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Le spectacle de Demain

Le succès de Demain et les espoirs placés dans ce film en disent long sur notre difficulté profonde à inventer collectivement un nouveau paradigme, révélant aussi notre infantilisation politique et rappelant le manque criant de lieux dans lesquels le débat public véritable – avec conflits et désaccords – peut se faire. Si Demain crée facilement ce sentiment de « cohésion », unité de tous dans le combat écologique dans une béatitude absence d’une dimension conflictuelle – « cohésion » s’arrêtant très certainement aux portes du cinéma –, c’est parce qu’il omet de nommer une chose essentielle : les inégalités profondes, qui sont la création intrinsèque du système capitaliste. Désolé donc pour ceux qui y croyaient : Demain ne participera pas du changement. 

« La bourgeoisie travaillant pour elle seule, exploitant pour elle seule, massacrant pour elle seule, il lui est nécessaire de faire croire qu’elle travaille, qu’elle exploite, qu’elle massacre pour le bien final de l’humanité. Elle doit faire croire qu’elle est juste. Et elle-même doit le croire ».Paul Nizan, Les chiens de garde, 1932. [note]

« L’intimidation fait partie de la violence symbolique. Pour que cette dernière soit efficace, c’est-à-dire pour que les hiérarchies sociales soient respectées en pratique, même si elles sont idéologiquement contestées, il faut en effet que les dominés soient intimidés par l’univers des dominants (…) Entrer chez Dior, lorsqu’on n’ a rien à faire, c’est comme passer de l’autre côté de l’iconostase dans les églises orthodoxes, c’est franchir la limite entre le profane et le sacré, outrepasser ses droits et ses possibilités, défier des forces qui ne sont pas à notre mesure ». Michel Pinçon et Monique Pinçot-Charlot, « La violence des riches ». [note]

 

À la sortie de la séance du documentaire Demain, un sentiment étrange d’injustice mêlée de dégoût m’assaillait: tout semblait si facile pour Mélanie Laurent et ses copains, deuxième actrice française la mieux payée en 2011 avec 1,005 million d’euros, proche du pouvoir et de la jet set. Les solutions étaient là, il n’y avait plus qu’à les saisir et les appliquer. Mais le problème n’est-il pas autre que celui des solutions, mais plutôt celui des moyens et des freins mis à leur déploiement? L’écologie avait-elle besoin d’une icône de la mode et du luxe pour se faire représenter? Il était d’emblée difficile pour moi de résoudre cette difficile contradiction: comment concilier l’inévitable dimension combative de l’écologie avec une cohabitation passive avec les gens de pouvoir et les capitaines d’industrie, à l’instar de tous ces sponsors de la cop21 dont Mélanie Laurent fut l’«égérie française»?

Car Mélanie Laurent aime se pavaner dans les hautes sphères et sait à qui parler et comment: «Mélanie Laurent rayonnante pour « Demain » face au couple Schönberg / Borloo » [note], titrait récemment le magazine Pure People. Rayonnante, la « star française » l’était, répondant présente, le jeudi 19 novembre 2015, « au Grand Hôtel intercontinental à Paris, où elle a présenté son documentaire Demain, film pour lequel la Fondation Akuo avait collecté des fonds.

Jean-Louis Borloo, vous savez, cet ancien ministre de l’écologie de Sarkozy, qui a fait un cadeau estimé à deux milliards d’euros aux sociétés d’autoroutes françaises [note], mais a aussi dissous en 2008 l’Institut français de l’Environnement (IFEN), organisme qui collectait des informations sur l’état de l’environnement en France et évaluait les politiques environnementales de l’État en toute indépendance [note]. Cela permettant certainement, un peu plus tard, de faire émerger chez Borloo une excellente idée : celle de « recycler » des déchets radioactifs issus de l’industrie nucléaire dans des biens de grande consommation [note]. Voilà qui fera sans doute plaisir au directeur financier et directeur général adjoint de Lafarge, Jean-Jacques Gauthier, leader mondial des matériaux de construction (ciment, béton et granulats), lui aussi présent au Grand Hôtel intercontinental, puisque dans ce « recyclage radioactif », « seuls les industriels y trouvent un intérêt. Au lieu de stocker ces déchets, ce qui coûte cher, ils pourront s’en débarrasser tout en récupérant de l’argent » [note]. Certes, il est plus rentable pour eux d’exposer les individus à la radioactivité dans leur habitation que de faire payer les industriels. Cela arrange également bien les opérateurs comme EDF ou Areva, qui devront faire face aux démantèlements de centrales, en commençant par la grande sœur, objet test grandeur nature, la centrale de Brennilis [note] en Bretagne. On passera sur les contradictions, « Demain le vaut bien® ».

Attablée au côté de Jean-Jacques Gauthier, Yamina Benguigui, tout ouïe pour Mélanie Laurent et Demain, ancienne ministre à la Francophonie, condamnée le 23 septembre 2015 par le tribunal correctionnel de Paris pour « déclarations de patrimoine et d’intérêts incomplètes ». Évidemment, elle ne sera pas dérangée, vu que, au contraire du prolo qui commet son deuxième larcin – d’autant plus s’il est « arabe », le tribunal a choisi (sic) « d’accorder à Mme Benguigui une dispense de peine » (…) « Compte tenu de l’absence de toute condamnation (…) sur son casier judiciaire, de son parcours professionnel et politique et du dépôt d’une déclaration rectificative, même tardivement »[note]Justice de classe ? Tout est dit.

En outre, Yamini Benguigui et Jean-Louis Borloo se connaissent bien, les deux étant partie prenante de la Fondation énergie-Afrique (nom qui dissimule à peine son intention première – l’énergie-à- fric), le premier comme président, la deuxième comme vice-présidente, fondation soutenue pas les instances officielles françaises (l’Assemblée nationale, le sénat, le ministère de l’Économie, le ministère des Affaires étrangères…) – pour laquelle l’Élysée a mis à disposition un avion de la République –, mais aussi le groupe Bolloré, qui intente une action en justice au site d’information en ligne Bastamag[note], lequel a dénoncé s’appuyant sur des rapports des Nations unies et d’organisations internationales, l’accaparement de terres en Afrique, en Amérique latine et en Asie, et des grandes entreprises françaises qui y sont impliquées – dont le Groupe Bolloré [note]. Une « histoire qui ne fait pas du bien », au contraire de Demain, au Groupe Bolloré. Il y a de l’argent à se faire, c’est sûr, et les autres soutiens le savent. Lesquels ? Air France, Carrefour, Bouygues, Toyota, JC Decaux, EDF, le Groupe Dassault, Engie, Orange, Schneider Electric, Total, Vinci, Veolia, Geocoton (etc.) et… Akuo Energy, qui a récolté des fonds pour Demain et que représente Mélanie Laurent au dîner de Gala en l’honneur de la fondation au Grand Hôtel intercontinental.

Akuo dont la fondation est elle-même sous l’égide de la Fondation de Luxembourg, supervisée notamment par Monsieur Serge de Cillia, Directeur de l’ABBL (Association des Banques et Banquiers de Luxembourg), Monsieur Pit Hentgen, Administrateur délégué de la Compagnie Financière La Luxembourgeoise, Président-Directeur Général de LaLux Assurances, ou encore monsieur Jean-Jacques Rommes, Président du comité exécutif de l’UEL (Union des Entreprises luxembourgeoises). [note] Ses « partenaires stratégiques sont European Venture Philanthropy, European Foundation Centre, Inclusive Finance Network, Institut pour le mouvement sociétal Luxembourg (IMS). Ah ! La finance et la philanthropie, quelle bonne entente ! Et quel bon moyen pour les multinationales et les multimillionnaires qui ne partagent pas – n’étant pas taxés –, de distribuer parcimonieusement l’argent qu’il ne paie pas pour privilégier des projets industriels dont profiteront… leurs entreprises, et leur aura, donnant l’illusion du partage. L’énergie-à-fric, ils connaissent et apprécient. Du Win-Win.

La boucle est bouclée. Ah non ! ajoutons encore qu’ils sont assurés que Béatrice Schönberg, ancienne présentatrice du JT de France 2 et épouse de Jean-Louis Borloo, n’évoquera pas les copinages de son mari et de ses acolytes dans ses émissions télévisuelles, elle risquerait de le froisser, lui qui bénéficiera de quatre milliards d’euros de subventions par an pendant 12 ans, et 200 milliards en prêts, pour sa fondation.

Le 1er décembre 2015, Mélanie Laurent remet le couvert, pour l’avant-première de Demain, où « Tout sourire », elle a « posé avec la N°3 du gouvernement, Ségolène Royal, ministre de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie ». C’est évident que la belle a appris à se vendre, prostituée de Dior, du gouvernement et des industries, à qui elle répète : « nous avons besoin que vous soyez les leaders que le monde réclame, que votre courage, votre vision, votre détermination, dépassent les intérêts financiers et politiciens ; nous avons besoin que votre exemple donne la force aux peuples de cette planète d’inventer un monde où la nature et les humains seraient vraiment respectés » [note]. D’autres évoqueraient plutôt l’envie qu’ils dégagent tous. Ça promet….

PENSÉE AUTONOME ?

Ce message crypté aux politiciens et capitaines d’industrie – « tout changer sans rien changer » – est possible du fait de notre infantilisation politique dans des sociétés où, depuis longtemps, nous ne savons plus ce qu’est la démocratie véritable. Le film, sous l’impression d’énoncer l’autonomie des gens, attend du pouvoir en place qu’il initie le mouvement : « des centaines de millions de gens sont déjà prêts à agir si on leur donne une direction ». Outre que les propos marquent une méconnaissance profonde des liens entre argent, pouvoir et politique, leur donnant l’aspect de vœux pieux, ils indiquent surtout qu’ils relèvent du mensonge, car celle qui les exprime étant prise dans ce qu’elle dit, si ses demandes venaient réellement à se concrétiser, elle ne serait elle-même plus ce qu’elle est et perdrait son statut : celui de représentante multimillionnaire d’une marque de vêtements de luxe. Et c’est là qu’on voit que derrière l’aspect révolutionnaire de sa demande, elle vend le changement facile : « pour notre film, nous avons voyagé dans 10 pays, nous avons vu leurs solutions et elles ne demandent pas nécessairement des sommes colossales d’argent ni des développements technologiques inaccessibles »… non, juste peut-être d’éradiquer les paradis fiscaux, de plafonner les revenus, de taxer les dividendes de façon moratoire avant de les faire disparaître, de juguler les flux de retour des capitaux quittant les pays du Sud, d’instaurer une fiscalité progressive, et qu’un pays, à défaut d’une unanimité européenne qui ne viendra pas, prenne le courage de sortir de l’Europe et d’imposer ses solutions ; de sortir du nucléaire, de taxer les grosses fortunes en attendant de les faire disparaître, d’abattre Monsanto et toutes les multinationales qui vendent de la mort, etc. Alors Mélanie, à qui ces efforts ne demanderont pas de « sommes colossales » ? Au parterre de politiciens et journalistes à qui vous vous adressez et qui s’échinent depuis des décennies à rendre plus inégal le système dans lequel on vit, et que, subtilement, vous n’oubliez pas de rassurer : pas d’inquiétudes mes amis, ce sera le changement dans la continuité, vous ne serez pas dérangés, comme moi qui resterai égérie de Dior ou l’une ou l’autre marque qui vend du vent, tout comme je conserverai mes appréciables cachets pour mes films et les publicités dans lesquels je m’exhibe. Cachets indécents et publicité faisant grandement partie du problème… Mais chut ! On ne parle pas de ça.

Ce contresens devrait d’ailleurs à lui seul rendre Demain obsolète : comment peut-on valoriser la surconsommation tout en disant vouloir le changement et « sauver la planète ». Précisons : l’attaque contre Mélanie Laurent n’a rien d’une attaque ad hominem, car l’image qu’elle représente et qu’elle véhicule, aurait très bien pu être portée par Marion Cotillard, Léonardo di Caprio ou encore Arnold Swarzenegger, elle n’est qu’une personne-objet sorte de « représentante interchangeable ». Et cette instrumentalisation de la personne « au service » de l’économie, elle l’utilise sciemment : « Si une actrice utilise son image glamour pour protester contre la surpêche ou la déforestation, c’est très bien. Les Américains sont beaucoup plus doués que nous pour ça » »… le problème c’est que cette image glamour, elle l’utilise d’abord pour vendre les produits Dior, et s’enrichir. En outre, il est certain que la notoriété après Demain (sans jeu de mots), assurera à Mélanie Laurent des contrats futurs certainement juteux. Instrumentalisation de l’écologie ? Si Mélanie Laurent a décidé de devenir végétarienne après le film, elle n’a certainement pas décidé de ne plus être une « star ».

 

DEMAIN. LUBIE DE STAR

Perspective en abîme où la « vedette » se sert de son image de vedette pour promouvoir une cause et par là même utilise la cause pour promouvoir son image de vedette. Comme le disait Baudrillard : « Ainsi des célébrités, des vedettes et des « héros de la consommation » : jadis, les héros représentaient un modèle : la célébrité est une tautologie… le seul titre de gloire des célébrités est leur célébrité même, le fait d’être connues… » [note]. Plus de « modèle », les stars ont senti le roussi, celui de la déliquescence rapide de notre monde, dont ils pourraient un jour se retrouver nommés parmi les responsables, et ont saisi la perche du « combat écologique ». Et ils sermonnent des « un jour nous devrons rendre des comptes », aux politiciens dont ils sont les copains. Nous devons déjà les rendre ces comptes, plus que jamais, et le réveil soudain de la classe des 1% porte en lui-même le déni des destructions occidentales passées et présentes qui ont rendu ce monde possible.

Ils nous noient, pour peu que nous n’ayons pas conscience de ce qui se passe – et, nous le verrons, même parfois si nous en avons conscience –, occultant un ennemi qui existe, mais qu’ils ne veulent pas nommer – en faisant le plus souvent partie, ou escomptant rejoindre la bande.

Pourrions-nous réaliser en premier lieu que le monde n’a pas besoin de «stars» ? Elles tuent l’initiative et, dans une société consumériste où la consommation ostentatoire – une consommation qui n’existe qu’en regard de l’autre – dicte le rapport à l’autre – surtout celui des jeunes filles sommées d’être toujours conformes au modèle de la femme-objet –, elles détruisent la pensée : « la plupart du temps – en dehors des flambées contestataires ou révolutionnaires -, la si mal nommée « élite » ne suscite pas le dégoût et la défiance, mais, au contraire, le respect et l’envie. Son mode de vie, qui s’étale dans les médias, représente l’idéal auquel aspirent les masses anonymes des classes moyennes populaires » [note]. Les femmes, indispensables au combat écologique, se perdent alors, rêvant par procuration d’être des Mélanie Laurent. « Les pressions sur leur physique, la surveillance dont celui-ci fait l’objet, sont un moyen rêvé de les contenir, de les contrôler. Ces préoccupations leur font perdre un temps, une énergie et un argent considérables ; elles les maintiennent dans un état d’insécurité psychique et de subordination qui les empêche de donner la pleine mesure de leurs capacités et de profiter sans restriction d’une liberté chèrement acquise » [note].

Sans évoquer les déprédations irréversibles et l’exploitation esclavagiste de la main-d’œuvre que les comportements d’achats subséquents à la vision sur panneau d’affichage produisent. Mais on ne parle pas de ça au gala de Akuo au Grand Hôtel Intercontinental, où les gens simples dorment quand ils passent par Paris… [note]

 

POURQUOI DEMAIN NOUS FAIT-IL « MARCHER » ?

Demain fonctionne auprès de deux publics essentiellement :

– ceux qui profitent des avantages iniques de ce monde et savent que le film ne présente aucun danger;

– les classes moyennes, pris dans cette ambiguïté de l’entre-deux, qui sentent que «c’est possible» (de rester bien sans trop d’effort et de ne pas disparaître).

Il faudrait connaître par ailleurs l’effet de Demain sur les parias, ces laissés pour compte de la mondialisation, les gosses de banlieue tombés du tapis roulant du libéralisme sauvage, ce « Sud » du « Nord », les clodos, sans-papiers, affamés et damnés de la terre, dont on range désormais aisément une frange dans la case « potentiel terroriste » pour ne point poser la question des origines, qui nous embarrasse au plus haut point. Gageons toutefois que leurs esprits seront plus avisés face au film – pour peu qu’ils le voient… –, et qu’ils ne seront pas dupes.

On sait déjà qu’ils ne sont pas naïfs quant à leur position sociale, comme nous le montre le témoignage de jeunes d’un lycée populaire, en visite dans les beaux quartiers parisiens :

« La visite chez Dior a particulièrement marqué : « Les distances culturelles et sociales se manifestent par exemple dans la manière de dire « bonjour ». En effet, lors de l’entrée et de la sortie de chez Dior, les vendeurs et les vendeuses, les portiers aussi, nous disaient « bonjour », d’une part pour être polis, mais d’un autre côté aussi pour nous montrer leur supériorité, nous montrer que nous faisions partie d’une classe différente de la leur » ». [note]

Reste un troisième public, « à part », dont on peut à première vue s’étonner de l’engouement pour Demain : celui qui, conscient de la situation et de ses enjeux, se bat pour un changement, véritable normalement. Nous pensons que devant la continuation vers le pire malgré leurs résistances, pris par le désespoir, certains de ceux en lutte se sont, certainement sans avoir l’impression de trahir la cause, coalisés avec ceux-là mêmes qu’ils auraient dû combattre. Car c’était là, outre pour des raisons de reconnaissance et de pouvoir propre à l’individu, un moyen de médiatiser la lutte. Mais en même temps, c’était la meilleure façon de lui faire perdre ses fondements et ce qui en faisait sa force. Car Léonardo, Mélanie et les autres stars millionnaires ne peuvent, comme on l’a déjà montré, exprimer une pensée radicale, ils éclateraient la bulle protectrice dans laquelle ils sont, fictive mais véritable enclave privilégiée profondément inégale, et vendeuse de rêve. Rêve qui tue la révolte et pollue notre monde.

L’ÉCOLOGIE SANS CONSCIENCE DE CLASSE

Ils ont donc tacitement accepté l’écologie sans conscience de classe: c’était le prix de leur compromis, qui est vite devenu compromission. Car en ne mettant pas en jeu dans le marasme écologique la question de l’iniquité profonde de notre monde, ils la vidaient de la critique de la consommation de masse et de la bourgeoisie, ramenant ainsi le combat écologique au rang d’opinion: vraie ou fausse selon qui l’on est… plus de vérité, c’est bien cela qu’ils voulaient et à quoi nous avons tous acquiescé.

L’écologie sans conscience de classe, c’est l’équivalent d’une écologie sans écologie. C’est l’écologie de l’offrande, l’expiation sans reconnaissance de l’origine de la faute, laquelle se rapproche sans coïncidence de la philanthropie dont nous parlions plus haut ; elle est l’absolution qui permet d’aller mieux sans rien changer. Mélanie Laurent ne s’avoue-t-elle pas « « plus calme et plus sereine » depuis qu’elle a réalisé ce documentaire et constaté que des solutions étaient possibles » [note]. D’abord la «carrière», après l’écologie… c’est que commencer par cette dernière sert rarement la première. Cette écologie, c’est donc l’écologie de l’image, celle où la forme est plus importante que le fond, c’est l’écologisme du pouvoir, qui sépare les luttes et ne montre jamais leur point commun qui permettrait de les fédérer. Ce sont les solutions qui ne demandent pas d’effort collectif, mais « surtout de la solidarité, de l’intelligence et de la bravoure ». Leur opposer tout de suite notre veto, ce sera donc indubitablement faire un pas.

Il y a donc peu de chances de voir les réalisateurs de Demain main dans la main avec les ouvriers de Goodyear. L’écologie doit rester du plaisir, et de la consommation :

« Cette semaine, ELLE voit la vie en rond. Outre le numéro habituel qui sortira vendredi, nous publions un hors-série entièrement dédié à l’écologie. Ne bâillez pas : nulle leçon de vertu ici, mais des enquêtes étonnantes, des portraits glam d’héroïnes green (dont Mélanie Laurent, en couverture), des reportages au coin de la rue comme au bout du monde… L’encre utilisée? Végétale pour moins polluer. Le papier? 100% recyclé. Quand il faut généralement 2 tonnes de bois pour produire 1 tonne de papier, il suffit ici de 1,2 tonne de vieux papiers pour 1 tonne de papier recyclé. Ça s’appelle l’économie circulaire. Faites tourner ! ». [note]

 

QUESTIONNER CE SENTIMENT DE COHÉSION

Les éléments décrits ci-dessus seront, nous l’espérons, suffisants pour comprendre que Demain est une messe, une religion totalement apolitique et au service du grand capital. Mélanie Laurent, dans un accès de spontanéité, le reconnaît : « Faire ce documentaire en tant que réalisatrice, c’est presque un acte politique pour moi« . Certains auraient pu douter. Ouf ! Elle nous rassure, ce n’est que de la distraction.
Alors évidemment, il faut venir avec les truismes et les contritions habituelles :

  • Demain montre certaines expériences réellement intéressantes. Mais nous n’avions pas besoin d’eux et leurs réseaux de propagande pour le savoir. Maints livres, films, sites ont déjà dit tout cela, on en a juste très peu parlé dans les rédactions des médias dominants : les Christophe Colomb de Demain n’ont rien découvert.
  • Oui, Demain aura indubitablement quelques effets positifs sur des initiatives individuelles, permettant au quidam de s’abonner au panier bio de la ferme du coin, dont il doutait, où au fermier d’accepter que sa descendance reprenne la ferme en faisant de la permaculture… Mais au-delà de ces quelques « effets inévitables », le film aura surtout des effets démobilisateurs sur la plupart, car il élude le problème fondamental ; l’argument des « avantages collatéraux » élude la réalité des « dommages centraux ».

 

Car dans un monde où la pensée conformiste et conformante est la règle, il faut sans cesse se justifier, dire que « oui, il y a du vrai », mais que « le vrai cache le faux ». Qu’importe, pour beaucoup, nous passerons pour d’indéfectibles pessimistes.

Si le désir d’«écologie optimiste », face à un monde qu’on sait de plus en plus instable, est légitime, il ne faut pas pour autant occulter le fait que cette recherche d’émotion positive n’est que la résultante de nos émotions négatives qui naissent de la réalité du monde. C’est parce que nous sommes parfois dépourvus, que, combattant pour une cause, mille autres s’ajoutant chaque jour, nous avons humainement besoin d’ « histoires » : « Le point de départ de Demain : et si montrer des solutions, raconter une histoire qui fait du bien était la meilleure façon de résoudre les crises écologiques, économiques et sociales, que traversent nos pays ? » [note] Pourtant, « l’optimisme est une fausse espérance à l’usage des lâches et des imbéciles. L’espérance est une vertu, virtus, une détermination héroïque de l’âme. La plus haute forme de l’espérance, c’est le désespoir surmonté ». [note]

La contre-réaction émotive n’apportera pas le déclenchement nécessaire et suffisant aux causes qui rendent possible la perpétuation d’un monde comme le nôtre. Parmi ces causes, il y a nous, certes – les classes moyennes qui profitent du système tout en le subissant, dans une position schizophrénique – ; les classes populaires qui subissent le monde tout en étant aliénées par la consommation qui éteint perpétuellement et de façon momentanée leurs frustrations. Mais il y a aussi et surtout l’Upper class des « 1% », les banques, les multinationales et leurs services de propagande médiatique dont il ne faut absolument pas s’imaginer qu’ils agiront pour un changement véritable, car ce serait comme agir contre leur intérêt – dont tout nous prouve qu’ils veulent les voir continuer à croître.

