De l’âme végétative par temps de Covid

Ce texte prolonge le débat sur la décision médicale et sanitaire qui avait été initié autour de l’Evidence-based-medecine (EBM) avec la carte blanche intitulée : « le rôle de la formation des médecins et de l’épistémologie médicale dans la crise de la Covid 19 ». Discussion qui s’est poursuivie au sein d’une deuxième carte blanche, centrée – comme son titre l’indique – sur une critique du principe de précaution : « Principe de précaution ou « risque du blâme » ? A suivi l’interrogation sur la déstructuration du système de santé au regard de l’incapacité à reconnaître les ressources propres à celui-ci, question introduite avec une troisième carte blanche : « Globalité, partenariat, autonomie en santé. Quand l’urgence balaie tout, mais révèle l’essentiel ! ». Toujours sur notre fil épistémologique, nous avons ensuite abordé la question des émotions dans la formation médicale : « Crise de la Covid et intelligence émotionnelle : le maillon manquant ».  

Par (1):

  • Florence PARENT, médecin, docteur en santé publique, coordinatrice du groupe thématique « Éthique des curriculums en santé » de la Société internationale francophone d’éducation médicale (SIFEM).

  • Fabienne GOOSET, docteur en lettres, certifiée en éthique du soin.

  • Manoé REYNAERTS, philosophe, membre du groupe thématique « Éthique des curriculums en santé » de la Société internationale francophone d’éducation médicale (SIFEM).

  • Helyett WARDAVOIR, master santé publique, membre du groupe thématique « Éthique des curriculums en santé » de la Société internationale francophone d’éducation médicale (SIFEM).

  • Dr Isabelle François, médecin et psychothérapeute, membre du groupe thématique « Éthique des curriculums en santé » de la Société internationale francophone d’éducation médicale (SIFEM).

  • Dr Benoit NICOLAY, médecin, anesthésiste-réanimateur, micro-nutritionniste.

  • Dr Emmanuelle CARLIER, médecin, pédiatre.

  • Dr Véronique BAUDOUX, médecin généraliste.

  • Jean-Marie DEKETELE, professeur émérite de l’UCL et de la Chaire UNESCO en Sciences de l’Éducation (Dakar).

Cela commence pendant nos études de médecine….

« During my five and a half years of medical training, a few things became clear to me. First, while doctors receive a lot of training in how to deal with medical emergencies, they are taught extremely little about how to avoid chronic disease and maximize long term health and much of what they are taught is wrong. Over those years, I think I received a total of three lectures about nutrition. In other words, three hours during five and a half years were spent learning about how to avoid chronic disease in the first place. »(2)

S’il apparait en faculté de médecine que l’on accorde très peu d’importance aux dimensions émotionnelles et sensitives comme nous l’avons argumenté dans notre carte blanche précédente, cette cécité se répète à l’égard d’autres dimensions de nos êtres. Il s’agit également des dimensions imaginatives, métacognitives (ou réflexives), sociales, relationnelles, mais aussi végétatives…Pourquoi ? 

Nous devons essayer de comprendre, dans le vrai sens de comprendre, c’est-à-dire en ayant une lucidité sur les déterminismes structurels (psychologiques et environnementaux) en place, les raisons d’une telle perte de potentialité dans l’agir. C’est ce dont rend compte, notamment, la littérature scientifique témoignant du déclin, par exemple, des compétences émotionnelles, relationnelles ou éthiques au cours des années d’étude en médecine(3). Et c’est ce que décrira la littérature scientifique « post-Covid-19 » quand le bilan de la non-mobilisation de nos « âmes végétatives » aura été assumé.

Car, « si Aristote parle d’une « âme intelligible » permettant de différencier l’être humain de l’être de nature (plante) ou de l’être vivant (animal), il le fait sans discontinuité, en totale intégration, avec l’ « âme sensible » et l’ « âme végétative », l’une n’allant pas sans l’autre au risque d’une rupture du tout, de la globalité, de la perte radicale d’une vision holistique. »(4)

