Kairos n°48

Février/Mars

Le totalitarisme ne s’exprime complètement que lorsqu’il a déployé ses ressorts de façon totale, c’est-à-dire lorsque ses prémices se sont développées jusqu’au bout. Mais son aboutissement n’est jamais le résultat instantané d’un phénomène et dépend toujours d’un contexte. Ainsi, de un, on ne tombe pas du jour au lendemain dans le totalitarisme – ce qui le rend très pernicieux puisqu’on ne s’en rend souvent compte que lorsqu’il est trop tard – de deux, les mesures politiques actuelles et inédites prises par presque tous les gouvernements de la planète, auraient, dans un autre contexte, donné lieu à des réactions individuelles et sociales très différentes. C’est d’ailleurs par une interaction complexe entre les actions de ceux qui décident et les réactions – ou leur absence, ce qui est en fin de compte aussi une réaction – de ceux qui obéissent que se met en place un ordre politique. L’un ne va pas sans l’autre : si les décisions politiques prennent corps dans la réel, c’est parce qu’elles sont acceptées. 

Depuis les débuts de la société de consommation, une étrange collusion s’est faite entre les desseins de l’oligarchie politique et les aspirations citoyennes. Nous avons ainsi accepté que nos vies soient soumises à un impératif opposé au bon sens et à la morale : celui de tout subordonner à l’argent, dans une société profondément inégalitaire où le sujet supporte le plus souvent sa position sociale par l’espoir toujours renouvelé d’obtenir plus. La société de masse a fait de nous des sujets con-sommants acceptant contre la jouissance de la possession que nos rues soient balafrées par des publicités, les radios et télés réduits à des appareils de propagande commerciale, les emplois le plus souvent dénués de tous sens, réduits alors à des pourvoyeurs de salaire qui nous permettront d’adhérer à la consommation de masse, apaisant ainsi les frustrations induites par ce vide. Nous aimons nous dire libres, mais « pour une large part, nous sommes gouvernés, nos esprits sont modelés, nos goûts sont formés, nos idées suggérées par des gens dont nous n’avons jamais entendu parler. Telle est la conséquence logique de la façon dont notre société démocratique est organisée  ».(1)

Croissance, croissance, croissance. Est-ce donc notre destinée ? La Boétie, qui, renversant l’habituelle litanie « nous ne pouvons rien faire, ils sont trop forts », rappela que « les tyrans ne sont debout que parce que nous sommes à genoux », donna toute sa puissance à la possibilité de changement du cours de l’histoire. Cette inversion causale – la raison de la tyrannie n’est plus la force des tyrans, mais la faiblesses de ceux qui les servent (nous) – est en effet profondément réaliste, et donc pleine d’espoir. La prise de conscience de nos capacités collectives à ne plus subir et agir sur le cours de nos vies, implique toutefois que la société dans laquelle nous sommes nés ne soit pas perçue par nous comme quelque chose de naturel qui ne peut être changé, une donnée intangible. Or, cette naturalisation du social (qui s’exprime dans le « on ne peut rien faire, c’est comme ça »), comme si ce social n’était pas le fruit de choix, de combats, de décisions, est profondément répandue. 

Mais le contexte est là : ayant troqué notre liberté contre une sécurité illusoire offerte par l’État sous conditions que nous acceptions ses règles, dont celle en premier lieu de travailler et consommer toute sa vie, beaucoup d’entre nous n’ont plus eu l’esprit et la force pour refuser. Ils ont peur d’autre chose et préfère le pire qu’on leur sert que l’inconnu dont ils pourraient se faire les architectes ; ils préfèrent qu’on les guide plutôt que de se prendre en main. Ils ont accepté la malbouffe, les villes polluées, stress et dépression, pesticides, bull-shit job, misère côtoyant indécentes richesses, pourquoi n’accepteraient-ils pas de limiter désormais leur vie à un cœur qui bat ? Nous avons déjà tellement été privé de sens, appris à mourir de notre mode de vie, pourquoi dès lors ne pas accepter qu’une vie non vécue soit préférable à une vie entière, libre et épanouie mais où l’on risque de mourir du covid – probabilité très faible s’il en est ? Paradoxe, « car si on retire à l’existence ses facultés proprement humaines ou ce qui fait de nous des hommes pour se reclure dans une définition archi-pauvre et sanitaire de la vie, réduite au simple fait physiologique de vivre, alors pourquoi s’escrimer à la “sauver” ou à la maintenir “quoi qu’ il en coûte”  »(2).

Ce sens que l’on donne à nos vies, qui dépend de la lucidité du regard que nous portons sur la société, fait que les intentions derrière les critiques contre les mesures absurdes et iniques des gouvernements « contre » le covid-19, sont multiples. Il y a le restaurateur, le coiffeur, le barman qui veulent, tout à fait légitimement, retrouver leur job, « comme avant ». D’autres pourtant ne souhaitent ni la dystopie covidienne, ni le « monde d’avant », car ils pensent que la première n’est que la continuité de l’autre : dans les deux, l’information est privatisée, les grands groupes économiques, à l’instar des multinationales pharmaceutiques, fondent les choix politiques, les dominants sont corrompus. Nous savons que nous ne sommes plus en démocratie, qu’avoir accepté l’oxymore démocratie représentative lui ôtait déjà tout fondement. 

L’espoir en situation de désespoir peut être grand. Le zèle des autorités à contraindre la population à des mesures injustifiées, leur refus de tout débat contradictoire, les violences policières pour museler la contestation, le mépris des politiques vis-à-vis des citoyens, les supposés « contre-pouvoirs »(3) qui ne sont que des tampons pour tempérer la contestation, le rôle des médias de masse comme outil de peur, de contrôle et de fabrication du consentement… Tout cela peut servir de levier pour un soulèvement intelligent, construit, qui permettra d’appréhender que covid-19 est une « crise » globale, dans son sens médical : « Moment d’une maladie caractérisé par un changement subi, et généralement décisif, en bien ou en mal  ».(4)

Ce monde est malade, cette période est décisive, à nous de vouloir que le changement aille vers le bien. 

Alexandre Penasse 

  1. Edward Bernays, Propaganda, p. 9, cité dans « La société de l’indécence. Publicité et genèse de la société de consommation », Stuart Ewen, Editions Le retour aux sources, 2014, p.129.
  2. La déraison sanitaire ? Le covid-19 et le culte de la vie par-dessus tout, Alexandra Laignel-Lavastine, Le Bord de l’eau, 2020, p. 11-12.
  3. Telle l’Association des Journalistes professionnels (AJP), syndicat des journalistes en Belgique, qui depuis nos questions en conférence de presse et les censures du gouvernement, ne prend aucunement notre défense.
  4. Le Petit Robert.
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