 9% de Moderna, une société américaine de biotechnologie, comme l’indique sa page Wikipedia. Le Covid-19 l’a amplement aidé à accroître sa fortune : « En 2020, alors que le cours de l’action Moderna augmentait à la nouvelle de l’imminence d’essais humains de phase 2 pour son potentiel vaccin Covid-19, ses parts dans Moderna en ont fait un milliardaire en dollars. Le 18 mai 2020, lorsque le cours de l’action plafonnait à 80 $, sa part de Moderna valait 2,5 milliards $ »[note]. Ça a du bon, les épidémies… pour certains. Stéphane Bancel fait également partie du fonds de capital Flagship Ventureset[note] et a été, notamment, président de BG Medicine[note]. Il a également occupé le poste de Managing director de Eli Lilly Belgium[note], connue pour le célèbre et décrié antidépresseur Prozac, firme dont une succursale belge était située, avant qu’elle ne ferme, dans le zoning industriel de l’UCL.

Ce 21 octobre, on apprend sur le site de Boursorama, que « le directeur général de Moderna, a indiqué que le gouvernement américain pourrait autoriser l’autorisation d’urgence de son vaccin expérimental contre le Covid-19 en décembre si la biotech obtenait des résultats intermédiaires positifs en novembre d’un vaste essai clinique »[note]. Dans la « course au vaccin », où celui qui arrivera premier s’assurera une manne inédite, Pfizer concourt aussi. Les deux sont pressés et solliciteront une autorisation d’urgence pour une commercialisation tout aussi urgente. L’argent n’attend pas. Face à cela, les autorités publiques prendront-elles en compte que « la technologie de Moderna, fondée sur l’ARN messager, n’a jamais prouvé son efficacité contre d’autres virus », et que « de précédents travaux utilisant cette technologie ont eu un effet contraire à celui désiré, en rendant les receveurs davantage susceptibles d’être infectés[note] » ? Pas grave, Bigpharma a déjà oeuvré en coulisse pour éviter toutes poursuites dans le cas où le vaccin contre le Covid-19 devait avoir des effets secondaires nocifs[note].

« En 2020, alors que le cours de l’action Moderna augmentait à la nouvelle de l’imminence d’essais humains de phase 2 pour son potentiel vaccin Covid-19, ses parts dans Moderna en ont fait un milliardaire en dollars. Le 18 mai 2020, lorsque le cours de l’action plafonnait à 80 $, sa part de Moderna valait 2,5 milliards $ »

CEPI(re) que vous pensez

Revenons à la CEPI. On y trouve également Luc Debruyne, où il est strategic advisor. Sur sa page Linkedin, on le présente comme un « business leader » avec plus de 30 ans d’expérience dans l’industrie des sciences de la vie, il a « ces 5 dernières années dirigé l’activité mondiale des vaccins pour GSK et a été membre de l’équipe GSK Corporate Exec, augmentant les revenus de plus de 7 milliards $ en 2018 et faisant de GSK le numéro un mondial des vaccins ». Il a développé des liens étroits avec les gouvernements, les ONG et les institutions académiques.

Luc Debruyne est, comme Peter Piot, membre du conseil consultatif institutionnel de l’Institut flamand pour les biotechnologies (VIB), une société qui considère « la science comme un moteur pour la croissance économique » dont 51% des revenus proviennent du gouvernement flamand et 49% d’autres sources, notamment privées. En lien avec plusieurs universités (Gent, Hasselt, KU Leuven, Université Libre de Bruxelles, Anvers), elle est à l’origine de plusieurs spin-off, c’est-à-dire des structures qui établissent des ponts entre la recherche publique universitaire et l’innovation privée, pour en faire des business model selon la logique bien connue de la socialisation des coûts et la privatisation des bénéfices. Comme Le VIB l’exprime sur son site internet, « le transfert de technologie est fermement ancré dans la mission du VIB. La recherche du VIB permet d’acquérir des connaissances nouvelles et innovantes sur les processus de la vie, ce qui profite à la société dans son ensemble [sic]. Notre équipe Innovation & Business se concentre sur la traduction des résultats de la recherche en divers nouveaux produits, innovations agricoles, médicaments et thérapies qui améliorent la vie ». La vie de qui ? Il faudra préciser. C’est le même organisme qui recevra l’autorisation d’expérimenter la culture d’un maïs OGM et qui en mars 2020 annoncera avoir développé un anticorps capable de neutraliser le virus Covid-19.

« Pas de temps à perdre »

Si Moderna et Stéphane Bancel sont pressés, Alexander De Croo aussi, tous ceux-là courant sans doute après la même chose. Ce dernier exprimera : « Ce coronavirus mortel se propage à toute vitesse. Si nous voulons sauver des vies humaines, nous devons aussi accélérer le développement de vaccins. La CEPI voudrait procéder à des essais cliniques dans un délai de 4 mois. C’est nettement moins que le délai habituel. Nous n’avons pas de temps à perdre »[note]. La diplomatie belge ne pouvant être plus claire : « La Belgique a adhéré à la CEPI sous l’impulsion du ministre De Croo en 2017. Cette coalition mondiale se fixe pour objectif de faciliter la mise à disposition de nouveaux vaccins contre des maladies infectieuses émergentes et d’ainsi réduire le risque de pandémies à l’avenir ». Quelle clairvoyance, n’est-ce pas ? Bill Gates doit être fier de son poulain[note].

Photo Belga

Pour certains, faire de l’argent dispense de tout principe moral, développer son entreprise et rétribuer ses actionnaires avec l’argent public ne constitue donc pas une limite. La coalition lancée à Davos qui finance la recherche pour le vaccin Covid-19, Bill Gates en maître de cérémonie, compte donc parmi ses membres Luc Debruyne, strategic advisor, mais aussi ancien président de Global Vaccines chez GSK. Il y en a des choses qui se passent au Forum économique mondial, n’est-ce pas ? Alexander De Croo en sait quelque chose, lui qui en 2013 fut nommé Vice-président du Conseil de l’agenda mondial du Forum économique mondial sur le vieillissement, et fera partie de la promotion 2015 des jeunes leaders mondiaux du même Forum[note]. Dans un article sur le site de ce dernier, « Ce que vous devez savoir à propos de la pandémie de Coronavirus le 20 octobre », le mensonge du Premier ministre lors de la conférence de presse du 15 octobre est pris comme preuve du réel[note] : « La situation est sérieuse. Elle est pire que le 18 mars lorsque le confinement a été décidé ». À quoi nous prépare-t-il ?

La Belgique donne 5 millions € à un organisme, le CEPI, composé d’entreprises côtées en bourse qui font des millions sur le Covid

Revenons à la CEPI, car cela ne s’arrête pas là. Outre qu’elle est largement subsidiée par la Fondation Bill & Melinda Gates, elle a également perçu 5 millions € du gouvernement belge[note]. L’argent public se retrouve finalement, par l’intermédiaire du financement de la CEPI, transféré à la plateforme GSK/Cover, et en vient donc à subsidier le privé[note]. Cela nous rappelle le cas de Pascal Lizin, « à la fois Président de la Société fédérale de participations et d’investissement (SFPI), organisme belge, et directeur chez GSK comme principal responsable du lobbying (…) SFPI [qui] élargit ses « priorités stratégiques », en 2012. Parmi les « opportunités d’investissement que recherche la SFPI », Vesalius Biocapital I (fonds d’investissement – innovations médicales) où a travaillé Philippe de Backer »[note]. Tout est à l’avenant… Sophie Wilmès parlera à ce sujet de privacy, les médias à la solde du pouvoir politique et financier, de « théories complotistes »[note]. Nous nommons ces mélanges incestueux et indécents « conflits d’intérêts », à la lumière desquels aucune des mesures prises par le gouvernement belge contre le Covid-19 ne peut avoir de crédibilité, qu’elle soit bonne ou mauvaise.

GSK, la Chine et la CEPI

En juin 2020, GSK et Clover Biopharmaceuticals, cette dernière basée en Chine, annoncent que la phase 1 des essais cliniques humains pour un vaccin contre le Covid-19 débute, alors que la collaboration entre les deux avait été annoncée dès février 2020[note]. Thomas Breuer, Vice-président principal et médecin-chef de GSK Vaccines, compte sur la production d’un vaccin à grande échelle. Qui finance ce programme ? La CEPI.

À la lumière des multiples conflits d’intérêts des politiciens, aucune des mesures prises par le gouvernement belge contre le Covid-19 ne peut avoir de crédibilité, qu’elle soit bonne ou mauvaise

Autre membre de la CEPI, auprès du comité scientifique : Michel De Wilde[note]. Membre également du comité scientifique de Curevag, de VBI Vaccines, ancien vice-président de Smithkline Bilogicales (maintenant GSK Vaccines), passé par Sanofi, il est le propriétaire de MDWConsultant, LLC. Curevag « aligné sur les intérêts de nos actionnaires », financé largement par la Fondation Bill & Melinda Gates[note], a dans son conseil de surveillance deux Belges dont les noms reviennent souvent. Son président n’est autre que Jean Stéphenne, anobli par l’État belge et désormais baron, ancien président de GSK Biologicals, mais aussi président de l’Union wallonne des entreprises. Lequel il y a quelques mois « avait l’indécence de demander aux citoyens de soutenir financièrement l’UCL »[note]. Il a également été président de Besix, Bone Therapeutics, Vaxxilon, Bepharbel, Nanocyl. Y aurait-il un excès langagier à parler de parasites ?[note]

Les médias n’en diront rien, ou très peu, tant les groupes auxquels ils appartiennent sont liés à des investissements dans le secteur médical. Le Soir par exemple, est entré dans le capital de la société belge Redpharma qui conseille notamment GSK, Sanofi, Roche, Nestlé, Johnson & Johnson, Merck, etc.

Vous avez la nausée ? Ce n’est pas le Covid, rassurez-vous.

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Le Covid-19 et son (im)monde

Si la situation actuelle devait nous enseigner une vérité, c’est sans doute celle que c’est à la mesure d’une modification obligée de nos « habitudes » que nous pouvons prendre le temps de nous arrêter et de penser. Mais a‑t-on vraiment modifié toutes nos habitudes, sachant que celle qui consiste à s’informer, par le biais des mêmes médias qu’avant, a crû davantage ? Il est donc également probable que des chocs comme celui que nous vivons, puissent avoir l’effet inverse. 

Le coronavirus n’est-il pas une forme d’apothéose de tout ce qu’il se passe depuis longtemps, qui s’inscrit cyniquement et « normalement » dans les productions d’une société qui a fait primer l’hybris (la démesure) sur le bien commun. Selon d’où l’on se situe, on pourra donc dire que rien ne va dans notre société, mais d’un autre point de vue, que tout fonctionne très bien. Dans le premier cas, on nommera les écarts indécents entre riches et pauvres qui se creusent irrémédiablement, les catastrophes naturelles qui augmentent de par leur nombre et leur ampleur, la disparition de la flore, la dramatique sujétion de la vie humaine aux algorithmes et aux écrans, la sixième crise d’extinction des espèces, etc. Dans le second, on constatera que les multinationales n’ont jamais été aussi puissantes, les médias concentrés aux mains des élites financières et autres grosses fortunes, que les dividendes pleuvent sur des riches de plus en plus riches, que la destruction est créative de richesses, concentrées, avant tout. Et que malgré tout cela, nombreux croient encore en la théorie du ruissellement. 

De cette situation, ceux qui ont intérêt à ce que rien ne change tireront profit. La réussite de leurs affaires dépendra de la réaction de la classe moyenne prise en étau entre les « premiers de cordée » et ce qu’il reste des classes populaires. Quel en sera l’épilogue, nous n’en savons rien. Mais l’apathie générale et l’ambivalence d’une petite bourgeoisie qui se contente de ce qu’on lui propose, troquant toute velléité de révolte contre un city-trip ou le dernier gadget made-inFoxconn, ne présage rien de bon. Pessimiste vous direz ? Il est trop tard pour penser en ces termes, établissant seulement que tout n’a mené à rien ; que les exigences étaient trop pauvres ; que l’espoir était trop présent et opportun. À l’heure qu’il est, on fait fi de l’espoir, prétexte à ne rien faire. On agit. 

Il est dont utile ici de procéder à une forme de synthèse, qui fera grincer les thuriféraires de « l’appel aux gouvernants », qui ne gouvernent plus rien du bien commun depuis des décennies, mais se contentent juste d’assurer leur plan de carrière, et donc de façon subséquente et logique, de garantir la pérennité du capitalisme, dont la fin n’est qu’une accumulation, qui ne peut prendre fin, si nous y participons, que sur la dévastation de la Terre qui nous accueille. 

Les propos raviront toutefois ceux qui luttent bien seuls depuis longtemps pour faire entendre autre chose que les psaumes de l’église de la croissance, relayés par leurs diocèses médiatiques. Ces derniers ont tous les âges, mais la tendance à considérer les pensées hétérodoxes comme désuètes leur accole fréquemment l’épithète de « vieux ». Certes, il peut y avoir quelque chose de valorisant à se voir qualifier de la sorte par des fidèles qui assurent la fin de l’humanité par leurs certitudes quotidiennes. 

Il faudra donc débuter par la fin qui éclaire le commencement : si Coronavirus il y a et si réactions médiatisées de ce type se font jour, elles ne sont que l’aboutissement de ce que nous sommes, de ce que nous avons fait, et de où nous en sommes. Rien de plus, et c’est même assez simple en fin de compte. Les élites occidentales ont toujours pu compter sur une classe moyenne qui ne voulait en rien perdre de ses prérogatives. Celle-ci a donc toujours fulminé de manière affectée, laissant l’illusion de la confrontation tout en assurant en off sa propre perpétuation. Les syndicats, l’aide au développement, les ONG et associations diverses, les Parlements, ne sont que les reliquats d’une lutte qui a perdu de sa radicalité, devenus même iindispensables tant ils servaient de faire-valoir au système dominant. Il fallait feindre l’opposition, en ne s’opposant toutefois plus aucunement aux fondements du système qui leur permettait même d’exister. Les autres, révoltés, avaient prouvé, dans les zones qui constituaient nos réservoirs de matières premières et de mains‑d’œuvre, que la réelle opposition n’avait qu’une seule issue : létale. Biko, Allende, Sankara, Lumumba…, en sont le témoignage. Pendant ce temps, la généralisation du vote illusionnait le peuple qu’il participait du collectif, surtout dupe de ce tour de prestidigitation qui avait fait accepter cet oxymore d’une « démocratie participative », parce qu’il pouvait désormais jouir des fruits de la consommation marchande. 

Soit, les révolutions abouties n’ont toujours été que bourgeoises. Pourquoi en changerait-il ? Nous débuterons par là, en commençant par un préliminaire toutefois, qui tentera de montrer que quelle qu’ait été la volonté d’aboutir à la crise coronovarienne présente, l’intention importe au fond peu, et c’est peut-être cela le pire : l’orgiaque est ce qui nous organise depuis longtemps, peu importe qu’il soit voulu ou non, il fait partie intrinsèque d’un mode d’organisation sociale, il en est donc sa création, toujours sa forme aboutie. L’occasion fait le larron, et tout choc fait stratégie. Le seul problème présent est que la conflagration touche ceux qui, habituellement, sont à l’abri. Avant, hier, il ne nous gênait pas trop de consommer les objets et les vêtements montés et cousus par des esclaves asiatiques, ou d’envoyer nos restes électroniques en Afrique. On le savait, l’important n’était et n’est toujours pas l’information, mais la volonté d’être libre, qui implique celle de penser. Elle se meurt, et la génération « smartphone » en signe peut-être la fin. 

La suite sera une tentative d’explication non-exhaustive de ce fait pérenne que, toujours et encore, rien ne change vraiment, donc que tout s’aggrave, et que se perpétue sans fin, et c’est là sa pure logique, le « changement dans la continuité ». Nous nous arrêterons sur cette pratique à l’innocuité estampillée pour l’ordre en place, que sont ces applaudissements quotidiens pour le corps médical. Cela nous offrira une transition idéale, nous permettant de questionner la médecine bureaucratique que ne peut interroger un simple claquement de mains, fourre-tout bruyant bien sympathique « positif » dans la novlangue. Donc inoffensif. 

Il faudra terminer en rappelant que le neuf n’a rien de nouveau et que l’inédit ne se pare de ces habits que pour nous faire oublier qui nous sommes et pourquoi nous y sommes. Aujourd’hui, « nous sommes tous Covid-19 ». Saurons-nous en tirer les conclusions, ou, comme le disait le lucide Jaime Semprun, s’évertuer encore et toujours à « ne pas conclure » ?

CORONAVIRUS : UN CHOC OPPORTUN 

« J’appelle “capitalisme du désastre” ce type d’opération consistant à lancer des raids systématiques contre la sphère publique au lendemain de cataclysmes et à traiter ces derniers comme des occasions d’engranger des profits »[note]. 
Naomi Klein, La stratégie du choc. 

Ce qui semble relever de l’inattendu possède ses bienfaits dans un système capitaliste. C’est-à-dire qu’on peut être assuré que là où le choc risquerait de faire vaciller les fondements de la société en place, les élites feraient tout pour l’éviter, que parfois ils y parviennent, d’autres fois non, mais que chaque fois ils en tirent profit. Dès lors, le plus important maintenant n’est sans doute pas de savoir si le Coronavirus est le résultat d’un complot, forme d’organisation secrète du désastre, mais que le désastre est consubstantiel à nos sociétés et est donc inscrit en son cœur-même. Se référant aux allégations fréquentes, et justifiées, de complot dans toutes les régions sinistrées par les USA, Naomi Klein explique pertinemment que « la vérité est à la fois moins sinistre et plus dangereuse. Car un système économique qui exige une croissance constante tout en refusant presque toutes les tentatives de réglementation environnementales génère de lui-même un flot ininterrompu de désastres militaires, écologiques ou financiers. La soif de profits faciles et rapides que procurent les placements purement spéculatifs a transformé les marchés boursiers, financiers et immobiliers en machines à fabriquer des crises, ainsi que le montrent la crise asiatique, la crise du peso mexicain et l’effondrement des «point com». Notre dépendance commune à l’égard des sources d’énergie polluante et non renouvelable engendre d’autres crises : les catastrophes naturelles (en hausse de 430 % depuis 1975) et les guerres livrées pour le contrôle de ressources rares (on songe à l’Afghanistan et à l’Irak, bien sûr, mais on ne doit pas non plus oublier des conflits de moindre intensité comme ceux du Nigeria, de la Colombie et du Soudan), lesquelles entraînent à leur tour des ripostes terroristes (les auteurs d’une étude réalisée en 2007 en sont venus à la conclusion que, depuis le début de la guerre en Irak, le nombre d’attentats a été multiplié par 7). Comme la planète se réchauffe, sur le double plan climatique et politique, il n’est plus nécessaire de provoquer les désastres au moyen de sombres complots. Tout indique au contraire qu’il suffit de maintenir le cap pour qu’ils continuent de se produire avec une intensité de plus en plus grande. On peut donc laisser la fabrication des cataclysmes à la main invisible du marché. C’est l’un des rares domaines où il tient ses promesses. Si le complexe du capitalisme du désastre ne déclenche pas délibérément les cataclysmes dont il se nourrit (à l’exception notable de l’Irak, peut-être), de nombreuses preuves montrent que les industries qui le composent font des pieds et des mains pour que les désastreuses tendances actuelles se poursuivent sans qu’on y change quoi que ce soit »[note]. 

C’est bien là une vérité dont la théorie du complot qu’alimentent surtout des médias aux ordres, débusqueurs officiels de fake news, risque de nous détourner, à savoir que les politiques « normales » s’efforcent à rendre ce monde invivable, et que le désastre doit durer et s’aggraver pour assurer les profits. Cela étant dit, on voit d’un autre œil tous leurs appels au changement, à leur lutte « contre » (la pauvreté, le sous-développement, l’obésité et autres « excès » en tous genres), qui ne sont qu’une forme d’organisation de la nuisance. On pourrait s’étonner que pendant que rien n’est censé fonctionner « normalement », certains domaines ne semblent nullement impactés par la situation. Ce n’est pas une contradiction au fond, car il en est de certains secteurs qui fonctionnent mieux en situation de bouleversement. Lors de l’ouragan Katrina par exemple, on aurait pu penser que les espaces dévastés allaient susciter une reconstruction rapide du bien commun, mais « les écoles, les maisons, les hôpitaux, le réseau de transport en commun, les quartiers encore privés d’eau potable… En fait, on ne s’employait pas à reconstruire le secteur public de la Nouvelle-Orléans. Au contraire, on utilisait la tempête comme prétexte pour l’oblitérer »[note]. À l’instar du gars qui vole le portefeuille de celui qui vient de faire une crise cardiaque, on profite donc de la situation pour détruire ce qu’il reste de protection sociale contre la tyrannie marchande. On reste toutefois encore stupéfait de voir le zèle à prendre des mesures totalement antinomiques avec un bon sens que devrait nous inspirer la situation. Évoquant le témoignage demandant au gouvernement d’intervenir, Naomi Klein dit : « Ces questionnements introspectifs n’étaient pas de mise à la Heritage Foundation, repaire des véritables apôtres du friedmanisme. Katrina était une tragédie, mais, ainsi que Milton Friedman l’écrivit dans la page d’opinion du Wall Street Journal, c’était “aussi une occasion”. Le 13 septembre 2005 – quatorze jours après l’écroulement des digues –, la Heritage Foundation organisa une réunion d’idéologues et de législateurs républicains aux idéaux convergents. Ils mirent au point une liste “d’idées favorables au libre marché pour répondre à l’ouragan Katrina et à la hausse du prix de l’essence” – 32 propositions en tout, tirées tout droit du manuel de l’école de Chicago et présentées comme une forme d’“aide aux sinistrés”. Voici les trois premières solutions proposées : “suspendre automatiquement les lois David-Bacon sur les salaires dans les régions touchées” (allusion à l’obligation faite aux entrepreneurs fédéraux de verser un salaire suffisant), “faire de tout le secteur une zone de libre entreprise assujettie à un impôt uniforme” et “faire de tout le secteur une zone de compétitivité économique” (avantages fiscaux complets et suspension des règlements). On revendiquait aussi l’octroi aux parents de bons d’études ouvrant droit aux écoles à charte. Dans la semaine, le Président Bush annonça l’adoption de toutes ces mesures »[note]. Ce qu’il se passe en France et l’application des «pouvoirs spéciaux» en Belgique, sont les mêmes types d’exploitation d’une situation de crise. Les timides et floues propositions, – stratégie de percée idéologique lente et progressive – , du président du patronat belge, Pieter Timmermans, de la Fédération des Entreprises de Belgique, indiquent cette stratégie du choc : « Ensemble, nos entreprises sont capables de relever de grands défis. Elles l’ont déjà prouvé lors de la crise financière de 2008 et après les attentats terroristes de 2016. Mais nos entreprises, de tous les secteurs, devront cette fois faire preuve d’une plus grande résilience encore (…) Mais le monde aura changé après la crise du coronavirus. Nous devons donc anticiper l’avenir. Nous devrons reconstruire et renforcer notre tissu économique », il faudra « de nouvelles idées, une nouvelle approche, un nouveau Plan Marshall pour retrouver des entreprises plus fortes »[note]. Pieter Timmermans, patron des patrons, ami des milliardaires et des capitaines d’industrie, qui était présent le 11 septembre 2018 pour le lancement officiel du Pacte national [« public-privé »] pour les investissements stratégiques, avec à ces côtés : « Michel Delbaere, CEO de Crop’s (production et vente de légumes, fruits et repas surgelés) et ancien patron du Voka, mais aussi, parmi d’autres multiples fonctions, président de Sioen Industries ; Dominique Leroy, CEO de Proximus ; Marc Raisière, CEO de Belfius ; Michèle Sioen, CEO de Sioen Industries (leader mondial du marché des textiles techniques enduits et des vêtements de protection de haute qualité.), ancienne présidente de la Fédération des Entreprises de Belgique (FEB), manager néerlandophone de l’année 2017, accessoirement impliquée dans le Luxleak ; le baron Jean Stéphenne, bien implanté dans les milieux universitaires et politiques, comme ses autres acolytes, ancien vice-président et manager général de la multinationale pharmaceutique GlaxoSmithKline Biologicals, mais aussi président du CA de Nanocyl, spin off des universités de Liège et Namur, spécialisée dans les nanotubes de carbone (batteries, voitures, électronique…) »[note]. Soyons sûrs que ces derniers ne veulent qu’assurer le bien commun. 

Mais l’opportunisme de la situation ne consiste pas seulement à accentuer la logique libérale en détruisant ce qui s’y oppose encore, mais aussi à déployer des « innovations » que la propagande médiatique n’avait pas suffi à rendre acceptable, et qu’un confinement par exemple, réduisant le pouvoir de contestation, permettra de déployer à point nommé. Ce fut le cas à La Nouvelle-Orléans, où les apôtres de Friedman virent dans l’ouragan l’aubaine pour la privatisation de l’enseignement : « Katrina a accompli en un jour […] ce que les réformateurs du système d’éducation ont été impuissants à faire malgré des années de travail »[note]. C’est le cas en Europe avec la 5G. Certains avaient pu croire que l’absence de gouvernement fédéral en Belgique constituerait un moratoire pour l’invasion technologique, notamment celui de la 5G, que les appels et lettres ouvertes de milliers de scientifiques seraient entendus, c’était ignorer qu’on ne les écoute – comme les infirmiers et les médecins dans les hôpitaux en période de Coronavirus – que quand ils servent leurs intérêts. C’était donc sans compter sur leur détermination et l’opportunité de la situation qui leur était offerte : en Belgique, en plein confinement, l’Institut belge des services postaux et des télécommunications (IBPT) a annoncé l’octroi de droits d’utilisation provisoires visant à permettre l’introduction de la 5G. Une consultation publique, alors que nous sommes coincés chez nous et ne pouvons pas nous rassembler, a lieu jusqu’au 21 avril… En un seul jour, le 1er avril 2020, la corporation État-industrie rendait publiques les décisions qu’elle avait prises via leurs porte-paroles, les médias : « Proximus lance la 5G dans plus de 30 communes ». L’annonce indique qui décide : ce n’est pas un pouvoir politique (inféodé quoi qu’il en soit à la logique entrepreneuriale), ou mieux une force démocratique, mais une entreprise. 

En matière sanitaire, il a été dit et convenu qu’il n’existait plus de groupes témoins[note] et que désormais, nécessité de produire et consommer toujours plus oblige, nous étions des cobayes en phase d’expérimentation : « Puisque l’usage du GSM est actuellement généralisé, disait un médecin membre du Comité Frémault[note] , une alternative aux études de type cas-témoins est l’analyse de l’évolution avec le temps de la prévalence des tumeurs cérébrales ». Soit : « laissons faire, on ne peut pas lutter contre, ensuite on verra ». Pris dans la boucle des intérêts bien compris, le traitement de tumeurs et divers troubles sera profitable aux hôpitaux privatisés. Du win win. 

L’OPPORTUNITÉ FANTASTIQUE DU COVID-19 

Covid-19 tombe à point nommé face à un capitalisme en phase de disruption, qui doit faire l’économie d’une possible contestation populaire de grande ampleur. Les marches pour le climat et l’émergence de mouvements contestataires, même s’ils ne constituaient pas un risque subversif en eux-mêmes, auraient pu avec l’aggravation de la situation et l’information alternative accessible sur internet, mener à une forme de sédition d’ une partie significative de la population. Et c’est cela qu’il leur faut à tous prix éviter, empêchant le déploiement technologique, et, pire, pouvant conduire à une improbable, mais possible, conscientisation des foules couplée à une reprise en main démocratique de nos vies. « On va devoir informer, éduquer et donner confiance dans la 5G », nous dit dès lors le CEO de Proximus[note], entendez « accentuer la propagande et le lobbying ». 

À un moment, comme disait Friedman, inspirateur des régimes de terreur des dictatures néo-libérales d’Amérique du sud notamment, « seule une crise – réelle ou supposée – peut produire des changements. Lorsqu’elle se produit, les mesures à prendre dépendent des idées alors en vigueur. Telle est, me semble-t-il, notre véritable fonction : trouver des solutions de rechange aux politiques existantes et les entretenir jusqu’à ce que des notions politiquement impossibles deviennent politiquement inévitables »[note]. Ou, pour le dire autrement : « Pour que le traitement de choc économique soit appliqué sans contrainte […], on doit compter sur un traumatisme collectif majeur, lequel entrave ou suspend provisoirement l’application des principes démocratiques ». Appliqué à la situation présente : il faut un Covid19 « pour aider l’entreprise privée à réaliser ses objectifs : profiter des traumatismes collectifs pour opérer de grandes réformes économiques et sociales »[note], « La peur et le désordre sont les moteurs du progrès »[note]. Bill Gates, architecte du désordre mondial, en sait quelque chose, lui qui prodigue actuellement ses bons conseils aux États et attend leur implication financière – donc celle des contribuables – pour constituer des milliards de doses de vaccin, « les compagnies privées ne pouvant pas prendre ce genre de risque, mais le gouvernement fédéral le peut »[note]… « C’est pendant les moments de grande malléabilité – ceux où nous sommes psychologiquement sans amarres et physiquement déplacés – que ces artistes du réel retroussent leurs manches et entreprennent de refaire le monde »[note]. Comme le disait Michael Bruno, économiste en chef à la Banque mondiale, devant un parterre de 500 économistes : « L’économie politique des crises graves tend à déboucher sur des réformes radicales aux résultats positifs »[note]. 

Ainsi, complice idéologique belge de Milton Friedman, Étienne Davignon, ancien Vice-Président de la Commission européenne, qui « “officialisera” la fusion de la communauté avec le monde des affaires », « Président de la Table Ronde des Industriels européens (ERT), de la Société générale de Belgique, de L’Union Minière, Vice-Président d’Accor, d’Arbed, de Tractebel, de Fortis Belgique, administrateur ou membre du conseil de surveillance d’Anglo American Mining, Gilead, ICL, Penichey, Foamex, Kissinger Associates, Fiat, Suez, BASF, Solvay, Sofina, Recticel ou encore de la CMB-Compagnie Maritime Belge. Président de l’AUME (Association pour l’Union Monétaire en Europe) dès 1991, et de la Fondation Paul-Henri Spaak, il est aujourd’hui membre de la Commission Trilatérale et gouverneur de la Fondation Ditchley »[note], soit, l’architecte du désastre, nous prodiguait ses bons conseils dans un quotidien belge : « un plan européen pour la survie du secteur aérien qui a été un moteur de croissance économique ces dernières années ; des mesures concrètes de soutien aux PME ; plan d’urgence pour le secteur médical ; accélération de l’investissement requis pour le «Green Deal» » ; développement de la recherche scientifique, notamment dans le domaine de la santé »[note]. « Marshall », « Green New Deal » ou « société de transition », entendez toujours subventions publiques vers le privé, privatisation de la santé, accélération de la numérisation totale de nos vies, socialisation des coûts de la recherche publique et privatisation des bénéfices, sous une forme accrue. Soit, le mantra de l’école de Chicago : privatisation, réduction des dépenses publiques, dérégulation. 

La peur est saine pour le capitalisme. Elle doit donc durer : compter les morts, les patients en soins intensifs, donner des statistiques sans tenir compte de critères essentiels (comme le pourcentage de personnes testées dans la population), annoncer un « pic » à venir, dans deux jours, deux semaines… et confiner. La situation en cours donne l’ampleur de l’indigence médiatique et de la capacité mimétique des journalistes à tous bégayer en même temps les mêmes inepties. 

Cela dit, cette misère médiatique ne peut s’appréhender qu’à l’aune d’un système global où le choc est une aubaine pour ceux qui tirent les manettes dans les hautes sphères, une secousse accélérant la mise en œuvre d’un programme déjà fixé qui se met en place trop doucement en période « normale ». On ne voit pas comment et pourquoi des médias à la solde du capital, qui quotidiennement nous aidaient déjà à ne pas comprendre, outil de désinformation des masses, encourageant les instincts les plus vils : convoitise, jalousie, affects, viles pulsions, entretenant sciemment la niaiserie, « c’est-à-dire, au regard de l’économie de marché, tout ce qui est de nature à entretenir la frénésie de consommation »[note], en viendraient tout à coup à se métamorphoser en chantre de l’anticapitalisme. 

LE CHANGEMENT, C’EST POUR QUAND ? 

« Et c’est là, dit sentencieusement le Directeur, en guise de contribution à cet exposé, qu’est le secret du bonheur et de la vertu, aimer ce qu’on est obligé de faire. Tel est le but de tout conditionnement : faire aimer aux gens la destination sociale à laquelle ils ne peuvent échapper »[note]. 
Aldous Huxley, Le meilleur des mondes. 

« Les prétendues démocraties occidentales sont à cet égard tout à fait assimilables à des sociétés féodales dont les sujets seraient appelés à renouveler solennellement, de temps à autre, leur approbation aux princes, ducs, comtes et autres patriciens apanagés qui se sont emparés depuis longtemps du pouvoir et ont seulement le souci de faire légitimer leur coups de force »[note]. 
Alain Accardo, Le petit-bourgeois gentilhomme 

Les crises précédentes se sont toutes soldées par une victoire du capitalisme, préconisant des remèdes néo-libéraux plus forts, qui nous ont menés à la situation actuelle. Pourquoi en serait-il autrement aujourd’hui ? Qu’est-ce qui aurait tout à coup changé ? Certes, les inégalités ont formidablement crû, grâce à des mesures politiques favorables, le climat se dérègle, la biodiversité se meurt et nos enfants sont pris dans une spirale de crétinisation par les écrans d’un côté. De l’autre, les vols en avion ne cessent d’augmenter, les ventes de voitures, de smartphones, les achats en ligne… Or, on ne voit pas bien comment on changera de paradigme si on continue à jouer le jeu du système, si on veut le beurre et l’argent du beurre, un air pur mais conduire les enfants en voiture dans l’école qu’on aura choisie, des arbres mais de la viande tous les jours ; l’authenticité mais aller au bout du monde et quand on veut… 

Le système pour se maintenir en place a absolument besoin de notre consentement, de « ces membres des différentes fractions de ces classes moyennes dont nous faisons partie et qui constituent aujourd’hui la composante essentielle de la population des démocraties occidentales, c’est-à-dire celle dont l’adhésion importe le plus pour le soutien du système. Je pense que, faute du consentement de ces millions de salariés-citoyens à l’ordre existant, celui-ci ne pourrait se soutenir, sauf à jeter bas les masques de la démocratie et à se transformer en tyrannie avérée gouvernant par la terreur »[note]. C’est à vrai dire ce qu’il a fait et fait toujours – la tyrannie – dans les dictatures de ces pays qui nous fournissent main‑d’œuvre et matières premières. 

Nous aurions beaucoup de choses à dire ici, retenons une chose importante qui est que « pour la longévité d’un système, il faut impérativement que ceux qui le font fonctionner soient disposés à le faire de leur plein gré, au moins pour ce qui touche à l’essentiel. Et plus leur adhésion gagne en spontanéité, moins ils ont besoin de réfléchir pour obéir, mieux le système se porte »[note]. Nous avons délégué notre responsabilité à un pouvoir central et nous sommes bercés de l’illusion qu’une démocratie représentative ne représentait pas un vice rédhibitoire. Nous leur avons laissé faire ce qu’ils voulaient, et qu’au fond, ayant la liberté de consommer en échange, nous voulions aussi. La résignation n’a jamais été aussi forte qu’aujourd’hui. Des institutions, à l’exemple des médias censés jouer un rôle de quatrième pouvoir, sont devenues « appareils à organiser l’inconscience »[note]. Les mouvements de gauche ont identifié un ennemi extérieur pour mieux délaisser l’ennemi en eux, c’est-à-dire toutes les structures introjectées qui participent à l’acceptation du monde tel qu’il est. Steve Biko l’a le mieux exprimé, par cet aphorisme : « L’arme la plus puissante de l’oppresseur se trouve dans l’esprit de l’opprimé ». Les médias, propriétés des plus grosses fortunes, ont été une arme essentielle dans l’organisation du « consensus de la cécité »[note]. Ils continuent leurs œuvres dans l’épisode Covid-19. 

Pour mesurer la pauvreté du collectif dans nos sociétés, certains événements symbolisent plus que d’autre cette réalité d’une classe moyenne aveugle à la réalité de ce monde. 

LES APPLAUDISSEMENTS COMME SYMBOLE DE L’ABSENCE D’UN COMMUN 

Loin de moi l’idée de dénigrer le sujet pris comme personne dans son acte d’applaudissements. Mais quelles que soient ses intentions, et qu’il le veuille ou non, celui-ci participe d’une dimension publique : personne n’applaudit dans son salon, les murs comme seuls témoins… Il faut dès lors tenter une sociologie de ces applaudissements, qui heurtera certains, c’est évident. Mais il s’agit de conjurer la perpétuelle continuité du déluge qui, à chaque fois, se reproduit irrémédiablement, s’appuyant constamment sur l’idée que, cette fois-ci, c’est la bonne. D’aucuns penseront donc que cette fois-ci, c’est peut-être, enfin, « la bonne ». Tenons donc quelques précautions d’usage, dont l’une d’elles, d’apparence paradoxale, semble essentielle : à toujours croire que cette-fois-ci‑c’est-la-bonne, on délègue notre responsabilité à d’autres, comme toujours, qui se feront les garants du chemin à suivre, celui qu’ils ont tracé avant à coup de buldozzer et de Progrès, et qui nous conduit là où nous sommes. Or, gageons que sans une participation massive du peuple, le chemin sera identique et les balises placées par les mêmes. Si le krach financier majeur n’est pas pour cette fois-ci, dans les jours ou mois prochains entendons – car krach il y aura un moment ou l’autre –, il est assurément certain que les politiciens continueront dans la même voie. 

Il ne faudrait donc pas déceler dans ces applaudissements le signe d’une soudaine solidarité retrouvée, qui présagerait le meilleur pour les jours à venir. Ce serait aller en peu vite en besogne et faire preuve d’ignorance quant à la volonté conservatrice de ceux qui tirent les ficelles, de leur formidable puissance, mais aussi de la servitude profonde d’une majorité d’entre nous. Les manifestations tardives d’une « solidarité » médiatiquement organisée et politiquement tolérée sont typiques de nos sociétés, il nous faut « tous être » quelque chose (Charlie, Bruxelles, …) pour édifier cette unité illusoire, qui participe de la grande confusion et empêche de penser ce monde. Les applaudissements de 20h00 tous les soirs pour remercier le personnel médical en font partie. Ceux-ci, malgré les bonnes volontés, restent sagement circonscrits dans le cadre des gestuelles acceptables et acceptées. Si ces dernières sont des plus sympathiques et bon-enfant, elles demeurent encore et toujours signes d’un réflexe individuel. 

Car pour certains, il s’agit de conjurer une peur, forme d’exutoire public d’une angoisse passée désormais muée en démonstration d’un ravissement d’être – encore – en vie. C’est là le réflexe de l’atterrissage après vol agité qui, plutôt que de révéler la force d’une collectivité, fait preuve d’un instinct de survie individuelle bien vite imité par toutes les individualités présentes – on concédera que la réaction est moins noble dans la catégorie du « solidaire », démontrant l’implacable faiblesse du collectif dans nos sociétés, s’il ne nous reste plus que cela pour être « ensemble ». On réalise tout à coup que quelque chose pourrait nous tuer, vite, d’autant mieux qu’on ne voit pas que quelque chose tuait la vie, et l’humanité, plus lentement, mais sûrement, tous les jours, hier, aujourd’hui. Et demain ? 

Malheureusement, on oublie le pilote aussi vite qu’a cessé la peur de l’atterrissage, à l’instar de l’amnésie pour les rescapés du 11 septembre aux États-Unis, inversement proportionnelle aux hommages politico-médiatiques de l’époque. Délaissés après le show, c’est là l’attitude classique qui, suite au spectacle, donne la mesure de toute la vérité spectaculaire. Après les attentats de Bruxelles, il atteint son comble, avec podium et concerts en hommage aux victimes. Les projecteurs éteints et la place balayée, la suite fut plus âpre : certains attendent encore l’argent de l’État et des assurances, qu’ils ont dû débourser eux-mêmes pour payer les multiples opérations, revalidations, matériel adapté… Fini le scoop, on tourne la page. Les médias passent également, ce n’est plus économiquement porteur de parler de ceux qui ne savent pas payer leur chaise roulante, et puis il faudrait déborder sur l’explication du système qui engendre cela ; ce qui risque de ne pas plaire aux propriétaires de la « marque » Le Soir®, La Libre®, Le Vif l’Express® et autres. 

Il faut préciser certaines choses ici. Un, que l’effet de contamination, mauvais jeu de mots, n’est pas absent. À l’instar du phobique qui, ayant surpassé son angoisse de l’avion pour rejoindre un ailleurs-même et décompresse à l’atterrissage en applaudissant malgré un vol sans problèmes, voit son comportement imité par le reste des passagers, la vue du voisin applaudissant le lundi soir, suivi de deux de plus le mardi, de cinq le mercredi, pour terminer avec tout le pâté de maisons, vous laisse dans une situation, comment dire ? dont les patients minoritaires des expériences de Asch ont montré les effets[note]… Deux. Admettons que les applaudissements puissent, dans un mouvement de subversion collective, amener d’un même geste à utiliser ses mains pour ne plus les claquer, s’en servir activement et prendre la rue, et pourquoi pas ses pavés, ou pour, par exemple, et non des moindres, refuser la privatisation des soins de santé, des hôpitaux (ah, tiens, les hôpitaux !), de la Poste…, pour, enfin, ne plus admettre que l’on puisse continuer à nous gouverner, antithèse de la démocratie – dans laquelle, c’est encore un pas intellectuel à franchir, il faudra bien se rendre compte que nous ne sommes plus –, nous ne voyons pas bien l’étape intermédiaire entre la phase « applaudir » et la phase « révolution ». 

Car, disons-le encore, au risque de paraître rabat-joie (terme stratégique que la bien-pensance dégaine, au même titre que celui de « théorie du complot », dès qu’elle peut pour nous empêcher de réfléchir), la moindre petite modification du cadre de vie bourgeois suscite une vague de révolte sans précédent, bien plus radicale que les applaudissements, qui exsude la « fête » bien plus que la rébellion. Il me revient à la mémoire cette tentative – non révolutionnaire a priori selon moi, révolutionnaire a posteriori vu les réactions des voisins –, à l’idée d’enlever une place de parking dans la rue pour en faire autre chose qu’un emplacement d’amas de ferraille moche et encombrant. Il y avait ceux qui, se disant de gauche, ne disaient rien, tant la dissonance entre certaines de leurs idées et la volonté de ne rien changer aurait été trop grande. Leur silence laissait la voix libre au statu quo, évidemment. Puis, il y avait ceux qui voyaient dans cet acte atroce une forme politique liberticide, qui en dit long sur ce que Cornelius Castoriadis appelait l’hétéronomie – le contraire donc de l’autonomie. Celle-ci, plus que le fait d’être dominé par un groupe, exprime la certitude ancrée dans l’individu que les institutions ne sont pas le fait des hommes, mais nous ont été données une fois pour toutes et que nous n’y pouvons rien. L’arme de l’oppresseur dans l’esprit de l’opprimé… nous y sommes. Ainsi, celui qui se retranchait derrière l’argument de sa liberté, affichait cette forme de pensée anhistorique, incapable d’imaginer que le monde ait pu être un jour sans voiture[note], qu’un mouvement volontaire des industries (dont Ford notamment) ait pu participé à la destruction des transports en commun, instillé dans les têtes à coup de propagande massive le réflexe pavlovien d’assimilation de bagnole et de liberté, au point qu’aux USA être piéton deviendra suspect. Suspect d’être humain ? La voie vers la mécanisation de l’homme… 

Quel rapport me direz-vous ? C’est que la société dans laquelle nous sommes n’est aucunement la résultante de décisions d’une population informée et libre, mais celle de choix pris par le monde de l’industrie et de la politique institutionnelle, les deux étant intrinsèquement liés, l’un ayant besoin de l’autre. Quand nous prenons nos désirs, façonnés par des décennies publicitaires, pour des libertés, nous faisons le jeu d’un système qui est le même que celui qui vide les hôpitaux et les écoles de son personnel, tout en les remplissant des technologies de la Silicon Valley. La bagnole a tué nos villes, et nos vies. Comme le notait l’excellent Jaime Semprun en 1997 déjà, quand les ravages de la voiture avaient déjà commencé, mais n’avaient pas atteint la perfection actuelle qu’on leur connaît : « Rien ne donne mieux le sentiment du milieu criminogène et du désert de l’âme que cet entassement d’enveloppes métalliques habitées de grimaces humaines, de condamnés au bagne de la peine, qu’est devenu ce qui portait le nom de rue. Chaque voiture est un projectile qu’on a tiré, c’est donc une guerre permanente, stupide, sans finalité »[note]. 

Il est de ce fait déplorable mais non surprenant – au vu de l’apathie d’une partie des applaudisseurs en période « normale » – de constater que c’est encore et seulement au moment où l’on risque de se faire bouffer par les asticots ou brûler par les flammes un peu plus tôt que prévu, qu’on manifeste une soudain « souci de l’autre » – quand on sait qu’étymologiquement « solidaire » se « dit d’un bien commun à plusieurs personnes , chacune étant responsable du tout, et par extension des personnes liées par un acte solidaire »[note]. Les hystéries collectives dans les magasins et les rayons vidés sont pourtant là pour nous rappeler où en est le curseur de la coopération, dans une société où depuis quatre décennies au moins, les balises concurrentielles et du chacun pour soi ont été les seules à donner le cap. Les événements loin de la frénésie de 20h00 – heure du JT de TF1 s’il en est – donnent à voir des actes isolés qui indiquent que c’est avant tout la peur et le chacun pour soi qui dominent, les infirmiers étant sympathiques quand ils sont loin en train de soigner les intubés, dont on n’espère que le suivant ne sera pas nous-mêmes ou un de nos proches ; de là à partager le couvert avec eux, il y a quelques pas qu’on ne fera pas.[note] 

Désolé d’y revenir donc, mais on applaudit d’abord pour soi, comme on s’exposait de façon ostentatoire aux terrasses des cafés parisiens après les attentats : on tape des mains d’être encore en vie, un peu comme on peut parfois être soulagé de l’être à la sortie d’un enterrement : « Cette fois-ci, c’est pas moi ». Ce qui fait redouter que la sortie de cette période monacale se manifestera par les exultations conformistes et les festivités de circonstance. On craint le pire, dans un monde où vivre est devenu synonyme de produire et consommer. Un Nouvel an avant l’heure… on devine déjà les titres de presse et les ouvertures de JT, niaiserie et crétinisme en apothéose. 

RETOUR À L’ANORMALE 

Macron, intrépide fanfaron annonçait le 11 mars, avant de revenir sur cette effusion libertaire et menacer les récalcitrants du confinement : « Nous ne renoncerons à rien, surtout pas à rire, à chanter, à penser, à aimer, surtout pas aux terrasses, aux salles de concert, aux fêtes de soir d’été, surtout pas à la liberté ». Ce réflexe atavique d’exaltation de la fête n’est pas sans signification. Il ressort de la logique du pain et des jeux, ce que ce serviteur de l’oligarchie qu’est Macron a bien compris[note], donnant à entendre les sons qui font vibrer la classe moyenne. Avec la prochaine crise financière, que lui et ses copains banquiers ont notamment concoctée, on risque pourtant de ne plus beaucoup rire et chanter. Le retour à la normale s’il y a, sera donc et surtout, un retour à l’anormal. Anormal que des médias à la solde du pouvoir politique et financier ont depuis des décennies œuvré à ce qu’il nous paraisse naturel, ou du moins comme « sans alternative ». Désolé pour ceux qui nous lisent avec constance, mais il faut revenir sur ce que deux personnages haut placés dans la rédaction de quotidiens belges, nous disaient à l’époque, alors que nous subissions les effets du néolibéralisme sauvage et que l’appât sans fin du gain nous conduisait vers une abîme dont on sent de plus en plus la profonde proximité. Béatrice Delvaux, actuelle éditorialiste en chef du Soir, ancienne rédactrice en chef, écrivait, en décembre 1999, au moment des révoltes de Seattle : « Le “non” radical à la mondialisation est intenable dans un monde où le consommateur pose tous les jours des gestes qui font sortir les entreprises des frontières […] « Le marché reste le mode d’organisation le plus efficace de la vie économique – notamment parce que tous les autres ont montré leurs limites ». C’était le 2 décembre 1999. Pas étonnant que plus de 20 ans après, le quotidien demande encore aux architectes du désastre comment s’en sortir[note]. Plus tard, Francis Van de Woestyne, rédacteur en chef du quotidien La Libre à l’époque, écrira : « À la veille du week-end, les responsables syndicaux ont réalisé un “safari” dans Bruxelles, un mini-trip destiné à pointer du doigt les “espèces fiscales protégées” de Bruxelles. Amusant ? Plutôt navrant…(…) la stigmatisation systématique des “riches”, telle que la pratiquent les syndicats, est déplorable. Alors quoi, il suffit d’être pauvre pour être honnête… ? Un pays a besoin de riches. Pour investir, pour prendre des risques (sic). Le système devrait d’ailleurs faire en sorte que les grosses fortunes, et les autres, trouvent un intérêt à placer leur argent dans l’économie réelle du pays plutôt qu’à chercher des rendements élevés ailleurs. Ce ne sont pas les riches qui sont responsables de la crise, mais bien ces apprentis sorciers qui ont profité des failles d’un système pour le faire déraper » (…) La France pratique depuis deux ans une politique anti-riches : on en voit les résultats. Les riches s’en vont, l’économie bat de l’aile et les pauvres sont plus pauvres. Une riche idée, vraiment »[note]. Rappelez-vous que ce sont eux qui vous « informent » encore aujourd’hui. 

« Pertes et sacrifices » ? Il n’a pas dû lire Majid Rahnema, qui aura magistralement démontré comment la misère est propre à nos sociétés modernes et à leur délire productiviste, cause et effet de la valorisation de la richesse pécuniaire[note]. Mais savent-ils même qui il est ? : ces précepteurs gouvernementaux ne cherchent pas à comprendre, apôtres du libre-marché, ils sont là pour nous convaincre. Béatrice Delvaux dans une discussion ultérieure à un débat, m’avait révélé ignorer le mouvement de critique des médias en France, donc « Les nouveaux chiens de garde » et le film éponyme, tout comme Acrimed, Alain Accardo… peu croyable pour une directrice de rédaction. Il est plus facile d’être aveugle quand on s’écarte de la lumière. 

Gageons que les pilotes de la situation (les gouvernants), encensés par le pouvoir, seront applaudis après le vol. Certains seront remerciés, pour avoir « mal géré la crise », mais ils se verront vite substitués par de nouveaux pilotes, qui prendront place dans le même type d’appareil et choisiront les mêmes voies. À moins que… 

ON A LA SOLIDARITÉ QU’ON PEUT 

Certes, il y a derrière les claquements de mains une volonté de retrouver du lien, de la chaleur, de la convivialité, mais si celle-ci s’est réduite à une forme de démonstration individuelle dans un système qui l’a constamment bafouée, y préférant les monades consommatrices, elle ne peut qu’être ce qu’on lui permet d’être. Elle se réduit alors à un un acte ordonné et subordonné dont on sait de façon subconsciente qu’il n’aura aucune répercussion sur notre vie ; à l’instar de cette auto-censure du journaliste qui « sait » ce qu’il peut, ajoutant, pour rétablir un certain équilibre mental, qu’il fait ce qu’il veut : il faut bien « aimer ce qu’on est obligé de faire ». Ce « vouloir » dans une société dirigée par des ploutocrates qui ont avec eux les outils de propagande les plus avancés et des serviteurs journalistiques plus que zélés, n’a donc pas grande valeur. Vous comprendrez donc que la logique du « 1 % responsable » et du système « extérieur » leur sied à merveille. On ne peut donc qu’être solidaire en superficialité dans une société qui a fait de ses seules valeurs celles de produire et consommer toujours plus. Dans ce monde, on travaille toujours contre quelqu’un, nécessairement, inscrit malgré soi dans des catégories binaires. On ne peut pas respecter l’Autre, quand on vit dans une société qui dépend du pétrole, a fait naître des Ikea et réduit l’espace à la bagnole ; on ne le peut pas plus quand on bosse dans une boîte d’intérim qui exploite et humilie des troupes de bétail humain en attente de quelques heures d’un « boulot de merde » ; quand on mange dans un fast-food où les toilettes sont tenues par une pensionnée incapable de vivre avec sa seule retraite, sans parler de la provenance des aliments ingurgités; quand on croise dans la rue, avant de rentrer chez soi, un type qui y dormira cette nuit ; qu’on travaille la journée dans des bureaux que des esclaves nettoient dès que le jour se couche… Ne faire qu’applaudir, c’est donc rechercher quelques avantages provisoires sans les inconvénients et, qu’on le veuille ou non, faire le jeu du système. Système qui a su valoriser et mettre en première ligne ces pratiques déculpabilisantes, où la charité occupe la première place. 

Même les plus récalcitrants n’ont pas vu que sous leurs invitations, douce ou sévère, à se rabattre sur le refus individuel, ils admettaient implicitement que le collectif n’était plus possible, et valorisaient ainsi un repli sur soi propre au système qu’ils désiraient pourtant voir disparaître. Peut-on leur en vouloir ? N’ayant pas vu leurs années de lutte aboutir à un mouvement collectif, le temps qui passe ayant au contraire approfondi l’aliénation technologique et la destruction de l’imagination, ils se sont retranchés vers le lieu où ils croyaient encore qu’un changement pouvait se faire : celui de l’individuel. Pourtant « quoi que nous fassions ou que nous nous abstenions de faire, notre grève privée n’y change rien, parce que nous vivons désormais dans une humanité pour laquelle le “monde” et l’expérience du monde ont perdu toute valeur: rien désormais n’a d’intérêt, si ce n’est le fantôme du monde ou la consommation de ce fantôme. Cette humanité est désormais le monde commun avec lequel il nous fait réellement compter, et contre cela, il est impossible[note] de faire grève » . Les dirigeants s’accommodent parfaitement de nos initiatives individuelles, tant qu’elles ne touchent pas au cœur du problème. Faut-il rappeler que si « à aucun moment dans l’histoire les classes possédantes et dirigeantes n’ont été spontanément disposées à renoncer à leur domination et qu’elles n’ont jamais cédé qu’à la force (celle du nombre pour le moins), elles le sont aujourd’hui moins que jamais, vu la multiplicité et l’efficacité des dispositifs protecteurs qu’elles ont mis en place (l’Union européenne, par exemple, pour ne citer qu’elle) ».[note] Voilà où nous en sommes arrivés dans la dépossession démocratique: à signer des pétitions sur internet en pensant que cela pourrait changer quelque chose. 

Dans cet ensemble, le secteur médical ne fait pas exception, et il ne faudrait pas devenir sourd à force d’applaudissements répétés qui nous empêchent d’entendre et voir. 

LE BUSINESS DE LA MÉDECINE 

« Au moment de la reconstruction de l’Europe après la Deuxième Guerre mondiale, les puissances occidentales adoptèrent les principes suivants : les économies de marché devaient garantir une dignité élémentaire suffisante pour dissuader des citoyens désillusionnés de se tourner de nouveau vers une idéologie plus attrayante, qu’elle fût fasciste ou communiste. C’est cet impératif pragmatique qui présida à la création de la quasi-totalité des mesures que nous associons aujourd’hui au capitalisme «humain» – la sécurité sociale aux États-Unis, le régime public d’assurance-maladie au Canada, l’assistance publique en Grande-Bretagne et les mesures de protections des travailleurs en France et en Allemagne ». En somme, toutes ces mesures naissent « du besoin pragmatique de faire des concessions majeures à une gauche puissante » (…) « Tant que planait la menace du communisme, le keynésianisme, en vertu d’une sorte d’accord tacite, avait la vie sauve. Une fois ce système en perte de terrain, on put enfin éliminer tous les compromis et, du même souffle, poursuivre l’objectif épuré que Friedman avait fixé à son mouvement un demi siècle plus tôt »[note].

Identifier un groupe – « le corps médical » –, c’est d’emblée réduire celui-ci à une forme plus ou moins figée. Et c’est risquer d’oublier certains critères essentiels qui pourraient diviser celui-ci en deux groupes ou plus si nous établissions d’autres critères de distinction. C’est, sciemment ou pas, ce que les remerciements au corps médical et son indistinction provoquent. Car si ce dernier est indispensable pour « nous » sauver, quelle que soit l’idéologie qui anime les membres individuellement, il faut préciser que les médecins, majoritairement libéraux, sont à l’origine du numerus clausus, comme nous le rappelaient deux d’entre eux : 

- « Ce sont les médecins qui ont réclamé le numerus clausus ! Ils ne vont jamais se bouger. » 

- « À part quelques fadas, mais sinon on est complètement minoritaires : 90 % des médecins votent MR. » 

- « Ils veulent rester une caste : ce qui est rare est cher… »[note]. 

