DU CRAN VIS-À-VIS DES ÉCRANS ! DÉVIRTUALISONS NOS VIES

« Le nihilisme numérique est arrivé, divertissons-nous sans remords…(1)»

Jusqu’au début de l’annus horribilis 2020, les opposants à l’emprise technologique, à l’aliénation numérique, à la folie robotique et au cynisme silicolonialiste(2) se prenaient à espérer. Précédemment, l’activité éditoriale avait frappé fort avec la parution d’une flopée d’essais et d’études : Intelligence artificielle, la nouvelle barbarie, de Marie David et Cédric Sauviat (Le Rocher) ; La société d’exposition. Désir et désobéissance à l’ère numérique, de Bernard E. Harcourt, Le désastre de l’école numérique. Plaidoyer pour une école sans écrans, de Karin Mauvilly et Philippe Bihouix et La fabrique du crétin digital. Les dangers des écrans pour nos enfants, de Michel Desmurget (Seuil) ; Enfants difficiles, la faute aux écrans ? Les bienfaits du sevrage électronique, de Victoria Dunckley (Écosociété) ; Il ne décroche pas des écrans ! La méthode des 4 pas pour protéger le cerveau des enfants, de Sabine Duflo (Poche Marabout) ; Internet ou le retour à la bougie, de Hervé Krief (Quartz, réédité chez Ecosociété) ; Contre l’alternumérisme, de Julie Laïnae et Nicolas Alep (La lenteur) ; À la trace. Enquête sur les nouveaux territoires de la surveillance, d’Olivier Tesquet (Premier Parallèle) ; Les ravages des écrans. Les pathologies à l’ère numérique, de Manfred Spitzer et l’ouvrage collectif Critiques de l’école numérique, sous la direction de Cédric Biagini, Christophe Cailleaux et François Jarrige (L’Échappée). La présentation publique de ce dernier livre paru à l’automne 2019 fut empêchée par le premier confinement. La parole des refuzniks tombait dans le vide. À la place, l’idée d’un monde désormais « sans contact » fit rapidement son chemin dans les têtes, sous la pression du conformisme hygiéniste.

Déjà techno-conditionnés depuis des lustres, les confinés n’eurent aucune peine à tuer le temps avec leurs écrans, occupés alternativement par les tâches professionnelles et par le divertissement (jeux vidéo, youtube, films, séries). Pire, les promoteurs de l’école numérique, qui avançaient leurs pions depuis 2011 sans vraiment rencontrer d’objections, se sentaient subitement pousser des ailes. En mars, la ministre de l’Enseignement Caroline Désir autorisait les établissements scolaires à organiser le travail à domicile. Lui emboitant le pas, les directions d’établissements, les inspecteurs, les syndicats, des entreprises, des associations, des chercheurs académiques, ainsi qu’une partie des parents et des enseignants eux-mêmes se mirent sur pied de guerre pour « rattraper le retard de nos écoles en matière de numérique », « faire rentrer l’école dans la maison », « poursuivre la scolarité via des plateforme d’e‑learning », « réduire la fracture numérique » entre élèves et entre enseignants, « réinventer sa manière d’enseigner » grâce à cette « aubaine », assurer les cours en « distanciel », les médias relayant complaisamment cette novlangue technocratique. Les avis des acteurs de l’École étaient partagés tout en allant grosso modo dans le même sens : l’informatique ne peut certes pas remplacer le professeur, mais elle présente beaucoup d’avantages pédagogiques, sociaux et relationnels dont on aurait tort de se priver. Ainsi, 72% des 1.000 professeurs de la Fédération Wallonie-Bruxelles, sondés au printemps par l’UMons, estimaient qu’ils continueraient d’appliquer les nouveaux moyens d’enseigner testés durant le confinement, quoi qu’il arrive (auraient-ils changé d’avis quelques mois plus tard ?). Des formations furent proposées dès l’été. Avec le deuxième confinement en vue apparut l’idée d’« hybridation » – un mélange de cours en classe et d’enseignement « à distance » –, avec la création d’une plateforme dédiée, HAPPI (Hybridation des APPrentissages Interactifs)(3). Ces décisions furent prises rapidement, en violation du principe de précaution(4). Bref, « le numérique à l’école a gagné dix ans avec la crise du covid(5) », exulte Fabrice Pochez, responsable du numérique au Conseil de l’enseignement des communes et des provinces (CECP). Le virus a changé définitivement l’École, et tant mieux !

