La « zad » de Notre-Dame-des-Landes, un récit en action

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Voici la description provisoire d’un lieu social qui tente de sortir des impasses du capitalisme industriel et d’échapper à ses effondrements. Ce lieu est la « zad » située dans le bocage de Notre-Dame-des-Landes, à une vingtaine de kilomètres au nord-ouest de Nantes. C’est dans ce bocage que, depuis une quarantaine d’années, les divers gouvernements français ont tenté d’imposer un aéroport plus grand que le premier (« Nantes-Atlantique »). Mais « échapper à l’effondrement » est un peu abstrait. C’est pourquoi un habitant du bocage précise qu’au-delà de cet aspect, il y a des désirs concrets et sensibles : « C’est aussi, dit-il, l’envie de sortir d’une vie trop étriquée pour être exaltante, de rompre avec un chemin de vie trop individuel et solitaire pour n’être pas pathologique, d’échapper au travail en entreprise dans les valeurs duquel et de laquelle on ne se reconnaît pas. C’est enfin l’envie que naisse quelque chose de nouveau, porté par une force populaire bien plus large et bien plus forte que nous  ». Le bocage « nantais » ou « libertaire » (je le nommerai ainsi désormais) est-il une société autre ? Une société d’après ? Pour une caractérisation rapide, je dirai qu’on est dans un lieu en véritable transition : on vit autrement que dans nos villes et que dans nos campagnes. La différence y est très sensible, bien qu’on y observe d’inévitables « reliquats » de capitalisme industriel (le bocage libertaire n’est ni hors-sol ni hors-temps). Le présent récit est surtout une description ethnographique provisoire, à laquelle s’ajoutent ici et là des éléments minimaux d’analyse anthropologique.

QUELQUES PRÉCAUTIONS PRÉALABLES

  • À toutes fins utiles, je rappelle et j’insiste : il existe déjà un aéroport « historique » au sud de Nantes (« Nantes-Atlantique »), et pour les gouvernements successifs il s’agissait de construire, dans le bocage, un aéroport plus grand.
  • En général, les mots qu’on utilise aujourd’hui sont importants parce qu’ils essaient soit d’exprimer une vérité-réalité (et alors ils composent une langue), soit de la masquer (et alors ils composent une novlangue). La question se pose d’emblée pour la « zad ». À partir de maintenant, je ne dirai plus « zad » (« Zone d’Aménagement Différé », sigle-novlangue de la technocratie étatique et entrepreneuriale, sigle que les résistants ont inversé en « Zone À Défendre » au cours du combat contre l’aéroport). Je ne dirai plus « zad » car une partie des bocagers, je crois, souhaite abandonner le mot. Il faut dire que désormais la zone est non plus à défendre, mais à habiter. (Tout cela ne veut pas dire que les résistants nantais n’aient pas aimé le mot de « Zone À Défendre » et la chose qu’il désignait). À la place de « zad », je dirai « bocage » ou j’userai de tout autre mot non technocratique. De même, je ne parlerai plus des « zadistes », mais des « résistants » ou des « habitants », des « libertaires », des « écolo-libertaires », ou j’utiliserai toute autre appellation adéquate. Il importe ici de ne pas présupposer que les résistants forment un groupe homogène, uniformément écologiste. Que d’aucuns aient cette sensibilité au départ est certain. Mais beaucoup d’autres viennent d’horizons différents : lutte prolétarienne, combat pour les libertés et les services publics, solidarité avec les migrants, anti-autoritarisme et autogestion, mouvement squat, etc. Puis, à la faveur du combat contre l’aéroport, combat aux résonances évidemment écologistes, des influences réciproques se sont exercées, et des convergences ont eu lieu qui ont incité à la prise en compte de ces enjeux.
  • Les gens du bocage sont souvent qualifiés d’anarchistes et parfois ils se disent tels (dans certaines de leurs toilettes sèches, on lit l’inscription humoristique : « L’anarchie dans la sciure »). Pour ma part, je ne reprendrai pas le mot d’anarchie car il a tant de significations et recouvre tant de tendances politiques différentes qu’il est difficile de s’y retrouver (quand le mot ne veut pas dire simplement : chaos, bazar, anomie…). Je dirai plutôt libertaire, car les gens du bocage pratiquent des valeurs de liberté commune, active et concrète  : liberté d’agir en commun, solidarité, entraide et co-activité quotidiennes, non-centralité de la propriété et de l’argent, priorité de l’usage sur la propriété, autonomie active (indépendance à l’égard de l’État souverain et de l’Entreprise), activité autonome réelle (et non pas cette passivité déguisée en activité qui caractérise le salariat et dans laquelle le salarié, soumis à un manager-président, étatique ou privé, est plus passif qu’actif car une bonne partie de son « activité » obéit aux objectifs de la technostructure managériale de l’État absolu et de l’Entreprise). À tout cela on ajoutera : absence de hiérarchie personnelle, donc égalité pratique et concrète, refus d’une autorité verticale instituée en système, acceptation, semble-t-il, d’une verticalité de « la signification imaginaire sociale » (Castoriadis), ce qui veut dire : chacun obéit à la Loi symbolique (ou « signification imaginaire ») que les membres de la communauté politique ont placée au-dessus de leur tête, signification imaginaire qui tient en quelques mots : « liberté active, fraternité pratique, autonomie concrète de la communauté et des individus ».

Faute de place, je n’insisterai pas longuement sur un aspect anthropologique important : la sacralité politique. Mais l’importance de ce point exige que, même dans l’espace étroit de cette description, on en dise quelques mots – à commencer par ceci : le sacré n’est pas le religieux ou le divin. Le bocage nantais est une région de sacralité politique, au sens où le sacré qui caractérise la plupart des sociétés humaines avant la révolution capitaliste-industrielle du XVIIIe siècle est précisément détruit par ladite révolution industrielle. Raison pour laquelle Marx, dans Le Manifeste, parle justement de la bourgeoisie comme d’une force de désacralisation. Définition : le sacré (en grec : hieros = sacré et fort, robuste, vigoureux), c’est la puissance commune qui monte d’en bas, du peuple, et qui place au-dessus des individus des significations imaginaires sociales, en l’occurrence des valeurs d’autonomie commune qui viennent de leurs interrelations (selon un processus qui n’est donc ni une intériorité individuelle plate, ni une extériorité tombant du ciel, mais une intériorité relationnelle qui monte en supériorité). Le sacré va de pair avec ce que, dans son petit livre sur Le sacré et la per- sonne, Simone Weil appelle le « commun » ou l’« impersonnel ». Les valeurs concrètes de la communauté impersonnelle (liberté commune de débattre et décider, égalité, autonomie, entraide) sont sacrées au sens anthropologique du mot, c’est-à-dire inconditionnelles, supérieures aux individus qu’elles constituent pourtant de l’intérieur. C’est parce qu’il y a dans le bocage une hiérarchie impersonnelle (la Valeur impersonnelle « Égalité-Liberté active » domine la communauté des personnes) qu’il n’y a pas de hiérarchie des personnes (inégalité) et qu’il n’y a pas de contradiction fondamentale entre les valeurs communes et les individus qui les pratiquent.