Privilégiés de nos sociétés, nombre d’entre eux sont ainsi rentrés dans une logique de maximalisation de leurs gains, ouvrant la voie à la logique d’une médecine à deux vitesses, cause de la construction hâtive d’hôpitaux privés concomitamment à la destruction de la santé publique, dont les premiers constituent majoritairement à la fois la cause, et plus tard, la conséquence : 

- « Les médecins sont quand même bien payés, mais quand tu les entends ils n’arrêtent pas de se plaindre. Certains médecins pensent qu’ils devraient être mieux payés qu’un premier ministre, parce qu’ils auraient des responsabilités plus importantes. Pour eux, 10.000 euros nets par mois, ce n’est rien du tout. […] Dans les hôpitaux privés [par contre], c’est l’individualisme forcené, qui conduit à des excès inhumains : je me souviens d’un gynécologue qui faisait 400 accouchements à lui tout seul chaque année et qui en était fier ». 

Applaudir indistinctement alors que dans le groupe applaudi se trouvent à la fois ceux qui veulent maximiser leur profit grâce à la médecine et ceux qui veulent utiliser leur connaissance pour participer au bien commun qu’est la santé, n’a pas beaucoup de sens. Certes, on sait qu’un pompier pyromane pourra éteindre le feu chez vous, comme un médecin libéral ne vous laissera sans doute pas agoniser au bord de la route parce que vous n’avez pas de carte de crédit[note], mais il aura été en partie responsable, peu ou prou, de vos malheurs, ou en tous cas de la façon dont maintenant ils sont pris en charge. 

Un peu partout des méga-centres commerciaux hospitaliers sortent de terre, avec actionnaires et dividendes, dont l’objectif est en premier lieu de faire du profit, soutenus par des financements publics sous le prétexte, refrain lénifiant, de la « création d’emploi ». Leur objectif est donc de traiter du malade et pas de réduire la maladie dans nos sociétés, au même titre qu’une pompe à essence doit maximiser la fourniture de carburant et pas pousser les automobilistes à faire usage de leurs jambes avec une plus grande fréquence. L’objectif de l’hôpital privé, ce n’est pas la santé, celle-ci est juste un moyen de faire du profit. Ces hôpitaux privés payant mieux, ils contribuent par ailleurs à siphonner le personnel des hôpitaux publics, dont le personnel manquant s’était déjà vu compensé par de la main‑d’œuvre médicale étrangère, cette dernière vidant à son tour les services médicaux de pays souvent plus pauvres. Le déménagement de l’hôpital privé Cavell à Bruxelles a par exemple « vidé le service de cardiologie »[note] de l’hôpital public Saint-Pierre. Pour « remédier » à cela ? On place dans les services publics des « managers » dont le seul but n’est plus que de jouer le jeu de la concurrence avec le privé, pour un seul résultat à moyen terme : tuer définitivement le service public[note]. 

Par ailleurs, les médecins des hôpitaux publics se « servent » des consultations qu’ils donnent dans ces derniers pour réorienter leur patient vers leur cabinet privé : « “Vous savez, vous attendrez beaucoup moins dans mon cabinet privé”, c’est une pratique courante. Il y a un hôpital dans la région de Liège qui proposait un rendez-vous dans un délai raisonnable pour deux fois le prix Inami ». Pas étonnant dès lors que « à Cavell par exemple, la majorité des médecins ont refusé de voter que le prix soit limité à 10 fois celui de l’Inami ! ». 10 fois, vous avez bien lu. 

QU’EST-CE QUE LA SANTÉ DANS UN MONDE MALADE ? 

« Les écoles produisent de l’éducation et les véhicules motorisés produisent de la locomotion de la même manière que la médecine produit des soins. Chaque entreprise arrive à dominer son secteur et à faire accepter ses outputs comme des produits de première nécessité qui ont toutes les caractéristiques de marchandises industrielles ». 
Ivan Illich, Némésis médicale[note]. 

Il serait erroné de situer le système médical comme zone d’exception au monde dans lequel il est. À ce niveau de réflexion, nous n’établissons plus de distinction entre le privé et le public, mais percevons la santé comme domaine particulier dans un système malade, où de fait l’entreprise médicale est un paradigme de l’institution industrielle : « La médicalisation pernicieuse de la santé n’est qu’un aspect d’un phénomène généralisé : la paralysie de la production des valeurs d’usage par l’homme, comme conséquence de l’encombrement par des marchandises produites par lui »[note]. 

La médicalisation institutionnelle de nos vies, l’attente démesurée à l’égard de la sainte-église hospitalière, fait partie des pratiques de déresponsabilisation qui accentuent notre hétéronomie, nous privant de penser les conditions modernes de vie qui nous rendent malades et les moyens de les éradiquer[note], l’organisation sanitaire devenant en elle-même l’entreprise qui, comme d’autres, occultent le monde qui produit ses ravages : « L’organisation nécessaire pour soutenir cette intervention [la médicalisation de la vie] devient le masque sanitaire d’une société destructrice[note] » ; mais aussi privatise la santé, dans ce sens qu’elle délègue à un autre la fonction de prendre soin de nous : « L’entreprise médicale menace la santé. La colonisation médicale de la vie quotidienne aliène les moyens de soins. Le monopole professionnel sur le savoir scientifique empêche son partage »[note], comme si cette évolution était normale et souhaitable : « Les citoyens ont une conscience accrue de leur dépendance vis-à-vis de l’entreprise médicale, mais ils pensent que c’est un phénomène irréversible. Ils identifient cette dépendance au progrès[note] » 

Il y a dès lors de formidables leçons à tirer des exultations présentes en faveur de la santé, venant d’une société où la malbouffe est généralisée, et où personne ne daignerait laisser sa voiture individuelle et ses voyages en avion pour faire sa part de contribution à rendre notre air respirable, et en fin de compte pérenniser un mode de vie durable. L’homme moderne semble avoir plus facile à rester confiné chez lui qu’à bannir Amazon de sa liste de service de consommation en ligne. 

Il est donc plus qu’étonnant de prendre constat du fait que des États : 

- qui ont laissé le secteur de l’agroalimentaire faire ce qu’il veut, se contentant de feindre de réguler les intentions des « consom’acteurs » en apposant une apostille en bas de l’écran d’une publicité télévisuelle qui nous vendait de la merde, en nous prévenant quand même que l’abus de matière fécale était nocif et qu’il fallait faire de l’exercice physique tous les jours – en regardant la télévision ?; 

- dont l’agriculture a peu à peu été colonisée par les logiques de profit et a participé de la programmation létale des petits paysans, tué les sols, organisant la disparition massive des abeilles, des insectes de façon générale, des vers de terre et de la vie ; 

- qui ont encouragé l’élevage intensif, les fermes des mille vaches, les élevages de cochons de Bretagne dont les millions de tonnes de lisier tuent les chevaux et empoisonnent les promeneurs, les poulets dont on coupe le bec, dont on broie les petits pour en faire des nuggets… Soit, qui ont fait de l’animal une vulgaire valeur d’échange ; 

- qui ont accepté d’encore commercer avec un pays qui détruit la forêt amazonienne ; qui coupent des arbres pour construire des immeubles inutiles, des routes, des zones libres pour laisser voyager les ondes 5G meurtrières ; 

- qui ont accompagné la privatisation des soins de santé, conduisant en partie à la situation où nous sommes ; 

- qui ont encouragé le trafic automobile et n’ont jamais initié le moindre geste en faveur de sa diminution, (sauf dans les grandes villes depuis peu, très doucement, au rythme des désagréments que les embouteillages causaient au secteur patronal), viciant notre air, dont les particules fines et autres scories de la liberté individuelle de rouler colonisaient nos poumons ;

- qui ont favorisé le secteur des multinationales, au détriment des remèdes alternatifs peu coûteux et autant, si pas plus efficaces ;

- qui ont exploité le « Sud » et continuent à le piller de façon intempestive, pour notre confort au Nord ; ont assassiné tous les dirigeants qui tentaient de donner à leur peuple une autonomie, mal vue ici car elle aurait bafoué « l’autonomie » technologique du peuple, qui veut sa bagnole, son four à micro-ondes et son smartphone ; mettant en place des mécanismes d’aide qui avaient plus une valeur symbolique que réelle, confortant l’Occidental dans cette image de notre innocence dans la situation du Sud ;

- qui ont participé ou toléré la concentration médiatique au sein de structures propriétés des plus grosses fortunes nationales, alors qu’une information libérée, si tant est qu’elle ait existé à grande échelle un jour, restait le garant contre l’aliénation de la population, une nourriture à l’esprit critique, et donc l’assurance qu’elle n’aurait pas accepté toutes les « innovations » qu’on lui impose. ;

- qui laissent les technologies de l’information et de la communication (TIC) et les GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) prendre le contrôle de nos vies et de nos esprits et participer de la crétinisation des masses, leur ouvrant les portes des établissements scolaires…

- qui n’arrivent même pas à abolir le plastique, le glyphosate, les 4x4, les paradis fiscaux, ou plutôt les encouragent.

 — …

Il est effarant donc que ces États qui ont participé à ce dépérissement collectif, se souviennent désormais de nous, de notre santé et de nos vies, comme si celles-ci prenaient maintenant le dessus sur l’économie et la croissance, et on ne peut qu’y voir, au-delà du spectacle[note], non pas un grand complot, mais la continuité morbide d’un mode d’organisation qu’ils ne sont pas prêts à remettre en cause après l’épisode du Covid-19, au contraire. Certes, ce rôle d’empoisonneur-apothicaire est propre à un État qui a cru devoir servir prioritairement les entreprises et leurs patrons avant le bien commun et qui a, en outre, rendu les aménagements qu’ils avaient mis en place pour nous protéger quelque peu des affres du capitalisme (sécurité sociale, assurance-maladie, congés payés, services publics) dépendants d’un système économique de croissance. Il faudra évidemment aussi souligner que, hiérarchisation habituelle dans les morts oblige, c’est en raison du fait que le Coronavirus attaque toutes classes sociales confondues[note] que les élites s’y intéressent aujourd’hui. Ici, les morts sont importants, parce que l’épidémie touche aussi les patrons d’industries du Bel20.

Revenons‑y donc : « C’est la société qui multiplie les causes d’inadaptation physique, mentale et sociale et qui rend nécessaire ensuite la dépense de sommes fantastiques pour soigner, réinsérer ou maintenir en vie les inadaptés[note] ». « The idiot cycle »[note]… « L’analyse de la tendance de la morbidité montre que l’environnement général (notion qui inclut le mode de vie) est le premier déterminant de l’état de santé global de toute population. Ce sont l’alimentation, les conditions de logement et de travail, la cohésion du tissu social et les mécanismes culturels permettant de stabiliser la population qui jouent le rôle décisif dans la détermination de l’état de santé des adultes et de l’âge auquel ils ont tendance à mourir. Alors que, avec les transformations de l’âge industriel, les anciennes forme pathologiques tendent à disparaître, de nouvelles formes de morbidité apparaissent. C’est de nouveau au régime alimentaire que revient la priorité dans la détermination du type de maladies courantes, particulièrement si l’on y inclut les consommations de tabac, d’alcool et de sucre. Un nouveau type de malnutrition est en passe de devenir une forme d’épidémie moderne au taux d’expansion particulièrement rapide. Un tiers de l’humanité survit à un niveau de sous-alimentation qui aurait été jadis létal, tandis que de plus en plus d’individus absorbent des poisons et des mutagènes dans leurs aliments[note]. » 

C’est avec l’ère industrielle qu’apparaissent de nouvelles maladies. Aux États-Unis, le progrès de l’industrialisation s’accompagne du déclin de la qualité de l’alimentation et donc de la dégradation de l’État de santé des populations. « L’intervention destructrice de l’homme sur le milieu s’est intensifiée parallèlement aux prétendus progrès de la médecine ; l’empoisonnement de la nature par l’industrie chimique est allée de pair avec la prétendue efficacité croissante des médicaments ; la malnutrition moderne, avec le progrès de la science diététique »[note]. Alors que la santé se dégrade, la prise en charge des problèmes de santé est perçue comme une possibilité de profit énorme. Ainsi, si le tabac et la malbouffe rapportent énormément aux entreprises – et à l’État via les taxes –, les conséquences sanitaires qu’ils provoquent amènent des gains financiers aux entreprises pharmaceutiques et aux secteurs privatisés de la santé. Éliminer la cause reviendrait de fait à produire deux effets impensables pour des États imbriqués dans une logique pernicieuse d’un système public financé par des activités destructrices, et qui ne veulent pas modifier leur fonctionnement : 

- se priver des revenus issus des taxations des produits nocifs ; 

- se priver des revenus issus des médicaments et des services de santé. 

Cela réduirait les maladies, mais aussi les profits, ce qui faisait dire à Ruth Mulvey Harmer « que l’Organisation mondiale de la santé trouve un intérêt dans la continuation de l’utilisation des pesticides toxiques du fait de ses programmes de santé publique »[note]. À l’évidence, si ce qui nous nuit de façon structurelle (la pollution de l’air, de l’eau, des sols, la déforestation, le stress systémique, la surconsommation d’écrans, …) ne disparaît pas, c’est que cela participe de la croissance économique. Mais si nous ne luttons pas pour les voir disparaître, c’est aussi parce que nous trouvons dans l’usage des objets qui produisent ces nuisances plus d’avantages que de défauts, gardant à l’esprit que les nuisances sont surtout subies par des personnes dont nous tentons le plus souvent d’oublier l’existence, comme l’indiquait sans ambages Véronique de Viguerie quand elle nommait son reportage « Les pétrolières tuent pour satisfaire leurs clients… nous! »[note] 

On vénère la science, on dénigre la conscience de soi et les remèdes des grands-mères qui ont fait leur preuve séculaire. Les effets de groupe consensuels contiennent toujours un sens caché, qui est évidemment difficilement audible, puisqu’il révèle le mythe de cette nouvelle unité autour d’un thème commun. Paradoxalement donc, l’unanimité autour de la défense des soins de santé indique une survalorisation des hôpitaux qui révèle un mode de pensée qui perpétuera la domination bureaucratique de nos vies. 

CONCLUSION 

Il faudrait rappeler l’horreur que génère et nécessite notre système en période « normale ». Il est devenu « populiste » et malvenu de dire qu’un enfant meurt de faim dans le monde tous les cinq secondes, conséquence directe de notre modèle de développement. C’est que cette réalité dérange profondément car elle ne tolère qu’une seule réponse : un changement radical. Il est donc une leçon à tirer, dont nous avons partiellement évoqué la raison dans ce texte, mais qui semble difficile à arriver à la conscience : il ne faut plus rien attendre des politiques, et c’est bien cette croyance qui nous a fait perdre un temps précieux et participer à cette délégation pérenne de notre pouvoir collectif à une caste ploutocrate. Si l’on ne subit pas une crise financière d’ampleur inédite lors de cette épreuve du Corona, il est assuré que les politiques en reviendront à leur premier amour, à savoir un démantèlement de ce qui fait encore société. Médecins, infirmières et autres personnels hospitaliers, dont ceux aussi qui ramassent les poubelles et nettoient les hôpitaux, caissières, éboueurs, postiers, etc., seront à nouveau bien seuls quand il faudra trouver du monde pour empêcher qu’ils ne soient avalés par la spirale du profit. Les contestations acceptables seront alors insuffisantes, les manifestations joyeuses de solidarité désengagées, empathiques. 

La thèse complotiste sera tirée du chapeau dès que nous voudrons dire que le Covid-19 et sa gestion sont un produit de ce monde. Un schisme, déjà entamé, s’établira entre ceux qui, même « de gauche »– ou surtout de gauche, parfois… – sont intimement persuadés d’être dans un monde moderne, avancé, et pris en main par un État plein de sollicitude, pour qui les événements de crise ne sont que des « accidents », évitables, d’un système qui une fois débarrassés de ceux-ci, aura atteint la perfection, un schisme s’établira donc entre ces derniers et ceux qui ne croient plus en un État protecteur garant du bien commun. Malheur, misère, maladies et morts ne sont pourtant pas que les affres de l’existence, mais également bien la condition intrinsèque d’un désastreux système qui a fait de la production-consommation une valeur. . 

En ce sens, la panique tombe à point nommé pour un système capitaliste en pleine désagrégation. Elle est notamment l’occasion : 

- de tester la capacité de soumission des populations à grande échelle ; 

- d’augmenter de façon faramineuse le profit des multinationales pharmaceutiques, les États endossant la charge de la recherche et le privé les bénéfices, dans la logique habituelle de socialisation des coûts et privatisation des bénéfices ; 

- que les multinationales, comme elles le font toujours, instrumentalisent les États dans des dimensions inédites. Sans ceux-ci en effet, impossible de coordonner un dépistage et une vaccination mondiaux ; 

- de se passer définitivement de l’avis d’une population confinée, les gouvernements s’alliant comme jamais avec le milieu pharmaceutique privé, mais constituant aussi des comités d’experts provenant du secteur des entreprises et des banques. 

- de rendre possible ce saut par l’instigation massive dans la population d’une peur collective qui autorisera un « après ». Comme l’a dit la première Ministre belge : « C’est un long processus de reconstruction qui nous attend. Il est évident qu’il y aura un avant et un après Covid-19 ; que ce soit dans la manière d’envisager notre rapport aux autres ou que ce soit dans le fonctionnement de notre société, de manière plus générale. Nous devons faire en sorte de sortir de cette épreuve renforcés »[note]. 

Nous devons changer radicalement notre rapport au monde et aux autres, changer de société, pourfendre le capitalisme. Nous nous en sortirons, collectivement, et nous sortirons de leur condition ceux qui meurent du fait de nos modes de vie, si, enfin, nous comprenons cela. 

Alexandre Penasse 

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Covid-19(84) ou La vérité (politique) du mensonge sanitaire

« Le monde est une mascarade : visage, costume et voix, tout est faux.Tous veulent paraître ce qu’ils ne sont pas, tous trompent et personne ne se connaît. »Goya, Los Caprichos, sixième eau-forte « Nadie se conoce », 1799.

L’événement Covid-19 a déjà fait couler beaucoup d’encre. Tout et son contraire ont été affirmés, parfois par les mêmes personnes, et au même moment. Démêler l’écheveau nécessite donc de simplifier le récit. Il y a bien sûr un prix à payer pour ce faire ; il est double. D’une part, il faut ignorer ce qui semble accessoire ; d’autre part, il importe de remettre l’événement dans son contexte historique, à la fois au sens perspectif (la crise culturelle qui remonte à 1968) et projectif (les conséquences politiques immédiates).

Pour l’essentiel, on trouvera ici une thèse — la crise de la Covid-19 n’est pas sanitaire, mais politique, et aucune des mesures liberticides n’est fondée scientifiquement — soutenue par trois arguments :

1. La Covid-19 rend évidente la corruption complète du corps politique et de ses appendices médiatiques et scientifiques. Ils ont définitivement perdu toute légitimité et toute autorité.

2. Cette corruption reflète la crise du capitalisme financier, et la volonté des oligarques de détruire la démocratie représentative.

3. Le système politique qui se met en place est totalitaire, c’est-à-dire que toutes les facettes de la vie des citoyens seront pilotées par une structure idéologique mortifère ne différenciant plus les sphères privées et publiques. Ce totalitarisme sera fasciste et numérique.

Le grand récit qui nous est officiellement proposé est bien synthétisé par Wikipédia : la maladie à coronavirus 2019, ou Covid-19, est une pandémie d’une maladie infectieuse émergente provoquée par le coronavirus SARS-CoV‑2. Elle apparaît le 17 novembre 2019 dans la ville de Wuhan, puis se propage dans le monde entier. Pour l’expliquer, on incrimine le pangolin et la barbarie diététique locale. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) prononce l’état d’urgence de santé publique internationale le 30 janvier 2020. Elle déclare l’épidémie de Covid-19 « pandémique » le 11 mars 2020, et demande des mesures exceptionnelles (l’état d’urgence sanitaire) pour prévenir la saturation des services de soins intensifs et renforcer l’hygiène préventive (suppression des contacts physiques, des attroupements et des manifestations, ainsi que des déplacements et voyages non indispensables, promotion du lavage des mains, mise en application de quarantaine, etc.).

Il faudrait prendre le temps de (re)définir ce que sont une épidémie, une pandémie, un virus émergent, les conditions d’une zoonose (de transmission d’un pathogène entre espèces), un virus augmenté (ou « Frankenvirus »), les « gains de fonction », les présupposés des modèles d’analyse de risque (à commencer par la distribution d’âge rectangulaire et stationnaire, et le mélange homogène de la population), etc. Et de rappeler qu’un virus ne peut jamais être à la fois très dangereux et très contagieux. Discussion compliquée par le fait que les experts peinent à argumenter entre eux et avec le grand public. Par contre, on peut facilement constater la faillite complète de la gestion politique de la crise. Il existe des variations par pays, mais — la Chine mise à part —, ce sont les similitudes qui sont frappantes. Il pourra suffire d’explorer ici les trois facettes annoncées : la corruption des corps politique, médiatique et scientifique ; la crise du capitalisme biocidaire ; et le totalitarisme fasciste numérique.

1. La corruption des corps politique, médiatique et scientifique

« Les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos croyances, ils n’ont pas fait naître celles-ci, ils ne les détruisent pas ; ils peuvent leur infliger les plus constants démentis sans les affaiblir, et une avalanche de malheurs ou de maladies se succédant sans interruption dans une famille ne la fera pas douter de la bonté de son Dieu ou du talent de son médecin. » Proust, 1913

La gestion politique ubuesque de l’épidémie peut se définir par cinq traits.

1.1. L’impréparation : le gouvernement a été complètement pris au dépourvu, alors que la réaction de la Chine, connue de tous dès janvier, avait été prompte et radicale. En bref : les autorités chinoises ont réagi comme s’il s’agissait d’une attaque bactériologique, pas d’une épidémie saisonnière (et personne n’a jusqu’ici apprécié toutes les implications de cette réaction). De plus, les scénarios de pandémie sont très répandus depuis une douzaine d’années, surtout après la crise de 2009 (H1N1), et ce tout spécialement chez les militaires et dans les fondations privées, grâce au zèle de B. Gates, qui en a fait son unique cheval de bataille philanthropique depuis 2007. Cette impréparation est sans nul doute possible le résultat de cinquante ans de néo-libéralisme. Mais pas que.

1.2. L’incompétence des uns et l’expertise des autres : alors que la chose politique est abandonnée aux universitaires, ceux-ci ne sont que très rarement à la hauteur de la tâche qui leur est dévolue, et ils se contentent de travailler à la prolongation de leur mandat. Du reste, dans une technocratie qui ne dit pas son nom, on comprend la nécessité de s’en remettre aux experts, dont l’objectivité est proverbiale. En fait, l’incompétence, c’est-à-dire l’absence d’expertise adéquate, ne devrait être aucunement problématique en politique : seul le sens commun devrait importer. S’il faut être un expert pour gouverner, nous ne sommes plus en démocratie (représentative), ou même en particratie (pas représentative), mais en technocratie. Le recours aux experts est donc intrinsèquement problématique. Il l’est d’autant plus qu’il suffit de connaître l’employeur de l’expert, ou son bailleur de fonds, pour déduire par avance la nature de ses conclusions.

1.3. La corruption : le niveau de corruption des acteurs politiques est un secret de polichinelle. On se permet même, dans notre monarchie bananière, de rire sous cape des malversations qui finissent par être médiatisées dans d’autres pays, de préférence situés plus au Sud. (Et cela vaut bien sûr pour le regard que la Flandre porte sur la Wallonie). On le sait depuis Platon (ce sont les Grecs qui ont créé la démocratie participative) et, plus particulièrement, depuis Machiavel (1532), le pouvoir est recherché par les corrompus en puissance, et exercé par des corrompus de fait. Du reste, répétons-le, les conclusions de l’expert se trouvent en germe dans la source de financement de ses études.

1.4. La coercition en toute illégalité. L’imbroglio gouvernemental et institutionnel belge a donné naissance à un fort curieux proto-totalitarisme : un gouvernement en affaire courante s’est octroyé les pouvoirs spéciaux pour euthanasier le législatif, instrumentaliser le judiciaire, et instaurer un État d’urgence (sanitaire) qui ne dit pas son nom. Les mesures et règlements liberticides ne se comptent plus — à commencer par le confinement dans les maisons de repos, la généralisation du confinement à domicile, la distanciation « sociale », le port du masque, etc.

Avec ce cortège de mesures liberticides, illégitimes, inefficaces et illégales, on obtient, de fait, la fin de l’État de droit. Le bien public est devenu privé, c’est-à-dire source de profit. Et l’intimité de la sphère privée est exposée au regard (parfois à la vindicte) de tous.

1.5. La communication, et particulièrement sa composante absurde, constitue la vraie signature de cette crise, durant laquelle les responsables politiques ont épuisé toutes les formes pathologiques du langage. Épinglons les suivantes :

— l’évitement : ignorer les objections, refuser le dialogue sous quelque forme que ce soit ;

— l’indignation : faire l’innocent, plaider la bonne foi, le dévouement au bien commun ;

— le mensonge pur et simple : le masque protège des virus et pas seulement des infections bactériennes ; le vaccin est efficace contre une maladie qui n’est pas immunisante ;

— la censure : refuser l’accès à une information ou à une conférence de presse ;

— la propagande : gonfler de vraies informations ;

— la désinformation : propager de fausses informations ;

— la sur-information : inonder d’informations (vraies, fausses, vraiment fausses, faussement vraies, etc.) ;

— l’usage de la contradiction : soutenir deux propositions contradictoires (le masque est inutile ; vous devez porter un masque) ;

— l’usage du paradoxe : utiliser des énoncés indécidables tels que : l’épidémie progresse sans empirer ; le monde d’après sera, et ne sera pas, différent ; seuls, ensemble ; soyez solidaires (dans la solitude) ; faites confiance aux responsables (!) ; informez-vous (dans les médias) ; vaccinons tout le monde pour contrôler la démographie ; imposons la monnaie digitale pour permettre aux pauvres d’épargner ; instaurons un gouvernement mondial démocratique ; ce que je vous dis est faux… Tout ceci ressort de l’effort pour rendre l’autre fou (Searles, 1959).

En somme, la communication gouvernementale, servilement relayée par les médias et aiguillée (et endossée) par les experts en sciences médicales, a entretenu la peur et, surtout, l’angoisse. La peur est un sentiment naturel positif, car mobilisateur : face à une menace palpable, l’individu réagit par la fuite ou le combat. Au contraire, l’angoisse est paralysante : on pressent une menace invisible, sans savoir comment réagir… La communication absurde vise à stupéfier par l’angoisse, pas à perdre par la peur. Le dispositif est beaucoup plus efficace : la peur demande à être orientée afin qu’elle ne nuise pas au statu quo social ; l’angoisse paralyse les citoyens qui acceptent passivement tout ce qui leur est imposé.

La banqueroute politique signale en outre deux faillites supplémentaires : celle des médias et celle des experts scientifiques, et tout particulièrement des médecins. Les médias ont donné une ampleur inouïe à la communication absurde des politiques et des scientifiques. Il y a eu cooptation des uns par les autres. On peine à trouver un dissident dans la classe politique ; il en existe peu dans le monde scientifique et, s’ils s’expriment dans les médias, c’est généralement de manière très pondérée ; rares sont les journalistes qui ont fait leur travail, Alexandre Penasse constituant une notable exception. Tous se sont couverts d’ignominie en participant, activement ou passivement, à cette mascarade ; tous devraient se voir sévèrement sanctionner.

2. La crise du capitalisme biocidaire

« C’est le commencement qui est le pire, puis le milieu, puis la fin ; à la fin, c’est la fin qui est le pire. » (Thomas Beckett, 1953)

En amont de cette sclérose politique, médiatique et scientifique, on trouve l’influence des mondes bancaire et pharmaceutique, qui sont mus par deux perspectives : d’une part, la maximisation de leur emprise sur la société (et donc de leur chiffre d’affaires) ; d’autre part, la gestion de la crise globale systémique annoncée clairement dès 1968, et dont la chronologie a été esquissée en 1972 par Meadows et Kukla (l’épuisement des ressources, le dérèglement climatique, et la progression de la pollution finiront par avoir raison de la société de consommation et de la démocratie représentative).

2.1. De ce point de vue, l’utilisation de la stratégie du choc, identifiée par Klein en 2007 — instrumentaliser une crise réelle ou ressentie, naturelle ou culturelle, afin de modifier profondément l’espace social, tandis que celui-ci est paralysé — s’impose comme une évidence si on veut anticiper le chaos. Que la crise soit réelle, ou simplement mise en scène, que son origine soit naturelle, ou le produit d’une machination, ne change finalement pas grand-chose au traumatisme et à la possibilité de son usage.

2.2. Par contre, il faut comprendre, une fois pour toutes, que les élus ne représentent pas le peuple, mais les oligarques et leurs multinationales. Le programme néolibéral est en effet très simple : dissoudre les États afin de privatiser toutes leurs fonctions. Tant qu’un gouvernement mondial (privatisé) n’est pas implémentable, on peut se contenter de transformer les États en coquilles vides. Ce programme ne constitue qu’une réappropriation du fascisme tel que Mussolini l’a défini, et mis en pratique, dès 1922–1925, à l’aide de la vision économique de Vilfredo Pareto : l’entreprise privée est, par définition, beaucoup plus efficace que l’État. Puis vinrent les politiques similaires des Nazis en 1934–1937, qui subirent une légère obsolescence de 1944 à 1972 (les « trente glorieuses »). En fait, Hayek, le chantre du néolibéralisme, stipule très clairement, et ce dès 1944, la stratégie à adopter : seule une infiltration progressive des institutions civiles et politiques permettra la destruction de la menace communiste et de sa cinquième colonne. Vingt ans plus tard, le 30 septembre 1965, il arriva à ses fins avec le coup d’État de Suharto, qui coûta la vie à plus d’un million de communistes (certains parlent de 3 millions d’exécutions arbitraires), et permit une première mise en place du dispositif néolibéral. C’était en quelque sorte la répétition du renversement d’Allende par Pinochet, perpétré le 11 septembre 1973. Le remplacement des gouvernements par des multinationales a été quantifié très tôt, e. a., par Stephen Hymer (1960) et David C. Korten (1995). Il est devenu évident avec la politique d’intégration européenne et, surtout, la multiplication des traités et autres partenariats transatlantiques de commerce et d’investissement (comme le « Transatlantic Trade and Investment Partnership », TTIP). C’est du reste le fil rouge de la littérature « cyberpunk » dont le représentant le plus fameux est sans doute Phillip K. Dick (1955), qui a offert les scénarios de Blade Runner (1982), Total Recall (1990), Minority Report (2002), etc.

2.3. Tout se joue donc en 1968–1973 : le dévoilement des enjeux civilisationnels comme leur effacement, c’est-à-dire, d’une part, la prise de conscience de la crise globale qui ne pourrait être conjurée qu’en renonçant au capitalisme industriel et financier ; et, d’autre part, la reprise en main de l’agenda politique par ce dernier avec des figures telles que Suharto et Pinochet, puis Margaret Thatcher (1979), Ronald Reagan (1981) et Helmut Kohl (1982). (Il faudrait également mentionner le travail de sape de Pompidou, élu à la présidence française en 1969, et le bref espoir instillé par Sicco Mansholt à la Commission européenne en 1972–1973.)

3. Le totalitarisme fasciste numérique

« Si vous désirez une image de l’avenir, imaginez une botte piétinant un visage humain… éternellement. » (George Orwell, 1949)

En amont de la corruption complète du corps politique et de ses appendices médiatiques et scientifiques, nous avons trouvé la crise du capitalisme financier et la volonté des oligarques de remodeler en profondeur la démocratie (représentative) de marché. En aval, nous découvrons, sans surprise, un nouveau totalitarisme fasciste, bien plus pernicieux que ses ancêtres du XXe siècle, car numérique.

3.1. « Totalitarisme » désigne le système politique qui prétend gérer toutes les dimensions de la vie citoyenne, publiques comme privées. Rien ne doit lui échapper, en droit comme en fait. Le « fascisme » est un totalitarisme de droite, c’est-à-dire conçu par, et pour, les oligarques.

3.2. L’histoire du totalitarisme fasciste est supposée connue ; elle se résume à la prise de pouvoir des oligarques industriels et financiers par l’intermédiaire d’un lampiste plus ou moins allumé (ce qui permet aux commanditaires de tirer leur épingle du jeu si l’affaire tourne mal). À partir de 1921, la droite extrême progresse partout en Europe : en Italie (Mussolini accède au pouvoir en 1922), en France (avec la création en 1922 de la Synarchie, suivie plus tard par la Cagoule), en Allemagne (le Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei, en gestation depuis 1918, s’organise en 1920 ; Hitler écrit Mein Kampf en 1924, publié en 1925), Salazar assied sa dictature en 1932–1933, et Franco pilote la guerre civile déjà en 1934. De 1967 à 1974, il y aura aussi la dictature des colonels en Grèce. (Voir, par exemple, Lacroix-Riz, 2006).

3.3. Nous sommes dans une configuration totalitaire depuis déjà de longues années, c’est-à-dire qu’un système, qu’une idéologie, prétend gérer tous les aspects de la vie : la technoscience constitue un tel système ; le capitalisme, renommé néolibéralisme, est un tel système ; la globalisation est un tel système ; l’État d’urgence permanent qui s’enracine dans la guerre contre la terreur datant de 2001 en est la dernière péripétie. La vraie-fausse crise sanitaire de 2020 est le prétexte (au sens de Naomi Klein) utilisé pour dépouiller définitivement les peuples des acquis sociaux et politiques concédés après 1945. Elle touche donc différemment les pays selon qu’ils sont développés ou pas. Dans les pays riches, il s’agit de détruire les acquis sociaux et de mettre la population au pas ; dans les pays pauvres, c’est une logique néocoloniale qui est à l’œuvre. C’est ainsi, alors que l’épidémie saisonnière est finie, que des règlements (de plus en plus) absurdes prolongent la terreur sécuritaire.

3.4. Au nombre des outils pour comprendre les enjeux du totalitarisme numérique, on trouve les concepts de conformisme et d’atomisme, qui s’imposent dès les débuts de la révolution industrielle et de la démocratie représentative, et sont esquissés chez Saint-Simon (1803) et Tocqueville (1835). L’ère thermo-industrielle est celle du machinisme, c’est-à-dire de la standardisation des produits et de l’organisation scientifique du travail. Alors que l’outil dépend de la morphologie humaine, la machine demande à l’ouvrier de s’adapter à son mécanisme. Le pouvoir de la machine est ainsi le pouvoir du conformisme : en amont, l’ouvrier doit être calibré, dompté, géré comme une ressource ; et, en aval, le consommateur doit accepter l’uniformisation de ses habitudes de vie, de ses goûts alimentaires, de ses vêtements, de ses idées, de ses désirs, etc. Les rendements d’échelle sont à la mesure des espérances de quelques-uns, et du désespoir de tous les autres. Le conformisme se manifeste donc par l’infantilisation et l’indifférenciation des personnes, la dépolitisation des citoyens, et la standardisation des consommateurs, qui constituent autant de précieuses muselières pour paralyser les corps et amnésier les esprits.

D’autre part, l’atomisme constitue le fondement du libéralisme (Mandeville, 1714, avant Smith, 1776) ; il équivaut à briser toutes les solidarités, et à entretenir la guerre de tous contre tous, parfois appelée compétitivité. En scellant l’alliance entre capitalisme et technoscience, la révolution industrielle établit les deux principes fondamentaux du capitalisme mondialisé, l’atomisation des individus sous prétexte de les libérer, et leur conformisation afin de machiner le meilleur des mondes possibles. En d’autres termes, les conditions de possibilité de la culture, qui sont celles de la vie authentique, sont deux fois niées. D’une part, le conformisme se substitue à l’individuation (à ne pas confondre avec l’individualisme) ; d’autre part, l’atomisme remplace la solidarité. Or, sans solidarité, il est impossible de s’individuer, d’endosser son destin, de dépasser les contingences de sa naissance ; et, sans individuation, la solidarité reste lettre morte. Cette double négation est toutefois rendue acceptable par une inversion spectaculaire (aussi au sens de Guy Debord) des pôles privé et public : on prend l’atomisme (c’est-à-dire l’absence de solidarité) pour de la liberté, et le conformisme (c’est-à-dire l’absence de projet personnel) pour de la solidarité (tout le monde désire la même chose). On obtient, en somme, la guerre des clones, de ceux qui montrent leurs derrières (calibrés) en public, et parlent de politique (néolibérale) en privé. Les conséquences sont radicales : infantilisation, déculturation, dépolitisation, dissociété, Terreur (1792, très précisément au moment où Sade écrit), c’est-à-dire la paralysie par l’angoisse.

3.5. Le passage au totalitarisme numérique peut se comprendre comme la transformation des sociétés disciplinaires (Foucault, 1976) en sociétés du contrôle (Deleuze, 1990). L’ère thermo-industrielle est celle du machinisme et des institutions disciplinaires qui lui sont propres : famille, école, église, caserne, usine, hôpital, asile d’aliénés, prison, maison de repos. Tous (ou la plupart de) ces lieux d’enfermement physique (mais aussi mental) peuvent être avantageusement remplacés par un dispositif plus souple de contrôle mental (mais aussi physique) : le numérique. La technologie — et tout particulièrement les dispositifs associés à la 5G — permet maintenant une surveillance panoptique totale : traçage de tout le trafic internet (« big data ») et des déplacements physiques (géolocalisation), disparition des transactions en liquide, assignation à résidence (télétravail, cyber-enseignement, achats en ligne, téléconsultations) etc. Le totalitarisme numérique pousse encore plus loin la synergie entre conformisme et atomisme en remplaçant tout ce qui restait d’humain — et donc de corporel, d’immédiat, de qualitatif et d’aléatoire — dans le machinisme par le virtuel, le médiat, le quantitatif et l’algorithmiquement nécessaire. Il n’y a pas plus conforme que celui qui dépend entièrement du numérique pour vivre ; il n’y a pas plus atomisé non plus. Du reste, la psychose hygiéniste institue un nouveau puritanisme qui exige une vie sans contact. Après avoir disposé de la chair du monde, le technocapitalisme entend exploiter sans complexes la chair humaine (Weber, 2017 & 2018).

4. En conclusion, il faut bien comprendre que la crise de la Covid-19 n’est pas sanitaire, mais politique, et qu’aucune des mesures liberticides n’est fondée scientifiquement. Par contre, elle met en évidence la corruption complète du corps politique et de ses factotums médiatiques et scientifiques, et, plus particulièrement, leurs allégeances envers les puissances de l’argent et leur projet totalitaire. La crise constitue à la fois le symptôme de la faillite de la démocratie représentative, et le prodrome du retour d’une gouvernance uniquement respectueuse des droits du capital. Plus encore qu’Orwell (1949), c’est Terry Gilliam (1985) qui vient à l’esprit de celui qui chercherait à contraster le cauchemar politique avec l’absurdité fictionnelle. Ces évidences se retrouvent très précisément dans l’intervention d’A. Penasse (qui a fait, après tout, preuve d’une grande retenue), lui qui demandait, 15 avril 2020, « quelle légitimité démocratique il y a à prendre certaines décisions quand la plupart des membres qui décident et réfléchissent font partie des multinationales et du monde de la finance ? »

Le capitalisme est kleptocrate et totalitaire par essence. L’évolution qui se dessine dans la gestion de la crise Covid-19 dévoile la corruption de tous les acteurs médiatisés et laisse entrevoir ceux qui, jusqu’ici, restaient dans l’ombre. Si la population reste confinée dans la terreur, rien ne viendra s’opposer au régime le plus barbare de tous les temps. Si elle se réveille, non seulement le règne de l’angoisse sera révoqué, mais il ne sera plus possible d’agir par la force non plus (les « gardiens de l’ordre » sont toujours issus du peuple, et leur servilité n’est jamais acquise une fois pour toutes). La dernière option des oligarques sera alors, comme d’habitude, le génocide. Toutes les guerres du XXe siècle étaient d’abord des guerres menées par l’aristocratie et la haute bourgeoisie contre le bas peuple. Mais l’irruption d’une vraie pandémie ne serait bien sûr pas à exclure…

Reste la question de savoir pourquoi les citoyens acceptent de se faire maltraiter par les « responsables politiques ». Pourquoi acceptent-ils de subir un pouvoir pervers ? La réponse se trouve dans l’analyse de la relation que le prédateur impose à sa proie. Précisons en deux mots les modalités qui ont été identifiées dans le cadre de l’inceste, de la logique concentrationnaire, ou de ce qui a été appelé tardivement (1973) le syndrome de Stockholm. Il existe un lien vital entre le prédateur et sa proie : c’est le prédateur qui nourrit la proie, c’est lui qui lui offre un récit pour cadrer son malheur, c’est encore lui qui, parfois, fait un geste qui semble bienveillant. La proie refuse donc instinctivement d’ouvrir les yeux sur le mécanisme prédateur. Ferenczi (1932) l’a bien compris : l’enfant traumatisé, physiquement et psychiquement plus faible, se trouvant sans défense, n’a d’autre recours que de s’identifier à l’agresseur, de se soumettre à ses attentes ou à ses lubies, voire de les prévenir, et finalement y trouver même une certaine satisfaction. Aimer son bourreau, dont on dépend physiquement, symboliquement, et affectivement, devient une condition de survie, mais aussi un piège psychotique. Dans le cas qui nous occupe : comme cette servitude volontaire offre les avantages que l’on peut se payer, et les espoirs que l’on veut bien conserver, la plupart des citoyens croient pouvoir continuer, après le « confinement », à confondre rêve et réalité. Il leur faudra plutôt choisir entre rêve et cauchemar.

À chacun sa conclusion, la mienne est empruntée à Gramsci : je suis pessimiste avec l’intelligence, mais optimiste par la volonté. Pessimiste, car, dans le cas qui nous occupe, on assiste simplement à une accélération de la tendance totalitaire d’une société technocratique dans le cadre d’une crise globale systémique identifiée dès 1968. Si on se demande dans quelle direction ce mouvement va se faire, il suffit de questionner le pilote : le bref interlude soviétique mis à part, la technique a toujours été pilotée par les capitalistes (la « grande bourgeoisie »). Historiquement, un totalitarisme capitaliste s’appelle fasciste ou, mieux, nazi. (Hitler n’était pas Mussolini.) Optimiste, car, comme l’écrivait Victor Hugo avant Che Guevara : « Rien n’est plus imminent que l’impossible » (1862).

Références

Beckett, Samuel, L’Innommable, Paris, Les Éditions de Minuit, 1953.

Delaunay, Janine ; Meadows, Donella H. ; Meadows, Dennis ; Randers, Jorgen ; Behrens, William W. III, Halte à la croissance ? Enquête sur le Club de Rome & Rapport sur les limites de la croissance. Préface de Robert Lattes, Paris, Librairie Arthème Fayard, Écologie, 1972.

Deleuze, Gilles, « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle », in L’Autre journal, n°1, mai 1990.

Dick, Philip Kindred, Solar Lottery, New York, Ace Books, 1955

Ferenczi, Sándor, « Die Leidenschaften der Erwachsenen und deren Einfluss auf Character- und Sexualentwicklung der Kinder. Gehalten im September 1932 auf dem XII. Internationalen Psychoanalytischen Kongress, der vom 4. bis 7. September in Wiesbaden stattfand », Internationale Zeitschrift für Psychoanalyse 19, 1933, pp. 5–15.

Foucault, Michel, Histoire de la sexualité. I, La Volonté de savoir ; II, L’Usage des plaisirs ; III, Le Souci de soi [1976], Paris, NRF Éditions Gallimard, 1984.

Harold F. Searles, « The Effort to Drive the Other Person Crazy—An Element in the Aetiology and Psychotherapy of Schizophrenia », in British Journal of Medical Psychology, XXXII/1, 1959, pp. 1–18.

Hugo, Victor, Les Misérables, Paris, Albert Lacroix et Cie, 1862.

Hymer, Stephen, The International Operations of National Firms: A Study of Direct Foreign Investment. PhD Dissertation [1960], published posthumously. Cambridge, Mass., The MIT Press, 1976.

Korten, David C., When Corporations Rule the World [1995]. 20th anniversary edition, Oakland, Berrett-Koehler Publishers, Inc., 2015.

Lacroix-Riz, Annie, Le Choix de la défaite. Les élites françaises dans les années 1930, Paris, Éditions Armand Colin, 2006.

Machiavel, Nicolas, Le Prince. Traduction française [1532], Paris, Éditions Gallimard, 1980.

Mandeville, Bernard de, The Fable of the Bees or Private Vices, Public Benefits [1714], Oxford, At the Clarendon Press, 1924.

Orwell, George, Nineteen Eighty-Four [1949]. Introduction by Thomas Pynchon, London, Penguin Books, 2003.

Proust, Marcel, À la recherche du temps perdu. T. I. Du côté de chez Swann [1913]. Édition présentée et annotée par Antoine Compagnon, Paris, Gallimard, 1988.

Saint-Simon, Henri de Rouvroy, comte de, Lettres d’un habitant de Genève à ses contemporains [1803], Paris, Presses Universitaires de France, 2012

Smith, Adam, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations [1776], Paris, Gallimard, Folio essais, 1976.

Tocqueville, Alexis de, De la démocratie en Amérique [1835], Paris, Robert Laffont, 1986.

Weber, Michel, Pouvoir, sexe et climat. Biopolitique et création littéraire chez G. R. R. Martin, Avion, Éditions du Cénacle de France, 2017.

Weber, Michel, Contre le totalitarisme transhumaniste : les enseignements philosophiques du sens commun, Limoges, FYP Éditions, 2018.

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137 jours interdit de conférences de presse… « Penasse c. État belge »

« Le langage politique – et avec quelques variantes, cela s’applique à tous les partis politiques, des conservateurs aux anarchistes – a pour fonction de rendre le mensonge crédible et le meurtre respectable, et de donner à ce qui n’est que du vent une apparence de consistance ».George Orwell[note]

Ce n’est pas que la chose m’excitait spécialement, trouvant particulièrement fades et sans intérêt ces conférences de presse du gouvernement, un peu comme un JT de la RTBF ou de RTL-TVI, un édito du Soir ou de La Libre. Poussé dans le dos par des proches qui me glissaient « On ne peut quand même pas laisser dire ça ! Vas‑y et pose d’autres questions », j’ai décidé de m’y rendre. C’était le 15 avril, avec cette extraordinaire banale question sur la légitimité d’un gouvernement et de groupes d’experts qui mangent à tous les râteliers et nous invitent à prendre soin de nous pendant qu’eux prennent surtout soin de leurs intérêts et de ceux des multinationales pharmaceutiques[note]. Et si tout l’art de la politique n’était que de travestir les mots, de construire une réalité qui n’existe pas, d’occulter tout ce qu’ils font et ne disent pas ? Là réside le véritable enseignement de ma question et de la réaction politique du 15 avril. Ils feront ainsi tout pour que plus jamais je ne revienne et ne leur demande des comptes devant des centaines de milliers de Belges.

Avant la conférence de presse du 15 avril

Ma première prise de contact avec le service de communication de la ministre eut lieu le 30 mars, par un email envoyé au porte-parole francophone de la ministre, Steve Detry :

« Bonjour, en tant que journaliste, je souhaiterais assister aux prochaines conférences de presse du gouvernement qui auront lieu. Pourriez-vous m’indiquer les dispositions à suivre s’il vous plaît? En vous remerciant d’avance. Cordialement, Alexandre Penasse, journaliste accrédité (F08882) »

Ils feront ainsi tout pour que plus jamais je ne revienne et ne leur demande des comptes devant des centaines de milliers de Belges.

Réponse de Steve Detry (30 mars)[note] :

« Bonjour, en raison des consignes strictes liées au Coronavirus, l’accès à la salle de presse est strictement limité à certaines rédactions en pool. Vous pouvez néanmoins suivre en streaming les conférences de presse sur nos sites officiels. Cette configuration sera réévaluée lorsque les mesures de social distancing seront levées. Merci de votre compréhension »

Je renvoie un mail (30 mars) :

« Que voulez-vous dire par « certaines rédactions en pool ». Pourrions-nous les connaître pour faire savoir aux personnes qui nous suivent quelles sont les rédactions autorisées ? Faisant partie d’un autre type de média que ceux de type conventionnel, il serait intéressant de pouvoir nous rendre à ces conférences de presse. D’autant plus que le social distancing ne justifie nullement que certains médias aient des laissez-passer et pas d’autres. Sur quels critères établissez-vous la distinction ? »

Réponse de Steve Detry (31 mars) :

« Bonjour, L’accès physique est autorisé aux rédactions qui sont répertoriées par l’Association Générale des Journalistes Professionnels de Belgique. Celles-ci s’organisent afin de former des pools entre elles. Cela se passe sans encombre. Ceci étant dit, toutes les conférences de presse et leur contenu sont accessibles à tout un chacun, dans leur entièreté, en streaming live ».

31 mars, je réponds :

« Je suis reconnu comme journaliste professionnel (F07882) et le journal dont je suis rédacteur en chef (Kairos) enregistré comme presse périodique auprès de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Je ne vois pas ce qui nous empêcherait d’envoyer un de nos journalistes à une conférence de presse du gouvernement? Je viens de prendre contact avec l’AJP[note], dont je suis bien évidemment membre, afin de connaître mes droits. »

Le 2 avril, n’ayant pas de réponse du service de communication de la ministre, je renvoie un mail :

« Pourriez-vous répondre aux questions du mail précédent, mais également me signaler les rédactions autorisées, ce pool dont vous parlez ? »

Le lendemain, j’obtiens la réponse :

« Je pense vous avoir déjà répondu quant aux rédactions. Lors des prochaines conférences de presse, il vous sera demandé de vous inscrire comme c’est le cas pour n’importe quel organe de presse. Nous aviserons à ce moment-là en fonction de la configuration de la salle et le nombre de demandes ; le tout en bonne concertation avec vos homologues journalistes. »

À partir du 3 avril, je n’aurai plus aucune nouvelle du service de communication de la ministre. Le 15 avril, jour de la conférence de presse, à 12h53, je reçois toutefois étrangement un mail de Louise Ringuet, qui était toujours en copie des mails de Steve Detry, mais avec qui je ne communiquais jamais directement :

« Monsieur Penasse, une conférence de presse aura lieu après le CNS cet après-midi au 16 rue de la Loi. Comptez-vous venir ? Le cas échéant, un lien peut vous être envoyé afin que vous suiviez la conférence à distance en direct. Merci d’avance pour votre réponse rapide. »

Je lui répondrai et confirmerai ma présence.

« Comptez-vous venir ? Le cas échéant, un lien peut vous être envoyé afin que vous suiviez la conférence à distance en direct ». Service de communication de la ministre

On peut trouver curieux, alors que le dernier mail de Steve Detry indiquait qu’ils allaient prendre leur décision le jour de la conférence de presse en fonction « de la configuration de la salle et du nombre de demandes », et qu’ils savaient parfaitement que je voulais assister à la conférence de presse et poser mes questions, qu’une autre responsable du service de communication de la ministre m’invite à m’envoyer un lien pour « suivre la conférence à distance en direct ». De même, peu avant 15h00, le 15 avril, après avoir pourtant signalé au porte-parole de Sophie Wilmès que je désirais assister à la conférence de presse, une personne, liée au service de communication de la ministre, m’envoyait un SMS avec le lien YouTube, alors que je n’avais rien demandé :

« Voici le lien YouTube pour suivre la conférence de presse. Je n’ai toujours pas plus d’infos sur l’heure de la conférence de presse ».

À 14h45, je renvoyais un SMS :

« Je voudrais y assister, pas comme spectateur sur YouTube, merci ».

À 14h48, on me répondait :

« It’s up you [traduction : « cela dépend de toi »], à voir alors détails pratiques avec la chancellerie ».

… c’est justement ce que j’étais en train de faire…

Le 15 avril, j’avais avant cet échange appelé le service de presse de la chancellerie pour obtenir plus d’informations concernant le lieu et l’heure de la conférence de presse de Sophie Wilmès. Suite à mon appel, le service de presse de la ministre Wilmès ne pouvant m’informer sur l’heure et le lieu, il me rappelait un peu plus tard :

« Concernant « la conférence de presse de cet après-midi ou soirée, je peux vous dire déjà où c’est, ce sera au palais d’Egmont où la conférence de presse aura lieu, donc vous voyez où c’est le Palais d’Egmont, c’est derrière le Sablon. Alors pour toute question pratique liée à cette conférence de presse, vous pouvez appeler la chancellerie, là le numéro, mais je pense que vous l’avez, c’est le 02/301.02.11. »

- « Donc, l’heure on ne sait pas ».

- « Non, l’heure on ne sait pas, nous-mêmes on fait des paris. On verra bien quand ils auront décidé ».

Ceci était une fausse information, car la conférence de presse eut lieu au « bunker », rue Ducale. Il est étonnant que le service de communication de la ministre, le premier informé, se trompe à ce sujet.

Le jour de la conférence de presse

Le 15 avril, j’entre donc dans le « bunker » et pose ma question à une ministre désarçonnée : « Vous venez d’introduire dans cette salle de presse la question biaisée politiquement, ce qui en général n’est pas l’habitude des journalistes  »[note]. La ministre refusera ma deuxième question, évoquant le timing serré et le fait que les questions peuvent être posées après la conférence de presse. Ce sera le premier mensonge laissant croire que la liberté d’expression des journalistes est tolérée : on ne sort pas du cadre !

Ce jour-là, des dizaines de milliers de personnes entendent une question qui contraste avec la banalité des propos des journalistes révérencieux qui ne cherchent pas à révéler la vérité, mais plutôt à demeurer en bon terme avec le pouvoir. Suite à la conférence de presse, des centaines de personnes s’abonneront à Kairos, plus de 8.000 à la page Facebook du journal.

Fort d’avoir brisé leur spectacle et introduit « la question biaisée politiquement », c’est-à-dire la bonne question, j’envoie un mail le 20 avril à Steve Detry :

« Je serai présent à la conférence de presse de Sophie Wilmès de ce vendredi 24 avril. Pourriez-vous en prendre note et me tenir informé des horaires et du lieu ? »

Il me répondra le même jour :

«Comme annoncé la dernière fois, nous procédons en pool au vu de l’accès limité à la salle de la conférence de presse au regard des mesures de social distancing. Vos confrères doivent pouvoir avoir accès également à la salle de presse. Les équipes tournent. Comme déjà indiqué, le contenu est disponible, en direct, sur internet. Si vous avez une question, je vous invite à vous organiser avec vos confrères journalistes. Il est de coutume que certains journalistes posent également une question pour une autre rédaction. Il est possible aussi de nous la transmettre ultérieurement. »

Ces assertions se sont révélées fausses. Aucune question envoyée au cabinet par la suite n’a obtenu de réponses et aucun journaliste, évidemment, n’a relayé nos questions. Pourquoi « évidemment » ? Car c’est ce fonctionnement même des médias de masse, que nous dénonçons depuis des années, qui explique que des questions « dérangeantes » ne peuvent être posées. Il existe, pour plusieurs raisons, une proximité indécente entre médias et politiques qui font que les premiers ne jouent plus leur rôle de contre-pouvoir et ne demeurent qu’une caisse de résonance des décisions politiques, service de communication du pouvoir qui lui assure que ses décisions seront acceptées et sa pérennité assurée.

L’association des journalistes

Vu la difficulté à se faire inviter aux conférences de presse du gouvernement, le 31 mars nous avions préventivement informé le syndicat des journalistes, l’AJP. Celui-ci s’avérera par la suite au service du statu quo médiatique, et donc du pouvoir politique, conclusion logique quand ceux qui le dirigent sont issus des médias de masse dont nous dénonçons le rôle néfaste[note].

Nous écrivions à l’AJP :

« J’ai contacté le porte-parole de la ministre Wilmès pour avoir un accès direct à l’une des conférences de presse à venir. Celui-ci me répond: « L’accès physique est autorisé aux rédactions qui sont répertoriées par l’Association Générale des Journalistes professionnels de Belgique. Celles-ci s’organisent afin de former des pools entre elles. Cela se passe sans encombre ». Pourrais-je avoir accès également, en tant que journaliste professionnel et rédacteur en chef d’un journal reconnu par la FWB en tant que presse périodique? Merci de votre aide. »

Le mail aurait été transmis au service juridique, dont nous n’avons plus eu aucune nouvelle, jusqu’au 20 avril, où nous écrivions : « Vous ne m’aviez plus informé de la suite quant à ma demande d’aide juridique relative au refus de pouvoir assister à la conférence de presse de Sophie Wilmès. Ils refusent que j’assiste à la prochaine. Quels sont mes droits ? C’est urgent ».

