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Iode: la pastille qui fait déborder le vase?

– T’as été chercher tes pastilles d’iode ?

– Ah ouais… c’est vrai, ça m’était sorti de la tête. Mais y’a pas de risques, non, tranquille !

– Pourquoi ils distribueraient des pastilles alors ?

– Ouais, t’as pas tort là. Y préfèrent prendre le risque de l’apocalypse alors ?

– T’as tout compris. Le fric, le fric, le fric, y’a que ça !

La spectaculaire mesure gouvernementale de distribution de comprimés d’iode dans toute la Belgique est l’exemple même, poussé à son extrême, de l’aspect secondaire qu’a le peuple pour les « gouvernants ». Scandaleuse en tant qu’elle révèle qui ils sont et ce qu’ils pensent que nous sommes, a-t-elle malgré tout été digérée?

Alors que la plupart s’enrichissent dans leurs conseils d’administration et autres fonctions, uniques paravents servant à occulter leurs pratiques mafieuses[note]. le nouveau scandale faisant oublier le précédent, toutes les mesures qu’ils prennent le sont dans un seul objectif : qu’ils ne soient pas ennuyés, et donc que nous les réélisions aux prochaines élections. Les autres ? Des exceptions. Travaillez, consommez, lisez les médias de masse, regardez la télé et prenez vos pastilles d’iode, ils vous laisseront tranquilles et vous convaincront que vous êtes libres.[note]

Maîtriser la communication est dès lors essentiel pour eux. Leurs serviteurs médiatiques sont là pour ça[note], le cas de l’entreprise Zalando, boutique en ligne de vêtements, « qui malheureusement ne s’est pas installée en Belgique », en témoignait récemment. Les médias nous annonçant « La Wallonie loupe le contrat du siècle avec Zalando », est emblématique. L’événement illustre à son tour le contrôle de l’information et de la pensée et leur formidable technique de propagande, reprenant la litanie de l’emploi, qui nous rappelle cette réflexion odieuse du syndicat socialiste, alors que les discussions parlementaires portaient à l’époque sur la nécessité de vendre des armes à la Libye[note] : « Nous allons connaître une baisse d’activités à partir de 2011 avec la perte de 52 CDD à partir du mois d’octobre (FGTB). La commande libyenne aurait pu compenser cette baisse d’activités (…) La commande libyenne était un contrat qui aurait offert du travail à 400 personnes de manière intermittente pendant 4 à 5 ans ».[note] Mais revenons au cas Zalando : alors que 221 milliards d’euros ne sont pas passés par les caisses de l’État belge en 2016, argent qui à lui seul aurait permis de financer des services essentiels, on se perd dans des considérations sur « les coûts salariaux plus élevés » ou « l’assouplissement des règles sur le travail de nuit ». Ne pas lier les deux n’a rien du hasard. Commencer à parler de la fuite fiscale avant toute considération, sinon ne parler de rien.

– « Tu dois être plus flexible ! »

– « Plus flexible ? Et les 221 milliards, c’est quoi leur taux de flexibilité ? »

Quel lien donc entre ce contexte concurrentiel de pays qui compressent les travailleurs et en font de vulgaires instruments productifs, le nucléaire et ses pastilles d’iode, l’évasion fiscale … ? C’est que les gesticulations spectaculaires des politiciens occultent toujours l’essentiel, ces questions qu’une population bien informée devrait se poser massivement et sur lesquelles elle aurait la capacité de décider. À cela, ceux qui gouvernent préfèrent définitivement la fuite en avant et le choix du pire. Dans les usines, on voudrait donc que les ouvriers s’usent la nuit pour le salaire de jour. Ils seront fatigués, stressés, sous médicaments, déprimés, leur couple et leur famille n’y résisteront pas. Est-ce grave ? Les somnifères qu’ils prendront pour dormir les nuits où ils ne travaillent pas et les anxiolytiques ingurgités le jour enrichiront les multinationales pharmaceutiques ; les avocats spécialisés dans les affaires de divorces feront leurs soussur la séparation du couple ; le décrochage scolaire des gosses les orientera précocement vers des filières professionnelles, pour plus tard aller remplir les rangs des exploités, qui auront intérêt de la fermer et faire les heures de nuit que leurs parents avaient refusé de faire. Tout cela pour produire des vêtements surconsommés. Pendant ce temps-là, frères et sœurs du Bangladesh et d’ailleurs crèveront. Loin.

Travaillez, consommez, lisez les médias de masse, regardez la télé et prenez vos pastilles d’iode, ils vous laisseront tranquilles et vous convaincront que vous êtes libres

Jamais ne se posera la question de la nécessité de tout cela. La motivation du moindre coût détermine les manœuvres politiques. On voudrait donc que tout continue comme avant, au point de nous préparer au pire pour nous le faire accepter (rappelons-nous des black-out simulés lors de chaque JT, ou des titres effrayants comme le 9 août 2012 sur la RTBF, le reportage étant titré « Plus de lumière sans nucléaire »), alors que deux réacteurs étaient à l’arrêt. Rien n’est de trop pour la croissance. Que le quidam meure pour produire nos fringues, que la nature soit détruite pour notre pouvoir d’acheter. Le nucléaire est la métaphore parfaite de ce système, car un risque dont la probabilité serait même de 0,000000001 justifierait l’arrêt immédiat de tous les réacteurs. Il est, pourtant, bien plus élevé.

Alors, trop peureux que nous sommes, qui pensons encore que ces ectoplasmes que « nous » avons élus vont nous sortir du marasme, quand déciderons-nous de sortir en masse dans les rues, quitte à repenser l’usage des lampadaires pour tous ces criminels et mafieux, politiques et capitaines d’industrie?

La coupe est pleine.

Alexandre Penasse

Laisserons-nous les pronucléaires s’exprimer impunément ?

L’une des limites évidente et acceptée par tous à la liberté d’expression est son utilisation afin de pousser des individus à commettre un crime[note]. Nous défendonsici l’idée que le nucléaire civil soit assimilé à un crime contre l’humanité, involontaire certes (comme il existe des homicides involontaires), mais néanmoins crime. Cette thèse, pour aussi choquante qu’elle puisse paraître de prime abord, n’en est pas moins démontrable.

Le Statut de Rome de la Cour pénale internationale du 17 juillet 1998 définit dans sa notion de crime contre l’humanité une série d’actes qui peuvent être commis dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique lancée contre toute population civile et en connaissance de cette attaque. L’extermination en fait partie. Par « extermination », on entend notamment le fait d’imposer intentionnellement des conditions de vie, telles que la privation d’accès à la nourriture et aux médicaments, calculées pour entraîner la destruction d’une partie de la population[note].

Le 7 juillet 2017, l’ONU adopte un traité d’interdiction des armes nucléaires. Celui-ci est signé par 122 états, une large majorité. Bien entendu, il n’a été signé ni par les puissances nucléaires, ni par leurs alliés de l’OTAN. Ce traité déclare les armes nucléaires illégales et rend les pays détenteurs de telles armes coupables de crime contre l’humanité. « Un ennemi n’aurait aucun besoin d’arme nucléaire pour attaquer la Belgique, elle a construit des armes nucléaires dans ses villes ! »[note] déclare Eloi Glorieux, spécialiste de la question, entendant par là la construction des centrales nucléaires. Celles-ci peuvent-elles être comparées à des armes ? Peut-on considérer qu’elles peuvent créer les conditions d’une extermination et par là même d’un crime contre l’humanité ?