Tant mieux ? Vive les écrans, partout ? Des expert·e·s citoyenn·e·s du plat pays et d’outre-Quiévrain se sont penché·e·s sur la question. L’essayiste Hervé Krief (p.9) ouvre le bal en rappelant qu’Internet n’est que la prolongation d’un phénomène d’addiction-fascination né avec la télévision, premier écran personnel ayant commencé à vider les êtres humains de leurs capacités de discernement, de leur vitalité, de leurs liens sociaux. Est-ce irréversible ? Dans son entretien, la psychologue clinicienne Sabine Duflo (p.10 et 18) soutient la thèse de l’origine environnementale — technologique, dans notre cas — des pathologies infantiles comme l’autisme virtuel, l’hyperactivité et les troubles de l’attention qui donnent tant de fil à retordre aux parents et aux enseignants. Venons-en justement à l’École. Enseignant, Christophe Duffeler (p.12–13) questionne depuis longtemps la conversion de l’École au numérique. Il croise ici son expérience personnelle avec une critique générale de la Technique partant de Georges Bernanos. La Belgique contre les robots ? Même si l’on est favorable au numérique éducatif, constatons qu’il entraîne d’inacceptables inégalités entre les élèves, nous explique Michèle Janss (p.11), enseignante et militante à l’Appel pour une École démocratique (APED). Pour Nicolas Alep (p.14), informaticien « en rupture de ban », l’alternumérisme n’est pas la solution, les assauts de l’économie digitale étant trop nombreux que pour pouvoir y faire face individuellement. Dès lors, il convient de réinjecter plus de démocratie dans une société qui déciderait d’entamer une décroissance numérique. Les jeunes générations seraient-elles naturellement et spontanément adaptées au monde numérique ? L’anthropologue et chercheur au CEPAG Bruno Poncelet (p.15) torpille cette idée reçue, indiquant que la cause de l’addiction est sociale et l’éventuelle voie de sortie, politique, avec un renforcement de la démocratie. En point final, Michel Weber (p.16) revient sur la signification philosophique des écrans en retournant dans l’histoire. Ultimement, c’est la psychose qui menace de frapper leurs utilisateurs, avertit-il.

Un peu de cran vis-à-vis des écrans serait le bienvenu. Puisse ce dossier y inciter.

Dossier coordonné par Bernard Legros

Notes et références
  1. Miguel Benasayag, Cerveau augmenté, homme diminué, La Découverte, 2016, p. 125.
  2. Cf. Éric Sadin, La silicolonisation du monde. L’irrésistible ascension du libéralisme numérique, L’Échappée, 2016.
  3. Accorderions-nous le bénéfice du doute au fait que la sémantique perçue dans la consonance anglophone soit un hasard de communication ? Sinon, c’est proprement orwellien.
  4. Lequel est pris à la carte par les gouvernants sous le nouveau régime covidiste : d’une part, ils l’absolutisent quand il s’agit d’éviter les décès dus au virus ; cela donne les mesures politico-sanitaires liberticides en cascades, pour espérer atteindre un illusoire « risque zéro ». D’autre part, ils le bafouent quand ils conditionnent toute la population à l’acceptation d’un nouveau type de vaccin (« à ARN messager ») préparé à la va-vite, en moins d’un an. Et tout cela « en même temps », ajouterait un certain monarque républicain-jupitérien.
  5. « L’enseignement à distance s’organise dans les écoles », in Le Soir, 25 août 2020.

 

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