En effet, il suffit de considérer la très longue latence entre la timide information en date du 22 mai 2020 en provenance de l’Académie de médecine de Belgique quant à l’intérêt de se prémunir de la Covid-19 en prenant de la vitamine D(5) et sa médiatisation seulement en janvier 2021. Non loin d’une année après le début de la pandémie, l’Académie a enfin rendu l’usage de la vitamine effectif sur un plan populationnel et donc de médecine préventive, ce dont témoignent certains journaux populaires(6). Néanmoins, nous observons que la confusion reste bel et bien présente quand, dans la foulée de l’avis du Conseil supérieur de la santé belge, qui « considère que tout cela ne sert pas à grand-chose… », les médias grand public continuent de relayer le mépris affiché des politiciens et médecins à l’égard de ce type d’approches en médecine préventive. Cet extrait d’un échange en tchat (daté du 29 janvier), parmi de nombreux autres, glané sur un réseau, révèle cette confusion sur les stratégies ou orientations à privilégier sur le plan de la santé publique.

  • « N’est-il pas incroyable que ce concept [de prévention par la vitamine D] si simple, de bon sens, semble absent des réflexions scientifiques officielles … ? Et surtout absent de la communication qui gagnerait tellement à être encourageante et positive … À l’heure où les médias mainstream s’acharnent à discréditer la prévention (cf. JT d’hier soir sur RTL : le zinc et la vitamine D ne sont pas des remèdes miracles contre le Covid…) personne n’a prétendu cela !! »
  • « J’ai lu effectivement l’avis de hier du Conseil supérieur de la santé belge : en gros, cela ne sert pas à grand-chose, mais prenez-en quand même parce que la population en est généralement carencée et que zinc et vitamine D sont essentielles à l’immunité : tout et son contraire … cela devient fatigant de les lire ! »
  • « Je dois dire que je ne comprends pas. « La médecine » nous dit que grosso modo 70% des Belges sont en carence vitaminique D, et que celle-ci aurait un rôle important dans le système immunitaire … et il nous est ensuite dit que « Pas pour la covid19 ». Une fois encore il est vraiment incroyable que ce qui est simple et non dangereux fasse l’objet d’un tel bashing … ».

Ces voix citoyennes se sont parfois structurées dans des cartes blanches adressées au gouvernement : « (…) les études s’accumulent qui indiquent qu’une carence en vitamine D favorise le développement de la forme sévère de la maladie : il s’agit, dès lors, de mettre en place, sans plus tarder, une large campagne d’information recommandant à chacun de supplémenter son alimentation avec de la vitamine D. C’est là une mesure très simple et bon marché, qui peut avoir un effet très substantiel sur la morbidité et la mortalité associées au Covid-19. Rappelons que les séquelles inhérentes au Covid-19 sont conséquentes non seulement pour les individus concernés et leurs familles, mais aussi pour le budget public des soins de santé. Qu’attendons-nous alors pour prendre cette mesure simple ? Avons-nous oublié qu’il est plus facile de prévenir que de guérir ? »(7)

Favoriser un traitement précoce ou, ici, préventif, placer en quarantaine, confiner, faire porter le masque, fermer les écoles et les centres sportifs, voire les parcs, montagnes et falaises, vacciner, etc. sont autant de décisions qui n’ont pas mobilisé le débat scientifique de la même façon (on pourra se référer ici, afin d’approfondir cette critique, à notre carte blanche sur l’usage du principe de précaution).

Cela met en exergue ce que l’on pourrait nommer deux dérives ou – tout au moins – deux orientations épistémologiques réductrices, historiquement et culturellement situées, de la médecine. L’une, le positivisme, et l’autre, le réductionnisme, à lier plus spécifiquement à la définition même de la Santé. Nous avons déjà abordé ces dérives épistémologiques et leurs impacts sur la décision médicale et sanitaire dans des cartes blanches précédentes centrées sur nos « âmes intelligibles » (première carte blanche) ou sur nos « âmes sensibles » (quatrième carte blanche). Afin de compléter l’analyse, nous questionnons, à travers cette carte blanche, la décision au regard de nos « âmes végétatives ».

Pour analyser sur le plan épistémologique(8) cet élargissement de notre problématique revenons à la définition de la santé de l’OMS : « La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité ». 

La santé est un état de complet bien-être physique…

Outre l’importance documentée du sport (en veillant à ce que celui-ci soit bien adapté) quant à la prévention globale, immunitaire et du stress(9), l’efficacité des oligo-éléments comme le zinc, mais également le bénéfice d’apports tels que les vitamines D et C ont, depuis longtemps, fait leurs preuves sur les maladies virales à fort impact immunitaire(10). Cependant, lors de la pandémie de Covid-19, des mesures prophylactiques ou préventives de cette nature n’ont pas été considérées, si ce n’est du bout des lèvres, avec une forme de condescendance. Ainsi, quand les arguments scientifiques, même fondés sur la preuve dans une perspective de science positiviste, sont au rendez-vous, il semble que le monde médical, relayé par les grands médias, ne s’en préoccupe guère.

