TOURNER EN ROND DANS L’(ANTI-)COMPLOTISME

Tourner en rond dans l’(anti-)complotisme (une première et dernière fois, en ce qui nous concerne) 

Après facho dans les années 1980–90, populiste dans les années 2000-10(1), terroriste, sexiste, homophobe et transphobe plus récemment, complotiste est le nouveau point Godwin devenu en quelques années à la mode. Il a empoisonné l’esprit d’une bonne partie des électeurs-consommateurs, qui craignent le parler franc (la parrhesia chez les anciens Grecs) sous peine de tomber dans cette catégorie honnie. Des médias aux conversations courantes, la marotte anti-complotiste se porte à merveille, jusqu’à tomber inconsciemment dans le piège qu’elle dénonce, puisque les complotistes formeraient une congrégation mondiale tellement puissante qu’il s’agirait de déjouer leurs plans machiavéliques (sataniques ?). Vous ne trouvez pas qu’on tourne en rond ? Les gens d’en haut applaudissent les gens d’en bas qui usent et abusent de ce cliché. Parmi ces derniers, les académiques ; quand un chercheur en sciences politiques veut faire carrière dans son institution et plastronner dans les médias(2), un excellent truc est d’étudier, analyser, décortiquer la « complosphère », qui recoupe la « fachosphère(3) ». Fréquenter le site de Conspiracy Watch, et s’en vanter, vous fait apparaître comme un citoyen intelligent, rationnel, un démocrate en alerte, un antifasciste, bref quelqu’un de bien. Voir des fachos et des complotistes partout est un signe de bonne santé mentale et de vigilance démocratique. Les réseaux (a) sociaux représentent le terrain de chasse des antifas du clavier, spécialistes des déductions et recoupements numériques douteux. Dénoncer une camarade qui a reçu un texto d’un type ayant préalablement rencontré une militante qu’on avait vue converser avec un facho dans une vidéo est un acte de civisme, car par transitivité cette camarade est devenue une facho malgré elle, la pauvre. Voit-on dans une manifestation un seul drapeau portant la lettre Q noyé parmi des dizaines d’autres de syndicats et d’associations, peu après apprendra-t-on sur son écran que la manif était noyautée par l’extrême droite(4), c’est irréfragable ! Et donc irrémédiablement contaminée, décrédibilisée, mise hors-jeu(5). Et ainsi de suite, la paranoïa des antifascistes est comme l’univers : en continuelle expansion. 

Il faudrait en rire si le sujet n’était pas aussi grave et que ce mot ne constituait pas une arme du pouvoir politico-médiatique pour empêcher de penser. Prenons toutefois cette liberté et ouvrons le dictionnaire Lafrousse, mis à jour depuis mars 2020, pour y lire la définition du complotiste : « citoyen dont la liberté d’expression, les questionnements et les réflexions s’écartent, ne fût-ce que d’un pouce, de la stricte communication gouvernementale et scientifique relayée par les médias à la botte ». Ainsi, « complotiste » devrait presque toujours s’accompagner de guillemets, ce qui heurtera les âmes bienpensantes, mais aura l’avantage de montrer que le « complotiste » est, aux yeux des politiques et de leurs relais médiatiques, celle ou celui qui a le tort de ne pas souscrire au narratif officiel. 

Reste que la caste médiatique continuera à s’acharner et lancera la vindicte, c’est certain. Le Soir avait déjà, sur seule base de la bande-annonce de Ceci n’est pas un complot, indiqué que « sur les sites de crowdfunding, le complot, ça rapporte(6) ». La publication du documentaire quelques mois plus tard offrira la preuve que celui-ci est basé sur des faits avérés, sans spéculation ni extrapolation. Dès lors, aucun média n’osera plus, à notre connaissance, le traiter ouvertement de complotiste, mais certains, plutôt que de se mouiller eux-mêmes, ont fait bavarder des universitaires ou des individus lambda pour laisser entendre que si le documentaire n’était pas typiquement complotiste, il l’était quand même un peu, pour peu que l’on y regarde de plus près(7). Des membres de la profession ont même (légèrement) battu leur coulpe, reconnaissant certaines de leurs erreurs et outrances(8), tout en déplorant que d’autres aspects ne soient pas abordés dans le documentaire, ce qui est une vieille ficelle rhétorique : focaliser sur l’absence plutôt que sur la présence. Qui pourrait se targuer d’avoir une vision à 360° ? Personne, bien sûr, telles sont les limites de l’entendement… et de la durée d’un film. Les journalistes n’ont-ils pas appris qu’un des principes de leur métier consiste à découper, séquencer la réalité ? Et donc la recomposer, dans certaines limites ? Comme disait George Orwell, la vérité se construit. Ce que Bernard Crutzen a fait, sauf que cela lui est reproché (voir l’article d’Alain Adriaens dans ce numéro). 