Un accident de niveau 6 ou 7 sur l’échelle INES[note] (comme à Tchernobyl ou Fukushima) dans la centrale de Doel ou de Tihange pourrait survenir pour plusieurs raisons, accidentelles ou non :

– Au sujet de la vétusté des réacteurs déjà bien connue du public, nous ne relèverons qu’un fait : les cuves actuellement fissurées seraient refusées pour une mise en service dans une nouvelle centrale[note]. Rappelons que les réacteurs ont tous dépassé les 30, voire les 40 ans de fonctionnement. C’est le cas des réacteurs Tihange 1, Doel 1 et 2 qui ont plus de 40 ans, ainsi que de Tihange 2 et Doel 3 dont les cuves sont fragilisées par la présence de milliers de fissures, respectivement 3.149 et 13.047 fissures;

– Les actes terroristes sont malheureusement loin d’être impossibles en Belgique. Il est à noter que, selon des sources fiables, le sabotage survenu à Doel 4 en 2014 est suspecté d’avoir été commandité par al-Qaïda[note]. Nos réacteurs sont protégés par une couche de 2m de béton. Cette couche semble bien mince face à une personne décidée munie d’un missile anti-char de type Milan, capable de percer 3 mètres de béton armé. Avec une portée efficace de 2 km et une probabilité d’impact de 94 %[note], nul besoin d’être un excellent tireur pour provoquer une catastrophe atomique;

– Des événements climatiques extrêmes (sécheresses, inondations) pourraient provoquer des problèmes dans le système de distribution d’eau ainsi que, par conséquent, dans le système de refroidissement des réacteurs ou dans l’approvisionnement des bassins de refroidissement du combustible usagé, hautement radioactif. Au vu du réchauffement planétaire en cours, l’ampleur de ces événements extrêmes ira en s’intensifiant, en nombre et en intensité;

Les centrales nucléaires peuvent être assimilées à des armes nucléaires. Elles créent potentiellement des conditions de vie pouvant entraîner la destruction d’une partie de la population

– Les tremblements de terre en Province de Liège ne sont pas inconnus, comme nous l’a prouvé celui du 8 novembre 1983, de magnitude 5,8 sur l’échelle de Richter[note]. Dans un passé géologique récent, notre région a connu des tremblements de terre de magnitude supérieure à 6,5, ce qui est bien au-dessus du niveau pris en compte pour la conception des centrales (moins de 6,0)[note].

Dans un rayon de 30 km autour de Tihange on estime le nombre d’habitants à 840.000, de 1,51 million pour Doel[note]. À titre de comparaison, dans un rayon identique, il n’y avait « que » 172.000 habitants autour de Fukushima (où 80 % des radiations se sont échappées vers l’océan) et 135.000 autour de Tchernobyl[note]. Le nombre de morts liés à un accident nucléaire est très difficile à estimer. C’est pour Tchernobyl que l’on bénéficie du plus grand recul. Dans le recueil le plus complet de données scientifiques concernant la nature et l’étendue des dommages infligés aux êtres humains et à l’environnement à la suite de l’accident de Tchernobyl[note], on peut lire que le nombre de morts sur les 830.000 « liquidateurs » intervenus sur le site après les faits, est de 112.000 à 125.000 et que le nombre de décès à travers le monde attribuables aux retombées de l’accident, entre 1986 et 2004, est de 985.000. Le nombre de morts liés à un accident nucléaire grave à Tihange ou Doel, les centrales qui détiennent le record mondial de densité de population dans un rayon de 30 km, serait donc, si pas inimaginable, en tous cas bien supérieur.

Les centrales nucléaires peuvent donc, dans certaines circonstances, représenter le même danger que des armes nucléaires (utilisables contre notre propre population). Elles créent potentiellement des conditions de vie pouvant entraîner la destruction d’une partie de la population, même si ce n’est pas leur but premier. Par conséquent, leur simple prolongation peut être considérée comme un crime contre l’humanité. Par aveuglement, négligence, appât du gain, confiance déplacée… les pronucléaires ont poussé à la création de telles conditions de vie pour l’ensemble de la population belge, européenne, voire mondiale.

Nous pouvons donc soutenir que toute personne qui tient un discours pronucléaire, déclarant que nous devons maintenir nos centrales en service voire en construire de nouvelles, tient des propos qui poussent à maintenir les conditions potentielles d’une extermination de la population et à détenir des armes nucléaires. Par conséquent, cette personne pousse à commettre un crime contre l’humanité, aussi involontaire soit-il. Nous soutenons donc que si cette personne souhaite continuer à propager encore ce discours, elle devrait d’abord prouver que nous avons tort dans notre démonstration. Devant un tribunal ?

Thierry Bourgeois et Laetitia Harutunian

(Membres de l’asbl Fin du Nucléaire)

Peinture « Apocalypse’done » d’Antoine Demant, www.antoinedemoulin.bewww.demant.be

Contributions : Grégory Defourny, Jean-Pierre Wilmotte, Gauthier Chapelle, Patrick Loodts

KAIROS soutient la ZAD, contre un monde malade, et appelle à ce que l’indignation se propage

Les interventions terroristes de l’État français contre Notre-Dame-des-Landes n’ont rien d’étonnant. Car ce qui fonctionne autrement, les tentatives « hors-système », agit comme un miroir qui reflète l’anormalité de cette quotidienneté normée dont on se complaît. Et cette continuité pathologique, l’État capitaliste ne souhaite surtout pas qu’elle change. Il faut continuer à vouloir consommer, produire, travailler, privatiser, ne pas partager. Il faut que le Français gaspille sa moyenne de pétrole quotidienne, en roulant, en mangeant, en vivant. Le Belge et les autres aussi. Ceux qui n’ont pas atteint le niveau n’auront qu’à « se développer ».

La ZAD devrait frapper toutes les consciences, nous donner les lunettes qui permettraient de voir la réalité de nos sociétés pour ce qu’elle est : une zone de non-sens généralisée. La ville, dans ce rôle, est parfaite. Pensons à l’air vicié que nous respirons, alors que chaque jour le trafic se fait plus dense ; à ceux qui hurlent à une entrave à leur liberté individuelle quand on leur propose de fermer la rue aux bagnoles un jour par mois (un jour!), ou de remplacer des places de parking par des espaces pour vélos, des poulaillers, des bacs potagers… Ils sont persuadés de défendre leur liberté, alors qu’ils ne font que pérenniser un mode de vie imposé à la naissance, et qu’ils ont fait leur. Tout est à l’avenant : de ces ondes qui rendent de plus en plus malades, dans les intimités des foyers, alors que l’État et l’industrie, avec les universités, s’affairent à nous doter de la 5G (L’Université « libre » de Bruxelles notamment). Cela continue avec l’obsolescence des produits que nous consommons, programmés pour ne pas durer, qui dès lors implique plus de travail, plus de déchets, plus de consommation. C’est cela qu’il faut : davantage jeter pour consommer plus et travailler plus  : jusqu’à 70 ans, 38 heures/semaine. La croissance.