Est-ce par suite des préjugés relatifs aux approches du soin plus globales, holistiques, incluant une certaine médecine préventive, se fondant sur les ressources de la personne et de son environnement naturel, que, paradoxalement, le jugement déterminant(11) n’est alors pas mobilisé ? Ce dernier se présenterait-il dans ce cas comme un jugement porteur de discrimination lié à des préjugés de valeurs en matière de savoirs scientifiques ou d’evidence-based-medecine ?

En effet il s’agit bien de valeurs, celles qui définissent notre rapport à la médecine, à la santé et à notre environnement plus globalement. Une perspective de la médecine comme uniquement curative ou bioclinique, engage un certain usage du jugement déterminant, associé à des actes techniques, curatifs et mesurables selon des échelles ou des taux de couvertures (vaccinales par exemple) donnant une visibilité chiffrée, en générale, immédiate. Avec finesse, sur un plan épistémologique, nous pouvons également analyser ici une divergence de fond quasi ontologique entre une médecine préventive fondée sur la vaccination et celle fondée sur les micronutriments et notre alimentation. Les ressources mobilisées sont extrêmement différentes et permettent de se questionner…

Les apports en oligo- éléments et vitaminiques seraient-ils d’une autre nature ? Moins valorisables car proches du bon sens de nos grands-mères, tandis que celles-ci, paradoxalement, sont parties en grand nombre sans en avoir pris, car non protocolisés, tandis que le protocole était devenu la norme d’absolution !

Ce qui différencie ces deux modalités de médecine préventive, outre la proximité avec nos grands-mères(12), tient à ce que l’une n’intègre pas de la même manière la personne elle-même, Sujet réifié du vaccin mais aussi détentrice de ressources propres qu’il s’agit de développer…

Ainsi nous avons pu observer que le film documentaire intitulé « Mal traités »(13) s’il ne prête pas le flanc à une vision conspirationniste de la crise, a, néanmoins, été également sévèrement jugé par les médias et boycotté, voire méprisé, par le monde médical traditionnel(14).

L’intérêt de ce film réside pourtant, et principalement, dans une volonté d’exprimer notre « âme végétative », lui permettre d’éclore, de venir au monde tant il est temps ! S’il s’agissait d’appliquer le dicton bien connu : « il ne faut jamais gaspiller une bonne crise », c’est notamment à l’égard de cette visée intégrative-là que nous serions particulièrement gagnants dans la durée.

En effet, dans ce film, il s’agit de considérer non seulement l’importance des traitements précoces dans la maladie et le rôle essentiel, à cet égard, d’une médecine ambulatoire et de proximité, en lien avec la personne malade (carte blanche 3), mais aussi toute la sphère préventive et promotionnelle de la Santé, en correspondance directe avec la définition de la santé de l’OMS. Il parle, par le biais de professionnels très expérimentés dans (l’agir de) ces champs d’actions et de recherches en santé, du rôle préventif crucial de la vitamine D(15) et il le documente au regard d’études (par ailleurs randomisées) qui sont explicitées aux spectateurs(16). L’importance préventive à accorder à la vitamine C en fonction des situations particulières, mais également à des oligoéléments tels que le zinc plus précisément, est clairement argumentée pour l’auditeur. Une prise en compte, dans le sens réellement global, de l’ensemble des ressources de la nature, être humain compris comme part de celle-ci (partie du tout dans le sens pascalien du terme), permet de s’ouvrir au vaste champ de savoirs en provenance de la phytothérapie, de la gemmothérapie, de l’aromathérapie, des huiles essentielles et de toutes les ouvertures offertes par la naturopathie(17). Peut-être plus proches de nous pour certains, il s’agirait de se pencher sur la nutrithérapie, la micronutrition et la diététique, dont on sait l’impact sur la pathologie chronique, prévalente dans nos sociétés occidentales, faisant ainsi lien avec le témoignage du docteur Sébastian Rushworth à l’orée de cette carte blanche.