Sur ce point, la 1re leçon devrait être que si tous les médias en parlent, c’est a priori mauvais signe… ou bon signe : tout dépend d’où l’on regarde. Pour dorénavant ne plus tomber dans le piège, il faudra d’emblée être attentif à la publicité que les médias de masse font autour de l’événement. Car il est illusoire de penser qu’un film vanté tous azimuts allait bouleverser la conscience collective et que, tel le Messie qu’on attendait, il allait nous ouvrir la voie de la « transition ». En effet, si, quotidiennement, les médias de masse nous isolent des contenus réellement subversifs, il faut voir dans ceux qu’elles privilégient et rabâchent l’absence de risque pour eux et le système politico-économique qu’ils soutiennent. On pense l’avoir montré ci-dessus. Si certains doutes subsistent, demandez-vous pourquoi d’autres productions n’ont pas été sponsorisées par Engie, Bouygues, Carrefour ou le groupe Dassault, comme le documentaire « There is no tomorrow », où pourquoi pour la première fois en quinze années d’existence, le Centre National du Cinéma a refusé d’aider un film : « Merci Patron ! », brûlot contre le capitalisme et ses destructions.

Certes, les contes médiatiques passent mieux parce que, comme nous l’avons énoncé, beaucoup d’entre nous veulent être rassurés, mais aussi plus simplement parce que les films qui nomment réellement le problème se voient fermer les canaux de diffusion classique et la planche à billets.

 

CONCLUSION : « DEMAIN, C’EST LOIN » [note]

La mode, c’est donc celle de l’écologie optimiste [note], là où on est tous copains et on agit collectivement, même si Albert Frère ou Lagardère ont quelques responsabilités en plus que la caissière du Carrefour. Tout cela permettant de ne pas voir, rassurant l’oligarchie, mais nous aussi : « La connaissance de la société, notamment dans cette phase violente de la guerre des classes, fait peur ».[note] Demain est ce distracteur, parfait, car il ne dit pas son nom, cet Hypnotic Poison®. [note]
L’ouverture de Demain sur l’effondrement de notre civilisation donne évidemment l’idée de lucidité, l’illusion que la classe dominante a fait son aggiornamento. Il y a pourtant une contradiction intrinsèque dans la narration: alors que Demain initie le récit par l’étude de la revue Nature, qui met en évidence la fin probable de l’humanité par l’effondrement causé par l’activité humaine, il continue à nous aveugler sur la cause profonde de notre déchéance. De fait, Demain ne rejette pas la notion de développement, ce développement occidental, métaphore d’une vie qui ne pourrait s’arrêter de croître, et qui contient en lui-même la négation de la catastrophe – que tout puisse s’arrêter. Comme le disait François Partant, « Dès lors que nous, Occidentaux, assimilons ce développement à l’évolution humaine, nous ne pouvons imaginer qu’il puisse s’interrompre, encore moins qu’il puisse aboutir à des catastrophes. Nous croyons en notre avenir parce que nous croyons en l’avenir de l’homme ». [note] C’est ainsi que l’effondrement ouvre le spectacle de Demain, pour mieux l’éluder. Nous ne pouvons croire aux catastrophes à venir, si nous ne pouvons envisager totalement de revoir notre mode de vie occidentale – dont le modèle s’est propagé à l’ensemble de la planète.

De même, la femme-objet que représente Mélanie Laurent dans les publicités écarte les femmes – et les hommes – des angoisses profondes de notre société – dont l’effondrement écologique – en tentant de les conforter dans des pratiques d’achat qui leur permettent de s’exhiber.

Le premier pas, essentiel, semble donc de ne plus croire dans leur religion, qui est celle du profit, même quand elle se pare des habits de la solidarité. Car pour eux, l’écologie, comme tout le reste, est un placement. Elle n’a rien de politique : elle est un moyen pour arriver à ses fins. Et leurs fins détruisent chaque jour un peu plus ce monde et ses habitants.

Une fois que nous aurons réussi cela, nous ne verrons certainement plus demain de la même façon.

Alexandre Penasse

Google au secours du terrorisme salafiste

Les massacres de janvier et novembre à Paris ne sont pas nés du hasard. La déstabilisation de la Syrie, qui avait pour but annoncé de faire chavirer le régime de Bachar Al-Assad, s’est muée en opération obscure, et en soutien, dans un premier temps, à toutes les forces d’opposition, y compris le futur « État islamique ». L’évolution des derniers mois a été dramatique puisque les salafistes dominent désormais tout le spectre de l’opposition au régime en place. Mais ce succès des terroristes n’est pas né du vide : il s’est appuyé sur une capacité militaire importante, une économie florissante au sein même du prétendu État islamique, et un outil de propagande en direction de l’étranger particulièrement performant. La propagande salafiste terroriste s’appuie en effet à la fois sur une capacité opérationnelle forte, avec la production de centaines de vidéos par an, et sur une analyse des « récepteurs » visés, à savoir les internautes, désillusionnés par ce monde, tentés par le désespoir et l’action violente.

Or, face à la webpropagande des salafistes, et prêt à prendre le relais des États occidentaux qui semblent démunis, Google monte au créneau. En 2013, deux de ses plus éminents dirigeants, Eric Schmitt, son ancien président directeur général, et Jared Cohen, directeur de Google Ideas, avaient déjà dévoilé leur politique contre-insurrectionnelle. Car le mastodonte du web se veut également l’héritier de la « doctrine de sécurité nationale » chère aux stratèges du Pentagone et de sinistre mémoire en Amérique latine, où elle a causé des dizaines et des dizaines de milliers d’assassinats et de disparitions.

Dans leur essai très remarqué aux États-Unis, The New Digital Age[note], les deux Googlemen expliquaient ainsi que les États, dans le nouvel âge digital, font face à des ennemis, le « révolutionnaire » et le « terroriste », qui agissent désormais sur une multiplicité de plans, physiques et virtuels : « La connectivité changera la façon dont nous voyons les groupes d’opposition dans le futur. Les organisations visibles et les partis continueront d’opérer à l’intérieur de chaque pays, mais la profusion de nouveaux intervenants sur la place publique virtuelle reconfigurera de fond en comble le paysage des activistes[note] ». Or, il se trouve que Google, qui est un outil de mise en fiches de la population mondiale particulièrement efficace comme nous le savons depuis que le scandale Prism/NSA a éclaté en 2013, a son idée sur l’identité des nouveaux terroristes : « Avec leur nouvel accès à l’espace virtuel et à ses technologies, des personnes et des groupes partout dans le monde pourront mettre à profit le moment opportun pour propager de vieilles doléances ou de nouvelles inquiétudes, avec force et conviction. Beaucoup de ceux qui lanceront ces brûlots seront jeunes, pas seulement parce que beaucoup des pays qui se connectent ont des populations incroyablement jeunes […], mais aussi parce que le mélange de l’activisme et de l’arrogance est, chez les jeunes, universel. Ils sont convaincus qu’ils savent comment régler les problèmes ; aussi, dès que leur sera donnée la possibilité d’exprimer une position publique, ils n’hésiteront pas ».

On appréciera la finesse de la pensée : la jeunesse est le terreau démographique du nouveau terrorisme. Qu’à cela ne tienne : les États doivent refonder leur politique de contre-insurrection : « Au fur et à mesure que les terroristes développent de nouvelles méthodes, les stratèges de l’antiterrorisme devront s’y adapter. L’emprisonnement ne sera pas suffisant pour contenir un réseau terroriste. Les gouvernements doivent décider, par exemple, qu’il est trop risqué que des citoyens restent « hors ligne », détachés de l’écosystème technologique. Dans le futur comme aujourd’hui, nous pouvons être certains que des individus refuseront d’adopter et d’utiliser la technologie, et ne voudront rien avoir à faire avec des profils virtuels, des bases de données en ligne ou des smartphones. Un gouvernement devra considérer qu’une personne qui n’adhèrera pas du tout à ces technologies a quelque chose à cacher et compte probablement enfreindre la loi, et ce gouvernement devra établir une liste de ces personnes cachées, comme mesure antiterroriste. Si vous n’avez aucun profil social virtuel enregistré ou pas d’abonnement pour un portable, et si vos références en ligne sont inhabituellement difficiles à trouver, alors vous devrez être considéré comme un candidat à l’inscription sur cette liste. Vous serez aussi sujet à un strict ensemble de nouvelles régulations, qui incluront un examen d’identité rigoureux dans les aéroports et jusqu’à des restrictions de voyage[note] ». L’état d’urgence n’est donc, selon les dirigeants de Google, que l’état normal du monde, désormais.
Tout cela pourrait sembler n’être qu’un mauvais rêve si Google n’aidait pas, dans le même temps, les candidats terroristes à trouver plus aisément la propagande qui les abrutira – au sens fort : « en fera des brutes » – et les amènera à commettre des massacres. Ainsi, la requête pour le jeu vidéo « Flames of War » ramène 37 millions de page web grâce au moteur Google. Mais il se trouve que la vidéo vantant le prétendu État islamique s’appelle elle aussi Flames of War ; il est donc un peu difficile de la trouver parmi les sites consacrés au jeu vidéo. Aussi, Google aide l’apprenti terroriste avec ses fameuses suggestions de recherche : une fois que l’on a saisi « flame », la suggestion « flames of war isis » ou « flames of war islamic state » apparaît, et permet donc de déboucher aussitôt sur la propagande salafiste.

Or, il serait possible de censurer ladite vidéo, comme le fait, sans doute seul d’ailleurs, le métamoteur confidentiel Ixquick.

On ne peut à la fois prétendre contrer la propagande terroriste et la favoriser. Mais ce qui semble incohérent chez Google est en réalité parfaitement cohérent. En effet, force est de constater que Google cherche à prendre sa part de la politique de contre-insurrection au niveau mondial, et à fournir ses propres experts en antiterrorisme, du seul fait de la connaissance que cette société a acquise des pratiques des internautes imprudents qui utilisent un moteur non confidentiel. Il s’agit d’une dérive fascisante et d’une atteinte fondamentale à la démocratie. Par l’hypocrisie de son comportement, Google ne fera en effet que renforcer ce qui constitue le véritable terreau du terrorisme salafiste : non pas la jeunesse, mais le dégoût face au monde des puissants, dont cette société américaine est l’une des meilleures incarnations de notre époque.

 

Philippe Godard

 

Auteur du Mythe de la culture numérique, éditions Le Bord de l’eau, 2015.

La photo qui cache la forêt

n enfant mort sur le sable dont la vue nous est épouvantable. Photo choc qui suit les précédentes et précède les prochaines, et toutes celles qui ne seront pas prises ou ne seront pas publiées. Vous l’avez vue la photo, celle qui cache tous les morts qu’engendre notre monde à l’agonie ? Elle est le symbole du spectacle médiatique. 
Toujours décrire les faits comme des épiphénomènes, des manifestations d’un dysfonctionnement n’ayant que peu à voir avec le modèle global qui depuis des décennies régit maintenant nos sociétés et le mode de vie qui va avec : celui de l’argent roi. Telle est la règle tacite: faire comme si ce n’était pas cela qui amenait tout le reste.
Si certains journalistes, le matin du 3 septembre 2015, justifient la publication d’une photo d’un enfant mort couché sur le sable, ce n’est pas pour en arriver le plus souvent à en insinuer leur courage et leurs responsabilités – « Prendre les nôtres [responsabilités], c’est faire notre métier : informer, expliquer, décrypter, dénoncer. Et, ce matin, publier cette photo » (Le Soir, 3/09/15) –, nous savons que cela ne changera rien. La rétrospective de ces « photos chocs des dernières années », qui accompagne le cliché du jour dans certains médias le 3 septembre, apporte d’ailleurs en filigrane la preuve que leurs images bouleversantes, jouxtant le plus souvent une publicité pour une banque ou soda, servent peu le vrai changement. La photo d’une petite éthiopienne famélique qu’un vautour lorgne avec convoitise, dévoilant avec cruauté son futur proche, a-t-elle réduit la faim dans le monde et le pillage organisé par les transnationales ?

 

La croyance entretenue, sans cesse, dans ce « drame de trop, du drame qui réveille enfin les consciences », nous baigne dans cette illusion rassurante, comme si chaque fois c’était « la dernière » : la dernière fusillade, le dernier corps naufragé, la dernière malversation politicienne, le dernier SDF mort de froid… Vous plaisantez ? Pensez-vous vraiment que ce qu’ils disent provient d’une profondeur signe d’humanité, ou d’une stratégie de com’ empreinte du marketing ? Les clichés de Rana Plaza au Bangladesh, de ces morts tombés le 24 avril 2013 alors que femmes, hommes et enfants étaient en train d’assembler nos prochains achats des soldes d’été, ont-ils changé quelque chose à la politique de Zara, H&M et autres multinationales qui s’enrichissent sur l’esclavage d’un peuple dont la situation n’est que le fruit d’un système mondial qui génère et utilise les inégalités pour gonfler le profit de quelques-uns ? Ont-ils motivé les pouvoirs publics à interdire l’ouverture d’un Primark[note] rue Neuve, et la foule de s’agglutiner hystérique le premier jour de son ouverture ?

On nous somme de nous émouvoir, on nous vend de la tristesse, décontextualisée, les industriels, leur acolytes politiques et leur relais médiatiques nous invitant avant, et après, à ne surtout pas oublier que « pour relancer la croissance il faut acheter ». Quels résultats pour les soldes de cet été, chantent en chœur tous médias confondus chaque année ? Préparant déjà leurs litanies sur les prochaines réclames d’hiver…
Mais comment avons-nous pu penser qu’une photo, aussi atroce soit-elle, allait changer l’état du monde ? Installés dans une dictature de l’instantané, privés des informations essentielles à la compréhension, nous vivons le choc émotionnel sans ne rien pouvoir en faire ; l’image, quelle qu’elle soit, ne participe donc pas au retournement du système qui la génère mais à sa confirmation. Une fois remplacée par une autre, dans un flux d’informations continu, elle est oubliée ; et si elle ne l’est pas tout de suite, elle servira la propagande occidentale ainsi qu’à justifier encore le déploiement d’armes et militaires en Syrie contre celui que les médias présentent le plus souvent comme le seul et unique responsable de la guerre. Et la photo, qui ne « suscite pas l’horreur », comme certains journalistes l’indiquent, mais ne fait que l’illustrer, fait encore montre de cette hiérarchisation de la souffrance : un enfant, plus qu’un adulte, oubliant trop souvent que l’adulte a été enfant et que l’enfant deviendra adulte… compassion sélective. Ce petit aurait-il vécu, éclaté par un parcours de vie fait de misère et d’humiliation, aurait-on été si compatissant s’il avait ressenti, en toute logique, « la haine de l’Occident » une fois devenu adulte ?
Tous les jours, nous sommes comme des écoliers à qui l’on explique que de pauvres gens meurent dans des camions, sur la route, dans la mer…, à la recherche de conditions de vie meilleures : les nôtres… L’instituteur explique, lisse la réalité et, paradoxalement, nous conforte dans nos choix et dans notre sentiment de supériorité. Car il oublie d’énoncer la débâcle de nos sociétés capitalistes, de dire que l’édifice s’écroule alors que les dirigeants s’entêtent à continuer dans la même voie que celle qui a conduit où nous en sommes. Ceux dont les médias relaient les propos affectés, les mêmes qui ont bombardé et détruit la Libye et feignent de s’étonner des morts qui fuient la misère dont ils furent eux aussi les grands architectes. Ils promettent, devant les caméras, le changement; sortent de leur silence quand le nombre de cadavres en vaut la peine : communication oblige…Le tombeau de la Méditerranée, lorsqu’il happe d’un seul et même coup presqu’un millier de vies, réveille la conscience des eurocrates et autres politiciens d’affaire, qui savent quand il faut saisir les coups de ‘com. Or, chaque jour, la Méditerranée, le Sahara, les barbelés et murs de Ceuta et Mellila, les check-points israéliens, tuent des hommes dont l’histoire n’est que le fruit de rapports séculaires inégaux. Ceux qui pérorent et se réunissent dans les cénacles du pouvoir n’ont aucune intention de se battre contre l’injustice et de rendre ce monde plus décent.
Ne la trouvez-vous pas lourde cette continuité qui se déguise derrière les apparences du changement ? Ne trouvez-vous pas que le même se répète en s’aggravant, nous laissant maintenant percevoir que leurs promesses de changement ne sont que des vœux de pérennité? Ainsi, les pillages et les guerres qui ravagent ces pays que ces hommes, femmes et enfants fuient, continueront s’il n’y a pas un mouvement plus fort, une protestation globale dans nos pays occidentaux qui ne s’inscrive pas dans la pensée dominante, mais l’affronte.
En attendant, les élites ne feront rien. Elles feindront qu’elles font. Le crime, actuellement, est de continuer à croire à leurs mensonges. Stoppez pétitions, lettres indignées et autres doléances aux politiciens et capitaines d’entreprises : ils n’en ont cure. Aucun changement ne viendra de là.
Ce petit d’homme échoué, non loin de sa mère et son frère ayant subi le même sort, paraissant endormi sur une plage plus habituée à être foulée par les touristes occidentaux émigrant le temps des vacances, n’est pas le « symbole, celui d’un peuple abandonné à son triste sort », comme si sa mort n’était pas le résultat des politiques occidentales ; il incarne un système capitaliste prédateur à l’agonie, dont les morts ne sont pas des accidents mais des produits directs de sa folie intrinsèque. Grande différence : penser l’abandon, c’est générer bonne conscience et caritativisme, chansons de stars multimillionnaires lénifiantes énonçant « We are the world, we are the children » ; penser la nocivité intrinsèque au libéralisme sauvage et au marché maître, c’est retourner la conscience, voir que le peuple n’est pas abandonné, mais que sa situation découle directement de ce que nous sommes.
Espérer, c’est donc ne plus croire les bonimenteurs, ces scélérats qui ne vénèrent que le changement dans la continuité, ces ectoplasmes politiques qu’il ne faut plus craindre de définir par ce qu’ils sont. Aucune raison pour autant d’abandonner le combat politique, celui qui se vit dans la rue, dans un journal, dans des luttes contre leurs grands projets inutiles et leurs fausses solutions.
Sans véritables changements, les unes des grands médias, avec leurs morts et leurs photos, sont déjà écrites. Qu’on se le dise.
Alexandre Penasse

L’Occident terroriste

« La pensée unidimensionnelle est systématiquement favorisée par les faiseurs de politique et par leurs fournisseurs d’information de masse. Leur univers discursif est plein d’hypothèses qui trouvent en elles-mêmes leur justification et qui, répétées de façon incessante et exclusive, deviennent des formules hypnotiques, des diktats. Par exemple sont « libres » les institutions fonctionnant dans les pays du Monde Libre ; les autres modes transcendants de liberté sont, par définition, de l’anarchisme, du communisme ou de la propagande ». Herbert Marcuse, « L’homme unidimensionnel », Éditions de Minuit, Paris, 1968, p.42.

« Aujourd’hui, presque plus personne en Occident ne se souvient de Saladin ou des grandes percées scientifiques, artistiques et sociales du monde musulman. Mais tout le monde est « bien informé » à propos d’EI. Évidemment, on ne connaît ce dernier qu’en tant que « groupe islamiste extrémiste », et non comme l’un des principaux instruments utilisés par l’Occident pour déstabiliser le Moyen-Orient ». Noam Chomsky & André Vltchek, « L’Occident terroriste, d’Hiroshima à la guerre des drones », Éditions Ecosociété, Montréal, 2015, p.162 [note].

 

« Ce qui est décrit comme l’islam appartient au discours de l’orientalisme : c’est une construction montée de toutes pièces pour attiser des sentiments d’hostilité et d’antipathie contre une partie du monde qui se trouve être d’une importance stratégique pour son pétrole, sa proximité menaçante avec le christianisme et sa redoutable concurrence historique avec l’Occident. » Edward W. Saïd, lors d’une conférence à l’université du Massachusetts à Amherst, en 1997[note].

 

Tout se précipite : désastres climatiques, conflits identitaires, errance de la jeunesse[note], crises économiques, financières, sociales et politiques. Un monde se meurt et le terrorisme récent n’est que l’aboutissement d’une logique de domination séculaire de l’Occident sur le reste du monde. Car si l’Occident tressaille aujourd’hui, son heure de gloire d’antan n’était déjà que le fruit de morts, souffrances et destructions impérialistes, puisant dans « son » espace non occidental les matières premières et la main-d’œuvre bon marché essentielles à notre mode de vie. Il faudrait, dans ce malheur, tirer profit de la détresse pour se regarder dans le miroir, faire cette introspection indispensable sans laquelle rien ne changera. La réponse des gouvernements est, évidemment, tout autre. Ceux qui sont en cause dans l’état déplorable de notre monde continuent à nous monter les uns contre les autres, sous couvert d’unité; causes futures de problèmes encore plus graves, ils offrent encore et toujours leurs réponses, qui ne sont que de faux-remèdes qui aggraveront sans en douter la situation: guerres préventives, alerte permanente et État policier, pendant que l’injonction à l’unité apaise les luttes et laisse passer traités commerciaux iniques, privatisations, prolongations criminelles d’anciens réacteurs nucléaires, achat d’armes et d’avions de guerre, ingérence étrangère…Ne serait-ce pas le moment, pour l’Occident, d’enfin faire sa psychanalyse ?

 

Le délire d’unité rendue obligatoire par l’ordre gouvernemental et médiatique nous oblige à énoncer directement, lorsqu’on s’exprime, ce qui va de soi : « oui, nous avons été émus et choqués d’apprendre les tueries de Paris du 13/11 [note], nous sommes choqués d’apprendre les attentats de Bruxelles du 22/03, et nous sommes d’avance choqués par ceux qui ne manqueront pas de se produire dans le futur ». Si l’on peut être ému pourtant, on peut également essayer de comprendre pourquoi certains ne le sont pas, ou disent ne pas l’être (deux réactions apparemment identiques, mais dont les fondements sont tout à fait différents); on peut également un moment s’extirper de l’émotion et se pencher sur les responsabilités historiques et actuelles dans l’état du monde. Car l’émotion seule est vectrice d’un consensus dangereux – et faux, nous y reviendrons – et d’une perception a-historique qui fige dans le présent et sur soi-même.

Il est certes évident que nous vivons, ressentons et réagissons au monde dont nous faisons partie et qui nous entoure, mais que la façon dont nous sommes inscrits dans ce monde conditionne le vécu émotionnel. Donc, tout logiquement, il ne devrait y avoir aucune injonction à s’émouvoir, juste une tentative de comprendre tout ce qui a indirectement et directement provoqué ce drame. En ce sens et nous le verrons, les quelques « provocations » de la jeunesse musulmane dans certains établissements scolaires, vantant les attentats parisiens et leur ton parfois dubitatif quant à la position à adopter, devraient non pas générer de la répression (à l’instar de la France après les attentats de Charlie Hebdo où des jeunes ont été placés en garde à vue pour ne pas avoir respecté la minute de silence) mais du questionnement sur nous-mêmes.

NOS CORPS SONT AGITÉS, À QUAND UN RETOUR DE LA PENSÉE ?