Martine Simonis, secrétaire générale de l’AJP, y répondra[note] : « Suite à votre précédent message, j’étais en effet personnellement intervenue auprès de l’organisateur des pools (la cabinet de la Première ministre) pour que vous ayez l’occasion d’y participer. Ce qui a été le cas. Les pools sont par définition des regroupements limités de journalistes, qui servent ensuite tous les autres médias (partage d’image, de son, d’information). Il y a une rotation parmi ces journalistes/médias au sein des pools. Il n’y a pas de « droit » d’être dans les pools. Votre participation au pool semble par ailleurs avoir causé certains problèmes (de comportement vis-à-vis d’autres journalistes notamment). Ceci, et ce qui précède, explique probablement que l’organisateur des pools [le cabinet de la ministre] ne donne pas de suite favorable à votre demande (sic). Nous n’avons pas d’autre moyen d’intervenir pour vous ».

« Votre participation au pool semble par ailleurs avoir causé certains problèmes (de comportement vis-à-vis d’autres journalistes notamment). Ceci, et ce qui précède, explique probablement que l’organisateur des pools [le cabinet de la ministre] ne donne pas de suite favorable à votre demande ». Martine Simonis, secrétaire générale de l’Association des journalistes professionnels

Qui le syndicat des journalistes sert-il ?

Cette réponse lève plusieurs interrogations. En premier lieu, outre qu’il est étonnant qu’un syndicat réponde à notre demande et nous soutienne sans même nous en informer, il est encore plus surprenant qu’il tolère que le cabinet de la Première ministre s’arroge le droit d’organiser les pools, alors que nous constaterons par la suite que cela se fait dans la plus grande opacité.

Mais le plus significatif, c’est que la suite des événements montrera que le syndicat lui-même était en train de préparer la défense des médias de masse et d’anticiper la posture que prendra le gouvernement. Lorsque j’attaquerai en effet l’État pour entrave à la liberté de la presse (voir ci-dessous), ce dernier justifiera, via son avocat, mon interdiction d’assister aux conférences de presse par mon attitude présumée du 27 juillet (voir courrier avocat), alors qu’avant il ne pouvait l’appuyer sur aucune règle, sauf celle des « pools », création arbitraire et faussement démocratique sur laquelle s’accordent médias et politiques. À certains moments, les « pools » sont des habitudes journalistiques anciennes, à d’autres des mesures prises en raison du Covid-19[note]. Soit, une mesure dont le flou sémantique laisse place à l’arbitraire et à la censure.

Le 23 avril, je répondrai à Madame Simonis de l’AJP :

« Je vous remercie d’emblée pour votre première intervention auprès du service de presse de la ministre Wilmès. Sachez toutefois que, malgré celle-ci, de nombreux éléments m’amènent à penser qu’ils ont agi pour que je ne sois pas présent le 15 avril. Les réactions de nombreux citoyens belges à ma question ce jour-là, indiquent clairement que ces derniers attendent des journalistes qu’ils posent certaines questions qui leur paraissent importantes. Force est de constater que ce n’est que très rarement le cas, pour des raisons que nous avions déjà à de multiples reprises analysées dans le journal Kairos. Il s’ensuit donc, assez logiquement, que quand des journalistes tiennent un autre discours, cela dérange.

« Mon comportement vis-à-vis des autres journalistes » ? Ce que vous relayez là sans preuve, constitue de graves accusations. Ne pensez-vous pas que ce soit plutôt l’objet de ma question qui a provoqué la recherche de prétextes, pour désormais tenter de justifier leur refus que je me rende à nouveau à une conférence de presse ? Votre formulation (« notamment ») indique également qu’il y aurait eu d’autres problèmes. Puis-je savoir lesquels ?

Vous m’annoncez dans votre courrier du 20 avril que vous ne pouvez plus me soutenir – quid de votre soutien pour la diffamation dont je fais l’objet dans les médias de masse ? Vous représentez pourtant le syndicat des journalistes : n’êtes-vous pas censés me défendre dès lors que l’on bafoue clairement le droit de la presse et la liberté d’expression ?

Pourriez-vous me donner par ailleurs des textes de loi relatifs aux conférences de presse et au droit du journaliste. Il semble que, représentant un seul média et disposant de ma carte de presse, ils ne puissent me refuser l’accès à la conférence de presse. »

« Ne pensez-vous pas que ce soit plutôt l’objet de ma question qui a provoqué la recherche de prétextes, pour désormais tenter de justifier leur refus que je me rende à nouveau à une conférence de presse »Courrier à l’AJP

Sans réponse, je relance le 29 avril et reçois une réponse le jour même :

« Je vous ai écrit le 20 avril que « j’étais en effet personnellement intervenue ». Ce mail précisait également : « Les pools sont par définition des regroupements limités de journalistes, qui servent ensuite tous les autres médias (partage d’image, de son, d’information). Il y a une rotation parmi ces journalistes/médias au sein des pools. Il n’y a pas de « droit » d’être dans les pools ».

Vous nous demandez « des textes de loi relatifs aux conférences de presse et au droit du journaliste ». Les conférences de presse ne sont pas réglementées. En l’espèce, les règles de distance sanitaire ne permettent pas d’ouvrir à tous les journalistes les conférences de presse du CNS. C’est la raison de l’organisation de pools de journalistes. Les pools visent (je réexplique) à mettre l’information donnée en conférence de presse (au-delà du streaming que tout le monde peut visionner) à disposition des journalistes qui ne peuvent, pour des raisons de place ou de sécurité, être présents. Les pools sont fréquents dans des lieux comme les Cours d’Assises par exemple. Le principe du pool est la rotation. Il y a 5.000 journalistes professionnels en Belgique. Ils sont soit salariés soit free-lances, pour de grands ou petits médias, mainstream ou non. Ils sont titulaires d’une carte de presse. Il n’y a pas de « droit » individuel à faire partie des pools. Ni pour vous, ni pour quelqu’un d’autre. L’autorité publique doit veiller à l’accès à l’information (diffusion publique) et à la possibilité de poser des questions (présence de journalistes). Ensuite, le travail journalistique commence. L’investigation ne se mène pas en conférence de presse, tous les professionnels vous le diront et vous le savez également.

Quant à votre comportement vis-à-vis d’autres journalistes : le Conseil de direction de l’AJP a été informé de votre attitude à l’extérieur du CNS de vendredi dernier. Vous avez volontairement gêné des journalistes dans leur travail de prise d’interview au moment de la sortie des ministres. Le Conseil tient à vous rappeler les règles de confraternité qui régissent la profession et qui impliquent de respecter le travail des autres journalistes[note], quoi que vous en pensiez par ailleurs. Nous vous remercions d’y veiller à l’avenir.

Enfin, si, comme vous l’écrivez, vous pensez faire l’objet de « diffamation »» dans les « médias de masse », ou que votre liberté d’expression et le droit de la presse sont « bafoués », il faut sérieusement constituer un dossier (avec preuves à l’appui). Le service juridique de l’AJP examine les demandes de ses membres dès lors qu’elles sont étayées.

Recevez, Monsieur Penasse, l’assurance de notre parfaite considération ».

« L’investigation ne se mène pas en conférence de presse, tous les professionnels vous le diront et vous le savez également »Martine Simonis, secrétaire général de l’Association des journalistes professionnels

Le 8 mai, je lui répondais:

« Madame Simonis,

Le 23 avril, je vous disais que vous relayiez sans preuve de graves accusations sur des comportements que j’aurais eus à l’encontre de collègues lors de la conférence de presse du 15 avril. Outre que de ne pas répondre à mes interrogations dans votre courrier du 29 avril, vous persistez dans une attitude partiale et m’accusez à nouveau, sans aucune preuve, d’une attitude inadéquate que j’aurais eue le vendredi 24 avril. Cette fois-ci, l’inexactitude relative aux faits s’ajoute à l’accusation sans preuves.

Je vous cite : « Quant à votre comportement vis-à-vis d’autres journalistes : le Conseil de direction de l’AJP a été informé de votre attitude à l’extérieur du CNS de vendredi dernier »… Je ne me suis à aucune reprise rendu à l’extérieur du CNS, mais ai été uniquement présent au lieu de la conférence de presse, rue Ducale. Il n’y a donc pas eu de « comportement vis-à-vis d’autres journalistes à l’extérieur du CNS ».

« Vous avez volontairement gêné des journalistes dans leur travail de prise d’interview au moment de la sortie des ministres… » Alors que le ministre Jeholet arrivait à la conférence de presse, j’ai été le premier à l’interviewer. Un confrère de RTL-Tvi s’est alors interposé et placé devant moi pour poser ses questions. Alors que j’étais empêché de poser les miennes, le cameraman de RTL a frappé sur ma caméra délibérément, dans l’intention manifeste de m’empêcher de continuer à filmer. Nous avons toutes les preuves en images et ne manquerons pas de les utiliser pour notre défense.

« …Le Conseil tient à vous rappeler les règles de confraternité qui régissent la profession et qui impliquent de respecter le travail des autres journalistes, quoi que vous en pensiez par ailleurs. Nous vous remercions d’y veiller à l’avenir ». Vous devez connaître, Madame Simonis, la présomption d’innocence ? Comment expliquer que vous accordiez plus de crédibilité à certains médias ? Je rappelle : vous m’accusez une première fois sans preuve, par rapport à la journée du 15 avril, tout en ne répondant pas à mes questions contenues dans mon courrier du 23 avril[note]. Au lieu de cela, vous portez à nouveau des accusations relatives à mon attitude supposée le 24 avril, sans nullement me consulter ou chercher à savoir ce qu’il s’est passé. Vous me demandez de veiller à respecter le travail des autres journalistes comme si leur parole avait valeur de vérité. N’y a‑t-il pas enquête à faire avant de condamner des actes pour lesquelles vous n’avez aucune preuve ?

« …respecter le travail des autres journalistes, quoi que vous en pensiez par ailleurs ». « Quoi que j’en pense par ailleurs » ?… Que voulez-vous dire par là ? N’est-ce pas là un procès d’intention ?

Je vous joins un passage de la vidéo qui vous permettra de juger par vous-même. Vous y verrez notamment que mes collègues de RTL ne respectent pas les règles de confraternité. Avez-vous pareillement admonesté ceux-ci ? Je vous invite donc à regarder cette vidéo, à partir du début, et particulièrement la seconde 59[note] où le cameraman de RTL tente de faire tomber ma caméra. Je vous signale en même temps que j’ai approché le ministre Jeholet avant l’équipe de RTL, mais que cette dernière est passée devant moi. D’autres images en cours de séquençage vous prouveront par ailleurs le manque criant de solidarité de la part de mes confrères journalistes, contrairement donc à ce que stipulait le porte-parole de Sophie Wilmès, Steve Detry, avant la conférence de presse du 24 avril, me recommandant de demander à d’autres journalistes qu’ils posent mes questions.

Pendant des heures, je suis resté devant l’entrée de la rue Ducale, ai approché plusieurs confrères. Tous ont refusé de poser mes questions, certains arguant même qu’ils n’allaient pas assister à la conférence de presse, alors qu’ils s’y rendirent pour la plupart.

Pour revenir au début de votre mail, vous évoquez qu’il n’y a aucun droit pour un journaliste d’être dans les pools. Représentant un seul média, Kairos, à l’instar des journalistes de RTL quireprésentent un seul média, RTL, pouvez-vous m’assurer que notre média n’a pas le droit d’être représenté à la conférence de presse, et sur quelle règle relative au droit des médias, ce refus s’impose ? Étant par ailleurs le seul journaliste de Kairos avec une carte de presse, je suis le seul à pouvoir entrer. Ma question est donc : chaque média a‑t-il le droit d’être représenté lors d’une conférence de presse ?

Nous préparons un dossier de plainte en bonne et due forme.

Cordialement,

Alexandre Penasse

« Représentant un seul média, Kairos, à l’instar des journalistes de RTL quireprésentent un seul média, RTL, pouvez-vous m’assurer que notre média n’a pas le droit d’être représenté à la conférence de presse, et sur quelle règle relative au droit des médias, ce refus s’impose ? » Courrier à l’AJP

L’intervention de l’avocate

Suite au courrier de Steve Detry m’interdisant l’accès à la conférence de presse du 24 avril, une avocate mettra en demeure le cabinet de fournir dans les 24h00 :

« — l’adresse et l’horaire de la conférence de presse à venir ;

- la confirmation de votre accord sur la participation de mon client à la prochaine conférence ;

sans quoi, je serai mandatée pour entreprendre d’autres actions (judiciaires et en référé au besoin), à moins que vous ne puissiez justifier votre position de manière plus circonstanciée, et ce, sur une base légale, produite sans équivoque ? »

L’avocate ne recevra aucune réponse à cette mise en demeure. Depuis la réponse de Steve Detry du 20 avril, alors qu’il était déjà impossible de le joindre lui ou ses collègues par téléphone, nous n’aurons plus aucune réponse de la part du service de presse du cabinet de la Première ministre.

Le 29 avril, 12h42, j’enverrai un courrier au service de communication de la ministre :

« Ce courrier pour faire part que:

- N’ayant pas répondu à la mise en demeure de mon avocate, nous ayant interdit l’entrée à la conférence de presse ce 24 avril, sous prétexte que nous devions nous organiser par pool, « obligation » nécessaire afin notamment de respecter la distanciation sociale et la rotation des journalistes dans la salle de conférence de presse, distanciation sociale qui d’ailleurs n’a jamais été respectée par les ministres lors de toutes les conférences de presse.

- L’  »obligation » de se regrouper en pool ne relève que d’un protocole arbitraire édicté par les services de la Première ministre, soi-disant mis en place par votre ministère pour garantir la liberté de presse et assurer une rotation démocratique des médias.

- Du fait qu’aucune obligation légale ne stipule que d’autres confrères seraient dans l’obligation de prendre en charge nos questions et de les relayer, n’offrant dès lors aucune garantie que cela se fasse effectivement, ces dernières laissées à leur seul bon vouloir, les journalistes « accrédités » ont refusé de relayer nos questions[note] comme vous le supposiez (sous le prétexte fallacieux qu’ils n’assistaient pas à la conférence de presse, à laquelle ils ont tous finalement assisté, ou que cela ne les regardait pas); nous vous transmettons donc celles-ci (comme vous l’aviez stipulé dans votre courrier précédent), qui auraient dû être posées lors de la conférence de presse, particulièrement à Madame Sophie Wilmès. Ces questions ont toutefois toute leur pertinence dès lors que l’ensemble des citoyens belges entendent les réponses qui y sont apportées, et non pas pour que nous seuls recevions « en privé » ces dernières. Soumettre celles-ci à la ministre et son équipe a posteriori ne pallie pas la perte que représente leur non-médiatisation du 24 avril;

- Étant donné tous les points précédents, notre média, Kairos, aurait dû être présent, même en cas de pool, et notre stagiaire journaliste (qui dispose d’une carte de presse) aurait dû pouvoir assister à la conférence de presse. N’êtes-vous pas censés garantir la liberté de la presse?

Par la présente, nous vous informons que nous serons présents lors de la prochaine conférence de presse. Veuillez dès lors nous tenir informés du lieu et de la date de celle-ci.

Cordialement,

Alexandre Penasse »

Devant leur silence, le 4 mai, l’avocate envoyait une mise en demeure ultime qui « à défaut de réponse convaincante, confirmait être mandatée pour intenter une action en référé (avec demande de dommages et intérêts de l’ordre de 100.000€) si cette situation devait perdurer ». La mise en demeure portait sur :

« — l’adresse et l’horaire de la conférence de presse à venir,

- la confirmation de votre accord sur la participation d’un journaliste du média Kairos lors la prochaine conférence, et idéalement l’inscription de mon client sur votre liste. Pour rappel, M. Penasse est gravement préjudicié par certaines mesures expressément prises à son égard. »

Le 5 mai, Steve Detry répondait :

« Madame,

Les informations concernant l’organisation des conférences de presse sont connues depuis le départ par votre client.

La prudence vis-à-vis de la situation sanitaire en Belgique nous obligent à prendre des mesures afin de limiter les risques de contamination au sein de la salle de conférence de presse du Seize, Rue de la Loi. Il aurait été possible de procéder à une méthode similaire à la conférence de presse biquotidienne du Centre de Crise (questions par voie numérique) ou prendre exemple sur d’autres pays européens qui restreignent l’accès de la salle à un voire deux journalistes (se faisant donc « porte-parole » de l’ensemble de la profession). Ce que nous avons refusé jusqu’ici par souci de transparence. Cela démontre bien notre attachement à la liberté de la presse également.

Au vu de sa superficie et du nombre de places disponibles dans le public (75), nous avons prévu un accès limité à vingt personnes (1–2‑1x5) afin qu’il soit possible et « facile » de respecter les distances, sachant que nous devons aussi compter les équipes techniques sur place.

Cinq places sont prévues pour les collaborateurs des Ministres-présidents.

Le reste est donc prévu pour la presse, selon une clé de répartition agences – audiovisuel – presse écrite ; sur la base d’un fonctionnement de « pool ». Ce système permet à chacun d’avoir une chance d’accéder à la conférence de presse. Nous gardons bien entendu une place pour les demandes en provenance des médias qui bénéficient de moins de moyens et de moins d’audience que les grands acteurs médiatiques du paysage belge. Cette place, votre client en a bénéficié le 15 avril. Le 24 avril, Le Ligueur l’a occupée. Pour cette conférence-ci, nous l’attribuons à DaarDaar[note].

Cette manière de procéder est validée et soutenue par l’ensemble des participants et l’union professionnelle des journalistes.

Par ailleurs, je tiens à signaler que l’accès à l’information est totale : la conférence de presse est rediffusée en direct sur internet, sans montage.

Votre client est libre de faire poser sa question par un confrère ou, même, de nous l’envoyer par e‑mail pour que nous y répondions. Je constate qu’aucune question ne nous a jamais été adressée avant ou après une conférence de presse (sic).

Salutations distinguées, »

« La prudence vis-à-vis de la situation sanitaire en Belgique nous obligent à prendre des mesures afin de limiter les risques de contamination au sein de la salle de conférence de presse du Seize, Rue de la Loi »Réponse du service de communication de la Première ministre

L’avocate répondait le 6 mai :

« Mesdames, Messieurs, 

Je fais suite à votre missive d’hier, pour laquelle je vous remercie.

Tout d’abord, il est inadéquat de prétendre que mon client était au courant des règles concernant l’organisation de vos conférences (fonctionnement en pool) dans la mesure où la situation est inédite, en sus d’être relativement confuse.

Je pense que Mr Penasse n’a pas fait appel à un conseil par pur plaisir et je vous ai moi-même interpellé en date du 22 avril pour obtenir quelques éclaircissements, de manière vaine.

Quelques éléments de réponse me sont enfin apportés après deux semaines d’attente.

Ceci étant, il me semble, d’une part, inapproprié de considérer que vos pratiques sont validées et soutenues par l’ensemble des participants sans quoi je ne me serais pas permise de vous mettre en demeure à deux reprises.

D’autre part, je constate également que certains de vos critères de sélection semblent discriminatoires puisqu’à titre d’exemple, le média LN24 a été représenté par le même journaliste lors des deux dernières conférences (il en va de même pour d’autres journalistes !).

Sur quelques acteurs autorisés, je remarque aussi que plusieurs photographes ont accès à la conférence, ce qui m’interroge sur vos ordres de priorités, ainsi que votre réel attachement à la liberté de presse, eu égard aux circonstances.

Je m’étonne, par ailleurs, de votre choix quant au « bunker » alors que d’autres lieux, plus accessibles, auraient sans doute pu être privilégiés.

Vu votre souci de transparence, j’aimerais disposer de vos listes pour pouvoir m’assurer du bien fondé de votre argumentation, d’autant plus que les confrères de Daardaar ne seront pas en mesure de relayer la question de Kairos car selon leurs dires, ils ne seront pas présents tout à l’heure… Afin de ne pas tergiverser davantage, je vous rappelle que mon client vous a adressé les questions suivantes par email en date du 29 avril : 

- « Vous dites souvent que les citoyens devront se serrer la ceinture et qu’il va falloir faire des efforts, or il existe des alternatives aux politiques d’austérité imposées aux populations. Il est notamment possible de suspendre le remboursement de la dette en utilisant l’argument d’état de nécessité. Allez-vous mettre en place cette solution ? »

- « Comptez-vous mettre des moyens humains et techniques pour stopper l’évasion fiscale ? Car empêcher la fuite fiscale permettrait de ramener l’argent des paradis fiscaux et, notamment, de réinvestir dans le secteur de la santé ? ».

Il est donc tout à fait faux de prétendre que le média Kairos ne vous aurait jamais adressé de questions et par conséquent, je vous saurai gré de les mettre à l’ordre de ce jour, afin de joindre la parole aux actes. 

(…) ».

Le 6 mai, j’envoyais ce mail à Steve Detry, puisqu’il nous invitait à remettre nos questions à la ministre :

« Monsieur Detry,

suite à vos invitations reprises dans différents mails, dans lesquels vous nous proposiez de vous transmettre les questions que nous ne pourrons pas poser nous-mêmes lors de cette conférence de presse du 6 mai, et que d’autres journalistes présents refusent de poser pour nous, nous nous sommes exécutés et attendons les réponses de la ministre, outre les deux questions qu’on vous a déjà envoyées le 29 avril et auxquelles vous n’avez donné aucune suite:

- Comment le gouvernement justifie-t-il la disponibilité soudaine de masques, alors que les soignants en ont manqué pendant si longtemps ?

- Pourquoi le gouvernement ne réglemente-t-il pas le prix de vente de ces masques, comme cela se fait dans d’autres pays ?

- Que fera l’État belge avec l’argent récolté lors des infractions aux règles de confinement? Sera-t-il versé à des associations, servira-t-il à l’achat de matériel sanitaire ? Servira-t-il à combler le manque de matériel dans les hôpitaux ? Ou sera-t-il destiné à d’autres fins n’ayant rien à voir avec la situation de crise sanitaire actuelle ?

- Est-il opportun de maintenir l’achat de F35 ? »

Sans aucune réponse, le 11 mai, l’avocate envoyait :

« Mesdames, Messieurs, 

Je vous reviens afin de faire suite à mon courriel du 6 mai, demeurant à nouveau sans réponse.

La prochaine conférence de presse devrait avoir lieu ce mercredi 13 mai et mon client aimerait savoir ce qu’il en est de sa prochaine inscription ?

Ci-joint, vous trouverez par ailleurs une publication fortement interpellante pour ce qui le concerne… Diffusion d’un média mainstream qui est proprement scandaleuse[note]. Dans la mesure où certains confrères ont eu accès à la conférence, sans tournante (!), et que les confrères de DaarDaar ne se seraient pas rendus à la précédente conférence comme indiqué, je vous saurai gré de me confirmer une prochaine date qui permettra à mon client de pouvoir à nouveau jouir de ses droits.

A défaut, merci de m’indiquer quel petit média aurait le privilège de figurer sur votre sélection cette semaine et surtout de m’assurer qu’à défaut d’inscription sur la liste, la question du média Kairos puisse cette fois être posée lors de la prochaine conférence. »

Nous avons, à ce jour, plus aucune réponse du service de communication de Sophie Wilmès. La supposée solidarité de nos collègues journalistes, défendue tant par Steve Detry que par l’AJP, n’a jamais été constatée. Leur fameux pools ont vu défiler les mêmes rédactions et aucune question sur concernant la légitimité du pouvoir en place, de ses décisions, ses conflits d’intérêts patents et de l’impact de toutes ces réalités sur les décisions liberticides qui sont prises par un État soi-disant agissant pour notre bien ».

« Nous n’avons, à ce jour, plus aucune réponse du service de communication de Sophie Wilmès. La supposée solidarité de nos collègues journalistes, défendue tant par Steve Detry que par l’AJP, n’a jamais été constatée. Leurs fameux pools ont vu défiler les mêmes rédactions et aucune question sur concernant la légitimité du pouvoir en place, de ses décisions, ses conflits d’intérêts patents et de l’impact de toutes ces réalités sur les décisions liberticides qui sont prises par un État soi-disant agissant pour notre bien » Courrier de l’avocate d’Alexandre Penasse au gouvernement

Penasse c. État belge

Le 22 juin, en réponse au dépôt d’une plainte de l’avocate devant l’AJP pour atteinte à la liberté de la presse, le Conseil de direction de l’AJP[note] nous répondait, que « l’AJP n’a pas pour vocation, ni pour objet social, d’arbitrer les querelles entre journalistes ». Il ajoutait que « plus généralement, il nous semble que la population belge en souffre d’aucun déficit démocratique dans la mesure où ses conférences de presse suivant les CNS sont retransmises intégralement et accessibles à qui veut, y compris votre client. Libre à vous de juger que le silence apporté aux demandes de votre client d’assister à nouveau à une conférence de presse suivant le CNS constitue un « traitement dégradant », mais nous ne le pensons pas ».

« Vous êtes libres de juger, penser… », mais ils sont libres de nous empêcher de poser nos questions en direct… L’AJP ne prend pas parti, mais l’AJP prend parti lorsqu’il m’accuse d’avoir eu un comportement inapproprié vis-à-vis d’autres journalistes… « La liberté c’est l’oppression », « la guerre c’est la paix ». Nous vivons eux et nous dans d’autres mondes, alors qu’ils sont persuadés qu’en raison d’une retranscription intégrale des conférences de presse à la télévision et sur internet, nous vivons en démocratie. Que ma question du 15 avril ait gêné ? Ils n’en parleront pas.

Il ne fallait donc rien attendre de l’AJP dans cette affaire. Devant les prétextes, subterfuges, langues de bois, inventions de toutes sortes du gouvernement pour ne pas évoquer l’essentiel, à savoir que les médias de masse forment un système avec le pouvoir politique permettant de ne jamais saisir les problèmes à leur racine, nous allions tenter le recours en justice.

Alors que l’État via son avocat ne répondait pas aux demandes insistantes que je puisse assister à une conférence de presse et que le gouvernement inventait toutes sortes de règles malléables et opaques pour justifier leur refus, ma dernière tentative le 27 juillet, 3 mois après celle du 25 avril, allait leur donner le prétexte qu’ils recherchaient. À peine quelques heures après avoir montré à ceux qui nous suivaient sur notre site et les réseaux sociaux, le refus[note] répété de me laisser entrer à la conférence de presse, les avocats de l’État belge envoyaient :

« Je suis contrainte de vous adresser le présent mail qui est officiel. Votre client, M. Alexandre Penasse, se trouvait en cette fin de matinée sur le trottoir du 4, rue Ducale à 1000 Bruxelles, i.e. devant le SPF Chancellerie du Premier ministre, en présence d’autres journalistes (…) Vers 12h15, M. Penasse a profité de la sortie d’un membre du personnel pour pénétrer subrepticement dans le bâtiment, alors qu’il n’avait été ni annoncé ni invité. Cette intrusion est intervenue au mépris des règles de sécurité, lesquelles sont applicables à tout visiteur, en ce compris les journalistes, et que tous respectent (sauf votre client, manifestement). M. Penasse s’est cependant retrouvé coincé dans le sas d’entrée, en sorte qu’il n’a pas pu poursuivre dans ses intentions. Il a été invité à quitter les lieux immédiatement, d’autant plus que l’heure de la conférence de presse n’était à ce moment pas encore connue et qu’il pourra la suivre en streaming ».

Ils en concluent que « l’État belge ne souhaite pas que M. Penasse assiste aux conférences de presse faisant suite aux réunions du Conseil National de Sécurité. En effet, le comportement dont a récemment fait preuve M. Penasse confirme que, à tout le moins à titre temporaire, l’accès à ces conférences de presse ne peut lui être consenti ». Ils ajoutent, que « malgré les affiches à l’entrée indiquant que, pour des raisons de sécurité, il est interdit de filmer, M. Penasse a filmé son comportement et l’a diffusé en live sur le Facebook de Kairos (…) Ce comportement, inadmissible, ne témoigne aucunement d’un journalisme responsable et confirme que la présence de M. Penasse lors d’une conférence de presse risquerait de gravement perturber le bon déroulement de celle-ci. Une conférence de presse n’est pas un lieu d’investigation, même si des questions peuvent y être posées ». La suite ressemble à copié-collé du discours de l’AJP cité ci-dessus : le nombre de participants est limité en raison des mesures sanitaires ; d’autres journalistes ont auparavant été importunés par ma présence ; dans le cadre du système de pool, je peux demander à des collègues de relayer mes questions, mais « l’État n’est cependant pas responsable des refus qui seraient opposés à M. Penasse »[note].

Dans la suite du courrier, l’État belge s’engage à répondre aux questions que j’ai posées précédemment ainsi qu’aux nouvelles questions. On peut donc poser des questions loin des caméras, et l’État prendre le temps de répondre ce qu’il veut. Imaginez la différence : ma question du 15 avril devant des centaines de milliers de personnes en direct ou cette même question par mail ? Ils ont bien compris ce qui constituait un risque pour eux…

Nos questions, qui ne seront pas entendues…

Voici certaines questions que nous aurions pu poser à la dernière conférence, et que nous sommes contraints d’envoyer par mail au service de presse de la ministre :

- Lors d’une conférence de presse tenue début août, le décès tragique d’une fille de 3 ans a été évoqué en l’attribuant au Covid. Son père a témoigné dans la presse, expliquant que le 16 juillet, sa fille « avait été placée en soins intensifs où l’infection au Covid-19 a ensuite été diagnostiquée. Les tests de dépistage se sont également révélés positifs pour les parents. « C’est le coronavirus qui l’a accompagnée, mais pas le coronavirus qui l’a tuée. Il ne faut pas effrayer le monde pour rien. C’est beaucoup de show tout ça », regrette-t-il ». Ce type de communication qui a des effets politiques, à savoir le durcissement des mesures, mais aussi génère angoisse et inquiétude chez des parents et grands-parents, alors que la rentrée des classes approche, est selon nous la preuve d’un amateurisme, ou d’une volonté d’instiller la peur. Comment le gouvernement collecte-t-il ces informations relatives au Covid et les vérifie-t-il ?

Imaginez la différence : ma question du 15 avril devant des centaines de milliers de personnes en direct ou cette même question par mail ? Ils ont bien compris ce qui constituait un risque pour eux…

- Pouvez-vous nous parler des tractations du gouvernement avec les multinationales pharmaceutiques, notamment GSK ? Quel est l’état de votre collaboration actuelle avec cette dernière ? Sachant notamment que Pascal Lizin est à la fois Président de la Société fédérale de participations et d’investissement (SFPI) et directeur chez GSK comme principal responsable du lobbying. C’est également la SFP I qui a mis Vesalius Biocapital, où travaillait Philippe De Backer, dans ses « priorités stratégiques ».

- Depuis le début du coronavirus en Belgique, plus rien ne se dit et plus rien n’est fait par rapport au risque majeur et bien plus grand qu’une épidémie et qui concerne le changement climatique et les dangers majeurs pour l’humanité qui lui sont associés. Or, alors que le Covid-19 aurait permis de repenser entièrement notre modèle de société, vous vous empressez en phase de « déconfinement », de soutenir financièrement Brussel Airlines, laquelle participe à la destruction de notre écosystème ; rien n’est fait pour juguler la pollution atmosphérique, dont l’automobile est largement responsable. Dans le monde, ce sont 7 millions de personnes qui meurent chaque année d’une mauvaise qualité de l’air ; en Belgique, ce sont plus de 10.000 personnes qui meurent prématurément à cause de la pollution de l’air. Comptez-vous pérenniser cette politique de croissance, qui nous a conduits où nous en sommes, et dont le Covid-19 est également la résultante ?

- Pourriez-vous nous détailler les chiffres parmi les personnes testées positives : quelles sont celles qui sont asymptomatiques, celles qui nécessitent de se soigner, mais peuvent rester à la maison, et celles qui nécessitent une hospitalisation ?

- Jamais en plus de 5 mois vous n’avez évoqué précisément et à plusieurs reprises le fait que la mortalité attribuée au Covid touchait en fait des personnes en état de comorbidité (obésité, diabète, troubles cardio-vasculaires) ou des personnes très âgées. Vous n’avez pas non plus tenu compte des remèdes éventuels et des pratiques qui pouvaient, à moindre prix, augmenter l’immunité. Alors que les conflits d’intérêts des groupes d’experts et de membres du gouvernement, que vous nommez sans honte privacy, sont patents, nous pouvons légitimement nous demander ce qui dicte les choix du gouvernement : l’argent ou le bien commun. Au vu de vos décisions antérieures, notamment comme ministre du Budget, mais aussi comme membre d’un parti, le MR, qui a toujours œuvré en faveur des plus riches (cf. notamment les « intérêts notionnels » mis en place par Didier Reynders), vous reconnaîtrez que le doute est permis. Pouvez-vous nous assurer qu’aucun groupe privé ne tire profit du Covid-19 et des décisions qui sont prises par votre gouvernement ?

- Lors de la conférence de presse du 27 juillet, Elio Di Rupo, que j’ai interpellé, ne semblait pas être au courant qu’un seul homme soit derrière les mesures de traçage, un certain Frank Robben. Pourriez-vous nous en dire plus ?

- Les professionnels de la santé mentale indiquent que de nombreuses personnes les consultent pour des troubles liés à la situation présente, dont la dépression, la perte de sens, les idées suicidaires… font largement partie. Mettez-vous en balance les dégâts collatéraux de vos mesures avec leurs bénéfices quand vous les décidez, dans une sorte de calcul coût/bénéfice pour la population ? Avez-vous des chiffres des effets sociaux/individuels de vos décisions ?

- Pensez-vous qu’il soit possible d’éviter totalement les contaminations au covid-19 ? Dans ce domaine, le risque zéro n’existe pas, pourtant on a l’impression que c’est ce que vous voulez tendre à faire croire. Quid de l’immunité collective, qui sera essentielle selon certains virologues pour réduire les contaminations si un retour du virus a lieu de façon saisonnière, immunité collective dont vous ne prenez nullement compte ?

- La Suède qui a pris des mesures tout à fait différentes de celles de la Belgique, refusant le confinement généralisé, et montre des résultats qui ne sont pas alarmants, alors que certains leur promettaient des dizaines de milliers de morts. Quelles conséquences en tirez-vous ?

- Comment expliquez-vous qu’au moment le plus crucial de l’épidémie, un seul laboratoire a été désigné pour tout le territoire ? Cela a totalement déterminé le nombre de tests et les critères pour les réaliser.

- Pouvez-vous nous confirmer à cette date, alors que vous durcissez les mesures, notamment à Bruxelles avec l’imposition du masque dans tous les lieux publics, que le taux de létalité dû au Covid ne fait que diminuer ?

- Il n’y a aucune base scientifique à imposer le port du masque partout. Sur quels critères vous appuyez-vous dès lors ?

Sortant du chapeau leurs « pools » pour justifier auparavant leur refus que j’assiste à une conférence de presse, mon « comportement inapproprié » qui « risque de gravement perturber le déroulement de celle-ci » désormais, aucun débat n’aura lieu. C’est sûr, ce n’est pas du tout le fond de mes questions qui les dérange et met à mal leur travail de représentation…

Combien de temps pourrons-nous encore supporter cela ?

La police de la pensée veille rue Ducale… Photo: AP
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Covid-19 : l’occasion de continuer le business — derrière le paravent médiatique (où n’arrivent que les « bonnes questions »)

La question était simple, consistant à savoir « quelle légitimité démocratique il y a à prendre certaines décisions quand la plupart des membres qui décident et réfléchissent font partie des multinationales et du monde de la finance ». Nous étions le 15 avril, lors de la conférence de presse suivant le Conseil National de Sécurité, en pleine crise du Coronavirus. Si cette question ne nécessitait pas un talent particulier pour qu’on puisse la comprendre, nous n’attendions toutefois pas véritablement de réponse, sachant que celle-ci était pour eux impossible : on ne peut assurer conjointement le bien commun et les retours sur investissement, dans le domaine de la santé peut-être encore davantage. Il s’agissait donc de donner la preuve, à un moment où l’audience était à son comble – ce qui ne nous est jamais donné en tant que média libre –, que leur discours n’est que gesticulation spectaculaire, sorte de plan de com pour occulter ce qu’ils sont et qui ils servent réellement.

Quand on demande à une ministre diplômée de communication à l’IHECS, option pub, porteuse d’une licence spéciale en gestion financière, ministre du Budget dans le gouvernement Michel, ancienne conseillère d’un bureau d’avocats d’affaires, issue d’une famille proche du monde politico-financier[note], dont le père fut membre fondateur du Cercle de Lorraine[note], au cœur du pouvoir donc[note], quand on lui demande donc ce qu’elle pense de cet incestueux mélange entre mondes public et privé, on n’escompte évidemment pas qu’elle fasse pénitence et congédie sur-le-champ ses collègues pour conflit d’intérêts. Il ne peut y avoir de réponse, de motivation acceptable et de justifications, et cela explique que notre présence n’est plus désirée à une conférence de presse du gouvernement. Notre question du 15 avril a suffisamment bouleversé les lignes. La réaction aussi parle d’elle-même, alors que la ministre est surprise et décontenancée, un peu comme si on lui avait servi le dessert avant l’entrée. Vous conclurez vous-mêmes, après lecture de cet article, si ceux qui nous dirigent sont au service du bien commun ou ne représentent plus qu’eux-mêmes et leurs amis patrons et banquiers.

« Conflit d’intérêts » ? Ce concept est inexistant pour quelqu’un qui considère que la politique sert les intérêts du capital. Elle l’exprimera clairement, lorsqu’au cours de mon interpellation du 15 avril, Sophie Wilmès m’interrompra : « Monsieur, je n’ai pas l’intention de vous interrompre (sic), mais si vous avez l’intention de donner les CV de l’entièreté des gens qui travaillent et qui ont droit à un peu de privacy, je vous encourage à terminer votre question et j’y répondrai ». Un peu de privacy donc, entendez qu’elle considère que le fait de savoir quelles peuvent être les éventuelles motivations personnelles de ceux qui nous dirigent à prendre des décisions politiques, fait partie du domaine de la vie privée : fantastique retournement du concept d’intérêt général.

1. Médias et politique

Dans cette théâtralisation de la réalité, « les grands acteurs médiatiques du paysage belge[note] » sont les garde-fous qui protègent les politiques de toutes questions qui pourraient briser leur jeu de représentation. Il n’y eut donc qu’une tentative de notre part le 15 avril, et la recherche fébrile de Sophie Wilmès pour m’empêcher de tenter un deuxième coup, soit de poser une deuxième question[note], tendant le cou et tournant la tête pour trouver le « bon » journaliste et la question conforme, illustre parfaitement le processus d’adéquation entre la pensée politique et médiatique, qui s’inscrivent dans un cadre bien défini où l’on veut s’assurer que celui qui écoute et voit, le spectateur, ne bougera surtout pas – il ne faudrait pas qu’il sente ses chaînes. Évoqueront tout autant ces ententes tacites médias-politique : le refus du ministre-président Jeholet de répondre à ma question le soir du 24 avril[note], le silence du service de presse de la ministre Wilmès face à nos multiples mails et appels téléphoniques, le mutisme encore de celle-ci face aux courriers envoyés par des citoyens l’invitant à s’expliquer sur le refus de notre présence en conférence de presse. Pourtant, comme le dira une de nos lectrices : « Elle annonce sur son site “être à l’écoute”… ». Effets d’annonce justement… procédés de com, où l’on constate que plus on se dit à l’écoute, moins on entend.

Ils ne lâcheront donc rien[note], et surtout pas ce qui fonde leur pouvoir : que nous restions à genoux. Le zèle de la caste médiatico-politique pour se présenter en fonctionnaires patentés de la certification de l’authenticité de l’information, donc de décréter ce qui est et n’est pas fake news, fait partie de ce jeu. On pourrait peut-être en rire si la situation n’était pas si grave, alors que l’on sait que ceux qui se font les parangons de la vertu et de l’info estampillée d’origine contrôlée sont les mêmes qui dans leur canard censurent à tout va[note], oubliant de nous parler du poison qu’ils distillent quotidiennement dans nos esprits, et mordent quand on tente de donner aux gens une autre nourriture informative. Dorian de Meeûs, « l’inénarrable » rédacteur en chef de La Libre, sort donc les crocs et s’offusque quand on ne pose pas « les bonnes questions » ? Il passe sous silence l’épisode où sa rédaction avait considéré qu’« on ne peut pas accepter, notamment dans le courrier des lecteurs où on parle des inégalités, quelqu’un qui se dit écœuré de voir l’écart entre les revenus des patrons et ceux des travailleurs »[note] ? « Mauvaise question », direction poubelle. C’est en effet sans doute peu approprié de citer l’écœurement de citoyens face aux inégalités quand la famille qui possède le journal dans lequel on écrit, les Le Hodey, dispose d’un patrimoine de 41.071.000€ et est 431ème fortune belge[note]. Réalité et « bonnes questions » ne font donc pas toujours bon ménage, et ceux qui ont le bénéfice de nous dire ce qui est important ou non, auront aussi celui de se présenter en chasseur de fake news[note], ce qui leur assurera par effet miroir positif de ne pas en être les artisans. Comme le disait Guy Debord, à propos du concept de désinformation : « Il est toujours hautement employé par un pouvoir, ou corollairement par des gens qui détiennent un fragment d’autorité économique ou politique, pour maintenir ce qui est établi ; et toujours en attribuant à cet emploi une fonction contre-offensive »[note].

Certains rêveraient sans doute d’un peu plus d’autoritarisme politique pour me punir de mes péchés, et face à mon attitude journalistique « indigne d’une carte de presse », que l’on me l’enlevât plus aisément, afin que personne ne vienne plus perturber leur cirque. 

La contre-offensive médiatique

D’autres se sont lancés dans des rhétoriques alambiquées pour tenter de justifier que la question du 15 avril était bonne, mais non pertinente, donc mauvaise, puisque posée au mauvais endroit[note]. Un journaliste en est finalement venu à considérer dans un article inintelligible que j’étais « l’homme de paille » de Wilmès, lui permettant de « réfuter une thèse qui n’est soutenue par personne »[note]. Homme de paille, définition : « Prête nom. Responsable politique sans réel pouvoir, car manipulé dans l’ombre par d’autres ». Celui qui me voyait ainsi indirectement au service de la Première ministre écrivait pour Le Vif l’Express, « marque » du groupe Roularta, propriété de la famille De Nolf-Claeys. La première, qui gère le groupe De Nolf, possède notamment avec la seconde : Cennini Holding[note], 50% de Belgian Business Television, qui elle-même est propriétaire de RMG (Roularta Media Group, 100%) et Mediafin (50%). Mediafin, qui est notamment détentrice de 50% du groupe Rossel, qui édite notamment le quotidien Le Soir. Roularta a également des parts dans : Koinon (société à portefeuille), West Investement Holding S.A. (société anonyme basée au Luxembourg), Bestinver gestion (société d’investissement, Espagne). Ajoutons que le groupe Roularta est présidé par Xavier Bouckaert, membre du Cercle de Lorraine.

Sa proximité avec des fonds d’investissement et autres machines à faire du pognon nous indique avec évidence que la rédaction du Vif ne peut pas fourrer son nez partout. Certes, il y aura toujours des irréductibles pour nous dire que « ce n’est pas parce qu’un journal appartient à un groupe propriété d’une richissime famille qu’il ne peut pas dire ce qu’il veut ». Preuve de naïveté ou de mauvaise foi, tant on sait que ces familles ne sont pas là pour assurer le bien commun et l’équité, étant les premières à bénéficier de la misère structurelle de nos sociétés : plus il y a de pauvres, plus ils sont riches.

Plus paradoxal est le fait que certains de ces médias semblent les plus prompts à titiller le pouvoir. Mais ce n’est là qu’apparence : poil à gratter inoffensif, ils ne permettront pas au lecteur de tirer les conclusions en termes de fonctionnement structurel de nos sociétés, machines à produire les « scandales » qui feront le fonds de commerce de ce type de médias. Le reste : de la pub (beaucoup), du vent, du vide et de l’éloge des politiques. Exemple : dans Le Vif du 23 avril 2020, un dossier consacré à Sophie Wilmès, intitulé « Le syndrome de la première de classe », dont l’introduction à elle seule révèle dans quelle cour on joue : « Ambitieuse ? Personne ne dirige un pays sans l’être. Mais Sophie Wilmès est d’abord une première de classe. Une obsédée du détail et de la perfection, qui travaille à en épuiser ses équipes. Une bonne vivante, aussi, qui se réjouit de pouvoir boire à nouveau du vin blanc sur la plage de Knokke »… On est servi, merci, la pensée a fait un grand pas de plus dans la compréhension du monde. De là à vouloir lire la suite… À côté de cela, le journal évoquait « le journaliste agitateur du média Kairos »[note]. Deux poids, deux mesures.

Plusieurs médias, une seule pensée

D’autres parleront sans vergogne, en plein direct, d’une « question complotiste », à l’instar de RTL-TVI[note].

https://youtu.be/-2lu-h-QA7w

Se faisant les gardiens du pouvoir, leur posture anti-complotiste permet d’éluder les réelles tractations d’un État mafieux dont ils se font les ardents défenseurs. La RTBF ou le journal Le Soir, auront eu eux la réaction de ne pas en avoir. Les premiers, recevant la ministre juste après la conférence de presse, alors que les habitudes avaient été ébranlées par une question qui, dans un monde décent, aurait dû demeurer somme toute dans le domaine du banal, n’en diront pas un mot. Les autres n’écriront pas une ligne sur la « question biaisée politiquement ». Ces types de réponses à « l’événement » du 15 avril se révèlent à la lumière du fonctionnement général de ces différents médias : des manifestations différentes d’un mode de production médiatique identique. Les différences sont ici plus des détails qui occultent le fond commun qui les anime, à savoir la fonction sociale qu’ils remplissent dans leur ensemble : fabriquer le consentement, en feignant que ce sont les citoyens qui décident et qu’on se soucie de leur avis[note].

Depuis la conférence de presse du 15 avril et notre question qui généra « le malaise », les médias se sont donc principalement arrêtés sur des détails, des commentaires sans profondeur sur les lieux où l’on devrait pouvoir parler et les autres où on ne pose pas de questions, nous accusant de complotisme et balayant d’une main le sens de la question, celui des conflits d’intérêts. Tout cela pour éviter de parler du fond. Les chiens aboient, la caravane passe…

2. Wilmès et ses copains

Face à cette armée médiatique qui a en charge le contrôle du réel, quand on parvient à poser des questions importantes pour le collectif, on obtient donc la réponse de Sophie Wilmès du 15 avril : « Vous venez d’introduire dans cette salle de presse la question biaisée politiquement, ce qui en général n’est pas l’habitude des journalistes ». Tout est dit. Donc rien ne sera dit, puisqu’il ne faut pas savoir ce qui ne doit pas être su. La question du conflit d’intérêts avait pourtant tout son intérêt.

Le groupe d’experts en charge de préparer le déconfinement

Parmi les membres du GEES, le Groupe d’Experts en charge de l’Exit Strategy, le CV de la plupart donne la couleur générale et l’orientation de cet organe chargé de prendre des décisions nationales qui auront un effet décisif sur la vie de 11 millions de Belges. Après le Covid-19, rien de neuf, ou la même chose en pire, comme Sophie Wilmès nous le dira au Parlement le 7 mai : « Faire semblant que la loi de l’offre et de la demande n’existe pas (sur les masques), c’est mentir à la population. » Simple rhétorique, car lui mentir vraiment, ce serait lui faire croire que l’État n’est là que pour assurer le fonctionnement du marché, là où il aurait pu faire primer l’intérêt collectif. Exit ce dernier, le ministre des Affaires étrangères achètera ainsi des masques à deux sociétés, dont l’une, Avrox, est une société anonyme basée au Luxembourg, dont on ne sait rien ou presque.

Erika Vlieghe

Désignée comme directrice du groupe d’experts qui doit préparer le déconfinement, elle a été formée à l’Universtité de Leuven, comme la plupart de ses confrères qui conseillent les politiques. Elle dirige le département de médecine générale interne, maladies infectieuses et médecine tropicale à Anvers. L’Institut des maladies tropicales (Institute of Tropical Medicine, ITM) est notamment financé par la Fondation Bill & Mélinda Gates[note]. Le 2 mai, dans Le soir, Erika Vlieghe anticipe : « On travaille déjà sur un plan de reconfinement »[note] ; le 4 mai dans La DH : « Erika Vlieghe met les Belges en garde : «Il ne faut pas faire preuve de trop d’enthousiasme» »[note]. Travaillant pour un organisme en partie financé par une fondation privée qui encourage la vaccination dans des intérêts pécuniaires évidents, les certitudes et recommandations d’Erika Vlieghe sonnent curieusement quand elle annonce « nos vies seront différentes jusqu’à la découverte d’un vaccin ».[note]

Emmanuel André

Désigné porte-parole interfédéral de la crise du Covid-19, il est avec Marc Van Ranst médecin et responsable du laboratoire de diagnostic au Pôle des maladies infectieuses de l’hôpital UZ Leuven. L’hôpital UZ Leuven bénéficie de larges donations de la Fondation Bill & Mélinda Gates. La dernière connue, 713.372$ pour « filtrer la librairie Reframe contre le Covid-19 »[note]. L’équipe, sous la direction de Marc Van Ranst et Johan Neyts, travaille main dans la main avec la Fondation privée : « Au nom de la Fondation Bill & Mélinda Gates, l’équipe du professeur Neyts testera également 15.000 ingrédients actifs dans les médicaments existants et en développement pour leur efficacité contre le SRAS-CoV‑2. CD3 (Center for Drug, Design & Development) et Johnson & Johnson mettent également des milliers de ces composants à la disposition du laboratoire »[note].

Emmanuel André est à l’origine d’un groupe, Bacteriology Axis[note], qui entretient des liens étroits avec l’OMS et est à l’origine de la formation d’une Start-up dénommée Savics. Il y est présenté sur le site internet comme « conseiller ». Le directeur et co-fondateur de Savics, également actionnaire de celle-ci, est Xavier Morelle. Intéressant que cette SPRL domiciliée à Uccle, explique sur son site internet qu’elle possède « 3 outils qui peuvent aider dans la lutte contre le virus Covid-19. Nos applications sont utilisées dans de nombreux pays depuis plusieurs années pour la surveillance et la gestion des maladies infectieuses, comme la tuberculose, le VIH, Ebola et maintenant nous avons adapté notre technologie pour répondre également à la situation actuelle du Covid-19. Nous pouvons aider les pays à gérer les défis concernant la surveillance et le suivi du Covid-19 en ces temps exigeants, afin que les travailleurs de la santé, les laboratoires et les spécialistes puissent se concentrer sur les endroits où ils sont le plus nécessaires, en traitant les patients ».

En résumé, Emmanuel André est conseiller d’une société privée, Savics, fondée par son groupe de recherche associé à l’Université de Louvain, Bacteriology Axis, qui propose des outils pour « gérer les défis concernant la surveillance et le suivi du Covid-19 »… Un peu de privacy.

Inge Bernaerts

Elle est titulaire d’un diplôme en droit de la Katholieke Universiteit Leuven et d’un Master en droit européen de l’Universität des Saarlandes, avocate au barreau de Bruxelles, et a exercé le droit européen de la concurrence dans des cabinets d’avocats internationaux de premier plan comme Stibbe et Freshfields Bruckhaus Deringer. Inge Bernaerts a travaillé pour la Commission européenne à la direction générale de la concurrence, dans le domaine des télécommunications et de la radiodiffusion, puis comme assistante du directeur général de la concurrence. Elle a rejoint la direction générale de l’énergie en juillet 2010 en tant que chef d’unité du marché intérieur II : marchés de gros, électricité et gaz, et était en charge de la mise en œuvre de la législation relative au marché intérieur de l’énergie dans l’UE[note]. Concurrence, marché, compétitivité. Amen.

Pierre Wunsch

Gouverneur de la Banque Nationale de Belgique, où le père de Sophie Wilmès, Philippe Wilmès, fut également régent, Pierre Wunsch, proche du MR, a été directeur de la cellule stratégique du cabinet du ministre des finances Didier Reynders (de 2008 à 2011). Bien intégré dans les différentes structures financières nationales, mais aussi internationales (BCE, FMI, BRI…), il a eu des fonctions chez Electrabel, Tractebel, au Bureau fédéral du Plan, a notamment été administrateur chez Fluxys, au conseil d’administration de KBC, et enseigne à l’UCL.

Mathias Dewatripont

Comme Pierre Wunsch, il débarque également de la Banque Nationale de Belgique où il a notamment occupé le poste de directeur exécutif. Il est spécialisé dans les domaines de la théorie des contrats, de l’économie des organisations, de l’innovation, de la banque et de la finance. Il est membre exécutif de I3H, une organisation qui travaille dans le domaine de la santé « pour contribuer efficacement au développement de technologies et de stratégies innovantes ».

Johnny Thijs

Sur le site de la ministre, on le présente comme « administrateur et président d’entreprises comme Electrabel, de Recticel et de Golazo », oubliant de dire qu’il est aussi président du conseil d’administration de Corealis et d’Hospital Logistics, conseiller de Lazard Benelux et CVC. Quelques intérêts dans la finance et la santé… Johnny Thijs a été CEO de Bpost entre 2002 et 2014.

Marius Gilbert

À côté de ces hommes et femmes « d’affaires », Gilbert Marius n’aura qu’à bien se tenir. Quand un journaliste lui demande « Ne craignez-vous pas qu’à force de fréquenter le GEES, ce groupe d’experts dont un certain nombre sont plus proches de la Bourse que de l’hôpital, vous soyez finalement victime d’une forme de syndrome de Stockholm ? », il répond : « Je trouve que la question est un peu orientée ! ». Pourtant, face à Johnny, Mathias ou Pierre – le pouvoir économique –, on voit difficilement le bien commun gagner la partie.

Marc Van Ranst, GSK, etc.

À l’époque Président du Commissariat interministériel « Influenza », le Professeur Marc Van Ranst, qui publiera un rapport favorable à la vaccination des nourrissons contre la gastro-entérite à rotavirus, reconnaîtra un conflit d’intérêts: il percevait une rémunération de GlaxoSmithKline (GSK). Peu après, « il cosigne, avec notamment Patrick Goubau, virologue à l’UCL et membre du Comité scientifique «Influenza», un article cofinancé par GSK. Dans le comité, quatre autres membres ont des liens avec le privé: subvention de centres de recherche, conférence et consultance rémunérée, bourse… GSK et les lobbies des vaccins sont partout »[note]. À l’époque, un tiers des scientifiques qui avaient recommandé que le gouvernement achète le vaccin anti-H1N1 avaient des liens avec GSK, multinationale pharmaceutique qui a bénéficié du contrat avec le gouvernement. Celui-ci mettra au point 12,6 millions de doses, pour un marché de 110 millions €, sur conseil de groupes d’experts.

Lors de la formation du groupe de travail pour l’élaboration d’une vision stratégique de déconfinement, ou GEES, Marc Van Ranst est de nouveau là parmi les 9 élus. Oubliées ses anciennes amours, il n’œuvrerait désormais que pour le bien public.

C’est que GSK est partout. En février 2020, le PTB demandera la démission de Pascal Lizin, à la fois Président de la Société fédérale de participations et d’investissement (SFPI) et directeur chez GSK comme principal responsable du lobbying. SFPI, qui prit ce nom alors que la Société fédérale d’investissement (SFI), au sein de laquelle Philippe Wilmès a été administrateur, absorbait la Société fédérale de participations (SFP). Que fait la SFPI, organisme public ? Principalement deux choses : elle est à la fois une société d’investissement et un holding public. Particulièrement intéressant : la SFPI élargit ses « priorités stratégiques », en 2012. Parmi les « opportunités d’investissement que recherche la SFPI » : « Vesalius Biocapital I (fonds d’investissement — innovations médicales) », où a travaillé Philippe de Backer.

CV de Philippe De Backer: « just privacy »…

Étrange coïncidence, n’est-ce pas ? Pascal Lizin est encore et toujours à l’heure d’aujourd’hui directeur du SFPI[note]. Comprenez donc bien que c’est un lobbyiste haut gradé de GSK qui dirige une structure publique en charge de décider de l’orientation des investissements tirés de l’argent du contribuable, et ceci en pleine crise du Coronavirus et avec un gouvernement doté de pouvoirs spéciaux. Pascal Lizin avait déjà auparavant indiqué où étaient ses intérêts quand il avait appuyé la loi de déduction fiscale sur les revenus des brevets, qui permettra à GSK de ne payer que 0,1% d’impôt.