Ce sont également des savoirs en provenance de personnes, parfois médecins ou chercheurs, mais également écrivains, philosophes et citoyens, ayant entrepris des excursions inédites (approfondies) dans l’activité(18) de « digérer »(19), celle de « péter »(20) ou encore de « gérer sa douleur »(21) qu’il s’agit aujourd’hui de considérer, car pour paraphraser Bessel van der Kolk : « Le corps n’oublie rien. »(22) C’est encore ce que nous rappelle notre système immunitaire sur lequel nous pouvons compter pour autant que l’on continue à l’exposer régulièrement aux agents environnementaux dont les virus. Un hygiénisme totalitaire (excès de mesures barrières) empêche ou du moins réduit cette exposition et peut en affaiblir la performance. Chez l’enfant l’immunité s’acquière quotidiennement. La diminution de l’exposition aux agents infectieux et le recours croissant aux antibiotiques réduiraient les capacités d’apprentissage et d’adaptation de l’immunité. 

Il ne s’agit pas de s’opposer à une prévention par la vaccination. Celle-ci peut être réfléchie avec raison (jugement réfléchissant(23)). Comme le souligne (parmi d’autres personnalités ayant essayé de sensibiliser le monde médical), Linus Pauling : ‘’ (…) il faut au contraire donner à votre organisme les substances qu’il connaît, qu’il utilise régulièrement… et dont il manque pour fonctionner de façon optimale !’’.

La perspective étant bien celle d’accorder une égale importance aux ressources internes, propres à la personne, en proximité plus immédiate avec une nature dont on émerge, plutôt que de privilégier uniquement celles, externes, chimiques, produites par l’industrie pharmaceutique. Il convient de comprendre sur un plan ontologique le continuum nature-culture, tel un nœud de Möbius, afin de ne pas perdre l’équilibre fragile du vivant en rompant toutes nos amarres.

« Celui qui aime la nature est celui dont les sensations, intérieures et extérieures, sont encore ajustées exactement les unes aux autres ; celui qui, à l’heure de la maturité, a gardé son âme d’enfant. Ses relations avec le ciel et la terre deviennent partie de sa nourriture quotidienne ».(24)

S’il vaut mieux prendre des précautions pour rester en bonne santé que soigner une maladie comme l’adage populaire le dit, rejoignant en cela le principe de base de la médecine traditionnelle chinoise, il apparait que notre médecine occidentale, positiviste, n’arrive pas à intégrer une telle vision. Serait-ce là le signe d’une maladie de notre épistémologie ?

Nos constructions de l’Être fondées sur des dualismes conceptuels — raison-émotion — ou ontologiques — corps-esprit, nature-culture -, fondent nos frontières et nos territoires mentaux, séparent ce qui coexiste temporellement, éparpillent nos identités émotionnelles, corporelles, rationnelles, végétatives ne facilitant pas le centrage, l’équilibrage spatial, ici et maintenant. Aussi, rappelons-nous que :

« Le sentiment de ce qui est n’est pas tout. Un sentiment plus profond se dessine et se manifeste dans les profondeurs de l’esprit conscient. C’est le sentiment que mon corps existe et est présent, indépendamment de tout objet avec lequel il interagit, tel un roc solide, telle l’affirmation brute que je suis vivant {…} Je l’appelle sentiment primordial. »(25)

C’est justement ce que permet le jugement réfléchissant, de reprendre pied dans l’ici et maintenant, dans le hic et nunc en dehors de tout fétichisme de l’objet (et de l’objectivation) propre aux logiques réificatrices et trop exclusivement productivistes. Ces dernières, sans doute inconsciemment – engrammées(26) – (ce qui n’enlève rien à la gravité du fait), nient le processus d’élaboration, manifestation toujours singulière du mouvement originaire et, potentielle, mais exclusive, source de Vie et de Sens(27).

C’est également une telle perspective qui permettra un rapport plus harmonieux entre l’homme et la machine, entre le faire et la technique, car du singe ou du silex(28), c’est bien dans le bon usage de l’un et de l’autre, dans le sens d’une praxis(29) et donc d’une éthique, qu’une visée d’émancipation peut se jouer.