L’émotion, si elle est naturelle, prend néanmoins le pouvoir sur le versant sensible de l’être, le privant un instant plus ou moins long de sa capacité de raisonnement. Elle laisse place à un type de discours qui s’avère généralement peu constructif, l’être étant envahi et replié sur lui. Les images défilent, les corps sur le sol, le sang, elles s’enchaînent, sans explication ; et brisent un instant l’illusion de société organisée.

Dans un monde hypermédiatisé, quand un événement inhabituel a lieu, où la mort survient de façon sauvage et les souffrances se mélangent, les émotions individuelles qu’il suscite, tout à fait normales, font le fruit d’un partage collectif d’une ampleur peu connue auparavant, directement happées par l’industrie médiatique: de vécu subjectif, elles deviennent des émotions médiatisées, mondialisées, échangées via le système médiatique marchand globalisé – échange qui n’est pas sans lien avec l’intention terroriste elle-même qui compte sur cette vitrine médiatique. Elles intègrent ainsi ce spectacle où « une partie du monde se représente devant le monde, et lui est supérieure » et où « ce qui relie les spectateurs n’est qu’un rapport irréversible au centre même qui maintient leur isolement. Le spectacle réunit le séparé, mais il le réunit en tant que séparé »[note]. Dans ce spectacle, la mise en scène de l’émotion nous fige, et dans cette mise en scène collective sa fonction n’est pas gratuite, elle n’est pas l’émotion pour l’émotion, n’est pas neutre, sert la propagande et doit, vite, être remplacée par une autre, pour ne pas s’interrompre.

Quelques jours après la diffusion en continu, 24 heures sur 24, de reportages portant sur les tueries du 13 novembre, Tf1, la chaîne du milliardaire Martin Bouygues, met en première page la gagnante de Secret Story 9 et les 31 candidates de Miss France 2016 : le spectacle continue. Il continuera de même après les attentats de Bruxelles: le 23 mars, sur le site du quotidien belge Le Soir, l’arrière-fond est consacré au MIIX 700 – espèce d’ordinateur portable/tablette-, donnant l’impression que le contenu du site – les articles – n’est qu’un cadre permettant d’accéder à la publicité. Indécent? La presse industrielle ne se pose pas la question: on ne va quand même pas arrêter de consommer. Père de la propagande, Edward Bernays estimait que « la pensée au sens strict du terme n’a pas sa place dans la mentalité collective, guidée par l’impulsion, l’habitude ou l’émotion »[note](dans la logique médiatique, les images de la gagnante de Secret Story et les morts du 13 novembre occupent la même fonction, même si certains ne voudront pas l’entendre). C’était plutôt là une bonne nouvelle, lui qui allait consacrer une partie de sa vie à aider les industriels à formater la masse afin qu’elle désire désormais les produits qu’ils fabriquaient. L’émotion en elle-même, si elle est une réaction nécessaire, ne laisse donc place, si elle dure, se « collectivise » et est sous le contrôle des médias de masse, à aucun lieu de sortie. Dépasser cette étape normale pour permettre l’émergence de la pensée est donc indispensable, non pas dans le but d’atteindre une vérité religieuse qui permettrait d’expliquer sans aucun doute ce qui s’est passé – « nous avons compris – » mais de tenter de tout prendre en compte dans la réflexion, même ce qui semblait a priori n’avoir aucun lien avec ce qui se passe. Et de comprendre au mieux.

 

« PARIS » – ET BRUXELLES MAINTENANT – PEUT-IL BRISER NOS ILLUSIONS OCCIDENTALES ?

Dans le cas des attentats de Paris du 13 novembre 2015 et de ceux qui suivront, il est toutefois peu probable que l’on arrive à cette pensée unifiée et cohérente de façon massive[note], pour plusieurs raisons dont la principale, qui explique toutes les autres, est que ces possibilités d’atteindre une pensée décontextualisée (où le sujet lui-même s’extrairait – en partie – de ce qu’il est, de ses intérêts immédiats, de ses croyances, sa nation, de toutes ces traces laissées par l’éducation et la socialisation au sens large en mesure de brider l’exercice libre de la pensée) s’appuient toutes sur une seule et même condition: la remise en question complète de notre modèle occidental et du sentiment de supériorité qui lui est inhérent. Grand chantier puisqu’il ne s’agit rien moins que de changer, ou dans un premier temps d’accepter de le faire, la société dans son ensemble, d’en proposer une autre et de modifier donc aussi le sens que l’on donne à nos vies et à soi-même.

En ce sens, exercer son intelligence, dans le sens d’appréhender son environnement pour le comprendre, c’est nécessairement et surtout accepter de considérer ce qui pour nous était inenvisageable auparavant. Comme de voir que « nos » valeurs occidentales occultent la destruction et le pillage nécessaire à nos modes de vie. Le vocable gouvernemental utilisé par les serviteurs du pouvoir via leurs outils de propagande médiatique évoquent sans cesse la démocratie, les droits de l’homme, la paix, la justice, la liberté, avec la seule utilité de dresser un rideau camouflant la dictature des marchés, les droits limités à certains Hommes, la guerre, l’injustice, la captivité de milliers d’êtres, la misère structurelle.

Et si le point essentiel de l’idéologie des sociétés occidentales repose sur l’idée que le sujet se construit seul, il est malaisé de penser qu’un autre que soi a pu être instrumentalisé (« si je me suis fait seul, l’autre aussi »), « fait » par un contexte, que des dispositions personnelles ont pu interagir avec des conditions objectives d’existence. Et que parmi ces « conditions objectives », certaines puissent être historiques. Pour le dire autrement, comment, lorsque le sujet se croit maître de ce qu’il est et pense (principe profond du libéralisme, qu’illustre l’idéologie du « self-made-man »), envisager qu’un autre peut réaliser un acte sanguinaire qui le dépasse – puisqu’il serait donc lui aussi libre de ce qu’il est et pense – non pas dans le sens qu’il n’en était pas « conscient » au moment d’agir, mais que son action fut le résultat de multiples influences et, plus profondément, de contextes internationaux – l’intervention occidentale en Irak, en Libye et en Syrie (voir infra), sans parler des colonialismes antérieurs, de la déliquescence des banlieues françaises et belges et de l’absence de perspectives d’avenir pour ceux qui y vivent (le taux de chômage des moins de 25 ans est de 40,9% à Molenbeek, par exemple[note]), le racisme latent et la stigmatisation pérenne de l’autochtone-étranger, chez lui nulle part.

Cette incapacité d’empathie, de percevoir nos responsabilités occidentales dans la création des « monstres », est aussi le signe de cette supériorité vécue de l’Occident et de sa domination indiscutable. Pas de remise en question de l’hyperconsumérisme, rendu possible en grande partie grâce au pétrole dont nous avons besoin et qui guide notre politique étrangère. Nous serions tous dans une même voie, l’Occident en tête, et tous les problèmes se résoudraient d’eux-mêmes par l’intégration du sujet « inférieur » aux valeurs du groupe dominant (qu’expriment les termes pays « sous-développés », « en voie de développement », « émergents », « avancé »), mouvement responsable de l’uniformisation planétaire. Le langage utilisé les jours ayant suivi le 13 novembre à Paris, illustre cette croyance indéfectible dans notre supériorité et notre sentiment de non-responsabilité dans l’état du monde :

  • « Les actes commis vendredi soir à Paris » « constituent une agression contre notre pays, contre ses valeurs, contre sa jeunesse, contre son mode de vie ». Hollande énonce ici, dans son discours devant le Parlement, la liberté qui serait intrinsèque à nos pays. Ceci indiquant à la fois qu’ « ils » – les autres – ne les partagent pas (ce « ils » n’incluant évidemment pas que les terroristes, mais plus largement, et inévitablement, tous les musulmans et l’Islam de façon générale), mais aussi que ses valeurs sont d’emblée le ferment de nos sociétés occidentales et qu’il ne faut point en douter (l’attaque et son interprétation confortant ce sentiment);
  • Découlant du premier point, toutes les guerres, choix politico-militaires pris par le pouvoir en place et interventions diverses en politique étrangère, n’auraient aucune espèce d’influence dans les réactions, à court et à long terme, de ces « terroristes », qui seraient comme sans histoire. Les faits sont anhistoriques : ces événements « sont le fait d’une armée djihadiste, le groupe Daech qui nous combat parce que la France est un pays de liberté, parce que nous sommes la patrie des droits de l’homme » (F. Hollande). La dictature du présent l’emporte sur toute dimension temporelle. Et de fait, il vaut mieux occulter les responsabilités occidentales dans l’état du monde, car une fois mises à nu elles ne pourraient que contredire les propos de ceux qui se disent d’une « patrie des droits de l’homme et de la liberté ». Ainsi,  et paradoxalement à première vue, les attaques contre les patries des droits de l’homme confortent qu’elles sont des patries des droits de l’homme. Ainsi, la description médiatico-politique s’arrêtera le plus souvent aux déroulements descriptifs des faits, à la généalogie de la journée des coupables, les rattachant à d’uniques membres de groupuscules extrémistes, sans tenter d’expliciter leur parcours personnel « préradicalisation ». Ils émergent d’on ne sait où.

Dans l’ensemble, la rhétorique guerrière et comparative utilisée – « Plus que jamais, l’armée française reste mobilisée pour s’opposer à la menace des terroristes. Nous gagnerons cette guerre » (Gal de Villiers, État-Major Armées, 22 mars 2016) – génère et nourrit un discours de « confrontation » intergroupe, qui plus que tout est porteur d’une volonté profonde de ne pas remettre en question le groupe qui compare – donc nous. On s’autodéfinit en définissant un autre groupe qui s’oppose au nôtre à et ses valeurs supposées. Méthode qui consiste à se dire sans se dire.

QUELQUES NOTIONS DE BASE DE PSYCHOLOGIE SOCIALE

Au-delà de la raison de combattre pour le contrôle des ressources matérielles, les luttes entre groupes remplissent également et d’une façon primordiale des fonctions symboliques et identitaires. « Le conflit intergroupe relève [donc] d’une compétition sociale qui dépasse l’intérêt propre dans ce qu’il a de plus concret »[note]. Ceci est fondamental dans le propos qui nous occupe, car sachant que les conflits et guerres ne profitent directement et matériellement qu’à l’enrichissement des plus nantis, aux gouvernements et aux marchands d’armes, nous devons saisir qu’ils peuvent également être indirectement bénéfiques au peuple.

L’identité sociale, qui est la partie du concept de soi qui dérive de l’appartenance groupale, « requiert la présence minimale d’un groupe « en face de soi » »[note]. Donc, pour se définir comme membre d’un groupe, en tirer une identité sociale positive, il faut un autre groupe en face, qu’on s’y oppose de préférence et qui définira ainsi les valeurs de l’endogroupe (le groupe auquel on s’identifie) comme positives. En gros et pour faire simple, pour me dire membre d’une équipe de foot A, j’ai besoin d’une équipe de foot B (ou Y, X, etc).

Cette comparaison avec un autre groupe va provoquer des mécanismes stéréotypés essentiels :

  • En se catégorisant comme membre d’un groupe, on va accentuer la perception de l’homogénéité à l’intérieur de son groupe ainsi qu’à l’intérieur de l’autre groupe auquel on se compare, et les différences entre notre groupe et le groupe auquel on se compare. C’est-à-dire que les membres à l’intérieur du groupe (A) vont se percevoir comme plus semblables entre eux qu’ils ne le sont réellement et considérer les membres de l’autre groupe (B) auquel ils se comparent comme plus semblables entre eux également, et donc leur groupe (A) comme très dissemblable de l’autre (B). Ce «Nous sommes tous les mêmes dans notre groupe et eux aussi dans le leur, donc nous sommes très différents d’eux», est un mécanisme cognitif inévitable, automatique, propre à l’être social, et il faut faire un véritable travail d’introspection pour en prendre conscience. La déclaration de François Hollande illustre parfaitement ce mécanisme : « Vendredi, c’est la France tout entière qui était la cible des terroristes. La France qui aime la vie, la culture, le sport, la fête. La France sans distinction de couleur, d’origine, de parcours, de religion. La France que les assassins voulaient tuer, c’était la jeunesse dans toute sa diversité. La plupart des morts n’avaient pas 30 ans. Ils s’appelaient Mathias, Quentin, Nick, Nohemi, Djamila, Hélène, Élodie, Valentin et j’en oublie tellement d’autres ! » Pas de référence à la France qui meurt, la France misérable, la France qui ne fait pas la fête et qui est exclue de la « culture » : Arnault, Bouygues, Dassault, les exilés fiscaux et les rentiers du 16e parisien sont assis à côté de la mère de famille au chômage qui ne sait pas boucler ses fins de mois, du jeune en décrochage scolaire privé de l’allocation d’insertion, du vieux pensionné indigent, du jeune de banlieue sans avenir, de l’étudiante qui se prostitue pour payer ses études. C’est « L’union nationale face à l’abomination » (F. Hollande) ;
  • Au « tous les mêmes dans le groupe attaqué », répond donc un mécanisme mental de « tous les mêmes dans le groupe attaquant ». Peu importe si certains dirigeants feignent de faire la différence (ils la font parfaitement par contre quand ils doivent conclure des accords avec des États terroristes comme l’Arabie Saoudite ou le Qatar, voir infra), c’est ce mécanisme cognitif qui a lieu. Donc, inévitablement, l’autre groupe, celui des musulmans, est homogénéisé : ils sont tous hostiles au progrès et à la modernité, « ennemis de la liberté », telle qu’elle est définie par la société occidentale, et potentiellement dangereux. On ne sait pas bien qui « ils » sont, mais on sait qu’ils se définissent par opposition parfaite à ce que « nous » sommes – et que donc ils ne pourront pas être perçus comme trop différents entre eux au risque qu’ils ne nous reflètent plus l’image que nous sommes tellement semblables entre nous.

« Nous sommes tous Charlie », « Nous sommes tous Paris », « Nous sommes tous Bruxelles », signifie donc en définitive « Nous sommes tous unis ». Plus de clivages, plus de dissensions. Le Premier ministre belge, Charles Michel, l’a clairement énoncé suite aux attentats de Paris : « dans la lutte contre le terrorisme, il n’y a pas de droite, pas de gauche » (…) « Dépassons nos différences, réunissons-nous, plus que jamais, nous devons nous rassembler derrière nos valeurs universelles fondamentales, le respect de l’autre, la tolérance… » (…) «  Avec des mots différents, nous avons donné finalement un message clair, net, voulant porter haut les valeurs universelles de liberté. J’appelle l’ensemble des parlementaires et des démocrates à se rassembler. En avant !, au travail !  ». Belle théorisation, sachant que dans la pratique un contexte de « lutte antiterroriste » donnera lieu à des mesures – plutôt de droite, si ce concept a encore du sens – opposées à des valeurs d’ouverture, de partage, de compréhension et de solidarité inter-communauté -, hostiles à toute contestation de l’ordre établi. Parfait pour la politique néo-libérale des partis dans la majorité gouvernementale belge, dont l’un de ses membres, Didier Reynders (MR), avait déjà brillé pour avoir inventé les fameux intérêts notionnels, subtil montage fiscal qui a fait perdre plus de 2 milliards d’euros à la Belgique… empochés directement par les plus grosses multinationales[note], « Tous Charlie évidemment », patrons comme employés ou licenciés.

Après Paris, l’empressement pathétique fut la règle du pouvoir: le 19 novembre 2015, il annonce que la manifestation du 29 décembre à Paris en ouverture de la Cop 21, est annulé[note]; même si l’on s’attendait à nombre de revendications plaçant encore et toujours l’espoir du changement dans « la prise de conscience des dirigeants » – le gouvernement, les ONG, les multinationales – qui « doivent prendre leurs responsabilités »[note], il est tout aussi certain que d’autres groupes allaient manifester en appuyant leurs revendications sur une reprise de la gestion démocratique par le peuple lui-même, en ne demandant pas un autre monde, mais en montrant que c’est à nous de le faire. Annulé. L’injonction au consensus supporte mal, par définition, le dissensus, et donc la contestation. Circulez, y’a rien à voir !

La Belgique, « unie » à la souffrance française, prend des dispositions inédites. 13 novembre: attentats à Paris, écoles belges fermées deux jours; 22 mars: attentats à Bruxelles, les écoles restent ouvertes. Cherchez la cohérence.

DERRIÈRE TOUT CELA, L’ORDRE DE NE PAS PENSER

Ces réactions s’inscrivent dans la caractéristique principale de l’homme moderne et du système idéologique qui l’a formé, à savoir celle de l’incapacité, malgré les chocs de la réalité, de remettre en question le modèle de société capitaliste auquel son mode de vie répond. Cela n’est pas nouveau, Auschwitz symbolisant l’événement historique majeur dont la société moderne n’aura tiré aucun enseignement, qui lui aurait pourtant permis de se regarder dans le miroir et de ne plus « exonérer la modernité » en continuant à nous persuader d’être les civilisés face aux barbares : « La mise en quarantaine d’il y a un demi-siècle dure toujours. On pourrait même dire que les haies de barbelés se sont épaissies avec le temps. Auschwitz est devenu un problème « juif » ou « allemand » et la propriété des juifs ou des Allemands (…) cet accaparement illégitime empêche effectivement le désastre présenté comme « uniquement juif« , de devenir un problème universel de la condition humaine moderne et par la même, propriété publique ». Au fond, telle présentation réduisant l’holocauste à la particularité allemande est une « stratégie qui a pour double résultat de marginaliser le crime et d’exonérer la modernité [qui] équivaut à isoler l’holocauste d’une catégorie de phénomènes comparables et à l’interpréter comme une éruption de forces prémodernes (barbares et irrationnelles) vaincues depuis longtemps dans les sociétés civilisées « normales » »[note].

Ironie de l’histoire, cette comparaison avec la situation présente. De même que l’holocauste aura été réduit à un problème entre Allemands et Juifs, à l’unique haine antisémite – comme on tente de réduire le conflit palestinien -, refusant de voir la causalité inscrite dans l’organisation bureaucratique de notre monde qui avait engendré ces horreurs, le discours présent réduit derechef la situation à un conflit de civilisation qui se traduirait par la haine d’une religion et de ceux qui la portent à l’encontre de la civilisation occidentale et des ses valeurs. Interprétation qui traduit déjà en elle-même le complexe de supériorité occidentale qui ignore la richesse du monde musulman et assimile toute une civilisation à des barbares dès lors que quelques fous furieux s’en proclament…

Le « mythe étiologique profondément enraciné dans la conscience de notre société occidentale est l’histoire édifiante d’une humanité émergeant d’un état de barbarie pré-social », et nourrirait cette forme de pensée dichotomique avantageuse pour celui qui la propage. Holocauste ou autres tragédies ne seraient donc que des erreurs de parcours et non des créations d’un certain type de société, « en d’autres termes, nous n’avons pas encore assez de civilisation, le processus de civilisation doit être parachevé. Si les massacres nous ont vraiment appris quelque chose, c’est que la prévention de tels hoquets de barbarie requiert encore davantage d’efforts civilisateurs. Il n’y a rien dans cette leçon qui jette le moindre doute sur l’efficacité future de tels efforts ni sur leurs résultats ultimes. Nous avançons à coup sûr dans la bonne direction. Mais peut-être pas assez vite »[note]. Et plus que jamais à notre époque « civilisation » n’aura été synonyme de libéralisme sauvage.

Il y aurait donc juste la haine portée par ces terroristes, rien de plus, une haine qui ne viendrait que du rejet des valeurs de modernité, sans aucune origine, histoire, genèse : on ne questionne pas le passé (quels rôles de l’Occident – colonisation – dans les divisions présentes), ni le présent (quels rôles actuels -politique étrangère, intérêts financiers, collaborations douteuses, mode de vie occidentale), ni le processus humain de radicalisation (le sujet adulte terroriste est réduit à la seule dimension qui le définit, presque comme s’il était né terroriste. On ne se demande jamais pourquoi cela arrive maintenant et si dans une société décente et égalitaire, ne cherchant la domination d’aucune contrée du monde sur l’autre, d’aucuns groupe sur l’autre, éduquant aux limites, le même enfant serait devenu terroriste. Cette absence de questionnement fait du terrorisme un quasi-trait atavique).

NOS MODES DE VIE S’OPPOSENT À LA RECHERCHE DE LA VÉRITÉ

L’habitude de situer les causes du dysfonctionnement en dehors du système : ce sont les « terroristes », les « ennemis de la démocratie », les « barbares », les « forces du mal », légitime nos modes de vie et ne pose pas de limites à nos actes, n’établissant aucun seuil au-delà duquel on pourrait penser qu’est « suffisante » notre spoliation du monde sous couvert d’ « aide humanitaire » et guerres préventives ». Nos actes peu héroïques sont à l’évidence absents du discours – ou  non perçus dans une dimension structurelle -, ils sont alors juste des accidents; pas de miroir donc, point besoin de revoir notre politique internationale, ni celle de l’intérieur. L’enseignement, une part de responsabilité dans la dérive de jeunes en manque de repères ? Mais non, voyons ! Il ne faut voir dans les malades que des malades, mais des malades provenant d’un groupe particulier, ne pas faire d’étiologie : qu’importe l’histoire du sujet, il est ravalé au rang de terroristes, et celui qui essayera de comprendre assimilé à celui qui cherche à excuser[note], presque un coupable lui aussi[note].

Car mieux vaut pour le pouvoir en place que le sujet ne pense pas et se nourrisse d’informations qui ne prennent pas les problèmes à leur racine. Et puisque le sujet tire un bénéfice secondaire des objets de consommation capitaliste – ils le satisfont momentanément de son insatisfaction, puisqu’il l’en détourne -, il s’établit une forme de connivence d’autant plus solide entre ses choix, sa perception de la réalité et celle du pouvoir qui ne cherche que la « croissance », le pouvoir d’achat des masses et donc la production et la consommation.

Derrière le rideau du spectacle politico-médiatique, pourtant, la réalité est crue, et assez simple en fin de compte. John Perkins, citoyen américain, explique dans le documentaire « let’s make money », en quoi consistait son job d’ « assassin financier » : « notre tâche s’apparente à celle d’un tueur de la mafia, car notre principe d’un prêté pour un rendu, la mafia et les gangsters l’appliquent depuis des siècles. Mais nous agissons à très grande échelle, avec des gouvernements, des pays et nous sommes plus professionnels. Nous opérons de différentes manières : le plus souvent l’assassin financier repère un pays qui possède des ressources que veulent nos entreprises et nous lui préparons un énorme prêt auprès de la banque mondiale ou d’une organisation soeur. Mais l’argent ne part jamais vers ce pays. Il revient à nos propres sociétés qui lancent des projets d’infrastructure dans le pays ; cela profite à quelques personnes très riches vivant dans ce pays ainsi qu’à nos sociétés, mais ne favorise pas la majorité des habitants, trop pauvres. Or, ce sont eux qui héritent de dettes colossales, si élevées qu’ils ne peuvent les rembourser. Tant qu’ils s’échinent à rembourser, ils ne peuvent s’offrir un bon système médical ou éducatif, et les assassins économiques leur disent : « Vous nous devez beaucoup d’argent, vous ne pouvez payer vos dettes ; donnez-nous une livre de votre chair« .« Vendez-nous votre pétrole au rabais« « soutenez-nous lors du prochain vote crucial à l’ONU« , ou « Envoyez vos troupes en renfort en Irak par exemple« . C’est ainsi que nous avons réussi à créer cet empire. Car le fait est que nous faisons les lois, nous contrôlons la Banque mondiale, nous contrôlons le FMI, nous contrôlons même les Nations-Unies. Et ce que font les assassins économiques n’est pas illégal. Pousser des pays à s’endetter et leur exiger ensuite des faveurs, ça devrait être illégal, ça ne l’est pas.