En cela, le sacré s’oppose au divin (ou au religieux) qui naît avec les trois monothéismes, et surtout avec le christianisme pontifical au XIe siècle : le divin, y compris sous sa forme sécularisée qu’est le capitalisme, est une puissance qui descend d’en haut sur le peuple (puissance multiple : Dieu, l’État, le Capital, la Technoscience). Le PDG de la banque Goldmann Sachs disait récemment à un journaliste : « Je suis un banquier qui travail de Dieu  » (« doing God’s work  »). On comprend mieux ici en quoi c’est le Dieu capitaliste ou industriel qui désacralise les hommes et la société. À l’inverse, il semble que le mouvement initié par les bocagers tende à re-sacraliser la société et les hommes. Sacralité bien sûr non pas religieuse, mais politique, puisque les pratiques communes ne sont pas gravées dans le marbre une fois pour toutes, mais toujours offertes au débat et à la discussion. Durkheim écrit dans Les Formes élémentaires de la vie religieuse  : « Il y a, tout au moins, un principe que les peuples les plus épris de libre examen tendent à mettre au-dessus de la discussion et à regarder comme intangible, c’est-à-dire comme sacré : c’est le principe même du libre examen.  ».

  • De façon générale, par la suite, j’utiliserai le mot État dans un sens apparenté au premier sens que lui donne le philosophe italien Gramsci. Ce premier sens (selon une vision grams- cienne un peu réorientée ici) c’est l’État comme gouvernement, comme Souverain absolu, donc réellement ou potentiellement autoritaire ou totalitaire. (Il y a un second sens, c’est l’État comme instrument de coordination administrative et sociale, mais ce n’est pas de cet État-là dont il est question par la suite. Il sera seulement question du Souverain absolu, historiquement hérité de la réforme grégorienne de l’Église au XIe siècle, et de la monarchie absolue de l’âge classique. Quand l’État est souverain, c’est que le peuple ne l’est pas. C’est par exemple le Souverain absolu qui décrète l’état d’urgence, sanitaire, policier ou militaire.)
  • Je ne peux pas relater ici l’ensemble de ce que j’ai observé au cours de mon séjour, car j’ai vu parfois des choses (pas graves à vrai dire, mais) qui sont aux confins de la légalité injuste de la société industrielle ; les raconter serait donc exposer les libertaires du bocage au risque de rétorsions judiciaires et/ou policières. Or l’ethnographie, même en cette version minimale pratiquée ici, n’est pas une activité de mouchardage. N’oublions pas qu’en société industrielle, le Droit est d’abord le bras armé de l’Économie (de l’Industrie, du Capital ou de l’Entreprise) au service de laquelle travaille l’État souverain. En l’occurrence l’État souverain avait prévu de confier la construction, l’exploitation et les bénéfices du nouvel aéroport à l’entreprise de BTP Vinci.

• Pour bien faire, et pour bien comprendre la période présente, il faudrait relater le passé récent du bocage, qui est une histoire de résistance à la volonté d’hégémonie de l’industrie bétonneuse sur les hommes et sur les terres paysannes. Il serait trop long de raconter ce passé. Mais il faut savoir que les occupants locaux ont vécu la guerre. Guerre menée par l’État souverain dans le but non pas certes de tuer, mais quand même d’évincer et de blesser les gens. Les photos de blindés lance-grenades dans le bocage sont impressionnantes. On se rappellera aussi que, pendant le combat contre l’aéroport, le collectif des résistants avait sa propre ambulance, car il n’était pas rare qu’en cas de blessure des manifestants, les « forces de l’ordre » retardent l’arrivée des secours afin de désespérer physiquement et moralement le mouvement de résistance.

PRÉSENTATION MINIMALE DU BOCAGE

Géographie physique : le bocage libertaire est une toute petite région située à une vingtaine de kilomètres au nord-ouest de Nantes. Cette région a la forme allongée d’une amande. L’amande bocagère fait environ 8 kilomètres de long (d’est en ouest) et environ 2 kilomètres dans sa plus grande largeur (du nord au sud). Au nord on trouve le bourg lui-même de Notre-Dame-des- Landes (là-bas on ne dit pas « village », mais « bourg »). Au sud se trouvent trois autres bourgs : Temple-de-Bretagne, Vigneux-de- Bretagne et La Paquelais. Le bocage est un bel ensemble de prés, de bois, de chemins et sentiers, de mares, de haies, de champs où l’on aperçoit beaucoup d’oiseaux divers, des chevreuils, des grenouilles, etc. Mais attention aux illusions : cette nature est loin d’être sauvage, elle est fortement anthropisée : elle est une culture. Ce qui ne l’empêche pas d’être belle. Au demeurant, les libertaires ne se bercent pas de l’illusion sauvage qui voudrait que la nature doive être un sanctuaire auquel on ne touche pas. Et surtout : ils s’opposent aux fantasmes de « solutions » écologiques qui ne remettraient pas en cause le capitalisme, l’industrialisation et le « développement » — lesdites « solutions » nourrissant l’idée que la sanctuarisation des 1.600 hectares du bocage permettrait d’accepter qu’en dehors du bocage, les gens continuent à se rendre dépendants de la sphère marchande et industrielle. Les bocagers, eux, estiment se situer entre la sanctuarisation et l’industrialisation. Ils semblent par exemple se réclamer d’une sylviculture paysanne et non industrielle. L’avenir de la forêt locale dira peut-être si leur sentiment correspond à la réalité.