Rien ne va plus, d’autant plus quand tout semble fonctionner. Tous les jours, dans nos emplois, nos non-emplois, nos sous-emplois ; dans notre alimentation, pestiférée, avec additifs et colorants ; dans nos grandes surfaces, monopsones* qui mettent les producteurs en compétition, les uns contre les autres, créent des tâches aliénantes et les détruisent quand bon leur semble. De tels emplois, il ne faudrait plus les défendre, car ce n’est qu’œuvrer à pérenniser ce qui nuit. Il faudrait y substituer des activités qui aient du sens. Il faudrait mettre fin à nos guerres, qui ne servent à rien si ce n’est enrichir les multinationales et marchands de canons, alimentant la haine de l’Occident. Il faudrait renoncer à ces smartphones prétendument essentiels, refuser de faire progressivement de l’école numérique une priorité pédagogique, avec ces technologies qui colonisent nos cerveaux et abêtissent nos enfants. Il faudrait changer nos rues, nos routes, nos chemins, où les bagnoles font, chaque année dans le monde, 1,3 million de morts (l’OMS en prévoyant pour 2030 2,3 millions et quelque 50 millions de blessés). Il faudrait dégager nos cieux du trafic aérien qui amène des hordes de touristes colonisant les derniers endroits vierges de la terre ou rejoignant les zones à touristes formatées, rejettant des tonnes de CO2 dans l’atmosphère. Il faudrait d’autres médias que ceux qui ne donnent aucune clé de compréhension du monde et appartiennent aux mêmes qui font les guerres, les banques, les supermarchés, la mode.

La ZAD devrait frapper toutes les consciences, nous donner les lunettes qui permettraient de voir la réalité de nos sociétés pour ce qu’elle est : une zone de non-sens généralisée

« L’Éthiopie meurt peu à peu », « We are the world, we are the children »… Ah, ces spectacles affectés de la bonne conscience occidentale, qui mettaient insidieusement dans nos têtes d’enfants des décennies 70/80, l’idée que les famines étaient des accidents, la résultante d’un manque d’aide, de « développement », alors que nous les pillions allègrement, constituant nos réserves d’esclaves et de denrées alimentaires. Le succès du numérique allait leur rappeler que l’Occident les apprécie et en a besoin pour produire nos objets inutiles et récupérer les déchets quand nous en changerons. Un enfant meurt de faim toutes les 5 secondes, ne nous en plaignons plus : c’est le prix à payer sur l’autel de la croissance.

Si la ZAD Notre-Dame-des-Landes peut servir un objectif global, c’est, outre le combat localisé indispensable qu’elle mène, celui de ne tolérer plus rien de ce monde qui nous rend chaque jour moins humain, donc nous éloigne de la nature et de l’autre. L’État ne lâchera rien, il ne veut pas que cela se propage, car la propriété privée (des sols, des lieux de vie, de l’eau, des semences…) est le socle de la société bourgeoise.

Tout cela aura pourtant eu du sens seulement si la révolte se propage. Partout. Dans tous ces lieux et projets indécents, c’est évident, mais aussi, et surtout, où on pensait qu’ils ne l’étaient pas : dans les zones de « normalité ».

Alexandre Penasse

* « Situation économique dans laquelle une entreprise a le privilège exclusif de l’achat d’un produit ou d’un service. »

Bienvenue en ploutocratie: Kazakhgate, Afrique, réseaux… le MR à tous les étages

Il est des événements qui sont de véritables affaires d’État, mais qui passent, comme si de rien n’était. Tirer les conséquences de tels scandales et accepter leurs implications demanderait en effet une refonte totale de nos sociétés, révélant que la démocratie n’y existe pas, sauf sous ses seules manifestations inoffensives pour l’ordre établi et ses systèmes ploutocrates-mafieux. Nous avons voulu nous replonger dans ces affaires d’État, imbriquant une multitude d’acteurs, différents pays, niveaux de pouvoir, « hommes d’affaires », magistrats…

La première de celles-ci, c’est celle du Kazakhgate, que la commission d’enquête parlementaire clôturera le 30 mars 2018 par un « non-lieu », imposé par une majorité gouvernementale protégeant certains des siens. On découvrira pourtant, en trois chapitres, un cartel dans lequel on retrouve toujours des personnalités d’une même couleur politique. Certains médias ont déjà dévoilé des pièces éparses de ce système, mais en les reliant nous prenons conscience qu’une nébuleuse traverse les continents, formant une composition politico-mafieuse qui concoure à l’estompement des normes et institutionnalise l’impunité, déterminant de nombreux choix politiques (pensons à tous ces grands projets nuisibles et imposés, de Notre-Dame-des-Landes à Haren) qui ne peuvent que s’opposer au bien commun et à la recherche d’une société décente.

La corruption n’est pas un épiphénomène de nos sociétés productivistes, elle lui est consubstantielle

CH. I : LE KAZAKHGATE

LES DÉBUTS

L’histoire kazakhe commence dans les années 90, impliquant personnages politiques et hommes d’affaires. Trafics, grande criminalité, blanchiment d’argent, corruption tournent autour d’une personnalité centrale : Noursoultan Nazarbaïev, président du Kazakhstan. En 2003, James Giffen est arrêté à l’aéroport Kennedy de New York. Proche de l’entourage du président kazakh et de l’ancien premier ministre Nurlan Balgimbayev, celui qui est considéré comme un des magnats du pétrole au centre de la plus grande corruption historique des États-Unis est poursuivi pour violation de la loi anticorruption de 1977. Il est accusé d’avoir détourné plus de 78 millions de dollars des compagnies pétrolières au profit du gouvernement kazakh, ouvrant des comptes en Suisse et ailleurs au nom de Nazarbaïev, d’autres personnages politiques et leurs familles. Lors de son arrestation, Giffen est porteur d’un passeport diplomatique kazakh, alors que le pays de Nazarbaïev, celui que Giffen surnomme « The boss », refuse la double nationalité. N’y voyez aucune contradiction : l’argent les explique toutes. De fait, Giffen devient le principal négociateur du président et même son « banquier », selon les procureurs.[note] C’est à un consortium mené par British Petroleum que Nazarbaïev accordera le droit d’exploitation dans les zones offshore de Kachaganarak et Kachagan. Le procès intenté par les États-Unis contre Giffen portera sur ce que l’on surnommera « la mère de toutes les affaires de corruption ». C’est dire que Nazarbaïev et Giffen ne jouent pas dans la cour des petits. Le premier est une marionnette, comme tant d’autres, que l’Occident a fait et dont il ne peut – veut – plus se défaire, au grand bien des minorités accapareuses de chaque pays, au grand drame des peuples.