C’est ce qu’exprime également Corine Pelluchon quand elle affirme qu’un autre modèle de développement est possible : « Il exige un remaniement complet de nos représentations, de la manière dont nous pensons la place de l’humain dans la nature et dont nous interagissons avec les autres, y compris les animaux. » (30) 

Le paradoxe de Nietzsche

« Et quand ton regard pénètre longtemps au fond d’un abîme, l’abîme, lui aussi, pénètre en toi. »(31)

Ce corps, cette matérialité du monde qui est la nôtre, ou du moins dont on a une part de responsabilité dans ce qu’il advient (et fait advenir par là-même), nécessite pour le comprendre dans toutes ses dimensions, une capacité à la pensée complexe(32). Celle-ci inclut l’aptitude à « problématiser » dans le sens développé par Michel Fabre(33). Cependant, là est justement ce que l’on pourrait nommer le « paradoxe de Nietzsche ». C’est-à-dire la propension à ce que notre propre pensée, par l’élaboration de cadres étriqués et réducteurs (ceux qui permettent le jugement déterminant, et d’autant plus que celui-ci se limite à la science positiviste et non à une science plurielle(34)), enferme notre corps, cloitre son esprit, méprise ses émotions…et charge le chameau(35) d’un poids toujours plus lourd, éloignant proportionnellement, telle une marche funèbre vers le mirage de l’horizon, sa perspective d’émancipation. Tel est l’homme moderne.

Ainsi, et toujours en harmonie avec notre définition de la santé et sa perspective de globalité, il ne s’agit pas tant de « guérir », que de « prévenir » et d’« accompagner ». Nous ne reviendrons pas ici sur les manquements à cet accompagnement et la solitude des mourants abordée dans notre carte blanche sur les émotions.

Les fractures épistémologiques profondes et nombreuses, endogènes et propres au monde médical et scientifique se répercutent, en miroir, sur la société qui, a fortiori aujourd’hui avec l’agrandissement des connaissances en provenance, paradoxalement, des neurosciences, est en quête de plus de plénitude de son être-au-monde.

Karl Popper, pourtant représentant historique du positivisme a, dans un « plaidoyer pour l’indéterminisme »(36), conclu « que cet « indéterminisme lui-même n’est pas suffisant » et précise, comme le reprend Le Moigne dans un commentaire, « qu’il faut postuler une « ouverture causale » du « monde 1 » de la physique sur le « monde 2 » de la psychologie et sur le « monde 3 » de l’esprit humain et de ses productions (éthique, esthétique, société). Mondes 1, 2 et 3 dont il faut aussi, au préalable, postuler une réalité ontologique. »(37)

‘Ensauvageons-nous’, retrouvons l’animalité d’Aveyron, telle l’âme sensitive et végétative perdue tandis qu’Aristote n’avait jamais entrevu séparément celle-ci et celle-là, l’intelligible, certes propre de l’homme anticipant et planifiant.

De l’imaginaire de la certitude…

La tentative d’éloignement de l’incertitude, en tant que visée d’un monde médical devenant de plus en plus aseptisé ou protocolisé est contraire à l’état biologique de nos êtres que la crise de la Covid 19 est venue si brutalement nous rappeler.

« En dépit de prédictions enthousiastes selon lesquelles l’innovation technologique va ouvrir la voie à l’utérus artificiel et à la vie éternelle, il est encore vrai que tout être humain naît du corps de sa mère et que tout être humain meurt. »(38)

D’où ce paradoxe de plus en plus prégnant, révélé au grand jour avec la crise sanitaire de la Covid, d’un détournement préjudiciable de nos propres constructions mentales et théoriques nécessaires à la gestion de l’incertitude (médecine expérimentale, médecine factuelle ; tests de sensibilité, spécificité ; calculs de prévalence, d’incidence, de valeur prédictive, de probabilité ; théorème de Bayes ; « likelihood ratios » ; statistiques ; loi des grands nombres…) vers l’utopie d’une gestion par la certitude(39), que la peur de la Covid, médiatiquement amplifiée(40), voire instrumentalisée, est venue renforcer.

Ainsi, cette crise sanitaire n’est-elle pas tant révolutionnaire que « révélationnaire », selon la formule du philosophe Paul Virilio (1932-­2018).

Mais jusqu’à quel point sommes-nous, médecins et soignants, conscients de cette orientation ?

Cette réflexion de fond, à la fois épistémologique – pour ce qui concerne l’opposition entre scientistes et empiristes – et définitionnelle – quant à la notion de santé –, émerge avec la Covid en 2020 comme une problématique de santé publique, devenue collective(41), majeure, au fondement de conflits de valeurs qui se situent dans une « pensée du sous-sol », nous rappelant que « notre corps n’est pas autre chose qu’un édifice d’âmes multiples »(42).