Géographie politique : Physiquement toute petite, cette région est symboliquement (politiquement) d’une importance immense. Sauf erreur de ma part, on peut estimer le nombre des habitants écolo-libertaires à 150-200 environ. Ce qui est peu. Mais rappelons qu’aux temps forts de la lutte contre l’aéroport de l’État-Vinci les manifestations nantaises et bretonnes ont pu regrouper 50.000 personnes ! Personnes venues parfois de toute la France et parfois de plusieurs pays étrangers. D’ailleurs, les libertaires bocagers sont en relation internationale suivie avec d’autres régions du monde : Italiens du Val de Susa, habitants du Chiapas mexicain, Rojava kurde… et aussi avec un col- lectif écologiste anglais qui combat la création d’une troisième piste d’aéroport à Londres, etc. Donc pas de repli localiste ou nationaliste chez les bocagers. D’une façon générale, on peut considérer que ces 150-200 écolo-libertaires sont les « enfants » des dizaines de milliers de personnes qui ont manifesté plus ou moins régulièrement pendant des années contre le projet d’aéroport. Autrement dit, les 150-200 condensent en eux-mêmes les forces sociales du peuple actif qui, en s’opposant au projet d’aéroport, a conduit en janvier 2018 à la défaite de l’État-Vinci et à la victoire des libertaires sur lui… Victoire qu’il faut ajouter à la celle du Larzac en 1981, à celle qui fut remportée, la même année, contre le projet de centrale nucléaire de Plogoff (Finistère), puis à celle qui signa, en 1997, l’abandon d’une autre usine nucléaire au Carnet (Loire-Atlantique). Dans le sillage de la victoire de Notre-Dame-des-Landes il y a aussi des victoires plus discrètes mais non moins significatives : celle des habitants de Roybon en Isère contre le projet de Center Parcs de l’Entreprise touristico-industrielle Pierre et Vacances, et encore la victoire du quartier maraîcher des Lentillères de Dijon, contre un projet immobilier d’éco-quartier élaboré par la mairie.

Population  : La population du bocage et des proches environs est diverse. Il y a des animaux  : on en a déjà énuméré quelques-uns («  sauvages  »). Mais il y a aussi des animaux domestiques  : vaches, cochons, moutons, chevaux, poules, chiens, chats (parfois étiques et qui font pitié). Il y a des habitants historiques (qui vivent dans les bourgs, et dans les lotissements périphériques). Certains étaient hostiles à la fois à l’aéroport et aux (écolo)libertaires. Parmi ces historiques, il y a des fermiers «  individuels  » qui sont soit indifférents ou hostiles aux libertaires, soit sympathisants, et dans ce dernier cas, ils coopèrent (exemple  : les libertaires donnent un coup de main au paysan historique, et celui-ci prête son vieux tracteur… industriel aux libertaires… qui débattent pour savoir si un vieux tracteur doit encore être dit «  industriel  »). Certains paysans historiques du bocage ont participé activement au combat commun contre le projet d’aéroport  : et pour cause  ! L’aéroport risquait de rayer purement et simplement leur ferme de la carte locale. La communauté de résistance dans le passé a permis qu’existe aujourd’hui une solidarité active et concrète entre les historiques et les «  nouveaux  ». À côté des animaux et des habitants historiques, il y a aussi les habitants (écolo)libertaires (estimation de 150-200 personnes permanentes). Ils ne représentent qu’une partie des militants libertaires engagés dans la résistance au projet d’aéroport. Cette mouvance est très diverse, et on peut dire que la tendance (écolo)libertaire qui habite aujourd’hui le bocage est la tendance la plus… (à vrai dire, il est difficile de la nommer). Je serais tenté de dire  : la tendance la plus «  modérée  » (mais ça, c’est le vocabulaire des technocrates). Peut-être faudrait-il dire  : la tendance la plus concrète, la moins idéologique, la moins idéocratique, la plus résolue à habiter le bocage, à faire émerger une société nouvelle concrète, à faire pratiquement en sorte que l’État Souverain, Vinci et leurs policiers ne reviennent pas mettre leur nez dans le bocage («  passez votre chemin, c’est occupé et habité  !  »). Bref, c’est la tendance qui ne rechigne pas, quand le jeu en vaut la chandelle, à passer des compromis avec les habitants historiques et avec l’État Souverain.

Il faut savoir aussi que — paradoxalement en apparence — la victoire (l’annonce officielle, faite par Macron en janvier 2018, du renoncement gouvernemental au projet d’aéroport) a failli prendre l’allure d’une défaite pour les résistants  : car une fois la victoire obtenue, que fallait-il faire  ? «  On a gagné. Très bien. Qu’est-ce qu’on fait maintenant  ? On s’en va  ?  » Mais partir, n’était-ce pas laisser la porte ouverte à de nouvelles invasions industrielles  ? Du reste, presque personne ne voulait partir, la plupart des gens souhaitant continuer à vivre sur place et à combattre ce que les libertaires appellent parfois «  Babylone  », c’est-à-dire le monde corrompu symbolisé par le projet d’aéroport. Il reste que pour de nombreux résistants il était difficile d’anticiper ou d’imaginer le virage de situation — pour certains c’était même impossible existentiellement. La question s’est posée aux résistants à peu près en ces termes. Et elle a suscité de graves dissensions et déchirements dans leurs rangs. Pour le dire trop vite, certains libertaires disons «  puristes  » ont objecté à la tendance «  concrète  » actuelle qu’il ne fallait pas négocier avec l’État Souverain parce que ce serait d’abord indigne et ensuite voué à l’échec. Les «  concrets  » actuels ont répliqué que si le but était de préserver «  notre bocage, nos vies, nos amitiés, nos attachements et le sens politique du mode de vie que l’on défend, non individualiste, plus paysan, résolu à la défense des communs  » (je cite un habitant), il fallait rester et, pour cela, négocier avec l’État. Au bout du compte, les «  puristes  » sont partis. Et les «  concrets  » ont accepté de déposer auprès de la Préfecture des dossiers individuels d’installation agricole (bail de 9 ans, renouvelable — dossiers dont certains sont encore en cours d’instruction). Initialement les «  concrets  » voulaient déposer des dossiers communs, mais on sait que l’État absolu européen est individualiste  : «  L’État c’est moi  », disaient Louis XIV et Staline. Et comme l’État individualiste est puissant et formaliste, les «  concrets  » se sont dit  : on accepte de déposer des dossiers individuels, et après, on fera bien ce qu’on veut, et si on veut travailler en commun, on le fera sans le crier sur les toits, et personne ne nous empêchera de le faire. Il faut préciser qu’être reconnu officiellement comme agriculteur individuel permet d’obtenir pendant un certain temps des subventions de… l’État français et européen. Ça aide  ! (Autre contradiction des (écolo)libertaires. Mais qui oserait leur en faire le reproche, eux dont le courage physique et moral quotidien n’est plus à démontrer  ?)