De Backer et le privé

Un lien relie donc Philippe de Backer, que la Première ministre Sophie Wilmès nommera responsable de la task force en charge de la recherche de matériaux indispensables à la lutte contre le Corona[note], et le SFPI. Celui-ci a travaillé chez Vesalius Bio Capital[note] qui se définit comme une société qui investit « dans des sociétés attrayantes, en phase de développement, dans le développement de médicaments, de dispositifs médicaux et de diagnostics et dans la santé en ligne et la santé mentale, principalement en Europe. Les sociétés de notre portefeuille répondent à des besoins médicaux et commerciaux non satisfaits et opèrent sur la base d’une forte protection de la propriété intellectuelle ». Avant de rejoindre le Parlement européen, Philippe De Backer a travaillé comme responsable du transfert de technologie et comme analyste commercial, dans différentes sociétés de capital-risque spécialisées dans les sciences de la vie[note], notamment le Centre de Recherche Public de la Santé (CRP-Santé). Le CRP-Santé s’occupe notamment de la sécurisation des droits de propriété intellectuelle, y compris les brevets et les droits d’auteur, de la commercialisation des droits de propriété intellectuelle et de la négociation de contrats avec des sociétés pharmaceutiques. Il n’est dès lors pas étonnant que Patrick Florent, administrateur de GSK Vaccines en Belgique, partage avec enthousiasme les articles de presse évoquant les accords du gouvernement belge avec GSK, et le zèle que Philippe De Backer a mis pour que cela soit mené bon train.

3. Mêmes « erreurs »,ou même stratégie

Dans la situation, on ne voit pas bien les garde-fous qui permettraient d’éviter les « erreurs » de 2009, alors que l’État belge avait signé un accord secret avec GSK, sur recommandations du Comité scientifique Influenza (CSI), dont Mark Van Ranst était président. À l’époque, la déclaration des conflits d’intérêts avait été refusée sous l’argument du « respect de la vie privée ». Cela rappelle les propos de la ministre Wilmès, lors de la conférence de presse du 15 avril : « Je rappelle que les gens sont libres de travailler, de changer de carrière et de s’engager pour le bien commun, peu importe ce qu’ils ont fait avant. Je peux vous garantir que ce n’est pas la société pour laquelle vous travaillez qui fait de vous l’homme ou la femme que vous êtes. C’est en tout cas la liberté fondamentale à laquelle on croit encore dans notre pays, fort heureusement ». 

Vesalius Biocapital Arkiv (VBA), étroitement lié à De Backer, est affiliée à ING, la Région flamande et Parthoens. Ses actionnaires sont Vesalius Biocapital I SA Sicar (50,09%, Luxembourg), Arkimedes-Fonds (49,9%) et Vesalius Biocapital Partners SARL (0,01%).[note] VBA a des participations dans Biotechnological Enzymatic Catalyse, Ncardia (dont l’État belge et la province de Liège sont actionnaires) et dans Promethera Biosciences dont la Région wallonne et la société d’investissement et de financement du Brabant wallon sont actionnaires (SOWALFIN); la Sowalfin, elle-même affiliée au groupe Ackermans & Van Haaren (AVH). Pour info, Denis Pierrard patron d’IPM, quittera à une époque le groupe qui édite le quotidien La Libre Belgique, pour rejoindre Ackermans et Van Haaren (AvH) qui se définit comme créatrice de « valeur pour l’actionnaire en investissant à long terme dans un nombre limité de participations stratégiques avec un potentiel de croissance internationale ». Luc Bertrand, membre fondateur du Cercle de Lorraine, est Président de AvH et sa fille, Alexia Bertrand, en est une des administratrices, mais aussi ancienne cheffe de cabinet du vice-premier ministre Didier Reynders. À l’époque, des conflits d’intérêts avaient été dénoncés.

Le groupe Parthoens est une structure trouble dont Alain Pathoens est notamment actionnaire. Cet ancien de Nestlé, Monsanto/Searle, PWC, est co-fondateur de Newton Biocapital[note], société belge de venture-capital. Dans l’équipe de cette société qui investit dans des sociétés thérapeutiques, de diagnostic, de dispositifs médicaux, de nutrition clinique et de biotechnologie numérique, des « anciens » de chez Johnson & Johnson, Janssen, Monsanto, Pfizer, ATB Therapeutics, Bioxodes, Synergia Medical, des fonds d’investissement et de capital-risque (KBCPE, Capricorn Venture Partners, QBIC Venture Partners). Alain Parthoens travaille également chez Vesalius Bio Capital, mais a aussi été directeur d’investissement chez ING à Bruxelles, elle aussi affiliée à Vesalius.

La SFPI, société publique belge, avait mis, comme on l’a vu, via Pascal Lizin, Vesalius dans ses investissements stratégiques. Il a aussi placé ses billes dans Newton Biocapital qui « dispose déjà d’engagements pour des dizaines de millions d’euros en actions de la part de Belfius Insurance, de la Société Fédérale de Participations et d’Investissement (SFPI, Belgique) et de Sambrinvest (la société de participation wallonne). »[note] Si ça ce n’est pas du détournement d’argent public, ou comment un lobbyiste de GSK favorise le privé via une structure publique, le SFPI, qu’il dirige.

Le plus extraordinaire est que Vesalius Biocapitale Arkiv est situé au 67 de la rue Ducale, en face de la chancellerie de la Première ministre et du bunker où l’on nous empêche d’entrer pour poser nos questions depuis le 24 avril. 

« Merci, Madame Wilmès », vivent les pouvoirs spéciaux !

« Le gouvernement fédéral et l’industrie pharmaceutique belge ont décidé d’intensifier leurs efforts dans la lutte contre le Covid-19 »[note]. C’était le 26 mars. Ils n’auront pas traîné. Dans la plénière du Parlement le même jour, la Première ministre tient le discours habituel, « avec au centre des préoccupations l’humain ». Pendant qu’elle nous parle d’humains, elle négocie avec le patronat de l’industrie pharmaceutique : c’est que le coronavirus promet de gros sous, autre chose que le H1N1. Une perspective de vaccin planétaire, ce n’est pas tous les jours que ça tombe.

Sur le site de la Première ministre, les CEO des entreprises pharmaceutiques remercient le gouvernement fédéral, qui a notamment accepté de ramener à 4 jours le délai requis avant le lancement d’essais cliniques sur les vaccins et les nouveaux médicaments[note]. Cette décision a été prise « dans le cadre de la plateforme R&D Biopharma : « Concrètement, il s’agira d’accélérer les procédures afin de lancer des essais cliniques dans notre pays pour de nouveaux vaccins et traitements contre le Covid-19 et d’augmenter la capacité de dépistage en permettant que les tests des patients atteints du virus puissent avoir lieu dans les laboratoires des sociétés pharmaceutiques ».

« Nous nous félicitons de la décision de l’Agence fédérale des médicaments et des produits de santé (AFMPS) d’autoriser le lancement des essais cliniques ultra rapidement, en 4 jours seulement (!). C’est essentiel pour les entreprises pharmaceutiques ». Celle qui parle, Catherine Rutten, est depuis 2013, CEO de pharma.be, « l’association des entreprises biopharmaceutiques innovantes en Belgique ». Elle a été membre du Conseil de l’Institut belge des services postaux et des télécommunications (IBPT) jusqu’en 2013, organisme qui, en plein coronavirus, déclarait : « concernant l’introduction de la nouvelle technologie 5G, l’IBPT propose, en l’attente d’un accord politique entre le gouvernement fédéral et les entités fédérées, d’octroyer des droits d’utilisation provisoire »[note]. Intéressant quand on sait qu’elle intègre le Conseil d’administration de Proximus en 2013, rejoignant notamment Stefaan De Clerck et Karel De Gucht[note]. Membre de Women on board, sponsorisé par Proximus, Axa, Belfius, Delhaize, BNP Paribas, Capgemini, Banque de Luxembourg, Alstom…, association qui « promeut l’accès des femmes à des rôles de direction au sein des entreprises belges (public et privé) » ; soit, une plateforme où l’on échange de bons procédés, qui masque l’inégalité sociale profonde sous le manteau d’une illusoire égalité des sexes. Exit la femme de ménage.

Karel Van De Sompel, Directeur général de Pfizer Belgique et Président de pharma.be : « À l’heure actuelle, Pfizer s’investit pleinement pour trouver un antiviral et un vaccin contre le Covid-19. Nous espérons obtenir des résultats cette année encore. Nous mettons tout en œuvre pour que les patients belges puissent en bénéficier dans les plus brefs délais ». Quelle sollicitude… Karel Van De Sompel est Président du conseil d’administration de Pharma.be[note], succédant à Sonja Willems (voir ci-dessous), directrice générale de Janssen Belgique et Pays-Bas ; lors de sa nomination, avec sa collègue Vice-présidente, ils ont déclaré : « En collaboration avec le conseil d’administration, nous allons travailler sans relâche au renforcement de la position de l’industrie avec l’objectif de faire du secteur innovant de la santé un pilier stratégique de l’économie belge. » Suite à cette intronisation, Catherine Rutten remerciera les nouveaux arrivants. Un petit cercle entre amis.

Sonja Willems, Directrice générale de Janssen Belgique et Pays-Bas : « Grâce à une coopération poussée et unique en son genre entre les autorités fédérales, les administrations et notre personnel, nous préparons – en partant de rien – un laboratoire de biologie moléculaire de haute technologie opérationnel et entièrement automatisé; et cela, en 10 jours seulement. Ce laboratoire nous permettra d’augmenter considérablement notre capacité de dépistage du Coronavirus en Belgique. C’est du jamais-vu dans l’histoire de Janssen » Du « jamais vu ». Le coronavirus a du bon pour Janssen. Prédécesseure de Karel Van De Sompel comme président du Conseil d’administration de Pharma.be, elle est aussi membre de Women on Boards.

Patrick Florent, Administrateur Délégué de GSK Vaccins, n’est pas moins enthousiaste sur le site internet de la Ministre : « Ces dernières semaines, GSK a collaboré de manière approfondie avec les autorités fédérales afin d’augmenter considérablement la capacité de dépistage du Covid-19. Nous avons été agréablement surpris par la manière dont le gouvernement fédéral gère cette situation. L’augmentation du nombre de dépistages de 2.500 à 10.000 par jour nous amènerait au même niveau que l’Allemagne per capita, généralement considérée comme étant le meilleur élève de la classe. En outre, GSK continue d’étudier la possibilité d’élargir encore la capacité de dépistage si nécessaire ».

Philippe De Backer, ministre et ancien de chez Vesalius Biocapital, s’en félicite : « C’est un avantage énorme que nous avons en Belgique de pouvoir compter sur GSK en tant que leader mondial de la santé basé chez nous. Nous sommes extrêmement reconnaissants de cette aide gratuite (sic) et cruciale qui nous aidera, tous ensemble, à faire face à la pandémie. »[note] Patrick Florent, formé à L’Université catholique de Louvain, ancien Président de European Vaccin Manufacturer, actuellement membre du conseil d’administration de Qualivax et Japan Vaccine Company, Président du Conseil d’administration de Tianyuan… partage sur Linkedin les articles et déclarations de Philippe De Backer ou de Sophie Wilmès.

Le baron Jean Stéphenne, bien implanté dans les milieux universitaires et politiques, comme ses autres acolytes, ancien vice-président et manager général de la multinationale pharmaceutique GSK, mais aussi président du CA de Nanocyl, spin off des universités de Liège et Namur, envoyait le 9 avril un mail intitulé « Soutenez la recherche menée à l’UCLouvain ». Il avait l’indécence de demander aux citoyens de soutenir financièrement l’UCL : « Afin d’amplifier encore l’impact de ces projets, l’UCLouvain a besoin de vous. Merci de soutenir les recherches menées par les chercheurs dans notre université ! ». Ou comment demander de l’argent au citoyen pour pouvoir s’en faire encore plus.

Didier Malherbe, administrateur délégué d’UCB Belgique dira : « Grâce à l’excellente collaboration entre les entreprises et les autorités, l’initiative de ses employés et sa force de partenariat scientifique, UCB multiplie les initiatives de lutte contre le coronavirus et ses conséquences ». La collaboration est excellente en effet, d’autant plus quand on sait que Bart Vermeulen, ancien d’UCB, propriété des trois richissimes familles Boël-Janssen-Solvay, travaille au cabinet de Maggie De Block comme responsable de la politique des médicaments. Bart Vermeulen, qui a aussi été économiste en chef chez Pharma.be, économiste à l’autorité belge de la concurrence est, comme la plupart, issu de l’Université Catholique de Leuven.

Le vers est dans le fruit

Cela ne semble jamais pouvoir s’arrêter… Alors que l’on citait sans cesse l’Organisation mondiale de la Santé ces dernières semaines, on oubliait de signaler que cette dernière était infestée de lobbyistes dont les financements provenaient principalement de donateurs privés, dont Bill Gates et les industries pharmaceutiques représentent les principaux. Dans les années 80, l’OMS, soumise à la pression des industriels, déclara le glyphosate « sans danger ». En 1994, l’organisation accepta de multiplier par 200 la teneur en résidus chimiques autorisée dans le soja génétiquement modifié, ce qui permit à Monsanto de gagner énormément d’argent.

Lors de l’épisode de la grippe H1N1, les laboratoires pharmaceutiques ont gagné des millions d’euros[note]. Chez nous, en plein Covid-19, l’Union professionnelle belge des médecins s’offusquait du fait que le gouvernement belge décida « que les tests SARS-CoV‑2 seraient effectués non pas par les laboratoires de biologie clinique agréés, mais par les laboratoires de l’industrie pharmaceutique, sous prétexte d’élargissement des capacités (…) Ces laboratoires agréés sont aujourd’hui écartés sans préavis par des firmes industrielles et des collaborateurs qui ne satisfont pas aux exigences à remplir pour effectuer ces tests »[note]. Est-ce étonnant au vu de la composition des équipes politiques censées travailler pour nous ?

Bill Gates déclara 2010 la décennie des vaccins, lui qui dira en 2011 devant l’Assemblée nationale de la santé : « Pays donateurs, vous devez accroître vos investissements dans les vaccins et l’immunisation, même si vous faites par ailleurs face à des crises budgétaires. (…) Vous, les 193 États membres, devez faire des vaccins le point central de votre système de santé. »[note] Au détriment de quoi ? Découvrant qu’une plante, l’artemisia, avait de meilleurs effets contre le paludisme que les médicaments industriels et coûteux, un médecin chercheur français qui a réalisé sa thèse sur l’artemisia, « raconte la réaction de ses supérieurs au moment des résultats de son travail : constatant que les tisanes avaient un meilleur résultat que les médicaments habituels, le jury a expliqué au thésard que les firmes pharmaceutiques risquaient de couper leur soutien financier aux chercheurs »[note]. Le chercheur a été remercié.

Le 30 mars 2020, on trouve sur la page de la Fondation Bill et Mélinda Gates, un article qui annonce que « The Therapeutics Accelerator, une initiative développée par la Fondation Bill & Mélinda Gates, Wellcome, et Mastercard pour accélérer la réponse à l’épidémie de Covid-19 en identifiant, évaluant, développant et élargissant les traitements », octroie 20 millions de dollars en subventions initiales pour financer des essais cliniques. Cet argent ira officiellement à trois institutions – l’Université de Washington, l’Université d’Oxford et l’Institut La Jolla pour l’immunologie – « pour financer des essais cliniques afin d’identifier des immunothérapies très puissantes contre la pandémie de Covid-19 »[note]. La Fondation Bill et Mélinda Gates, située à Seattle, est dirigée par le PDG Mark Suzman et le co-Président William H. Gates Sr., sous la direction de Bill and Mélinda Gates et le milliardaire Warren Buffett. Avec le Covid-19, la Fondation demande explicitement « un effort de financement collaboratif du secteur privé, des organisations philanthropiques et des gouvernements », tout en admettant que le privé ne pourra rien faire sans les États.

En avril 2020, Le Vif/L’express s’associait à l’UCLouvain pour nous informer. Le premier, propriété du groupe Roularta, avec Xavier Bouckaert à sa tête, licencié en droit notarial de… l’UCL, membre du Cercle de Lorraine, se liait donc avec l’université bénéficiaire habituée des dons de l’OMS et de la Fondation Bill et Mélinda Gates, cette dernière ayant versé 713.372$ à l’UCL en mars 2020, lui ayant par ailleurs commandé une grande étude sur le Coronavirus.[note] Alors que « la Fondation du milliardaire philanthrope entend accélérer la mise sur le marché massive de vaccins contre le coronavirus »[note], nous nous demandons quelles seront les choix éditoriaux de ceux qui se lient avec les financiers pour nous informer…

Ne plus espérer. Agir

Les politiques, ceux-là mêmes qui créèrent en Belgique un « comité stratégique » composé du seul milieu patronal, censé « préparer notre pays à la prochaine décennie », en réalisant « une série d’investissements urgents au cours des prochaines années » lors d’un Pacte national pour les investissements stratégiques, vont-ils répondre aux défis qui se posent devant nous, demandant justice sociale et une indispensable sortie d’un système productiviste mortifère, dont dépend l’avenir de l’humanité ? Les médias mainstream, ceux que le porte-parole de la ministre appelle « les grands acteurs médiatiques du paysage belge », propriétés des plus grosses fortunes, auront-ils intérêt à informer les gens dans le sens du bien commun ou dans celui des actionnaires ? Au vu des éléments qui précèdent, nous pouvons répondre avec certitude que non. Les instances politiques éviteront à tout prix que la vérité soit révélée et masqueront leurs censures sous les oripeaux de spécieuses « règles démocratiques », comme celle des pools[note]. Il est dès lors nécessaire de traiter de complotistes ceux qui dénoncent les collusions politiques avec le privé, plutôt que de donner les informations qui nous permettraient  d’agir et de reprendre en main la maîtrise collective de notre destin.[note]

Patrons et politiciens, préparant notre avenir…

Cela ne semble donc jamais pouvoir s’arrêter. À moins que nous en décidions autrement…

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Kairos 45

La question était simple, consistant à savoir « quelle légitimité démocratique il y a à prendre certaines décisions quand la plupart des membres qui décident et réfléchissent font partie des multinationales et du monde de la finance ». Nous étions le 15 avril, lors de la conférence de presse suivant le Conseil National de Sécurité, en pleine crise du Coronavirus. Si cette question ne nécessitait pas un talent particulier pour qu’on puisse la comprendre, nous n’attendions toutefois pas véritablement de réponse, sachant que celle-ci était pour eux impossible : on ne peut assurer conjointement le bien commun et les retours sur investissement, dans le domaine de la santé peut-être encore davantage. Il s’agissait donc de donner la preuve, à un moment où l’audience était à son comble – ce qui ne nous est jamais donné en tant que média libre –, que leur discours n’est que gesticulation spectaculaire, sorte de plan de com pour occulter ce qu’ils sont et qui ils servent réellement. 

Quand on demande à une ministre diplômée de communication à l’IHECS, option pub, porteuse d’une licence spéciale en gestion financière, ministre du Budget dans le gouvernement Michel, ancienne conseillère d’un bureau d’avocats d’affaires, issue d’une famille proche du monde politico-financier[note], dont le père fut membre fondateur du Cercle de Lorraine[note], au cœur du pouvoir donc[note], quand on lui demande donc ce qu’elle pense de cet incestueux mélange entre mondes public et privé, on n’escompte évidemment pas qu’elle fasse pénitence et congédie sur-le-champ ses collègues pour conflit d’intérêts. Il ne peut y avoir de réponse, de motivation acceptable et de justifications, et cela explique que notre présence n’est plus désirée à une conférence de presse du gouvernement. Notre question du 15 avril a suffisamment bouleversé les lignes. La réaction aussi parle d’elle-même, alors que la ministre est surprise et décontenancée, un peu comme si on lui avait servi le dessert avant l’entrée. Vous conclurez vous-mêmes, après lecture de cet article, si ceux qui nous dirigent sont au service du bien commun ou ne représentent plus qu’eux-mêmes et leurs amis patrons et banquiers. 

« Conflit d’intérêts » ? Ce concept est inexistant pour quelqu’un qui considère que la politique sert les intérêts du capital. Elle l’exprimera clairement, lorsqu’au cours de mon interpellation du 15 avril, Sophie Wilmès m’interrompra : « Monsieur, je n’ai pas l’intention de vous interrompre (sic), mais si vous avez l’intention de donner les CV de l’entièreté des gens qui travaillent et qui ont droit à un peu de privacy, je vous encourage à terminer votre question et j’y répondrai ». Un peu de privacy donc, entendez qu’elle considère que le fait de savoir quelles peuvent être les éventuelles motivations personnelles de ceux qui nous dirigent à prendre des décisions politiques, fait partie du domaine de la vie privée : fantastique retournement du concept d’intérêt général. 

1. MÉDIAS ET POLITIQUE 

Dans cette théâtralisation de la réalité, « les grands acteurs médiatiques du paysage belge[note] » sont les garde-fous qui protègent les politiques de toutes questions qui pourraient briser leur jeu de représentation. Il n’y eut donc qu’une tentative de notre part le 15 avril, et la recherche fébrile de Sophie Wilmès pour m’empêcher de tenter un deuxième coup, soit de poser une deuxième question[note], tendant le cou et tournant la tête pour trouver le « bon » journaliste et la question conforme, illustre parfaitement le processus d’adéquation entre la pensée politique et médiatique, qui s’inscrivent dans un cadre bien défini où l’on veut s’assurer que celui qui écoute et voit, le spectateur, ne bougera surtout pas – il ne faudrait pas qu’il sente ses chaînes. Évoqueront tout autant ces ententes tacites médias-politique : le refus du ministre-président Jeholet de répondre à ma question le soir du 24 avril[note], le silence du service de presse de la ministre Wilmès face à nos multiples mails et appels téléphoniques, le mutisme encore de celle-ci face aux courriers envoyés par des citoyens l’invitant à s’expliquer sur le refus de notre présence en conférence de presse. Pourtant, comme le dira une de nos lectrices : « Elle annonce sur son site “être à l’écoute”… ». Effets d’annonce justement… procédés de com, où l’on constate que plus on se dit à l’écoute, moins on entend. 

(…)

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Special 5 — 5G

5G : un condensé de l’impérialisme technologique

La technocratie entend prendre la direction absolue des affaires du monde. Sa volonté de tout contrôler, de tout rentabiliser en étendant le marché aux moindres recoins des activités humaines, atteint des sommets de démesure. Cette soif de conquête de tous les territoires où tente encore de se réfugier un peu d’humanité se traduit de mille façons, mais il est une technologie qui matérialise de manière exemplaire cette volonté de domination totale : la cinquième génération des standards pour les télécommunications par voie hertzienne (sans fil), l’omniprésente 5G, dont on pourrait voir les antennes émettrices s’installer partout.

On vous le dit, on vous le répète, on vous l’assène sans relâche : vous êtes morts d’impatience de voir arriver cette 5G, car avec elle vous pourrez, en une ou deux secondes, télécharger un film sur votre smartphone (que vous mettrez une heure et demie à visionner). Non ? Cela voudrait-il dire que vous n’êtes pas encore un esclave de l’addiction aux technologies de l’hyperconnexion ? Soyez sans crainte, on va tout faire pour que vous succombiez à cette autre épidémie…

L’ennui avec ces gens qui veulent rester sourds au chant des sirènes du progrès techno-scientiste sans limites, c’est qu’ils organisent des résistances qui freinent l’expansion du modèle néolibéral. Ainsi, il y a ces électro-hypersensibles qui développent des symptômes plus ou moins lourds et qui sont toujours plus nombreux suite à l’intensification de l’omniprésent bain d’ondes électromagnétiques. L’OMS qualifie ces gens qui souffrent de victimes d’« intolérance environnementale idiopathique attribuée aux champs électromagnétiques » (IEI-CEM). L’important est le mot idiopathique qui signifie « maladie ou symptôme dont on n’a pu attribuer la cause ». Même s’ils ont des symptômes bien réels, on dira que cela ne vient probablement pas de la 5G ou autres ondes électromagnétiques, que c’est « dans leur tête »… Des hypocondriaques à confier aux psys donc. Notre système immunitaire, particulièrement précieux en ces temps pandémiques, sera lui aussi dans la tourmente des ondes. Et encore toutes les autres oppositions à la 5G pour des raisons de santé seront écartées, avec la même bonne vieille technique des semeurs de doute : les promoteurs de l’hyperconnexion généralisée ont assez de moyens pour trouver les scientifiques mercenaires qui décrédibiliseront les études montrant les graves dangers sanitaires d’un excès d’ondes électromagnétiques. Même si des centaines de scientifiques signent des pétitions adjurant d’appliquer le principe de précaution, rien n’y change : la mégamachine a lancé son offensive 5G et, comme pour le tabac ou l’amiante, fera tout pour cacher le plus longtemps possible les dégâts sanitaires que ce « progrès » causera.

Mais il y a aussi celles et ceux qui ne veulent pas d’un modèle de société où l’humain ne sera plus autonome mais dirigé, materné, infantilisé par des algorithmes et des machines qui feront tout à sa place. Ceux-là ont compris que la 5G est un outil indispensable à l’extension de la société de contrôle total et de domination technocratique au service des puissants. Les promoteurs de la 5G feront donc tout pour décrédibiliser ces gens un peu trop lucides à leur goût et ils ne lésineront pas sur les moyens. On va traiter ces résistants de passéistes, d’obscurantistes, de bio-conservateurs. Mais comme leurs arguments sont rationnels et bien argumentés, ils convainquent de plus en plus de personnes qui apprécient d’autres valeurs que le toujours plus de la confortable dépendance aux technologies. Nos apprentis-sorciers électro-magnétiseurs imaginent donc une habile manipulation : on fera dire aux opposants ce qu’ils ne disent pas. Ainsi, s’ils s’interrogent sur l’utilisation de la 5G pour tracer tout un chacun et, notamment ces temps-ci, les potentiels porteurs de virus du Covid-19, on insinuera qu’ils disent que la 5G est la cause de l’épidémie. Comme ils ont le contrôle des médias dominants, ce mensonge sera diffusé largement et le bon peuple croira que ces opposants sont décidément des farfelus qu’il ne faut pas écouter…

Malgré cette stratégie bien orchestrée par les multinationales qui sont derrière cette adoration pour la 5G, le consensus souhaité n’a toujours pas lieu. On use donc aussi de l’argument utilisé par les transhumanistes : « D’accord, ce que nous vous proposons n’est pas très bien, mais si nous ne le faisons pas, les Chinois perfides ou les milliardaires étatsuniens de la Silicon Valley vont nous devancer dans la course à la domination mondiale et nous serons largués et deviendrons des “colonies numériques” ». Cet argument est rabâché par le docteur Folamour Laurent Alexandre et par le « sociologue des réseaux » Manuel Castells qui, l’an dernier déjà, se réjouissait de l’arrivée de la 5G, et proposait une idée géniale pour faire front à la « Chimerica » : « Et pourtant, les possibilités sont immenses. Pourquoi ne pourrait-on pas profiter de la 5G pour développer en Europe ce qu’on appelle l’État-providence ? » (Le Soir, 19 juin 2019). Sans paraître s’en inquiéter, il avouait plus loin que le cocktail d’ondes ira « jusqu’à la saturation maximale » ! Comme pas mal de nos concitoyens n’ont guère envie d’adopter les modes de vie autoritaires de l’Empire du Milieu ou du chacun pour soi de chez l’Oncle Sam, cet argument ne convainc guère, lui non plus. Quant à retourner hypothétiquement à l’État-providence, voilà bien un argument de vente aussi démagogique que peu souhaitable, tant cette forme politique historique a aussi joué son rôle dans l’avènement de la civilisation industrielle et bureaucratique que nous connaissons et subissons.

Reste donc la ruse et la force. Face à une opinion publique de plus en plus rétive au discours mensonger des prophètes du bonheur par la soumission aux techniques imposées sans qu’on demande l’avis aux citoyens, il faut avancer vite. On crée donc des comités d’avis qui conseilleront les politiques. Ceux-ci seront composés d’experts scientifiques qui, tiens quel hasard, viennent en majorité des multinationales qui promeuvent la 5G. Et comme les politiques sont rarement des scientifiques, ils seront facilement bernés et accepteront de laisser libre cours à ceux qui promettent beaucoup d’emplois via la croissance de nouveaux objets : voitures électriques autonomes, milliards d’objets connectés qui, grâce à l’« indispensable » 5G, délivreront les stupides humains de toutes les tâches un peu concrètes qu’ils doivent encore effectuer. Tous seront des rois… fainéants.

Réalisant que plus les citoyens seront informés, et plus ils refuseront la 5G et son monde, ces promoteurs essaient d’appliquer en urgence la technique de La stratégie du choc décrite par Naomi Klein : profiter du désarroi des populations lors d’une crise (ici la pandémie à Covid-19) pour avancer subrepticement leurs pions. Ainsi, l’IBPT (Institut belge des services postaux et des télécommunications) essaie de faire adopter des normes « provisoires » permettant la 5G, alors que seul un gouvernement de plein exercice peut le faire. De même, Proximus voulait lancer dans 30 communes des « expérimentations » de quasi-5G en modifiant quelque peu la 4G. Heureusement, Louvain-la-Neuve, suivie par d’autres, a interdit cette manœuvre frauduleuse, faisant reculer l’indélicat opérateur téléphonique… dont l’État belge est l’actionnaire majoritaire. Les sociétés sans scrupules, ça ose tout, c’est à ça qu’on les reconnaît.

Face à la capacité d’amplification des contre-vérités que sont la publicité et les médias intégrés dans le système technicien, les opposants à cette pointe émergée de l’iceberg de l’impérialisme technologique qu’est la 5G ont une voix bien peu entendue. Ils n’ont que des faits et des arguments (scientifiques, politiques, éthiques) étayés à opposer au rouleau-compresseur des promesses fallacieuses des marchands d’illusions connectées qui ne sont que des sbires au service du productivisme le plus débridé. Ce sont ces faits que vous trouverez détaillés dans les pages qui suivent.

Alain Adriaens et Bernard Legros

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Articles

Serions-nous des fachos ?

La plupart des médias ouvrent leurs pages à des chroniqueur∙se∙s, des personnes issues de « la société civile », disposant d’une certaine notoriété, et apportant des points de vues originaux, parfois un peu dérangeants, mais pas trop, par rapport à la ligne éditoriale du journal. Chez Kairos, la rédaction peut compter, d’une manière un peu semblable, sur des alliés qui nous apportent depuis longtemps des articles dans chaque numéro, par exemple nos doyens Paul Lannoye et Jean-Pierre L. Collignon. Leurs analyses, souvent décapantes, apportent des éléments de réflexion qui enrichissent indéniablement nos propres perceptions sur ce qui est bon pour l’évolution positive de la société que nous espérons.

La duplicité d’un chroniqueur du Soir

Notre honoré confrère Le Soir, dispose aussi d’une série de chroniqueurs dont un des plus présents est le journaliste et essayiste Jean-François Kahn. Celui-ci a commis ce lundi 12 mai un texte intitulé « En mai 40, ils écrivaient déjà ça… ». Avouons-le franchement, ce texte nous a stupéfiés par une rhétorique perverse qui, habilement, sans avoir l’air d’y toucher, entendait démontrer que tous les écologistes, tous les partisans d’une démondialisation, tous les partisans d’une relocalisation de beaucoup d’activités, notamment agricoles… étaient… fascisants.

Comment arriver à un tel contresens ? Et bien allant extraire dans les années 1940 des bouts de phrases d’intellectuels ou de politiques proches de la collaboration ou de l’extrême droite, pas trop opposés aux nazis qui envahissaient la France en ce temps-là. En rapprochant ces paroles de celles que l’on entend aujourd’hui dans un tout autre contexte (bien que se traduisant aussi par un ralentissement brutal de l’économie), notre vaillant octogénaire s’insurge. Il découvre, horrifié, « des débauches de tribunes renouant, dans la presse de gauche, avec toutes les radicalités (…) et rêveries utopistes, y compris les plus sympathiquement délirantes, des après-catastrophes et, dans la presse de droite, avec toutes les pulsions déclinistes qui poussent à la haine de soi (de sa propre patrie) jusqu’à ressembler aux virgules près aux innombrables pensums d’intellectuels qui, après mai 40, appelèrent au largage de la République et à l’instauration du régime de Vichy. Comme s’il s’agissait d’une chance à saisir ».

Kahn aurait dû réaliser que « comparaison n’est pas raison ». Si l’écrivain collabo, Paul Morand dit dans le Paris sous couvre-feu « Ah, retrouver les soirées studieuses, le lit à 9 heures, la mort du bruit, l’air de la campagne à Paris, la réapparition de la lune, la réhabilitation des étoiles, la disparition de la publicité », cela implique-t-il que celles et ceux qui se réjouissent aujourd’hui d’un semblable effet positif du confinement (à côté de ses côtés désastreux) défendent les mêmes valeurs que le pétainiste ? La réponse est évidemment négative, mais le but de Kahn est seulement d’instiller le soupçon : « Il n’y a pas de fumée sans feu, n’est-ce pas ? ».

Jacques Chardonne, collaborationniste pendant la guerre et considéré comme un auteur d’extrême droite a dit : « Nous sommes enfin déconnectés de l’univers anglo-saxon et de l’ancienne forme de négoce. Je m’étais construit un monde, une société bourgeoise, libérale, artistique. J’ai pris conscience de mon erreur. ». Tous ceux qui considèrent que le modèle néo-capitaliste anglo-saxon est créateur de toujours plus d’inégalités et de destructions écologiques seraient donc du même bord ?

En même temps

Après avoir répandu son venin, Kahn termine sur une volte-face étonnante : « On le disait en 1940, on le redit : il faut changer radicalement de modèle. À bas l’ancien système. Non au libéralisme. Non au mondialisme. Changer de modèle ? On a raison. À froid. Mais l’expérience nous indique que ce n’est pas nécessairement au creux d’une catastrophe qu’il faut, en boucle, le répéter. ». On croirait entendre certaines critiques adressées à celui qui a posé une question « dérangeante » à la Première ministre : peut-être est-ce une bonne question, mais pas là, pas maintenant.

On se doit d’apprécier l’habileté du personnage : jouer sur tous les tableaux, se faire passer pour un sage ni de gauche, ni de droite… mais décocher ses flèches acérées toujours dans la même direction : il a écrit en 2008, un court livre titré Faut-il dissoudre le PS ? Sa réponse était : oui !

Kahn emploie adroitement la stratégie formulée dans la phrase apparemment énigmatique de Giuseppe di Lampedusa dans son roman Il Gattopardo (Le Léopard) : « Il faut que tout change pour que rien ne change ». Ce que montre ce roman et le film de Visconti qui en fut tiré est que, pour garder leur pouvoir et leurs profits, les élites doivent consentir des changements superficiels ou en paroles quand les révolutions menacent, pour mieux affermir ce pouvoir par la suite.

Kahn a cette capacité de rebondir malgré ses fautes. Ainsi, lors de l’affaire Strauss-Kahn (qui n’est pas de sa famille), il affirma « il est pratiquement certain qu’il n’y a pas eu tentative violente de viol » et estima qu’il ne s’agissait que d’un « troussage de domestique ». Cette preuve d’une « solidarité de caste » plus que machiste ayant été largement condamnée, il présenta des excuses publiques et affirma se retirer du journalisme. Ce grand bourgeois qui fut successivement membre du parti communiste, centriste de gauche, élu député européen sur la liste du Modem de Bayrou (mais ne siégea jamais)… défend aujourd’hui des positions très conservatrices bien travesties dans le « en même temps » macronien. Comme dit Jacques Dutronc, « Je suis pour le communisme, je suis pour le socialisme, et pour le capitalisme parce que je suis opportuniste. Il y en a qui contestent, qui revendiquent et qui protestent, moi je ne fais qu’un seul geste, je retourne ma veste, je retourne ma veste… toujours du bon côté. À la prochaine révolution, je retourne mon pantalon ». C’est donc à ce Jean-François Kahn, qui a publiquement renoncé au journalisme, que Le Soir offre régulièrement une pleine page… Chacun est libre de ses choix…

L’amalgame

Le procédé qu’a employé Kahn, dans « En mai 40, ils écrivaient déjà ça… », est celui de l’amalgame. Quand on ne peut argumenter contre les idées défendues par un adversaire, on tente de trouver quelqu’un de douteux qui a dit à peu près la même chose, dans un tout autre contexte, ou avec des motivations totalement différentes, afin de discréditer le propos. 

À Kairos, nous développons une analyse radicale des dangers des partisans du transhumanisme et des illusions que tentent de vendre ces promoteurs de technologies « disruptives ». En particulier, nous avons publié des articles qui s’inquiétaient des excès et des dérives rendues possibles par l’utilisation de technologies dans le secteur médical, notamment en ce qui concerne leurs utilisations, peu réfléchies collectivement et peu contrôlées, dans des domaines tels que la procréatique ou les manipulations chirurgicales et hormonales permettant de changer de sexe. Nos réserves s’appuient sur des réflexions sur l’accroissement du « biopouvoir », qui est la volonté des puissants, aidés par les technosciences, d’agir directement sur le vivant (Foucault, 1976)[note]. Nous constatons en effet, une capacité croissante des pouvoirs en place de « gérer et de contrôler les populations en fonction des impératifs prescrits par les lois du marché » [note].

Or, il se fait que des mouvements d’inspiration chrétienne plutôt fondamentaliste rejettent, tout comme nous, cette instrumentalisation des corps. Oserait-on supposer que c’est, au moins en partie, parce que, durant deux millénaires, ce contrôle sur ce qui se passait ou ne se passait pas dans les lits était l’apanage des religions d’État. N’empêche que les critiques nées d’une tout autre conception de la vie bonne sont, quant aux faits observés, très semblables aux nôtres. Et donc, les partisans d’une soumission aux impératifs technocratiques ont sauté sur l’occasion pour pratiquer l’amalgame et nous assimiler à ces conservateurs, voire réactionnaires. À en croire certains, nous serions suspects de participer, masqués (c’est de saison), aux actions de La Marche pour tous initiée par les milieux catholiques conservateurs.

Il faudra donc réaffirmer,
encore et encore, que si nous ne hurlons pas avec les loups qui veulent porter
l’illimitation des désirs jusqu’à modifier la nature humaine, c’est parce que
nous sommes persuadés que l’« amélioration » technicienne de l’humain
est voulue par les dominants parce qu’elle est source de profits exploitables
sur les marchés et qu’en parallèle, elle détruit les conditions matérielles et
spirituelles qui permettent aux hommes et aux femmes d’habiter dignement le
monde.

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Articles

Les chiens mordent. Épisode 2: Vif à l’attaque

Il ne faut pas s’attaquer directement au travail des journalistes aux ordres pour qu’ils se sentent menacés. Il suffit de faire un travail d’information qui n’a rien d’extraordinaire, révélant ainsi l’implacable réalité de la désinformation et de la censure quotidienne dans laquelle nous sommes baignés. Ainsi, ils reçoivent en retour et indirectement la preuve de ce qu’ils taisent et ne font pas, résultat d’un fonctionnement structurel qu’ils cherchent systématiquement à occulter. Ce qui est extraordinaire, c’est donc que la question du 15 avril lors de la conférence de presse, n’avait rien d’extraordinaire. Analyse d’un cas d’école : un article du Vif/L’Express[note].

Le départ est ardu, la côte en vue, car l’article, catégorisé « Opinion » sur le site du Vif, « Commentaire » dans l’hebdomadaire papier, nous plonge d’emblée par son titre dans la confusion : «Les journalistes qui posent de vraies questions les posent ailleurs, là où ils peuvent obtenir de vraies réponses… ». Arrêtons-nous d’emblée sur ce raisonnement alambiqué avant d’entamer le cœur de ce qui pouvait se lire dans Le Vif papier de la semaine du 23 avril. Il y aurait donc des lieux pour poser de « vraies questions » et des lieux pour obtenir de vraies réponses ? Donc des lieux qui permettraient que les caractères véritables de la question et de la réponse se rencontrent, indiquant a contrario que dans d’autres lieux on jouerait une forme de spectacle, posant de « fausses » questions pour obtenir de « fausses » réponses, et puis des lieux où on poserait de vraies questions et où l’on obtiendrait de fausses réponses ? C’est ce dernier cas qui constitue ma faute.

Mais c’est bien là justement que le mal se situe, et le titre en lui-même du Vif, d’un certain Nicolas De Decker, pourrait à lui seul faire l’objet d’une analyse détaillée[note]. Car ce dont le citoyen n’en peut plus, c’est de devoir assister à ces pantomimes de démocratie que sont les conférences de presse et autres débats politiques, relayés sans fin par des médias qui jouent le jeu et font le spectacle, de politiques qui nous disent en filigrane qu’ils font maintenant ce qu’ils veulent parce qu’on a voté pour eux[note], alors que dans ces lieux toute réponse véritable est interdite. À ce niveau, l’analyse est déjà formidablement vertigineuse, révélant la pensée profonde et contradictoire de celui qui l’écrit : les lieux dits démocratiques ne sont pas des lieux démocratiques. On pourrait en dire de même du Vif si on analyse qui sont ses patrons, et c’est sans doute par un jeu inconscient que le journaliste admet ce qu’il peut faire et ne pas faire en établissant la carte géographique des lieux qui tolèrent les « vraies questions » des autres qui les refusent. Bientôt une « app sur GPS » ? Ici « oui », là « non »…

Le chapeau[note] qui suit le titre entretient le trouble, écrits d’un journaliste qui cherche, encore et toujours, à noyer la question de fond dans des élucubrations intellectuelles sans formes qui ressemblent surtout, si l’on s’y arrête, à des justifications : « Il n’y a pas de diplôme plus fiable que celui que l’on s’attribue, il s’est présenté comme « un journaliste qui pose de vraies questions », et c’est vrai que ses questions avaient leurs raisons, au confrère de Kairos Presse qui a égayé la conférence de presse de Sophie Wilmès, mercredi 15 avril ». Whaw ! Elles « avaient leurs raisons », donc, mais devant un public de millions de personnes confinées qui attendent des informations devant leur télévision et radio, ce n’était pas le lieu : l’information juste a ses raisons (et ses lieux convenus) que la raison ignore. Mais cette conférence est l’endroit pour quoi alors ? Mépris journalistique s’il en est, notez que cette remarque indique que ma question permettra juste « d’égayer » la conférence de presse, entendez que sans cela l’atmosphère serait demeurée triste et solennelle. Pour ce journaliste, on égaye, pour d’autres on « crée un malaise »[note], on pose une « question déplacée » ou on est dans « la théorie du complot »[note]. En tous les cas, on ne sert à rien.

La suite de l’article est une litanie reprenant ce qui a été dit dans la question du 15 avril et auquel le journaliste du Vif répond invariablement par ce sophisme consistant à dire que ce que j’ai énoncé est tellement vrai que c’est là la preuve que cela avait déjà été dit, et donc que je ne fais que parler de quelque chose dont tout le monde parle. On tourne en rond. Extraits : « Sur la légitimité démocratique d’un gouvernement composé dans des circonstances exceptionnelles, c’est une vraie question[note]. Tellement vraie et si taboue que si le journaliste qui pose de vraies questions et qui auto-évalue (sic) ses compétences a pu s’en apercevoir, c’est que les journaux, les politiques, les parlements, les juristes et les politologues ne parlent que de ça depuis un mois et demi. (…) Sur Marc Van Ranst, qui aurait été payé par la multinationale GSK en 2009, c’est une vraie question. Tellement vraie (…) que Le Soir l’a révélé il y a dix ans, lorsque Marc Van Ranst aidait déjà à parer une pandémie mondiale ; sur Philippe De Backer, qui a travaillé de 2009 à 2011 chez Vesalius Biocapital, c’est une vraie question. (…) Tellement vraie que Philippe De Backer le dit lui-même sur son profil LinkedIn public ».

Gloire
et buzz : la camelote
du journaliste mainstream

Tellement habitué à l’individualisme rédactionnel où l’on recherche pour soi-même la gloire et le buzz, le journaliste qui signe l’article ne comprend pas que la question que l’on pose avait un tout autre objectif que celui d’obtenir une réponse franche et sensible de la Première Ministre : 

« « Quelle légitimité politique y a‑t-il à prendre ce genre de décisions quand la plupart des membres qui décident et réfléchissent font partie des multinationales et de la finance ?« a‑t-il demandé et, bien sûr, il se disait que Sophie Wilmès allait lui répondre « aucune, vous avez raison, je suis un rouage inconscient du capitalisme financiarisé, vous m’avez convaincue et voici ma démission », se mettre à pleurer, et forcer Elio Di Rupo, Rudi Vervoort, Jan Jambon, Pierre-Yves Jeholet et Oliver Paasch, qui étaient à côté d’elle, à démissionner et à se mettre à pleurer aussi, car il est un journaliste qui pose de vraies questions et qui sait de quoi il parle, le confrère de Kairos Presse ».

Chercher le risible… Mais non mon cher, ce que j’espérais en posant cette question, c’était informer les citoyens, qui écoutaient en nombre, de ce qui se tramait dans les arcanes du pouvoir et qui, même s’ils le savaient au fond d’eux (comme vous sûrement), attendaient que l’on pose cette question (au contraire de vous). Ce que je voulais, c’était dégonfler la baudruche, briser le spectacle et cette illusion que ceux qui nous gouvernent nous représentent et sont à notre service. Je n’espérais évidemment pas que Sophie Wilmès admette qu’elle est « un rouage inconscient du capitalisme financiarisé », comme je ne m’attends pas que vous admettiez en public que les propriétaires du journal pour lequel vous travaillez, Le Vif, sont un « rouage conscient du capitalisme financiarisé », cela n’empêche pas que je vous poserais la question en public, même si je sais que vous ne répondrez pas, ou tenterez en vain de vous justifier. C’est là sans doute un fantasme d’étudiant sorti de journalisme, qui vous poursuit : faire dire à quelqu’un ce qu’il n’a pas envie de dire… suffirait de choisir le bon endroit.

La non-réponse de Wilmès, l’indigence de ses propos, ont suffi à révéler qui elle était, ce qu’elle faisait, qui elle servait. Et c’est cela qui constitue « le moment » et marque extraordinairement ce qui ne devrait relever que de la normalité : poser une question sur les intérêts privés de ceux qui sont censés prendre des décisions pour des millions de personnes. Mais quand l’anormal domine, le normal paraît fantastique et héroïque.

Vous en oubliez donc qu’une des fonctions principales de mon intervention était de dire tout haut ce que tout le monde voit, et d’annoncer : « Le roi est nu »:

« Tandis que le roi cheminait fièrement à la procession sous son dais magnifique, tous les hommes, dans la rue et aux fenêtres, s’écriaient : « Quel superbe costume ! Quelle traîne ! Quelle coupe ! Nul ne voulait laisser deviner qu’il ne voyait rien sous peine de passer pour un niais ou un incapable. Jamais les habits du roi n’avaient excité une telle admiration. « Mais il me semble qu’il n’a pas du tout d’habits », observa un petit enfant. « Seigneur Dieu ! Écoutez la voix de l’innocence ! » dit le père. Et bientôt on chuchota dans la foule en répétant les paroles de l’enfant. « Il y a un petit enfant qui dit que le roi est nu ! » « Il n’a pas du tout d’habits! » s’écria enfin tout le peuple. Le roi en fut extrêmement honteux, car il comprit que c’était vrai. Cependant il se raisonna et prit sa résolution : « Quoi qu’il en soit, il faut que je reste jusqu’à la fin ! ». Puis, il se redressa plus fièrement encore, et les chambellans continuèrent à porter avec respect la traîne qui n’existait pas »[note].

La non-réponse de Wilmès, l’indigence de ses propos, ont suffi à révéler qui elle était, ce qu’elle faisait, qui elle servait

En m’attribuant ce genre d’attentes ingénues, comme si j’escomptais des « aveux », de « vraies réponses », vous mettez à distance votre propre fonctionnement : celui d’un journaliste qui fait de son métier un rapport individuel à l’information, qui recherche les « félicitations » des autres, qui se fond dans la masse et accepte d’adapter ses « vraies questions » aux « bons endroits », et ses « fausses questions » aux autres lieux ad hoc comme les conférences de presse. Tout cela en « sachant » subconsciemment que si vous vous étiez permis de poser en pleine conférence de presse la question que j’ai posée le 15 avril, un C4 vous attendait à votre retour au bureau.

Vous avez donc fait de votre adaptation au principe de réalité la résultante d’un choix individuel, alors qu’elle n’est que la preuve d’une soumission et d’une censure. Aldous Huxley l’a parfaitement saisi : « Et c’est là, dit sentencieusement le Directeur, en guise de contribution à cet exposé, qu’est le secret du bonheur et de la vertu, aimer ce qu’on est obligé de faire. Tel est le but de tout conditionnement : faire aimer aux gens la destination sociale à laquelle ils ne peuvent échapper »[note]. Le meilleur des mondes…

Vous en oubliez donc qu’une des fonctions principales de mon intervention était de dire tout haut ce que tout le monde voit, et d’annoncer : « Le roi est nu »

Vous faites donc le journalisme que vous êtes obligé de faire, mais pour oublier cette soumission[note], vous en faites un principe, substituant votre soumission en liberté. Ce conditionnement est si efficace qu’il vous permet d’édicter péremptoirement les « zones de libre expression », où l’on pourrait débattre ouvertement et où la censure serait inexistante : « Sans doute est-ce pour cela que les journalistes qui posent de vraies questions les posent ailleurs, là où ils peuvent obtenir de vraies réponses, là où ils peuvent contredire les répondants, là où ils peuvent recevoir des précisions des puissants ». En un lieu le silence, la langue de bois, le spectacle, en un autre, l’esprit critique, l’ouverture, la franchise. On reconnaît bien la profonde dissonance de journalistes qui œuvrent pour des journaux dont les patrons attendent de leurs employés qu’ils s’autolimitent[note]. Mais nous sortons du journalisme ici, pour entrer dans le domaine de la psychologie clinique et sociale…

Un
petit entre-soi bien nuisible au
bien commun

Vous auto-entretenez vos certitudes : pour que la réalité soit, il suffit de prononcer des énoncés performatifs qui se contentent d’eux-mêmes. Ce que vous ne dites pas et qui contredit vos sophismes, c’est notamment que les médias de masse ne parlent de ce qui dérange que quand ils sont « obligés » de le faire, quand la médiatisation hors de leur sphère atteint des proportions trop importantes pour qu’ils continuent à se taire. C’est le cas depuis le 15 avril et ma « question déplacée ». Ce n’est pas encore le cas par contre, et ce ne le sera sans doute pas, pour la censure dont a été l’objet Financité[note], qui n’a été relayée par aucun média, seule la RTBF se contentant d’en faire une brève sur le net.

Toute
la morgue et l’arrogance d’une profession qui considère qu’elle
est la seule à pouvoir représenter pour nous le réel, se ressent
dans la
conclusion de l’article : « Sans
doute est-ce aussi pour cela que quand ils ne peuvent pas en avoir,
de réponse des puissants, il faut aux journalistes qui posent de
vraies questions opposer des preuves matérielles au silence ou à la
langue de bois. C’est plus difficile que de se laisser filmer après
être allé faire un tour sur LinkedIn, mais pas moins gratifiant
qu’une décoration que l’on épinglerait sur sa propre poitrine ».

Cela fait donc plus de 8 ans que notre journalisme consiste à « faire des tours sur Linkedln », évoquant le scandale du nucléaire, les ondes électromagnétiques, la misère structurelle, les pesticides, l’inégalité dans l’enseignement et partout ailleurs, les gilets jaunes, les grands projets nuisibles et imposés, les collusions du politique et du privé, le Kazakhgate, les fonds libyens, etc., dont vous n’avez jamais parlé (ce que l’on n’attendait pas d’ailleurs).

On le sait maintenant, Linkedln est une mine d’infos, plus besoin de faire du journalisme. Tout a été dit, tout sera dit.

N’y a‑t-il pourtant pas un profond mépris pour les gens quand on voit les milliers de réactions positives après ma question du 15 avril, de venir leur dire tacitement que tout cela existait avant et qu’ils n’ont aucune raison de se réjouir qu’on pose enfin les questions qui, peut-être dérangent, mais surtout les intéressent ?

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Quand l’idéologie pousse à la faute

Le 15 avril, lors de la conférence de presse télévisée sur la crise sanitaire, un journaliste quelque peu atypique, que certains de ses « confrères » ont considéré comme un « élément perturbateur », posait à la Première ministre une question sur les profils très semblables de ceux qui étaient chargés de trouver les meilleures solutions face à la pandémie. Il signalait ainsi que le secrétaire d’État chargé de la politique de testing et d’approvisionnement en masques, l’Open-VLD Philippe De Backer, avait été actif dans des sociétés privées du secteur bio-médical, notamment la luxembourgeoise Vesalius Biocapital. L’interpellant laissait entendre que ce passé pourrait orienter les choix politiques d’un responsable central de la lutte contre le Covid-19. Mme Sophie Wilmès balayait la remarque d’un revers de main : « …les gens sont libres de changer de carrière, les gens sont libres de s’engager pour le bien commun, peu importe ce qu’ils ont fait avant et je peux vous garantir que ce n’est pas la société pour laquelle vous travaillez qui définit l’homme ou la femme que vous êtes… » Et pourtant…

Étrange
mise à l’écart

Et
pourtant, ce 27 avril, Le
Soir
publiait une carte blanche cosignée par un collectif de médecins
des laboratoires publics des
hôpitaux bruxellois « consterné
par la gestion gouvernementale des tests car
ils n’ont pas compris pourquoi
les laboratoires universitaires ont été exclus de la chaîne de
tests, au profit des grandes firmes pharmaceutiques ». 

De fait, si les laboratoires du pays sont consultés sur leur capacité d’analyse, la Task Force Testing a considéré que « les laboratoires de biologie clinique ne peuvent répondre aux besoins et décide de miser sur l’utilisation d’une méthode ancienne remise en lumière par l’UNamur. Libre des contraintes d’approvisionnement en réactifs commerciaux mais peu automatisée, cette technique est déployée – avec difficulté – sur différentes plateformes académiques pleines de bonne volonté mais sans expérience en médecine de laboratoire de masse. Comme on pouvait s’y attendre, ces laboratoires n’atteindront jamais les capacités de test promises dans les communiqués. » Mais les labos universitaires n’étaient pas au bout de leurs surprises : « …début avril, on apprend incidemment mais avec stupeur que les principales industries pharmaceutiques du pays vont être impliquées dans le diagnostic. Des fournisseurs annoncent à leurs clients – des laboratoires médicaux et de recherche – que leurs appareils à PCR[note] vont être réquisitionnés et mis à disposition d’une nouvelle structure de dépistage massif. Vous annoncez alors dans la presse des chiffres impressionnants : 10.000, 20.000, 100.000 tests journaliers qui seront réalisés par ce consortium composé de 2 laboratoires universitaires (UZ Leuven et ULiège) et 4 partenaires industriels (Biogazelle, GSK, J&J et UCB). 

Ainsi
donc, les choix posés par le Secrétaire d’État
et sa Task Force, et regrettés par les médecins des services
publics, ont débouché sur une inefficacité évidente que tous les
observateurs regrettent. Alors que l’on dit partout que les succès
de l’Allemagne sont en grande partie dus au grand nombre de tests
(500.000 par semaine), en Belgique on, plafonne péniblement à 7.000
à 9.000 tests par jour depuis plus de 2 semaines.

Les
médecins du service public mettent clairement en cause les choix
posés : si on avait accepté leur offre de collaboration,
« …la
capacité de dépistage en Belgique dépasserait largement cette
cible des 10.000 par jour depuis longtemps. En effet, selon nos
estimations, leur capacité journalière actuelle est de 14.000
tests. On peut imaginer qu’elle aurait été décuplée si votre
soutien avait été placé à cet endroit plutôt que dans la
construction de
novo
d’une structure parallèle. »

Tout
un état d’esprit

Si
des choix contestables ont été posés par le secrétaire d’État
et ses conseillers, il n’est pas dit que ce serait pour des
raisons de copinage avec ceux qu’ils ont fréquentés
dans leur passé. En fait, ils sont immergés dans des milieux où
circulent des dogmes néolibéraux que le réel dément pourtant
constamment. L’efficacité serait l’apanage du privé et le
public serait coûteux et dépassé. Les solutions seraient
technologiques et jamais portées par des humains. Ainsi, dans le
secteur de la biologie clinique, depuis des années, les
laborantin.e.s sont progressivement remplacé.e.s par d’énormes
machines automatisées qui peuvent réaliser des milliers de tests
en peu de temps, sans guère d’intervention humaine. Là aussi,
beaucoup de capital peut s’investir pour remplacer les hommes
et les femmes par des technologies de pointe. Et c’est justement ce
« grand remplacement » qui est la raison sociale de
Vesalius
Biocapital
qui « offre
du capital-risque aux jeunes entreprises européennes innovantes dans
le domaine des sciences de la vie. »

Quand
on baigne dans ce genre de milieu, on va tout naturellement penser
que la solution à la crise sanitaire se trouve du côté des
industries privées de pointe, start-up
ou big
pharma.
Pas besoin d’accointances intéressées, pas besoin de gains
personnels pour faire des mauvais choix, c’est une idéologie qui
pousse à l’erreur.