L’une des caractéristiques d’un empire est d’imposer sa monnaie au reste du monde. C’est ce qu’on a fait avec le dollar. En 1971, les États-Unis étaient très endettés, principalement à cause de la guerre du Vietnam. Le système de l’étalon-or était en vigueur. Un jour des pays décidèrent de rembourser leurs dettes en or et non plus en dollars devenus peu sûrs. Nixon refusa de payer en or, malgré l’étalon en vigueur, car les États-Unis n’avaient pas assez de stock. Très rapidement, le pétrole est devenu la nouvelle référence. J’ai joué un grand rôle dans les négociations avec l’Arabie Saoudite, en insistant pour que l’OPEP ne vende que le pétrole en dollar. Le dollar est devenu la monnaie de référence du pétrole. Cet étalon est bien plus important, car le pétrole a beaucoup plus de valeur que l’or, de nos jours. Depuis, le monde achète du pétrole uniquement en dollars, une devise très puissante. Aujourd’hui, les États-Unis sont à nouveau en faillite. On a des dettes colossales, plus qu’aucun pays n’en a jamais eues. Si un pays décidait de payer ses dettes avec une autre monnaie que le dollar, nous serions sérieusement embarrassés. Actuellement, les pays paient en dollar, car le pétrole est une matière première indispensable que l’on ne peut acheter qu’en dollars, mais Sadam Hussein a menacé de vendre le pétrole autrement qu’en dollars, juste avant sa chute…

Parfois, il arrive que l’on échoue à corrompre des leaders, comme j’ai échoué avec Omar Torrijos au Panama et Jaime Roldos en Équateur. Cela n’arrive pas souvent, mais dans ce cas, les chacals sont lâchés. Ce sont eux qui renversent le gouvernement ou assassinent leurs dirigeants. Après mon échec avec Omar Torrijos au Panama et Jaime Roldos en Équateur, on a envoyé les chacals pour les assassiner. Dans le seul cas où les assassins économiques et les chacals échouent, alors et seulement alors, on envoie l’armée. C’est exactement ce qui s’est produit en Irak : les assassins n’ont pas pu réussir à corrompre Sadam Hussein, les chacals n’ont pu le tuer, on a donc envoyé l’armée. La première fois que les militaires ont envahi l’Irak, en 1991, l’armée de Hussein a été détruite. On a cru qu’il était suffisamment puni et qu’il changerait d’avis. Dans les années 90, les assassins sont revenus et ont tenté de le convaincre. S’il avait cédé, il dirigerait encore son pays et on lui vendrait des jets, des tanks, tout ce qu’il voulait. Mais il n’a pas cédé, les chacals ne l’ont pas tué. Il était très bien protégé, il avait plusieurs sosies. Même ses hommes ignoraient si c’était bien lui qu’ils escortaient. Ni les assassins économiques ni les chacals ne réussirent la seconde fois, nous avons donc à nouveau envoyé l’armée et nous l’avons éliminé. Ce qui s’ensuit fait partie de l’histoire »[note].

Les propos de John Perkins ne feront jamais l’objet de débats récurrents dans les presses de masse, tant celles-ci défendent les intérêts dominants, qu’elles remplissent leurs pages avec des publicités de voitures et qu’elles ne peuvent donc remettre en question nos modes de vie hyper-dépendants du pétrole. De la même façon donc, ce qui se passe en Syrie n’est pas expliqué par une presse au service de l’oligarchie. Plus facile alors de décrire un tyran à éliminer. Nous-mêmes préférons ne pas voir, soucieux de monter dans notre voiture pour faire nos courses au supermarché, oublier le travail en nous envolant pour un « city-trip » à New York ou Milan. Jouir de notre « liberté », assurément.

L’ARABE QUI CACHE LA FORÊT

La propagande de guerre occidentale a besoin de se créer un ennemi pour justifier ses interventions, perpétuer le pillage de la planète et maintenir le mode de vie occidental. En Syrie, Bachar Al Assad joue parfaitement ce rôle ; en Russie, c’est Vladimir Poutine[note]. Diabolisant le dirigeant syrien, l’Occident s’employait dans un même temps à armer ceux qui s’y opposaient : l’organisation de l’État islamique et les divers groupes rebelles. Malgré que l’Occident déclarait avoir le contrôle sur les armes distribuées, seulement destinées aux « rebelles modérés », on sait deux choses : que ce contrôle est très difficile à mettre en place, si pas impossible, et qu’il n’existe pas – ou très peu si on perçoit dans les rebelles du Rojava Kurde une forme d’opposition avec le régime syrien – de « rebelles modérés » au régime syrien.

Si nous ne pouvons pas nous avancer sur les actes commis réellement par Bachar Al Assad, nous connaissons toutefois la situation du pays. En conflit avec Israël qui occupe une partie de son territoire (le Golan), ayant dû gérer la double conséquence de l’invasion de l’Irak par les puissances occidentales : la crise des réfugiés venus d’un Irak dévasté et la création de Daech, la Syrie a été et est par ailleurs encore victime de multiples tentatives de « déstabilisation » de la part des États-Unis et d’autres pays occidentaux. C’est donc un pays qui se défend, ce qui fait dire à Jean Bricmont que « Bachar Al Assad ne massacre pas son propre peuple pour le plaisir si on peut dire, mais parce qu’il est engagé dans une guerre à mort avec une opposition tout aussi violente, mais moins lourdement armée »[note]. Ensuite, vu le faisceau de facteurs de déstabilisation en Syrie, il ajoute, concernant Bachar Al Assad, qu’il « est difficile de croire qu’il a pu résister si longtemps à une insurrection manifestement appuyée par des puissances étrangères sans le soutien d’au moins une partie non négligeable de sa population. Il y a beaucoup de dictatures qui se sont effondrées face à des oppositions bien moins puissantes que celle à laquelle le « régime syrien«  est confronté »[note].

N’étant donc pas en mesure de bénéficier d’informations précises sur les comportements personnels du président syrien (pas plus que nous ne pouvons obtenir des informations précises sur les agissements des dirigeants occidentaux, excepté que nous savons qu’ils sont systématiquement absous pour ceux qu’on leur reproche. Sarkozy, parmi tant d’autres, en est un parfait exemple, lequel, si nous étions dans une société décente devrait, aux côtés de Didier Reynders et d’une myriade d’autres hommes politiques, être derrière les barreaux…), nous pouvons toutefois constater que des démarches ont été entreprises par son régime, qui ne visaient aucunement à nuire aux pays occidentaux. Ainsi Bernard Squarcini , ancien chef des renseignements français, qui a récemment  révélé « que les services secrets syriens sont venus lui proposer la liste de tous les djihadistes français opérant en Syrie »[note]. Beau geste pour celui qu’on présente comme un tyran sanguinaire… Bernard Squarcini s’est alors « tourné vers son homologue français qui a dit : « Effectivement, ça m’intéresse, mais il faut que j’en réfère au Premier ministre Manuel Valls » ». À quoi ce dernier répondit : « Pas question, nous n’échangeons pas de renseignements avec un régime tel que la Syrie ». Le Premier ministre français a donc refusé une aide qui aurait pu permettre d’éviter les attentats du 13 novembre à Paris, ceux de Bruxelles, et les suivants…

« Al-Nosra [groupe terroriste syrien affilié à Al Qaeda] fait du bon boulot sur le terrain » (Laurent Fabius, Le Monde du 13/12/2012)

Manuel Valls n’a toutefois pas refusé avec une telle fermeté de se rendre en Arabie Saoudite en octobre 2015, au forum franco-saoudien à Ryad : « Manuel Valls a effectué une visite officielle en Arabie saoudite les 12 et 13 octobre 2015. Il était accompagné de Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères et du Développement international, J-Y. Le Drian, ministre de la Défense, Alain Vidalies, secrétaire d’État chargé des Transports, de la Mer et de la Pêche, et Jean-Marie Le Guen, secrétaire d’État aux Relations avec le Parlement »[note]. De son côté, Didier Reynders, alors ministre libéral des finances, s’était rendu en Arabie saoudite en 2012 et y avait rencontré le prince saoudien Nayef Bin Fawaz al Chaalan, accusé d’être impliqué dans un vaste trafic de cocaïne par avion diplomatique et par ailleurs recherché par Interpol. Pris en photo avec le prince, son frère et le léopard domestique du prince, Didier Reynders a dit tout ignorer du passé de son hôte… il a dû faire fi des propos des deux frères saoudiens qui déclaraient « être tous les jours en contact (par satellite) avec des membres de l’opposition syrienne ». Mais heureusement que la dynastie saoudienne était là pour Didier Reynders, lui permettant « de mettre en lumière la manière de fonctionner de certains groupes sur le terrain. Cela démontre certainement la complexité du dossier syrien« [note]. Quelques intérêts peut-être ? Par-ci, par-là… Valls « a signé plusieurs accords, contrats et lettres d’intentions, pour une valeur totale de l’ordre de 10 milliards d’euros »[note]; le Prince Philippe de son côté a effectué plusieurs missions économiques en Arabie Saoudite : « Si Besix a réussi à se faire connaître en Arabie saoudite, c’est grâce à la présence du Prince Philippe pendant la mission économique »[note]. Ah, qu’est ce qu’on ne ferait pas pour l’argent, et le « relèvement économique de la France » ou de la Belgique et « la croissance », même s’il faut passer par quelques attentats… et « parler avec des gens dont on ne partage pas les valeurs »[note], dixit Charles Michel.

Nous ne sommes plus à une « contradiction » près, quand il y a de l’argent on est même capable de « promouvoir l’Arabie Saoudite au Conseil des droits de l’homme ». Eh oui, comme le dit le directeur général d’UN Watch « Les pétrodollars et la politiquel’emportent sur les droits de l’homme »[note]. Rien d’étonnant alors qu’ « à l’époque, ni les États-Unis, ni l’Union européenne, ni la France ne s’étaient opposés à cette nomination ». Oh! allez, c’est pas très grave s’ils jettent quelques cailloux sur des bloggeurs enterrés, jusqu’à ce qu’ils en meurent, et qu’ils décapitent sur les places publiques à un rythme supérieur à Daech, « ces barbares ». Plus gênant par contre quand on arrête un prince saoudien, Abdel Mohsen Ibn Walid Ibn Abdelaziz, avec deux tonnes de Captagon à Beyrouth. Le Captagon, c’est cette drogue dont on avait retrouvé des traces sur l’individu qui a fait son carnage sur la plage de Sousse et que prennent les terroristes avant de perpétrer leur acte ultime… et qu’on pense que les assaillants du 13 novembre à Paris avaient consommée. Mais l’Arabie Saoudite a de l’argent et en période de crise la France ne peut rechigner sur certains investissements. La perception de la barbarie et l’indignation a ses limites : nos intérêts…

QUELQUES ATTENTATS POUR POUVOIR CONTINUER À ROULER EN BAGNOLE

On a ce qu’on mérite ? Un peu, en tout cas selon Marc Trevidic : ancien-juge d’instruction au pôle antiterroriste de Paris : « la France n’est pas crédible dans ses relations avec l’Arabie saoudite . Nous savons très bien que ce pays du Golfe a versé le poison dans le verre par la diffusion du wahhabisme. Les attentats de Paris en sont l’un des résultats. Proclamer qu’on lutte contre l’Islam radical tout en serrant la main au roi d’Arabie saoudite revient à dire que nous luttons contre le nazisme tout en invitant Hitler à notre table »[note]. Ce soutien s’accompagne en outre d’un alignement complet de la France sur les États-Unis et Israël: « on ne peut pas ignorer, quand on parle de la France, l’éléphant dans la pièce, dont tout le monde sait qu’il existe et dont personne ne parle (ou n’ose parler): l’extraordinaire influence, dans le monde politico-médiatique et le monde intellectuel, des réseaux pro-israéliens. Et il est manifeste que tous les « régimes nationalistes arabes« , dont celui de la Syrie, sont haïs de longue date dans les milieux pro-israéliens. Ce qui, combiné avec l’alignement sur les États-Unis, explique l’hostilité fanatique de certains dirigeants français envers le « régime syrien«  »[note].

Mais « Chuutt », il ne faut pas le dire. Rassemblons-nous plutôt derrière les slogans vides comme : « Le terrorisme ne détruira pas la République, car c’est la République qui le détruira » [note]. La « République » ne parlera pas de ce qu’elle a construit. Ne pas raconter l’histoire non plus, dire qu’Al-Quaïda découle du soutien américain aux Moudjahidins dans la lutte contre le terrorisme, ingérence étrangère qui dans l’époque de la chasse aux sorcières déstabilisera complètement le Moyen-Orient, dont l’EI ne sera que la suite : « Al-Quaïda fait partie des groupes islamistes radicaux créés et introduits par l’Occident dans divers pays musulmans, auxquels s’est ajoutée, plus récemment, l’organisation État islamique. EI est un groupe armé extrémiste né dans les « camps de réfugiés«  des frontières turco-syriennes et jordano-syriennes. Il a reçu un financement de l’OTAN et de l’Occident pour lutter contre le gouvernement (séculier) de Bachar el-Assad. Ces éléments radicaux remplissent plusieurs fonctions. L’Occident les utilise comme intermédiaires dans les guerres qu’il mène contre ses ennemis, c’est-à-dire contre les pays qui s’entêtent à nuire à l’entière domination du monde par l’Empire. Puis, quand ces armées extrémistes en viennent à « faire à leur tête«  (ce qui finit toujours par se produire), on en fait des épouvantails destinés à justifier la guerre contre le terrorisme ou, comme on l’a vu après la prise de Mossoul par EI, une nouvelle intervention des forces occidentales en Irak »[note]. Cela profite évidemment au complexe militaro-industriel et à la ploutocratie qui le sert et qu’il sert, c’est-à-dire à une caste dirigeante au service du grand capital dont les mesures d’état d’urgence décrétées et prolongées les protègent avant tout d’une dissidence s’exerçant contre leur domination et dénonçant leur rôle historique dans ce qui est en train de se passer.

De son côté, après plusieurs années de frappes infructueuses des États-Unis sur la Syrie et d’un soutien armé de la France, la Russie décida d’intervenir. Réponse du gouvernement français ? « Pris de court le 30 septembre par la décision de Poutine de bombarder tous les ennemis de Bachar el-Assad, sans distinction d’appartenance, ils ont réagi en envoyant des armes à tous les groupes d’opposition au régime syrien, catalogués ou non comme islamistes ». Il est donc évident que quand elle dit armer les rebelles, la France arme les terroristes. Et ces mêmes pays qui s’étonnent des résultats des actions qu’ils perpétuent s’étonneront de la même façon que les armes qu’ils fabriquent se retrouvent dans les mains de terroristes dans les appartements de Saint-Denis, ou dans les mains des combattants de l’État islamique. « Oh zut, si on avait su… », euh, mais il faut pouvoir « parler avec des gens dont on ne partage pas les valeurs », et entre parler et commercer, il n’y a… rien.

Cette ultime décision prouvait à nouveau la volonté française de soutenir les forces d’opposition au président plutôt que de combattre Daesh. À ce sujet, outre le refus français à la proposition syrienne de collaborer avec ses services de renseignements afin de juguler de probables attentats, l’ancien chef du renseignement américain dénonçait déjà dans un rapport secret que « les salafistes, les Frères musulmans et Al-Qaïda en Irak étaient les forces les plus importantes de l’insurrection en Syrie», bénéficiant d’un soutien « de l’Ouest, des pays du Golfe et de la Turquie» ; ces groupes djihadistes antigouvernementaux armés et appuyés par l’Occident sont de par ce soutien devenus Daesh »[note] CQFD? Non, cela ne semble pas suffisant comme éléments de preuve pour certains… (faudrait-il encore que les médias industrie nous informent vraiment, ce qu’ils ne feront pas).

N’ayons pas peur de le dire : « Les responsables ultimes de la tragédie syrienne sont ceux qui ont tenté de dominer le Moyen-Orient depuis des décennies et de subvertir tous les régimes qui s’opposaient à leur domination ». Jean Bricmont ajoute : « En Europe, ce genre de constatation est pratiquement impossible à énoncer, mais ce n’est pas le cas dans le reste du monde et l’autisme dans lequel sont enfoncées les opinions européennes n’est qu’un symptôme de plus de notre déclin »[note]. Ajoutons: notre déclin qui prendra, si cela ne change rapidement, des formes apocalyptiques.

 

La valeur transcendante, au-delà d’un soi-disant universalisme occidental ou islamique, qui lie les différents groupes, c’est celle de l’argent et du profit à tout prix. « Démocratie ou droit de l’homme » comme « préceptes religieux » ne sont que des outils de perpétuation de la domination par laquelle ils justifient leurs actions. La connaissance de l’histoire coloniale et de sa mutation néocoloniale, permet de saisir que les groupes radicaux n’ont pas seulement été soutenus par l’Occident, « mais qu’il les a créés », « L’Occident a repéré les monstres les plus abominables, leur a donné des milliards de dollars, les a armés, leur a offert un entraînement militaire de haut niveau, puis les a lâchés dans la nature. Les pays qui engendrent le terrorisme, tels l’Arabie saoudite et le Qatar, comptent parmi les plus proches alliés de l’Occident et n’ont jamais été punis pour avoir répandu l’horreur dans tout le monde musulman »[note].

Notre supériorité occidentale refoulée, ou surtout intégrée à notre culture comme norme est pluriséculaire. Nous effectuons pour la plupart une hiérarchisation constante des cultures et ethnies de ce monde qui, sous prétexte de notre supériorité à tous les niveaux, devraient se fondre dans le moule occidental. Derrière les « Nous sommes Charlie », « Nous sommes Paris », « Nous sommes Bruxelles »… se cache l’ignorance de ce que nous sommes.

Et cette ignorance est nourrie par notre illusion d’être plus fort que tout, protégé par la police et l’armée. Or, derrière ce qui n’est qu’une chimère de protection réside la vérité que la lutte terroriste empruntant le style maquisard des Viet-Cong, est bien plus puissante que la police et l’armée organisées. Des centaines de jeunes sont déjà revenus de Syrie, des milliers de terroristes viendront prochainement de Turquie une fois abrogé le visa pour venir en Europe. À ce moment, nous ne pourrons plus rien y faire. Les militaires pavanant dans nos rues ne permettront pas d’éviter le pire. Et ce sera le chaos.

Saisirons-nous l’absurde qui nous régit ? L’illusoire supériorité qui nous anime, dicte nos rapports à l’Autre et à nous-mêmes?

Il y a peu d’espoir. Mais quand il y en a peu, il y en a quand même…

 

Alexandre Penasse

Tihange: faut-il être ingénieur pour voir le danger?

Une réaction de Francis Leboutte, ingénieur civil, au traitement médiatique récent concernant la prolongation de la centrale de Tihange

Reportage sur RTL.be (10 novembre 2015) : un ancien ingénieur de Tihange tire la sonnette d’alarme : « Prolonger les centrales, c’est criminel ». « Selon un ancien ingénieur qui a participé à la construction de la centrale nucléaire de Tihange dans les années 70, la centrale a été conçue pour une durée de 40 ans et comporte désormais des risques. Il s’est confié à nos confrères du Soir Mag et à une de nos équipes. » (Lire la suite et voir le reportage vidéo ici: http://www.rtl.be/info/belgique/societe/un-ancien-ingenieur-de-tihange-tire-la-sonnette-d-alarme-prolonger-les-centrales-c-est-criminel–769633.aspx).

A la lecture des commentaires sur le site de RTL.be, présentés étonnamment dans deux onglets distincts, le premier nommé « RTL », le deuxième « Facebook », j’ai eu envie d’y ajouter le mien, passablement énervé par les habituels commentaires sur la nécessaire et indispensable « compétence » des uns et des autres, dont celle des ingénieurs d’Electrabel, commentaire que voici:

« Pas besoin d’être ingénieur pour comprendre que personne ne maîtrise réellement la technique nucléaire et n’a de contrôle sur la possibilité d’un accident majeur à Tihange ou ailleurs (pour les sceptiques : notez que c’est un ingénieur civil qui vous le dit). Par exemple, plus un réacteur vieillit plus ses composants se fragilisent et risquent de tomber en panne, en particulier ceux qui sont soumis à l’intense bombardement neutronique émis par les barres de combustibles. Certains de ces équipements, comme la cuve du réacteur, ne sont pas remplaçables et on ne peut pas évaluer avec certitude l’état dans lequel ils sont : on voit donc où ça nous mène… S’il n’y avait eu un intérêt militaire et financier conjugué, primant sur le politique et la démocratie, jamais la production nucléaire d’électricité n’aurait vu le jour« .

Pour en savoir plus lisez :

  • Laponche Bernard, Dessus Benjamin. En finir avec le nucléaire – Pourquoi et comment. Éditions du Seuil, 176 p. (écrit par deux ingénieurs).
  • Collectif du mouvement Utopia. Nucléaire: Idées reçues et scénarios de sortie. Les Editions Utopia, 2011 (un petit livre bien fait et pas cher – 4 €).

Un des nombreux livres sur la question :

  • Cet article que j’ai écrit sur le sujet : http://liege.mpoc.be/doc/energie/nucleaire/-articles/Leboutte-Francis_mpOC_Nucleaire-TechniqueContreNature_mars2013.pdf)
  • Le journal Kairos (le numéro actuel et le suivant comportent un dossier sur le nucléaire – http://new.kairospresse.be)
  • Delfour Jean-Jacques. La condition nucléaire. Réflexions sur la situation atomique de l’humanité. L’échappée, 2014, 296 p. (écrit par un philosophe).

L’organisation des commentaires des lecteurs du site de RTL.be me fait penser que l’évolution de cette presse en ligne est vraiment merdique. Pour poster un commentaire, il faut d’abord vous inscrire selon une des deux possibilités suivantes : soit en passant par un compte Facebook (!), soit par un compte Media ID (?).N’étant pas sur Facebook et refusant de l’être, j’ai donc ouvert un compte Media ID. Media ID est un machin belge qui répond à je ne sais quel sombre objectif : sur le site de Media ID on peut lire que cette « initiative a été lancée par des grandes sociétés de médias belges. Ses actionnaires (novembre 2014) sont L’Avenir, De Persgroep, Mediafin, Mediahuis, Rossel, Roularta, Sanoma, IPM, RTL et VRT. »Pour ouvrir ce compte Media ID, il faut fournir, en plus de l’adresse courriel, adresse postale et date de naissance mais, tant qu’à présent, rien ne vous empêche de fournir fausse adresse et fausse date…

 

Contre la prison de Haren et toutes les prisons modernes

Pour la première fois, nous avons décidé de mettre le dossier du dernier Kairos en ligne, gratuitement. Ceci pour amplifier la lutte contre le projet de maxi-prison de Haren, et par la même occasion faire connaître Kairos et le travail d’information que nous faisons, tous bénévolement depuis maintenant plus de trois ans.