Les habitants libertaires concrets actuels forment un ensemble qui tente de faire société. Pour ma part et pour l’instant (ça peut changer), je ne suis pas sûr qu’on puisse déjà le qualifier de société. Pourquoi  ? Parce qu’une société, c’est au moins (au-delà de la solidarité et de l’entraide concrètes) un mélange d’adultes, d’enfants et de vieux. Or dans le bocage écolo-libertaire il y a très peu d’enfants, et pas de vieux (mais il y a de vieux paysans historiques). L’essentiel de la population bocagère-libertaire se compose d’adultes âgés d’une trentaine d’années (parfois un peu moins, parfois un peu plus). Cela pose à terme la question de la longévité sociale organique du bocage libertaire. À signaler aussi, dans les deux lieux que j’ai vus, la forte disproportion entre hommes et femmes  : à chaque fois, sur un hameau collectif d’environ 10 personnes, il y avait seulement 3 femmes. Pourquoi  ? Mystère. Mais on m’a dit qu’un autre lieu était entièrement féminin. Comme je ne l’ai pas vu, l’affaire est à suivre.

Sociologiquement parlant, parmi les habitants libertaires actuels chez qui j’ai séjourné, il y a des non bacheliers, des bacheliers, un repris de justice (qui a fait 5 ans de prison), des ingénieurs, une passionnée de danse classique et moderne, une travailleuse sociale (éducatrice spécialisée), des étudiants en rupture d’études. Tous très savants manuellement et intellectuellement, et composant un ensemble fort courtois et éduqué. À noter  : les Noirs ou les Maghrébins sont très rares dans le bocage. Presque tous les habitants sont blancs. Qu’est-ce que ça veut dire  ? Je ne sais pas. En tout cas, je me garderai de le reprocher aux libertaires dans la mesure où Noirs et Maghrébins ont déjà parfois du mal à s’intégrer dans Babylone. A fortiori ne cherchent-ils pas à expérimenter d’autres formes de vie sociale.

Troisième type de population aperçue dans le bocage  : des «  marginaux  » (que je n’ai pas fréquentés de près). Je vais essayer malgré tout de les décrire brièvement, superficiellement. Disons qu’ils n’ont pas du tout le même habitus que les précédents et ne vivent pas dans les mêmes lieux qu’eux. De loin, ils paraissent désocialisés, ou en tout cas dépourvus du désir d’instituer une société nouvelle. Ils ressemblent un peu aux vagabonds que l’on rencontre sur nos trottoirs urbains. Il se peut qu’ils aient fui nos villes corrompues-inhospitalières (nos Babylone) et qu’ils aient trouvé dans le bocage un refuge où on leur «  fout  » la paix et où ils parviennent tant bien que mal à vivre ou à survivre sous des toits solides et à peu près étanches (il paraît qu’il pleut de temps en temps en Bretagne…).

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Je me concentre maintenant sur les habitants (écolo)libertaires.

HABITAT ET MODE DE VIE

Les (écolo)libertaires vivent selon le principe du «  collectif  » (groupe d’une dizaine de personnes). Les groupes habitent soit des fermes (ou hameaux) historiques désertés par les propriétaires que l’État avait expropriés contre argent dans l’optique de la construction de l’aéroport, soit des lieux récemment auto-aménagés sous la forme d’une maison en bois (dite souvent «  cabane  »). Les occupants ne paient pas de loyer et en même temps ils ne sont propriétaires de rien. Gratuité d’usage de la terre et de l’«  immobilier  ». Il n’y a donc pas de «  SDF  » parmi les écolo-libertaires. (Précisons que les occupants ne paient pas encore de loyer, c’est-à-dire qu’ils n’en paieront pas tant que l’État central ou local n’aura pas régularisé les habitats par la signature de baux). Il semble que les collectifs se soient formés sur le mode des affinités amicales-politiques pendant le combat contre l’aéroport. L’amande bocagère comprend une quinzaine de tels collectifs (hameaux, fermes ou «  cabanes  »). Les noms sont historiques quand la ferme ou le hameau est historique (Les Fosses Noires, la Noé verte). Les noms sont récents quand l’aménagement est récent (les Cent-Noms).

La ferme ou la maison de bois se situe en général au centre d’un pré assez grand. Ce centre constitue l’espace de la vie commune. Il comprend une cuisine, une salle à manger (et parfois de lecture, d’informatique et de cinéma-maison), une salle d’eau, une buanderie avec lave-linge électrique. Je le souligne  : tous ces espaces et tous ces équipements sont communs. Autour du centre commun, à quelques mètres ou dizaines de mètres, il y a des caravanes ou des mobil-homes qui sont les espaces privés et intimes pour les célibataires ou les couples (ou les rares couples avec enfants). Ne pas oublier un autre espace périphérique  : la petite cabane abritant les toilettes sèches. Comme il n’y a pas de fosse sous les toilettes, il faut, quand le seau est plein (de sciure et du reste) le vider à tour de rôle sur le tas de fumier. Après deux ans de compostage, le fumier alimente naturellement la fertilité des jardins potagers.

Dans le hameau historique de la Rolandière se trouve la bibliothèque du bocage écolo-libertaire (dite Le Taslu). Toute en bois. Splendide. Gratuite. On peut consulter ou emporter. Dans la ferme du Haut Fay (en dehors et au nord de l’amande bocagère), il y avait une «  université anarchiste  », mais elle a cessé ses activités après quelques conférences gesticulées et quelques stages. Un habitant explique que l’idée était trop ambitieuse. C’est aujourd’hui un lieu d’ateliers, de fêtes ou de concerts. Les groupes et les individus qui composent les hameaux collectifs ont une vie très socia(b)le  : ils reçoivent beaucoup de visites extérieures (par exemple des amis, des libertaires d’ailleurs, des chercheurs, des anthropologues, des artistes, des écrivains, des photographes, des auteurs de BD) et beaucoup de visites intérieures (de membres d’autres groupes locaux). On s’invite facilement à manger entre groupes. Dès lors que les visiteurs «  non bocagers  » participent aux activités agricoles et culinaires, ils mangent gratuitement avec les «  bocagers  ». Dans le bocage écolo-libertaire, on cuisine tous les jours (à tour de rôle) et on mange bien, la nourriture est goûteuse  ! Dans l’ensemble on est plutôt végétarien. L’auberge des Culs-de-Plomb, elle, est très «  carnivore  ». À noter que sur ce point les libertaires carnivores sont conséquents et courageux  : ils ne comptent pas sur les abattoirs industriels pour manger de la viande, ils tuent eux-mêmes les animaux qu’ils mangent. La nourriture végétarienne — tomates, courgettes, haricots, etc. — vient des potagers bio avoisinants.