Quand
le porte-parole des médecins biologistes du public, Frédéric
Cotton dit « nous
sommes des salariés, on ne va pas gagner plus d’argent parce qu’on
teste plus. C’est même le contraire : réaliser un test PCR
revient au total à 56€ alors que le remboursement est de 48€,
donc on perd de l’argent ! »,
il perd évidement toute crédibilité auprès de ceux qui sont
immergés dans la pensée mercantile des adeptes du venture
capital
de Vesalius Biocapital. Pas étonnant donc que De Backer accuse les
biologistes « frustrés »,
qu’ils « voudraient
leur part du gâteau ».
Cela choque évidemment
des gens des services publics qui ne gagneraient que des heures de
travail en plus et pas un centime en supplément puisque ce sont des
salariés qui ont un idéal : la santé de leurs patients et de
la population en général. Ils sont quand même curieux (et nous
aussi) « de
connaître le budget et le coût des tests du côté des pharmas ».

On
a ici un exemple de plus de cette maladie du management
libéral qui envahit tout et notamment le secteur hospitalier que
certains détruisent peu à peu en privilégiant uniquement la
rentabilité et les économies budgétaires, oubliant que ce sont
des outils au service de la santé publique.

Une
idéologie perverse

Mme
Wilmès se trompe donc lourdement quand elle justifie le pantouflage
ou revolving
doors
(passage en va-et-vient entre le secteur privé orienté
profit
et le secteur public orienté
service
collectif). Nos sociétés se meurent doucement de cette invasion de
tous les secteurs, notamment celui du soin, par les priorités du
capitalisme. Non, en changeant de responsabilité, on n’est pas
soudain couvert par ce « voile
d’ignorance »
que John Rawls rêvait de voir envelopper les décideurs pour qu’ils
oublient d’où ils viennent et agissent au service du bien commun,
sans
être influencés
par leurs
origines sociales ou appartenances
professionnelles.

Philippe
De Backer, et la majorité de ceux qui sont aux commandes pendant
cette crise sanitaire, sont de purs produits de l’idéologie
néolibérale. Même s’ils veulent sincèrement le bien de la
population qu’ils sont censés protéger, ils sont pétris d’une
doctrine
qui est celle de leur classe et de leur milieu professionnel. Cela
influence inévitablement leurs choix, ici en matière de ceux à qui
ils vont confier les tests. 

Mais
la question est bien plus vaste. Ceux qui nous dirigent ne vivent pas
comme le commun des mortels. Déjà, ils ne sont guère confinés,
eux, et quand ils se
réfugient
à la maison, le
soir
ou le
week-end,
ce n’est pas dans les 50m² d’un appartement en ville mais dans
de cossues villas. Même face au virus tueur, nous ne sommes pas tous
dans le même bateau. C’est
vrai depuis toujours, pourtant aujourd’hui, ce n’est pas
uniquement une question d’injustice sociale, c’est aussi une
question de vie ou de mort.

Après
les tests PCR (qui détectent la présence du virus dans vos
naseaux), l’État
devra confier la réalisation de millions de tests
sérologiques (qui vérifient si vous êtes immunisés ou pas contre
ce virus) à certains labos ou à d’autres. Privilégieront-ils
encore certain secteur ou feront-ils appel à tous les savoir-faire,
même ceux du public ? Sur
ce sujet, laissons la conclusion, plutôt peu rassurante, au
porte-parole de médecins fidèles au serment d’Hippocrate,
interviewé par Le
Soir :
« Cela
semble mal parti car les premières sollicitations reçues cette
semaine des autorités (…) ont de nouveau déstabilisé. Les
consignes « peu
claires »
viennent « d’en
haut »,
sans consultation préalable, ni respect des procédures habituelles.
« L’obscurantisme
a l’air de continuer d’une façon dictatoriale ».

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La censure comme système

Alors que les politiques et les médias, qui censurent et ne veulent pas que certaines questions, légitimes, arrivent aux oreilles des citoyens, il est primordial de vous donner à lire des articles qui mettent en évidence la structure et le fonctionnement de ces médias. 

Médias et politiques sont ainsi intimement reliés dans une forme d’organisation où les uns servent les autres, sans qu’il n’y ait aucun complot. Les conférences de presse sont dans ce cadre de grandes répétitions générales, et ne servent qu’une chose: le spectacle. 

Curieux, non, que notre développeuse web se soit fait hacker son site cette nuit? Quel hasard… Ceux qui parlent de liberté et la briment quand elle ne sert pas leurs intérêts…

Nous préparons une vidéo (qui sera publiée aujourd’hui ou demain) qui fera suite à notre interpellation d’hier 15 avril, lors de la conférence de presse de Sophie Wilmès, reprenant notamment la deuxième question, censurée. 

Nous ne pouvons répondre aux milliers de messages, mais déjà MERCI À TOUTES ET TOUS! 

Quatre articles, pour nous apprendre à appréhender ceux qui disent nous protéger contre les Fake News alors qu’ils en sont les principaux artisans. Qui vous feront, notamment, comprendre pourquoi François de Brigode, révérencieux, ne pose aucune question dérangeante à Sophie Wilmès dans le JT du soir du 15 avril, ou encore la formule magique sortie du chapeau par RTL (« complot »).[note]

Prenons le temps de comprendre. Comme disait Thucydide, historien grec: « Il faut choisir, se reposer ou être libre ». 

https://www.kairospresse.be/article/flagrant-delit-de-censure-a-la-libre/https://www.kairospresse.be/article/le-systeme-libre-cadenasse/?fbclid=IwAR3utk9OlA8DG5pag3-Xmsy4idUyLUlxUfvKWA4tqd0McLlAxDWSXEGjZ8Mhttps://www.kairospresse.be/article/seriez-vous-libre-ce-soirr/https://www.kairospresse.be/article/jean-paul-philippot-maillon-fort-dune-chaine-publique-gangrenee/

A.P.

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Articles

« Coronavirus: voici pourquoi il est payant d’acheter en plein krach boursier ! »

Voilà surtout comment notre société fonctionne… C’était le 3 avril, l’article était accompagné d’une vidéo sur le site de Boursorama[note].

Le 1er avril, Le Soir, propriété de la famille Hurbain (133ème fortune belge avec € 169 471 000 de patrimoine[note]), interviewait le Vicomte Étienne Davignon qui nous expliquait ce qu’il fallait faire pour sortir de la crise. Le Soir ne nous révélait pas qui était Étienne Davignon et ne dévoilait pas son pedigree: « Président de la Table Ronde des Industriels européens (ERT), de la Société générale de Belgique, de L’Union Minière, Vice-Président d’Accor, d’Arbed, de Tractebel, de Fortis Belgique, administrateur ou membre du conseil de surveillance d’Anglo American Mining, Gilead, ICL, Penichey, Foamex, Kissinger Associates, Fiat, Suez, BASF, Solvay, Sofina, Recticel ou encore de la CMB-Compagnie Maritime Belge. Président de l’AUME (Association pour l’Union Monétaire en Europe) dès 1991, et de la Fondation Paul-Henri Spaak, il est aujourd’hui membre de la Commission Trilatérale et gouverneur de la Fondation Ditchley »[note], sans évoquer ses fonctions passées dans la politique, notamment comme Vice-Président de la Commission européenne. Merci Le Soir, merci Étienne, de nous faire réfléchir. On attend plus que l’autre Étienne, de Callataÿ, pour nous dire sur les ondes de La Première ou dans les lignes de La Libre, comment faire pour aller mieux[note].

Un forme de rage vous monte au nez? Calmez-vous, ouvrez un journal officiel ou la télévision. Cela vous passera. Il faut avaler la pilule, n’est-ce pas?

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Articles

Nous sommes en guerre contre la 5G

« Toute société fétichiste est une société dont les membres suivent des règles qui sont le résultat inconscient de leurs propres actions, mais qui se présentent comme des puissances extérieures et supérieures aux hommes, et où le sujet n’est que le simple exécuteur de lois fétichistes ». Anselm Jappe, La société autophage[note].

Le déploiement progressif dans l’espace social d’innovations technologiques pensées par et pour l’industrie, qui ont des influences, économiques, sociales, sanitaires, écologiques, donc un impact évident sur la société et le vivant, n’a le plus souvent jamais été décidé démocratiquement. Rappelons-le donc : voter pour un candidat n’a jamais indiqué un transfert de souveraineté et un accord tacite sur la liberté de ne pas nous consulter entre deux scrutins pour des questions essentielles. Quand ils ne s’embarrassent pas des circonvolutions habituelles, les journalistes aux ordres révèlent la réalité de la démocratie de façade dans laquelle nous vivons, comme Yves Calvi qui, lors d’un « débat » sur la réforme des retraites en France, énonçait : « Pourquoi fait-on semblant qu’il y a des choix à faire alors qu’il n’y en a pas ? »[note]. La décision du Premier ministre français d’engager le 49.3 lui donnera raison quelques semaines plus tard[note]. C’est bien cela qui se passe : le vote est un blanc-seing, prétexte à tout faire pour satisfaire les intérêts des industriels et de la finance. Concernant l’invasion technologique de nos vies, l’opposition politique n’est que de surface, tous les partis s’accordant peu ou prou sur la fameuse « transition », laissant les TIC envahir l’école, les objets connectés se généraliser et les ondes s’amplifier, sans que le peuple n’ait jamais pu donner son avis à leur sujet[note].

On travestit toutefois nécessairement ces coups de force en bienfaits au seul service de l’individu et de la société[note], mais ceux qui ont un intérêt financier à la voir se mettre en œuvre sont les mêmes qui disposent des canaux pour nous informer[note]. S’ajoute donc au fait de ne pas pouvoir nous prononcer collectivement sur ce que nous voulons ou non, celui de ne pas disposer d’une information largement diffusée qui nous permettrait de construire une opposition à ce qu’on nous impose. Cette stratégie qui prend la forme d’une décision de l’oligarchie, prise en amont de toute vie démocratique dans un contexte de privatisation de l’information, est propre à nos « libérales-démocraties » qui, pour nous donner l’illusion qu’on choisit soi-même ce qu’on a choisi pour nous, passent par plusieurs phases qui peuvent se chevaucher :

1. Les choix technologiques qui sont proposés à un moment donné ont, avant même d’être rendus public, été pris antérieurement dans les Conseils d’administration des entreprises, les dîners d’affaires et réunions politiques, les forums internationaux et autres institutions supranationales non-démocratiques comme la Commission européenne. Ce qui dérange l’ordre établi n’atteint pas le stade du débat médiatique, mais est étouffé par toutes sortes de pressions, avant (on n’en parle alors pas du tout) ou après (on en parle mais peu et mal). Les transfuges du monde de l’industrie vers la politique et vice versa étant la norme, où que l’on soit on demeure au service des mêmes. Un exemple parmi d’autres : Luc Windmolders, directeur du service juridique chez l’opérateur Base, a quitté sa fonction pour devenir directeur de la cellule stratégique Agenda numérique, Télécoms et Poste au cabinet du ministre Alexander De Croo. Pas étonnant dès lors que ce dernier nous réponde, lorsque le collectif stop5G.be interpellera le cabinet pour demander une rencontre : « Nous n’allons pas arrêter la 5G. Nous poursuivons une politique qui veut stimuler au maximum le développement de la 5G. Si vous souhaitez une réunion sur les effets – à mon avis inexistants – des rayonnements, vous devez vous adresser à l’autorité compétente. Le gouvernement fédéral n’a aucune autorité sur les normes de rayonnement ». Luc Windmolders a également travaillé pour l’opérateur de télécommunications néerlandais KPN et a siégé au Conseil d’administration de l’association européenne de l’industrie des télécoms ECTA, association internationale sans but lucratif enregistrée au Moniteur belge. L’ex vice-premier ministre britannique, Nick Clegg, n’avait-il pas lui été embauché par Facebook, pour « adoucir les relations avec les autorités européennes »[note]? José Manuel Barroso n’est-il pas passé directement chez Goldman Sachs après sa fonction comme Président de la Commission ? Jean-Claude Juncker n’a‑t-il pas œuvré à faire du Luxembourg un paradis fiscal avant de prendre la relève de Barrosso ? Tout est à l’avenant : la fonction politique, si l’on sait parler aux lobbies, mais surtout leur répondre, fera office de strapontin propulsant vers les mêmes entreprises que l’on aura aidées en répercutant efficacement la pression industrielle sur les textes de lois et facilitant les décisions favorables à leur business. 

2.
Lorsque certains choix industriels sont économiquement trop
importants pour les entreprises, c’est-à-dire qu’ils promettent
des marges de profit dont ils ne peuvent se passer dans un
environnement concurrentiel, ces choix ne doivent surtout pas faire
l’objet d’une contestation populaire qui risquerait de les voir
échouer. Le débat médiatique ne peut donc avoir lieu et les titres
de presse et de télévision sont performatifs, c’est-à-dire
qu’ils parlent déjà au présent de ce qui n’est pas encore là.
Télévisions, radios et journaux suivent et font exister dans la
réalité ce qui n’existe pas, préparant les esprits à
l’acceptation. Se crée alors naturellement dans la conscience du
sujet l’impression que la chose est en quelque sorte déjà
« implémentée ». 

Deux
exemples. Le magazine Le Vif l’Express publie en février
2020 un dossier sur la 5G, couverture pleine page : « 5G.
Une révolution et des craintes ». Le titre à l’intérieur
du journal a oublié les craintes : « Comment la 5 G va
changer nos vies ». Illustration de couverture : un
grand 5G en rouge, la lettre et le chiffre remplis de lignes qui
s’entrecroisent, symbolisant un réseau ; en arrière-plan la
Terre vue de l’espace, et des petits icônes représentant un
ordinateur, une manette de console de jeu, une tête avec casque
virtuel… Le titre annonce ce qui n’est pas encore là,
prophétise, et, par sa seule énonciation, génère un effet sur les
consciences, car il faut imaginer que davantage de gens verront le
titre que ceux qui consulteront le dossier. Dès lors, sous forme de
perspective future inévitable, la couverture remplit une fonction
publicitaire. Mais peu de craintes toutefois que celui qui se
plongerait dans la lecture de ce dernier, trouve quelques arguments
fondés qui lui permettraient de s’opposer. Arrêtons-nous plus
longuement sur l’introduction de l’article, sorte de conte de fée
futuriste : « Au loin, le balai des grues du port,
entièrement robotisé, ressemble à une immense fourmilière
téléguidée. Le son d’une notification vous sort de vos pensées,
pendant que votre voiture autonome vous emmène au bureau. L’agenda
de la matinée s’affiche sur le pare-brise, à côté de la météo.
Pour commencer, une téléconférence avec un partenaire japonais.
L’appli de traduction simultanée se chargera de faciliter vos
échanges. Le week-end s’annonce plus sympa : vous aviez promis
au fiston d’assister à un Real-Barça plus vrai que nature, depuis
la maison, casques de réalité virtuelle vissés sur la tête. Un
billet « VR 360 », c’est plus cher, mais ça vaut le coup. A
tout moment, vous pouvez passer de la projection tribune à la vue
joueur, comme si vous étiez sur la pelouse. Un nouveau bip met fin à
vos songes. Un drone rouge et jaune de réanimation file à toute
vitesse au-dessus de la voiture, qui s’écarte un peu plus tard
pour laisser passer l’ambulance. Encore 8 minutes avant d’arriver.
Juste le temps de vérifier que tout va bien à la maison :
votre Home Companion a fini de passer l’aspirateur et vient de
laisser sortir le chat ». 

La
vie après le Corona ?

On
aurait pu attendre du service public une autre fonction que celle de
porte-parole de la Silicon Valley, mais non. « A quoi
ressembleront nos villes de demain ? », interroge la
présentatrice de La Première (RTBF) ce matin du 20 janvier 2020.
« C’est la question que nous nous posons dans cet épisode.
Avec la révolution technologique, on parle souvent de la smart
city pour répondre aux défis urbains du futur. On vous emmène
cette semaine pour une promenade en ville, direction 2060, c’est
parti » (Musique, fond de piano, voix féminine qui
raconte la vie en 2060)

« Il
est déjà 7h22, son bol connecté vient de trembler, si elle n’a
pas terminé son petit déjeuner dans 2minutes21, le trajet qui lui a
été attribué devra être recalculé. C’est déjà arrivé trois
fois depuis le début du mois, ça commence à faire un peu trop et
elle pourrait prendre des pénalités. 7h24, elle jette les restes de
ses céréales dans un trou au milieu de la table, la nourriture est
directement aspirée dans les conduits du réseau de gestion des
déchets. Une voix annonce : « 56 grammes ». C’est
bon, elle n’a pas encore utilisé son quota poubelle. 7h26, elle
passe la porte, pile dans les temps. Le bracelet qu’elle porte
vient de vibrer, le trajet a commencé. Elle ne sait exactement quel
véhicule va arriver, où elle va passer, quel itinéraire, quels
seront les moyens de transport : voiture autonome pour 4
personnes, capsule suspendue qui glisse sur un rail magnétique pour
25, train pour 300…, il y a plusieurs combinaisons possibles. Pas
besoin de faire de requête particulière pour le voyage, une fois
son horaire encodé au travail, le système sait qu’elle devra s’y
rendre pour 8h00. Son trajet est recalculé en permanence en fonction
des milliers d’autres trajets qui ont lieu en ce moment dans la
ville, mais une fois que l’itinéraire est fixé, il faut s’y
tenir. C’est le meilleur moyen pour que les trajets soient rapides,
sécurisés, et qu’il y ait toujours une place assise. 7h26, c’est
un deux roues qui arrive, avec chauffeur, c’est plutôt rare, il
l’emmène à la gare, ce sera donc un trajet en train. 7h35, elle
est assise dans le wagon, le trajet est rapide, fluide, calme. 7h56,
elle passe la, porte du centre de commandement, son bracelet vibre,
signal que sa présence au travail est enregistré. La porte du
bureau s’ouvre, les écrans sont là, partout sur les murs, sa
place l’attend. Une journée entière à regarder les images de
caméras de surveillance, la foule, les déplacements, une journée à
surveiller que l’activité de la ville glisse, sans accroc ».
Un rêve de vie pour cette jeune fille, n’est-ce pas ? 

Nous
sommes sur une radio publique belge, qui participe à sa manière de
la folie collective. « Pour bien comprendre de quoi il
s’agit », après cette petite promenade dans le futur
qu’on prépare dans le présent, la journaliste reçoit Carine
Basile, directrice du Smart City Institute… sponsorisé par
Proximus, Total, Vinci Energies, la Région wallone et Digital
Wallonia. A la radio publique, on ne vous aide pas à penser mais à
vous habituer au monde que ces derniers nous préparent. 

Ces
deux passages, étrangement proches dans leur manière d’aborder
l’avenir et de penser le monde, n’ont rien à envier à Orwell ou
Huxley. Se projetant dans l’avenir, ces récits journalistiques
permettent de mieux saisir une des caractéristiques des médias
dominants, à savoir de feindre continuellement qu’ils ne font que
représenter la réalité, la répercuter après-coups en quelque
sorte, alors qu’ils en sont les créateurs. Ils ne sont rien
d’autre que ceux qui donnent à la réalité la représentation
qu’ils veulent, et qui en ont le monopole, permettant à la
prophétie de s’auto-réaliser.

Pur
hasard, décision prise par des journalistes manquant paradoxalement
de temps pour s’informer ? Le 27 décembre, Datanews,
magazine propriété de Roularta, au même titre que Le
Vif, publie
« Groen
et Ecolo sont sélectivement aveugles aux preuves scientifiques ».
Francis Leboutte leur
envoie
quelques jours plus tard un mail et demande un droit de réponse,
concernant notamment « les
assertions de Monsieur Vanhuffel à propos de la pollution des ondes
électromagnétiques, de leurs impacts sanitaires et les limites
d’exposition ».
Le rédacteur en chef Kristof Van der Stadt lui répond : « Le
droit de réponse est réservé aux parties directement impliquées.
Cela dit, d’autre part nous sommes prêts à mettre en évidence les
vues de stop5g.be.
Ce que je propose, c’est que vous transformez le texte en opinion au
nom de stop5G.be, avec des références à des études pertinentes ?
Qu’en pensez-vous? ».
Passons le fait que ceux qui contestent ont des opinions, les autres
ce sont des faits, même s’ils sont sponsorisés par les
opérateurs. Après de multiples échanges et atermoiements, le
rédacteur en chef prévoit la publication de l’article le 21
février, mais le 28, nouveau retournement : « Il
me faut apporter ici une rectification. Nous avons entre-temps
entièrement passé en revue l’opinion et avons finalement décidé
de ne pas la publier sous cette forme, parce qu’après mûre
réflexion, elle ne répond pas aux normes qualitatives
(sic) que
nous préconisons. Mais par ailleurs, nous ne voulons certainement
pas non plus passer sous silence l’existence d’organisations
telles Stop5G, qui réfutent les normes d’ICNIRP, de l’Organisation
mondiale de la santé et de l’UE. Ce que nous nous proposons par
conséquent de faire, c’est de résumer votre point de vue
et
de l’ajouter à l’interview d’un expert en rayonnement que nous
publierons un de ces prochains jours. »

Les échanges se clôtureront le 2 mars par la réponse de Francis Leboutte au rédacteur en chef Kristof Van der Stadt : « En fait, j’ai été informé que, le jour même de votre réponse, vous avez déjà publié ce dont vous faites état ci-dessous dans la version flamande de Datanews où, en ce qui concerne l’avis du collectif stop5G.be et mon article vous en dites à peine plus, c’est-à-dire que mon article « ne répond pas aux normes qualitatives que nous préconisons ». D’autre part, je constate que l’expert que vous avez interviewé, Eric van Rongen, est le Président de l’ICNIRP, l’institution dont l’indépendance par rapport à l’industrie et la validité des avis sont largement contestées par le monde scientifique. Mais quelles sont ces normes qualitatives ? Je doute que vous les ayez appliquées à l’article de Monsieur Vanhuffel publié le 27 décembre et auquel j’avais réagi, le trouvant particulièrement peu objectif. D’autre part, sachez que mon article est le reflet de ce que pensent les membres fondateurs du collectif stop5G.be parmi lesquels il y a 2 ingénieurs civils ainsi qu’un docteur et une licenciée en sciences physiques ; que tous étudient la question de la pollution électromagnétique depuis plusieurs années et même plus de 10 ans pour deux d’entre eux. Il ne vous serait pas facile de trouver un tel concentré de compétence en la matière en Belgique ».

On
se demande en effet quelles sont leurs « normes qualitatives ».
Sans doute celles des «  managers
IT et les utilisateurs finaux dans les entreprises, les pouvoirs
publics, l’enseignement et les associations IT »,
et le « public
cible »
de Data
News :
les
« professionnels
IT, c’est-à-dire les CIO, General managers, Responsables RH et
Finances »7.
Ce qui nous fait dire qu’on perd notre temps avec ces médias, le
groupe Roularta faisant partie du problème et non de la solution. 

3.
Alors que les gens entendent parler de « ce
qui va arriver »,
les industriels créent conjointement les objets qui établiront une
sorte de lien de cause à effet. On parlait de 5G, mais pas des
objets qui en auront l’utilité, il faut donc créer ceux-ci. Les
smartphones, drones, consoles portables, caméras, robots…
« compatibles » avec la nouvelle technologie, deviennent
des « causes » qui demandent des « effets »,
et importent dans le corps social une véritable demande active.
D’une chose pour laquelle les gens n’avaient rien demandé, la
nouvelle technologie se mue en innovation générant de faux besoins,
qui avec le temps deviendront indispensables par l’effet d’un
choix politique, entraînant « de
tels bouleversements qu’essayer de s’en passer devient très
difficile8 »
(à l’instar par exemple de la voiture individuelle, de la carte de
banque ou, pas encore, mais ils s’y attellent, du smartphone).
Ainsi, ces faux besoins créés par le secteur publicitaire vont
escamoter l’origine de l’offre et de façon pernicieuse,
renverser son fondement profondément antidémocratique en quelque
chose qui répondrait à une demande collective. Dans ce subterfuge,
le mensonge est permanent. 

4.
Une fois le besoin créé, l’objet ne peut plus se penser de façon
systémique, c’est-à-dire être pris mentalement dans un contexte.
Que la 5G et tous les objets dont la nouvelle technologie accélérera
l’obsolescence (pour assurer la compatibilité) et augmentera la
production (infrastructure pour assurer la couverture triplée),
soient issus d’un esclavage moderne et d’un extractivisme
destructeur est secondaire dès lors que l’objet est peu ou prou
passé dans le domaine de l’addiction. On n’a jamais vu un
héroïnomane en manque philosopher sur la condition sociale des
cultivateurs de pavot.

5. Si contestation conséquente il y a néanmoins, les forces de l’ordre médiatiques et policières n’étant pas parvenues à contrôler l’information et les corps, il faudra ressortir les vieilles tromperies, comme le sentiment national (le spectre de la « Chine » et de « Huawei »… « L’Europe fixe des règles de sécurité stricte pour la 5G », Le Soir, 30/01/20), pour feindre qu’on protège le bien commun, alors que parler de « sécurité nationale », c’est déjà passer une étape et accepter tacitement la chose. Cette contestation ne pourra bien évidemment pas faire l’objet d’une médiatisation. Si elle transparaît toutefois dans les organes d’information du pouvoir, ce sera à des heures de faible écoute et, toujours, sous forme caricaturale, sans laisser le temps de l’argumentation, pour un spectateur déjà quotidiennement noyé sous la « nécessité technologique »9.

6. Ce fonctionnement médiatico-politico-industriel n’apparaît pas subitement, mais est en œuvre depuis longtemps. L’individu ne dispose ainsi souvent plus de la capacité de le saisir, alors qu’il est soumis à un matraquage médiatique depuis l’enfance, dans l’espace public et au sein même de la sphère privée, dont la diffusion pernicieuse dans les esprits, en l’absence de contre-discours propagé à grande échelle, génère passivité et désintérêt pour le politique, la consommation offrant une forme d’exutoire au désengagement de chacun dans l’organisation de sa vie. 

Table
ronde au Parlement européen

C’est
dans ce contexte que doivent se penser leurs « discussions ».
Le menu est déjà écrit, les plats aux fourneaux, et ils feignent
une participation collective à leur élaboration alors qu’ils nous
serviront les mets qu’ils ont préparés de leur seule initiative.
Les lobbies sont omniprésents, aguerris et dotés de techniques de
corruption efficaces. À ce niveau, le Parlement européen n’a plus
beaucoup à voir avec une instance qui prendrait des décisions dans
le sens du bien commun, mais un organe qui, privé de pouvoir
d’initiative, n’examine que les textes proposés par la
Commission, se contentant d’aménager superficiellement des
décisions technocratiques dont ils ne peuvent rien dire sur les
fondements et l’orientation sociétale qu’ils provoquent. Les
lobbies industriels ont leur place au Parlement européen, ils sont
là chez eux. 

Dans
ce monde clos et protégé de la réalité qu’est le Parlement
européen, le
député bulgare Ivo Hristov organise le
10 décembre
2019
une
table ronde, intitulée « 5G deployment in the EU -
opportunities and challenges ». Le titre n’exprime aucun
doute et illustre ce que nous disions précédemment : la chose
est
« là », il s’agit uniquement de ménager les
susceptibilités et de rassurer la populace. L’atmosphère feutrée
de la salle où la rencontre a lieu accentue cette illusion d’être
un « élu » : bien au chaud, tapis au sol, assis
dans de confortables fauteuils, entouré de personnes propres sur
elles, l’air sérieux, l’humour calculé et affecté marque d’une
reconnaissance mutuelle, signe de crédit et de certitude. On pose
donc des questions à des gens sérieux qui répondent sérieusement ;
ils sont mesurés et rassurent souvent explicitement sur l’égale
importance qu’ils accordent à leur combat (la 5G) et à la
sauvegarde de la nature. Depuis en effet que les écologistes de
parti ont capitulé devant le capital et ouvert la voie à la
croissance verte, la nature est un business. « Dans
le développement durable, il y a les trois P, un des P c’est
profit, à côté de planet et de people, donc je n’ai aucun
problème de parler de profit dans un cadre de développement
durable, aucun problème avec ça »,
nous disait un dirigeant de multinationale10.
La nature, on la cite pour mieux l’écarter. Cela
ne pose aucun problème. 

Mère
nature est donc convoquée religieusement car son absence serait plus
bruyante que sa simple évocation : ne rien dire pourrait en
effet s’avérer suspect, signe éventuel d’un non-dit, d’un
évitement qui risquerait d’instiller le doute chez certains. De
même, il est de bon ton d’inviter un opposant parmi les partisans.
Le 10 décembre, on faisait jouer ce rôle à Paul Lannoye, seul
réfractaire à la 5G, étayant son argumentaire sur des faits fondés
sur le bien commun. Porter une autre voix dans une telle assemblée,
c’est donc involontairement leur servir d’instrument qui offre la
preuve de leur ouverture. Les six autres ? Samuel Stolston,
modérateur, digital editor chez Euractiv, expert dans le
réseau 5G ; Jeremy Godfrey, directeur des régulateurs
européens pour les communications électroniques (Berec), dont la
fonction est notamment de promouvoir les services à haute-vitesse,
de supporter une économie digitale compétitive, ou encore
d’habiliter la 5G ; Marc Vancoppenolle, à la tête des
« government relations » chez Nokia Belgique, qui
consiste notamment à travailler avec les institutions et les
actionnaires pour créer un cadre politique favorable et un
environnement régulatoire favorisant les investissements haut-débit
et la digitalisation ; Lazlo Toth, directeur de politique
publique chez GSMA Europe, qui représente le bras européen de
l’industrie de la communication mobile mondiale ; Vladimir
Pulkov, à la tête du Intelligent Communications Infrastructures R&D
Laboratory, au Sofia Tech Park, en Bulgarie ; George Oikonomou,
Ingénieur dans l’équipe 5G à VMware. On croirait une blague. Ce
n’en est pas une. 

L’œuvre
théâtrale est parfaite, comme lorsque Samuel Stolton demande au
cadre de Nokia, Marc Vancoppenolle, d’expliquer comment la 5G va
permettre aux citoyens d’accéder plus facilement aux services
publics. Se soignant pour la plupart dans des cliniques privées qui
les mettent à l’abri de la réalité du secteur de la santé en
Belgique, en France et ailleurs, ils ne suspectent sans doute même
pas la catastrophe en cours dans les hôpitaux publics. 

Vladimir
Pulkov expliquera qu’il est ingénieur télécom et « ne
peut pas commenter les questions liées à la santé car il n’est
pas un expert à ce sujet », mais que « nous avons
des forces motrices qui nous obligent à implémenter la 5G. La 5G
est en fait une opportunité, une chance de réaliser toutes les
choses dont on a besoin dans le futur. Nous parlons de smart
cities, d’intelligence artificielle… Peut-on avoir de
l’intelligence artificielle sans big data ? Non.
Peut-on avoir de la big data sans communication sans fil ?
Non. Nous parlons de la réalité augmentée, où tout le monde va
maintenant ». Pour aider à ce qu’on reconnaisse que tout
cela n’est qu’un grand spectacle, j’adresse une question à
Valdimir Pulkov, fervent fidèle : 

-
« Mr. Pulkov, quand vous parlez que les gens veulent
développer des smart cities, je crois qu’on est quand même
au Parlement européen, qui représente [est censé représenter]
le peuple européen… Moi je n’ai pas envie de smart cities,
il y a plein de gens que je connais qui n’ont pas envie de smart
cities ; Je constate quand même que vous êtes 6, qu’il y
en a 5 qui représentent l’industrie. Quels sont vos intérêts Mr.
Pulkov pour dire que les gens veulent des smart cities, qui
vous a payé, qui a payé les autres. C’est quand même effarant de
voir quelqu’un qui bosse pour Nokia [Marc Vancoppenolle]
venir nous expliquer ce que la 5G va nous apporter. J’aimerais que
vous vous expliquiez un peu là-dessus. Je vous vois plutôt comme un
apôtre du Progrès qui dit « la 5G viendra »…
Il ne manque plus qu’à mettre les mains en l’air ; mais je
pense qu’on est dans une période où l’urgence climatique,
sociale, demande d’autres réponses ».

Le
modérateur demandera à Vladimir Pulkov de répondre à la
question : 

-
« Non, je ne veux pas répondre sur ce point. Ok… J’ai
juste dit si… Je commente à nouveau : il y a des forces
motrices, si nous voulons des smart cities, nous devons le
faire ; vous ne voulez pas de smart cities, ok. Je suis
un ingénieur télécom, un chercheur dans le domaine des télécoms
et je pense, depuis plus de 30 années d’expérience,
qu’on a vu la 1G, 2G, 3G, 4G… Donc, mes attentes sont qu’il y
aura la 5G, parce qu’il y a des forces motrices pour cela. Comment
cela va-t-il être implémenté, dans quel sens, on doit le
considérer tous ensemble ». Amen. 

https://youtu.be/nZRkY4SGdTI

Parlement
européen : 5G, ciel et satellites 

Le
20 février, à l’initiative de la député européenne Michèle
Rivasi, a lieu une seconde table ronde « 5G, ciel et
satellites : pollution du spectre radio, comment partager les
fréquences de notre Espace commun mondial ». Les invités :
Giles Robert, directeur de l’observatoire Centre-Ardenne, le seul
et unique d’où on puisse encore voir correctement le ciel étoilé
en Belgique ; Éric Allaix, de l’organisation météorologique
mondiale ; Philippe Achilleas, professeur en droit public à
Paris (Paris-Sud, Panthéon-Sorbonne), spécialiste en droit relatif
à l’espace et droit des télécommunications. S’y ajoute
Branimir Stantachev, de la DG Connect de la Commission européenne. 

Le
discours de ce dernier, responsable du développement et de la mise
en œuvre au niveau des politiques européennes de diffusion sans fil
et la large bande, est rôdé, automatisé. Une machine. Depuis 2008
à la Commission européenne, il a débuté sa carrière
professionnelle en 1995 à la chaire Vodafone pour les systèmes de
communications mobiles de l’Université de Dresde en Allemagne. Il a
ensuite travaillé pour Philips, Qimonda (fabricant de
semi-conducteur, Munich) et Signalion (fournisseur de solutions pour
les fabricants et opérateurs d’infrastructures sans fil, Dresde). Le
12 et 13 février 2018, il est l’un des orateurs pour la conférence
européenne sur la 5G, dont la liste des sponsors laisse à elle
seule entendre de qui Branimir est l’envoyé spécial. Logiquement,
il passe donc du privé vers les instances politiques qui permettront
de continuer à servir ses anciens patrons. Dans le Parlement,
après trois interventions qui toutes, peu ou prou, soulignent
les risques que comporterait le déploiement de la 5G, je pose ma
question à Branimir Stantachev : — « Vous terminez
tout à l’heure en disant que les affaires sont la pierre angulaire
de la question de la 5G. Je crois que vous avez tout dit. Votre
discours est effrayant. Vous tenez le double discours typique de
l’industrie, c’est-à-dire « on fait attention à la
santé », mais en même temps « on s’en fout
complètement ». Il faut quand même rappeler qui est votre
patron, c’est Thierry Lebreton [Thierry Breton, actuel
commissaire européen au Marché Intérieur] qui vient d’une
grosse boîte de Telecom [entreprise de services numériques
Atos], qui a été placé par Macron. Je crois que la question
essentielle, et cette vidéo que je suis en train de faire passera,
c’est que la souveraineté populaire n’est plus du tout présente.
Vous venez d’avoir trois discours ici, qui vous parlent à la fois
d’un paysage commun universel qui va être détruit [le ciel
étoilé, intervention de Giles Robert], peut-être que ça ne
vous intéresse pas que nos enfants voient encore les étoiles ;
d’un risque majeur également en termes de préventions
météorologiques [intervention d’Eric Allaix] ; ainsi
que d’une utilisation rationnelle d’un bien commun qui n’existera
plus du tout [Philippe Achilleas], et vous continuez, les yeux
fermés, à nous proposer un modèle que la plupart des gens ne
veulent plus. En Suisse, il y a une énorme coalition de personnes
qui disent non à la 5G, en Belgique il y en a de plus en plus…
Alors je vous pose la question : quel est votre intérêt pour
le bien commun et le peuple, à qui on va imposer des choses qui sont
totalement… à une époque, alors qu’on vit la sixième crise
d’extinction des espèces, qu’on risque que l’espèce humaine
disparaisse dans peut-être moins de 50 ans, j’ai des enfants de 10
et 6 ans et je ne sais pas ce qu’ils vont devenir, et
vous nous foutez des trucs dont en fin de compte on n’a pas besoin,
qu’est-ce que vous dites à cela ? » 

Après
cette assez longue question, Branimir Stantachev me regarde et me
demande, en anglais, si je peuxlui reposer la question. Il
n’avait pas mis son casque. Il écoutait donc sans comprendre.

-
« Pourquoi Monsieur Stantachev ne met pas son casque ?
Pas possible ! Je vais donc recommencer la même chose ?
Donc je vous dis que vous tenez le double discours habituel de
l’industrie où à la fois vous nous dites que… [Branimir
Stantachev ne trouve pas la fréquence pour la langue de traduction].
Y’a un système qui bloque quand on pose des questions un peu
trop dérangeantes… ? Vous terminez tout à
l’heure votre allocution en disant que les affaires sont la pierre
angulaire de… (idem)… je crois que vous dites tout, je
rappelle qui est votre patron, Thierry Breton, qui vient d’une
grosse boîte de Télécom. Je crois qu’on pose la question
essentielle ici de la souveraineté populaire. Il y a trois personnes
qui viennent de parler et qui ont évoqué la destruction d’un
paysage commun universel, le fait que la prévention météorologique
qui permet de sauver des milliers de personnes risque d’être
totalement mise à mal et que le bien commun qu’est l’espace
risque… quand on envoie 42.000 satellites, on ne peut plus parler
d’utilisation rationnelle de l’espace. De plus en plus de gens se
prononcent contre la 5G. On vient de découvrir en Suisse que
beaucoup de gens sont malades, ont des troubles neurologiques, des
troubles du comportement, ne savent plus dormir… Il y a des
reportages qui sortent là-dessus. Vous continuez à nous imposer
quelque chose qu’au fait on ne veut pas. Je rappelle quand même
qu’on est dans une époque où on vit la 6ème
crise d’extinction des espèces – la dernière était celle du
Crétacé-Tertiaire, c’était les dinosaures qui ont disparu – on
sait maintenant qu’elle est causée par l’homme. Quand va-t-on
arrêter ce délire ? Je répète encore ce que j’ai dit, j’ai
des enfants de 10 ans et 6 ans, j’ai peur pour leur avenir.
Monsieur [une personne dans le public] disait tout à l’heure
qu’il y a d’autres solutions… La grande solution c’est
surtout celle de changer de paradigme. Je rajoute une chose, c’est
que j’ai été au forum de la 5G à Diamant [quartier de
Bruxelles], c’était introduit par une copine Commissaire de
Monsieur Breton [Miapetra Kumpula-Natri, voir plus bas], qui
remerciait dans la salle les lobbies, Nokia, Ericsson, etcetera, qui
avaient fait pression sur elle les dernières années… C’était
tout un monde qui était là, je n’ai vu aucun représentant du
peuple, peut-être quelques parlementaires… Quelle est votre
position par rapport à la souveraineté populaire ? On sait que
ce n’est que du business. Alors dites-le : « C’est
que du business, on s’en fout du peuple », mais c’est
que du business. Vous ne gagnez pas comme moi une somme
dérisoire, et vous n’êtes pas en train de lutter. Vous avez un
salaire énorme, comme tous les autres qui travaillent là-dedans.
Désolé, mais à la fin c’est tellement absurde… ».

Il
finira par « répondre » : 

« Merci d’exprimer ces inquiétudes, bien sûr nous les prenons au sérieux, du côté de la Commission, en ne regardant pas uniquement le côté économique des choses, mais nous surveillons également l’impact social et bien sûr l’impact sur la santé humaine. Je crois qu’à cet égard la Commission a été cohérente dans le suivi et l’évaluation de l’impact des ondes électromagnétiques sur la santé publique. Nous avons un mécanisme en place à la Commission, basé sur un travail avec des experts de comités particuliers. Peut-être avez-vous entendu parler du comité Scheer [comité scientifique qui dépend de la DG santé] et de ce comité qui hérite d’un autre dans le passé avec un autre nom et a déjà produit, je crois cinq avis, sur l’impact des champs électromagnétiques sans aucune conclusion négative jusqu’à présent. En ce qui concerne l’impact de la 5 G, je pense que la 5 G est une technologie “next génération”, utilise basiquement les fréquences qui sont déjà harmonisées ? Pour les communications mobiles, ce ne sont pas de nouvelles fréquences, ce sont des fréquences déjà en usage et l’impact électromagnétique de cette utilisation sera comparable à ce qu’il était avant. Bien sûr nous avons d’autres fréquences qui pourraient être utilisées, ondes millimétriques… qui ont toutefois une propagation très différente et d’autres caractéristiques et là, nous avons réalisé des études qui montrent qu’il n’y aura qu’un impact marginal de ces fréquences dans l’augmentation générale de l’exposition aux champs magnétiques. Nous sommes également conscients que, par exemple, des organismes internationaux comme l’OMS ou le centre international de recherche sur le cancer ont aussi leurs vues sur l’impact des OEM : ils les catégorisent comme possiblement cancérogènes ce qui est la même catégorie que par exemple, manger des cornichons, manger des légumes conservés dans du vinaigre, et c’est une catégorie moins dangereuse que par exemple l’effet de boire du café très chaud ou même avoir un travail de nuit. Je crois que nous devrions être très prudents sur les bilans et ces bilans sur l’impact des OEM devraient être basés sur des preuves et des recherches très profondes et c’est ce que nous avons toujours fait (…). 

L’échange est impossible. Nous vivons dans d’autres mondes. Seulement, ses principes à lui deviennent réalité. 

Le
Forum de la 5G

Au
forum de la 5G, ce 29 janvier, pas besoin de s’encombrer de
« dissidents », inutile de feindre que l’on débat :
ici tout le monde est d’accord. On parle pour agir. On prépare le
terrain. On prophétise et on anticipe les écueils qui pourraient se
mettre en travers de la voie sacrée de la 5G. Plus de 200 personnes
des 5 continents, badges Huawei, Nokia, Facebook, Ericsson,
Qualcomm…, et de multiples opérateurs de télécommunications.
Ici, pas de traduction simultanée, tout le monde parle anglais. 

Le
modérateur de la première session est Amit Nagpal, de Aetha
Consulting, une organisation de consultance dans l’industrie des
télécoms, qui conseille de nombreux opérateurs dans le monde (KPN,
Orange, Türc Telecom…), mais a aussi parmi ses clients la
Commission européenne. La session pour introduire la grand-messe
s’intitule « Où en sommes-nous ? Les premières
expériences avec la 5G », résumé par ses mots dans le
dépliant reprenant les conférences de la journée : « La
5G est là. Partout dans le monde, le déploiement commercial a
débuté. Nous avons pu commencer à voir les premiers exemples de
réseau 5G à être mis en place, et les premières applications
mobiles deviennent disponibles (…) ». Le premier à
prendre la parole est Pearse O’Donohue, directeur à la Commission
européenne de Futur Networks, de la DG Connect, collègue de
Branimir Stantachev. 

Lui
succède à la chaire Miapetra Kumpula-Natri, parlementaire
européenne représentant la Finlande. Alors qu’elle prend la
parole pour prêcher, elle introduit son intervention de façon
surprenante et décomplexée, indiquant qui dirige vraiment le
Parlement et prend les décisions en matières de 5G : «Je
vois beaucoup d’acteurs importants de la 5G, que nous avons
vraiment besoin de renforcer en Europe. Et je suis heureuse de voir
de nombreux visages ici, qui ont fait pression sur moi (That was
lobbying me) durant la dernière législation au Parlement ».Aucune honte. Pas d’hérétique dans l’assistance
pense-t-elle, elle peut sans vergogne nommer ce qui est. 

Miapetra Kumpula-Natri a raison de remercier les industriels dans la salle ce 29 janvier. Reprise dans la liste des orateurs de l’ECTA, l’association européenne de l’industrie des télécoms, la parlementaire parlera beaucoup de la nécessité de créer le besoin qui amènera la demande de 5G, alors que celui-ci est quasi inexistant encore en Europe. Leur stratégie de guerre est donc maintenant au stade que nous avons décrit en préliminaire de ce texte : provoquer le lien de cause (la généralisation des objets nécessitant la 5G) à effet (la demande des infrastructures nécessaires pour répondre au fonctionnement de ces objets). 

https://youtu.be/ryJ17W0I5no

Travestissant
les mots sans complexe, elle parle de « souveraineté
technologique »,
oxymore s’il en est, la souveraineté étant justement ce que la
technologie éradique en se développant. Au Parlement,
Vladimir Pulkov et d’autres parlaient d’« écosystème
favorable à la 5G ».
Point d’importance que ces mots soient profondément antinomiques
et suscitent chez celui qui a encore la capacité de penser, un
sentiment de dissonance, eux sont tels des prêtres qui partent dans
des envolées lyriques où il n’y a plus que la croyance qui
importe. On dirait des politiciens : comme eux ils adoptent ce
langage qui « a
pour fonction de rendre le mensonge crédible et le meurtre
respectable, et de donner à ce qui n’est que du vent une apparence
de consistance11 ».
On a envie de leur demander d’arrêter leurs litanies, mais leurs
mots ne sont que les témoins de leurs actes en train se faire. Nous
ne pourrons les arrêter si nous restons sur le terrain symbolique,
ils partent gagnants : les médias qui ont ce monopole de la
représentation
du réel, leur appartiennent, et ils s’assureront que ceux-ci nous
répètent inlassablement ce que nous devons aimer et participera de
notre bonheur. 

Vient
ensuite Frédéric Pujol, responsable des activités Technologie et
Radio et spectre chez Idate DigiWorld. Qui est Idate DigiWord ?
C’est le cabinet qui a été sélectionné pour réaliser
l’Observatoire européen de la 5G pour la Commission européenne.
Il établit ainsi un rapport trimestriel sur le processus de
déploiement de la 5G et annonce sur la première page de son site
qu’il est sous le haut patronage du Président de la République
français Emmanuel Macron. Frédéric Pujol réalise diverses
missions pour la Commission européenne, des opérateurs de mobile
japonais et d’autres entreprises privées. Les liens se font, quand
on sait que Macron a appuyé la candidature de Thierry Breton comme
commissaire européen au marché intérieur… Thierry Breton,
serviteur zélé de l’industrie, passé du privé (Directeur
Général Adjoint puis Directeur Général chez Bull group,
CEO de Thomson, CEO de France Telecom, Président-directeur général
du groupe Atos jusqu’en 2019) au public (Ministre de l’Économie
et de la Finance français puis Commissaire européen). 

Le
messianisme technologique

Jouissant
pour la plupart des fruits que leur confère leur croyance, pouvoir
et argent, ces apôtres sont atteints d’une forme de folie qui les
empêche d’appréhender le monde et de saisir ce qui s’y passe,
défendant des projets qui leur assurent un mode de vie qui les met à
l’abri du besoin et de la pensée. Ils sont pétris de cette
certitude propre aux fidèles du Progrès, assurés qu’ils ne
peuvent se tromper et que notre seule et unique erreur serait celle
de rester à la traîne, en regard des Chinois, Sud-Coréens… Les
médias, dans cette propagation de foi, suivent et font exister dans
les représentations ce qui pourrait encore être refusé. Ils
entérinent quotidiennement le monde dans lequel nous sommes, n’y
voyant qu’à de rares occasions quelques défauts accessoires. 

Ce
sont de véritables discours religieux, des messes avec les prêcheurs
et les fidèles. Les prosélytes au micro proviennent de Nokia, du
Forum coréen pour la 5G, de l’Icnirp, de la Commission et du
Parlement européens, et ont leurs relais politiques et médiatiques.
Ceux qui parlent sont mus par quelque chose qui transcende la
détermination : ils croient et sont sûrs de ce qu’ils
croient. Leur diocèse industriel leur offrant par ailleurs des
conditions de vie qui laissent peu de place à un doute qui, s’il
devait les rendre plus libres, impliquerait un changement de vie
qu’ils ne veulent pas engager. Ils ne peuvent toutefois cyniquement
déclarer que la nature et la santé sont sans importance pour eux,
ils doivent donc dire ce qu’ils ne font pas, pendant qu’ils font
ce qu’ils ne disent pas. Il y a lieu de considérer le malaise
moderne aussi dans ce double bind, ces injonctions
paradoxales, messages pérennes et structurels, qui rassurent ceux
qui veulent que rien ne change, mais sont profondément
déstabilisants pour les autres, en permanence plongés dans un
double discours dont ils perçoivent La fausseté, la tête entre
deux écouteurs émettant des messages paradoxaux. 

Mais selon les pays, la propagande ne sera pas toujours suffisante et on lui préférera des méthodes plus musclées. HyeonWoo Lee, Vice-Président du 5G Forum Korea, est d’une franchise qui laisse entendre que la méthode est habituelle : « En Corée, le gouvernement est très agressif pour promouvoir la 5G ». 

Ici,
pas encore besoin de l’armée ou de la police pour imposer des
technologies qui trouvent leur source dans la soif de profit et de
domination12.
Le Coronavirus
fait œuvre de stratégie du choc, l’Institut
Belge des Services Postaux et des Télécommunications (IBPT)
annonçant en plein confinement que « concernant
l’introduction de la nouvelle technologie 5G, l’IBPT propose, en
l’attente d’un accord politique entre le gouvernement fédéral
et les entités fédérées, d’octroyer des droits d’utilisation
provisoires ».
Alors que les gens sont cloîtrés chez eux, l’IBPT organise, ce
n’est pas une farce, une consultation publique jusqu’au 21 avril
à ce sujet. L’IBPT, on en avait déjà parlé13,
c’est l’organisation dont l’ancien Président,
Luc Hindryckx, est passé à l’ECTA, et dont nombreux autres ont
rejoint, ou viennent, de l’industrie des télécom. 

On espère que les dubitatifs auront saisi que l’enjeu dépasse de loin la 5G. Ce n’est pas moins que l’avenir de l’humanité qui est en jeu. Les choix à venir seront décisifs, les refus aussi donc, dont la 5G fait naturellement partie. Le capitalisme du désastre persiste et signe, continue à piller le non-Occident, sous prétexte de « transition », assurant cet art du changement dans la continuité dont il est maître. Si une résistance massive à ce futur qu’on nous prépare n’a pas lieu, c’est tout notre rapport à l’autre et au monde qui risque de basculer dans une dimension dont on voit déjà poindre les prémices, au moment même où nous devrions revenir à quelques valeurs fondamentales, notamment nous considérer comme espèce faisant partie d’un grand tout, où la nature et l’autre ne sont plus à notre service mais en coexistence. Ce sera bien pour nous, mais aussi et surtout pour ceux dont notre mode de vie a justifié et justifie le massacre, séculaire et quotidien. 

Retrouver
du sens, c’est cela. Non ? 

Alexandre
Penasse

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LE TOTALITARISME DES MULTINATIONALES

En 2008, Alain Deneault faisait publier un livre, avec Delphine Abadie et William Sacher , Noir Canada : pillage, corruption et criminalité en Afrique (Écosociété), pour lequel la minière canadienne intentera aux auteurs et à leur éditeur un procès qui durera plus de trois ans. En 2017, Alain Deneault « récidivait » et se penchait sur la multinationale Total[note]. Entretien avec l’auteur.

Kairos : En 2008, vous faites publier « Noir Canada : pillage, corruption et criminalité en Afrique », qui vous mettra très vite vous et votre éditeur Ecosociété dans une procédure judiciaire qui durera trois ans et se soldera par un accord à l’amiable, le livre étant retiré de la vente. Vous avez publié un livre sur Total, une multinationale qui compte parmi les 25 puissances économiques les plus importantes, possède un réseau de plus de 900 sociétés, est présente dans plus de 130 pays, qui se complaît dans des régimes autoritaires comme le Qatar, corrompus comme le Congo-Brazzaville et écocidaires comme le Canada ou le Nigéria. Qu’est-ce qui vous pousse à récidiver ? 

Alain Deneault : Je m’étonne de constater à quel point dans les institutions de recherche, certains pouvoirs ne font pratiquement jamais l’objet d’études. Cela m’a intéressé de rentrer dans le XXIe siècle et, par ce cas de figure qui est Total, de penser les multinationales non plus comme des entreprises liées à des filières d’activité, mais comme des pouvoirs et des souverainetés privées capables de s’imposer dans l’histoire indépendamment des États qui seraient censés les encadrer. 

Si vous prenez l’exemple de Total, la réduire au statut d’entreprise pétrolière française serait se méprendre. C’est de 934 sociétés consolidées, actives dans 130 pays, dans un très grand nombre de filières qu’on parle. C’est une instance capable de peser dans le cours historique des choses à la manière d’un pouvoir qui ne rend pas de compte à un État ou qui n’est pas identifiable à un État, mais qui satisfait un actionnariat apatride. En cela Total n’est pas une société française, ou si on veut elle l’est seulement à hauteur de 28%. 72% des actions de Total sont principalement détenues par des investisseurs institutionnels qui peuvent être qataris, belges, canadiens, chinois, états-uniens, britanniques, suédois et autres… C’est comme ça qu’il faut voir la multinationale, pas seulement Total, je la cite comme un cas d’école mais on peut penser aussi à Monsanto, Microsoft, Boeing, Danone et ainsi de suite. 

Vous commencez votre ouvrage par la fondation de l’ancêtre de Total, qui est inconstitutionnelle, soit la Compagnie française des pétroles en 1924. À ce moment-là, la France est à la traîne par rapport aux autres mastodontes du pétrole, elle souhaite devenir autonome en matière d’approvisionnement, mais cela se fera au prix de perdre tout pouvoir de décision sur Total sur les questions fondamentales, parce que celle-ci est liée à un consortium d’entreprises pétrolières au Moyen-Orient baptisé Iraq Petroleum Company. Ce cartel s’est vu attribuer sur mesure un État pour mener leurs affaires souverainement… 

En fait les multinationales, surtout dans le domaine de l’énergie, peuvent être vues comme des créatures qui s’affranchissent de leur créateur progressivement. Ce sont des Frankensteins. Autour de la Première guerre mondiale, avant pour les Britanniques, et après pour les Français (parce qu’ils ont toujours une guerre de retard sur les Britanniques et les Américains), on comprend que l’approvisionnement en pétrole est absolument névralgique si on veut gagner une guerre. On voit apparaître des entités qui non seulement ne seront pas tellement contrôlées par les États qui les ont créées, voulant seulement s’assurer un accès à la production, mais qui peu à peu s’érigeront comme des pouvoirs. Elles délimiteront des aires d’exploitation, partageront l’accès aux ressources et fixeront les cours selon une logique de cartel. C’est en s’érigeant comme un pouvoir capable de déterminer à quelles conditions on vend globalement le bien indispensable qu’est le pétrole que se sont constituées les multinationales, celles de l’énergie les premières. Et c’est dans ce contexte que, pendant la Deuxième Guerre mondiale, par exemple, la Standard Oil n’hésitera pas à vendre autant de pétrole aux nazis qu’aux alliés. 

S’ériger comme un pouvoir suppose d’établir un rapport de force avec les États qui ne procèdent plus seulement du lobbyisme, mais d’une diplomatie d’un type nouveau. C’est dans le cadre de ces rapports de force que les États en sont à signer des accords de libre-échange et des ententes multiples bilatérales qui prévoient la création des mécanismes de règlement de différends entre États et multinationales. C’est aussi eux qui expliquent l’apparition de processus à teneur diplomatique comme lors de la conférence sur le climat en 2015 à Paris, où on voit les multinationales signer des déclarations au même titre que les États. C’est que ces derniers les laissent désormais se présenter comme des souverains, porteurs de « la solution » plutôt que comme le problème. Plus largement, on constate que les relations entre la République française et Total sont symbiotiques, en même temps qu’on voit Total s’émanciper de la République pour ne défendre que les intérêts d’un actionnariat qui est, lui, apatride. 