C’est dans ce même contexte postsoviétique où Giffen a fait ses armes, que naît celui qu’on surnommera le « trio Kazakh », constitué de Patokh Chodiev (nationalités kazakh et belge), Alijan Ibragimov (Ouzbek et Belge) et Alexandre Mashkevitch (Israélien et Kazakh). Ceux qui contrôlent un tiers de l’économie kazakh principalement dans le pétrole, le gaz, les métaux et les banques, apparaissent en Belgique en 1991. D’abord Chodiev et son comparse Mashkevitch qui investissent au plat pays via Boris Birshtein et Dmitry Yakubovski, respectivement homme d’affaires israélo-canadien né en Lituanie, criminel notoire lié à la mafia moscovite, l’autre membre du clan Solntsevskaya, le plus puissant de Moscou. Chodiev et Mashkevitch créent plusieurs sociétés, dont PMC Trading Co et Astas et prennent surtout la tête en 1991 de Seabeco Belgium, filiale de la société du même nom appartenant à Birshtein, basée à Hong Kong et active dans le trading pétrolier. Celle-ci, considérée comme une société-écran pour les opérations financières de ce qui est l’équivalent de l’ancien KGB, aura la vie courte, et ferme les portes en 1992, non sans attirer les premières investigations des services de renseignement belges.

Les affaires commencent et les liens avec les politiciens belges se tissent pour, comme il se faut, faciliter les affaires. Un premier contact, Serge Kubla (MR), est cité dans une enquête officielle de 2017. Celui-ci aurait facilité l’acquisition de la nationalité belge pour Patokh Chodiev, qu’il obtiendra en juin 1997. Originaire d’Ouzbékistan, Chodiev a accumulé sa fortune en exploitant les sous-sols de la steppe kazakhe. Vie de milliardaire, rachat du restaurant japonais Tagawa avenue Louise, Chodiev n’aime pas le contraste et s’installe dans une villa de la commune huppée de Waterloo. Il s’entend bien avec son voisin, Serge Kubla, bourgmestre de la ville qui, six années plus tard, lui apportera une aide essentielle, de même qu’à l’époque d’autres affairistes locaux comme Philippe Rozenberg ou Eric Van de Weghe. Pour obtenir le Graal, il est en effet plus facile d’appartenir au crime organisé que d’avoir débarqué sur les côtes méditerranéennes dans un rafiot avec une horde de réfugiés, ces derniers n’ayant pas d’enveloppes à troquer en échange du papier d’identité… Mais si Chodiev sympathise avec son voisin de jardin Kubla, il n’en est pas de même avec la Sûreté de l’État qui l’a dans le collimateur, notamment via Seabelco-Belgium qui rattache l’homme d’affaires à Boris Birshtein, qu’elle soupçonne d’appartenir au crime organisé russe. La société, basée en Suisse, attire les curiosités d’un magistrat helvétique, qui mènera en 1997 une commission rogatoire en Belgique avec des perquisitions dans les locaux de la filiale belge.

Les affaires commencent et les liens avec les politiciens belges se tissent pour, comme il se faut, faciliter les affaires

Mal vu donc, Chodiev, mais au contraire de ses deux comparses, il obtient finalement la nationalité – Ibragimov l’aura en 2005, Mashkevitch s’étant vu refuser celle-ci, il se contentera de l’israélienne. Malgré l’événement « suisse », malgré une Sûreté de l’État belge défavorable, il finira donc par avoir son papier, la criminalité politique aidant. Serge Kubla a en effet pris contact avec le Président de la Commission de naturalisation de la chambre, Claude Eerdekens, et lui envoie une missive le 16 mai 1997, lui demandant « avec la plus vive insistance » d’intervenir dans le dossier de celui qui désormais est certainement plus que son voisin. La police, sur laquelle Kubla a autorité comme bourgmestre, suivra également, alors que le Commissaire Michel Vandewalle se rend au domicile de Chodiev pour une seconde évaluation afin de poursuivre l’enquête sur une possibilité de naturalisation. Le premier rapport avait recommandé de s’en tenir aux renseignements donnés par la Sûreté de l’État qui avait informé la police des liens du Kazakh avec la mafia russe, et donc de ralentir la procédure. Mais, comme celui-ci n’allait pas dans le sens voulu, il a fallu envoyer la bonne personne. Curieux en effet qu’un PV signé par le Commissaire Vandewalle daté du 8 janvier 1997 indique que l’homme s’exprime parfaitement en français, alors qu’il parle en anglais. Merci les amis ! Chodiev pouvant maintenant facilement se déplacer dans l’espace Schengen sans visa, pour faire affaire. Libre marché — pour certains — oblige. Service de bon voisinage, ou échanges de bons procédés. Toujours est-il qu’on découvrira que Serge Kubla a ouvert un compte en Suisse en 1997, au nom d’une fondation au Liechtenstein qui déménagera en 2007 au Panama. Dans ce dossier, le bourgmestre sera bien obligé d’avouer devant le juge Claise le blanchiment d’argent.

On plonge ici dans un système où la corruption n’est pas l’exception, mais la règle, dans lequel la mafia russe, notamment, occupe une place de choix. Il faut lire ce que disait un connaisseur du monde criminel russe dans un article bien documenté : « la mafia russe fait ce qu’elle veut. Des bandes organisées venues de l’Ukraine, du Kazakhstan… investissent des milliards dans notre pays. Ils investissent les plus hauts cercles de la politique, judiciaire et du monde économique et financier. Des gens aux positions importantes dans notre pays sont tout simplement achetés. Si nécessaire, les Russes paient les campagnes électorales de nos hommes politiques. Nous en avons des indices. »[note] Chodiev était ainsi considéré par la Sûreté de l’État belge comme le numéro 1 ou 2 de la mafia russe en Belgique, et aurait par ailleurs été, entre 1998 et 2000, un de ses indicateurs.

Tractebel et le trio

« Tractebel s’engage à promouvoir des solutions techniques permettant de créer un avenir durable. Découvrez comment nous pouvons vous aider à “donner forme au monde” en respectant notre slogan “Shaping the World”. ». « Façonner le monde », c’est pas beau ça ? Voilà comment celle qui est désormais Tractebel Engie se présente sur son site. Pourtant, derrière le rideau, Tractebel n’est pas si jolie que cela et façonne le monde autrement qu’elle le laisse entendre. En 1996, la cellule belge anti-blanchiment découvre une étrange transaction d’une valeur de 25 millions de dollars, payée par l’entreprise pour pénétrer le marché kazakh. Cet intérêt pour les plaines du Kazakhstan ne semble pas provenir d’une soudaine découverte des charmes de l’ancienne république soviétique, mais bien d’une initiative du trio qui prend contact avec Tractebel : si en 1996, Tractebel rachète quatre centrales électriques au Kazakhstan, elle obtient quelques mois plus tard une concession sur 20 ans pour le transport et le stockage du gaz dans le pays.[note] Le montant de la transaction : 85 millions de dollars, dont 30 seraient tombés dans l’escarcelle de l’État kazakh, le solde dans les poches du trio : du win-win pour cette triade mafieuse indispensable à la pénétration du pays, dans une économie de « concurrence libre et non faussée », libre et non faussée pour certains, dont le paysan kazakh ne fait sans aucun doute pas partie. Il n’avait qu’à demander la nationalité belge.