Chaque lundi est pour tout le monde jour de ménage  : on lave, on balaie, on nettoie la cuisinière à gaz, les surfaces de travail et les sanitaires. C’est ainsi dans toute l’amande bocagère. Les habitants trouvent commode d’avoir tous le même jour pour cet ensemble de tâches parce que cela permet par ailleurs de tenir plus facilement les réunions des groupes d’activités thématiques qui rassemblent généralement des gens de lieux divers. Les écolo-libertaires sortent assez souvent, surtout le soir. Principalement vers Nantes. Copains, resto, cinoche, etc. Ils font le trajet en voiture. Bonjour l’écologie. Mais leitmotiv  : qui osera le leur reprocher  ? En général les voitures sont personnelles, mais on se les prête mutuellement. Parfois ils vont (beaucoup) plus loin que Nantes, pour des vacances ou pour voir la famille. Mais les trajets ne se font pas forcément en voiture. Le train est également utilisé.

Récemment (juillet 2020), dans un pré voisin des Cent-noms, le bocage écolo-libertaire a accueilli une colonie de vacances pour enfants défavorisés de l’extérieur. Colo sous forme de camping  : les enfants et les monitrices-moniteurs dorment sous la tente. Douches et WC provisoires. Un soir, un habitant, autodidacte en magie, nous a fait des tours de carte. Nous, c’est les autres habitants des Cent-Noms, les visiteurs et les enfants de la colo. Spectacle gratuit. Impressionnant. Grand succès  ! Anthropologiquement parlant, il est intéressant de remarquer que le bocage nantais voit émerger une ritualité qui lui est propre. Ritualité évidemment non pas religieuse, mais politique, ou esthético-politique. Elle consiste en des fêtes, des bals, des banquets, des fest-noz. Par exemple, chaque 17 janvier on fête l’abandon du projet d’aéroport par un banquet, des chants, de la musique instrumentale, éventuellement par un lever collectif de charpente. Le 17 janvier 2020 les bocagers et leurs amis extérieurs ont également fêté deux autres victoires  : celle d’un petit quartier maraîcher de Dijon nommé les Lentillères (où la mairie a renoncé à bâtir un éco-quartier) et celle de Gonesse où le projet EuropaCity a été abandonné.

«  ÉCONOMIE  »

Il faut mettre l’«  économie  » entre guillemets car à proprement parler il n’y a presque pas d’économie (au sens capitaliste ou industriel) dans le bocage écolo-libertaire. «  Presque  » parce que l’économie industrielle étant envahissante, comment pourrait-elle ne pas être présente aussi dans le bocage  ?

La quasi-absence d’économie signifie principalement 4 choses  :

a/ l’argent et la propriété privée ne sont pas centraux dans la vie sociale du bocage. Ce qui pose une question  : peut-on dire, en utilisant un mot des philosophes-sociologues Pierre Dardot et Christian Laval, que le principe central du bocage est l’inappropriable  ? Juridiquement, les 1.600 hectares de terre de l’amande bocagère appartiennent à l’État souverain (qui a exproprié et dédommagé les anciens paysans pour construire le nouvel aéroport), mais de fait le rapport de force instauré pendant et après la résistance fait que l’État n’use pas de son droit de propriété  : il est contraint (pour l’instant) de «  tolérer  » les occupants et les occupations. Tout se passe donc comme si la terre n’appartenait à personne. Pour le meilleur  ? Ou pour le pire (parfois l’État semble suggérer que, lorsqu’il le décidera, il vendra ces terres, quitte à chasser les bocagers)  ? Un document départemental du 18 décembre 2019 indique  : «  Le Département n’a pas vocation à demeurer propriétaire de terrains agricoles. L’objectif de toute intervention foncière sera la revente de terrains acquis, à des exploitants ou à des collectivités  » (PEAN [Plan Espaces Agricoles et Naturels] des vallées de l’Erdre…, septembre 2019, p.23, voir Nadir.org, Terre en Commun, Fonds de dotation  : https://encommun.eco). Le bocage libertaire en a donc tiré la conclusion qu’il doit se préparer à acheter les terres qui seraient vendues par le département (voir plus loin le passage sur le Fonds de dotation).

b/ il n’y a pas de notion de «  croissance économique  » dans le bocage  : on travaille, on construit, on cultive simplement pour subvenir aux besoins collectifs et individuels. Par exemple  : on ne construit pas pour faire du rendement immobilier.

c/ la division sociale du travail, qui, dans la société industrielle, va de pair avec le totalitarisme du marché («  Vous ne cultivez pas les carottes que vous mangez  ? Achetez-les. Vous ne savez pas installer un robinet  ? Payez-vous les services d’un plombier. Vous ne savez pas fabriquer une voiture  ? Payez la voiture, l’essence, l’assurance, les contraventions, l’entretien et les réparations, les péages.  »), cette division du travail est plutôt réduite  : dans le bocage, la division entre travailleurs intellectuels et travailleurs manuels est faible, voire inexistante. En outre, et assez souvent, les bocagers sont à la fois «  artisans  » et «  paysans  ». (Quand on ne sait pas faire la soudure, on fait appel à des artisans extérieurs, voire sympathisants, voire familiaux  : «  mon beau-frère est plombier  »).

d/conséquences de a + b + c  : de même qu’il n’y a pas de «  SDF  » dans le bocage écolo-libertaire, il n’y a pas de chômeurs. Tout le monde décide, travaille, construit, (se) cultive, bricole, récolte, cuisine, donc tout le monde habite et mange dignement.

Les habitants libertaires sont presque autosuffisants pour (ils produisent eux-mêmes)  : le bois de construction (coupes d’arbres raisonnées dans les bois du bocage), la viande bio, les légumes bio (haricots, patates, carottes, courgettes, oignons, courgettes, aubergine, poivrons, etc.), le lait bio, la farine bio, le pain bio, les galettes et crêpes bio (on est en Bretagne…), leurs publications internes ou externes. On prépare du pain bio en plusieurs lieux du bocage. On sait boulanger  : le pain est délicieux. Il est gratuit, mais on peut aussi payer  : c’est 2 euros le kilo. Il vaut mieux commander à l’avance, sinon au dernier moment on risque de se retrouver sans pain. (Certains habitants extérieurs au bocage viennent acheter leur pain sur ces lieux  : ils paient 2 euros le kilo). En ce qui concerne le bois, les libertaires du bocage ont au hameau de Bellevue une scierie avec un banc de scie impressionnant et un atelier de menuiserie avec des machines perfectionnées. Les bocagers semblent experts en matière de bois (depuis l’entretien de la forêt jusqu’à l’objet final).