On se demande ce que peut faire la justice face à cela. Vous disiez dans le livre : « On en est réduit à se demander si Total a su procéder ainsi en toute légalité dans la mesure où il n’existe souvent aucune instance capable de statuer, de dire qu’elle a agi ici ou là illégalement ». On n’est même pas capable de dire si ce qu’elle fait est légal… 

Les multinationales génèrent un régime de loi qui est le leur et qui a peu avoir avec celui des États, tout en les y enfermant. Elles ont un rapport à la loi qui est, je dirais stricto sensu, plus sadique. Les personnages du Marquis de Sade professent sans cesse très explicitement les raisons supérieures qui annoncent les sévices à venir. Il ne s’agit jamais de mettre en cause leur volonté mais l’idée d’un principe supérieur auquel ils seraient simplement amenés à obéir. Ainsi va la loi du marché. C’est la loi des affaires, qu’on va présenter comme telle, en la présentant comme l’égale de la loi de la gravité. C’est une loi qui est adossée à une idée de la nature humaine et qui a une sorte de valeur cosmique prévalant sur la marche même du monde. La horde d’« économistes » au service de ces pouvoirs n’a de cesse d’hypostasier leur bouquet de théories. C’est la loi du commerce, de la mondialisation et les États sont amenés à conformer leurs petits régimes de lois à cette grande loi-là. S’ils ne reconnaissent pas les tenants et aboutissants de cette grande loi du commerce, ils seront les perdants. C’est clairement ce que dit Patrick Pouyanné, l’actuel PDG de Total, je me permets de le citer parce que tout est là, il dit : « C’est ça qui est extraordinaire dans la mondialisation, ce n’est plus un problème de capitalisme et de non-capitalisme… » (c’est sa façon d’énoncer l’axe gauche-droite) « … il y a effectivement toujours des différences, il y a les libéraux et les non-libéraux… » (Ça, c’est sa culture politique) « … mais in fine ce n’est plus ça maintenant. Nous vivons tous dans un système commun, et donc ceux qui veulent s’en abstraire seront forcément des perdants… » (ce qui veut dire que le débat politique gauche/droite est caduc). C’est fini l’époque où on réfléchissait même sur le capitalisme, c’est fini l’époque où on se positionnait par rapport au libéralisme. Total dira : « On ne fait pas de politique, on fait de la géopolitique. » On encadre le contexte global dans lequel les décisions en République se prennent, peu importe qui est là. Que ce soit Tsipras ou Trump, on fera valoir Exxon Valdez, Goldman Sachs et un certain nombre d’intérêts agroalimentaires pour s’assurer qu’un certain nombre de principes sont respectés, le reste ce sera l’affaire du syndrome de la petite différence qui a intéressé Sigmund Freud. 

Vous dites que le rapport aux lois est sadique… Ça va plus loin que ça, quand ELF commence à s’intéresser à l’Afrique, cette composante historique de l’actuelle Total procède, avec la République française, à l’écriture des lois de pays auxquels ils offrent simplement une indépendance de surface… On parle dans des termes orwelliens d’autodétermination, d’indépendance, d’élections… Mais tout ça n’est qu’un spectacle en fin de compte, et on ne peut penser la géopolitique justement qu’en intégrant dans cette pensée ces multinationales. 

Dans l’histoire des firmes pétrolières du XXe siècle, on assiste à l’apparition de deux types d’États… Des États qui sont des alliés de l’industrie, essentiellement les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, les Pays-Bas, plus tard la Belgique avec Petrofina… Et des États qu’on appellera finalement des « enveloppes juridiques », c’est-à-dire des États subordonnés et fondés strictement pour satisfaire les besoins d’encadrement législatif de l’industrie. Après la Première Guerre mondiale, l’Empire ottoman ayant été du côté des Allemands, le Royaume-Uni entreprend de démanteler les composantes de l’Empire pour créer notamment l’Irak. Ce pays n’existe dès l’origine que pour encadrer juridiquement les investissements du cartel qui s’y développe. Ce ne sont plus les États qui encadrent l’industrie pétrolière, c’est l’industrie pétrolière soutenue par ses États alliés qui se donnent des États sur mesure. Ça, c’est le Royaume-Uni, la France est toujours en retard sur le Royaume-Uni. Et que fait-elle ? Elle imite Londres après la Deuxième Guerre mondiale en démantelant son empire colonial africain quand elle souhaite s’affranchir des cartels dans lesquels la compagnie française de pétrole est engagée. Elf apparaît alors dans le contexte de ce qu’on appellera la Françafrique. Paris crée à son tour des enveloppes juridiques ; elles sont cette fois au Gabon, au Congo-Brazzaville et dans une moindre mesure au Cameroun et au Tchad ; les chefs d’État soutenus par la France donnent une légitimité strictement « ethnique » aux politiques toujours soufflées par l’Élysée. Cela autorisera Elf à se positionner d’une manière avantageuse en fonction de circuits fermés qui lui permettent d’être autarcique dans ses appétits d’exploitation d’un domaine pétrolier. 

Il y avait à l’époque des accords secrets entre la France et les pays africains où ils pouvaient intervenir… Les documents n’étaient pas datés, ils mettaient la date au moment de l’intervention. Maintenant le bon prétexte c’est la guerre au terrorisme. Notamment au Mali. Quand on parle du terrorisme, aucun média n’évoque la question du pétrole, des multinationales et de leurs intérêts cachés… 

Il est entendu que l’opération Serval et toute la mobilisation militaire de la France en Afrique ces dernières années sont notamment, pas exclusivement, motivées par des enjeux géostratégiques. Pensons notamment aux gisements que Total convoite dans une région qui mord sur le Mali et la Mauritanie. De toute façon la question se pose toujours, elle se pose par rapport à la Syrie, elle se pose par rapport à l’Ukraine, elle se pose par rapport à la Libye et les médias ont une responsabilité inouïe dans ce domaine, c’est-à-dire qu’ils nous rendent complètement analphabètes en ce qui concerne la lecture et l’analyse des conflits dès lors qu’ils ne placent pas au centre des explications l’enjeu des ressources, de leurs transports, de leur distribution… On nous parle toujours des conflits comme si on assistait à je ne sais quel épisode de Star Wars. C’est comme si on était toujours face à des forces, à des clans, à des partis pris purement idéologiques ou spirituels ou en tout cas à des défenseurs d’entités qui ne sont pas liées à des intérêts. On ne parle pas des gazoducs, des oléoducs, des gisements, des concessions, des sites, des positions des bases militaires, des infrastructures qui sont irréductiblement en cause dans les conflits. Parfois il peut y avoir des tensions entre des communautés, mais quand on en est à faire la guerre, c’est bien parce qu’il y a souvent autre chose que de simples tensions… Ce n’est pas en Belgique que je vais apprendre aux gens qu’il peut y avoir des tensions entre des communautés, mais on ne se fait pas la guerre pour autant. Quand on en est à faire la guerre, c’est qu’on est mobilisé par des acteurs qui ont des intérêts très précis et qui touchent au contrôle des ressources en lien avec des intérêts oligarchiques. Si on n’est pas capable de mobiliser cette grammaire-là pour penser des conflits, nous restons intellectuellement des enfants, nous restons intellectuellement incapables de décoder les raisons de telle ou telle mobilisation et opération dans l’histoire.

Zigmunt Bauman disait que l’holocauste n’était pas un accident de l’histoire, mais était propre à la modernité. Le nouveau totalitarisme, celui qui permet la survie de l’ordre capitaliste, ne serait-il pas arrivé à son apothéose avec ses plus dignes représentantes dévastatrices et criminelles que sont des multinationales comme Total, qui ont des pouvoirs qu’aucun dictateur n’aurait jamais imaginé avoir ? 

Il faut voir aussi selon quelles modalités. Il y a des raisons au fait que je me sois référé à l’expression totalitarisme… Nous sommes en présence d’une société qui s’appelle la Compagnie française de pétrole (CFP). En 1954, elle se porte acquéreuse de plusieurs sociétés dans le domaine de la distribution, la vente d’essence à la pompe dans différents pays. Pour se faire connaître, l’expression « Compagnie française de pétrole » n’est pas très saisissante… Donc, la CFP cherche à se donner un nom de marque, ce sera Total, elle appose ce nom sur ses produits. On est en 1954, Hannah Arendt est en train d’écrire sur le totalitarisme et au milieu du XXe siècle. Total… Elle s’est appelée Total parce que la Compagnie française des pétroles se sait à la remorque des grandes, mais elle ne souhaite pas pour autant passer alors pour une petite société hexagonale qui barbote dans son coin en ayant sa petite part de marché français. Elle se veut, elle aussi, totale. C’est toute la logique du cartel auquel elle appartient que son nom trahit. 

Son activité concerne un cartel qui se déploie à l’échelle de la totalité tant par les territoires qu’elle touche qu’aux pratiques qu’il met en œuvre. Je me suis donc intéressé au totalitarisme de Total. La pensée politique d’une firme qui, par ailleurs, est très prolixe ; ses PDG et responsables de communication, à flux tendu, commentent l’actualité. Dès que je me suis mis à relire sur ce concept de totalitarisme, je suis tombé sur des politologues comme Benjamin Barber qui disent : attention, le totalitarisme est un mot grave qu’on doit réserver pour des moments historiques très précis. Ce n’est pas un mot qu’on peut utiliser à toutes les sauces, qu’on peut galvauder, le totalitarisme convient à nommer des régimes spécifiques comme le stalinisme, l’hitlérisme et ainsi de suite. Je m’inscris en faux contre cette idée qu’un tel mot devrait seulement être apposé sur une seule situation historique. Mais je conviens il va sans dire qu’on ne peut pas tout confondre, alors il m’a semblé requis de l’adjectiver. Pour le stalinisme, l’hitlérisme, le régime de Mussolini, de Franco, ces régimes avec des chefs autoritaristes, je me suis permis de parler d’un totalitarisme psychotique, en me référant au vocabulaire psychanalytique pour évoquer un totalitarisme qui renvoie à une source très identifiable du pouvoir, en tout cas dans sa représentation. Avec le totalitarisme oligo-polistique des grandes firmes multinationales dont Total se réclame jusque dans son nom, on est plutôt passé à un totalitarisme pervers qui vise à faire en sorte que l’exercice du pouvoir passe au niveau de son administration objective. Que l’exercice du pouvoir soit dans des règles, passe dans des modalités opérationnelles qui s’inscrivent même dans l’air du temps de façon à ce qu’un chef d’entreprise dise : « C’est la loi, c’est comme ça que ça fonctionne, je n’y suis pour rien. Si je suis coupable de quelque chose, ou si je suis responsable de quelque chose, vous n’avez qu’à me poursuivre, il y a les lois qui existent, ce qu’on fait est légal… » 

Nous avons dissocié la technicité de la loi de la morale élémentaire, ainsi ce n’est pas parce que quelque chose est nettement immoral aux yeux de tous que cela est illégal. Une activité industrielle ou commerciale peut encore très bien relever de la légalité, même si elles choquent tout le monde : on peut corrompre, on peut massivement polluer, on peut faire travailler des enfants, on peut contrôler les marchés, on peut détourner les autorités fiscales, on peut truquer des élections, on peut financer des guerres… C’est légal ! Parce que ce n’est pas interdit dans tel pays, parce qu’il y a un vide juridique, parce qu’il y un État complice qui nous couvre plutôt que de nous sanctionner, parce qu’il y a une distinction entre les maisons mères et les filiales, parce que, parce que, parce que… 

Et donc, cet état de fait, permet à des chefs d’entreprise de se présenter comme étant sujets à un ordre qu’ils ont élaboré, qui fonctionne un peu de lui-même et le chef, le président, le directeur général de la firme pourra mourir sur la piste de décollage d’un aéroport à Moscou, ça ne changera rien[note]. Le régime continuera de tourner et on ne sera pas capable de l’arrêter.

Total ne tient pas sans paradis fiscaux, mais
également sans notre médiocre dépendance au
pétrole, vous êtes d’accord ?

Effectivement ce sont deux chantiers que j’ai pu explorer dans d’autres contextes. En fait ce qui m’intéresse, au-delà des paradis fiscaux, ce sont les législations de complaisance, c’est-à-dire cette catégorie générique qui comprend autant les paradis fiscaux que les zones franches dans le domaine du travail, que les ports francs dans le domaine du transport maritime, que les paradis réglementaires dans le domaine de la finance, de l’assurance, de la spéculation boursière ou dans ceux d’autres secteurs : les mines par exemple, les brevets ou les plateformes d’exploitation en mer. Ce qui est intéressant, c’est de voir aujourd’hui, s’il y a 80–90 législations de complaisance dans le monde, de paradis fiscaux, de paradis règlementaires, les zones franches, les ports francs… C’est que chaque zone de complaisance est comme une boutique dans un centre commercial ou sur une rue commerçante. C’est-à-dire que chaque législation de complaisance a sa compétence propre pour permettre à des acteurs qui sont contraints quelque part dans le monde de créer une filiale dans ce pays où tout devient possible. 

Le problème aujourd’hui avec la mondialisation, c’est qu’un administrateur d’une grande entreprise ne se demande pas si ce qu’il a en tête est légal ou illégal, il se demande où il peut inscrire son opération pour qu’elle devienne légale. Et donc les législations de complaisance sont devenues comme une vaste supercherie, un vaste processus visant à légaliser ce qui passerait chez soi, où on est actif, comme un méfait. La loi, le droit, la frontière, la souveraineté de l’État ne valent pour rien ou ne pèsent plus que sur la classe moyenne et sur les prolétaires, ce qui revient un peu près au même, la classe moyenne étant constituée de prolétaires avec de l’argent.

Quand on s’était rencontré la dernière fois[note], vous me disiez : « Quand on se met à écrire des livres c’est que la solution est différée et qu’on pense qu’en écrivant on en vient à un moment donné à quelque chose qui peut remplir une partie de la solution… » Notre envie d’écrire est aussi un peu un aveu d’impuissance ? Et quand on lit l’ouvrage sur Total c’est aussi un peu ça, on se dit : « Mais que peut-on faire à part écrire ou aller se faire péter au siège, mais encore ça ne servirait à rien »… 

Je ne préconise pas encore le suicide collectif. Il y a des actes, des gestes, pas seulement écrire, mais militer, désobéir, s’interposer… qui renvoient à une position qui est à la fois désespérée et pleine d’espoir. On s’engage politiquement le jour où on est face à un problème dont on ne trouve pas la solution. S’il y a une solution, on l’applique et il n’y a plus de problème, on passe à la question suivante. Il y a de la politique du moment où ça résiste, du moment où ça nous dépasse, du moment où c’est décourageant. Et c’est quand c’est décourageant qu’il faut faire preuve de courage, on ne fait pas preuve de courage quand une situation apparaît facile. C’est parce qu’il n’y a pas toujours immédiatement de solution toute faite qu’on écrit, qu’on pense, qu’on se rassemble, qu’on réfléchit, qu’on se bouge et qu’on s’essaie à diverses choses. En sachant que même s’il n’y a pas immédiatement la solution, il y a néanmoins par médiation au-delà de ce que notre imagination est capable de concevoir, des enchaînements, des conjonctures, des surprises, des aléas qui font qu’un jour on approchera de quelque chose qui est de l’ordre de la solution telle qu’on n’aurait même pas pu l’imaginer au départ. Et c’est à force de positionnements intermédiaires, de médiations, d’actes de foi, de professions de foi, de tentatives, de jeux d’essais et d’erreurs qu’on avance et, comme le disait quelqu’un qui a été un maître pour moi, François-Xavier Verschave, c’est au cumul des échecs, des tracts qui finissent dans les caniveaux, des livres qui passent au pilon, des manifestations qui finissent sous les matraques, des grèves qui tournent à vide, des canards qui ne sont lus par personne, c’est à force de bouger et d’échouer qu’on arrive à un certain nombre de victoires parce que le pouvoir accuse l’impact de toutes ces avancées et tout d’un coup ça sera l’assurance maladie universelle, les congés payés, un certain nombre de droits par rapport à la sécurité au travail, par rapport aux minorités sexuelles. Ce n’est jamais le grand soir, ce n’est jamais fini, mais c’est à coup de tentatives qu’on tend vers nos fins et arrive à certaines d’entre elles. 

Propos d’Alain Deneault recueillis par Alexandre
Penasse, en débat public à la librairie Filigranes,
le 23 mars 2017. Retranscription enregistrement :
Sébastien Gillard.

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LA RENAISSANCE DE L’HUMAIN EST LA SEULE CROISSANCE QUI NOUS AGRÉE

Je prépare l’édition d’un petit livre intitulé Textes et entretiens sur l’insurrection de la vie quotidienne, qui doit paraître aux éditions Grevis, en avril 2020. J’ai ajouté à ces interventions, qui vont de novembre 2018 à août 2019, des remarques susceptibles de contribuer aux débats et aux luttes en cours en France et dans le monde. La date tardive de parution du livre m’a suggéré de diffuser dès maintenant sur les réseaux sociaux ces propos sur la renaissance de l’humain. Leur lecture peut être utile avant la comédie étatique des élections municipales françaises, et en raison des flux et des reflux insurrectionnels où la moindre initiative d’individus et de collectivités, animés par la redécouverte de la vie et du sens humain, revêt une importance croissante. Libre à vous d’en faire (ou non) l’usage qui vous plaira.

Les coups de boutoirs que la liberté porte à l’hydre capitaliste, qui l’étouffe, font fluctuer sans cesse l’épicentre des perturbations sismiques. Les territoires mondialement ponctionnés par le système du profit sont en butte à un déferlement des mouvements insurrectionnels. La conscience est mise en demeure de courir sus[note] à des vagues successives d’événements, de réagir à des bouleversements constants, paradoxalement prévisibles et inopinés. Deux réalités se combattent et se heurtent violemment. L’une est la réalité du mensonge. Bénéficiant du progrès des technologies, elle s’emploie à manipuler l’opinion publique en faveur des pouvoirs constitués. L’autre est la réalité de ce qui est vécu quotidiennement par les populations.

D’un côté, des mots vides travaillent au jargon des affaires, ils démontrent l’importance des chiffres, des sondages, des statistiques ; ils manigancent de faux débats dont la prolifération masque les vrais problèmes : les revendications existentielles et sociales.

Leurs fenêtres médiatiques déversent chaque jour la banalité de magouilles et de conflits d’intérêts qui ne nous touchent que par leurs retombées négatives. Leurs guerres de « dévastation rentable » ne sont pas les nôtres, elles n’ont d’autre but que de nous dissuader de mener la seule guerre qui nous concerne, la guerre contre l’inhumanité mondialement propagée. D’un côté, selon l’absurde vérité des dirigeants, les choses sont claires : revendiquer les droits de l’être humain relève de la violence anti-démocratique. La démocratie consisterait donc à réprimer le peuple, à lancer contre lui une horde de policiers que pousse à des comportements fascisants l’impunité garantie par le gouvernement et par les candidats d’opposition, avides de lui succéder. Imaginez à quels trémolos se livreront les zombies médiatiques si l’immolation par le feu d’une victime de la paupérisation débouche sur l’incendie du système responsable !

De l’autre, la réalité vécue par le peuple est tout aussi claire. On ne nous fera pas admettre que l’on puisse réduire à un objet de transactions marchandes l’astreinte du travail mal rémunéré, la pression bureaucratique accroissant les taxes, diminuant le montant des retraites et des acquis sociaux, la pression salariale qui réduit la vie à une stricte survie. La réalité vécue n’est pas un chiffre, c’est un sentiment d’indignité, c’est le sentiment de n’être rien entre les griffes de l’État, un monstre qui se racornit en peau de chagrin sous la ponction des malversations financières internationales.

Oui, c’est dans le choc de ces deux réalités – l’une imposée par le fétichisme de l’argent, l’autre qui se revendique du vivant – qu’une étincelle, souvent infime, a mis le feu aux poudres. Il n’est pas de futilité qui ne soit aujourd’hui de nature à déchaîner la violence de la vie réprimée, de la vie résolue à briser ce qui la menace d’extinction.

L’inertie séculaire, la léthargie si bien confortées par la vieille recette « du pain et des jeux », fondent la formidable puissance de la servitude volontaire. Déjà dénoncée au XVIe siècle par La Boétie, elle demeure notre ennemi le plus implacable. En nous attaquant de l’intérieur, la servitude volontaire favorise une propension qui agit chez beaucoup comme une drogue : la volonté d’exercer un pouvoir, d’endosser le rôle de guide. L’autorité de quelques-uns a bien souvent infesté les milieux libertaires de sa morbidité. Aussi faut-il se réjouir de la détermination des Gilets jaunes et des insurgés de la vie quotidienne à rappeler sans trêve leur refus de chefs, de délégués auto-proclamés, de maîtres à penser, de grenouilles de bénitiers politiques et syndicales.

Libre à ceux qui souhaitent mourir en paix d’attendre la mort dans le confort conjoint du cercueil et de la télévision, mais nous ne laisserons pas leur gâtisme infester notre volonté de vivre. Ce que nous voulons, c’est la souveraineté de l’être humain. Rien de plus, rien de moins !

La paupérisation frappe à la porte avec une violence accrue, qui va la défoncer. C’en est fini de l’hédonisme des derniers jours que martèle le slogan consumériste et gouvernemental : « Jouissez d’aujourd’hui car demain sera pire ! » Le pire, c’est maintenant, si nous continuons à nous en accommoder. Cessons de croire à la toute-puissance du capitalisme et du fétichisme de l’argent. Nous avons appris que la grande farce macabre qui fait valser le monde n’obéit plus qu’à un petit ressort sordide, celui du profit à court terme, de l’absurde rapacité d’un boutiquier en faillite raclant les fonds de tiroirs.

Je ne parle pas d’espoir. L’espoir n’est que le leurre de la désespérance. Je parle de la réalité de toutes les régions de la terre où une insurrection de la vie quotidienne appelez cela comme vous voulez – a entrepris de démanteler la dictature du profit et de jeter à bas les États qui l’imposent à des peuples, censés être représentés par eux. Ce que nous voulons, ce n’est pas demain, c’est maintenant, comme l’expriment très bien les aide-soignants, infirmières, infirmiers, urgentistes, médecins confrontés à la gestion économique qui déshumanise le secteur hospitalier.

Le système d’exploitation de la nature terrestre et de la nature humaine a mondialement plombé l’horizon. La chape de la rentabilité à tout prix ne laisse aucune issue à la générosité de la vie et au sens humain qui en favorise la pratique.

De toute évidence, exploiteurs et exploités sont persuadés que la marmite va exploser. La violence est inéluctable. Le problème n’est pas là. La question à résoudre sans ambiguïté repose sur une alternative. Allons-nous tolérer que l’explosion sociale débouche sur un état de guerre civile endémique, sur un chaos de vengeances et de haines qui bénéficiera en fin de compte aux mafias multinationales, libres de poursuivre impunément, et jusqu’à l’autodestruction, leur projet de désertification lucrative ? Ou bien, allons-nous créer des micro-sociétés affranchies de la tyrannie étatique et marchande, des territoires fédérés où l’intelligence des individus se libère de cet individualisme de troupeau en mal d’un guide suprême qui les mène à l’abattoir ? Allons-nous enfin oser prendre en mains notre propre destinée et araser une jungle sociale où les bêtes de somme n’ont d’autre liberté que celle d’élire les bêtes de proie qui les dévorent ? En 1888, Octave Mirbeau écrivait : « Les moutons vont à l’abattoir. Ils ne disent rien et n’espèrent rien. Mais du moins, ils ne votent pas pour le boucher qui les tuera et pour le bourgeois qui les mangera. Plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutons, l’électeur nomme son boucher et choisit son bourgeois. Il a fait des révolutions pour conquérir ce droit. »

N’êtes-vous pas lassés de faire virevolter de génération en génération la même et inusable pièce de monnaie : pile la matraque de l’Ordre, face le mensonge humanitariste ? Il n’y a pas de « vote du moindre mal, » il n’y a qu’une démocratie totalitaire, que seule révoquera la démocratie directe exercée par le peuple et pour le peuple. Je me suis amusé au passage d’un slogan qui, si sommaire qu’il soit, appelle à une réflexion plus poussée : « Macron, Le Pen, Mélenchon, même combat de cons ! » (j’aurais préféré « même combat de capons,» mais le rejet de toute forme de pouvoir et de dialogue avec l’État fait partie de ces petits plaisirs d’où viennent les grandes vagues de la jouissance individuelle et collective).

AUTONOMIE, AUTO-ORGANISATION, AUTO-DÉFENSE

Les instances au pouvoir ne vont pas tolérer que le peuple s’affranchisse de leur tyrannie. Nous devons nous préparer à une longue lutte. Celle à mener contre la servitude volontaire ne sera pas la moindre. La seule assise dont le despotisme puisse se prévaloir, c’est la hargne sécuritaire des résignés, c’est le ressentiment suicidaire d’une majorité prétendument silencieuse qui hurle sa haine de la vie.

La meilleure défense est toujours l’offensive. À ce principe, amplement démontré par la tradition militaire, j’aimerais substituer celui de l’ouverture, car, à l’avantage de briser l’encerclement s’ajoute le plaisir de briser l’« encasernement ». L’ouverture à la vie, nous la voyons à l’œuvre dans la farouche détermination des insurrections en cours. Même si certaines s’éteignent, elles repartent de plus belle. Nous le sentons dans le caractère festif des manifestations de protestations qui perdurent bien qu’elles se heurtent à l’aveuglement, à la surdité, à la rage répressive des gouvernements. C’est en me fondant sur cette ouverture que j’ai parlé de pacifisme insurrectionnel. Le pacifisme insurrectionnel n’est ni pacifique, au sens bêlant du terme, ni insurrectionnel, si l’on entend par là les aberrations de la guérilla urbaine et guévariste.

Je n’ai ni vocation de guerrier, ni vocation de martyr. Je m’en remets à la vie et à sa poésie du soin de dépasser les contraires afin qu’ils ne deviennent pas contrariétés, afin qu’ils échappent à la dualité manichéenne du pour et du contre. Je mise sur la créativité des individus pour inventer une révolution dont il n’existe aucun exemple par le passé. Le désarroi et les incertitudes d’une civilisation qui naît n’ont rien de commun avec le désarroi d’une civilisation qui n’a que la certitude de crever.

Philosophes, sociologues, experts en pensées, épargnez-nous les sempiternelles discussions sur la malignité du capitalisme qui rentabilise son agonie. Tout le monde est d’accord sur ce point, même les capitalistes. Les vrais problèmes en revanche n’ont pas été abordés. Ce sont ceux de la base, ceux des villages et des quartiers urbains, ceux de notre propre corps, qui est tout de même, faut-il le rappeler, le vrai décideur de notre destinée, non ?

Plus les luttes se répandent planétairement, plus leur sens gagne en radicalité, en  profondeur,  en  expérience  vécue,  plus  elles  se passent d’engagement militant, plus elles se moquent des intellectuels, spécialistes en manipulation subversive ou réactionnaire (car la manipulation traite l’une et l’autre comme l’avers et le revers d’une pièce de monnaie). C’est à la fois dans leur vécu existentiel et dans leur fonction sociale que les individus se découvrent sur le terrain où leur aspiration à vivre commence à saper et à déblayer le mur que les chiffres d’affaires leur opposent, comme si là s’arrêtait leur destin.

Non, on ne peut plus parler de l’homme abstrait, le seul que reconnaissent les statistiques, les calculs budgétaires, la rhétorique de celles et ceux qui – laïcs ou religieux, humanistes ou racistes, progressistes ou conservateurs – font matraquer, éborgner, violer, emprisonner, massacrer, tandis que, tapis dans leurs ghettos de lâches, ils comptent sur l’arrogant crétinisme de l’argent pour assurer leur impunité et leur sécurité. La dictature du profit est une agression contre le corps. Confier à la vie le soin de nous immuniser contre le chancre financier qui corrompt notre chair implique une lutte poétique et solidaire. Rien de tels que les feux de la joie de vivre pour réduire en cendres la morbidité du monde ! La révolution a des vertus thérapeutiques, insoupçonnées jusqu’à nos jours.

Écologistes, qu’allez-vous brailler à l’amélioration climatique auprès d’États qui vous narguent en polluant chaque jour davantage, alors qu’il est urgent d’agir sur un terrain où les questions n’ont rien de mondanités intellectuelles. Des questions telles que :

Comment passer des terres empoisonnées par l’agro-alimentaire à leur renaturation par la permaculture ?

Comment interdire les pesticides sans léser le paysan qui, piégé par Monsanto, Total et consorts, détruit sa santé en détruisant celle des autres ?

Comment rebâtir sur des bases nouvelles ces petites écoles de village et de quartiers que l’État a ruinées et interdites pour promouvoir un enseignement concentrationnaire ?

Comment boycotter les produits nocifs et inutiles que le harcèlement publicitaire nous enjoint d’acheter ?

Comment constituer des banques d’investissement local où la monnaie d’échange palliera opportunément l’effondrement monétaire et le krach financier programmé ?

Comment couper court aux prélèvements fiscaux que l’État affecte aux malversations bancaires, et entreprendre de les investir dans l’autofinancement de projets locaux et régionaux ?

Surtout, comment propager partout le principe d’une gratuité que la vie revendique par nature et que le fétichisme de l’argent dénature ? Gratuité des trains et des transports publics, gratuité des soins, gratuité de l’habitat et de l’auto-construction, gratuité graduelle de la production artisanale et alimentaire locale. Utopie ? Y a‑t-il pire utopie que le fatras de projets absurdes et délétères que déballent, sous les yeux fatigués des téléspectateurs, ces cabotins sans talent qui agitent le spectre de leurs guerres de commis-voyageurs, réitèrent sans fin la pitrerie du combat des chefs, voilent sous de faux débats les vraies questions existentielles et sociales, éclipsent le terrorisme d’État par un terrorisme de faits divers où la folie suicidaire croît avec la paupérisation et un air ambiant de plus en plus irrespirable ?

A‑t-on assez pris conscience que, dans leur diversité, voire dans leurs divergences, les Gilets jaunes et les mouvements revendicatifs formaient un formidable groupe de pression capable de boycotter, bloquer, paralyser, détruire tout ce qui pollue, empoisonne, appauvrit, menace notre vie et notre environnement ? Nous faire sous-estimer notre puissance et notre créativité relève des mécanismes démocratiques de la tyrannie étatique et marchande. Plus que sur ses gendarmes, la force illusoire de l’État repose sur un effet de propagande qui nous presse à chaque instant de renoncer à la puissance poétique qui est en nous, à cette force de vie dont aucune tyrannie ne viendra à bout.

OR, PENDANT CE TEMPS-LÀ…

Au Chili, la lutte contre la vermine qui prolifère sur le cadavre de Pinochet a ravivé la conscience que tout doit repartir de la base, que les représentants du peuple ne sont pas le peuple, que l’individualiste manipulé par l’esprit grégaire n’est pas l’individu capable de réfléchir par lui-même et de prendre le parti de la vie contre le parti de l’argent qui tue. Il faut laisser au peuple la conquête d’une intelligence qui lui appartient et que les diverses formes de pouvoir s’attachent à lui ôter.

Il en va de même en Algérie, au Soudan, au Liban, en Irak. Je fais confiance au Rojava pour transformer sa retraite momentanée en offensive. Les zapatistes ont, quant à eux, répondu aux arguments économistes du socialiste Lopès Obrador en accroissant le nombre de leurs bases (caracoles) et de leurs Conseils de bon gouvernement, où les décisions sont prises par le peuple et pour le peuple.

La revendication opiniâtre d’une démocratie à Hong-Kong oscille entre d’une part une colère aveugle, prête à se satisfaire d’un parlementarisme partout remis en cause, et d’autre part une colère lucide qui ébranle et fait trembler par sa persistance la gigantesque pyramide du régime totalitaire chinois (qu’inquiète la menace d’un krach financier). Qui sait ? Le lierre s’infiltre partout, et le passé insurrectionnel de Shanghai n’est pas loin.

Le Soudan secoue le joug de la tyrannie et du pouvoir militaire, l’Iran vacille. Le Liban est un coup de semonce pour le Hezbollah et pour l’islamisme dont la défroque religieuse ne masque plus l’objectif politico-pétrolier. L’Algérie ne veut pas d’un ripolinage gouvernemental. L’Irak découvre que la réalité sociale l’emporte sur l’importance accordée aux rivalités religieuses. Restent les Catalans, les seuls à vouloir un État alors que le « plus froid des monstres froids » est partout criblé de flèches. Mais il n’est pas impossible que les indépendantistes, engagés dans une impasse par le bras de fer opposant l’État madrilène à la non moins étatique Generalitat, respirent soudain les remugles du cadavre franquiste que l’esprit nationaliste a sorti de ses cimetières. Donc il n’est pas impossible que leur revienne la mémoire des collectivités libertaires de la révolution de 1936 où se forgea une véritable indépendance, avant que le parti communiste et son allié, l’État catalan, les écrasent.

Ce n’est qu’un rêve mais la vie est un songe et nous sommes entrés dans une ère où la poésie est le passage du rêve à la réalité, un passage qui marque la fin du cauchemar et de sa vallée de larmes. Ouvrir un espace vital à celles et ceux que paralysent le désarroi et l’angoisse du futur, n’est-ce pas la pratique poétique qui fait l’insolente nouveauté de l’insurrection de la vie quotidienne ? Ne la voyons-nous pas dans la déperdition du militantisme, dans l’érosion de ce vieux réflexe militaire qui multiplie les petits chefs et leurs troupeaux apeurés ? Sous la diversité de ses prétextes, l’unique revendication qui s’exprime aujourd’hui sans réserve, c’est la vie pleine et entière.

Qui s’y tromperait ? Nous ne sommes pas dans le tumulte de révoltes prévisibles ou inattendues, nous sommes au sein d’un processus révolutionnaire. Le monde change de base, une vieille civilisation s’effondre, une civilisation nouvelle apparaît. Les mentalités compassées et les comportements archaïques ont beau se perpétuer sous un ersatz de modernité, une nouvelle Renaissance émerge au sein d’une histoire que son inhumanité met en capilotade sous nos yeux. Et ces yeux se dessillent peu à peu. Ils découvrent chez la femme, l’homme et l’enfant un génie d’expérimenter innocemment des innovations inouïes, des énergies insolites, des formes de résistances à la mort, des univers qu’aucune imagination n’avait osé mettre en branle par le passé.

Nous sommes là où tout commence.

Raoul Vaneigem

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Kairos N°40

TOUS CONTRE
LES EXTRÉMISMES ?

Il faudra « effectuer un travail de longue haleine pour comprendre les motivations du vote extrémiste et populiste et d’y apporter des réponses », nous disait L’Écho dans un article intitulé « Marée noire ». Alors que les médias s’étonnent des résultats en ce lundi matin post-électoral, évoquant un « tsunami » (« Deux Belgique », in Le Soir) la métaphore maritime ressasse une même litanie, qui produira les mêmes effets. Car le vote extrémiste, conséquence de décennies de politiques « extrémistes » du centre, de ces partis traditionnels plus soucieux d’assurer leur soutien aux grandes fortunes, au patronat et aux multinationales, s’avère la conséquence de la paupérisation organisée des milieux populaires. Faut-il encore le dire ? Oui, semble-t-il, car les médias, suppôts du statu quo, feignent à nouveau de ne pas comprendre. 

Là où les politiques ont œuvré, soutenus par des associations anti-racistes, pour faire de la xénophobie la seule résultante d’une inadaptation individuelle, décontextualisée, la peur de l’autre est devenue, dans les esprits qui ne subissaient pas les affres de la mondialisation, quelque chose de totalement indépendant des conditions économiques d’existence : « Touche pas à mon pote ». Il fallait aimer son prochain, même si les politiques socio-économiques s’attelaient à créer de la précarité, et donc de la haine. Et pendant que la misère locale voyait dans la misère immigrée la cause de sa situation, le capital était assuré qu’on le laisserait tranquille. Du win-win comme ils disent. Il pouvait donc continuer à se propager, attaquant les dernières zones de résistance au culte du profit, de l’individualisme et de l’hubris. Plus de deuxième voie, un seul et unique avenir. Pas d’accord ? Pas d’échappatoire. Il n’a dès lors plus été possible de voir ni de dire que le vote d’extrême droite marquait surtout un vote d’opposition à un système qu’on ne savait plus par quel bout prendre pour l’empêcher de nuire. Convoquer les images de la Seconde Guerre mondiale réduisait alors la population du vote d’extrême droite à ces nazillons, crânes rasés et Combat Shoes, pour lesquels, bien évidemment, faut-il le préciser, nous n’avons aucune empathie ni aucun respect. 

On nous refait donc le jeu du « tous unis contre… ». C’était il y a peu le terrorisme, ce sera maintenant l’extrême droite. Principe de propagande de guerre. Cela, pour peu qu’on connaisse un peu les fondamentaux des relations intergroupes, aura quelques effets sur les façons de penser les coalitions, de définir ce qu’est l’extrême, et donc de se percevoir soi, son groupe et l’autre. Car « s’unir contre » , c’est toujours se définir sous des traits qui se veulent semblables, ne fût-ce qu’en regard de ce qui nous rassemble, à savoir l’opposition commune à un autre. Homogénéisation de notre groupe (l’endogroupe : les « anti-fachos ») et de l’autre groupe (l’exogroupe : « les fachos »), où chaque entité serait identique dans sa composition, mais les deux très différentes entre elles. Or, nous pouvons parfaitement être contre le fascisme, tout en étant opposés à des individus ou groupes capitalistes qui se disent anti-fascistes ; à l’inverse, on ne peut fermer systématiquement tout dialogue à un individu qui vote à l’extrême droite, sous prétexte que cela l’identifie nécessairement à un raciste. La question, plus complexe, est figée par cette réalité stéréotypée, là où les couches sociales les plus à même de comprendre le rapport à l’autre, ne sont peut-être pas celles que l’on pense : « Les couches supérieures, protégées de fait par un statut social, des revenus et/ou leurs choix résidentiels et scolaires [ceux qui ont les moyens de la frontière avec «l’autre», comme dit Christophe Guilluy], sont-elles susceptibles d’entendre la complexité du rapport à “l’autre” ? Ce sont les couches populaires qui prennent en charge concrètement la question du rapport à l’autre, elles n’ont besoin ni de leçon d’histoire et encore moins de leçon de morale pour comprendre que la violence doit être évitée. Les catégories populaires, quelle que soit leur origine, savent que le rapport à l’autre est ambivalent : fraternel mais aussi conflictuel. Elles savent qu’on peut être raciste le matin et fraternel l’après-midi. Dans ce contexte, le discours moralisateur des couches supérieures, qui vise en filigrane à remettre la “ bête” dans le droit chemin, s’avère inopérant. Cette volonté de créer une société multiculturelle dans laquelle “ l’ homme nouveau” ne reconnaîtrait aucune origine, est ressentie de façon spécialement blessante par des individus qui essaient de gérer au quotidien mille et une questions ethno-culturelles en essayant de ne pas tomber dans la haine et la violence. En réalité, ce sont les classes populaires qui construisent, dans l’adversité, seules et sans mode d’emploi, cette société multiculturelle ».[note]

Le cynisme veut par ailleurs que les partis remportent le contrat
de réparation des dégâts qu’ils ont participé à créer, puisque ce sont
maintenant eux qui vont nous dire comment bien penser et faire le
barrage aux « anti-démocrates ». Le Mouvement réformateur (MR),
diabolisant sans arguments le Parti du travail de Belgique (PTB), sera
de ceux qui nous expliqueront ce qu’est la démocratie, alors que leur
politique, avec celle du parti « socialiste » et autres réformateurs, a
fini de détruire les classes populaires et provoque le ravage en cours
de la classe moyenne. Leur cordon sanitaire n’est que le paravent de
leurs politiques insalubres. En somme, les partis traditionnels, qu’ils
honnissent ou non l’extrême droite, ont besoin d’elle, jouant comme
un reflet négatif de ce qu’elles sont.

Il serait donc de bon ton de repenser la notion d’extrême, comme nous le disait Alain Deneault dans une interview : « On a associé à tort l’extrémisme en politique à la position du curseur sur l’axe gauche-droite. Alors que l’extrémisme, au sens moral, renvoie beaucoup plus à une attitude qui consiste à être intolérant à ce qui n’est pas soi. L’extrême centre consiste à être intolérant envers tout ce qui ne s’insère pas dans ce paramétrage finalement très étroit de l’ordre du jour du programme oligarchique dont j’ai parlé. C’est un centre qui a peu à voir avec l’axe politique gauche-droite, dans le sens où c’est un centre qui vise moins à se situer sur cet axe qu’à l’abolir, et à présenter une vision des choses comme étant la seule valable. L’extrême centre c’est donc ne tolérer rien d’autre que ce discours-là qui se présente arbitrairement comme relevant du centre. Pourquoi le centre ? Parce qu’il ne va pas se présenter comme étant radical, destructeur, impérialiste, au fond, violent par bien des aspects. Mais il se présente au contraire comme étant pondéré, comme étant pragmatique, comme étant normal, comme étant vrai, juste, équilibré, comme étant raisonnable, rationnel et ainsi de suite ».[note]

Il ne faudrait donc pas, sous prétexte de combattre l’extrême
droite, oublier le véritable ennemi.

Alexandre Penasse

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Articles

LE BIEN / LE MAL

La société technicienne veut-elle encore du bien et du mal ?Pour elle, il ne s’agit que de fonctionner avec toujours davantage d’efficacité, pas de discerner, juger, différencier.L’écrivain Jacqueline Kelen, qui vient de publier Le Jardin des vertus (Salvador), s’insurge contre cette vision mécaniste de la condition humaine.

La Décroissance : Bernard Charbonneau (1910–1996), ce grand précurseur de la décroissance, nous demandait ironiquement s’il y avait encore un « problème du mal », « dans une société profane qui perd de vue le bien et le mal en croyant les dépasser ». Dans votre nouveau livre Le Jardin des vertus, vous interrogez à sa suite : « Serions-nous aujourd’hui à ce point libérés de tout, depuis la mort de Dieu, qu’il n’y aurait plus à faire cette distinction dite manichéenne, qu’il n’y aurait même ni bien ni mal ? » Quelle est votre réponse ?

Jacqueline Kelen : Elle remonte à plusieurs millénaires, à l’aube des civilisations, et se trouve inscrite dans les premiers textes de l’humanité qui s’appuient sur la distinction entre le bien et le mal et invitent l’être humain à se conduire avec honnêteté, justesse et générosité, à faire le bien et à se garder du mal. On peut la lire sur les tablettes d’argile de Sumer, il y a 6.000 ans, sur les murs des pyramides et des tombes de l’Égypte ancienne, dès Saqqarah aux alentours de 2600 avant J.-C., ou encore dans les Tables de la Loi dictées à Moïse sur le mont Sinaï (XVe-XIIIe siècles avant l’ère chrétienne). Au musée du Louvre, chaque visiteur peut contempler la stèle en diorite noire, datant des années 1780 avant J.-C., qui est le célèbre Code d’Hammurabi. Ce Code fixe une règle morale à l’usage de tous qui, en discernant les bonnes et les mauvaises conduites, permet non seulement d’assurer sur terre ordre et harmonie, mais à chacun de s’élever. Au sommet de la stèle se tient le Dieu-Soleil, garant de la Justice, auquel fait face le Roi qui représente son peuple. Ainsi est clairement montrée la référence à une transcendance qui oriente la vie morale et confère de la valeur à l’existence humaine. Enfin, dans la tradition hébraïque, le prophète Isaïe (VIIe siècle avant J.-C.) lance un avertissement qui résonne jusqu’à nous : « Malheur à ceux qui appellent le mal bien et le bien mal, qui changent les ténèbres en lumière et la lumière en ténèbres ! […] Malheur à ceux qui se croient des sages et se trouvent très malins ! »

On pourrait multiplier les exemples en puisant dans toutes les civilisations, de l’Inde à la Chine, de la Perse à la Grèce antique. Or, en ce début de XXIe siècle où sévissent encore guerres, crimes et horreurs, l’homme se proclame libéré de toute contrainte, agissant selon son seul plaisir, puisqu’il n’aurait plus aucun compte à rendre à un Dieu (déchu ou inexistant) et serait dégrisé de l’opium de la religion.

De fait, cette proclamation d’émancipation relève à la fois de l’arrogance et de la complaisance : rien ne doit limiter l’individu qui va profiter de tout et faire tourner au mieux la machine économique. Il s’agit donc de le flatter et de le rassurer en permanence, de l’inciter à étendre son empire sans autre considération – ce qu’on dénomme sa liberté. L’ombre menaçante d’un Dieu de Justice ne saurait l’effrayer, ni un Jugement dernier après le trépas. Dès lors, le combat des Vices et des Vertus qui est au cœur de la philosophie antique et de toute démarche spirituelle n’a plus de raison d’être. Seuls comptent désormais son bonheur, son bien-être, sa sécurité et son développement personnel.

Sans référence à une instance supérieure (qu’on l’appelle Dieu, Absolu, Être, Principe suprême, Un), tout devient relatif et s’éparpille dans la multiplicité mouvante ; la vérité, le bien, le beau varient selon les uns et les autres, les pays et les époques, au grand dam de Platon et de ses Idées immuables et éternelles. Exemple caractéristique, le recueil de chroniques d’un philosophe en vogue intitulé Morales provisoires. Ainsi, libre cours est laissé à l’individu narcissique de dire et faire ce qu’il veut, sauf à contrevenir aux lois du pays. Désormais la morale se réduit au légal (ce qui est permis et ce qui est défendu), alors qu’elle concerne en premier lieu la conscience et la responsabilité de chacun, alors qu’elle témoigne de la dignité de l’être humain.

Que gagne-t-on à cette arrogance d’homme-dieu, à cette autosuffisance ? Un affreux rétrécissement au plan matériel, au terrestre et à l’instant présent. Est éradiqué le questionnement métaphysique qui stimule l’intelligence et la ferveur de connaître, est renvoyée à la platitude voire au sordide la création artistique qui, durant des millénaires, cherchait à s’approcher des dieux… Plus l’homme s’érige en maître et en finalité de tout, plus le monde devient inhumain et idiot. Aristote rappelait, dans son Traité dédié à son fils Nicomaque, que « vivre, c’est être utile », autant dire que chacun doit contribuer à l’évolution et à l’élévation de tous. De nos jours, il est supplanté par les slogans de « solidarité » et du « vivre-ensemble ». Et le philosophe concluait son ouvrage par des propos bons à s’attirer les foudres du laïcisme contemporain en affirmant que l’homme doit se conformer à son principe divin, l’esprit, et en énonçant avec fermeté : « Il ne faut donc pas écouter les gens qui nous conseillent, sous prétexte que nous sommes des hommes, de ne songer qu’aux choses humaines, et, sous prétexte que nous sommes mortels, de renoncer aux choses immortelles. »

Ce qui de nos jours est étouffé ou piétiné en l’être humain, c’est le sens de l’Absolu, la soif de l’Absolu. Comme si ce qui dépasse infiniment l’homme l’écrasait ou le niait, alors qu’il l’élève et l’ennoblit. De là, la perte du sacré avec ses conséquences redoutables à l’encontre même de l’humain. Les lieux, civils ou religieux, ressentis naguère comme sacrés, intouchables – lieux de savoir et de soin, de culte, de refuge, de repos –, sont livrés au saccage et à la violence meurtrière : écoles, églises, hôpitaux, cimetières… Le corps humain lui-même est traité comme un objet manipulable, trafiquable et jetable. Ainsi de la récente proposition de « compost humain » pour enrichir les sols après le trépas (non, ce n’est pas une blague des écologistes). Que dirait Antigone, elle qui a risqué sa jeune vie afin de donner sépulture à son frère malgré l’édit de Créon[note] ?

Ainsi, nous récoltons les fruits empoisonnés de notre reniement du sacré, de notre oubli mortifère de la « part éternelle de l’homme » qu’invoque sans cesse André Malraux. Dans son magnifique ouvrage paru en 1951, Les Voix du silence, où il discerne le sens profond et universel de l’Art, il écrit : « Le sacré n’implique pas seulement un absolu, il implique encore que la vie de la société dans laquelle il paraît soit orientée par cet absolu. » Sous couleur d’égalité et de diversité, on se retrouve dans un monde plat et conforme, et surtout sans grandeur. À rejeter le bien et le mal comme vieilles lunes, à bricoler sa petite morale provisoire, l’heureux habitant du XXIe siècle a perdu son honneur et sa dignité – mais ce sont là encore des notions obsolètes et propos de grincheux…

Vous observez que « bonheur, bien-être, guérir, lâcher prise, méditation, développement personnel et amour de soi, tels sont les articles les plus vendus au magasin des illusions. Les contemporains sont prêts à tout pour s’aménager un paradis sur terre. Il ne reste plus qu’à vaincre la mort, on s’y emploie ».

Afin de ne pas brusquer le cher Narcisse, au lieu d’éducation morale incitant à se connaître, à se corriger et à s’améliorer en pratiquant les vertus léguées par la philosophie antique (Force, Prudence, Tempérance et Justice), on le berce avec de mièvres concepts tels que la bienveillance, la confiance, l’estime et l’amour de soi. Il n’a pas à faire d’efforts, à s’évertuer (verbe forgé sur le mot « vertu »), il doit avant tout être rassuré, câliné. Et les techniques de développement personnel ne concernent étrangement ni l’intelligence ni l’esprit critique, mais visent au bien-être corporel, à la tranquillité du mental voire à l’absence de pensée. Déjà Confucius (551–479) énonçait lors de ses Entretiens : « Le sage attend tout de ses propres efforts ; l’homme vulgaire attend tout de la faveur des autres. » Et aussi : « L’homme sage aspire à la perfection, l’homme vulgaire, au bien-être. »

La vulgate thérapeutique qui envahit tous les champs de la pensée et de l’action m’apparaît comme l’ennemi principal de la Morale éternelle. Là où celle-ci donne des repères et des règles de conduite intangibles, et surtout éveille à la responsabilité personnelle et communique le goût du perfectionnement, une certaine psychologie bienveillante et flagorneuse relativise et sème le flou, elle entreprend d’excuser le pauvre et fragile individu, d’invoquer son enfance, son environnement social, bref, de le dessaisir de son libre-arbitre et de sa volonté. La morale fortifie et redresse l’être humain, là où le suave discours thérapeutique le débilite.

Ce qui importe, ce n’est pas d’avoir des idées larges, mais d’avoir des idées justes. Et seuls la réflexion, le silence recueilli, le discernement, et d’abord l’orientation vers la Vérité offrent à une personne d’agir avec rectitude et de prononcer de justes propos, à la fois clairs, équilibrés et sans compromission.

Actuellement, il s’agit de fabriquer à tout prix du consentement et la manière la plus simple consiste à aplanir les distinctions et les aspirations et à rassembler les hommes par le niveau le plus commun, le plus grossier, celui des instincts et des passions dont regorge le moi. Ce dernier est avide et, bien sûr, égocentrique, il a besoin d’être flatté et approuvé en permanence, il réclame protection et sécurité et tient à se maintenir sans jamais être atteint ni souffrir. Ainsi, par les mots et les recettes magiques de bonheur, guérison, jeunesse, pardon et amour de soi, on parvient au consensus par le bas et du même coup on favorise largement la consommation puisque tous ces produits, stages et livres sont cher payés. Et pendant que le citoyen s’occupe à temps plein de son gros moi, il n’exerce pas son intelligence et il ne regimbe pas. De nos jours, ce n’est plus la sagesse du gouvernant ou l’amitié entre citoyens qui assurent l’ordre et la concorde dans la cité, comme le pensaient Socrate et Aristote, c’est la recherche généralisée de bien-être et de festivités qui prétendent les garantir.

Et puis, le moi avide veut durer et ne veut surtout pas disparaître. Alors, on va le flatter encore en lui faisant miroiter une existence terrestre de centaines d’années. De celle-ci comment usera-t-il ? La question n’est pas posée. Dans la folie du transhumanisme on retrouve conjuguées l’arrogance sans frein et la démagogie qui méprise l’humain. En réalité, ce qui chez l’homme a la vie dure, c’est sa capacité de s’illusionner.

Il est frappant d’observer que des personnes qui renvoient toute volonté de discerner le Bien et le Mal à la pensée de George Bush (« Une bataille du bien contre le mal »), avait-il dit pour défendre sa guerre en Afghanistan) sont régulièrement les mêmes qui se dressent dans des postures moralisatrices frénétiques. Comment expliquer ce paradoxe ?

De tels comportements montrent bien ce qui distingue la morale de l’idéologie, et les hommes de réflexion des donneurs de leçons. Il faut rappeler que la vie morale requiert un engagement personnel, une responsabilité personnelle (le président Bush, lui, entraînait à sa suite un immense pays), tandis que les mouvements collectifs qui soutiennent des « valeurs » (politiques, écologiques, humanitaires, etc.) courent toujours le risque du prosélytisme, du fanatisme, de l’aveuglement et de l’endoctrinement.

L’exercice des vertus vise à la maîtrise de soi, au gouvernement des instincts et des passions, afin de s’orienter vers le souverain Bien. Une conduite vertueuse est exemplaire, elle peut être contagieuse, mais elle n’enrôle ni n’exclut personne. La morale singularise, alors que l’idéologie et le militantisme cherchent, au nom de leurs « valeurs », à rassembler le plus grand nombre, au risque d’insulter ou d’écraser ceux qui ne s’y joignent pas. Enfin, une vie morale s’avère dynamique, elle est toujours à parfaire, là où une idéologie, un système de pensée se croient définitifs.

Le discours médiatique contemporain tend à développer l’idée que « le mâle c’est le mal ». Ainsi, l’homme devrait « trouver la femme qui est en lui » pour en chasser la « masculinité toxique ». Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Ce discours actuel m’apparaît à la fois effrayant et grotesque, mais il remonte à plusieurs décennies, lorsque certaines féministes faisaient déjà l’équivalent entre virilité et violence voire viol, entre masculinité et brutalité, et lorsque des hommes se mettaient à cultiver leur « part féminine », nouveaux pères et gentils copains, hommes doux, mous et flous…

Un tel rejet haineux de la masculinité témoigne d’un refus de la loi et de l’autorité, il veut abolir la figure du Père qui distingue et sépare, au seul profit de la Mère qui rassure et englobe. Ce discours ignore aussi ce que représente la vertu de Force. Celle-ci se décline en courage et vaillance, en patience et résistance, en détermination et persévérance. Elle n’est pas l’apanage de l’individu masculin, mais à travers les Mythes et l’Histoire, c’est cette vertu cardinale qui fait les héros, les sages et les saints, d’Ulysse à Gandhi, d’Héraclès à Martin Luther King, de Don Quichotte à Thomas More. Elle est le contraire même de la fuite, de la faiblesse, de la lâcheté et de la démission. Et il me plaît qu’en grec ancien andreia, le courage, soit forgé sur le terme qui désigne l’individu masculin, aner.

Dans ces propos qui parlent de « toxicité » et de « femme intérieure », on remarque une fois de plus que le langage psy et le conseil thérapeutique se substituent à la saine et ferme morale : on incite l’homme actuel à se regarder le nombril plutôt que d’exercer sa volonté et son courage. Du reste, je ne vois pas en quoi sa « femme intérieure » serait plus intéressante que son identité masculine.

Enfin, les femmes qui dénoncent à tout va cette peste virile se focalisent sur les plans corporel et sexuel, sur la chair, et omettent le plan intellectuel. De nos jours, qui ose dire que la parole est toujours détenue par les hommes, avec le pouvoir qui attache ? Je pense en particulier à tous ces sages autoproclamés, à ces philosophes médiatiques et autres gourous qui occupent tout l’espace du savoir, de la culture, du domaine religieux et spirituel. Pour ma part, c’est sur le plan de la connaissance morale et spirituelle et de la parole qui la promeut que les femmes ont d’abord et encore à gagner leur autorité et à se faire entendre.

Tout semble mis en œuvre pour nous distraire, notamment avec l’entreprise terrifiante du numérique, pour exciter nos pulsions de toute-puissance, et nous éloigner de la quête du bien, du beau, du vrai. Comment retrouver les conditions pour faire de sa vie quelque chose de bon ?

La vaste entreprise de distraction généralisée a été mise en évidence par Philippe Murray à notre époque, mais il y a des prédécesseurs, en particulier Aldous Huxley qui en 1931, dans Contrepoint, écrivait : « Les industriels qui fournissent aux masses des amusements standardisés et fabriqués en série, s’appliquent de leur mieux à faire de vous le même imbécile mécanisé dans vos loisirs que pendant vos heures de travail. » Comme on a sapé en chacun le désir de s’améliorer, de s’élever, donc de faire de sa vie quelque chose de bon et d’utile, il reste l’ennui, un ennui mortel. On va donc occuper à temps plein l’individu par les écrans et les images, le décentrer et l’éparpiller par un bruit et une agitation permanents, l’empêcher de réfléchir et d’exercer son esprit critique par un déferlement de publicités et d’informations. Les tranquillisants et euphorisants feront le reste… Oui, tout est fait afin que l’individu ne pense pas, ne s’interroge pas, mais trouve tout prêts réponses, explications et remèdes de bonheur. Par exemple, ceux qui aujourd’hui militent en faveur de la légalisation du cannabis invoquent son usage thérapeutique, mais également « récréatif ».