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Feuilletez le Kairos n°19 en cliquant sur l’image :

Prison de Haren

Comme nous l’évoquions dans le dernier dossier de Kairos « Contre la prison de Haren et toutes les prisons modernes« , voici les réponses du PS, Ecolo, CDH, MR, à notre question :

 

« Votre parti se positionne-t-il pour ou contre le projet de construction d’une méga-prison à Haren, et plus largement quelle est sa position sur les projets de construction de nouvelles prisons ? »

 

Nous vous laissons vous faire une idée…

 

– PS[note]

La question de l’opportunité de construire ou non une nouvelle prison en
Région bruxelloise relève avant tout de la compétence des autorités
fédérales. Le constat déjà ancien de la vétusté voire de l’insalubrité des
prisons de Saint-Gilles et de Forest est toutefois indéniable. Les
conditions de détention des prisonniers ont maintes fois été critiquées
par les instances internationales.

Vu l’état de dégradation avancé des prisons et l’évolution des normes de
détention depuis leur construction (au 19ème siècle), l’Etat fédéral a
fait le choix de construire une nouvelle prison à Haren pour y déménager
les détenus de Saint-Gilles, Forest et Berkendael à l’horizon 2018-2019.

La Région bruxelloise est l’autorité compétente pour instruire la demande
de permis d’urbanisme relative à ce projet et veillera au respect des
réglementations urbanistiques en vigueur et à l’insertion harmonieuse de
ce projet dans la ville. L’étude des incidences environnementales vient de
se terminer et le projet fait actuellement l’objet d’une enquête publique
sur le territoire de la Ville de Bruxelles.

Par ailleurs, l’annonce de la désaffectation des prisons de Saint-Gilles
et Forest constitue pour la Région bruxelloise une opportunité de
développer un nouveau quartier résidentiel et d’y créer de nouveaux
équipements au profit de ses habitants. Une étude de définition a ainsi
été réalisée à son initiative et a conclu à la possibilité de réaffecter
partiellement les prisons et d’y créer un millier de logements ainsi qu’au
moins une grande école et d’autres équipements de proximité.

Le 2 avril dernier, le Gouvernement bruxellois a approuvé les conclusions
de cette étude de définition et décidé de poursuivre la mise en oeuvre de
ce projet. Il a également confirmé sa volonté d’acquérir les sites des
prisons et chargé le Ministre-Président de poursuivre les discussions avec
l’Etat fédéral en ce sens.

En conclusion, vu l’opportunité que la construction de la prison de Haren
constitue en terme de réhabilitation d’un vaste quartier au c¦ur de la
Région, et considérant l’amélioration des conditions de détention des
prisonniers que celle-ci engendrera, la Région bruxelloise ne peut
accueillir ce projet que favorablement.

– ECOLO

 

Sur le cas spécifique de projet de maxi-prison à Haren, il semble évident pour Ecolo qu’une prison décentrée posera immanquablement la question de l’accessibilité en transports publics mais aussi celle de la difficulté pour les familles, les services d’aide aux détenus, les visiteurs et les avocats, d’accéder facilement et rapidement à la prison.

 

Il est certain qu’une maxiprison à Haren déséquilibrerait totalement un quartier déjà fortement soumis à de nombreuses pressions et nuisances. Ce quartier est malgré tout parvenu à préserver un patrimoine environnemental appréciable pour les riverains et il est important de le préserver au maximum. Plusieurs enjeux se jouent, dont celui de la conservation d’une agriculture urbaine. A nouveau, l’ampleur du projet ne permet pas de conserver un équilibre à l’échelon local, ni même régional.

 

D’autres problématiques ont également déjà été soulevées : celle de la sécurité et de sa prise en charge : quel corps de sécurité prendrait les prisonniers en charge ? Quel protocole entre le Fédéral et la zone de police ? De la même façon, rien ne semble défini en ce qui concerne des critères architecturaux et urbanistiques du nouveau bâtiment .

 

Les principes qui doivent, selon nous, guider la réflexion en matière de politique carcérale sont les suivants:

 

  • mettre en place et garantir une politique pénitentiaire à taille et à conditions humaines.
  • Lutter contre la surpopulation carcérale
  • Garantir l’accessibilité des prisons aux les familles, aux avocats, aux associations qui travaillent avec les détenus
  • développer les alternatives à l’emprisonnement plutôt que d’augmenter les capacités d’emprisonnement.

 

Selon ces différents critères, le projet de maxi-prison à Haren n’est en rien une réponse adéquate aux yeux d’Ecolo.

 

Sur la question d’une politique pénitentiaire à « taille humaine » nous n’avons eu de cesse que ce soit au niveau de notre programme électoral, dans nos interpellations au gouvernement fédéral , dans nos compétences ministérielles d’aide aux détenus et aux justiciables de 2004 à 2014 de souligner la nécessite de diversifier les alternatives à l’emprisonnement.

Il s’agit pour ECOLO de changer d’orientation et de philosophie en matière pénale en mettant l’accent sur la prévention, des alternatives crédibles à la détention préventive, et la redéfinition d’une politique pénitentiaire . La peine de prison lorsqu’elle ne peut être évitée, doit être exécutée dans des conditions respectueuses des droits humains , s’accompagner d’un encadrement psycho-social et être mise à profit pour préparer la sortie afin de limiter le risque de récidive. L’option défendue par Ecolo est de remplacer les grosses structures pénitentiaires existantes par des unités plus petites, ne dépassant pas une capacité de 150 détenus, . Enfin, Ecolo s’oppose à toute privatisation de l’activité pénitentiaire, même limitée à certains services.

 

La lutte contre la surpopulation carcérale est l’une de nos priorités c’est pourquoi nous demandons de garantir à la détention préventive un usage exceptionnel et de développer et investir dans des mesures alternatives à la détention et de réserver la détention préventive aux cas les plus graves. Sortir les personnes internées des prisons doit également être une priorité.

 

Dans le cas de Haren,

 

– Le projet défendu par le fédéral ne permet pas l’accessibilité nécessaire à l’activité pénitentiaire – qu’il s’agisse des familles, du milieu associatif qui œuvre aux questions d’accompagnement et de réinsertion, ou encore des acteurs du système judiciaire. Ce projet, présenté par le fédéral comme exemplaire, prévoit une trop forte concentration de l’activité pénitentiaire, et est trop excentré.

 

– L’ampleur de l’ « offre » carcérale que le projet de Haren représente ne correspond pas, pour nous, comme pour nombreux observateurs attentifs de ce secteur, à l’évolution souhaitable de la politique pénitentiaire en Belgique. En effet, celle-ci devrait plutôt privilégier des infrastructures à petite échelle au niveau spatial, au sein de la société.

 

Bref, alors que la politique de détention carcérale en Belgique devrait évoluer en reposant sur 3 principes : petite échelle, alternative et proximité, nous ne pouvons que déplorer que le projet de maxi-prison à Haren en soit le parfait contre-exemple.

 

Nous ne reprenons pas ici toutes nos propositions en matière de politique pénitentiaire , elles se retrouvent largement dans notre programme pour les élections de mai 2014. Nous vous renvoyons également à la récente carte blanche (la Libre Belgique du 2 octobre) d’un président Écolo de CPAS titrée : « l’exclusion sociale derrière les prisons high tech » . Il développe un aspect supplémentaire de la politique pénitentiaire actuelle : la relégation de plus en plus forte de la responsabilité de prise en charge des détenus du Fédéral vers les CPAS

 

Néanmoins, il est urgent de prévoir, dans les prisons bruxelloises actuelles, des espaces de formation, d’enseignement, d’accueil des familles qui soient plus décents et plus vastes que les quelques « couloirs » qui tiennent lieu actuellement à ces activités et rencontres.

 

Pour le cas spécifique de Bruxelles, Ecolo a demandé que l’étude d’incidence envisage également une option plus réduite avec le maintien de la maison d’arrêt sur le site de Saint-Gilles.

 

– CDH

La question est complexe car la situation des prisons, particulièrement à Bruxelles est particulièrement difficile et sensible et les problèmes soulevés avec le projet de la méga-prison de Haren sont nombreux dans une situation économique plus que délicate.

1° la situation des prisons à Bruxelles :

les prisons bruxelloises sont dans un état déplorable, particulièrement insalubres et impropres à y assurer la détention ou la détention préventive d’un être humain. La prison de Forest est à cet égard de loin le pire des exemples. Les conditions de détention y sont inhumaines et totalement indignes d’un Etat de droit. C’est un constat unanime.

Il y a donc lieu d’agir de façon urgente pour fermer ces prisons.

Les trois prisons de Bruxelles ont une population totale (en surnombre mais en réalité) de plus de 1200 détenus

2° Quelles solutions ?

a) La rénovation serait sans doute beaucoup trop coûteuse et nécessiterait la fermeture durant un temps extrêmement long pour assurer la rénovation de ces prisons

b) Dès lors une ou plusieurs nouvelles constructions s’imposent sans doute à défaut d’autres solutions mais où  et selon quelle formule ?

c) La construction d’une nouvelle prison n’est-elle pas l’occasion de réfléchir à de nouvelles structures à taille beaucoup plus humaine, basées sur un vrai plan de détention adapté à chaque détenu comme l’a insufflé la loi de principes de 2005 malheureusement non encore entrée en vigueur pour les principaux aspects relatifs à ces plans de détention individualisés qui doivent permettre une véritable réinsertion de la personne détenue à sa libération et limiter au maximum le risque de récidive?

Nous pensons, au CDH, que ces nouvelles structures doivent être réalisées dans cet esprit et permettre des activités de type professionnel mais aussi de formations, des activités sportives, artisanales.

Elles doivent surtout tendre progressivement, en fonction de chaque cas pris individuellement, à des régimes partant de la grande sécurité ( pour les cas les plus graves) à des régimes progressivement de plus en plus ouverts basés sur la responsabilisation du détenu et surtout à la préparation encadrée de sa libération et son retour dans la vie réelle.

 

Dans le cadre d’une détention préventive ou définitive, les lieux doivent permettre que le détenu, soit en contact avec la réalité extérieure tout en garantissant la sécurité publique. Il doit être encadré par des équipes pluridisciplinaires depuis le début de sa détention.

Il apparaît qu’une grande difficulté du détenu, lorsqu’il est libéré, est de se reconnecter aux gestes de la vie de tous les jours et de se responsabiliser par rapport à celle-ci (gestion d’un budget, de la vie d’un ménage, des démarches administratives, fiscales, prise en charge personnelle…). Cette préparation doit être prise en compte depuis le début de la détention dans des lieux adaptés.

d) Implantation de la prison à Haren :

  • Outre les questions environnementales cette implantation d’une méga-prison pose les questions suivantes :
    • La distance entre le palais de justice de Bruxelles et la prison de Haren : avec les difficultés de circulation dans Bruxelles, cette distance entrainera des lenteurs de déplacement et des coûts importants liés à ces déplacements et aux problèmes de sécurité qui y sont liés.
      • Soit les détenus devront être déplacés vers le palais pour les audiences de fond et cela entrainera des coûts importants
      • Soit les détenus devant passer devant la chambre du conseil comparaitront dans une salle prévue à cet effet dans l’enceinte de la prison et le problème se posera tant pour les magistrats, greffiers, procureurs du Roi et avocats qui devront effectuer les déplacements dans la circulation avec les problèmes liés aux dossiers qui devront suivre.
      • Les avocats seront, eux, dans la difficulté pour organiser leurs audiences tant au fond (au palais de justice ) qu’en chambre du conseil ( à la prison) sauf si des horaires particuliers sont aménagés pour cette raison.
    • Les visites tant des familles que des avocats seront rendues plus difficiles par la distance et les transports en commun non opérationnels
  • Le coût de l’opération : même si l’Etat ne débourse pas de fonds pour la construction de la prison ( entreprises privées ) les loyers que l’Etat devra débourser pendant de nombreuses années ne permettra pas un gestion saine du budget de la justice.

Conclusions

Ce projet de méga-prison doit être l’occasion unique de repenser la question de la prison à taille humaine, par petits modules et surtout pensée sur une base qui met en avant la préparation du détenu à sa libération et sa réinsertion dans la vie sociale en réduisant les risques de récidive en maximalisant les processus de réinsertion, de formation professionnelle, d’encadrement pluridisciplinaire et de conditions de détention humaines. Il y a cependant urgence à trouver des solutions aux prisons bruxelloises.

 

– MR[note]

Cher Monsieur,

 

Nous avons bien reçu votre courrier électronique en date du 31 mars et vous en remercions.

 

Comme vous le savez, le Mouvement Réformateur s’est toujours prononcé pour une politique pénitentiaire responsable et crédible.

La crédibilité d’un système répressif dépend en effet de sa capacité à exécuter effectivement et rapidement les peines prononcées par les juridictions pénales. C’est dans cette optique que le gouvernement actuel a pris une série d’initiatives concrètes.

 

La surpopulation carcérale constitue un obstacle majeur à une politique efficace et cohérente d’exécution des peines. Ses effets pervers sont connus : exécution tardive des peines, non-exécution des courtes peines, libérations anticipées, libérations provisoires, interruptions de peine dans l’attente de places disponibles ou de bracelets électroniques et impossibilité de mettre en place un véritable plan de détention contribuant à la responsabilisation du condamné, à sa réinsertion, à la prise de conscience de la faute commise et à la réparation du dommage causé par l’infraction.

 

Afin de lutter contre la surpopulation carcérale, le gouvernement a poursuivi la mise en œuvre du plan d’action pluriannuel d’augmentation de la capacité pénitentiaire et de rénovation des bâtiments pénitentiaires – le Masterplan. Ce plan prévoit entre 2012 et 2017 la construction de 2.217 places. En 2014, trois nouvelles prisons dont celles de Marche-en-Famenne, Leuze et Beveren ont été mises en place, fournissant ainsi 1.000 places supplémentaires. Cependant, suite à des évaluations effectuées par la Direction Générale des établissements pénitentiaires du SPF Justice, il apparaît que malgré la concrétisation intégrale du Masterplan, un déficit de places subsistera en raison de l’augmentation de la population carcérale.

 

Le Mouvement Réformateur propose donc de poursuivre la mise en œuvre du Masterplan et – si le contexte budgétaire le permet ou selon des modalités de financement à déterminer – de concrétiser un Masterplan Prison III afin de faire face à la surpopulation carcérale estimée par la Direction Générale des établissements pénitentiaires, de  permettre une véritable classification moderne des détenus et par conséquent de mettre en place une réelle diversification des régimes pénitentiaires.

 

Espérant avoir pu répondre à vos questions et restant à votre entière disposition, je vous prie de croire, cher Monsieur, à l’assurance de mes sentiments les meilleurs.

 

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PÉRILLEUSE TECHNOLÂTRIE

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« Il paraît hautement vraisemblable que, lorsque la civilisation technicienne aura encore accru son emprise, lorsque les techniques du nouveau milieu auront agi sur quelques générations, les manières de penser, de raisonner même, certains cadres traditionnels de la logique seront, eux aussi, atteints par la pression des nouveaux modes de vivre et de réagir » 

Georges Friedmann[note] 

Que les individus soient en perte de repères dans un monde déboussolé, c’est à la fois un cliché et un constat certainement globalement juste. Mais il est un vieux repère de la modernité qui a résisté contre vents et marées et constituera peutêtre l’ultime d’entre eux : l’enthousiasme, la foi, voire la vénération pour l’évolution technique, qui prend aujourd’hui la forme des technologies numériques. Propagé par les politiques, les économistes et les médias, cet optimisme technologique (ou technoptimisme) nous aveugle et nous empêche de prendre la mesure des conséquences humaines et écologiques du déferlement numérique et robotique qui saisit l’humanité depuis une vingtaine d’années. Selon Bertrand Méheust, nous sommes face à un «nouvel âge de l’esprit» que plus rien ne pourra arrêter sur sa lancée… sauf un effondrement de la mégamachine (ce qui ne saurait tarder). Savoir que tout cela se terminera un jour ne nous prémunit pas hic et nunc contre la dangereuse mutation anthropologique que cela implique, même si l’on fait partie — ce qui est mon cas — des derniers réfractaires du smartphone, condamnés à vivre avec amertume l’évanouissement à marche forcée d’un monde qui nous était jusqu’il y a peu familier[note]. L’économie numérique représente bien une rupture majeure, et il serait vain de vouloir nous comparer aux époques antérieures. Rien de cyclique ici, sous le soleil de l’innovation, rien que du nouveau, comme l’ont bien vu les camarades de Pièces et main d’œuvre[note]. Entre fantasme et réalité, le transhumanisme, l’extropianisme et la singularité technologique représentent les bonheurs et accomplissements que nous promettent les techno-prophètes dans le courant de ce siècle. Pour ce, ils peuvent compter sur l’appui des « progressistes » de gauche comme de droite, qui voient dans toute extension des droits individuels des bienfaits que seuls des réactionnaires pourraient critiquer, même si ces droits passent de plus en plus par le truchement de la technoscience, comme, par exemple, les nouvelles techniques de procréation. Que faire? D’abord décréter un moratoire sur l’innovation incontrôlée, puis organiser une désescalade technique, voilà une condition nécessaire pour reconstruire la cohésion sociale dans une société qui se voudrait démocratique, écologique et décente. L’actualité des livres vient à la rescousse[note]. 

Dans Seuls ensemble. De plus en plus de technologies, de moins en moins de relations humaines (éd. L’Échappée, 2015), la psychologue et anthropologue du MIT Sherry Turkle (née en 1948) a étudié l’impact des nouvelles technologies en intelligence artificielle sur «la façon dont nous nous pensons, dont nous pensons nos relations avec autrui et le sens de notre humanité» (p. 20). Pour ce, elle s’est appuyée sur deux cent cinquante observations cliniques, principalement d’enfants, d’adolescents et de personnes âgées. La première partie traite de leur (notre) rapport avec les robots — aux doux noms de Tamagochis, Furby, AIBO, My Real Baby, Kismet, Cog, Paro — pour constater la facilité avec laquelle nous projetons sur eux nos sentiments et avons des attentes démesurées sur ce qu’ils pourraient nous apporter en terme d’aide, mais aussi de réconfort, d’amitié et même de sexualité (!). D’une part, la notion d’authenticité perd de sa substance au profit d’une nouvelle définition de la vie «à michemin entre le programme inanimé et la créature vivante» (p. 61). D’autre part, les êtres humains sont remis en cause dans leur capacité à prendre soin les uns des autres. Les robots, «nous sommes aujourd’hui prêts, émotionnellement et je dirais même philosophiquement, à les accueillir» (p. 31). Ces « créatures » robotiques sont traitées comme des égaux et non plus comme des machines, elles sont placées sur le terrain du sens, «alors qu’elles n’en dégagent aucun.» Elles sont de plus en plus présentes dans les maisons de retraites où elles remplacent le personnel manquant ou défaillant. En majorité, les pensionnaires s’y attachent, rentrent en intimité avec elles. À l’argument selon lequel les machines ne peuvent éprouver d’affects, les roboticiens répondent sans rire qu’ils en fabriqueront un jour de manière synthétique. «Il est tellement aisé d’être obnubilé par la technologie et de ne plus chercher à développer notre compréhension de la vie», conclut l’auteure (p. 170). 

La seconde partie concerne l’internet avec ses réseaux sociaux, ses jeux en ligne, sa Second Life et ses sites de confession. Les effets de leur omniprésence dans notre quotidien sont loin d’être négligeables. D’abord celui d’une attention fragmentée permanente aboutissant au multitasking (multi-tâches) chez les jeunes, cette faculté qui impressionne tant les aînés, alors que les études en psychologie montrent que lorsque l’on fait plusieurs choses à la fois, on fractionne son attention et on les fait toutes moins bien. Ensuite, un effacement de la frontière entre la vie professionnelle et la vie privée, quand le smartphone reste allumé jour et nuit. Même en vacances, le cadre américain reçoit environ cinq cent courriels, plusieurs centaines de textos et quarante appels par jour! Résultat: faute de temps, tous nos interlocuteurs sont réifiés, nous les traitons comme des objets. Turkle a aussi étudié le cas des natifs numériques (digital natives), les générations nées après 1990 pour lesquelles le web représente un liquide amniotique non questionné. « Je suis connecté, donc je suis ! » Et alors ?, répondront les technoptimistes. Eh bien, «ce n’est pas parce qu’un comportement devient normal qu’il perd la dimension problématique qui l’avait auparavant fait considérer comme pathologique », précise l’auteure (p. 283). Les jeux en ligne et Second Life nous entraînent dans un monde virtuel fait de simulacres, que l’on finit par préférer à notre vie réelle, les plus accros y passant la moitié de leur temps de veille! 

Nous en demandons moins aux êtres humains et plus à la technologie, à laquelle nous appliquons une pensée magique: tant que je suis connecté, je suis en sécurité, et les gens que j’aime ne disparaîtront pas. Facebook est un fauve insatiable qu’il faut alimenter en permanence de nouvelles «positives» sous forme de textes, de photos, de vidéos, qui envahissent la vie privée, dans une simplification et un appauvrissement de nos relations. À la fin du livre, nous apprenons qu’aujourd’hui de plus en plus de jeunes Américains ont la nostalgie du monde d’avant la connexion généralisée, quand les parents étaient attentifs, investis et engagés envers leurs enfants. Un début d’espoir de révolte? Ce copieux essai de 523 pages fait le point sur un phénomène toujours sous-estimé dans ses retombées sociétales. Et encore, Turkle n’aborde pas ici l’aspect (anti-)écologique de ces technologies[note]. Que resterait-il bien pour les défendre? Chers lecteurs de France, voilà un excellent sujet pour le bac! 

Bernard Legros 

Le partenariat transatlantique de commerce et d’investissement

Quel sphinx de ciment et d’aluminium a défoncé leurs crânes et dévoré leurs cervelles et leur imagination ?


Moloch ! Solitude ! Saleté ! Laideur ! Poubelles et dollars impossibles à obtenir ! Enfants hurlant sous les escaliers ! Garçons sanglotant sous les drapeaux ! Vieillards pleurant dans les parcs !


Moloch ! Moloch ! Cauchemar de Moloch ! Moloch le sans­amour ! Moloch mental ! Moloch le sévère juge des hommes !


Allen Ginsberg, « Howl », II, 1956 [note]

Le partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (« Transatlantic Trade and Investment Partnership ») mériterait plus d’attention qu’on ne lui accorde, et pour cause. D’abord, les négociations entre l’Union européenne et les États-Unis ne sont ni plus ni moins que secrètes et ce qui en filtre demande un travail de traduction qui n’est pas à la portée du non spécialiste. Lorsque les médias à l’ordre interrompent brièvement leur silence à son propos, ils se font un devoir de reprendre le mantra néolibéral. Aucun dissensus n’est admis, ce qui n’est pas bon signe non plus. Ensuite, ses profondes racines ne sont plus connues. Enfin, il faut savoir que cet accord en cours de négociation n’est pas simplement « commercial » et qu’il n’est d’ailleurs pas vraiment un accord au sens où il instaurerait un « partenariat ». On se dirige toutes voiles dehors vers la servitude volontaire.

La société civile s’organise cependant avec des plates-formes comme « Attac » et « No-transat » [note] et on dispose d’ores et déjà de l’excellent travail de décryptage de militants comme Yannick Bovy, Raoul Jennar et Bruno Poncelet [note]. Après avoir brièvement expliqué en quoi le projet de traité est cryptique et médiatiquement invisible, on rappelle l’enracinement socio-historique du projet et ses conséquences sur la souveraineté des peuples d’Europe. En conclusion, on cherche à définir une position « méta » afin de comprendre l’urgence d’une réponse militante.