Il y a peu de place pour la justice concrète dans tout cela, alors que politiciens et chefs d’entreprise l’invoquent dans leurs communications officielles, pour mieux faire oublier son absence dans leurs tractations informelles et leurs effets dans le réel

Certaines sources avancent que les déboires judiciaires de Tractebel en Belgique, qui entravent ses démarches au Kazakhstan, résultent d’une rivalité avec son concurrent russe Gazprom. Tractebel, en créant en 1998 au Kazakhstan Almaty Power Cie via laquelle elle exploite quatre centrales électriques et un pipeline de gaz stratégique, bloque des projets de son concurrent Gazprom. C’est ce qui expliquerait la réunion qui s’est tenue en août 1999 à l’hôtel Royal à Paris, en présence de Eric Van de Weghe pour Tractebel, Gregory Loutchansky (Gazprom), Shabtaï Kalmanowich, un ancien du KGB, et le bras droit de Noursoultan Nazarbaïev, Bulat Utemuratov. La tractation n’ayant pas abouti pour Gazprom qui espérait récupérer le gazoduc, les informations sur les bénéficiaires des commissions de Tractebel avec le Kazakhstan ont été divulguées, ce qui est à l’origine de l’intérêt de la justice belge pour l’affaire. S’ensuivra l’accusation du trio kazakh de corruption, faux, association de malfaiteurs et blanchiment d’argent : les trois comparses sont accusés de 48 chefs d’inculpation. Eric Van de Weghe, que nous retrouverons par ailleurs impliqué avec  Armand de Decker, Claude Guéant[note]  et consorts, a travaillé pour Suleyman Kerimov et a été indicateur de la police belge, baignant dans divers scandales faits d’« armes kazakhes, de mafieux de l’Est, d’ordinateurs pour la Libye, de prestigieuses caves à vin, de détournements au préjudice d’un chef d’État africain et d’un tableau de Paul Delvaux »[note]. Rien que ça.

Reste qu’il y a peu de place pour la justice concrète dans tout cela, alors que politiciens et chefs d’entreprise l’invoquent dans leurs communications officielles, pour mieux faire oublier son absence dans leurs tractations informelles et leurs effets dans le réel. Elle se manifeste toutefois en 2007, conduisant à l’inculpation de 7 personnes, qui outre le trio kazakh, implique l’épouse du Premier ministre kazakh ainsi que les deux filles et l’épouse de Mashkevitch, pour blanchiment d’argent dans le cadre de transactions immobilières. Immobilier, nous le verrons plus tard, également « passion » de « l’homme lige de Reynders ».

SARKO, LA FRANCE ET LES HÉLICOS

Un peu plus tard, le 26 octobre 2010, Paris et Astana négocient quelques affaires juteuses, portant sur la vente de 45 hélicoptères EC 145 du groupe Eurocopter (EADS[note]) et 290 locomotives du groupe Alstom, pour la coquette somme de 2 milliards d’euros. L’occasion pour le président kazakh de tenter de sortir ses copains du pétrin belge, qui risquerait de grandement compromettre leurs futures affaires : « Je signe si tu interviens en faveur de mes amis poursuivis en Belgique ».[note] Échange de bons procédés interlopes entre « amis », qui savent qu’en s’entraidant provisoirement, chacun en tirera bénéfice, au grand malheur des peuples français et kazakh, les premiers ayant été convaincus par la propagande médiatique que ces ventes d’hélicoptères-tueurs seront une bonne chose pour la croissance, les seconds qu’elles leur permettront de se défendre contre de méchants voisins.

Ça ne tombera pas dans l’oreille d’un sourd, et l’homme collectionneur de scandale, Nicolas Sarkozy, mis en garde à vue le 20 mars 2018 pour le financement occulte de sa campagne présidentielle de 2007, fait jouer ses relations pour accélérer le processus législatif belge et permettre au trio kazakh de bénéficier d’une « transaction pénale élargie ». La pression se propage et s’exerce sur des relais, mettant en branle les procédures de facilitation dans l’objectif de faire avancer le processus et d’aboutir à la relaxe : Damien Loras, conseiller Asie centrale de Sarkozy, connu comme « l’officier traitant » de Patokh Chodiev, contacte Jean-François Étienne des Rosaies pour qu’il lui trouve un avocat d’affaires international. Le choix se portera sur Catherine Degoul.Loras et des Rosaies montent donc une équipe technique (judiciaire et financière) et politique, entre la France et la Belgique. Outre Damien Loras, pilote du dossier, des Rosaies, intermédiaire, Catherine Degoul, avocate chapeautant le volet judiciaire, s’ajoute le vice-président du Sénat belge de l’époque, Armand de Decker, ainsi que le cabinet d’avocats Toosens. Pour se faire aider, De Decker aura recours à Jonathan Biermann, un de ces anciens attaché parlementaire, échevin de la commune dont De Decker est bourgmestre, et avocat spécialisé en droit commercial. Bien impliqué dans le Kazakhgate, il représentera « Natalia Kazegueldina, la femme de l’ex-Premier ministre kazakh, mise en cause dans le dossier de blanchiment d’argent Tractebel »[note] . Il touchera de l’avocate de Patokh Chodiev, Catherine Degoul, la coquette somme de 160.000 euros.

« Le rôle de des Rosaies dans cette affaire, c’est le suivi de loin afin de savoir quand aboutira la négociation avec la justice belge et si elle aboutit de façon satisfaisante »

De son côté, Jean-François Étienne des Rosaies, qui jouera un rôle clé dans l’affaire, n’est autre qu’un ancien préfet et chargé de mission auprès de Nicolas Sarkozy. Il a notamment organisé les meetings de sa campagne présidentielle. « Il a vu une fois ou deux Patokh C., une fois à l’Élysée, une fois dans un lieu dont il ne se rappelle plus, c’est apparemment un restaurant ou un hôtel pour un déjeuner. Donc ils se sont vus deux fois : le rôle de des Rosaies dans cette affaire, c’est le suivi de loin afin de savoir quand aboutira la négociation avec la justice belge et si elle aboutit de façon satisfaisante. Donc, voilà, il suit le dossier »[note]. des Rosaies est aujourd’hui mis en examen pour corruption par agent public étranger et trafic d’influence.