On aura compris que les nouveaux habitants du lieu sont tout sauf des paresseux. Si l’on entend par travail une activité salariée, ils ne travaillent pas. Si l’on entend par travail une activité de production (même non salariée), ils travaillent beaucoup. Une bocagère dit  : «  La valeur travail est forte ici.  » Elle a raison. Elle dit cela avec une intonation ambiguë, peut-être très légèrement critique. Un de ses camarades semble lui donner raison  : il plaide pour une journée qui serait moins travaillée que les autres. On peut donc se demander si les bocagers ne travaillent pas trop. Mais peut-être cela tient-il au fait que la société est au début de son institution et que beaucoup de choses restent à faire.

Les (écolo)libertaires ne sont pas autosuffisants pour (ils ne produisent pas)  : les fruits d’été, le sucre, le sel, le chocolat, le beurre, l’huile, le vinaigre, les vêtements, la lessive, le carburant pour les voitures, les matériaux de bricolage-construction autres que le bois. Ils ont donc besoin d’argent pour acheter certaines de ces choses. Ils n’achètent pas de chocolat, pas de fruits, en tout cas pas de fruits d’été (je suppose que c’est trop cher). Ils achètent les autres choses énumérées plus haut, à commencer par le beurre salé (on est en Bretagne…).

Leurs sources d’argent sont  :

– le RSA (550 euros/personne)  : tous les bocagers qui y ont droit touchent le RSA, d’autres partagent leur RSA (RSA couple  : 750 euros)  ;

– les subventions agricoles françaises et européennes  ;

– la vente de pain, celle des galettes et crêpes (qu’ils préparent en grande quantité). Ces galettes et crêpes (délicieuses  !) sont vendues à bas prix à des AMAP et à des épiceries bio et solidaires de Nantes  ;

– leurs compétences en matière de bois. Il arrive qu’un propriétaire privé de forêt fasse appel à ces compétences pour faire l’entretien et l’usage de sa forêt. Les (écolo)libertaires «  forestiers  » font alors payer leurs services  ;

– d’autres chantiers à l’extérieur (toiture, couverture, etc.) qu’ils se font payer.

Toutes les rentrées d’argent (sauf le RSA) vont dans une caisse commune qui sert pour les chantiers et les achats. Chacun, dans la mesure où il touche le RSA, reverse 200 euros mensuels de ce RSA à la caisse commune. S’il le souhaite, le visiteur temporaire extérieur peut mettre de l’argent dans la caisse commune. La caisse commune est celle du collectif local. Je ne sais pas s’il y a une caisse commune à tout le bocage écolo qui permettrait par exemple d’aider un collectif momentanément en difficulté pécuniaire. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a entraide (matériaux et travail) entre les collectifs locaux. Aux Cent-Noms, une personne se charge volontairement de l’organisation ou de la coordination de la solidarité matérielle avec l’extérieur. Dans le bocage, trois autres personnes participent à cette organisation-coordination. Mais ce n’est que la dernière «  étape  » de l’activité de solidarité  : en fait, presque tous les bocagers participent aux étapes antérieures des activités solidaires. Récemment cette solidarité s’est manifestée avec les Gilets jaunes et avec les grévistes de la SNCF (résistance à la contre-réforme des retraites de Macron). Quand des gens sont en difficulté financière pour cause de salaire bas ou pour cause de grève longue, on prépare des paniers de victuailles, et on les porte à Nantes pour distribution gratuite.

VIE POLITIQUE

Il y a dans le bocage une «  Assemblée des Usages  » qui se réunit en principe le premier mardi de chaque mois. L’Assemblée des Usages est l’organe principal de discussion et de décision du bocage libertaire. On y discute et décide les choix à faire pour la vie et les activités de la communauté bocagère. Tout le monde peut y participer. Sauf erreur, environ 30 personnes sur 150 ou 200 bocagers participent régulièrement aux séances de l’Assemblée. C’est assez peu, mais cela s’explique par le fait que les journées sont déjà pleines de travaux paysans et artisanaux, et d’autres réunions consacrées à l’organisation de ceci ou de cela (solidarité, etc.). Cela dit, nombreux sont les bocagers à se tenir informés des travaux de l’Assemblée des Usages. Sur ce point, précisons enfin que les 30 participants ne sont pas toujours les mêmes. Il y a des rotations spontanées selon les disponibilités des uns et des autres. Il existe dans le bocage un fonds de dotation nommé «  La terre en commun  ». C’est un outil juridique en gestation, au service du commun, de l’entraide, du respect et de la protection de la biodiversité. L’Assemblée des Usages est le lieu où se mènent les débats, ouverts à tous, autour de l’élaboration de cet outil. Un bocager me dit plus précisément  : «  Le Fonds est une émanation stratégique du mouvement de résistance  ; il a pour but de faire des terres bocagères une propriété collective, de faciliter les usages collectifs, avec tout ce qui peut en découler en matière d’organisation commune de la vie et du rapport collectif au territoire.  »

L’État essaie, autant que possible, de mettre en échec cette stratégie et de ne rien vendre aux bocagers… pour l’instant. Les bocagers espèrent pouvoir acheter au moins certains bâtis, mais rien de sûr  : «  On verra ce qu’on arrive à arracher…  », dit l’un d’eux. Si les vœux des bocagers se réalisaient, les terres deviendraient une propriété définitivement collective et inaliénable. C’est dans l’optique de l’achat des terres que le fonds s’efforce de collecter diverses sortes de dons. L’amande bocagère comptant environ 1.600 hectares, si un hectare coûte 1.600 euros à l’achat, le Fonds devrait collecter environ 2,5 millions d’euros. On voit ainsi que le principe du commun comme inappropriable (cf. Dardot et Laval mentionnés plus haut) paraît pour l’instant irréalisable. Ce qui est assez logique car pour l’instant l’État Souverain est le propriétaire des terres… qu’il peut donc vendre à d’autres propriétaires. Au mieux, l’État Souverain accepterait que les terres deviennent propriété collective, mais certainement pas un bien commun-inappropriable.