En fait, une fois la confusion levée, il s’agit du débat qu’il ne faudrait pas manquer.

Celui-ci oppose aujourd’hui de manière exacerbée : le savoir à la pratique, l’intelligible au sensible, la culture à la nature, la technique à la clinique, l’universel au particulier (contexte), le général au singulier (Sujet), la stabilité à l’instabilité, l’ordre au désordre, le formel à l’informel, la sécurité au risque, l’hôpital (structure centrale) aux soins ambulatoires (structure périphérique), l’approche causale (explicative) de la maladie à l’approche globale (compréhensive) de la personne, une médecine mécaniciste à une médecine holistique…, et, in fine, l’imaginaire de la certitude à l’incertitude.

« Je ferai servir suivant mon pouvoir et mon discernement le régime diététique au soulagement des malades. »

Hippocrate

  1. Ces cartes blanches sont rédigées dans le contexte d’une analyse critique, transdisciplinaire et interprofessionnelle au croisement de regards médicaux, de santé publique, pédagogiques et philosophiques de la crise sanitaire que nous vivons actuellement. Elles ont comme objectif, d’ouvrir à des débats nécessaires (sans les approfondir), en proximité immédiate avec le champ de l’éducation et de la formation médicale.
  2. Rushworth S. A very odd year, 2020 [On-line]. Disponible sur : https://sebastianrushworth.com/2020/12/26/a‑very-odd-year/
  3. Barrier JH, Brazeau-Lamontagne L, Pottier P, Boutoille D. Comparaison des compétences médicales éthiques des étudiants de troisième et de sixième année en stage hospitalier en médecine interne. Rev Med Interne 2005;26:128–36.
  4. Parent F, De Ketele J‑M, Gooset F, Reynaerts M. Taxonomie de l’approche par compétences intégrée au regard de la complexité. Contribution critique à la santé publique., Tréma 2020 ;54. Disponible sur : https://doi.org/10.4000/trema.5907
  5. Communiqué de l’Académie nationale de Médecine. Vitamine D et Covid-19, 2020 [On-line] Disponible sur : https://www.academie-medecine.fr/wp-content/uploads/2020/05/Vitamine-D-et-Covid-19.pdf
  6. Weymeels E. Les Belges se ruent sur la vitamine D : attention toutefois à ceci… 2021 [On-line]. Disponible sur : https://www.dhnet.be/actu/sante/les-belges-se-ruent-sur-la-vitamine-d-attention-toutefois-a-ceci-601048f37b50a652f724feae
  7. Wathelet M. Lettre ouverte au ministre de la Santé, 2020 [On-line]. Disponible sur : https://www.lalibre.be/debats/opinions/monsieur-le-ministre-un-traitement-et-une-prevention-efficaces-sont-disponibles-contre-le-covid-19–5fb291889978e20e7059d651
  8. C’est-à-dire sur le plan de la façon dont nous construisons nos connaissances
  9. Nieman DC, LauWentz LM. The compelling link between physical activity and the body’s defense system. Journal of Sport and Health Science 2019;8:201–17.
  10. Rushworth S. Do vitamin D supplements protect against respiratory infections? [On-line]. Disponible sur : https://sebastianrushworth.com/2020/08/03/do-vitamin-d-supplements-protect-against-respiratory-infections/
  11. Concept que nous avons défini dans les cartes blanches précédentes : Le jugement déterminant est énoncé en disposant de catégories ou de concepts universels, ayant valeur de certitude. Le jugement déterminant ne tient quasi pas compte du particulier (contexte) ou du singulier (personne). Le degré de subjectivité dans la décision s’avère pour ainsi dire négligeable puisqu’on se fie à des lois générales fondées prioritairement sur des chiffres, des calculs et des statistiques, en proximité avec les principes des mathématiques cartésiennes (analyse de données d’études scientifiques, mais aussi projections sur des modélisations mathématiques, démarche ultime dans l’abstraction). Le jugement réfléchissant est, lui, énoncé sans disposer de catégories universelles contrairement au jugement déterminant. C’est la situation particulière qui fait émerger une loi, ou ce que Cornélius Castoriadis nomme la concrétude particulière. Par exemple, le choix d’hospitaliser ou non un patient avec le risque que cela engage, ou encore celui de confiner une population dans un contexte épidémique ou de mettre une personne en quarantaine. En résumé, une décision fondée sur la mesure et la norme définie a priori du réel est un jugement déterminant, contrairement à un jugement réfléchissant qui s’insère dans la praxis, c’est-à-dire l’expérience hic et nunc, en tant qu’agir conscient.