 

I. Le traité cryptique

Nous avons affaire à un projet de traité qui est triplement cryptique.

Premièrement, seul un cercle d’experts très restreint est au courant de la nature exacte des enjeux et du traitement qui est apporté aux doléances des partenaires transatlantiques. Il y a trois filtres : les textes sont en anglais, ils portent sur des mécanismes économiques inconnus du grand public, et ils adoptent le lexique et les euphémismes de l’Organisation Mondiale du Commerce. On s’attend bien sûr à ce que les États-Unis argumentent (on devrait écrire argu-mentent) en faveur d’un nivelage par le bas (ou « dumping ») de toutes les réglementations européennes en vigueur tandis que l’Europe se plait à croire (ou à faire croire) qu’il sera possible de sauver une partie des acquis sociaux et d’obtenir la reconnaissance de la spécificité de ce qu’il faut bien appeler maintenant le « European Way of Life ». Mais tout est officiellement et officieusement nébuleux à souhait.

Deuxièmement, renseignements pris, ce traité ne cherche pas à constituer, comme on pourrait l’imaginer, un nouveau cadre douanier pour le libre-échange transatlantique. Il ne s’agit pas simplement de lever toutes les barrières tarifaires, ce sont les barrières non tarifaires qui sont principalement visées : on veut rendre compatibles les réglementations et les normes en vigueur dans les pays européens avec celles appliquées aux États-Unis afin de pouvoir ultérieurement définir et imposer des normes mondiales.

Troisièmement, la déréglementation portera également sur le droit commercial international et sur sa mise en œuvre. À travers le « mécanisme de règlement des différends entre investisseurs et États », on cherche à rendre les us et coutumes juridiques obsolètes en remplaçant les tribunaux par l’arbitrage de juristes privés. L’exception deviendra la règle.

Il n’est donc pas étonnant que les médias soient particulièrement discrets à son égard. S’il restait des velléités déontologiques chez les journalistes, elles seraient bien sûr rapidement disciplinées par leurs supérieurs hiérarchiques, dignes représentants des intérêts actionnariaux (sans mauvais jeu de maux). Ânonner le mantra néolibéral est plus sûr : le traité de libre-échange transatlantique permettra de relancer la croissance et de créer des emplois et donc d’augmenter significativement le niveau de vie des populations concernées.

 

II. Les racines oubliées

Les racines secondaires sont bien connues : le travail de sape des acquis sociaux est entamé, entre 1986 et 1994, par le cycle d’Uruguay (ou « Uruguay Round »), qui a donné naissance à l’Organisation mondiale du commerce (1995) ; il est répercuté par la Commission Delors, qui sévit précisément de 1985 à 1995. Dès 1990, soit un an après la chute du mur de Berlin, les États-Unis et l’Union européenne signent une première résolution transatlantique afin de promouvoir les principes de l’économie de marché. Il n’y a pas d’alternative au primat de la concurrence libre et non faussée (« TINA ») ; tous les obstacles à la circulation des capitaux (d’abord) et des biens et services (ensuite) doivent être levés. (On devine ici une hésitation sur le statut des « ressources humaines », qui n’ont ni la noblesse du capital ni l’efficacité des biens de consommation.) Tout ceci coïncide avec les premières missions de l’OTAN : fort curieusement, ce n’est qu’après la fin de la guerre froide que l’OTAN commence à intervenir à l’étranger (opérations « Anchor Guard » en 1990 et « Ace Guard » en 1991), avec le succès que l’on sait.

La racine principale, très présente dans la littérature dite « scientifique », doit être rappelée : Friedrich von Hayek publie en 1944 La Route de la servitude, un pamphlet en gestation depuis 1940. Sa thèse est simple : il n’y a pas de liberté politique sans liberté économique ; toute mesure renforçant l’une consolide nécessairement l’autre. Négativement, cela veut dire que l’interventionnisme économique de l’État, aussi minime soit-il, ouvre nécessairement la voie au totalitarisme. Au nom de la démocratie, il faut donc mettre de toute urgence l’État de droit — et ses bases démocratiques — en liquidation ! La sécurité sociale mène au Goulag, le syndicalisme au Vietcong et la libre pensée à l’anarchie. Moyennant une légère rectification de la notion de démocratie, l’argument est cohérent et applicable, mais il est proposé à une époque où l’idéal communiste a le vent en poupe tandis que la Russie est en train d’écraser l’Allemagne nazie (10 millions de soldats nazis perdront la vie sur le front de l’Est… sur un total de 13,5 millions de disparus). En témoigne le célèbre programme du Conseil national de la résistance, adopté dans la clandestinité le 15 mars 1944.

Que faire ? Hayek souscrit à la même stratégie que celle proposée par Gramsci dans ses Cahiers de prison, qui datent de 1926–1934 : la destruction de l’hégémonie du capitalisme international ne pourra se faire qu’en infiltrant progressivement toutes les institutions civiles et politiques. De même, Hayek croit que seule une politique des petits pas permettra la destruction de la menace communiste et de sa cinquième colonne. Vingt ans plus tard, le 30 septembre 1965, il arriva à ses fins avec la première mise en place d’un dispositif néolibéral en Indonésie, suite au coup d’État de Suharto qui coûta la vie à plus d’un million de communistes (certains parlent de  3 millions d’exécutions). C’était en quelque sorte la répétition du coup d’État de Pinochet, perpétré le 11 septembre 1973. C’est donc en 1965 que le communisme a perdu la partie — à moins que sa faillite ne date de l’accession au pouvoir de Kroutchev et de sa destruction de l’héritage stalinien (1953) [note].

En conclusion, l’OMC n’est pas une créature surgie de nulle part et il ne faut pas croire qu’il sera facile de la renvoyer dans sa nuit et son brouillard. Elle est le fruit d’une corruption idéologique qui a débuté en 1945 et qui a produit ses premiers résultats tangibles dès 1965. Nous n’assistons pas au lancement d’un nouveau programme d’infiltration du capitalisme dans le tissu politique, mais à son atterrissage d’urgence dans le contexte d’une crise globale systémique qui est en passe de devenir terminale. Il faudrait revenir bien sûr sur ce qui s’est passé entre 1945 et 1973, entre 1973 et 2001, et entre 2001 et 2008 — mais c’est une histoire du déploiement récent de l’impérialisme US-américain, de sa démesure (de son « hybris ») et de sa chute qu’il faudrait écrire [note]. D’un point de vue européen, on s’intéresserait alors tout particulièrement à la guerre culturelle qui a été menée sur tous les fronts, à commencer par les médias appuyés par l’industrie hollywoodienne [note], et y compris sur le front de la construction européenne : au nombres des salariés de la CIA nouvellement créée, il y avait en effet Paul-Henri Spaak, Robert Schuman, Joseph Retinger et le Baron Boël de la « European Youth Campaign » [note]. Comme l’a très bien écrit Annie Lacroix-Riz, l’Europe n’est rien d’autre qu’une succession d’ententes opportunes entre les grands groupes financiers allemands et français, avec les États-Unis qui veillent au respect du contrat de mariage [note].

Peut-on parler de conspiration ? Oui, car tout est fait pour éviter la transparence et les grands capitalistes tirent les ficelles par l’entremise de faux-nez et de lieutenants surdiplômés. Du reste, il est toujours piquant d’utiliser le langage de l’adversaire pour dénoncer ses propres pratiques : le conspirationniste n’est pas celui qui s’exprime critiquement sur des sujets de société sensibles, mais l’oligarque qui réseaute furtivement afin de resserrer son emprise sur le peuple. Non, car c’est la logique interne d’un paradigme lancé en 1944 par Hayek qui continue à déployer ses effets à travers d’innombrables agents victimes d’une violence symbolique bourgeoise. Remarquons toutefois qu’on peut plus facilement croiser le fer avec des individus qu’avec des structures sises dans des paradis fiscaux et que la première hypothèse est pragmatiquement la plus indiquée.

 

III. Les conséquences secrètes

Il n’est malheureusement pas possible de parler des effets positifs attendus de ce côté-ci de l’Atlantique : ils n’existent que dans l’imaginaire des technocrates. Ce traité de libre-échange ne permettra pas de relancer la croissance, de créer des emplois ou d’augmenter le niveau de vie des populations concernées. Même s’il devait y avoir une reprise infinitésimale de la croissance, ce ne serait pas une bonne nouvelle car elle se ferait aux dépens des citoyens et du monde du travail en particulier. (Sans parler du fait qu’en dehors de la décroissance il n’y aura pas de salut.) Seul le monde financier devrait voir son pouvoir sociétal et son chiffre d’affaire augmenter. Le traité, s’il est finalisé et ratifié, aura deux conséquences principales : la subordination de l’Europe aux États-Unis et le transfert définitif et explicite du pouvoir politique au pouvoir économique. En somme, on obtient un binôme US-EU piloté par des multinationales US. On parle de clause léonine lorsque l’un des cocontractants obtient des droits disproportionnés par rapport à ses obligations ; c’est la part du lion. Comment se ventile-t-elle dans le cas qui nous occupe ?

Premièrement, la subordination du socio-politique au monde économique, lui-même asservi par la finance préservera l’hégémonie de l’économie du dollar, de Wall Street et de la City — dont sont d’ailleurs déjà issus la plupart des décideurs européens. Pensez à toutes ces créatures politiques ayant bénéficié — ou bénéficiant toujours —d’un salaire chez Goldman-Sachs, ayant émargé à la French American Foundation (les célèbres « Young Leaders »), à la Belgian American Educational Foundation, ou ayant bénéficié d’une bourse Fulbright, … L’« harmonisation de la régulation » conduira à une plus grande libéralisation des services financiers, à l’impossibilité de contrôler les banques et, a fortiori, de lutter contre les fonds spéculatifs.

Deuxièmement, ce qui reste de la culture européenne sera rendu obsolète. Qui dit culture, dit en effet atmosphère (ou « grand récit ») propice à la fois à l’individuation et à la solidarité. Or, comme l’avait déjà observé Tocqueville en 1835, la « démocratie en Amérique » refuse aux individus le droit d’être eux-mêmes et aux communautés le droit d’être solidaire. Le conformisme et l’atomisme sont la règle — et la guerre de tous contre tous le compas — de la dissociété. Le citoyen, fort de sa personnalité propre et de sa compréhension de l’intérêt général cherchait, en devenant lui-même, à renforcer le tissu social. Seul l’artisanat permet d’alimenter un tel « marché ». Le consommateur n’est plus qu’un clone : il est habité par exactement les même goûts et les mêmes désirs que son voisin et il entend bien les satisfaire avant lui. On peut donc vendre exactement le même hamburger à des clones vivants à 6000 km de distance (trajet que la viande a probablement elle-même parcouru plusieurs fois) : les économies d’échelle sont énormes et la création de monopoles aisée. La toute première force de l’économie US-américaine est ici : 320 millions de clones consommant à la demande. Sur une terre aussi culturellement morcelée que l’Europe, il a fallu des dizaines d’années d’investissements publicitaires pour obtenir un semblant de résultat… On comprend donc que les normes sociales, alimentaires, sanitaires, écologiques etc., soient nulles et non avenues tandis que le respect de la vie privée n’a pas sa place dans un régime politique qui ne gouverne déjà plus par la peur mais par l’angoisse [note]. Il y a une parfaite complémentarité entre les aspects économiques et politiques de ce « clonage ». Enfin, épinglons la menace particulière qui pèse sur l’agro-alimentaire (il existe encore des droits de douane sur les produits agricoles et des règlementations anti-OGM qui portent préjudice à l’industrie US- américaine) et sur le monde de l’enseignement : quel idéal pédagogique résisterait aux exigences du marché ? Le clonage s’impose ici également [note].

Troisièmement, l’asservissement politique sera entériné. Comme par hasard, H. Clinton parle d’une OTAN économique — or l’OTAN est la structure qui interdit à l’Europe de s’émanciper sur le plan diplomatique et militaire. Mais il ne s’agit là que d’une étape intermédiaire, la libéralisation demandant le démantèlement des États et la mise en place d’une « gouvernance », que l’on espère mondiale, basée sur les normes marchandes. La tenants et les aboutissants de la balkanisation du Moyen-Orient devrait définitivement susciter notre curiosité.

Quatrièmement, alors que le changement climatique demande de toute évidence plus de régulation, pas moins [note], le projet de traité rendra potentiellement impossible la limitation des émissions des gaz à effet de serre, la promotion des circuits courts, de la production locale, de préférence bio, de la démécanisation… Ou bien l’aveuglement est total, ou bien l’effondrement est activement recherché. N’oublions pas que les crises constituent toujours de nouvelles opportunités d’augmenter la concentration du capital au détriment du petit porteur dont le portefeuille n’est pas assez diversifié et dont le caractère n’est pas assez agressif pour survivre au détriment de tous et de toutes.

Cinquièmement, on l’évoque rarement, le gigantesque marché militaire n’est pas étranger à ces enjeux. La question a différentes facettes : on peut concevoir la nécessité d’une armée citoyenne afin de défendre son territoire ; la professionnalisation de l’armée constitue une première trahison qui en permet beaucoup d’autres, à commencer par les guerres corsaires ; la privatisation, par tranches, de l’armée constitue l’étape suivante. Elle s’accompagne de la privatisation de toute une série de tâches ancillaires et d’activités de renseignement, dont on sait maintenant à qui elles profitent : les contrats de renseignement constituent une manne pour le secteur privé et permettent, indépendamment de la valeur stratégique et tactique de certaines données, d’espionner les décideurs politiques et de pirater les technologies de pointe et la R&D.

Pour se donner une idée de ce marché, il suffit de se pencher brièvement sur le budget US-américain de la défense. Bien qu’il ne soit pas estimable directement, il semble raisonnable de prétendre que 66 pour cent du budget fédéral y soit consacré : au Département de la défense (« DoD ») qui comprend le Pentagone et les différents corps d’armée, il faut ajouter une nébuleuse de « defense agencies » (CIA, secret service, NSA, NRO, DIA, DARPA, …), les dépenses liées aux anciens combattants, les programmes secrets (« black programs ») qu’on ne peut jamais investiguer qu’ex post, le Department of Homeland Security, le Département de l’énergie, qui se charge des filières de production des armes nucléaires, la NASA, qui a pour mission de rendre l’impérialisme interplanétaire, et les innombrables enveloppes qui financent la recherche et le développement, c’est-à-dire le keynésianisme militaire protéiforme [note]. (Cette face gouvernementale est complétée par une face corporatiste qui, elle aussi, est tentaculaire : le complexe militaro-industriel.) En plus des sommes qui sont consacrées aux systèmes d’arme, à leur entretien, etc., les sommes siphonnées sont colossales : le 10 septembre 2001, Donald Rumsfeld fustigeait la bureaucratie du département de la défense, responsable, selon lui, de la disparition de ses comptes de 2 trillions de dollars. Une estimation plus récente (2013) donne le chiffre de 8,5 trillions de dollars, disparus des comptes depuis 1996 [note]. Que peut-on faire avec 8500 milliards de dollars ? Le programme Apollo (1959–1973) n’aurait coûté, en dollars constants, que 109 milliards de dollars… Si on devait facturer un porte-avion de l’avant-dernière génération [note] à 8,5 milliards de dollars la pièce, le DoD aurait donc mystérieusement égaré 100 porte-avions en 17 ans, soit 6 par an. Ou bien l’incurie est kafkaïenne, ou bien il existe un programme secret plus secret et plus dispendieux que les autres [note].

Le marché militaire offre donc des possibilités inimaginables de vente, de location et de détournement de matériel et de services. Reste la cerise sur le gâteau de la libéralisation : le développement des sociétés de détectives privés, des sociétés de gardiennage et de sécurité et enfin des armées privées. On s’est toujours plaint des brutalités policières et de l’indolence de l’armée ; le temps viendra où on regrettera les matraques et la gégène. Ici aussi, l’Amérique est à la fine pointe du progrès. Par exemple, lorsque John D. Rockefeller décide d’en finir avec le mouvement de grève des mineurs de Ludlow (Colorado), il peut compter sur la bonne volonté de la Garde nationale, mais ses méthodes n’étant pas assez expéditives, la Baldwin–Felts Detective Agency intervient à la mitrailleuse le 20 avril 1914.

Les sociétés de sécurité se sont toujours développées dans les régions et les pays où les nantis ne peuvent compter sur la police, débordée ou corrompue. La différence entre les mercenaires et les sociétés militaires privées ne tient qu’au vide juridique qu’elles exploitent pour s’attribuer une façade commerciale honorable, aux appuis politiques explicites dont elles sont nanties et à la puissance de feu qui est devenue la leur. Un CEO, très propre sur lui, dirige des employés disciplinés qui ne massacrent, pillent et violent que sur commande. Avec « Academi » (ex « Blackwater », ex « Xe Services »), créé en 1997, on se situe entre les Grandes compagnies (ou « compagnies de routiers ») du XIIe siècle et WatchGuard International, créé en 1965 sur le modèle du SAS britannique: à peu de choses près, il ne manque à leur arsenal que des charges nucléaires tactiques.

Quelle est, de ce point de vue, la tendance que dessine le projet de traité transatlantique ? À l’heure actuelle, la gestion US-américaine des différends commerciaux est grevée d’une lourde procédure : lorsqu’une multinationale est en litige avec un État, de préférence du tiers-monde, elle doit porter son cas à Washington, par le biais d’un représentant acquis à sa cause, en prétextant qu’elle est la victime d’un anti-américanisme primaire, voire d’un terrorisme secondaire ; une décision politique doit alors être acquise afin de faire intervenir le Pentagone, qui est dirigé, jusqu’à preuve du contraire, par des officiers supérieurs ayant prêté un serment d’allégeance à la Constitution et au peuple, des officiers tenus au surplus de faire respecter les Conventions internationales applicables en la matière, à commencer par les Conventions de Genève. Une intervention souterraine de la CIA est bien sûr toujours possible [note], mais tout ceci est fastidieux et « time consuming ». Dès lors que la multinationale en question peut simplement commanditer l’intervention d’une société privée, la réponse est immédiate et on ne s’encombre plus ni de politiciens que le graissage de patte ne rend pas apte au sprint, ni des aléas liés à l’expression du devoir militaire. Par souci de complétude, remarquons qu’une solution intermédiaire existe : fomenter des troubles par l’intermédiaire d’une ONG, les alimenter à l’aide d’actions crapuleuses menées par des mercenaires rebaptisés « contractants », et enfin utiliser ces derniers sans retenue pour mener une guerre civile expéditive. Du reste, il devient également possible à toute multinationale d’entrer en conflit avec son propre gouvernement et avec sa propre population, qui demeure hélas toujours susceptible de refuser la marchandisation de l’humain.

Envisager la question du mercenariat est donc très éclairant car elle permet de définir la version du capitalisme extrême qui est en gestation. On pourrait croire en effet que le capitalisme nécessite, pour son bon fonctionnement, un État-gendarme, c’est-à-dire un État qui a renoncé à toutes ses fonctions sauf au monopole de la violence physique et symbolique légitime (cf. Max Weber). Robert Nozick s’est ainsi fait le porte-parole du minarchisme libertarien : il faut un État, mais un État réduit à sa plus simple expression. Défendre l’intégrité territoriale, la propriété de la veuve et de l’orphelin et les intérêts de l’entrepreneur lésé demande classiquement armée, police et magistrature. Ce n’est pas la thèse anarcho-capitaliste qui est ici soutenue ; toutes les fonctions de l’État peuvent manifestement être remplies par des structures privées. Le transfert de pouvoir du politique (ou de ce qu’il en reste) à l’économique (les multinationales) doit être complet.

Que conclure ? Pour quoi — et pourquoi — doit-on militer ?

Premièrement on comprend mal l’insistance avec laquelle les commentateurs parlent de la façon non démocratique dont le traité transatlantique est négocié : ils déplorent l’absence de transparence, l’absence de consultation populaire ou de débat parlementaire, les représentants de l’Europe sont des experts non élus, etc. Et alors ? D’une part, comme le montre J.-Cl. Paye, la démocratie US-américaine s’est suicidée en 2001 avec l’adoption du Patriot Act [note] ; d’autre part, on peut prétendre que l’Europe démocratique est morte au plus tard en 2009 lorsque le Traité de Lisbonne, qui rend inconstitutionnelle toute politique qui ne serait pas néolibérale, est entré en vigueur. Duplicata idéologique du projet de « Constitution » rejeté par ceux à qui on a pris la peine de demander leur avis (les Néerlandais et les Français en 2005 ; les Irlandais en 2009) [note], le Traité a été sciemment rédigé dans un langage impénétrable tandis que les politiques demandaient le plus simplement du monde de les croire sur parole. Cela ne vous rappelle-t-il pas quelque chose ? Qu’un expert soit élu ou pas ne change rien : la représentation du peuple est depuis longtemps minée par l’affairisme et le professionnalisme. C’est simplement le retour du totalitarisme qui s’annonce. Faut-il à ce propos souligner que les perquisitions sans mandat, les écoutes téléphoniques, les fouilles corporelles, les opérations clandestines (« undercover ») sont maintenant monnaies courantes aux États-Unis ? Que l’habeas corpus, fondement de l’État de droit, n’est plus appliqué systématiquement et que la détention, préventive ou non, n’est de facto plus réglementée ? Que les exécutions extrajudiciaires par drone sont jugées nécessaires alors même qu’aucun principe juridique ne les autorise (sans parler de la quatrième Convention de Genève) ? Que l’usage de la torture est officiellement encouragé et que de véritables apologies de la torture sont publiées dans les journaux par des « intellectuels », tandis qu’Hollywood la met en scène avec délectation [note] ? Que les suspects disparaissent, comme les protagonistes de 1984 étaient abolis, rendus au néant, vaporisés [note] ? Et enfin que les camps de concentration sont de retour ?

Deuxièmement, il faudrait enfin prendre conscience du pedigree de notre interlocuteur. L’histoire des États-Unis est scandée par un nombre incalculable de génocides, de massacres, de guerres et de trahisons. Le pays est l’héritier direct des quelques 400 traités qui ont été successivement signés avec les peuples indigènes (les « Indiens ») — traités qui ont tous été impunément bafoués par les colons [note]. La politique internationale de Washington est du même acabit : une longue série de mises en scène afin de piller systématiquement les ressources et d’étrangler toute opposition. Même si on devait se résoudre à mettre entre parenthèse cette suite de carnages, de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité (qui se souvient d’Hiroshima ?), il faudrait se poser la question de savoir s’il est indiqué d’unir nos destinées à un pays en guerre perpétuelle. Le sens commun ne devrait pas avoir trop de difficultés à répondre. L’usage constant de la force militaire US-américaine pour régler les contentieux est aussi bien documenté que peu commenté [note] ; l’usage futur des « frappes chirurgicales » est également poliment ignoré alors qu’il suffirait d’écouter des personnages comme Donald H. Rumsfeld pour comprendre que la « Great War On Terror » sera une « Long War » de peut-être cent ans [note] ; selon Leon Panetta, elle durera au moins trente ans [note].