Il existe également dans le bocage une coopérative artisanale et agricole nommée la Bocagère, composée d’une quarantaine de personnes de différents hameaux du bocage. Ses membres se reconnaissent de l’Assemblée des Usages et essaient d’y participer quand ils le peuvent. À côté du fonds de dotation et de La Bocagère, il existe encore une association nommée Sème-ta-zad, qui s’occupe de coordonner les activités agricoles, d’organiser la rotation des terres, de mettre à disposition des outils. Dans la coopérative de La Bocagère, le processus de décision est intéressant  : on estime qu’une seule personne opposante (sur 32) ne suffit pas à bloquer le processus de décision. Si deux personnes au moins manifestent une opposition, on estime que cela commence à ressembler à une idée collective, et un groupe de plusieurs personnes se charge alors de réfléchir à l’idée formulée. Si ce travail de groupe ne suffit pas, mais que ça ne fait pas éclater l’ensemble, on avance. S’il y a risque d’éclatement, on appuie sur le «  bouton rouge  »  : on n’avance plus, on s’arrête et on discute. De manière générale, on considère qu’une personne seule ne peut pas avoir raison contre l’intelligence collective pratique. Un bocager me montre un texte de Georges Bataille qui met en garde contre la bureaucratie des partis, contre la méfiance des «  révolutionnaires  » professionnels à l’égard tant du peuple que des intellectuels (voir Contre-Attaque, 1935-1936, de Georges Bataille et André Breton, préface de M. Surya, éd. Ypsilon, Paris, 2013)  : «  Il est fréquent, écrit Bataille, de constater chez des militants révolutionnaires une complète absence de confiance dans les réactions spontanées des masses. […]. C’est une méfiance du même ordre qui prévaut contre les intellectuels. La méfiance à l’égard des intellectuels n’est contradictoire qu’en apparence avec celle qui sous-estime les mouvements spontanés des masses.  » Fort bien. Mais, après avoir fréquenté les bocagers libertaires, le visiteur se demande malgré tout si les «  intellectuels  » ne font pas l’objet d’une certaine méfiance de leur part et donc si les bocagers ne sont pas en contradiction avec Bataille.

Parcourant les lignes qui précèdent, un lecteur taoïste (oui, oui, ça existe encore  !) me pose la grande question que Hannah Arendt formulait déjà dans son essai Sur la révolution, la question de «  la liberté de non-participation à la politique  ». Rappelons un fait significatif  : Arendt qualifiait cette liberté de «  négative  ». Et l’on songe immédiatement au grand paradigme de la «  liberté négative  »  : la liberté de ne pas vivre, donc de se suicider. Le lecteur taoïste demandait en version actuelle  : «  Est-il possible, dans le bocage, de ne pas participer à la vie politique, c’est-à-dire à l’élaboration des décisions communes  ? Ou bien la pression sociale est-elle si forte qu’elle tend à exclure une telle possibilité  ?  » Réponse  : mon impression (c’est seulement une impression) est que pour celle-celui qui veut se tenir à l’écart de la communauté (s’isoler dans sa caravane ou à la bibliothèque du Taslu pour lire, écrire, écouter de la musique, ne pas participer aux assemblées), il est possible de le faire. Mais que si «  on  » le fait trop longtemps-systématiquement, ça risque de poser problème. Il me semble qu’on acceptera plus facilement que tel ou telle ne participe pas à l’Assemblée des Usages, plutôt qu’il-elle ne participe pas aux travaux agricoles et artisanaux communs. Parce que si «  on  » ne participe pas à ces derniers, ça risque de commencer à ressembler à du «  parasitisme  » («  Allez-y les gars, bossez, moi je m’isole et je bouffe ce que vous produisez  »). Cela dit, aux Cent-noms, j’ai vu que l’un des membres du hameau avait une maladie orpheline qui le faisait beaucoup souffrir, avec en outre une forte claudication résultant de coups de matraques policières reçus pendant le mouvement de résistance au projet d’aéroport. C’est peut-être la raison pour laquelle je ne l’ai jamais vu (mais qui sait  ?) participer aux travaux des champs ou des ateliers-bois. En revanche il était très actif dans les autres activités communes : ménage, cuisine, organisation des solidarités avec Nantes, etc. En somme, il avait sa place évidente dans le collectif en raison de sa forte participation passée au combat contre l’aéroport et de son indéniable contribution présente aux activités du hameau proprement dit.

De manière moins impressionniste, je dirai que la liberté individuelle de ne pas participer à la vie commune-politique du bocage n’est pas un problème si d’autres prennent le relais et s’il y a donc en quelque sorte une rotation spontanée. Mais on voit alors que c’est une question d’équilibre (forcément précaire). Combien participent et combien ne participent pas  ? Et les participants sont-ils en nombre suffisant pour que les processus de démocratie concrète continuent à s’effectuer ? Je suis frappé de constater (simple coïncidence ?) que la proportion des participants à l’ecclésia-assemblée des usages (20 ou 30 %) et des non-participants (80 ou 70 %) est à peu près la même à Athènes il y a 2.500 ans et dans le bocage aujourd’hui.

En guise de conclusion provisoire  : brefs rappels, principes et précisions.

Il faut rappeler que le mouvement de résistance à l’aéroport a été extrêmement divers dans ses tendances et dans ses composantes (tout le monde n’était pas «  anar  » ou libertaire ou écologiste). Nommons quelques-unes de ces tendances ou composantes  :

– l’ADECA (qui date des années 1970 et regroupe des agriculteurs menacés par l’aéroport  : Association Des Exploitants Concernés par l’Aéroport).

– l’ACIPA (Association Citoyenne Intercommunale des Populations concernées par l’Aéroport).

– le CéDPA  : Collectif des élus Doutant de la Pertinence de l’Aéroport.

– le collectif des Naturalistes en lutte (experts qui font des inventaires de la faune et de la flore du bocage).

– une coordination des luttes au sein de laquelle se retrouvaient des représentants locaux d’organisations nationales, de partis et d’associations (ATTAC, Modem jusqu’au référendum de juin 2016, etc.).

– Le collectif COPain  : Collectif d’Organisations Paysannes locales.

– Le mouvement d’occupation du bocage.

– Les comités de soutien extérieurs (200 comités en 2012).

Cette diversité, les aléas du combat contre l’aéroport et les petites «  guerres  » intestines ont incité les bocagers à débattre et élaborer des limites principielles pour l’auto-règlement des conflits. Voici ces principes  :

* Pas de violence physique sans consentement réciproque  ;

* Interdiction du port permanent d’arme ou d’outil (hache) pouvant servir d’arme  ;

* Interdiction de vendre de la drogue pour son profit personnel (deal)  ;

* Interdiction des agressions sexuelles (notamment des hommes sur les femmes), avec, en cas de problème, parole forte accordée à la victime féminine  ;

* Interdiction de brandir des armes à feu, même sur la police  ;

* Interdiction des chiens errants, et respect des lieux qui ne veulent pas de chiens  ;

* Instauration d’un groupe de 12 personnes tirées au sort pour servir de médiateurs dans les conflits.