Il n’y a pas à attendre des conditions particulières pour conférer à son existence une valeur morale et spirituelle, un caractère unique. En prenant conscience de la précarité de la vie et de son prix inestimable, un désir impérieux soulève l’être humain : désir de s’aventurer, de risquer, d’étudier, de connaître, d’aimer, de créer, désir de laisser après soi des semences de beauté, de justice, de bonté. Sans nul doute faut-il à la plupart des contemporains retrouver l’amour de la vie, avec sa douceur et son amertume, avec ses joies et ses périls, avec sa tragique grandeur. Notre société n’invite pas au désir, mais à l’excitation des sens et des instincts, elle n’invite pas à aimer la vie, mais à profiter et à se gaver. Et aucune sorte d’amour ne peut fleurir dans un climat d’envie et d’avidité.

J’aime beaucoup le bel avertissement donné par Thérèse d’Avila : « Souviens-toi que tu n’as qu’une âme, que tu ne mourras qu’une fois, que tu n’as qu’une vie qui est courte et dont tu as seul la responsabilité, qu’il n’y a qu’une gloire qui est éternelle, et tu te détacheras de bien des choses. »

La seule possibilité de ne pas se laisser engluer et laminer consiste à résister, c’est-à-dire à refuser tous ces écrans, machins connectés et autres boulets qui empêchent de voir autrui, de contempler le monde, de savourer la vie et de sentir les caresses du vent. On peut très bien vivre sans ces gadgets prétendument indispensables, j’en témoigne, et surtout on vit tellement mieux. C’est alors que peuvent se rencontrer, converser, s’écrire et lier amitié ceux qui, libérés de ces chaînes, vont bientôt apparaître comme les derniers vivants.

Jacqueline Kelen est une écrivaine française, diplômée de lettre classique, auteure de nombreux ouvrages. Entretien paru dans le n°161 de La Décroissance, juillet-août 2019, « Contre la grande confusion ».

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LA NATURE DE L’HUMAIN

« Parler de liberté n’a de sens qu’à condition que ce soit la liberté de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre ».
George Orwell[note].

« Quiconque promettra à l’humanité de la libérer des difficultés du sexe sera acclamé comme un héros, quelles que soient les absurdités qu’il puisse proférer ».
Sigmund Freud[note].

Le mouvement idéologique qui se voit aujourd’hui imposé dans le débat par une minorité active se présentant comme porteuse de la bonne parole et condamnant au bûcher les hérétiques qui s’écarteraient de la voie sacrée – aussitôt associés à des « conservateurs », « réactionnaires » ou « phobiques »[note] – n’est pas la manifestation d’un accès lucide d’individus qui auraient enfin compris les ressorts réels de la domination. L’obsession identitaire au fondement de ce mouvement se révèle être au contraire la traduction parfaite de valeurs du modèle néo-libéral, qui a œuvré à ce que toute question de limites soit assimilée au fascisme. Désormais, « recodifier les corps, reconfigurer les sexes, particulariser les langues, ré-assigner les identités, redesigner les affects, faire proliférer les genres, les faire reconnaître comme fluides et bousculer par-là toutes les frontières connues sont autant d’impératifs d’une sorte de mouvement transidentitariste auquel tout un chacun est désormais confronté dans quasiment toutes les institutions »[note]. Se faisant les porte-voix d’un productivisme investissant à présent les sanctuaires les plus intimes que sont le corps et la maternité, les thuriféraires du laissez-faire ne réalisent par ailleurs pas que sous couvert de combattre la domination masculine, ils ne font que consacrer son nouvel avatar, oubliant aussi bien opportunément le totalitarisme technologique et son emprise sur nos vies. Plus que tolérés dans les médias de masse, ces nouveaux libertariens démontrent paradoxalement comment toute possibilité de penser librement est devenue extrêmement difficile. Bienvenue dans le meilleur des mondes.

Il ne fallut pas attendre longtemps pour que l’impératif d’égalité se mue, dans nos sociétés post-68 où il était à présent « interdit d’interdire », en revendication identitaire concrétisée sous forme d’une carte de visite continuellement déployée dans des contextes sociaux divers, où plus grand était le nombre de traits « dominés » (femme, noir, homosexuel, handicapé…), plus l’avantage comparatif semblait devenir important. Les dérives étaient évidentes dans une société compétitive, inégalitaire et où régnait la loi illusoire du self-made-man : le caractère minoritaire se muait paradoxalement en trait identitaire dominant, la lutte des classes cédant le pas à la couleur de peau, le sexe, l’orientation sexuelle ou l’apparence. Formidable erreur, car comme disait Hannah Arendt, « […] l’existence d’un monde commun ne demande aucune identité, seulement la capacité de dialoguer[note]». Pour paraphraser l’intelligentsia gauchiste française de l’époque, qui pensait qu’il valait mieux « avoir tort avec Sartre plutôt que raison avec Raymond Aron », il semble qu’aujourd’hui il vaille mieux avoir tort avec les minorités plutôt que de défendre une éthique universelle, surtout quand elle « ferait le jeu des fachos »[note].

Si la protection des plus faibles doit en effet demeurer un principe qui dicte nos conduites, cela ne signifie pas automatiquement que le désir de quelques individus fait d’eux une catégorie minoritaire dominée dont il faudrait prendre la défense en faisant fi de toute éthique[note]. Pour faire ici une digression essentielle, il est nécessaire d’ajouter qu’il serait erroné d’associer automatiquement la minorité à l’assujettissement. Si les expériences de Ash démontrent que les individus se conforment au groupe le plus grand, l’influence des minorités n’en est pas moins une réalité. « Dans cette perspective, les minorités sont une force envers l’innovation parce qu’elles défendent leur position de façon constante, avec confiance et conviction, ce qui fait qu’elles dérangent les normes existantes et génèrent de l’incertitude. Parce qu’elles ne bougeront pas, elles exigent de l’attention pour leur position alternative, et la majorité est forcée de s’en accommoder et de considérer leur point de vue face à un certain nombre de points voire de problèmes. Les minorités influencent l’information (…) »[note]. Ce statut de la minorité est essentiel, et pour revenir donc à ce qui nous préoccupe, il serait dangereux de défendre automatiquement ces « minorités désirantes », car dans un monde où la domination de la nature vivante est devenue un impératif pour assurer la croissance du capital, la maîtrise de ce qui nous est le plus intime, le corps, offre des segments lucratifs que la logique productiviste ne pouvait laisser en jachère et dont il faut, pour qu’ils deviennent rentables, qu’ils soient portés par des sujets désirants indépendamment de toute éthique. Le corps, surtout celui de la femme, devenue progressivement un objet de présentation de soi à investir, améliorer, réparer, allait rapporter gros à une industrie de la mode qui avait poussé à son faîte la transformation de celle-ci « en objet visuel, c’est-à-dire en image », soumise intrinsèquement au regard de l’homme.[note]

Rien d’étonnant, dès lors, que cette réification ait abouti sous le lobbying d’un secteur « féministe » libéral relayé par la propagande médiatique, l’industrie et, nous le verrons, la peur de la majorité de « mal penser », à la remise en question de la différence sexuelle et de la procréation. Comme le constate Fabien Ollier, « de toutes les obsessions identitaires qui provoquent désormais une fragmentation violente de la société en d’incalculables groupes, formations ou sectes communautaristes rivales – chacun d’entre eux réclamant la priorité des droits nouveaux à sa différence, des témoignages institutionnels de reconnaissance et des postes de pouvoir dans tous les secteurs clés de la vie publique –, celle qui se rapporte au modèle sexuel de soi prend une ampleur aussi inattendue qu’inquiétante »[note]. Ce qui jusqu’ici semblait aller de soi ne va plus de soi et, selon la logique dominante que tout changement serait nécessairement un progrès, on inaugure celui-ci comme un renversement d’un ordre ancien patriarcal, alors que, nous le verrons, ce mouvement n’est qu’un « putsch permanent »[note], le signe extérieur d’un système productiviste ayant atteint son apothéose. Avant sa chute ?

L’ENFANT POUR TOU·TE·S

S’il nous devenait loisible de « réaffecter » l’assignation naturelle d’un sexe à la naissance, réparant ce que certains considéraient comme une erreur, cette nouvelle capacité – illusoire, nous le verrons – à changer de sexe ouvrirait automatiquement le « droit » à l’enfant pour tousétoutes, dès lors que le sexe deviendrait la seule résultante d’un choix individuel et que certaines combinaisons, ou le fait d’être seul, ne permettraient pas la procréation. De cette marchandisation des corps et de la procréation découlait logiquement la marchandisation de l’enfant : « Dans ces circonstances, l’enfant est calculé, simulé, objet d’une commande. Avant de le prendre en main, on veut le choisir sur catalogue, se garantir des contrefaçons et de toutes surprises ». Dans ce cadre inédit, « l’enfant est dissocié de la sexualité, du désir du couple (le désir est devenu volonté), et du corps de la femme (devenue véhicule plus ou moins réticent de la venue au monde de l’enfant). »[note]

La grossesse réduite à une fonction d’incubation, il n’en fallait pas plus pour que certaines féministes revendiquent la fin de cette « histoire immémoriale d’inégalité et d’injustice », de cette « différence entre les hommes et les femmes à l’égard de cet acte à chaque fois extravagant de faire naître »[note] dont seraient victimes les femmes : « Les femmes ne pourront pas connaître de véritable autonomie tant qu’elles n’auront pas la possibilité de s’en débarrasser [NdA : «de la grossesse et de l’élevage des enfants»]. »[note] Nancy Huston, écrivaine, romancière et dramaturge canadienne, questionne opportunément : « Quelle puissance divine, décidément, en nous êtres humains : chez toutes les autres espèces mammifères, les femelles fabriquent tranquillement dans leur giron les rejetons des deux sexes ; chez nous, sans doute parce que nous parlons, il est besoin de “forger” “l’idée” qu’elles “doivent” le faire. »[note] Au prétexte de réduire les inégalités et de libérer de ce « carcan », il fallait donc abolir toute différence. Soulignant que, de tout temps, on n’a jamais accueilli le bébé en criant « c’est un enfant », mais toujours en précisant en premier lieu son sexe, Nancy Huston ajoute à ce qui s’avère une « dure » réalité pour certains, que cette différence, qu’on le veuille ou non, apporte des informations cruciales, encore aujourd’hui : « Par exemple : si le corps du bébé est doté d’un utérus, il sera susceptible plus tard de fabriquer en son sein d’autres corps, tant masculins que féminins ; s’il est doté d’un pénis, non. Même si tout le monde de nos jours (moi la première) admet comme valable pour une femme de ne pas vouloir engendrer, cela n’atténue en rien ce fait massif : les hommes ne peuvent le faire[note]».

La différence des sexes est une réalité qui s’impose à nous, et le délire psychotique de notre époque se mesure à ce qu’il faille préciser une telle évidence et « insister sur des vérités aussi triviales[note]». Enfonçons le clou, au sujet de la différence biologique des sexes : « Ce sont des différences réelles : non résorbables, incontournables, intemporelles »[note], « aucune autre espèce de primate n’a éprouvé le besoin d’inventer des mythes, contes, récits, racontars, légendes et religions pour expliquer la différence des sexes, alors que toutes les cultures humaines l’ont fait. Attribuer un sens à cette différence est l’un des traits fondamentaux pour ne pas dire fondateurs de l’humanité »[note]; « n’en déplaise aux tenants queer, le fait de naître garçon ou fille continue d’être perçu et vécu, partout dans le monde, comme significatif. Par les sociétés. Par les garçons. Par les filles. Et ce, à juste titre »[note]  Ceux qui ont cru voir dans l’œuvre de Simone de Beauvoir les prémices aux délires post-modernes de négation de la différence sexuelle se trompent tout à fait, elle qui disait : « Il est clair qu’aucune femme [ni aucun homme] ne peut prétendre sans mauvaise foi se situer par-delà son sexe. »[note]

Rappeler ainsi à la réalité ceux qui défendent des thèses d’indistinction totale, vaut pour les intrépides qui osent l’exprimer le risque d’attaques physiques et verbales. Nos amis de La Décroissance ont pu le constater alors qu’ils tenaient un stand au festival Les Bure’lesques où se réunissent les opposants au site d’enfouissement de déchets radioactifs : « À peine arrivé le samedi matin, j’ai été pris à partie par une dizaine de personnes qui se sont opposées à la vente de journaux, les ont volés et détruits. Ces individus étaient très remontés, se revendiquaient transgenres ou amis de, n’avaient pas lu le journal, mais la mise à l’index qui circulait sur le festival en format papier. »[note] Sylviane Agacinski, qui a récemment publié L’homme désincarné. Du corps charnel au corps fabriqué, a pu éviter les agressions que l’auteur de La reproduction artificielle de l’humain[note], Alexis Escudero, ou encore Tomjo[note], ont, eux, directement subies dans le passé. Alors qu’elle était invitée à l’université Bordeaux Montaigne pour une conférence dont le thème portait sur « l’être humain à l’époque de sa reproductibilité technique », face aux menaces des associations (GRRR, Riposte trans, Mauvais Genre‑s et WakeUp…), le syndicat « Solidaires étudiant-e‑s Bordeaux » qualifiant les positions de la philosophe de « réactionnaires, transphobes et homophobes », l’université a décidé d’annuler l’événement, « ne pouvant assurer pleinement la sécurité des biens et des personnes », ou se résignant pour ne pas entacher l’image de l’institution…

INTERDICTION DE PARLER…

« Je sais qu’il y en a qui sont probablement horrifiés par ce que nous faisons, mais s’il y avait un groupe de nazis là-dedans, qui essayaient d’organiser une “ discussion à propos des ‘ juifs”, le toléreraient-ils ? Je ne crois pas !Aucune personne décente ne le tolérerait ».
Propos d’un membre d’un groupe empêchant la tenue d’un débat sur la transsexualité.

Les nazis brûlaient les livres dont le contenu ne correspondait pas à la doxa totalitaire. Les milices fascistes « antifascistes » transidentitaires, minoritaires en nombre, s’en inspirent parfois. Mais leur aura dépasse le cercle de leurs actions, appuyé par des médias « qui ont compris depuis fort longtemps déjà que le sexe et tout ce qui tourne autour de ce sujet rendu par leurs soins “scabreux et oiseux” font vendre »[note], et soutenu tacitement par une partie de la population craignant d’être accusée du crime de « mal-penser » et affublée de divers qualificatifs dressant la caricature d’un soldat du IIIe Reich.

« Déjà à l’époque [année 70], alors que la “théorie du genre” tenait bien moins qu’aujourd’hui le haut pavé, Symons[note] savait que les résultats de ses travaux sur les différences sexuelles innées seraient interprétés comme insultant pour les femmes, tant est enracinée notre habitude de percevoir toute différence comme une hiérarchie et toute description comme une prescription »[note]. Ceux qui interdisent le débat, donc le risque de rencontre d’une parole autre, sont pris dans une toute-puissance de la pensée, tout en étant à la fois incapables de reconnaître certaines évidences. Sont-ils par exemple susceptibles d’accepter qu’on puisse « admettre l’existence de différences innées sans être nazi, parce qu’on peut en tirer des conséquences différentes des nazis : non pas opprimer/exterminer les faibles, mais, tout au contraire, les aider et les protéger. Les femmes doivent être protégées contre les hommes non parce qu’elles leur sont “inférieures”, mais parce qu’ils peuvent les violer, et les engrosser contre leur gré ; c’est un fait tout simple, qu’ont compris (et interprété, chacune à leur manière) toutes les sociétés humaines jusqu’à la nôtre »[note]. Mais les nouveaux soldats de ces luttes post-modernes inscrites dans le système capitaliste, qui le plus souvent font fi de la dimension de classe, sont incapables d’admettre qu’on puisse tenir les mêmes constats que des groupes extrémistes, sans avoir les mêmes intentions ni en tirer les mêmes conséquences. Impossible pour eux, lorsque par exemple vous énoncez que l’immigration massive est une arme utilisée par le patronat pour déstabiliser les travailleurs nationaux et assurer la « modération salariale », de ne pas vous taxer de suite de « raciste anti-immigration ». Ils n’entendront pas que vous n’êtes pas « contre » les immigrés mais pensez la société dans une vision systémique et radicale, avec le dessein de juguler les causes.

En ce sens, ils ont parfaitement intégré le logiciel néo-libéral qui évoque la société uniquement en termes d’individus (« la société n’existe pas », disait Margaret Thatcher en 1987… Enfin, elle reconnaissait encore qu’il y avait des « hommes et femmes, et des familles »…). Se focalisant uniquement sur le ressenti subjectif, ces combattants inoffensifs pour l’ordre capitaliste ne peuvent se détacher du sujet et de ses émotions sans avoir le sentiment de le juger. Le manque de perspective globale et leur silence et absence de positions claires contre les véritables maux de nos sociétés, leur confère par ailleurs ce plaisir individuel de toujours pouvoir jouer les bons samaritains. Divisant constamment le monde en catégories, ils sont à mille lieues de ce qui faisait l’humanisme d’un George Orwell : « Ce refus des catégories abstraites et des masques idéologiques, cette volonté de retrouver le visage de notre commune humanité, même dans ses incarnations les plus singulières, les plus déconcertantes ou les plus odieuses »[note]. Mais peut-être que nos héros post-modernes auraient aujourd’hui refusé à Orwell de s’exprimer, s’il avait osé critiquer la nouvelle idéologie où, de nos jours, « on peut ainsi être bigender, trigender, pangender, genderfluid ou même agender. […] Cette fluidification serait censée ouvrir à de nouvelles expériences émotionnelles et mettrait sur la voie d’une émancipation humaine totale. Ou d’un effondrement humain terminal »[note]. Nous reviendrons sur cette boîte de Pandore qu’ouvre l’homme avec ses nouveaux délires, malvenus, mais « logiques ».

Là où les uns prônent la défense des libertés individuelles, les institutions œuvrent à ne pas révéler les informations qui permettraient de se faire un jugement impartial. Il est de ces moments où la recherche doit s’arrêter, lorsqu’elle met en danger le profit des multinationales notamment, et ce à tous les niveaux de la recherche[note]. James Caspian, psychothérapeute anglais, l’a remarqué à ses dépens, lui qui a travaillé pendant 10 ans dans une clinique de genre et a étudié les effets sur le long terme de la transition. Lorsqu’il a voulu se pencher sur ce petit groupe de la communauté trans, appelé les « détransitionneurs »[note], il explique : « Je me suis inscrit à l’université de Bath Spa, pour faire des recherches sur l’expérience de ceux qui avaient inversé leur chirurgie de ré-assignement de genre, au départ. Par la suite, mes recherches inclurent également ceux qui avaient inversé leur transition de genre sans forcément inverser la chirurgie, et à ce moment-là, l’université m’a dit que je ne pouvais pas continuer cette étude ». L’université lui expliquera que sa recherche « risquait de leur attirer des critiques sur les réseaux sociaux, ce qui nuirait à l’image de l’université et qu’il valait mieux chercher à n’offenser personne ». Le psychothérapeute dira : « Cette raison m’a stupéfait. J’ai passé plus d’une décennie à travailler pour et avec des gens qui effectuaient des transitions de genre. Il s’agit manifestement d’une discussion qui est censurée. Et pourtant c’est une discussion que nous devons avoir ».

La réalisatrice, qui interviewe James Caspian dans son documentaire sur les enfants trans, a tenté d’avoir des réponses et de comprendre la censure autour de questions comme la médication à vie et ses effets sur les jeunes, a contacté énormément de groupes différents, « des organisations caritatives qui soutiennent des enfants qui transitionnent, des groupes de lobbying, des médecins privés et de la NHS[note], et pourtant pas un seul de ces groupes n’a accepté de participer à ce documentaire. Ils invoquèrent de nombreuses raisons, y compris l’allégation très lourde selon laquelle j’essaie de remettre en question les droits des trans, ou l’existence d’enfants trans, ce que je n’essaie pas de faire. Bien sûr que les personnes trans existent et qu’elles ont besoin de droits, mais c’est aussi un droit de poser des questions légitimes sur les personnes qui risqueraient de regretter leur transition, ou sur le manque de recherches sur les effets des médicaments, afin que nous soyons sûrs que nous ne faisons pas de mal aux enfants. Au bout du compte, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’ils n’apprécient pas le fait que j’existe. Ils n’apprécient pas le fait que je souffrais de dysphorie de genre, que j’ai été cet enfant, et que j’ai fini par devenir une femme. Et, d’une certaine manière, c’est effrayant ». Heather Brunskell Evans, qui a écrit un livre sur les « enfants trans » estime également que « Nous devons avoir un débat public sur certains problèmes liés à la médicalisation des enfants. Mais nous ne pouvons jamais en parler, parce que les transactivistes empêchent toute discussion ».[note]

Il n’est au fond pas étonnant que les transactivistes répriment toutes paroles contredisant leur idéologie, car le verbe prend pour eux une forme totalitaire et ceci de deux façons : primo, cette toute puissance de la parole prend corps dans la négation de la préséance de la vie sur la pensée, à savoir que nous sommes des êtres de chair, dotés d’un sexe masculin ou féminin, avant même de pouvoir parler et nous dire et même nous représenter fille ou garçon. Nous sommes à ce niveau biologique déterminés par la nature ; secundo, leurs énoncés seraient performatifs, réalisant par le simple dire l’action que le verbe exprime. Seuls leurs mots révéleraient la vérité et, c’est essentiel, sans qu’ils doivent le prouver, la stigmatisation se suffisant à elle-même. La célèbre trans anglaise Miranda Yardley, exprime clairement cette folie : « L’auto-déclaration réduit le fait d’être une femme à un sentiment dans la tête d’un homme. »[note]

…POUR EMPÊCHER DE PENSER

Derrière l’interdiction de parler se dissimule celle de penser, et donc de comprendre. Quand on empêche le débat en France de Sylviane Agacinski, ou de Heather Brunskell Evans en Angleterre, on prive les gens d’entendre des choses qui pourraient les déranger. Cette dernière rejette par exemple l’idée selon laquelle un enfant pourrait être né « dans le mauvais corps », et aurait donc besoin de médication : « Il est désormais quasiment accepté qu’il existe bel et bien des “enfants trans”, pourtant aucune preuve médicale ne permet d’affirmer qu’un enfant pourrait être “né dans le mauvais corps”. Les enfants ne devraient pas être contraints par le genre. Engager l’enfant dans une voie qui le place en conflit avec son corps, alors que la chose la plus émancipatrice, plus libérale, plus progressive, que l’on devrait faire, serait de l’encourager à se sentir bien dans son corps, de faire que le corps ne soit pas une contrainte pour un petit garçon qui voudrait s’identifier à des choses considérées comme “féminines”, cela ne devrait absolument pas poser problème. »

La négation dogmatique de la différence des sexes, sous la spécieuse défense de l’égalité, empêche également d’énoncer l’existence de distinctions fondamentales entre homme et femme, comme ose Nancy Huston quand elle dit que « l’orgasme féminin est une expérience merveilleuse, ce n’est pas moi qui dirai le contraire, mais il n’est pas requis pour la conception d’un enfant et les femmes supportent relativement bien l’abstinence sexuelle, alors que l’éjaculation des hommes est nécessaire pour la fécondation et, surtout quand ils sont jeunes, l’abstinence les fait physiquement souffrir. De tels propos sont choquants à notre époque. On n’en veut rien savoir. Parce qu’on a prononcé le divorce entre érotisme et enfantement, parce qu’on a décidé de promouvoir cette absurdité selon laquelle hommes et femmes sont “au fond” pareils, on ne relève pas ces différences pourtant remarquables. »[note]

Mais à l’ère de la « post-vérité », plus rien ne semble intelligible : « Voilà ce qu’est l’âge de la post-vérité : le brouillage des frontières entre vrai et faux, honnêteté et malhonnêteté, fiction et non-fiction (…) Le Monde fictif qui se dessine avec l’émergence de la post-vérité travaille à la ruine de la faculté de juger, cette faculté qui nous permet à la fois de différencier et d’organiser le réel et de configurer le commun en partageant nos expériences sensibles. »[note] Là se situe le drame de la situation actuelle, dont les médias de masse sont les principaux protagonistes. Cette difficulté de jugement est par ailleurs alimentée par la pauvreté intellectuelle d’un sujet peu au fait des rapports de pouvoir, souvent pétri d’un occidentalo-centrisme condescendant et charitable (les deux allant souvent de pair), ignorant tout de la construction psychique de l’enfant (qui contient cette part d’animalité de l’être humain en devenir, blessure narcissique insupportable pour certains), nourri au biberon de « la théorie du genre [qui] nie la découverte darwinienne et refuse de placer l’humain dans une continuité biologique avec le monde animal. »[note] Ce cocktail parfait pour la grande confusion, fait du socio-constructivisme l’idéologie privilégiée de ce type de sujets qui se pensent auto-construits et seuls maîtres de ce qu’ils sont devenus. Ils sont comme ces jeunes enfants qui croient que de leur désir fait naître l’objet de satisfaction, assurés de leur toute-puissance et ignorant tout des forces inconscientes qui les meuvent ; pourtant, « bien que nous adorions croire notre volonté toute-puissante, nous sommes loin d’être le «nous» que nous pensons être, et ne comprenons qu’imparfaitement les mobiles de nos propres actes. »[note] Cette humilité est difficile pour les nouveaux inquisiteurs de la société sans limites : peu capables de percevoir que nous sommes mus par des forces inconscientes, ils identifient dans toute expression d’une volonté, un « je veux » preuve systématique d’un affranchissement, sans même imaginer que cette volonté n’est peut-être que le signe d’un assujettissement aux forces pulsionnelles. Croyant libérer le sujet, ils confirment au fait sa soumission.

Tous ne tombent heureusement pas dans ce conformisme inepte, cet abêtissement dont sont devenus fidèles représentants et propagandistes certains mouvements se revendiquant du féminisme[note], « l’esprit réduit à l’état de gramophone (Orwell). « Annie Le Brun refuse la pétrification bureaucratique dans laquelle le féminisme s’est refermé au nom de la libération féminine et de la “guérilla vaginale”. Non seulement elle montre, textes à l’appui, les fondements totalitaires du néo-féminisme qui veut bâtir de nouveaux empires à partir “d’un point de vue de femme”, mais elle élucide tout ce qui se cache derrière les sophistications, retournements, modifications, légitimations du mode de pensée néo-féministe. “Il est, en effet, dans la nature totalitaire du néo-féminisme de jouer sur les deux tableaux complémentaires de la bêtise spontanée et de la bêtise concertée, si l’on peut dire. À tel point même que la mauvaise foi des unes semble le disputer assez à l’étroitesse de vue des autres pour qu’on soit aujourd’hui en mesure de voir dans la prise de conscience néo-féministe l’équivalent d’une gigantesque entreprise de crétinisation. Pour ce faire, rien de bien nouveau encore : à l’arbitraire des positions injustifiables, on s’emploie à donner une justification d’allure scientifique” »[note].

TOTALITARISME TECHNOLOGIQUE ET DÉNI DE LA NATURE

Drôle d’époque qui s’apparente à de la folie pure. Alors que cette idéologie de fluidité des identités s’impose dans les débats, notre perte d’autonomie n’a jamais été aussi grande. La majorité d’entre nous, occidentaux, n’est pas capable de subvenir à ses moyens, créer et inventer des outils, faire pousser fruits et légumes, élever son cochon, réparer sa voiture ou son vélo, alors que le sens de l’orientation, l’attention soutenue, la lecture, la force physique, l’endurance…, sont en pleine déperdition avec les GPS, smartphones et divers écrans, jeux vidéo, électrification de tous les moyens de transport auparavant mécanique et sédentarité télévisuelle.

D’aucuns se diraient peut-être qu’il faut sauver ce qui peut l’être, et que la négation des sexes sera au moins un moyen d’endiguer l’ancestrale domination de l’homme sur la femme. Ce ne sera pourtant pas le cas. Il faut d’abord dire que cette catégorisation en « femme » (ou homme) occulte de profondes disparités. Dans une société capitaliste de classes qui se dit égalitaire, il y en a toujours qui sont plus égaux que d’autres. Le rétablissement d’une forme d’égalité intra-classe sociale (par exemple, dans un couple, lorsqu’une femme arrête de faire le ménage en se payant les services d’une femme de ménage) se fait toujours au détriment d’une inégalité inter-classes sociales (l’exploitation économique d’une femme de ménage)[note]. Cette réflexion faite, et revenant à cette revendication de négation des sexes, nous pensons que derrière le discours de libération de la femme, c’est un tour de prestidigitation où la domination masculine et le patriarcat, virés par la porte, reviennent par la fenêtre sous la même ou une autre forme (Bernard Charbonneau évoque celle du « neutre »). Dany Robert Dufour[note] me fit part du récit qui lui fut relaté lors de l’une des conférences qu’il organisa dans des universités au Canada. Alors que le débat s’achevait, une étudiante vint le voir en lui expliquant qu’elle avait créé un groupe de femmes victimes d’agressions, et que ce groupe rencontrait un problème préoccupant dont il ne savait pas trop bien comment en sortir : un beau jour, un homme s’était présenté pour leur demander d’intégrer leur groupe, arguant qu’il était une femme et en avait le droit. Peu de temps après, un autre fit la même demande. Si les femmes du groupe répondirent à ces surprenantes requêtes en acceptant ces nouvelles recrues, leur décision se retourna vite à leur désavantage, les nouvelles « femmes » ayant par ailleurs une supériorité physique évidente et prenant le contrôle du groupe, jusqu’à énoncer qu’elles avaient plus de droits, étant plus femmes que les premières, car ces dernières étaient nées femmes là où les autres avaient dû « choisir ».

En vérité, derrière la volonté de déconstruire ce qui est au fondement même de l’humanité, se cache l’hybris (la démesure) qui est « la véritable quête des déconstructeurs et des transhumanistes. »[note] Car « le transhumanisme promet aussi de délivrer de la sexuation. Il ne connaît en effet ni hommes ni femmes, seulement des “personnes”, libres de modifier à leur guise leur corps. »[note] « La créature postmoderne ne connaît de limites ni à son enveloppe corporelle ni à ses désirs de toute-puissance, qu’aucune réalité ne vient entraver – puisque le réel n’existe pas. »[note] Pour ce faire, il faut refuser le principe de réalité, se faire extérieur à la nature et la maîtriser. Dans leur combat pourtant, les transidentitaires semblent « plutôt obnubilés par leur quête narcissique de visibilité que par la destructivité grandissante du mode de production techno-capitaliste appliqué aux prétendus “corps cyborgs” »[note]. Est-ce un hasard ? Non, au contraire, la déconnexion s’inscrit dans une continuité cohérente, car tout en réfutant la part intrinsèquement naturelle de l’homme, on développe concomitamment les technologies pour maîtriser la nature. Cette focalisation des transactivistes sur les luttes identitaires et le désir individuel est loin d’être du domaine de l’accident, eux qui en « oublient » la critique et la lutte contre le totalitarisme technologique. Comme le dit Christopher Lasch, « une des façons de nier notre dépendance à la nature (aux mères) est d’inventer des technologies destinées à nous rendre maîtres de la nature. Envisagée de cette façon-là, la technologie incarne une attitude devant la nature qui est tout le contraire d’une attitude exploratrice, selon, l’expression de Mélanie Klein. Elle exprime une révolte collective contre les limitations de la condition humaine. Elle fait appel à la croyance résiduelle selon laquelle nous pouvons façonner le monde en fonction de nos désirs, exploiter la nature pour nos propres fins et atteindre un état d’autonomie complète. Cette vision faustienne de la technologie a toujours représenté une force puissante dans l’histoire de l’Occident ; elle a atteint son apogée pendant la révolution industrielle, qui a permis d’étonnants gains en productivité, ainsi que dans les progrès encore plus étonnants promis par l’explosion de l’information de l’époque post-industrielle »[note].

DÉTRUIRE LA SINGULARITÉ

« On a éliminé de l’ensemble des imageries de l’Occident moderne l’unique singularité irréductible de la femme par rapport à l’homme. On y a tellement bien réussi qu’on n’est même pas conscient de l’avoir fait ».
Nancy Huston[note]

Pour aboutir à l’indifférenciation, il faut abolir un des traits singuliers de la femme : « La différence des sexes devant la procréation est annulée par la suppression de ce qui concernait avant tout la femme. »[note] Christopher Lasch rapproche à juste titre la nature des mères, dont on dépend. Cette similitude est essentielle pour comprendre où nous en sommes, car la destruction que la Terre subit depuis la révolution industrielle, particulièrement depuis les années 80, se perpétue dans la destruction de la femme et de ce qui faisait sa singularité, le fait naturel de donner la vie rôle auquel on ne peut la réduire évidemment. Cette chimère délirante de la négation des sexes remonte donc à loin, portant en elle sous le signe moderne et trompeur de l’égalité, une haine ancestrale du corps de la femme comme donnant la vie. Désormais, « avec le fantasme médical de l’utérus artificiel que poursuivent de leurs vœux certains médecins, la femme est évincée d’un bout à l’autre du processus, de la conception à la grossesse. »

« Le dépit pour l’homme d’être né d’une femme vient de loin, mais il fallait attendre les technologies contemporaines pour supprimer la “souillure” du corps maternel dans la naissance »[note], nous dit David Le Breton. Mais il y a également quelque chose de contradictoire entre la maternité et une société qui voue un culte à l’image : « Dire que la maternité n’est plus, comme ce fut le cas au long de l’Histoire, la culmination de la féminité, c’est peu dire : elle est devenue son envers. Pourquoi ? Parce que l’accouchement est l’un des rares moments dans la vie d’une femme où elle cesse d’être une image. (…) Une femme qui accouche ne maîtrise plus rien de son image. (…) Or, sans miroir, sans caméra, sans écran où nous refléter, nous sommes paumées. Alors… vite, vite, effacer ce moment d’exception et revenons à la règle : regardez-moi ! »[note]

C’est également parce que la maternité « nous rappelle, aux hommes comme aux femmes (même si ce n’est vraiment pas la faute de celles-ci !), la finitude tragique de notre existence : c’est parce que nous sommes nés que nous allons mourir. C’est pourquoi la maternité fait peur, a de tout temps été traitée dans toutes les cultures comme une chose dangereuse : sacrée et profanée, adorée et détestée, vénérée et redoutée, associée à la mort. (…) Nos sociétés laïques et cybernétiques sont les premières à l’exclure radicalement de la représentation. »[note]

RÉSISTER À LA PRESSION

Dans un délit de réalité patent, les pourfendeurs de la différence des sexes ne perçoivent pas leurs contradictions. Comme le dit Nancy Huston, « aucune société humaine, sans doute, ne s’est trouvée empêtrée dans une contradiction aussi inextricable que la nôtre, qui nie tranquillement la différence des sexes tout en l’exacerbant follement à travers les industries de la beauté et de la pornographie. Nous montrons du doigt les femmes qui se couvrent les cheveux ; nous, on préfère se bander les yeux. »[note]

Comme nous le rappelle Jean-Claude Michéa, citant la féministe américaine Nancy Frazer, « il est donc temps que la gauche, ou ce qu’il en reste, prenne enfin conscience du fait que les progrès du capitalisme “néolibéral” trouvent aujourd’hui leur condition privilégiée – et, à coup sûr, la plus cohérente idéologiquement – dans l’“alliance des nouveaux mouvements sociaux (féminisme, antiracisme, multiculturalisme, défense des droits LGBT) et des secteurs de pointe à forte valeur ajoutée des industriels de la finance et des services (Wall Street, Silicon Valley et Hollywood)”. »[note] Il serait également temps de réaliser que « la nature existe et, même si nous avons énormément de liberté et de talent pour la retravailler, jusqu’à nouvel ordre nous en faisons partie. Bien au-delà de la différence sexuelle, cette attitude anti-écologique – qui postule une disparité radicale entre l’être humain et le monde matériel qui l’entoure, c’est-à-dire en réalité une supériorité de l’être humain sur le monde – est en train de nous tuer. »[note]

Il s’agit donc impérativement de ne pas jouer ce jeu et de résister aux pressions.

Alexandre Penasse

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LA REPRODUCTION HUMAINE TECHNOLOGISÉE

Dans leur logique de « déconstruction » de tous les éléments culturels issus de plusieurs millénaires de civilisations, les jusqu’au-boutistes de l’artificialisation de la vie humaine ne pouvaient négliger la manière dont les hommes et les femmes se sont, jusqu’ici, reproduit∙e∙s. En France, un récent débat sur « la PMA pour tous » illustre les tensions sociétales que suscitent les nouveautés voulues par les technophiles. Entre le « tout est permis » et le « tout est interdit », il y a un juste milieu à déterminer collectivement et des limites qu’il convient de ne pas franchir au risque d’une déshumanisation progressive de nos sociétés.

Jusqu’il y a une quarantaine d’années, la manière de se reproduire pour les humains était invariablement la même: un homme et une femme s’aimaient ou s’attiraient sexuellement, ils se rapprochaient et faisaient un enfant (pas besoin de vous faire un dessin…). Mais des progrès médicaux se sont fait jour et, pour pallier des stérilités[note], des techniques de plus en plus complexes ont été développées. Dans un second temps, l’emploi de ces techniques a été revendiqué par des personnes ayant opté pour des modes de vie autres que le couple hétérosexuel. Il existe trois types de procréation médicalement assistée (PMA): l’insémination artificielle (IAD), la fécondation in vitro (FIV) et la gestation pour autrui (GPA). La description biomédicale de ces trois techniques est résumée dans les encadrés ci-dessous.

DES QUESTIONS DE SOCIÉTÉ

Cette récente « disruption » dans la reproduction de l’espèce humaine suscite évidemment des questions éthiques très profondes et provoque des débats sociétaux. Il convient donc de déterminer ce que les lois de chaque nation autorisent ou pas. On peut constater que, sauf pour la GPA, pour réparer, pour soigner des cas d’infertilité, l’acceptation de ces techniques est généralisée en Occident. Mais, comme cela a déjà été dénoncé ici, des partisans d’une libération totale des contraintes liées à la nature humaine, comme les transhumanistes, souhaitent employer ces techniques à d’autres fins que médicales.

En synergie, consciente ou pas, avec les transhumanistes défenseurs de la création d’« hommes augmentés », des groupes aux choix sexuels non conventionnels veulent s’appuyer sur les techniques de PMA pour satisfaire leurs désirs. Il convient dès lors d’insister sur le fait que réfléchir aux conséquences sociétales de cette extension ne fait pas de nous des ‑phobes de quelque variété qui soit. Les homosexuels, les divers trans, doivent avoir le droit de vivre leur différence sans rejet ni harcèlement. La question posée est « Est-il pertinent de leur appliquer des technologies aux conséquences sociétales inconnues ? » Dans le domaine environnemental, on appelle cela le principe de précaution. Les conséquences problématiques de la généralisation des techniques procréatiques sont au moins au nombre de quatre : tentation de l’eugénisme, déstabilisation des repères sociétaux essentiels, évolution vers la déshumanisation de l’humanité et fin du sexe.

INSÉMINATION ARTIFICIELLE

L’insémination artificielle consiste à placer des spermatozoïdes dans un utérus sans qu’il y ait de rapport sexuel. L’insémination artificielle était déjà pratiquée par les Arabes au XIVe siècle sur les juments. En 1870, un prêtre italien, L. Spallanzani a expliqué scientifiquement la fécondation des ovules par le sperme. La technique a été perfectionnée au XXe siècle par des vétérinaires et a été utilisée couramment à partir des années 1940. Utilisée pour l’amélioration des races bovines, son champ d’application fut étendu à d’autres espèces, dont l’espèce humaine en vue de remédier à certains cas d’infertilité.

De nos jours, l’insémination artificielle avec don de sperme (IAD) est légalement autorisée dans la plupart des pays pour les couples dont l’homme est stérile. Des banques de spermes avec donneurs anonymes ont été développées. Dans certains pays elle n’est autorisée que pour les couples de genres différents. Toutefois; la technique étant fort simple, elle peut être réalisée de manière artisanale et est alors souvent employée dans les communautés LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres) dans des pays où la législation réserve la PMA aux couples hétérosexuels.

INÉVITABLE EUGÉNISME

À partir du moment où les enfants ne sont plus le fruit des charnelles amours humaines, se pose la question du choix des gamètes utilisés. On ne va évidemment pas inséminer une femme blanche dont le mari est secrètement stérile avec le sperme d’un homme noir, sinon le pot aux roses artificielles sera inévitablement découvert. On utilise donc le diagnostic pré-implantatoire (DPI) : que ce soit pour les ovules ou les spermatozoïdes, les techniques permettront de choisir couleur des yeux, des cheveux mais aussi sexe et surtout absence de défauts chez l’enfant à venir (qui voudrait d’un enfant handicapé ?). On ira donc vers un eugénisme positif (le négatif des nazis et consorts, lui, éliminait les déficients). Mais quand la science permettra d’éviter les ratés de la reproduction naturelle, autorisera-t-on encore certains « passéistes » à prendre le risque de se reproduire naturellement et de générer des mal-foutus qui seraient improductifs et coûteraient cher à la société ? On imagine la stigmatisation croissante des « erreurs de la nature », nées en dehors de la société du contrôle total. Comment accepter les risques d’une procréation aléatoire quand la technologie garantit la qualité du produit ?

Hier, l’eugénisme était le fait d’États totalitaires. Demain, avec la PMA sans freins, ce sera le marché, via les parents-consommateurs, qui déterminera ce que seront les « bons » enfants acceptables (beaux, intelligents et en bonne santé, évidemment…). On sait qu’en Europe les parents choisissent en majorité de commander des filles et dans le sud plutôt des garçons… Et sans règles strictes, n’imaginons pas que les consommateurs se responsabiliseront. Suivant en cela la sacro-sainte liberté de choix (orienté) néolibérale, le président du Comité national d’éthique français prévient : « La technologie est là, et à partir du moment où il y a une offre, il va y avoir des consommateurs. »

PERTES DES REPÈRES

Chaque société a patiemment élaboré au long des siècles des repères qui permettent le fameux « vivre-ensemble ». Un invariant est tout naturellement le rapport hommes-femmes dans lequel leur mode de reproduction est central. Même si nos sociétés sont en cours de révision des stéréotypes de genre, croire que nous pourrions sortir indemnes d’un brutal basculement des rôles masculins et féminins est illusoire. Les attaques parfois virulentes dont notre journal a fait l’objet suite à la parution de l’article « La différentiation sexuelle comme fondement » dans le hors-série Illimitations, montre bien que certain·e·s ne veulent pas dépasser des normes venues d’un passé patriarcal mais veulent imposer, de gré ou de force, de nouvelles normes basées sur la négation de tout ce qui est fait de nature[note]. Logique perverse de ceux qui ne rêvent que d’artificialisation du monde…

FÉCONDATION IN VITRO

La fécondation in vitro (FIV) est une PMA qui consiste à féconder un ovule par un spermatozoïde hors du corps de la femme (in vitro et pas in vivo) et, par la suite, réimplanter l’embryon formé dans la matrice de la mère. La technique fut développée au Royaume uni et le premier « bébé-éprouvette », Louise Brown, est né en 1978.

Prélever les ovules dans l’utérus féminin, les mettre en contact avec des spermatozoïdes et réimplanter l’embryon éventuellement produit est une opération délicate qui, accompagnée de lourds traitements hormonaux même de nos jours, réussit rarement lors de la première tentative. Pour accroître les chances de succès, on réimplante plu- sieurs embryons, ce qui fait que 18% des naissances issues de FIV donnent des jumeaux (contre 2% pour l’ensemble des naissances). Au bout de 6 cycles, 50 à 70% des parents réussissent à obtenir une progéniture. Dans les pays riches, près de 2% des bébés sont issus de FIV et, en 2012, de par le monde, déjà 4 millions d’enfants étaient nés suivant cette technique. L’origine des ovules, du sperme et le corps dans lequel l’embryon est replanté étant multiples, différentes combinaisons sont imaginables. Les embryons fécondés pouvant être congelés et remis en vie dans leur stade précoce, des naissances différées sont possibles.

LA MAIN (IN)VISIBLE DU TRANSHUMANISME

Les naïfs se disent qu’on peut accorder à « tousétoutes » le droit d’accéder à des technologies procréatiques de plus en plus délirantes et croient qu’ils défendent des minorités persécutées. Ils ne réalisent pas que derrière ces motivations généreuses se cache le projet transhumaniste d’une société littéralement « déshumanisée ». Il faut entendre les déclarations, lire les livres de ceux qui défendent intellectuellement le développement sans limites de la procréatique. La lecture de L’Homme artefact de Fabien Ollier[note] où sont compilées ces professions de foi, laisse une profonde impression de malaise. La volonté de dépasser ce qui a toujours été le mode de reproduction de l’humanité n’est qu’une première étape vers le remplacement des actuels humains par des êtres mi-organiques, mi-machines (cyborg). Le prétexte est la nécessité d’artificialisation pour tenir tête à l’avènement de robots à l’intelligence artificielle, autre fantasme des adorateurs des technologies.

Puisque tout le transhumanisme est basé sur le mépris, voire la haine de nos corps réels, le « dépassement de l’animalité » qu’est la reproduction sexuée est une étape essentielle. Écoutons un « artiste transhumaniste australien : « Il n’est plus question de perpétuer l’espèce humaine par la reproduction, mais d’élever les relations sexuelles grâce à l’interface être humain-machine. Le corps est obsolète. »

LA FIN DE LA SEXUALITÉ

La volonté de satisfaire immédiatement (et aux frais de la collectivité)3 les désirs (parfois surprenants) de minorités très agissantes (se moquant bien des dégâts collatéraux, politiques et anthropologiques) est la motivation avancée par les partisans de la PMA pour tous[note]. Mais derrière ce paravent se cachent d’autres mobiles. Le directeur du Center for Law and the Biosciences de Stanford est moins hypocrite : « La reproduction non sexuée deviendrait la norme d’ici 20 à 40 ans, chacun choisissant sa progéniture parmi 100 ou 200 embryons fabriqués à partir de ses gamètes artificiels et testés pour éviter maladies, risque de maladies et risque de risque. Il y a de gros marchés, assez pour pousser le développement [de la technologie] »[note]. C’est vrai quoi, laisser des gens copuler et engendrer en échappant au marché et aux énormes profits potentiels que ce secteur représente, ce n’est plus acceptable en régime hyper-libéral…

Parfois, des féministes de choc se réjouissent : à l’avenir, les couples de femmes pourront se reproduire et transmettre leur ADN en appariant les ovocytes de l’une et les gènes issus des cellules souches de l’autre. Elles ne pourront faire que des filles (mais est-ce un problème ou un avantage ?). Le biologiste Henri Atlan les appâte en vantant l’éctogenèse : «Très  vite,  la  gestation extracorporelle deviendra la norme. Les pratiques de «mères porteuses» et de PMA en dehors des structures familiales reconnues par la société ont déjà rompu le lien immémorial entre un bébé et la femme qui l’a porté. […] L’utérus artificiel achèvera la libération sociale des femmes en les rendant égales aux hommes devant les contraintes physiologiques inhérentes à la procréation. »[note] Machines à faire des bébés, élevés en usines, programmés pour leur rang futur dans la société…, cela ne vous rappelle rien[note] ?

LA QUÊTE DE LA « DISTINCTION »

Il y a peu, lorsque les homosexuels peinaient encore à se faire accepter dans nos sociétés aux normes figées, ils entendaient marquer leur différence par rapport au modèle dominant, papa-maman-enfants. C’était leur choix et la loi l’a aujourd’hui avalisé. Mais depuis que le politiquement correct s’est majoritairement inversé, on est parfois étonné de constater que des couples gays ou lesbiens veulent revenir à un modèle qu’ils semblaient vouloir dépasser et souhaitent copier les anciennes familles. On en arrive à une confusion des genres (c’est le cas de le dire) qui, on l’a vu, ouvre, hélas, la porte à de dangereuses dérives sociétales. Vouloir le beurre, l’argent du beurre et le sourire des législateurs, n’est-ce pas trop demander ?

Bien plus, il est difficile de ne pas s’interroger sur la multiplication, ces derniers temps, des sexualités tordues (queer), des hésitations identitaires-sexuelles qui semblent s’emparer de tant de nos contemporains. Serions-nous là face à un nouveau symptôme de la quête de la différence (la distinction[note]) qui est un marqueur de nos sociétés pseudo-libres ? Puisqu’on a du mal à se distinguer par sa consommation ostentatoire (de plus, c’est mal vu par les écolos…), on se différencie autrement (parfois même pas l’indifférenciation : volonté de rejeter la différence sexuelle naturelle et de forcer les enfants à s’inscrire dans un modèle unisexe ou unigenre).

GESTATION POUR AUTRUI

La gestation pour autrui (GPA) est une technique lors de laquelle une femme, appelée mère porteuse, voit implanter dans son utérus un embryon étranger (produit in vitro), poursuit une grossesse et accouche d’un enfant qui est remis à la naissance au(x) commanditaire(s) qui a(ont) payé pour ce « service ». Cette pratique peut répondre à une infertilité féminine ou à des désirs d’enfant d’hommes célibataires ou en couple homosexuel.

Il est temps de réfléchir aux conséquences collectives de l’obligation de satisfaire les désirs les plus fous de toutes petites minorités. Certains excès commencent d’ailleurs à provoquer des réactions de rejet : le masculinisme vient de naître et les réactionnaires ont le vent en poupe en s’appuyant sur le malaise compréhensible de la majorité, bêtement cisgenrée hétéro-binaire, qui ne pige rien aux subtilités sémantiques des chercheurs de distinction.

On se calme, on pèse le pour et le contre, on évolue à un rythme soutenable par toutes et tous et ça ne sera pas nécessairement triste. Et aussi (plaidoyer pro domo), on arrête de faire de l’homme blanc, hétérosexuel, cisgenré, binaire, un peu âgé… l’incarnation diabolique du mal suprême.

Alain Adriaens

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ZAD ET COMPAGNIE

Nul, parmi nos honorables lecteurs, n’ignore la signification de ces trois lettres ; pour les distraits et les mal-comprenants, rappelons tout de même que cela veut dire « Zone à Défendre ». La plus connue et emblématique étant celle qui s’étend sur à peu près 1.600 hectares, là où, il y a 40 ans on projetait la construction d’un aéroport, aux environs de Nantes pour, déjà, paraissait-il, « désengorger » l’aéroport existant. 40 années au cours desquelles et de mille façons, des irréductibles se sont mis en tête de résister à ce projet à leurs yeux inutile et, surtout, menaçant un territoire riche de par sa faune, sa flore et ses habitants, paysans installés là depuis des lustres, rejoints, au fil du temps par des dizaines de sympathisants. Lesquels, venus de tous horizons, écologistes, anarchistes, altermondialistes…, ont constitué et entretenu une manière de société ouverte et imaginative, en rupture avec les dogmes dominants en matière d’agriculture et, surtout, à l’encontre des pratiques usuelles en matière d’échange et de collaboration entre les gens. Après d’âpres débats au sommet de l’État, le Premier ministre Édouard Philippe annonçait récemment et à contre cœur, sûrement, l’abandon du projet de construction du champ d’aviation. Les choses auraient pu en rester là : on abandonnait à leur sort, dans un même mouvement, les quelques centaines de personnes qui occupaient les lieux et on les laissait vaquer à leurs petites affaires de gestion de potager, d’élevage de vaches, chèvres et moutons, de plantations de vergers et autres innocentes activités de la manière qu’ils voulaient. 

Mais, bien évidemment, la République étant « une et indivisible », c’est tout le contraire qui arriva. Il fallait donc, à toute force, déloger ces farfelus et rendre à Notre-Dame-des-Landes un visage conforme à « l’État de droit », comme ils disent. Car enfin, c’est vrai, tout de même : alors que nous avons à disposition, à la périphérie de nos riantes et verdoyantes cités de formidables Grandes Surfaces où l’on trouve absolument de tout et pour pas cher — des légumes et des fruits agrémentés de produits dont les fabricants nous assurent qu’ils ne nuisent en rien à notre santé et on ne demande qu’à les croire -, des montagnes de yaourts, des fromages de toutes sortes, du vin de France, de Navarre et d’ailleurs encore, de la bière, des sodas ; enfin, des tonnes et des hectolitres de tout ce qu’on veut, il y a ces gens, là, qui font leur pain, cultivent leur petit lopin de terre, construisent de ridicules cabanons et, le soir venu, palabrent à n’en plus finir afin de régler tel ou tel contentieux ou autre problème de gestion de ceci ou de cela. Tout cela est-il bien raisonnable ? 

Oui. Car, redevenons sérieux : ce qui se joue dans ce coin de campagne, ce qui s’y passe depuis quarante ans, le visage réel de cette formidable aventure est, bel et bien, la démonstration de ce que c’est l’autre versant de l’affaire, le côté ignoble et catastrophique de la chose en question qui est en pratique remis en question et de magistrale façon par les habitants de la ZAD. Non, les choses ne peuvent plus continuer à aller comme elles vont. Oui, le système dominant de la production, des échanges, de la distribution et les moyens et ressources énergétiques mis en œuvre ne sont plus supportables. Oui, le monde, ses habitants — des hommes aux plus petits insectes en passant par les oiseaux, les mammifères, les animaux marins — sont en sursis et, oui, l’effondrement de tout, sous une forme ou sous une autre est là, sous notre nez — qui est bouché comme nos yeux qui refusent de voir. Mais voilà, des dizaines d’années de propagande et de bourrage de crâne, sous le couvert du bel et désirable progrès et de ses bienfaits de toutes sortes, ont fait de nous de gentilles et bornées créatures, tout entières dévouées à participer benoîtement à cette glorieuse et historique entreprise. 

Maintenant, de plus en plus, est apparue l’évidence que nous n’étions que les pions d’une stratégie à l’œuvre partout et bien au-delà de la conscience que nous avions de la nature de ce qui se jouait et se joue encore, pour notre malheur. On sait maintenant qu’une poignée de salopards possède la quasi-totalité des richesses produites par les esclaves modernes que nous sommes. On sait que ces crapules sont prêtes à TOUT pour engranger et engranger encore et tant et plus de ce bel argent qui les a rendus fous. On sait aussi que la plupart de ceux qui prétendent ou possèdent le pouvoir politique de nous « mener en bateau » de mille façons sont inféodés aux puissances financières, qu’ils n’en sont que la courroie de transmission et qu’ils exécutent les ordres que les propriétaires du monde leur donnent. Toutes les catastrophes, naturelles ou autres sont la conséquence de l’implacable logique marchande, de l’économie devenue cette machinerie affolante à laquelle toutes et tous sont tenus de se plier. Ce monde est devenu une gigantesque poubelle et nul éboueur n’est en mesure de gérer son contenu. On continue de mourir de faim dans les lointaines contrées africaines où sont exploitées les matières premières qui servent à la fabrication des gadgets de toutes natures dont nous sommes devenus les esclaves hébétés. 

Et, pendant que ceux de Notre-Dame-des-Landes montrent l’exemple de la seule manière de vivre dignement, librement, la tête haute et le cœur joyeux[note], une poignée de milliardaires convoquent un éminent spécialiste de la collapsologie qui est, comme on le sait, la « science » de l’effondrement qui vient, afin de lui demander les meilleurs conseils en matière de survie, loin et protégés du contact des masses encombrantes[note]. D’autres sont déjà à l’abri relatif de cités construites rien que pour eux, protégées par des milices privées ; certains en sont à faire construire des bunkers de béton enfouis dans le sol. 

Quand tout sera consommé, ils sortiront de leurs tanières et n’auront pour seule distraction que la contemplation du désastre dont ils auront été les artisans, avec notre complicité forcée, et aucun tribunal, jamais, ne pourra juger de leurs crimes. 

Jean-Pierre L. Collignon

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DE LA SACRALITÉ POLITIQUE

Muni de sa double casquette de professeur de littérature et d’anthropologie à l’Université d’Aix-Marseille, Marc Weinstein replace la question de la sacralité politique au centre du débat, tout en actant l’évolution totalitaire de l’Occident, titre d’un de ses ouvrages (Hermann, 2015). Entrevue liégeoise en mars 2018 avec Bernard Legros. 

On glose sur la nécessité d’être cultivé pour
devenir un citoyen accompli. Vous préférez le
terme « culturé ». Pourquoi ?

Le terme cultivé renvoie à la culture savante séparée de la culture populaire. Depuis le XIXème siècle, bon nombre de « décideurs » élus ou non élus sont barbares et cultivés : pendant la journée ils jettent les salariés à la poubelle du chômage, et le soir ils vont au concert. Leur culture cultivée c’est la bonne cerise sur le gâteau avarié. À l’inverse la culture « culturée » fait société, tire l’ensemble de ses membres vers la création culturelle. À ce moment-là, la cerise et le gâteau sont frais, car c’est le peuple dans sa diversité qui crée la culture. 