Bien sûr, d’une certaine façon, l’OTAN répond déjà à cette question. Mais sa structure, qui est définie par son origine (contrer un Pacte de Varsovie qui n’existera que six ans plus tard) et son but (la mise en œuvre de l’article 5), est obsolète dans le cadre politique international actuel. Les guerres préventives et préemptives (toutes deux illicites) sont devenues des interventions humanitaires (encore plus difficilement justifiables) et si la rhétorique guerrière a légèrement varié ces dernières années (« rogue state », 1985 ; « axis of evil »; 2002 ; « outposts of tyranny », 2005), la visée impérialiste est la même : la domination totale de tous les champs de bataille (« full spectrum dominance », 2000).

Troisièmement, en quoi ces remarques historiques et idéologiques évitent-elles l’écueil de l’anti-américanisme primaire ? Le lecteur attentif aura compris que de ceci il n’est pas question : ce serait du racisme, une double erreur dans le cas qui nous occupe puisque le concept de race, qui est très douteux en lui-même, ne saurait s’appliquer aux États-Unis, un pays composé à 99 pour cent d’immigrés. On ne peut condamner les citoyens US-américains, qui sont les premières victimes de leur oligarchie, et il faut au contraire saluer les dissidents, qui s’exposent à de bien plus grandes sanctions qu’en Europe (pour l’instant en tous cas). L’impérialisme US-américain est le pire de l’histoire de l’humanité simplement parce qu’il bénéficie d’avancées techniques et technologiques inouïes. Il ne fait aucun doute que l’Angleterre, la France, l’Espagne ou le Portugal auraient atteint le même degré d’ignominie si l’occasion leur avait été offerte… et que les regrets de leurs oligarques sont éternels. Nous assistons simplement à un nouvel épisode de la lutte des classes.

Quatrièmement, l’Européen a malheureusement du mal à se rendre compte que nous sommes déjà en état de guerre. D’une part, l’état de mobilisation de l’OTAN n’a pas changé depuis que l’article 5 a été invoqué suite au Onze-septembre, les théâtres d’opération se sont simplement diversifiés. D’autre part, le battage médiatique auquel nous assistons à l’heure actuelle est le signe tangible d’une volonté d’en découdre avec les nations musulmanes, on le savait et on s’y attèle nuit et jour, mais aussi avec la Russie et, dès que possible, avec la Chine. Anne Morelli a fort pédagogiquement exposé les principes élémentaires de la propagande de guerre très tôt identifiés par Arthur Ponsonby : nous ne voulons pas la guerre ; le camp adverse est le seul responsable des hostilités qui s’annoncent ; le chef du camp adverse a le visage du diable ; notre cause est noble, etc. [note]. En fait, seule l’implosion de l’économie US-américaine pourrait empêcher la guerre. Qu’en pensent les Russes ? Personne ne le sait puisqu’on ne leur demande surtout pas leur avis et que lorsqu’ils s’expriment dans les médias russes ils font preuve d’une grande réserve. Les faits parlent toutefois d’eux-mêmes. Dmitri Olegovich Rogozine, vice-premier ministre chargé de l’industrie de la défense depuis 2011, est en train d’opérer une modernisation de l’armement russe avec pour horizon 2020. Il semble donc espérer, exactement comme Staline en 1934 (au XVIIe Congrès du PCUS), avoir le temps de se préparer à l’inévitable confrontation avec l’impérialisme occidental. En signant, en août 1939, et suite au refus des Britanniques de conclure une alliance contre les Nazis, le pacte Molotov-Ribbentrop, Staline paye le prix fort pour terminer l’opérationnalisation de son industrie militaire. L’histoire lui donnera raison puisque l’armée nazie est en déjà déroute en décembre 1941, aux portes de Moscou, soit six mois après le déclenchement de l’opération Barbarossa. La bataille de Stalingrad, qui se termine en février 1943, marque le point final de l’aventure nazie. Pour mémoire, le débarquement de Normandie a eu lieu en juin 1944 ; Grouchy n’aurait pas fait mieux. Les Nazis ont perdu, répétons-le, 13,5 millions de soldats de 1939 à 1945, dont 10 millions sur le front de l’Est ; les Soviétiques ont perdu 10 millions de soldats et 20 millions de civils durant les hostilités ; les États-Unis ont perdu 290000 soldats de 1941 à 1945. Pourquoi une telle amnésie de l’intelligentsia occidentale ? Que peut-on en conclure sur la menace que l’impérialisme soviétique faisait peser sur le monde en 1945 ?

Cinquièmement, les gesticulations pseudo-juridiques du projet de traité — elles ne constituent en fait que des dispositifs de négation du droit — ne prennent sens que dans le contexte de la crise globale systémique. C’est-à-dire que la crise que nous ne traverserons pas est le fruit d’une synergie entre tous les pôles cardinaux de notre civilisation : elle est financière, économique, énergétique, démographique, politique, religieuse, culturelle, sociétale, géostratégique, écologique et climatique. Tenter d’uniformiser les législations pour permettre une libre circulation marchande des capitaux est la réaction instinctive du capitalisme. On voit mal cependant comment la libre localisation des produits et des services va résoudre une seule de ces facettes crisiques. La métaphore éculée du Titanic est appropriée : l’iceberg a été identifié en 1968, la collision eut lieu en 1971 et, pendant que le navire donne inexorablement de la gîte, nous en sommes toujours à compter le nombre de compartiments inondés et à recalculer le débit des pompes. « Le Trône de fer [note] » offre des possibilités métaphoriques plus contemporaines : les sept royaumes de Westeros sont la proie de luttes intestines et d’attaques frontales venant de tous bords ; même le climat se fait menaçant et le chaos s’installe partout. Il est encore impossible de connaître la cause qui déclenchera accidentellement l’effondrement, mais celui-ci, imminent, est déjà palpable dans l’atmosphère culturelle (la « Stimmung »).

Historiquement la philosophie s’est définie comme une discipline luttant contre l’opinion, contre ce que Bourdieu a théorisé à l’aide des concepts d’habitus et de violence symbolique. Or, rares sont ceux qui peuvent se défaire de leurs opinions et laisser s’opérer le nettoyage de leurs portes de la perception et de la cognition. Le retournement qui en résulte semble a priori trop douloureux. Un tel travail n’a jamais été aussi urgent. Lorsqu’il est effectué, on est conduit à une double conclusion : d’une part, la lutte contre le projet de traité transatlantique est urgente et elle sera décisive pour infléchir la trajectoire politique funeste qui est la nôtre ; d’autre part, l’histoire nous enseigne qu’un projet d’une telle ampleur ne sera pas révoqué par une lutte citoyenne classique. Si les tractations devaient capoter ou si le traité n’était pas ratifié, il serait imposé d’une manière moins subtile, à savoir à l’aide d’un projet 2.0 qui échapperait aux procédures par lesquelles le premier fut désamorcé ou qui ne serait simplement qu’une modalité de l’état d’urgence décrété pour lutter contre la terreur, réelle ou imaginaire, dans laquelle l’impérialisme nous aura projeté. La vraie conclusion est qu’il faut appeler de nos vœux et de notre militance un renouveau démocratique digne de ce nom. L’imposture néolibérale n’a que trop duré. Comme disait Newton, tout ce qui monte doit redescendre.

Michel Weber

HAREN : UN TERRAIN DE LUTTE POUR CRÉER LE DÉBAT

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Depuis le 10 août, des opposants au projet de construction d’une prison se sont installés sur le terrain du Keelbeek et l’occupent , en faisant un lieu de vie contre le carcéral et le monde qu’il institue, pour la préservation des terres agricoles et de la diversité sous toutes ses formes.

L’histoire commence en 2008. Pour répondre à la surpopulation des prisons en Belgique, l’Etat décide la mise en place d’un Masterplan qui prévoit la construction de 7 nouvelles prisons, parmi lesquelles le projet de méga-prison à Haren, d’une capacité d’accueil de 1200 détenus, soit le plus grand complexe carcéral belge. La construction et le financement de cette usine pénitentiaire ont été confiés au consortium Cafasso[note], impliquant un partenariat public-privé qui pose d’emblée question. Dans les faits, on observe que plus on construit de prisons, plus on les remplit, alors que les chiffres de la criminalité n’augmentent pas. Et si le problème n’était pas dû à une surpopulation des détenus mais à un sur-enfermement? 

MISÈRE DE LA POLITIQUE ET POLITIQUE DE LA MISÈRE 

Le principe râbaché tant par les médias que par la classe politique est simple: le gonflement des détenus résulte d’une croissance de la criminalité. Et devant ce fait, il n’y a qu’une réponse : construire de nouvelles prisons. Cette explication est d’autant mieux acceptée par l’opinion publique que, façonnée par les séries télés et les JT, elle fait primer la responsabilité de la faute avant la recherche de ses explications. Pourtant, cette équation consensuelle dans les rangs des faiseurs d’opinion est loin d’être dépourvue d’idéologie. Elle résulte principalement du discours sécuritaire fondé sur la peur et donc sur les pulsions des individus, mettant de côté toute tentative de raisonnement. En attirant l’attention publique sur les commis d’une petite délinquance et en luttant contre “l’insécurité”, les classes dominantes se présentent sous un visage protecteur, légitimant ainsi une politique répressive à l’égard des classes populaires tout en masquant soigneusement les ressorts économiques de l’injustice. En présentant l’individu comme totalement responsable de sa condition sociale, le capitalisme réussit ce tour de force d’effacer toute responsabilité de l’organisation sociale. 

En réalité, l’idée préconçue selon laquelle il faudrait construire plus de prisons parce qu’il y a une augmentation de la criminalité est contredite par plusieurs études, chiffres à l’appui. Puisque la criminalité n’a pas augmenté, il faut chercher les causes de la surpopulation carcérale ailleurs. Selon la Ligue des Droits de l’Homme (LDH), “les autorités judiciaires ont de plus en plus recours à la détention préventive et ont même considérablement allongé la durée de celle-ci depuis environ un quart de siècle. Les deux autres raisons qui permettent d’expliquer cette surpopulation sont l’allongement et le cumul des peines ainsi que le recours tardif et moindre à la libération conditionnelle”[note], ce qui traduit une volonté politique qui tend vers un durcissement de l’appareil répressif plutôt que de mettre en place de véritables politiques sociales. Cette tendance est souvent observée en période de récession économique, « plus l’État se retire par la dérégulation de la gestion de la vie sociale et économique pour laisser jouer les lois du marché, plus il étend l’espace effectivement occupé par le pénal dans le contrôle social, dans les contentieux classiques de la protection des biens et de la violence, trouvant ainsi une manifestation de sa légitimation[note] 

Le retrait de plus en plus marqué du politique est la conséquence de sa managérialisation qui a opéré une réduction de la sphère politique à la sphère bureaucratique, transformant les responsables politiques en bureaucrates gestionnaires. Ce faisant, toute question sociale, politique ou économique, est désormais réduite à un problème purement technique impliquant une vision uniquement axée sur le court-terme et soumise à une logique de rentabilité électorale. Par conséquent, les politiciens ne sont plus là pour réfléchir, ils sont devenus des exécutants qui doivent faire du chiffre. Cette logique caractérise précisément la politique carcérale du gouvernement, qui se résume à une gestion sommairement technique du problème de surpopulation selon un raisonnement simplificateur : plus il y a de détenus… plus il faut de prisons! Philippe Mary, responsable du Centre de recherches criminologiques de l’ULB, la définit comme « une gestion sans principes directeurs, face à une surpopulation qui est devenue l’horizon ultime de l’action politique ».[note] 

LA PRISON COMME TERMINUS DE L’EXCLUSION SOCIALE 

Suivant l’exemple américain, la politique carcérale belge se tourne vers une privatisation des prisons et un recours accru à l’enfermement pour résoudre les désordres urbains et sociaux, frappant d’abord les couches les plus démunies. Une analyse de la composition de la population carcérale indique que “les détenus proviennent souvent d’un milieu économiquement défavorisé et ont connu un parcours de vie précaire (…) L’origine sociale et la disqualification scolaire sont considérées comme deux des facteurs primordiaux à la détention[note].” Ce constat est révélateur du caractère fondamental de classe que revêt la justice: elle reproduit les rapports d’exploitation et de domination et institutionalise la domination d’une classe sur une autre. Tandis que la quasi-totalité des détenus sont issus de la misère sociale, les banksters et autres mafias en col-blanc échappent à toute forme de condamnation. Dans la jungle du darwinisme social exacerbé, les inégalités ne cessent de s’accélérer. La pauvreté est un crime tandis que l’exploitation de milliers de travailleurs et l’empoisonnement de la Terre s’appelle “libre-marché”. La prolifération de la misère qui fait tache doit à tout prix être nettoyée, justifiant l’enfermement comme ultime solution de mise à l’écart. Pour Loïc Wacquant, “se servir de la prison à la manière d’un aspirateur social pour nettoyer les scories des transformations économiques en cours et faire disparaître de l’espace public les rebuts de la société de marché – petits délinquants d’occasion, chômeurs et indigents, sans-abri et sans-papiers, toxicomanes, handicapés et malades mentaux laissés pour compte par le relâchement du filet de protection sanitaire et sociale, jeunes d’origine populaire condamnés à une (sur)vie faite de débrouille et de rapine par la normalisation du salariat précaire – est une aberration au sens propre du terme[note] 

LE CRIME RAPPORTE 

Au-delà du jeu politicien et de l’instrument de domination que représente la prison, le Masterplan profite à toute une panoplie d’entreprises privées à qui l’État confie, par le biais d’un partenariat public-privé (PPP), la construction et la gestion des nouvelles prisons. Ceci lui permet de ne pas dépenser des sommes considérables à court terme et d’amortir les coûts de construction et de maintenance sur plusieurs années. Pour Haren, cela signifie que l’État s’engage à louer la méga-prison pendant 25 ans, après quoi celle-ci deviendra propriété des pouvoirs publics. D’ores et déjà décrié comme de fausses économies, l’Observatoire International des Prisons (OIP) note dans un communiqué de presse que “l’expérience française, et tout récemment belge, démontre que le PPP au final est coûteux et réduit fréquemment la qualité de la détention et des services connexes. Le surcoût de la gestion en PPP s’explique également par le fait que les entreprises privées sont présentes en prison pour dégager une marge bénéficiaire et non pour assurer une supposée protection de la société”.[note]C’est ainsi que la présence de Sodexo dans 36 prisons françaises sur 8 ans lui aurait rapporté près d’un milliard d’euros[note]. Un des riverains n’en pense pas moins: “Il est honteux de faire du pognon sur la misère. Ces nouvelles prisons qu’on nous vend comme des projets superbes sont des prisons complètement aseptisées, ou il y a des taux de suicides invraisemblables parce que les gens crèvent de solitude. Ce sont des prisons ou on te déresponsabilise de tout et ou on ne prépare pas à la réinsertion puisque ce sont les privés qui assurent tout le travail.» 

UN DÉBAT ABSENT 

Suivant l’injonction désormais célèbre de Thatcher, “There is no alternative”, on peut lire en deuxième page du projet de cahier des charges: «L’étude des alternatives est limitéeon peut conclure que les meilleures alternatives ont déjà été prises en compte dans le projet». L’imposition d’une telle pensée unique révèle que «non seulement le projet met à mal les droits des justiciables mais sa procédure d’adoption révèle un net déficit démocratique ».[note] Cela traduit également de manière éloquente la façon dont les pouvoirs publics envisagent la participation citoyenne. Depuis les débuts de la mise en œuvre du Masterplan, les habitants de Haren ont été écartés de toute discussion. «Il y a un manque de communication flagrant de la part des autorités, alors que les habitants demandent depuis le début d’être impliqués dans la concertation, pour réfléchir à ce projet et à sa pertinence» nous dit un membre du Comité des habitants de Haren. Depuis 2011, le comité soutenu par Inter-Environnement Bruxelles (IEB), la LDH et l’OIP tente de comprendre tous les enjeux qui sont liés à la prison et en informent les autres habitants. Ils ont donc enquêté de leur côté, sont partis à la rencontre de détenus et de leur famille, d’habitants proches de la prison de Saint-Gilles et de Forest, de directeurs de prisons, de magistrats… «Ici à Haren, et c’est ce qu’il y a eu de formidable dans la mobilisation, c’est qu’on ne s’est pas arrêté à la question locale, on va s’interroger aussi sur la manière dont on organise la peine et la sanction. Ce qu’on nous propose avec ce Masterplan, est-ce vraiment ça la solution?», nous dit un habitant du quartier. 

Le Masterplan et la méga-prison qu’il engendre sont le résultat d’une fuite en avant qui fait totalement fi de la question de la sanction et de la pratique de l’enfermement, niant les besoins des riverains et les dynamiques locales, et qui s’impose au détriment de tous. La construction de nouvelles prisons et l’accaparement de terres qui va de pair sont pourtant des choix de société qui exigent des débats publics. L’occupation du Keelbeek génère ces débats démocratiques questionnant la politique carcérale mais aussi la gestion des finances publiques, le futur de l’agriculture, la souveraineté alimentaire et les dénis de démocratie. Ainsi cette résurgence dénote paradoxalement l’absence criante en temps de “paix”, entre deux élections, de cette participation citoyenne indispensable. 

Si on va voir ailleurs, on constate que d’autres politiques carcérales sont possibles. En Suède par exemple, «le nombre de prisonniers diminue chaque année (…) derrière ce phénomène se cache une politique forte qui vise au maximum la réinsertion des détenus dans la société». Cette réinsertion peut par exemple être amorcée dans des modèles de prisons ouvertes. En Norvège, la prison de Bostoy, située sur une île, «accueille 115 détenus qui participent activement à la vie de l’île: soins des animaux, potager, abattage des arbres, pêche etc. Dans cette prison, les détenus ne sont pas traités comme des sous-hommes: on leur propose de réapprendre le vivre-ensemble, on les encourage à apprendre un métier et à réfléchir à la vie après la prison».[note] Reste à savoir, lorsqu’on parle de réinsertion, dans quel modèle de société on veut réinsérer… et si ce n’est pas surtout en amont qu’il faudrait agir. 

VIVE LE KEELBEEK LIBRE 

Depuis le 10 août, le Keelbeek est devenu une zone en lutte contre la prison, mais aussi un espace de vie, de débat et d’autonomie où s’expérimente un mode de vie basé sur la solidarité et l’entraide. Une friche qui s’est vue transformée en potager, en verger et en lieu d’habitat. Un endroit qui témoigne de l’amour pour la terre nourricière et qui exprime le désir de vivre librement. On y discute du futur du Keelbeek et des choix de société pour l’avenir, on réfléchit et on s’organise ensemble, comme le clame haut et fort l’Appel du Keelbeek, dont voici un extrait: 

«Ensemble, nous faisons appel aux habitants de ce pays, aux forces vives qui ne veulent pas participer à la guerre de tous contre tous et contre le vivant. Nous vous appelons à nous rejoindre, à nous retrouver sur ce terrain, à agir ensemble contre sa destruction évitable et pour continuer à créer et à entretenir les conditions propices à la vie, sur ces terres et ailleurs. Non au bétonnage des terres, quelles qu’elles soient ! Non à la construction de nouvelles prisons! Le modèle dominant s’effondre sous nos yeux. N’attendons plus. Associons nos créativités pour créer un futur enviable pour toutes et tous. Rassemblons-nous ! Nous sommes en colère, d’une rage qui se nourrit de la tristesse viscérale face à la destruction et l’enfermement du vivant. Nous ne nous sentons pas impuissants, nous soutenons la vie et sommes soutenus par elle. Nous ne sommes pas seuls et nous ne laisserons pas faire. Nous appelons toutes et tous à venir à Haren découvrir le terrain du Keelbeek, profiter de cette nature, la faire connaître et participer aux nombreuses activités qui s’y déroulent. A occuper le terrain, l’habiter, y vivre, cultiver la terre et la protéger. Faisons foisonner la vie sur ces terres, de quelque manière que ce soit! L’union fait la force. Vive le Keelbeek libre!» 

Le Keelbeek pourrait ainsi rejoindre la liste déjà longue de ces zones à défendre (ZAD) qui s’opposent aux grands projets inutiles et aberrants que nous imposent nos gouvernements. Face aux rêves technocratiques des oligarchies, des résistances s’élèvent pour revendiquer un autre avenir. Pour un des occupants, au Keelbeek “on essaye de créer du lien entre toutes ces luttes aussi, de là à dire que c’est une ZAD ici, j’aimerais le dire, j’aimerais y croire, j’aimerais penser qu’on est capable de préserver ce lieu, de le défendre. Ça ne dépendra pas de nous, ça dépendra de nous tous. On est plusieurs à penser que l’occupation est sans doute un des meilleurs moyens pour lutter contre la mégaprison et donc on a vraiment besoin de renfort, on ne le dit pas assez!” 

Maxime Decoster, le stagiaire de Kairos 

F1 à Francorchamps : une dépense publique folle pour un jouet dépassé

Le texte ci-dessous a été proposé au Soir et à la Libre Belgique pour leur rubrique respective forum et débats. Aucun de ces deux médias n’a jugé utile de le retenir pour publication. Nous avons donc décidé de le diffuser à travers nos réseaux.

 

Faut-il revenir sur ce que représente la Formule 1 alors qu’elle ne devrait plus être que l’ombre d’un passé gaspilleur, structurellement, écologiquement et socialement destructeur ? La F1 n’a pas sa place dans une société conviviale, socialement équilibrée et écologiquement responsable. Elle représente une ligne culturelle dévastatrice dont il est urgent de se défaire si nous voulons nous donner plus de chance pour un avenir heureux.

Pourtant, il apparait qu’elle pourrait encore avoir de beaux jours devant elle. En effet, non seulement la Région wallonne, année après année, continue à apurer ses déficits mais semble encore veiller, par le biais du Ministre Marcourt notamment (qui dit y rechercher une vitrine pour la Wallonie[note]), à prolonger le contrat qui la lie à Bernie Ecclestone[note]. A moins que cette volonté ne cache le fait que notre Région n’arrive pas à se défaire du contrat secret de 2006 que la Société de promotion du circuit de Francorchamps a signé en anglais avec le détenteur incontournable de la F1[note], alors que les signataires ne connaissaient pas cette langue comme ils l’ont déclaré eux-mêmes. Quoiqu’il en soit, aujourd’hui, nous savons que nous aurons la F1 sur le dos au moins jusqu’à 2015 inclus[note] ! On parle même de prolonger encore l’affaire sans que le Parlement wallon ait le plus petit mot à dire. Même lui n’a pu jusqu’ici prendre connaissance du contrat. On voit ici toutes les limites du contrôle parlementaire.

Le coût de l’opération, entre 2007 et 2013, se monte à 82,45 millions €[note](investissements compris) à charge des deniers publics wallons ! Bref, un montant astronomique pour une activité dont on nous assurait au moins le succès économique. En effet, lors de la relance du GP, afin de calmer la vindicte populaire en raison des plus de 50 millions € dépensés pour la réfection du circuit et le financement du milliardaire Bernie Ecclestone, nos politiciens avaient sorti de leur chapeau un plan financier qui annonçait une perte d’argent la première année, l’équilibre la deuxième et un bénéfice la troisième, soit en 2008[note]. On peut voir qu’il n’en est rien à la « réjouissance » qu’on peut lire dans la presse du fait que la Région wallonne ne devra couvrir « que » 6 millions € pour 2013.