  12. On ne peut s’empêcher ici de citer l’ouvrage de Clarissa Pinkola Estés « La danse des grands-mères », ouvrage valorisant la capacité qu’ont celles-ci, en reliance avec le Vivant, d’écouter leurs intuitions.
  13. www.revelation-covid.cowm / Alexandre Chavouet est le réalisateur avec le soutien de la fondation Hippocrate, située en Suisse.
  14. Nos références proviennent d’horizons très divers. Nous avons fait le choix délibéré de mêler les voix autorisées à celles qui le sont moins ou qui engagent la polémique afin de ratisser au plus large le sujet et d’orchestrer la polyphonie autour de ce thème d’actualité.
  15. Nous reprenons surtout l’exemple de la vitamine D, mais c’est à titre également de métaphore, car une fois l’ouverture au champ de la prophylaxie assumée, d’autres alternatives et approches peuvent être analysées avec la même rigueur interdisciplinaire et scientifique. De nombreuses molécules naturelles, non chimiques, telles que des vitamines, des minéraux, des acides aminés, des co-enzymes, des acides gras, des pigments, et d’autres substances précieuses créées par la nature participent d’une connaissance approfondie de la Nature, Sujet-psychologique inclus.
  16. Par exemple le fait que la vitamine D (à hauteur de 3 000 UI par jour) renforce notre système immunitaire et réduit nettement le risque d’infections respiratoires.
  17. Nous pourrions ici aller plus loin et élargir encore un peu plus notre « monde médical cartésien si pauvre en vie » en rappelant, par exemple, que le Shinrin yoku ou « bains de forêt » se développe depuis le Japon vers l’Occident où de plus en plus de telles pratiques commencent à se développer. On parle même de sylvothérapie, car ce type d’expérience peut relever de la médecine, notamment préventive car il s’agit de passer du temps en forêt pour prendre soin de sa santé. « Une marche attentive en forêt favoriserait la relaxation, la réduction du stress, les fonctions immunitaires… », dont les effets sont mesurables notamment par la baisse du rythme cardiaque, de la pression artérielle et du taux de cortisol dans la salive. Au Japon en 2018, plus de cinquante parcours forestiers ont été balisés, en combinaison avec des postes de contrôle médicaux, sous la supervision de l’Université de Chiba et de la Nippon Medical School de Tokyo. Les bienfaits des bains de nature ne sont pas seulement psychiques, ils sont aussi physiques : réduction de la douleur, accélération de la guérison de certains patients, prévention de maladies. Des bénéfices sociaux ont aussi été observés.
  18. Ces verbes d’action soulignent l’activité du corps qui est en jeu. En effet, et en référence aux travaux de Berthoz et Petit : « Il y a dans le fait de poser l’action ou l’acte (non la représentation) à l’origine de la cognition une authentique prise de décision théorique. Une décision qui pourrait (risquons le pronostic) contribuer à une prochaine restitution de dignité épistémologique à l’aspect holistique du comportement et aux neurosciences intégratives et cognitives. Celles-ci sont prises en sandwich entre les approches génomiques et moléculaires, qui ont parfois oublié le caractère global du comportement, et une crispation tout aussi exclusive de certains psychologues sur les aspects extérieurs du comportement » (Réf : Berthoz, A. Petit, JL. (2006). Phénoménologie et physiologie de l’action. Paris : Odile Jacob)
  19. Enders G. Le charme discret de l’intestin : Tout sur un organe mal aimé. Arles : Actes Sud, 2017
  20. Moutot D. A fleur de pet. Le 1er livre sur la maladie des hyperballonnés qui ont le microbiote à l’envers. Paris : Guy Trédaniel éditeur, 2019
  21. Doidge N. Découvertes remarquables à l’avant-garde de la recherche sur le cerveau (Trad. P Lavigne). Paris : Belfond, 2016