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Si l’on se remémore ici les faits principaux décrits dans ce récit, on retrouve en somme certains des phénomènes anthropologiquement typiques du processus d’institution sacrée d’une société  : notamment, l’auto-institution des limites positives et négatives (voir sur le sujet l’ouvrage classique de Roger Caillois, L’homme et le sacré, Gallimard, 1950). Les limites sont positives  : ce sont des prescriptions qui disent ce qu’on doit faire (ici, participer diversement aux communs). Mais les limites sont aussi négatives  : ce sont les interdits qu’on vient de voir  ; il y a des choses qu’on ne doit pas faire. Aussi libertaire que soit une société, elle ne peut pas se passer de prescriptions et d’interdits, étant entendu qu’il s’agit là d’auto-prescriptions et d’auto-interdictions (toutes venues d’en bas). Ce dernier point fait la différence décisive avec les États modernes où le Droit de l’État formule des prescriptions et des interdits qui tombent d’en haut sur la tête des hommes. L’auto-institution des limites — avec d’autres pratiques aperçues plus haut  : pratique égalitaire des communs et de l’entraide — suffira-t-elle à instituer une société nouvelle  ? L’avenir seul le dira.

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Dernière chose. Un autre type de discours se tient sur le bocage libertaire  : celui d’Alessandro Pignocchi, qui se situe dans la lignée de l’anthropologue Philippe Descola. Selon ce discours (voir la bande dessinée La recomposition des mondes de Pignocchi), le bocage aurait abandonné la coupure nature/culture et la notion même (occidentale) de nature. Mon unique séjour dans le bocage nantais ne me permet pas de porter un jugement définitif sur la question. Non que ce discours ne soit pas intéressant et qu’il ne faille pas espérer que les vœux dont il relève se réalisent. Mais, après avoir vu deux hameaux et parcouru le bocage, je dirai provisoirement que la lecture de Pignocchi paraît exagérée  : ne prend-elle pas ses désirs pour la réalité  ? Il est vraisemblable qu’une partie de cette vision soit pertinente. Par exemple, les libertaires bocagers (ou certains d’entre eux) pensent qu’il ne suffit pas de «  protéger la nature  », le reste pouvant être allègrement urbanisé et exploité. Ils ont conscience que le mode de vie sociale de nombreux peuples indigènes a été bien moins nuisible pour eux-mêmes et pour les écosystèmes que les modes de vie urbains vers lesquels l’Occident les a chassés. Au demeurant, le bocage est l’exemple même de ce que la «  nature  » est entièrement prise dans la «  culture  ». Un écolo-libertaire dit à propos du bocage  : «  C’est un espace dit “naturel” mais qui a toujours été habité et travaillé par l’homme. Et même qui a été entièrement créé par lui (prairies d’élevage et champs cultivés + haies plantées ; et quelques taillis de châtaigniers plantés pour faire du piquet et du bois de chauffe). La biodiversité qui l’habite est étroitement liée aux activités humaines.  » Pour sa part, le collectif des Naturalistes en lutte est unanime pour dire que la protection de la biodiversité dans le bocage est non seulement compatible avec le maintien des habitants actuels, y compris libertaires, mais en dépend même radicalement. Toutefois, sans nier l’attachement sensible que les écolo-libertaires ont développé envers le bocage, je pense pouvoir dire, après ma petite expérience sur place, que cet attachement reste partiel. Il paraît que parfois certains animaux participent aux assemblées décisionnelles humaines et que leurs intérêts sont pris en compte au même titre que celui des humains. Je n’ai rien vu de tel. Cela ne signifie pas qu’une telle participation n’existe pas — mais qu’en tout cas elle n’est pas systématique. Exemples  : à peine débarqué dans le bocage, je tombe sur un enclos où trois petits cochons ont la queue coupée au ras des fesses, au lieu de l’avoir en tire-bouchon, ce qui signifie sans doute qu’ils proviennent d’une unité de production industrielle où cette opération a été faite à vif à leur naissance. Sur le même lieu, les poules sont enfermées dans un poulailler où la nourriture et l’eau sont insuffisantes (on est en juillet). Pourtant, on ne voit pas trop ce qui s’oppose à ce qu’elles courent et picorent librement en journée. Par ailleurs, les chats qu’on aperçoit, pour la plupart squelettiques, font sérieusement pitié. Bref, l’impression d’ensemble est que, pour l’essentiel, le bocage libertaire maintient la coupure nature/culture et la notion occidentale d’une nature extérieure. J’espère que cette impression est trompeuse. Ces remarques ne sont pas des reproches  : elles ont seulement pour fonction de modérer l’enthousiasme descolien de Pignocchi quant à un décisif tournant anthropologique et culturel dans le bocage. Faut-il préciser que, devant le saccage des relations sociales et des écosystèmes par la société industrielle, on ne peut qu’appeler de ses vœux un tel tournant et sa généralisation  ?

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Post-Scriptum sur le Covid et le bocage  : Mon séjour dans le bocage est intervenu après le premier confinement. La vie y était normale, et personne ne semblait avoir été contaminé. Aujourd’hui, alors que le second confinement vient d’être décrété, un bocager m’écrit  : «  Il y a eu peu de malades du Covid sur la zad. Mais il y en a eu, à la Noë Verte au printemps (la moitié seulement du collectif), puis bien après, un à St-Jean, plus tard un à la Wardine, un aux Cent Noms (qui n’a contaminé personne, même pas son amoureuse). Nous prenons des précautions, mais pas des précautions infinies  ; on ne veut pas trop sacrifier la joie, la vie et la convivialité (c’est important aussi !) pour une maladie qui ne semble pas si dangereuse (du moins pour nous) et qui va durer encore longtemps. On pense surtout aux autres, on ne voudrait pas être responsables d’avoir infecté des personnes fragiles du mouvement anti-aéroport (dont certaines sont des vieux dans les associations et les comités du mouvement). On en discute beaucoup  : quelles précautions on prend  ? Jusqu’à quel point  ? On cherche un compromis entre précautions et vie désirable. Au début du printemps, on était très précautionneux, vraiment. On ne recevait (presque) plus personne, on a annulé tous nos accueils, on a «  cloisonné  » les groupes (exemple : les gens pouvaient rester faire le chantier collectif avec nous, mais alors ils faisaient tout le confinement avec nous dans le bocage. On essayait aussi de se croiser le moins possible entre lieux de vie différents). Aujourd’hui, si quelqu’un a un doute sur sa santé (rhume, ou s’il/si elle a vu une personne qui aurait pu l’infecter), il/elle se met à l’écart. Il/elle essaie de ne pas entrer dans les espaces collectifs, mange seul(e), se masque. Sinon, le masque, c’est vraiment pénible. Durant le confinement de printemps on a quand même organisé quelques fêtes sur la zad, en plein air, et avec de l’espace pour pouvoir garder un peu nos distances. On a aussi tenu avec des Nantais quelques réunions d’organisation «  contre la ré-intoxication du monde  », c’est-à-dire contre la remise en route de certains secteurs industriels.  »

Marc Weinstein, Aix-en-Provence, fin octobre 2020

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