Les relais français appelés furent d’autant plus efficaces qu’ils avaient des contacts privilégiés avec des Belges, qui pourraient répondre à la demande en amont du président kazakh. Ainsi, on découvre qu’Aymeri de Montesquiou-Fezensac d’Artagnan, représentant spécial du président Nicolas Sarkozy pour l’Asie Centrale, sénateur-maire UDI de Marsan, très proche du pouvoir kazakh et « grand ami du président Nazarbaïev », devient membre actif de la cellule franco-belge de soutien au trio. La justice française le soupçonnera d’avoir touché des commissions occultes à l’occasion du contrat de 2 milliards d’euros entre la France et le Kazakhstan. Aymeri de Montesquiou est aussi capitaine de la Compagnie des Mousquetaires d’Armagnac, descendant de Dartagnan (c’est un décret de François Fillon qui lui permit d’ajouter « d’Artagnan » à son nom). Il est accusé, selon Mediapart, de posséder un compte non déclaré avec son épouse, dans la filiale suisse de HSBC. Il hébergera dans son château de Marsan JérômeCazuhac, juste après sa démission et ses excuses pour avoir caché l’existence d’un compte non déclaré… en Suisse. Hardi le mousquetaire ! Qui d’autre se la joue Chevalier ? Didier Reynders qui, le 16 octobre 2010, est intronisé « Mousquetaire d’Armagnac »[note], le même jour que le ministre d’État Melchior Wathelet et SAR la Princesse Alexandre de Belgique (la Princesse Léa). Hasard de calendrier : le 27 octobre 2010, Sarkozy et Nazarbaïev signaient 2 milliards d’euros de contrats. Parmi les autres membres de la confrérie intronisés ce jour-là, on trouve Armand De Decker et Freddy Thielemans, qui rejoindront Albert II de Monaco notamment, ou quelques personnalités kazakhes… Leur devise on la connaît, elle qui résume parfaitement leurs petits arrangements et leurs collusions : « Tous pour un, un pour tous ».

Jean-François Étienne des Rosaies,l’intermédiaire, est de son côté membre de l’Ordre de Malte, conseiller spécial du Grand Chancelier de l’ordre souverain, militaire, hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem, de Rhodes et de Malte, par ailleurs expert agréé près de la Cour pénale internationale. L’Ordre de Malte est un organisme caritatif trouble, basé au Vatican, qui semble plutôt jouer une fonction d’écran à certaines tractations et lieu de rencontre des milieux d’affaires, de la politique et de la grande noblesse. Son grand chancelier, Pierre Mazery, chef de l’exécutif et responsable de la politique étrangère de l’Ordre, entretenait de bonnes relations avec Armand De Decker. C’est l’Ordre de Malte qui assure dès 2010 la reprise de contacts entre des Rosaies et Armand De Decker que le premier appelle « cousin germain », qui dans le jargon du milieu « désignerait une personne qui travaille pour l’Ordre ou y est associée, mais sans en être membre ».[note] En 2012, le 18 avril, Didier Reynders rend officiellement visite à l’Ordre de Malte, où il est reçu par Jean-Pierre Mazery et Albrecht Freiherr von Boeselager (grand hospitalier de l’OM). Ils y parlent surtout, dit-on, du Moyen-Orient et de la République démocratique du Congo. Ah, le Congo, quelle aubaine. Reynders, habitué de l’Ordre, signera le 25 juillet 2012, « Un Mémoire d’Entente entre le Ministère des Affaires étrangères du Royaume de Belgique et l’Ordre souverain de Malte ». Ça aide d’être ministre des Affaires étrangères, pour l’anoblissement des copains aussi, on le verra.

LE DÉNOUEMENT

Les relais ont bien fonctionné et le conditionnement de l’achat kazakh au soutien du trio n’aura pas été vain. Comme le stipule des Rosaies dans un courrier adressé à Guéant (28 juin 2011) : « J’ai donc obtenu le soutien déterminant de mon cousin germain Armandde Decker, qui nous a apporté l’« adhésion » des ministres de la Justice, des Finances et des Affaires étrangères. Et qui a « engagé » le vote (à l’unanimité) de son parti libéral pour modifier la 1re loi du nouveau Code civil de Justice belge autorisant l’État à « des transactions financières dans des affaires pénales recouvrant notamment les chefs d’inculpation de blanchiment, faux en écriture et association de malfaiteurs«  »Claude Guéant aussi est satisfait, lui qui écrit à un conseiller diplomatique de l’Élysée (août 2011) : « Cher Damien, j’ai eu A. De Decker au téléphone. C’est vrai que lui et son équipe ont fait un magnifique travail qui ne peut que servir les intérêts de la France… Mon souci maintenant est très prosaïque : c’est que les avocats qui ont travaillé pour Chodiev soient maintenant rémunérés… Pouvez-vous toucher ou faire toucher Chodiev ? Amitiés, CG. » La fine équipe ! Pas de limite dans le cynisme solidaire, ou la solidarité cynique, choisissez. Le 17 juin 2011 donc, l’élargissement de la transaction pénale, votée dans la précipitation, entraîne l’abandon des poursuites visant Chodiev et ses comparses, en échange du paiement d’une somme de 23 millions d’euros. Peccadille pour les trois milliardaires, véritable manne pour l’état libéral belge, qui cherche des fonds, surtout en ne touchant pas aux grosses fortunes, mais aux chômeurs de préférence. Et victoire pour « l’homme d’affaires du président kazakh », Chodiev, qui évite avec ses comparses la prison, mais aussi une déstabilisation d’ENRC, coté à la bourse de Londres. La note de des Rosaies à Claude Guéant du 28 juin 2011 le confirme.

« Cher Damien, j’ai eu A. De Decker au téléphone. C’est vrai que lui et son équipe ont fait un magnifique travail qui ne peut que servir les intérêts de la France… Mon souci maintenant est très prosaïque : c’est que les avocats qui ont travaillé pour Chodiev soient maintenant rémunérés… »

Un courrier de des Rosaies stipule par ailleurs que c’est l’avocate « Catherine Degoulqui a été le principal rédacteur de ce nouveau texte, à la demande expresse du ministre de la Justice et du procureur général du roi ». Le 19 juin 2011, deux jours après la transaction pénale conclue au parquet de Bruxelles, des Rosaies envoie un mail à Claude Guéant, ministre français de l’Intérieur de l’époque, pour en informer le « PR » (président de la République, Nicolas Sarkozy). Dans celui-ci, il rappelle la demande du président kazakh deux ans auparavant, « pour trouver un soutien politique en Belgique en faveur de son ami »[note] des Rosaies implique directement les politiques belges précisant que « pour résoudre cette affaire, un texte de loi a été voté, il y a un mois, organisé et suscité par Armand de Decker qui a sensibilisé (sic) les ministres de la Justice, des Finances et des Affaires étrangères de l’époque : Stefan De Clerck (CD & V), Didier Reynders (MR) et Steven Vanackere (CD & V) ». CQFD.