  22. Van der Kolk B. Le Corps n’oublie rien: Le cerveau, l’esprit et le corps dans la guérison du traumatisme (Trad. A Weil). Paris : Albin Michel, 2018
  23. Cf. la définition précisée dans une précédente note de bas de page
  24. Ralph Waldo Emerson (1803–1882) n’est pas seulement le philosophe de l’optimisme du XIXe siècle. Il est aussi le défenseur inspiré du sentiment de nature (La confiance en soi et autres essais).
  25. Damasio AR. L’Autre moi-même. Les nouvelles cartes du cerveau, de la conscience et des émotions. Paris : Odile Jacob, 2010
  26. Empreinte laissée dans le cerveau ou le système nerveux par quelque événement et susceptible d’être réactivée par une stimulation appropriée.
  27. Le sens étant envisagé en référence aux théories de l’action en éducation.
  28. En référence à 2001 l’Odyssée de l’espace du réalisateur, Stanley Kubrick.
  29. Praxis : définition de la médecine selon Folsheid à savoir une pratique soignante personnalisée, accompagnée de science et instrumentée par des moyens techniques.
  30. Pelluchon C. Réparons le monde. Humains, animaux, nature. Paris : Rivages, 2020
  31. Nietzsche F. Par delà bien et mal (Trad. P Wotling), Paris : Flammarion, 2000
  32. Morin E. Introduction à la pensée complexe. Paris : Seuil (Essais), 2014
  33. Fabre M. Qu’est-ce que problématiser ? Paris : Vrin, 2017
  34. Coutellec L. La science au pluriel. Essai d’épistémologie pour des sciences impliquées. Versailles : Editions Quae, 2015
  35. En référence à l’ouvrage de Nietzsche : « Je vous ai nommé trois métamorphoses de l’esprit : comment l’esprit devient chameau, comment l’esprit devient lion, et comment enfin le lion devient enfant. Ainsi parlait Zarathoustra. ». Nietzsche unit ces trois figures qu’il considère comme des symboles par une succession de métamorphoses. Le chameau est celui qui porte les valeurs ancestrales pour lui permettre d’affronter le désert. Celles-ci sont lourdes et, le transformant en bête de somme, elles l’emprisonnent. En devenant lion, le chameau se mesure à ce lourd fardeau et l’anéantit jusqu’aux racines. Le lion est la figure nihiliste par excellence. Il lui faut enfin se muer en enfant pour construire avec l’innocence propre à celui-ci le monde du surhumain.
  36. Popper K. L’univers irrésolu : plaidoyer pour l’indéterminisme (Trad. R Bouveresse). Paris : Hermann, 1984
  37. Le Moigne J‑L. Les épistémologies constructivistes. Paris : PUF, 1995
  38. Hustvedt S. Les Mirages de la certitude. Arles : Actes Sud, 2018
  39. À cet égard, Mathieu Corteel nous rappelle que ces liens étroits entre mathématiques et médecine ne sont pas contemporains. Les tables de mortalité remontent à la Loi des grands nombres de Jacques Bernouilli (1654–1705) reposant sur l’accumulation du plus de données possible afin de converger vers le plus de certitude. Cette philosophie des grands nombres nouée à une pratique médicale s’est développée entre un pouvoir politique et un savoir scientifique. (43).
  40. Comme cela est abordé dans le film « Ceci n’est pas un complot » de Bernard Crutzen mais également questionné de manière critique dans l’ouvrage du philosophe Michel Weber : : Covid 19(84). 2020. (44).
  41. Au sens du collectif citoyen
  42. En référence à l’ouvrage de Patrick Wotling (grand interprète de Nietzsche) : « La pensée du sous-sol » manifestant par-là l’ampleur de la problématique tant l’enfermement sociétal (structure éducative), individuel, et par voie de conséquence, collectif, est important. On voit en effet dans le texte de Nietzsche comment « psychologie et physiologie se neutralisent mutuellement et permettent de rejeter le dualisme traditionnel opposant en termes stricts l’âme et le corps : lorsque Nietzsche oppose le corps à la pensée, il ne les oppose pas comme le matériel au spirituel, mais comme une instance généalogiquement première à une instance généalogiquement seconde » (page 64–65).
  43. Corteel M. Le hasard et le pathologique. Paris : Presses de Sciences Po
  44. Weber M. Covid-1984 ou La vérité (politique) du mensonge sanitaire. Un fascisme numérique. Paris : Les éditions Chromatika, 2020