La conséquence politique directe de cette traque obsessionnelle des («) complotistes (») est de laisser les mains libres aux gouvernants, en fermant les yeux sur leur (non-)gestion catastrophique et malveillante de l’épidémie. Car il y aurait « plus urgent » que de s’en prendre aux décideurs — combattre l’extrême droite qui ne décide rien —, et à tout prendre, mieux vaudrait encore supporter — dans les deux sens du terme — un régime libéral totalement corrompu, en phase terminale, que prendre le risque de voir la droite illibérale arriver au pouvoir comme en Hongrie. Mais point besoin de tomber dans l’illibéralisme. Le très libéral Emmanuel Macron n’est-il pas en train d’engager la France sur la voie de l’apartheid social avec son projet de « passeport sanitaire » ? « Que voulez-vous, Madame… certes, c’est un peu embêtant… mais M. Macron a quand même été élu contre Mme Le Pen… alors, entre deux maux… ». La surdité et le cynisme d’une certaine gauche qui se prétend toujours anticapitaliste (?) ne cesseront d’étonner… 

Il faudra donc encore supporter d’être taxé de complotiste par ceux qui refusent de penser radicalement (à la racine) et de réfléchir à notre avenir. Dans la hiérarchie des priorités, empêcher la destruction du monde commun passe en effet avant notre petite image. N’ayons dès lors plus peur d’être « complotistes », avant de bannir ce mot, avec ou sans guillemets. Pour le plus grand bien de la pensée et de l’esprit critique. 

Dossier coordonné par Alexandre Penasse et Bernard Legros 

  1. Le retour massif de l’épithète « populiste » dans les discours a fait suite au NON français au traité constitutionnel européen, en 2005.
  2. Tristan Mendès-France a dorénavant son billet régulier sur France-Inter.
  3. Ainsi en est-il, entre autres, de Jérôme Jamin et Florence Caeymaex (ULiège), Marie Peltier (Institut supérieur Galilée), Emmanuelle Danblon et Olivier Klein (ULB), Gérald Bronner et Tristan Mendès-France (Université de Paris). Jadis, les alma mater abritaient des philosophes, aujourd’hui elles regorgent de complotologues. On progresse, les amis !
  4. « Q » est la lettre de ralliement de la nébuleuse QAnon, partie des États-Unis à la conquête du monde via la Toile. Elle a soutenu Donald Trump et est généralement classée à l’extrême droite.
  5. Sauf à virer manu militari le drapeau et son porteur, ce qui pose la question voltairienne de la tolérance aux idées politiques différentes.
  6. https://plus.lesoir.be/338647/article/2020–11-18/sur-les-sites-de-crowdfunding-le-complot-ca-rapporte.
  7. À l’instar des contorsions sémantiques d’Emmanuelle Danblon dans Le Soir (10 février 2021), et d’un certain Larry qui déclare dans le même journal (27 & 28 février 2021) : « Même si le titre Ceci n’est pas un complot situe l’objet documentaire entre information et complotisme, il se place finalement côté complotisme. La manière dont le docu est mené ne permet pas de se positionner de manière neutre ». Si l’on comprend bien, donc : primo, il suffirait d’être politiquement engagé contre le pouvoir en place pour verser dans le complotisme ; secundo, par comparaison on en déduit que la manière dont le JT est mené permettrait, elle, de se positionner de manière neutre. On continue à progresser, les amis !
  8. Tel Pascal Martin, « Ceci n’est pas un complot met en pelote le désarroi et le chagrin de tout un peuple » (in Le Soir, 27 & 28 février 2021).

Valse avec Tina

« There Is No Alternative ». Une formule choc, dont la maternité est attribuée à Margaret Thatcher. Une maxime qui lui servait, dans les années

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