Dans le courrier du 28 juin, des Rosaies explique : « Il me semble important que vous puissiez nous recevoir mardi ou mercredi avec le ministre d’État Armand De Decker, que l’État français oubliera de remercier, et Catherine Degoul. »[note] des Rosaies n’oubliera en effet pas de transmettre à Guéant les numéros de téléphone d’Armand De Decker, lequel touchera quelques 741.846 euros pour ses bons et loyaux services, sur ses comptes privé et professionnel.[note] Les intermédiaires seront grassement remerciés : l’avocate Catherine Degoul aurait reçu 7,5 millions d’euros de Chodiev. On retrouve un versement de 25.000 du cabinet Degoul vers le Fonds d’Entraide Prince et Princesse Alexandre de Belgique, de la princesse Léa, femme de feu Prince Alexandre, demi-frère d’Albert II[note]. L’avocate affirme lors de sa première audition que ce versement résulte d’une demande de De Decker[note], qui souhaite « faire un geste, une faveur de la sœur (sic) du Roi[note] ». Ces 25.000 sont ensuite reversés par la princesse Léa à « Amitié et Fraternité scoute », association qu’administre Jean-François Godbille. Ce dernier était avocat général au moment de la transaction pénale qui aura permis à Chodiev d’échapper à la justice. C’est là que Pierre Salik, ami de feu Prince Alexandre, essaiera de venir en aide à la princesse[note]. Parmi les remerciés, on sait que Damien Lorasrecevra de Chodiev en septembre 2009, avant l’heureux dénouement, une montre en or et crocodile d’une valeur de 44.000. D’autres distributions pour services rendus ont été faites. des Rosaies quant à lui percevra directement 300.000€ de Degoul, de Montesquiou 200.000€. Épique ! Une véritable épopée charmante, sans prince, bien que…

Celui qui sera à l’origine du Kazakhgate, un relativement discret homme d’affaires, décédé depuis, Guy Vanden Berghe, révèle l’amplitude du réseau tissé. Ancien client de l’avocate Catherine Degoul, il semble que celle-ci aurait abusé de sa confiance pour faire transiter par ses comptes étrangers de l’argent qu’il ou elle (elle lui faisait signer des blancs-seings) reversaient sur les comptes de protagonistes de l’affaires (des Rosaies, Biermann, de Montesquiou…). Il dira aux enquêteurs : « Me Degoul allait voir le lobbyiste De Decker qui lui ouvrait toutes les portes. Il me semble qu’elle était mise en relation avec De Decker directement de Paris à Bruxelles par téléphone entre homologues du même niveau, Guéant pour la France et Reynders pour la Belgique » ?[note] Didier Reynders apparaît, mais pas encore très visiblement ici. On sait pourtant que ce genre de service n’est pas gratuit. Le député Marco Van Hees tente de comprendre :« Pourquoi, tout d’un coup, Didier Reynders met-il dans la balance, pour accepter une levée du secret bancaire dont son propre cabinet a rédigé le projet de loi, un nouvel élément — la transaction bancaire — qu’il aurait pu insérer dans ce même projet s’il avait fait l’objet d’un accord dès le départ au gouvernement : la levée de secret bancaire contre l’introduction de la transaction pénale élargie ? Si Reynders fait introduire précipitamment la transaction pénale par un amendement en mars 2011, avec ou sans deal gouvernemental, c’est parce qu’il y a urgence. Et cette urgence se nomme Patokh Chodiev ».[note] Le député ajoute, non sans accroître les suspicions qui pèsent sur Reynders : « Par une étrange coïncidence, les deux transactions pénales conclues dans la période interdite de mai-août 2011 conduisent donc à Nicolas Sarkozy, l’ami de Didier Reynders[note]… ». Pour en conclure : « Un important faisceau d’indices désigne celui qui est toujours Vice-Premier ministre dans le gouvernement fédéral comme ayant eu un rôle clé dans l’affaire Chodiev ». Nous verrons que ce réseau dépasse l’affaire du Kazakhgate.

Ces informations sont énormes et auraient dû suffire à inculper tous les protagonistes, à commencer par Didier Reynders : corruption à tous les étages, trafic d’influence, imbrication des différents niveaux de pouvoir avec mainmise de l’exécutif, collusion entre mafieux et politiques. Mais nous sommes littéralement face à une caste d’invulnérables. Personne n’est donc vraiment embêté, car la corruption est tellement ancrée, pénètre l’appareil d’État, les différentes hiérarchies, que la dénoncer c’est faire face à un système totalement capable d’intégrer et digérer ces dénonciations. Celui qui est mouillé n’a intérêt à rien dire, les autres, ils ne peuvent pas perdre leur boulot et préfèrent attendre leurs prochaines vacances au soleil, pour « oublier »… mais il y a aussi la peur de témoigner : « Ces hommes et ces femmes craignent la police, puisque leurs poursuivants y ont aussi des entrées. Et ils n’ont aucune confiance dans les institutions, puisque leurs ennemis ont un pouvoir supérieur encore. » Celle qui parle, c’est l’ancienne juge Éva Joly, qui dans son combat contre Elf fera personnellement les frais de leur pouvoir totalitaire. Ce qu’elle décrit, et que nous avons perçu nous-mêmes en faisant cette enquête, en rencontrant certaines sources et en compilant ce qui avait déjà été dit dans la presse, c’est l’abyssale impuissance, paralytique, qui donne à nos petits combats quotidiens le goût du superflu et de l’inoffensif : « Le fléau que j’ai rencontré sur ma route, et dont je n’ai aperçu que la pointe émergée, n’a pas encore de nom. Par habitude, nous utilisons les mots de corruption ou de délinquance financière. Je parlerais plutôt d’impunité : une manière de vivre au-dessus des lois, parce qu’on est plus fort que la loi. »[note]

Personne n’est vraiment embêté, car la corruption est tellement ancrée, pénètre l’appareil d’État, les différentes hiérarchies, que la dénoncer c’est faire face à un système totalement capable d’intégrer et digérer ces dénonciations

Et pour ceux qui osent, on appliquera la technique de pression dénommée MICE, connue des agents secrets : Money, Ideology, Compromise and Ego, utilisé notamment pendant la guerre froide pour obtenir des informations ou la collaboration d’agents ennemis[note]. Le désir de rester à sa place, de faire sa petite vie, d’oublier tous les jours, dans une société profondément conformiste, s’ajoutera aux causes de ce silence structurel et à cette impunité de fait. Tout cela ayant ses effets sur l’appareil judiciaire qui, au-delà d’être gangrené par la mafia politico-financière, demande à ceux qui restent un fameux courage pour faire véritablement leur travail, au risque de leur place au mieux, de leur peau au pire. Reconnaissons toutefois que les tentatives de dévoiement de la magistrature par la cellule franco-belge n’ont pendant des années pas abouti, et que c’est pour cette raison que « l’équipe » attaqua sous l’angle de la législation belge.

Soit, la fin justifie les moyens dans le domaine économico-politico-mafieux, et l’affaire sera réglée : Chodiev « m’a assuré de sa gratitude pour notre succès concernant sa situation judiciaire en Belgique et il soutiendra Eurocopter [en Russie] », dixit desRosaies. Merci la Belgique !

APRÈS LA TRANSACTION… LE RENVOI D’ASCENSEUR ?

Si de nombreux protagonistes nient se connaître à l’époque du Kazakhgate, les relations ultérieures témoignent soit d’une prompte affinité, soit de mensonges sur la réalité des relations antérieures. La suite ressemble étrangement à un échange de bons procédés, qui tissent les liens de corruption entre Nicolas Sarkozy, par l’entremise de des Rosaies notamment, et Didier Reynders, par celle d’un « nouveau » venu : Jean-Claude Fontinoy, expert au cabinet du ministre des Affaires étrangères, bras droit et bon ami de Reynders.[note] Les contacts ont donc lieu entre Jean-Claude Fontinoy et Jean-François Étienne des Rosaies, mandaté par l’Ordre de Malte et Jean-Pierre Mazery, cette fois-ci autour de l’anoblissement de Georges Forrest, homme d’affaires belge, milliardaire, vivant au Congo et possédant la moitié du Katanga. Forrest est surnommé « le roi des mines africaines », il est très proche de Didier Reynders, de nouveau.