La dissociété néolibérale aurait ainsi le double profil paradoxal de la culture et de la déculturation ? 

Tout dépend de qui on parle. Ceux qu’on appelle « les masses », qui subissent la société du spectacle, ont tendance à être incultes et déculturés, extérieurs à toute sacralité sociale et politique. En revanche, un oligarque comme Bernard Arnault est un homme barbare dans la conduite de ses affaires et un homme cultivé qui finance des musées. 

Quand je travaillais dans le secteur culturel, j’avais vécu la schizophrénie habituelle : pour offrir de la culture aux citoyens, on faisait suer le burnous dans l’équipe, allant jusqu’au harcèlement s’il le fallait. La difficulté d’appréhender ce qui nous arrive dans la modernité tardive ne tiendrait-elle pas à un sentiment déroutant d’avoir affaire à des phénomènes apparemment contradictoires, comme un double mouvement d’atomisation et d’uniformisation simultanément, et à une collision entre l’objectivité et les subjectivités ? 

Oui, atomisation et uniformisation sont un même mouvement vu de deux points différents. (Mais l’uniformisation n’est pas l’unification : aujourd’hui nous sommes uniformisés par la concurrence qui nous éparpille.) Dès la Renaissance, l’État et le capital atomisent les individus pour les uniformiser. Ils marchent ensemble pour créer un individu seul et faible devant eux. À la fin de l’édit de Villers-Cotterets (1539), François Ier interdit les corporations artisanales : elles doivent disparaître. L’État et le capital ne tolèrent pas la moindre autonomie collective face à eux : ils détruisent les paroisses, les corporations artisanales, la famille large, puis aujourd’hui la famille étroite. Ainsi l’individu se retrouve seul face au Léviathan. C’est encore la même logique aujourd’hui à Notre-Dame-des-Landes, où l’État refuse les projets agricoles communs et n’examine que les projets individuels. 

En ce qui concerne la dialectique objectivité/subjectivités, si on adopte un point de vue anthropologique long, on constate un invariant sacré de l’homme social. Au départ du processus de sociogenèse, il n’y a pas de séparation entre le sujet et l’objet, mais plutôt une sorte de flux, comme une rivière surgissant d’un rocher : au début, il n’y a pas de rive gauche ni de rive droite ; c’est un pur jaillissement d’eau qui, plus tard, va creuser la terre jusqu’à faire apparaître deux rives, une « rive » subjective et une « rive » objective, l’une ne pouvant pas aller sans l’autre. Prenons l’image du romancier. Au moment où Balzac se met au travail, il n’est qu’un homme, et c’est l’écriture qui va faire de lui un sujet-romancier créant des « objets »-romans. L’institution de la société est ce flux permanent qui à la fois produit l’objectivité et les subjectivités. Le néolibéralisme a radicalement coupé l’une des autres. D’une part, les subjectivités contrariées sont amenées à se réfugier dans un subjectivisme narcissique ; d’autre part, une espèce d’hyper-objectivisme machinique détruit le tissu social. Ce que vous avez vécu dans le secteur culturel, c’est peut-être le fait que des contraintes dites objectives s’imposaient sans discussion (puisque « objectives » !) à votre subjectivité. 

Cet objectivisme est-il celui dont parlait Ayn
Rand ?

Oui, mais il provient originellement de la physique
galiléo-newtonienne et du surplomb croissant de
l’État et du capital sur la société.

La « modération extrémiste » relèverait-elle de ce qu’Alain Deneault appelle de son côté la « politique de l’extrême centre » ? 

Oui. La modération extrémiste, c’est Macron, par exemple. Sous des dehors souriants, il mène une politique extrémiste en faveur du techno-capital, politique qui s’appuie sur le fanatisme de la neutralité statistique. Macron est bienveillant dans le langage et malveillant dans ses décisions. La difficulté est donc de faire comprendre que l’extrémisme se trouve aujourd’hui dans la soi-disant neutralité de la technoscience et de l’économie. Fukushima, Bure, l’aéroport de Notre-Dame des Landes sont ou étaient des projets extrémistes, tout comme la leçon entrepreneuriale que l’Occident donne à l’Afrique. De quoi nos despotes élus se mêlent-ils ? 

Un numéro spécial de Kairos est intitulé « l’Occident terroriste ». Alors que cette expression semble contraire au bon sens délivré par les médias, comment la comprenez-vous ? 

Je ne suis pas spécialiste du ou des terrorismes, mais une chose me semble certaine : l’Occident, qui a placé toute la vie humaine sous le signe de la Nécessité philanthropique (« on n’arrête pas le Progrès »), a placé la violence aussi sous le signe de la Nécessité. Dans la plupart des sociétés anciennes, la violence se donnait parfois libre cours, mais sous le signe de la contingence : elle aurait pu ne pas avoir lieu. Dans l’Occident moderne, la violence doit nécessairement avoir lieu. Violence nécessaire de la colonisation (car il fallait apporter la civilisation aux sauvages), terrorisme économique du capital qui, au nom du nécessaire bonheur de tous (c’est-à-dire de la nécessaire croissance des profits), doit jeter des hommes dans la précarité, violences de l’État contre les zadistes, terreur des États-Unis contre l’Irak, d’Israël contre les Palestiniens, de la France contre le Mali. Comme l’a montré Zygmunt Bauman, le judéocide perpétré par les nazis fut un produit nécessaire du capitalisme industriel européen – un accident « normal », dit-il. 

Faut-il, pour « sauver » la civilisation, se débarrasser de notions modernistes comme l’instabilité, la complexité, le pragmatisme et même d’une idée bouddhique comme l’impermanence ?

Il est probable que les notions dont vous parlez soient liées à la religion du progrès. On voit bien que l’accélération technologique a des effets destructeurs sur les relations humaines, sur la nature. Tout dépend de ce que l’on entend par instabilité ; si c’est l’instabilité due à l’écoulement du temps, il serait illusoire de chercher à s’en débarrasser. Mais dans notre civilisation, on considère que l’instabilité doit être recherchée. C’est le « bougisme ». Il faut plier l’échine sous le fouet à grande vitesse de la techno-économie. Depuis quelques années, un mot fait florès, « résilience ». Considérant que toute chose doit être soumise à une instabilité généralisée, à des chocs (« de compétitivité » !), les oligarques et leurs idéologues font de la résilience la preuve positive de notre capacité à nous adapter aux chocs qu’ils nous imposent. Beauté de la philanthropie ! 

Certains, pourtant inquiets de la démiurgie technoscientifique, affirment par ailleurs qu’il ne faut pas brider la recherche scientifique fondamentale, car chercher toujours plus loin serait dans l’essence de l’homme…

Question complexe ! Qu’est-ce qui est dans l’essence de l’homme ? L’infini besoin de connaître, y compris scientifiquement ? Peut-être, mais pas sûr. Je pense pouvoir dire ceci : l’essence de l’homme c’est l’infini de l’imaginaire dans le fini de la réalité sensible. Nous avons besoin d’imaginer à l’infini ? Très bien (c’est peut-être une bonne définition de l’art et de l’homme). Le problème c’est que nous sommes dans une société archi-utilitariste. Dès que la science dite fondamentale trouve quelque chose, « il faut » que la trouvaille soit appliquée, quelles que soient ses conséquences sur nous. En réalité il est devenu très difficile de distinguer entre science fondamentale et science appliquée. Je ne dis pas que la distinction ne puisse pas revenir un jour. Mais aujourd’hui elle n’existe pas. Le Conseil Européen pour la Recherche Nucléaire (CERN, Genève) c’est du fondamental ou de l’appliqué ? Le CERN est une technologie sophistiquée de plusieurs milliards d’euros : qui peut croire que c’est de la science pure et fondamentale ? Qui a payé ? Qui finance ? Qui va tirer profit des investissements ? 

Un ami marxiste me disait qu’un jour la science résoudrait toutes les questions philosophiques, y compris celles de la métaphysique… 

Un certain marxisme se nourrit de la religion technoscientifique occidentale. Il serait plus raisonnable de considérer que nous sommes des êtres sociaux et que la première modalité de notre existence et du déploiement de notre imaginaire social n’est pas le savoir objectif, mais le pouvoir commun. Si celui-ci est menacé par l’objectivisme scientifique, il faut réagir en le bridant. 

Ne bride-t-on pas alors l’essence même de l’homme ?

Encore une fois, si l’essence de l’homme c’est l’infini de l’imaginaire dans le fini des corps sensibles, on ne bride pas cette essence quand on limite des recherches qui risquent de porter atteinte aux corps sensibles (d’où vient la bombe d’Hiroshima sinon de la science fondamentale ?). Au contraire, en bridant collectivement, au terme d’un débat démocratique, certaines recherches scientifiques fondamentales, on protégerait l’essence de l’homme. La science moderne, notamment la physique mathématisée, a oublié que le « savoir » a d’abord à voir avec la « saveur », donc avec la sensibilité corporelle. Aujourd’hui les molécules chimiques qu’on trouve dans la nourriture industrielle et dans les cosmétiques cancérisent les corps. On ne peut pas laisser faire. 

Comment expliquez-vous que les idées transhumanistes semblent faire leur chemin dans l’opinion publique ? Ceux qui en seraient des victimes s’en réjouissent. 

Il me semble qu’il y a deux facteurs convergents qui permettent de comprendre cette diffusion (mais pas de l’expliquer). D’abord, il y a la religion moderne, que j’appelle la scientolâtrie ; elle est un cas particulier de la Signification Imaginaire Générale de l’Occident moderne : la (pseudo)maîtrise (pseudo)rationnelle de la nature (dans la définition de Castoriadis). Cela, c’est le premier facteur. Le second, c’est que, comme dans beaucoup de religions, la scientolâtrie a ses grands prêtres, en l’occurrence les PDG du secteur transhumaniste et les journalistes médiatiques, qui nous « vendent » les idées transhumanistes sans recul critique. Les éventuelles victimes s’en réjouissent parce qu’on leur vend du rêve, la promesse de l’immortalité. Mais votre question met dans le mille : les hommes technolâtres d’Occident sont suicidaires. On le voit bien dans des films de SF comme Minority Report, Bienvenue à Guattaca ou I, Robot. Pour ma part, à l’heure de ma mort, j’espère avoir à mes côtés mes proches plutôt qu’un transhumain plus ou moins robotisé. 

Pour affronter l’effondrement à moyen terme,
faudra-t-il plus ou moins d’État ?

Si pendant l’effondrement on veut maintenir l’injustice de l’ordre social tel qu’il est, il faudra plus d’État répressif ; si on veut « profiter » de l’effondrement pour embellir la vie, il faudra moins d’État et plus de communautés autonomes et fédérées. Prenons exemple sur certains peuples premiers, par exemple les Jarawas dans le récent documentaire Nous sommes l’humanité. Je ne dis pas qu’il faut vivre comme eux, je demande simplement : et si nous essayions de retrouver une part de l’insouciance qui est celle des Jarawas ? De surmonter ainsi notre angoisse gadgetomaniaque ? 

On entend souvent dire chez les militants que
le pouvoir a peur et donc réagit en se cabrant
dans des mesures sécuritaires. Ne peut-on pas
au contraire imaginer qu’il est conscient d’avoir
la situation sous contrôle, et qu’inversement, la
peur est dans notre camp ?

Difficile de répondre. Je n’ai pas l’impression que dans l’immédiat les oligarques aient peur, car ils tiennent toutes les manettes. Quand ils prennent des mesures liberticides, ils alimentent un cercle vicieux. Quelque part, « la vie est bien faite » : nous, Occidentaux, sommes allés semer le chaos social et moral dans les colonies, et maintenant que le boomerang du chaos nous revient à la figure, cela permet à l’oligarchie de serrer la vis sécuritaire. L’obsession sécuritaire de McWorld et le terrorisme djihadiste sont des ennemis complémentaires : nous devons les rejeter tous les deux. 

Contrairement aux marxistes, vous faites un distinguo entre l’économie de marché et le capitalisme… 

Plutôt entre le marché et le capitalisme. Polanyi a fait la distinction avant moi. Traditionnellement, le marché était encastré dans la société. Il était limité dans l’espace et dans le temps (un peu comme les marchés actuels où l’on trouve les fruits et les légumes de nos paysans locaux). Mais aujourd’hui, le marché s’est si bien dés-encastré de la société que c’est lui, au contraire, qui encastre et envahit tous les « secteurs » de la société. Le marché devient totalitaire. 

Est-il plus souhaitable que l’économie planifiée ? 

Non ! Il y a deux extrêmes dans la modernité : l’économie totalement étatisée qu’on a connu en URSS et en Chine communiste, et de l’autre côté, la société totalement marchandisée qu’on a aujourd’hui. Il nous faut retrouver désormais le sens du marché encastré, de l’autonomie productive (agricole et artisanale), et de la coopération avec d’autres unités pour obtenir le complément que nous sommes incapables de produire nous-mêmes. 

La lutte des classes a‑t-elle un avenir ?

Tant que la classe dominante fait la guerre à la classe dominée, il faudrait que celle-ci résiste. La « Résistance » est un beau mot, qui doit concerner aussi le présent. Cela dit, la lutte des classes ne peut pas être un idéal politique. Essayons de trouver des solutions politiques pour arriver à une société sans classe, mais pas sur une base industrielle. Tôt ou tard, nous serons amenés – sauf effondrement total – à renouer avec le primat du social, du sacré et de la culture, trois synonymes à mes yeux. Jusqu’à l’avènement du capitalisme, le socio-culturel était premier dans presque toutes les sociétés. Bien sûr que les hommes produisaient des biens « matériels », mais cette activité était encastrée dans des rites socio-culturels. Chez les Achuar (Amazonie), la récolte potagère n’est pas un travail au sens économique, c’est une sorte de rite mythique au cours duquel on cueille les légumes qui sont les enfants de Nunkui, l’esprit des jardins. On ne sortira pas de l’impasse sans se défaire de ce qui nous y a conduits, à savoir la priorité donnée à l’économie, qui détruit la culture sociale. En France, la devise « Liberté-Egalité-Fraternité » devrait présider à tout le reste, car dans le principe elle est sacrée. 

Est-ce de l’idéalisme ?

Non, car l’idéalisme chrétien sécularisé c’est la bienveillance dans les mots et la malveillance dans les actes. Il y a quelques semaines, le député européen Philippe Lamberts a joliment « mouché » Macron en lui montrant qu’il clamait en mots les valeurs « Liberté, Egalité, Fraternité », mais que dans ses actes gouvernementaux il bafouait ces trois valeurs. À la religion idéaliste qui sépare les mots et les actes, nous devrions substituer la sacralité politique qui les réunit. Ne confondons pas le religieux et le sacré.

Vous préconisez de parler dorénavant de « dividu » plutôt que d’individu. Pouvez-vous expliquer ? 

J’emprunte ce terme à Günther Anders. Nous devrions être des individus, c’est-à-dire des personnes qui ne sont pas divisées, coupées du social. Malheureusement, la société industrielle nous a divisés-coupés du social et de la nature. Nous sommes donc des dividus, des atomes. Pour sortir de cette atomisation, il nous faudrait retrouver le grand principe du cercle créateur : les individus font la société, et la société fait les individus. Nous sommes des êtres parlants, la langue est la preuve même que c’est la société parlante qui forme l’individu parlant. En retour, celui-ci, en parlant, fait la vie de la langue. 

Vous sentez-vous proche de la décroissance ?

Je suis un peu gêné par le terme de décroissance parce qu’il semble refléter la même optique quantitative que la croissance, en se contentant de remplacer le plus par le moins. Par contre, j’approuve les pratiques qui sont derrière le mot : elles sont clairement qualitatives, elles mettent du mieux dans la vie des gens, elles tendent à réenchanter le rapport homme-monde, comme on le voit dans les relations que les zadistes de Notre-Dame-des-Landes nouent avec le bocage et avec les animaux. Nous ne survivrons pas si nous ne resacralisons pas le monde. Comme le suggère Merleau-Ponty, le monde est notre autre corps, en plus de notre corps personnel, et nos deux corps sont en relation d’entre-tissage.

Propos recueillis en mars 2018 par Bernard
Legros.

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CE QU’IL SE PASSE VRAIMENT EN BOLIVIE

Loin de la propagande relayée par les chaînes télévisées et les journaux occidentaux, nous avons reçu le témoignage d’un Argentin vivant en Bolivie. Il nous fait le récit de ce qui s’est passé ces dernières semaines, le bilan de Morales, mais aussi le dégoût d’entendre encore les mensonges des médias de masse occidentaux. Rien de nouveau, mais un vent de colère souffle un peu partout.

Le 11 novembre, à 22h30, à Buenos Aires où je vis depuis 25 ans, j’ai vu ce que la chaîne française TV5 Monde disait sur le coup d’État en Bolivie. Horrible. On y parlait de la « démission » d’Evo Morales, on passait de brèves entrevues avec des manifestant∙e∙s joyeu∙x∙ses car le pays était enfin « libéré »… Il ne s’agit pas vraiment de fake news (fausse info, infox) mais d’une vision complètement dominée par une presse au service du néolibéralisme, aux mains des grands groupes économiques, reproduite sans analyse ni critique.

Pour moi, Morales aurait dû accepter le résultat du referendum de 2016 sur la question de la réélection (51% contre, 49% pour). Au lieu de cela, il a eu recours à la justice et a finalement pu se représenter à nouveau aux élections du 20 octobre dernier. J’ignore pourquoi il semble si difficile aux mouvements sociaux et politiques de la région de préparer d’autres dirigeants pour prendre la relève quand il est temps. Je crois qu’Evo Morales n’a pas appris les leçons du Venezuela, où l’opposition de droite oligarchique, après avoir perdu de nombreuses élections (transparentes) a fini par les saboter, en suivant des instructions principalement des États-Unis.

Il faut rappeler aussi que Morales allait finir son mandat actuel le 22 janvier 2020, dans 2 mois. De trop pour l’opposition bolivienne qui avait accepté cependant de participer librement aux élections d’octobre, que Morales a gagnées. Et le problème est que l’opposition, de droite, n’accepte les résultats que si elle gagne…

La Bolivie avait toujours été le pays le plus pauvre d’Amérique du Sud, un pays qui a connu plus de 180 coups d’État depuis son « indépendance », ce qui démontre aussi le rôle des militaires. Mais depuis 2006, il y a eu une grande stabilité, une croissance économique AVEC une augmentation du bien-être de la population. Pour ce faire, Morales a « nationalisé » l’exploitation du gaz, pétrole, lithium, sans pour autant voir les entreprises étrangères fuir le pays, puisqu’elles ont continué à faire leur beurre. Mais elles (le « vrai pouvoir » économique) ne lui ont jamais pardonné de devoir partager, ne fusse qu’un peu.

La pauvreté a énormément diminué, la scolarité a augmenté, l’accès à l’eau potable, eau, gaz, électricité a fortement augmenté aussi, et la classe moyenne a grossi et comme elle pense que la politique n’a rien à voir avec ce phénomène, elle est maintenant d’opposition. Comme disait, il y a un mois ; l’ex vice-président bolivien, « l’intellectuel de gauche » Alvaro García Linares, la classe moyenne a délaissé le syndicat et s’est tournée vers Wahtsapp (programme Brotes Verdes, chaîne C5N, Buenos Aires).

Autre chose qu’il faut comprendre, c’est le profond racisme qui existe en Bolivie. La province de Santa Cruz, une des plus riches, a été un refuge pour des nazis après la deuxième guerre mondiale, une province dans laquelle existe un genre d’apartheid. C’est de là que provient Luis Fernando Camacho qui ne se présentait pas aux élections mais qui est subitement devenu le nouveau leader qui lutte contre la « dictature » et pour la liberté, la bible à la main. Du genre du Guaido vénézuélien, qui se déclare un beau matin président de son pays et reçoit très vite l’appui de Trump et ses valets du sous-continent : Macri, Bolsonaro, Piñera, Lenin Moreno, Duque…, rien que du beau monde. Et c’est aussi la bible qu’agitait Jeanine Añez hier, la « présidente » bolivienne provisoire, auto-proclamée par un Parlement à moitié vide. La bible reprend le dessus, la Pachamama (Terre Mère) des 60% d’Indiennes et d’Indiens de Bolivie doit être oubliée. Les racistes n’ont jamais accepté qu’un Aymara puisse être président, que les indien∙ne∙s puissent jouir de droits humains…

Les présidents de droite et extrême droite, Macri, qui vient de perdre les élections présidentielles en Argentine, Piñera, qui résiste à modifier la constitution de Pinochet en vigueur au Chili, Bolsonaro, arrivé au pouvoir au Brésil après un coup d’État pseudo juridique contre Dilma Rousseff et la détention illégale de Lula, Moreno qui vient de devoir faire marche arrière avec des mesures économiques dictées par le FMI en Équateur, n’ont pas parlé de « coup d’État », même après qu’un général bolivien a annoncé qu’ à la demande de la police, les forces armées allaient participer au rétablissement de la paix… et que cela prendra le temps qu’il faudra…

Cela fait vraiment peur…

Jean dw

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LA PUB POUR LA VOITURE CONTINUE À TUER…

Le dossier du n°32 de Kairos de novembre 2017, s’intitulait « Vive la Bagnole ». Ce titre provocateur montrait combien régnait dans notre société une « idéologie sociale de la bagnole », si bien dénoncée par André Gorz[note]. Si l’automobile a pu envahir aussi profondément nos imaginaires, nos villes et nos campagnes, il est évident que ce fut rendu possible par l’omniprésence du matraquage publicitaire. Ainsi, lors du Colloque LISA[note] (LIght and SAfe car — voiture légère et sûre) qui s’est déroulé à Bruxelles le 10 novembre 2017, Pierre Lannoy, sociologue à l’ULB déclarait: « Il n’y a pas 5,7 millions de voitures en Belgique, mais 100 ou 1.000 fois plus: des murs des villes jusqu’à nos salons, elles sont partout ». 

Le projet LISA Car a l’objectif suivant : « La masse, la puissance, la vitesse de pointe et la conception de la face avant des voitures doivent être réglementées afin de limiter leur dangerosité et leurs émissions de CO2 et de polluants ». Les porteurs de LISA veulent ainsi « porter efficacement remède à l’effroyable carnage que produit chaque année le trafic routier sur les seules routes belges : 730 tués, 4.200 blessés graves et plus de 2.300 morts du fait de la pollution de l’air »[note].

LA PERVERSITÉ
DE LA PUB AUTOMOBILE

Peut-on croire que les constructeurs automobiles répondront à cette interpellation faisant appel à leur éthique, suivant en cela les règles concernant la publicité pour les produits nocifs : alcool, tabac et… automobiles[note] ? La réponse devrait se trouver dans le type de publicité qu’ils développent de nos jours. Or, Pierre Ozer, chercheur au Département des Sciences et Gestion de l’Environnement de l’Université de Liège, a réalisé une étude[note] très détaillée sur le sujet : « Présence de la publicité automobile dans la presse écrite belge : Analyse des quotidiens La Libre et Le Soir et des hebdomadaires Trends-Tendances et Le Vif‑L’Express ».

P. Ozer a mené un véritable travail de bénédictin : dans les deux quotidiens et deux hebdomadaires précités, l’année 2006 a été entièrement passée en revue en ce qui concerne la présence des publicités pour automobiles. Les données ont été systématiquement recueillies quant au nombre de pages des publications, le nombre et la taille des publicités automobiles, les émissions de CO2 des automobiles vantées par ces publicités. 

Les résultats montrent la très grande présence de la publicité automobile dans la presse généraliste. Dans La Libre, la publicité pour les automobiles est apparue à 207 reprises pour un total de 129 pages, soit 0,8% du quotidien. Les résultats obtenus dans Le Soir sont supérieurs à ceux de La Libre : la publicité pour les automobiles y est très présente, 432 pubs pour un total de 218 pages, elle représente 1,5% de l’ensemble du quotidien. Dans l’hebdomadaire Le Vif‑L’Express, la publicité automobile représente 4,4% de l’ensemble de l’hebdomadaire. La publicité (tous domaines confondus) dans Le Vif‑L’Express représente 25,7% du volume total de publication, cela revient à dire que le secteur automobile représente 17,1% du total de la publicité diffusée dans cet hebdomadaire. Trends-Tendances présente une situation assez similaire au Vif‑L’Express même si la publicité automobile y est légèrement moins visible avec 3,9% de l’ensemble des pages (27,2% du volume total de publication, avec une publicité pour l’automobile de 14,4% du total de la publicité). 

Mais le chercheur a été plus loin : il a comptabilisé les émissions de CO2 des voitures pour lesquelles les constructeurs faisaient de la pub. Les résultats sont éloquents : les pubs sont en grande majorité dirigées sur les véhicules de haut de gamme, les plus puissants, donc les plus émetteurs de CO2. Dans un des multiples graphiques réalisé par P. Ozer, celui de Trends-Tendances, on constate un total décalage entre les voitures achetées par les Belges et celles pour lesquelles on trouve les pubs dans les médias. Heureusement que les citoyens n’écoutent pas tous les publicistes (ou n’ont pas assez d’argent pour le faire…), sinon nous aurions un parc automobile composé uniquement de grosses bagnoles hyper polluantes. 

Le paradoxe est que tout en vantant préférentiellement les modèles les plus polluants, la pub le fait avec des images de voitures dans des décors naturels sublimes, avec des arguments pseudo-écologiques. Le greenwashing est donc omniprésent dans ce secteur. 

LE MENSONGE
COMME LIGNE DE CONDUITE

Les constructeurs mènent leur propagande en occultant soigneusement d’évoquer les dangers que leurs produits représentent pour l’environnement, la santé et l’intégrité physique des personnes. Pire encore, le dieselgate (qui ne se limite pas à Volkswagen) prouve qu’ils n’hésitent pas à mentir, à tricher pour fourguer leurs machines « meurtrières ». Ce qualificatif peut paraître exagéré et pourtant, quand on calcule le nombre de morts provoqués rien qu’en Europe par les particules fines et NOx émis frauduleusement grâce aux logiciels truqueurs, on peut dire que tous les terroristes sont de gentils amateurs à côté de nos fabricants de voitures. 

Alors que les discours sur la nécessaire limitation de l’utilisation des ressources naturelles sont sur toutes les lèvres, les faits vont dans la direction diamétralement opposée. La pub a permis l’augmentation du poids, de la puissance et de la vitesse de pointe des voitures. Elle ne nous montre que des véhicules dont la face avant, inspirée de celle des «4X4», est de plus en plus agressive, avec même parfois des pare-buffles (ces vilaines bêtes qui abondent dans les rues de nos villes). 

Lors de nos recherches sur ce phénomène de la publicité automobile, nous sommes tombés sur une carte blanche parue dans Le Soir en 2007[note]. Déjà, on y trouvait entre autres la signature de plusieurs de ceux qui écrivent dans Kairos. Sous le titre « Pas de pub pour les transports polluants ! », ils plaidaient pour l’interdiction de ce « pousse-au-crime ». Leur appel : « En 2006, plus de 200 millions d’euros ont ainsi été investis en Belgique dans la publicité pour les transports fossiles. Cette aberration dangereuse doit être stoppée! Une pétition, accompagnée d’une proposition de loi soutenue par un collectif d’associations (www.stoppubauto.be), demande l’arrêt de ce type de publicité pour des produits et services devenus dangereux », reste hélas plus d’actualité que jamais et il est loin, très loin, d’avoir été entendu par ceux qui décident en notre nom. Normal donc qu’en 2018 le combat soit relancé, avec les nouveaux outils de communication comme une vidéo sur youtube[note], par le collectif « Action antipub « La voiture tue » ». 

Alain Adriaens

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KAIROS ET DIDIER REYNDERS

Kairos publie depuis plus d’un an certaines informations autour des « affaires Reynders », souvent dans un silence médiatique qui en dit long. Alors qu’un journaliste du Soir se voit aujourd’hui obligé de citer Kairos, nous lui avons envoyé un mail, pour lui dire que Kairos n’est pas un « blog d’information », (après 7 ans de publication, il semble ne pas connaître), ce que nous avons déjà fait comme journal et qu’il semble ignorer, et pourquoi nous existons.

Monsieur Colart,

Je vous contacte suite à la publication de votre article « L’accusateur de Reynders sort de l’ombre », dans Le Soir d’aujourd’hui. Dans celui-ci, vous dites: « Sorti du monde du renseignement, Nicolas Ullens de Schooten poursuivra sa croisade contre « le binôme » Reynders-Fontinoy. Il signe, sous un nom d’emprunt, des articles accusateurs sur le blog d’information Kaïros. Et tente d’alerter plusieurs journalistes ».

Ces assertions imposent quelques rectificatifs :

- Kairos n’est pas un « blog d’information », mais le site d’un journal bimestriel édité par l’asbl éponyme, reconnu par le service d’aide à la presse périodique de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Nous existons depuis 7 ans, publions la semaine prochaine notre 41ème journal (dont le dossier porte sur l’enseignement, notamment le fameux Pacte d’excellence, dont vous n’avez jamais rien dit de significatif dans vos pages. Enfin, quand le CEO (sic) du groupe Rossel « discute avec Mc Kinsey » des choix du groupe [note], on comprend qu’il  n’ait guère envie de critiquer la boîte de consultance dans les pages de sa « marque » Le Soir). Madame Béatrice Delvaux, notamment pour avoir fait un débat avec moi au centre culturel d’Anderlecht, sait pourtant pertinemment que Kairos est un journal. Reste évidemment que pour demeurer dans l’ignorance du monde dans lequel on est, les journalistes ont besoin de conserver leurs œillères et ignorer ce qui infirmerait leurs certitudes (je découvris lors du débat que votre éditorialiste en chef ne savait pas ce qu’était « Les nouveaux chiens de garde », ouvrage de référence publié par Serge Halimi en 1997 démontrant avec brio le rôle de soutien à l’ordre dominant des médias français). Aviez-vous, cher Monsieur Colart, eu quelques velléités de partage de l’information lorsque le journal KAIROS publiait le scandale de la censure de Financité par La Libre Belgique[note]? Vous attendiez sans doute les preuves? Qui étaient toutes là…

- Kairos ne s’écrit pas avec un tréma sur le i, mais un point. Il signifie en grec le « moment opportun pour le changement »;

- Vous n’êtes pas bien informé pour dire que Nicolas Ullens signait sous un nom d’emprunt. De nombreux articles relatifs à ses informations ont été écrits par un journaliste de Kairos;

- Nicolas Ullens a bien tenté d’alerter plusieurs journalistes, mais la plupart des médias dominants sont restés sourds à ses allégations. Certes, vous dites que votre « enquête pour recouper certaines des allégations qu’elle contient n’a pour l’instant rien donné ». Il est évident que vu les pressions que vous subissez (politiques, économiques), l’enquête a dû se réduire à son strict minimum, à l’instar de tout ce qui a de l’importance et qui est tu dans votre journal et les autres. Vous restez dubitatifs sur les allégations de Nicolas Ullens, pourtant des atermoiements dans les enquêtes sur des faits, tous liés de près à Didier Reynders et son homme de lige Jean-Claude Fontinoy, sont à eux seuls révélateurs de pressions, notamment au niveau de la justice et de la police: l’enquête judiciaire sur le déménagement de la police fédérale à la Cité administrative traîne depuis plus de 8 ans; l’enquête sur les fonds libyens n’aboutit pas; l’affaire d’État du Kazakhgate stagne. Leurs points communs : Reynders.

Nous enquêtons sur le Kazaghgate [note] depuis des mois : avez-vous relayé dans vos pages notre longue et inédite enquête? Lorsque nous publions les photos de biens immobiliers de Jean-Claude Fontinoy tagués [note], étiez-vous en vacances ce jour-là? Comme les autres médias dominants, et alternatifs, dont aucun n’a relayé l’information? On pourrait continuer des pages entières, mais terminons avec Julian Assange ou  Luiz Inácio Lula da Silva , prisonniers politiques de la honte: ces noms vous disent-ils quelque chose [note]?

Vous aurez donc l’amabilité de rectifier dans Le Soir papier vos informations erronées: Kairos est un journal, dont la majorité, bénévole, tente de faire le travail que depuis longtemps vous ne faites plus.

Alexandre Penasse, rédacteur en chef du journal Kairos

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IBIZA : FASTE ET DÉMESURE HORS-SOL

Paroxysme de la fuite dans le paraître et le superficiel d’une société qui ne fait plus sens, l’île d’Ibiza est devenue en quelques décennies un symbole de fête et de liberté. Ce mythe de la « Isla blanca » repose toutefois sur une illusion qui fait abstraction de tout ce qui la rend possible.En cela, Ibiza s’offre en objet d’études intéressant dont les enseignements peuvent nous aider à mieux comprendre notre société en général[note].

Après un voyage en train de plus de 12 heures au départ de Bruxelles, le bateau qui rejoindra Ibiza attend au port de Valence pour une traversée qui durera presque 6 heures. Atteindre Valence par le rail depuis la capitale belge d’où sourdent les beaux discours « écologiques » des eurocrates, offre en soi l’expérience qui contredit les mots, démontrant que l’avion n’est pas prêt de se voir remplacé par le train dans l’espace intra-européen. Si vous manquez de soleil en hiver, vous aurez donc peut-être l’opportunité de ce couple Vaudois de trouver un billet aller pour Ibiza à 15,45 francs suisses, et un retour pour 2,45fr[note]… moins cher que le bus, ou quelques kilomètres avec les désormais inévitables trottinettes électriques. Fidèles à eux-mêmes, les acteurs – au sens propre de « ceux qui jouent » – politiques ne prennent la mesure des choses qu’à l’aune de l’argent et ne relèvent aucunement la gravité de la situation dans laquelle l’humanité est embourbée, inscrivant définitivement « l’État comme nuisance absolue » [note] et outil au service du Progrès, donc du capital.

Sans étonnement, l’aéroport d’Eivissa Sant Josep offre ainsi le tableau de cette suprématie du kérosène, avec quelques 7.500.000 passagers et 75.000 mouvements d’avion par an. Les horaires de décollage et d’atterrissage de l’aéroport sont à la mesure de la nécessité d’acheminement du bétail touristique : 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Là où l’on vient se délasser, il ne faut toutefois pas perdre de temps dans les transports[note], la rapidité du déplacement marquant paradoxalement plus nettement la coupure entre les lieux de vie où prédomine le travail et ceux de loisirs où l’on tente d’oublier les premiers. Si vous ne voulez pas vous mélanger au « peuple », la solution du jet privé vous est proposée, avec lequel vous rejoindrez facilement au départ d’Ibiza, Palma de Majorque (35 minutes), Barcelone (45’),Valence (45’). Et si la capitale française devait vous titiller, vous la rallierez en quelques 2h10.

C’est ce que choisissent certains des DJ prisés de l’île, dont Bob Sinclar, de son vrai nom Christophe Le Friant, qui pendant l’été et tous les samedis « enchaîne les sets entre Ibiza et Mykonos » [note]. Sur l’île, les disc-jockeys sont les dieux qui font danser les fidèles 24/24, 7/7, avec des cachets qui sont à la mesure de leur notoriété : David Guetta récolte entre 150.000 et 250.000€ par soirée (jusqu’à 450.000 pour des soirées privées), Bob Sinclar dit, lui, recevoir entre 15.000 et 50.000€, mais cela semble un minimum pour celui qui composa l’hymne de la Star Academy et qui, lors de la fête nationale française du 14 juillet 2014 à Valenciennes, encaissa 150.000€, la ville obtenant un rabais pour les 500.000 initialement demandés par la star. Les DJ ne sont pas les seuls multimillionnaires à apprécier l’Isla Blanca et son faste: Shakira, Leonardo DiCaprio, Lionel Messi, Johnny Depp, Christina Aguilera, Justin Bieber, Paul McCartney…

Ceux dont le train de vie exige plus que d’autres une forte production pétrolière préfèrent toutefois que l’extraction se fasse loin de leurs villas. Alors qu’en 2010 l’entreprise Cairn Energy obtient quatre permis d’exploration pétrolière dont certains autour des Baléares, une contestation populaire sans précédent prend forme à Ibiza, aboutissant à une manifestation de plus de 10.000 personnes. Défenseurs de la nature, pêcheurs, milieux du tourisme, habitants et certains politiciens s’opposent au projet. Sans vergogne et avec une ironie certaine, quelques célébrités s’associent au combat. Paris Hilton, jet-setteuse à scandales, arrière-petite fille de Conrad Hilton, fondateur de la chaîne d’hôtels Hilton, twittera « Ibiza est en danger », elle qui étale sa vie luxueuse d’héritière oisive sur tous les réseaux. D’autres, comme Kate Moss ou Pete Tong (DJ britannique), arboreront sur internet une photo avec une pancarte « Ibiza says no » [note]. Ce qui peut apparaître comme un potin de plus dans la presse people révèle toutefois une forme de schizophrénie propre à nos sociétés que symbolisent les « stars » et leur hubris, ces VIP mercantiles et insatiables voulant jouir sans entraves mais ne pas voir ce qui rend leur jouissance possible, profiter des conséquences de la société carbone mais en oublier l’origine. Ce sont ceux que Jean Baudrillard appelait les « grands gaspilleurs », qui sont « tous ces grands dinosaures qui défraient la chronique des magazines et de la T.V., c’est toujours leur vie par excès, et la virtualité de monstrueuses dépenses qui est exaltée en eux. Leur qualité surhumaine, c’est leur parfum de potlatch. Ainsi remplissent-ils une fonction sociale bien précise : celle de la dépense somptuaire, inutile, démesurée. Ils remplissent cette fonction par procuration, pour tout le corps social, tels les rois, les héros, les prêtres ou les grands parvenus des époques antérieures » [note].

En pleine dissonance cognitive, ces consommateurs frénétiques des produits modernes issus du pétrole veulent à la fois remplir leur réservoir mais ne rien savoir des destructions que cette extraction implique des milliers de kilomètres plus loin, là où « Les grincements des machines emplissent le vide steppique. La tour semble vivre. On pense à la colonne vertébrale d’un monstre métallique ; Il faut imaginer à 4.000 mètres de profondeur la tête de forage fouissant les substrats, mordant les batholites et crevant les strates. Bientôt – dans 2 jours, dans 2 semaines –, elle touchera au réservoir de gaz enfoui dans la roche-mère. L’éther sous pression remontera alors par la colonne, et un régulateur contrôlera le débit d’injection. Un tube raccordera le puits à un gazoduc principal ; Le gaz quittera le repos des replis à destination d’un monde où des hommes ignorant tout de cette saga tourneront un bouton pour se faire cuire un œuf » [note]… ou s’assoiront dans leur fauteuil en cuir afin de rejoindre en jet privé une des soirées people d’Ibiza. Ils semblent ne même pas réaliser leur profonde contradiction : à l’époque, le chef du gouvernement des Baléares, José Ramon Bauza, dira publiquement « Le pétrole des Baléares, c’est le tourisme » [note]. Il oublia la suite du raisonnement : « Le tourisme, c’est le pétrole », et il faudra un jour forer à Ibiza si le modèle que lui et ses acolytes prônent ne change pas. Ils comprendront alors à quel prix se fait leur mode de vie.

Nous sommes ainsi dans le règne de la jouissance hors-sol, des bienfaits sans les dégâts, à l’instar de ces centaines de touristes qui capturent à travers des centaines de smartphones le coucher du soleil près du Café del mar, dans une ambiance paradoxale de joyeuse fin du monde, loin des camps de travail de Foxconn. Savent-ils seulement qu’un jour, ils s’éteindront, et le soleil aussi ?

LE SPECTACLE D’IBIZA

Il y a dans ces lieux comme des psychismes qui se répondent: de « grands gaspilleurs » multimillionnaires, profitant de cette gloire éphémère qu’ils craignent sans cesse de perdre, font danser des hordes de touristes qui vivent la gloire par procuration, fuyant l’inauthenticité de leur existence. Ils sont les nouveaux Narcisse, de ce Narcisse qui entérine la société de classes par son adulation de celui qui domine, et qui « divise la société en deux groupes : d’une part, les gens riches, puissants et renommés, d’autre part, le troupeau » [note]. L’ensemble produit cette idéologie diffusée par le spectacle, grand moment ostentatoire de la démesure, du besoin et de l’argent, qui marque « l’appauvrissement, l’asservissement et la négation de la vie réelle » [note]. Les fidèles communieraient-ils de cette façon dans les boîtes branchées d’Ibiza si les nouveaux prêtres que sont les DJ ne représentaient pas à leurs yeux faste, démesure et opulence dont ils rêvent ? Dans le centre d’Ibiza, près des boîtes de nuit, s’asseoir et regarder passer les fêtards en latence, suscite un étrange sentiment que les êtres se perdent dans les images, sont là physiquement mais sans être présents. « L’aliénation du spectateur au profit de l’objet contemplé (qui est le résultat de sa propre activité inconsciente) s’exprime ainsi : plus il contemple, moins il vit ; plus il accepte de se reconnaître dans les images dominantes du besoin, moins il comprend sa propre existence et son propre désir » [note]. Ont-ils toutefois imaginé que du haut de sa chaire, un DJ peut gagner en 2 heures de mix jusqu’à 341 fois le smic, soit 28 années de ce revenu minimum ?

Ibiza, dans son délire ostentatoire, nous aide à lire le présent, mais surtout à comprendre de quels fondements historiques il est le produit. Car si l’île est investie dès les années 1960 par la jeunesse hippie du monde entier qui s’oppose à l’État, la guerre, l’autorité et la société de consommation, prônant une vie libre emplie de musique, de sexe, de drogue et de découverte de soi, ce que l’île est devenue s’inscrit dans la continuité d’un laissez-faire hédoniste précurseur de la culture du narcissisme qui remplit les boîtes de nuit aujourd’hui. Pier Paolo Pasolini décrit bien cette impression lorsqu’il rencontre pour la première fois des « chevelus » dans le hall d’un hôtel à Prague, les faisant parler avec ses mots : « «Nous sommes un masque parfait, non seulement d’un point de vue physique – notre façon désordonnée de flotter fait se ressembler tous les visages – mais aussi d’un point de vue culturel : en effet, on peut très facilement confondre une sous-culture de droite avec une sous-culture de gauche». Je compris en somme que le langage des cheveux n’exprimait plus des «choses» de gauche, mais bien quelque chose d’équivoque, de droite-gauche, qui rendait possible la présence de provocateurs ». Pasolini ajoute : « La sous-culture du pouvoir a absorbé la sous-culture de l’opposition et l’a faite sienne : avec une diabolique habileté, elle en a patiemment fait une mode qui, si on ne peut pas la déclarer fasciste au sens propre du terme, est pourtant bel et bien de pure «extrême-droite» » [note]. L’aspect équivoque du mouvement hippie associé à sa culture libertaire lui promettait donc une récupération rapide par le capitalisme. Les anciens révoltés devinrent les nouveaux adaptés, non que cela indiqua le signe d’un reniement mais plutôt d’« un plan de carrière » qui mènera sans vergogne des afters aux affaires. C’est le cas de Jerry Rubin, Américain cofondateur du mouvement hippie qui passera de l’antimilitarisme au reaganisme, devenant chef d’entreprise et l’un des premiers investisseurs d’Apple. Comme le disait Guy Hocquenghem de cette élite française passée « du col Mao au Rotary » : « Vous êtes, vous, devenus, si je puis dire, réactionnaires par conformisme, comme vous étiez de gauche par conformisme » [note].

Ibiza s’offre dès lors en modèle de cette métamorphose historique marquée par cet infléchissement de la nouvelle doctrine morale permissive qui fait suite à la période antérieure caractérisée par la répression, vers une société hyper-consumériste dont elle portait les germes. Car pour se déployer rapidement et faire de chacun un consommateur répondant aux nouveaux besoins créés, la société post-trente glorieuses avait besoin d’un individu prêt à « jouir sans entraves », loin de la tempérance et du sens des limites qui caractérisaient encore l’individu de l’après-guerre. Sur l’île, l’hubris est la mesure de toutes choses : boîtes de nuit pléthoriques qui permettent de danser 24 heures sur 24, style vestimentaire extravagant, corps nus, refaits, tatoués. Ici, on feint une liberté sans limite, une forme d’expression authentique de l’être pouvant faire ce qu’il veut, « enfin », alors que l’année entière il réprimerait sa nature. Mais c’est bien au contraire sur un mode mimétique que l’individu agit ici, échappant à la routine de la vie dans des exhibitions qui, plutôt que de la contredire, sont la plus pure expression de cette aliénation.

Cela sonne faux, comme sonnaient fausses les révoltes de cette petite bourgeoisie de Mai 68, qui préparait le terrain de la démesure actuelle : « La prétendue libération de l’expression leur pèse bien plus qu’ils ne l’avouent ; le parti pris de communication les rend inauthentiques. Ils trichent. Ils ramènent à du déjà-vu toute percée inédite. Leur réhabilitation du corps, par exemple, n’est guère plus qu’un nouveau laxisme, vaguement romantique, vaguement anarchiste. Sans doute, en faisant éclater les carcans du puritanisme et de l’hypocrisie, en nommant la sexualité et le plaisir, en désignant la névrose qui prospère à l’ombre de la religion, en mettant en évidence, dans sa moins réfutable simplicité, l’égalité de l’homme et de la femme, concourt-elle puissamment à une libération dont seuls peuvent nier l’urgence les pharisiens et les résignés. Mais ils ne font guère qu’opposer symétriquement le permis à l’interdit, la révolte à l’oppression ; ils changent le sens de l’aliénation plus qu’ils ne l’abolissent. Ils réclament le droit au plaisir et cherchent comment l’organisation sociale pourrait satisfaire cette revendication. Ils facilitent ce faisant la tâche de la société de consommation qui leur répondra cyniquement par la banalisation de l’érotisme en vue d’une plus grande docilité des producteurs. Ce n’était pas de cette permissivité mercantile, de cette sensualité dissociée que rêvaient les plus généreux, mais d’un monde capable d’apprendre peu à peu le langage du corps, d’une humanité qui lui accorderait une place éminente dans la construction du bonheur, qui ferait de la rencontre amoureuse un des modes essentiels de la vie, enfin reconnu et exprimé comme tel » [note].

LES CORPS, ESPACES PUBLICITAIRES

À Ibiza, les corps ne parlent plus, ils s’exposent. Objets réifiés comme surfaces de consommation, ils affichent leurs tatouages comme des marques s’inscrivent sur des panneaux publicitaires. Ces corps-marchandises évoluent dans des espaces où ils se jugent, se jaugent, se comparent, n’existant que dans le regard de l’autre qui est reconnu uniquement par cette fonction de miroir qu’il occupe. « Tous, tant que nous sommes, acteurs et spectateurs, vivions entourés de miroirs ; en eux, nous cherchons à nous rassurer sur notre pouvoir de captiver ou d’impressionner les autres, tout en demeurant anxieusement à l’affût d’imperfections qui pourraient nuire à l’apparence que nous voulons donner. L’industrie de la publicité encourage délibérément ce souci des apparences » [note]. Les corps imparfaits, selon les canons édictés par la société de consommation, sont refaits, comme on modifierait un objet inadéquat : seins, fesses, bouches… Le corps fragmenté représenté comme une machine constitué de différentes pièces, tend à la « perfection », chacune des parties améliorées par la technique concourant à cet objectif.

Mais au-delà d’une impression de liberté, les corps en exposition sont pourtant le signe d’un comportement affecté qui plus profondément exprime « le sentiment que le moi est un acteur constamment surveillé par les amis comme par les étrangers » [note]. Ici dénote plus qu’ailleurs  cette exhibition  permanente  de  soi,  cette  expérimentation narcissique dont son propre corps est l’objet, conséquence d’un monde où « la publicité encourage les hommes autant que les femmes à considérer la création de leur moi comme la plus haute forme de créativité (…) Les hommes comme les femmes doivent donner une image plaisante d’eux-mêmes, et devenir à la fois acteurs et connaisseurs avertis de leur propre prestation » [note].

Au milieu des strass et de ces corps à moitié dénudés, un vieil Ibizien dénote dans la nuit. Il vend des billets pour la Lotería de navidad de fin d’année. « Je ne touche que 300€ par mois de pension », impossible de vivre à Ibiza avec une telle somme, surtout si on n’est pas propriétaire de son logement. Le tourisme de masse a en effet rendu plus intéressant la location estivale à des étrangers dotés d’un pouvoir d’achat plus conséquent plutôt qu’à des autochtones toute l’année. Cette forme de discrimination qui nie le droit au logement suit la même logique que le modèle Airbnb qui, tirant profit de la location de logements privés dans le but principal de visites touristiques, réduit le nombre de logements accessibles à la location pérenne à Prague, Lisbonne, Barcelone… concourant mécaniquement à une augmentation des loyers. Dans un contexte de démantèlement de l’État social, c’est une façon de plus de détruire le lien et de différer une révolte légitime en laissant la « liberté » à chacun de ne pas tomber dans l’indigence en louant – ou sous-louant – son habitation.

PARADOXE DU TOURISME

Au pied du Piscis, un des grands hôtels de Sant Antoni de Portmany, des cartouches vides de protoxyde d’azote : « On en trouve partout ici, tous les jours. Parfois des jeunes les jettent de leur balcon et elles endommagent nos voitures », nous dit un loueur de voiture jouxtant l’hôtel, quand ce ne sont pas « des jeunes qui passent d’un balcon à l’autre et chutent, ce qui est une des causes de mortalité des touristes ici ». Le protoxyde d’azote, c’est ce gaz hilarant comprimé dans une cartouche, que certains vendeurs de rue africains arborent au bout d’une chaîne, signalant sans doute aux badauds qu’ils peuvent se procurer chez eux cette nouvelle drogue qui fait fureur, notamment en Angleterre[note]. En état d’ébriété ou sous l’effet de drogues, certains s’adonnent à ce qu’on appelle le balconing, à savoir sauter du balcon de sa chambre dans la piscine ou pour rejoindre un autre balcon. Au moins un Belge, un Allemand, un Anglais et un Australien en ont fait les frais dès le mois de juin : un mort, un état critique, deux blessés… auxquels s’ajouteront d’autres jusqu’au moins fin septembre.

On a envie de fermer les yeux sur cet Ibiza-là, symbole de la démence moderne, paroxysme d’une société à la dérive que rien ne semble pouvoir arrêter et où la jeunesse se perd pendant quelques mois d’été dans une forme de fuite du réel, espace insulaire où le tourisme s’offre comme activité économique principale dans un lieu qui « ferme » entre octobre et avril. Le tourisme de masse est là, imposant mais « obligé » pour les autochtones ; comme l’exprimera à demi-mot un taximan : « pour rien au monde je n’irais vivre dans le centre de Sant Antoni, à la fin de la journée je retourne chez moi, c’est là que je me repose ». C’est le paradoxe de cette industrie du tourisme que les autochtones détestent puisqu’elle dénature tout, mais dont ils ne peuvent se passer puisqu’en même temps elle les fait vivre. Dans une île qui importe la majorité de ce qu’elle consomme, il est toutefois piquant de penser qu’un retour au réel inévitable aurait lieu en cas de pénurie de pétrole, alors que la vie telle qu’elle se fait là ne pourrait se maintenir plus de 3 jours sans le précieux or noir…

Alexandre Penasse

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LA MORT D’ARMAND DE DECKER OU LE JUST IN TIME POLITIQUE

On savait que les événements mortuaires étaient peu propices à une saine franchise et qu’avec le défunt partait aussi fréquemment la vérité. Linceul blanc et immaculé en jour de deuil. Pas de taches donc, et la disparition d’Armand De Decker ne fait à ce niveau pas exception.

La mort de l’homme public fait par contre ici office de figure parfaite de l’omerta de nos mafias politiques, dont les médias rendent possibles la scène, et offre une des ces rares occasions d’une mise en pratique de cette théorie politique qu’on n’enseigne pas à l’université. C’est là que ça en devient particulièrement intéressant, car la manière de traiter le décès d’Armand De Decker nous informe sur le rapport de l’État et de ces institutions à la vérité, la justice et le crime. En effet, au lieu de rester confiné au recueillement intra-muros du cimetière et de l’église, le spectacle de « l’homme bon » sort ici du lieu privé et s’offre à au public, relayé chez tous ces êtres qui connaissaient le nom mais ne connaissaient pas l’homme, et en devient dès lors d’autant plus malsain. Ce ne sont en effet plus les vices et les défauts que l’on occulte pour ne point blesser celui qui ne sait plus se défendre, mais des crimes que l’on tait et qui, restés occultés, ont eu et auront des effets sur le réel.

Funérailles nationales et hommage militaire pour la pègre politique

Ce 20 juin avaient donc lieu des funérailles d’État pour Armand De Decker, avec honneurs d’un détachement militaire à l’arrivée de sa dépouille. Présents, ses ennemis, ses amis, sa famille. Si l’on comprend qu’il a payé pour les autres, et qu’après le strass et les paillettes, ce fut l’abandon et le silence, on peut saisir que la grandeur de l’événement est inversement proportionnelle au silence des mois précédant sa mort, cette dernière signant dès lors pour certains l’occasion d’une « grande fête ». Apothéose, car ce qui part avec Armand De Decker, ce sont tous ses secrets concernant le Kazakhgate, et, avec eux, les implications possibles et plus que probables : un coup comme celui-là, ça ne se fait pas seul[note]… Ce n’est dès lors pas un accès paranoïaque qui nous fait interpréter certaines bribes de discours entendues lors des derniers hommages : « Tu n’a pas eu la grâce d’être père, tes enfants auraient pu relayer ta colère » (son frère, Jacques De Decker). Quels que soient nos sentiments par rapport à l’homme, payer seul pour les autres induit toujours quelque chose qui ressemble à de l’injustice et de la colère. Rappelez-vous la cours de récréation quand vous étiez petit…

Les enterrements politiques sont aussi l’occasion de réunir les crabes et constituer le panier : ça pue l’affectation, ça sourit au-dessus et pince sous la table, guindé, faux et vide. L’hypocrisie de ceux qui encore hier donnaient des coups de couteau dans le dos, est affaire courante. Leurs éloges sont à la mesure du réseau qu’ils ont tissé et des liens qui les tiennent : « je sais cela sur toi et je ne dirai rien car tu en sais autant sur moi ». Plus que rendre un dernier hommage, on vient aussi parfois enterrer les secrets, et, pourquoi pas, préparer de nouveaux coups. Armand De Decker en savait beaucoup, c’est une évidence. Et il faut sans doute voir, plus que dans les ultimes éloges, un profond remerciement pour les années futures paisibles que la mort de l’homme permettra à certains vivants. « Nous avons une dette envers toi. Notre amitié va au-delà de la mort », dira Herman Van Rompuy. Sûr. Didier Reynders pourrait en dire autant, mais surtout plus, lui qui est au centre de tout. Le délient de ces crimes ceux qui pourraient, comme lui, se voir serrer pour les leurs.

L’opportune disparition

Selon nos informations, Armand De Decker est mort d’une insuffisance respiratoire, mais quelques-uns dans les hôpitaux se questionnent sur la véritable raison de son décès… on parle de maladie de Charcot, curieux non, quand on sait la dégénérescence qu’elle provoque ? Quoi qu’il en soit, pour l’instant, cette disparition ne pouvait pas tomber mieux, car de nouvelles révélations sur le Kazakhgate et Didier Reynders, en lice pour devenir le futur secrétaire général du Conseil de l’Europe, auraient avec certitude ruiné les espoirs de le voir remporter la fonction face à Mme Marija Pejcinovic Buric, dont les résultats sont attendus ce mercredi 26 juin . Dans le même temps, se serait envolée cette opportunité sublime de quitter définitivement la politique belge le 1er octobre 2019, et donc, un peu comme Armand, mais sans mourir, de saisir l’impunité, avec le grand départ européen et son all-inclusive 30.000 €/mois + immunité.

Le fait qu’Armand De Decker passe l’arme à gauche assure à Reynders et sa clique des CDD. Mais n’y voyez aucune interprétation, le hasard fait parfois bien les choses, n’est-ce pas ? Quelques heures après sa mort, la presse avalisait déjà : « Kazakhgate: la mort d’Armand De Decker met un terme aux poursuites… et à l’enquête? » (Le Soir) ; « L’action publique concernant Armand De Decker est éteinte » (La Meuse) ; «L’action publique concernant Armand De Decker dans le dossier du Kazakhgate est éteinte » (Sud Info) ; « L’action publique concernant Armand De Decker dans le dossier du Kazakhgate est éteinte » (La Libre), … Leur empressement à déclarer la clôture du dossier avait presque des relents de soulagement joyeux. Avec l’homme, presse et monde politique enterraient ses vérités.

Éric Arthur Parme

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