Pendant ce temps, quasi jour après jour, la Région wallonne et la Fédération Wallonie-Bruxelles cherchent de l’argent pour faire face à leur déficit chronique et aux besoins de leurs missions. Le bouclage budgétaire de la prochaine législature est à ce point ardu qu’il demande des arbitrages très difficiles. Un exemple permet de se rendre compte du poids des 82,45 millions € déjà dépensés pour la F1 en regard d’autres nécessités. La Région wallonne recherche 55 millions € pour créer de nouvelles places dans les écoles[note]. Pour y arriver, elle tente de monter un partenariat public-privé, mais ce montage est très critiqué par l’Inspection des finances, et on ne peut être certain qu’il aboutira.

Par ailleurs, les choses risquent bien de se compliquer encore. Les gladiateurs des temps modernes, comme se nomment eux-mêmes les coureurs, ne font en effet plus recette. Ils n’échappent pas aux interrogations portées sur leur dada à l’heure où le GIEC, notamment, sonne l’alarme du réchauffement climatique. Les mesures dites « écologiques » réclamées par le Parlement européen[note] et entreprises pour diminuer l’empreinte carbone de leur jeu ne plaisent pas[note]. Elles ne font pas partie du référentiel culturel lié à la F1, axé sur l’excitation du « toujours plus vite »[note]. Le taux d’audience des GP baisse partout dans le monde[note], ce qui serait pour nous une très bonne nouvelle sans ce contrat absurde qu’a signé la Région wallonne.

Le prochain GP se tiendra les 22-23-24 août prochains. Espérons qu’à cette occasion le Parlement wallon osera enfin mettre en place la commission d’enquête qui s’impose à propos du contrat scandaleux qui lie la Région wallonne à Ecclestone, dans le but de nous en débarrasser au plus vite.

Nous ne voulons pas être abêtis à force de « panem et circenses ». Notre destin collectif nous intéresse. La F1 n’y a pas place.

 

Michèle Gilkinet, ancienne parlementaire fédérale

Paul Lannoye, président du Grappe et député européen honoraire

Bernard Legros, enseignant et essayiste

Christine Pagnoulle, chargée de cours Université de Liège, ATTAC-Liège

Alexandre Penasse, rédacteur en chef de Kairos, journal antiproductiviste pour une société décente

Eddie Vanhassel, enseignant

Kairos n°14 – Violences policières

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La violence policière au menu de l’actualité

Le code de déontologie des services de police commande aux agents de « respecter et s’attacher à faire respecter les droits et libertés individuels ainsi que la dignité de chaque personne, spécialement en s’astreignant à un recours à la contrainte légale toujours réfléchi et limité au strict nécessaire »; la Loi sur la Fonction de Police commande aux mêmes agents de contribuer au « développement démocratique de la société ».

Pour tout observateur de l’actualité politique, sociale et judiciaire, il semble évident que le respect de ces énoncés connaît, pour le moins, quelques incartades de la part de certains fonctionnaires de police au Royaume de Belgique.

Dans ce dossier, nous établirons une série de constats au sujet des violences policières, qui déferlent sur les mouvements sociaux et envers les migrants, mais également présentes au quotidien pour tout un chacun, à l’abri des regards et des murs des commissariats. Nous y présenterons également des initiatives et outils de riposte envers cette situation.

L’Observatoire des violences policières (ObsPol), mis en place par la Ligue des droits de l’Homme, a récemment fêté son premier anniversaire, l’occasion pour Kairos de l’accueillir dans ses pages. Dans un premier texte intitulé ‘La contestation mise à mal‘ (pages 10-11), des membres d’ObsPol nous relatent certains événements répressifs récents, qui jouèrent un rôle prépondérant dans le besoin de création de l’Observatoire. Nous pourrons y voir comment, dans notre histoire sociale contemporaine, les droits démocratiques fondamentaux, de rassemblement et de manifestation, sont largement remis en question.

Au moment de boucler ce dossier, une nouvelle confirmation des constats établis dans ce texte arriva dans l’actualité. Le 15 mai, un rassemblement organisé par l’Alliance D19-20, pour contester l’accord de partenariat transatlantique (APT) se solda par 250 arrestations. Syndicalistes, militants associatifs et parlementaires,… furent arrêtés, simplement pour s’être déplacés et avoir tenté d’exprimer leur désaccord avec ce traité, et le European Business Summit qui en discutait au sein du Palais d’Egmont. Des nuées de policiers, en uniformes et en civil, des dizaines de combi de police,  des auto-pompes, etc… Tout cela sans aucune raison! Quel coût représente ce genre d’opération d’intimidation envers les contestataires de l’ordre économique européen?

Dans l’article suivant ‘La société civile s’organise‘ (pages 12-13), ils nous présentent les conditions -pour certains aspects rocambolesques- de lancement de l’Observatoire, et le manque total de contrôle dont bénéficient les services de police. Si quelques organes existent, comme le bien connu Comité P, ils sont la plupart du temps inefficaces et se bornent à enregistrer des plaintes et produire des statistiques incomplètes, voire parfois douteuses. ObsPol nous présente également un premier bilan, après un peu plus d’un an d’existence.

Afin de poursuivre le constat de l’état des violences policières en Belgique, nous présentons ensuite l’article ‘Violence d’État envers les migrants : la parole des invisibles‘ (pages 14-15), pour lequel nous avons rencontré des membres de ‘Getting the voice out’. Ce groupe, en établissant des contacts avec les détenus des centres pour étrangers, diffuse leur parole vers l’extérieur et présente les réalités à l’œuvre dans ces lieux et à leur ‘sortie’: dans les aéroports et les avions lors des expulsions du territoire belge. Leur site internet répercute ces réalités maintenues dans l’ombre par les autorités belges.

Avec ces différents articles, nous pouvons constater que les violences policières sont souvent liées aux questions des migrations, et s’abattent de manière impitoyable sur les étrangers et les personnes en Belgique désirant une remise en question des politiques européennes frappant les migrants. Nous sommes véritablement ici face au point noir de nos régimes politiques, belge et européen.

Pour la suite, nous proposons une rencontre avec Mathieu Beys, un juriste membre d’ObsPol, qui nous présente son livre, un ‘manuel juridique et pratique’ à l’usage de tous: ‘Quels droits face à la police?‘ (pages 16-17). Paru en mars de cette année, cet ouvrage est indispensable à plus d’un titre, notamment parce qu’il rend les questions de droit accessibles à tout le monde, dans un langage clair, comme ce devrait toujours être le cas pour des matières prétendant régler notre vie en société. L’auteur du manuel terminera ce dossier par un Quizz (page 18) ‘Connaissez-vous les pouvoirs de la police et vos droits en cas d’intervention?‘ Mesurez votre degré de connaissance!

En fin de dossier, un concours permettra à trois lecteurs de Kairos de remporter un exemplaire du livre ‘Quels droits face à la police?’ Qu’on se le dise!

Les articles sont accompagnés de quelques courts extraits de témoignages, disponibles en intégralité et parmi d’autres sur les sites de l’Obervatoire des violences policières : www.obspol.be et de Getting the voice out : www.gettingthevoiceout.org/

Les multinationales contre nous… tout contre

MOBILISATION GÉNÉRALE !

 

Ce n’est pas une mince affaire que l’on est en train de nous préparer là, dans un habituel silence médiatique.

Pour l’éviter, il faudra, inévitablement, une pression citoyenne conséquente.

La Commission européenne se propose de faire revivre l’Accord Multilatéral sur I’Investissement (AMI),  victorieusement combattu dans les années 1990. Cet Ami qui nous veut du mal porte aujourd’hui un nouveau nom, le RDIE (Règlement des différends entre investisseurs et Etats), mais son principe reste le même : permettre aux multinationales de contester des politiques publiques, en portant plainte contre les Etats devant des tribunaux internationaux où le droit belge n’est pas d’application. A la clé, les multinationales peuvent s’en prendre à des politiques sociales (comme le salaire minimum ou le maintien de l’index) et, en cas de victoire, gagner des millions d’euros de dommages et intérêts payés avec l’argent de nos impôts !

POUR COMBATTRE CE PROJET, IL EST IMPÉRATIF DE RÉPONDRE MASSIVEMENT À LA CONSULTATION PUBLIQUE LANCÉE PAR LA COMMISSION EUROPÉENNE SUR CE SUJET. MALHEUREUSEMENT, LE TEXTE DE LA COMMISSION EUROPÉENNE EST ÉCRIT DANS UN JARGON TECHNIQUE QUI LE REND INCOMPRÉHENSIBLE. C’EST POURQUOI NOUS VOUS PROPOSONS DE PARTICIPER À CETTE CONSULTATION SELON LA DÉMARCHE SUIVANTE :

 

– Consultez ltez les réponses types

– Rendez-vous ensuite sur le site officiel de la consultation publique où vous trouverez le questionnaire en ligne

– A l’aide de l’onglet situé à droite et en haut de l’écran, choisissez la langue de votre choix

– A la 1ère question, cochez l’option « Je participe à la présente consultation en mon nom propre (en tant que citoyen/personne physique)  »

– Pour chaque question suivante, copiez-collez les réponses-types

– Quand vous avez fini et que vous êtes sûr de vous, cliquez (en fin de document) sur l’onglet « SOUMETTRE ». Vos réponses sont alors envoyées à la Commission européenne.

 

La suite sur www.no-transat.be/plus-infos/mobilisation-generale

COURS HOMO SAPIENS, LE CYBORG EST (JUSTE) DERRIÈRE TOI !

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Ou comment la “science de la discrimination” s’apprête à nous faire basculer de l’ère du bio-vivant à celle du post-humain, le tout dans un silence approbateur à la fois fataliste et frétillant…

 

Kairos spécial n°2

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Le dernier rapport PISA aura montré, si on veut bien le lire de façon critique, l’inégalité profonde de l’enseignement au sein des pays européens, dont la Belgique a le triste privilège d’occuper le peloton de tête. Alors que faire ? Faire semblant de rien ? Proposer des mesures palliatives, qui nous laisseront croire que tout « change » pendant que tout continue. Et que donc tout s’aggrave. Le patronat, lui, garde les yeux rivés sur l’école et saisit l’enjeu, lequel encore récemment rappelait que « l’enseignement revêt une importance capitale pour notre croissance potentielle ».

Alors, l’école, outil de croissance économique et de simple formation de la main d’œuvre et des « élites » qui la dirigeront, et donc de déliquescence à venir et de contradictions profondes avec un futur durable. Ou instrument d’émancipation sociale ?

Dans ce nouveau numéro spécial, Kairos dresse un état des lieux succinct et propose un espace de réflexions. Sans langue de bois, car c’est en disant ce qui est qu’on arrivera peut-être à le changer. C’est là la condition première : reconnaître le problème. A partir de là, tout reconstruire, dans et hors des murs de l’école.

Dans ce 12ème Kairos et deuxième numéro spécial (après le premier qui était consacré à l’agriculture), divers auteurs analysent la situation en Belgique et en Europe, dissèquent la situation scolaire belge, mais évoquent aussi des expériences alternatives, ici et ailleurs.

Certaines pistes de solution sont avancées, mais avant tout ce numéro montre, malheureusement, que l’école moderne est tout… sauf démocratique.

Avec des contributions de :

  • Frank LepageReprenons la culture ! Les conférences gesticulées : une contre-offensive culturelle.

  • Nico HirttUn regard historique sur l’école & De tous les peuples d’Europe, les Belges ont l’école la plus inéquitable.

  • Bruno PonceletLe théorème du crépuscule scolaire ou que veut-on que l’école soit ?

  • Alexandre PenasseL’école, miroir de nos sociétés ou l’analyse cinglante d’une école bruxelloise et de son quartier.

  • Jean Sur – Les résistants du sens. Réflexion sur ce qu’est un « bon professeur ».

  • Bernard Legros : Autorité, quand tu ne nous (sou)tiens plus.

  • Antoine Janvier & Benoît Toussaint : Pédagogie Nomade, promenade dans la marge.

  • Edith Wustefeld et Johan Verhoeven : La Cécilia, plus qu’une école. Plongée au cœur d’une autre école en Argentine

  • 10 propositions de l’APED (Appel Pour une Ecole Démocratique)

  • Pierre Lecrenier & Alain Munoz: Les petites histoires de l’humanité (BD)

Pour nous faire connaître, diffusez Kairos autour de vous :

– ne jetez pas votre Kairos une fois lu : donnez-le à quelqu’un ou déposez-le quelque part;

– pré-achetez des numéros pour les vendre dans des lieux divers de rencontre;

– aidez-nous à faire des distributions ciblées d’anciens numéros, comme pour les deux premiers numéros de Kairos par exemple (dossier RTBF);

– pour ceux qui sont de près ou de loin dans le milieu de l’école: initiez le débat au sein des institutions, laissez des Kairos dans la salle de profs, ….

Info@new.kairospresse.be ou 02/660.61.09

Nouvel arrivage pour ce premier anniversaire de Kairos

Dans ce numéro 7:

– Un article, inédit, de Bernard Legros, sur les Technologies de l’Information et de la Communication (les fameux Tic’e) dans les classes

 

– Un dossier sur la ville: comment envisager d’autres possibles pour la ville. Avec des illustrations de Luc Schuiten, Fabienne Loodts, Florence Vancappellen, Sophie Legrelle, Lucy Watts

 

– Un état des lieux de l’évolution des dossiers traités dans les précédents numéros

 

– Les chroniques: « Pour un printemps européen » (CEO, Martin Pigeon), « Après moi le déluge » (Gwenaël Breës), « Un film » (Jean Pierre L. Collignon), « Pour un nouveau protectionnisme (Paul Lannoye). Et la recette de la Foire aux savoir-faire.

 

EDITO

 

Loin des étonnements affectés des hommes politiques et de leurs acolytes médiatiques, qui feignent de découvrir avec l’ « affaire Cazuhac » qu’intérêts politiques et intérêts privés se confondent le plus souvent, d’autres s’affairent obstinément à nous faire passer des vessies pour des lanternes. Ainsi de Bayer et de Syngenta, deux mastodontes de l’agrochimie et du pharmaceutique qui, face à la disparition massive et inquiétante des abeilles, « ont proposé aujourd’hui un plan d’action destiné à débloquer la situation dans laquelle se trouve l’Union européenne à propos de l’état sanitaire des abeilles ». Ces deux mêmes entreprises, l’une allemande et l’autre suisse, produisent des produits phytosanitaires, donc des pesticides pour ne pas les nommer, dont des néonicotinoïdes qui ont un effet avéré sur la disparition des abeilles.

John Atkin, « Chief Operating Officer de Syngenta », nous assure que l’opération « Pollinator » « apportera des éléments précieux dans le domaine de la santé des abeilles alors qu’une restriction sur les néonicotinoïdes ne résoudra point le problème. Interdire ces produits ne sauvera pas une seule ruche et il est plus que temps que l’on se focalise sur les causes réelles du problème du déclin des populations d’abeilles. Ce plan est fondé sur notre confiance dans la sûreté de nos produits et sur notre engagement historique à améliorer l’environnement pour les abeilles[note]. »

« Absurde », direz-vous ! Non, logique ! Logique d’un système qui toujours s’est dévoué pour nous présenter le spectacle sans jamais nous faire voir… ses coulisses. Il fallait donc faire « comme si » pour continuer à faire « comme avant ». Créer des boîtes de com., de pub, gangréner les principaux médias, placer quelques milliers de lobbyistes à Bruxelles, se réunir dans les mêmes endroits que ceux que fréquentent hommes politiques, capitaines d’industrie et professionnels de la presse.

Le langage orwellien a atteint aujourd’hui son faîte. Ce sont les mêmes qui souillent les plages qui créeront des fonds de défense des oiseaux ; ceux qui défendent le nucléaire qui fonderont des organismes de soutien aux populations irradiées ; les vendeurs de soda qui lutteront contre l’obésité ; les marchands de hamburgers qui feront un plan d’action contre les risques cardiaques. Plus près de chez nous, ce sera NEO, mastodonte dont le non-sens n’a d’égal que la démesure, qui sera pris en exemple pour la nomination de Bruxelles comme capitale verte européenne[note].

On ne modifie pas le « sens » de l’histoire comme on n’arrête pas le progrès ! NEO, c’est notamment un centre commercial de 70 000 m², alors que City 2, situé à 5,8 kms de là, en fait 51 000. Mais nous ne sommes pas dans le domaine du doute, mais de la nécessité : « la zone du Nord de Bruxelles présente un déficit important en surfaces commerciales par rapport à la moyenne belge, et plus encore par rapport à la moyenne européenne ». En outre, selon le Professeur Grimaud (géographie-sociologie urbaine ULB) « Bruxelles pourrait accueillir 233 000 m2 supplémentaires pour atteindre simplement la moyenne des grandes villes belges[note]». Allez, si c’est ainsi, que poussent les centres commerciaux comme poussent arbres et fleurs, puisque tout cela c’est du développement durable.

Pendant ce temps-là, Kairos fête avec ce numéro un an d’existence et prouve, plus que jamais, que ce n’est pas le moment de baisser les bras.

A.P.

Le moment d’être radical

Nous avons atteint, en ce début de 21ème siècle, le paroxysme d’une société qui a élevé l’esprit de lucre et la compétition de tous contre tous en valeur suprême. De cette logique mortifère découle la situation dans laquelle nous nous trouvons : nous vivons la sixième crise d’extinction massive des espèces et la première causée par l’activité de l’Homme; les maladies liées à nos modes de vie occidentaux composés d’un mélange de stress, de malbouffe, de concurrence effrénée, de pollution s’ajoutent à la déréliction sociale, la perte de repère de l’« homme mondialisé », la communication consommée qui passe par des supports techniques payants. Nous avons dépassé le milliard d’individus vivant en dessous du seuil de pauvreté; les écarts de richesse n’ont jamais été aussi importants, à la fois au sein même des pays occidentaux mais aussi entre ces derniers et les pays non-occidentaux : l’opulence indécente côtoie la misère. Bientôt, tous les lieux seront contaminés par les déchets de         l’« homme moderne », plastiques, pesticides et autres scories de nos sociétés productivistes.

 

Mais alors que ce constat est de plus en plus accessible, que l’on peut mesurer à quel point nous nous sommes écartés d’une voie possible de vie en harmonie avec les autres et la nature, nous continuons inexorablement vers le chaos; maintenant l’illusion que le mode de vie occidental est généralisable alors que le constat est cinglant : il ne faudrait pas moins de quatre terres chaque année pour assurer la production des ressources consommées et l’absorption du CO2 rejeté si chacun des habitants de la planète vivait comme un Américain. Cette démonstration pourrait à elle seule saper les fondements du mythe du développement occidental… s’il n’y avait l’illusion technocratique ! Celle-ci, chimère constamment renouvelée, empêche le sujet de se projeter dans le passé pour pouvoir penser le présent. C’est-à-dire que l’illusionnant d’une solution technologique, toujours à venir et aussitôt remplacée, elle le prive des capacités de changement complet de paradigme. Au lieu par exemple de penser la relocalisation des activités et le rapprochement des lieux dans lequel l’Homme évolue, de réduire la nécessité de la voiture en favorisant les modes de transports publics et peu polluants, l’illusion technologique table sur la voiture électrique. Or, tout porte à croire que sa généralisation ne se fera pas, mais surtout, ce mythe technophile sert uniquement la perpétuation de nos modes de vie et de transport et fait donc logiquement abstraction du caractère insoutenable – car également polluant et colonisateur d’espace et de sociabilité – de la voiture électrique. Qu’importe, ce n’est au fond pas cela le souci, la qualité de l’air et l’alimentation des hommes  – qu’on prive de nourriture avec les biocarburants – ont peu d’importance face à la nécessité productive de vendre des bagnoles.

 

Tout est à l’avenant, avec en toile de fond un seul dessein : changer dans la continuité ! Continuer à susciter et faire vivre des besoins créés et entretenus par l’industrie publicitaire. Quelle est alors, dans ce tableau noir, la grande défaite ? Sans nul doute, celle de l’esprit critique. Celle de la capacité de se penser comme être social investi en premier lieu de représentations véhiculées par la société de consommation, qui pour se faire et penser par lui-même devra nécessairement dépasser l’impression de « naturel » et questionner ces contenus « clandestins ». Cette défaite n’est toutefois que le résultat évident d’une propagande qui se fixait cet objectif : persuader le sujet que les choix dictés par la pub étaient les siens propres; faire du besoin productif d’écouler les marchandises sur le marché, un besoin pour le sujet de les acheter. Et plus on « progresse », plus l’autonomie réelle du sujet se dissipe et disparaît paradoxalement dans une autonomie devenue valeur marchande.

 

La nécessité productive organise ainsi le fonctionnement sociétal, dont l’absurde se révèle à l’aune de certaines questions, dont nous savons – malgré nous ou pas – la réponse : peut-on continuer à accroître le parc automobile, perpétuer la division internationale du travail et la parcellisation de la production qu’elle implique; peut-on continuer de nourrir notre bétail avec le soja planté sur les terres mortes de la forêt amazonienne, manger – autant – de la viande; doit-on accepter l’obsolescence programmée des objets, la dictature du GSM et les guerres africaines qu’il engendre pour être « always connected », la destruction programmée de notre habitat pour profiter de temps « libres » dans des lieux éloignés et standardisés que l’on rejoint en avion, perdre sa vie au travail et consommer son salaire dans des objets inutiles ?… Si l’on devait établir des finalités écologiques et sociales comme préalables aux décisions politiques, où la dignité de l’Homme et le respect de la nature sont élevés en valeur fondamentales, nous trouverions de suite la réponse à ces questions : le système dans lequel nous vivons n’est pas soutenable.

 

L’humanité a franchi des « seuils de soutenabilité » qui mettent en question sa survie : seuil de réduction de la biodiversité – le taux de disparition annuelle ne devrait pas dépasser dix espèces pour dix millions – on est à plus de cent –, seuil des émissions de gaz à effet de serre, seuil de l’Azote qui est prélevé dans l’atmosphère pour des usages humains – qui constitue une des étapes du cycle de l’azote. D’autres sont en voie d’être franchis : déforestation, diminution de l’ozone de la stratosphère, acidification des océans[note], …Sans parler du nucléaire, qui met en péril toute l’humanité[note]. Sommes-nous catastrophistes ? Certainement pas, si l’on retient ce que nous disait François Partant : « le pire des catastrophismes n’est pas d’annoncer les catastrophes quand on pense qu’elles se préparent, mais bien de les laisser survenir par le seul fait qu’on ne les a pas prévues et, pire encore, qu’on s’est interdit de les prévoir. C’est pourquoi je classerais volontiers dans la catégorie des  »catastrophistes » les innombrables auteurs qui s’emploient à rassurer l’opinion, sans mettre en cause le système mondial, sa dynamique et son évolution[note] ».

 

Toutefois, pour obtenir un changement en douceur, nous aurions dû certainement agir plus tôt. Maintenant, comme le dit Denis Meadows, « nous sommes à bord d’une voiture qui s’est déjà jetée de la falaise et je pense que, dans une telle situation, les freins sont inutiles. Le déclin est inévitable[note] ». Il n’est toutefois jamais trop tard pour amortir la chute. Pour se faire, nous ne pouvons que sortir de la société du « toujours plus » qui se nourrit de la misère et de la destruction de notre écosystème.

 

Peut-on dès lors envisager l’avenir autrement, sortir du cycle dévastateur de la croissance, qui ne reviendra plus et qui, au demeurant, a fait assez de dégâts et démontré son non-sens ?

 

Peut-on juste y penser ! Pour ensuite agir.

Alexandre Penasse

 

Article réalisé pour une carte blanche sur le site de la RTBF.