Le 11 décembre 2013, des Rosaies envoie un mail sibyllin à Pierre Mazery, grand chancelier, chef de l’exécutif et responsable de la politique étrangère de l’Ordre de Malte. Celui-ci n’est tout à fait compréhensible que par ses protagonistes qui, manifestement, ont de nombreuses choses à se reprocher. Des Rosaies cite André Querton (porte-parole belge de l’Ordre de Malte), Didier Reynders, Jean-Claude Fontinoy (« homme lige de Didier Reynders ») et indique aussi le lieu d’origine de sapremière rencontre avec Jean-Pierre Mazery : l’Élysée. Dans ce courrier, il semble indiquer un différend qui aurait eu lieu entre l’ambassadeur de Belgique au Vatican, sanctionné par Didier Reynders, différend qui aurait été relayé par de Gerlache. On ne sait pas de quoi il s’agit vraiment, mais les noms cités sont plus qu’intéressants : Didier Reynders toujours, mais aussi de Gerlache, qui n’est autre que Bernard de Gerlache de Gomery, président de la Chambre de Commerce, d’Industrie et d’Agriculture Belgique-Luxembourg-Afrique-Caraïbes-Pacifique, sévissant en Afrique et connaissant bien Georges Forrest. Des Rosaies demande un soutien de la part de Mazery, « par notamment un légitime changement de classe au sein de l’Ordre et qui devrait être une promotion de Grâce et Dévotion ».[note] On peut comprendre qu’il veut monter en grade et que cette décision conditionnera la poursuite de leur relation, notamment un prochain dîner prévu le 13 décembre. Notons que Forrest est membre de l’Ordre de Malte, dont il est très proche, où il exerce notamment ses talents caritatifs en faveur de l’Afrique, où l’Ordre est fort présent.

C’est dans le second courrier (16 janvier 2014) que des Rosaies évoque explicitement un soutien à Georges Forrest, où il demande qu’André Querton intervienne auprès de de Gerlache en faveur de Forrest, le premier apparaissant la cause des problèmes du second. Dans ce mail est également cité De Decker. De nouveau… On se souvient que des Rosaies avait reçu 300.000€ de Catherine Degoul, avocate française de Chodiev.Dans cette tentative d’anoblissement, il recevra 95.000€ de Georges Forrest. Rappelons que celui qui est soupçonné d’avoir alimenté un compte qui aurait permis l’achat d’une villa pour Patrick Balkany[note], avait déjà tenté l’anoblissement, et que des soupçons pèsent sur l’ancien roi des Belges Albert II qui aurait appuyé la demande.[note] Il voulait être baron, il ne fut que commandeur dans l’Ordre de Léopold (en 2012) et, par l’intermédiaire de Étienne des Rosaies, mais aussi de Claude Guéant et François de Radiguès, ami d’Albert II, se démenant tous, il fut fait grand officier de l’ordre de la couronne.[note] Amen.

Des ponts s’établissent entre le kazakhgate et la procédure d’anoblissement de Georges Forrest, révélant l’implication de Fontinoy dans ces aventures. Devant la commission d’enquête parlementaire belge, ce dernier dira : « Je ne me suis jamais occupé des dossiers secrets bancaires, transaction pénale et Kazakhgate. J’ai appris tout ça par les médias comme tout le monde ». Quand on est de cette caste d’intouchables, il suffit de dire. Mais cette nouvelle affaire autour de Georges Forrest nous ouvre aussi les portes du continent africain, où Chodiev a de puissants intérêts.

CH II – LES TERRAINS DE JEU AFRICAINS

Il n’y a pas que dans les steppes d’Asie centrale que l’on peut faire de très juteuses affaires en profitant de la quasi-absence d’État organisé. En Afrique aussi, des régions entières sombrent dans une anarchie propice à des pratiques douteuses, mais très rentables. Et, ici encore, on trouve trace de nos comparses Kazakhs et, souvent aussi, des responsables d’État belges, toujours de la même couleur politique.

LIENS TROUBLES EN RDC

Didier Reynders, aidé par l’homme d’affaires belge,   Georges Forrest, soutiendrait Moïse Katumbi Chapwe[note], riche homme d’affaires et ex-gouverneur du Katanga, comme candidat pour succéder à Joseph Kabila. On sait que derrière les soutiens politiques se cachent souvent des intérêts économiques, qu’on déguise sous toutes sortes de belles paroles humanitaires, où « les Droits de l’homme » ont une place de choix. L’objectif de ce soutien serait notamment dans le cas présent de faire tomber Semlex.[note]Cette entreprise, qui se présente comme fournisseuse de « solutions sécurisées pour l’identification des populations par la biométrie », est dirigée par Albert Karaziwan.[note]L’hom  me, qui vit à Bruxelles, ne joue pas dans la cour des petits : outre Semlex, il possède des sociétés liées à l’immobilier (Leignon Synergie, Matison), aux technologies de la sécurité (Profabel), des structures aux fonctions troubles (comme Parcomatic[note]), ou encore dans la distribution de parfum ou de produits de beauté (Elkaur international S.A.). Comme tout homme d’affaires qui se respecte, il entretient ses relations en siégeant dans divers conseils d’administration, et son image en étant membre de l’association sans but lucratif « Optimistes sans Frontières », « dont le but est de promouvoir l’optimisme et la pensée positive dans le monde ».

On sait que derrière les soutiens politiques se cachent souvent des intérêts économiques, qu’on déguise sous toutes sortes de belles paroles humanitaires, où « les Droits de l’homme » ont une place de choix

Les accointances politiques de l’homme d’affaires amènent à la surface certaines têtes connues, dont celle d’Alain Destexhe (MR), qui sera contacté par la directrice financière de Semlex afin de faciliter l’obtention d’une carte de séjour en Belgique pour celle qui est à l’époque la femme du président tchadien, Zina Wazouna Idriss, qui jouerait le rôle d’agent de liaison pour Semlex. Le sénateur Destexhe fait jouer ses contacts et écrit à… Serge Kubla, bourgmestre de Waterloo, pour qu’il la soutienne dans sa demande de séjour.[note] L’argent n’a pas d’odeur, et les liens se font et se défont. Même technique, « autre » histoire. Mais Semlex éveille surtout notre intérêt ici pour son marché conclu avec la République démocratique du Congo au sujet de la vente de passeports biométriques. Fixés à un prix exorbitant, en regard surtout de la pauvreté du pays (185$ au lieu de 100$ auparavant), ce contrat fait du passeport l’un des plus chers au monde. « L’essentiel des sommes versées par le citoyen congolais va directement à Semlex, une entreprise basée en Belgique, qui produit des documents de voyage (passeports, cartes d’identité…) et à une petite société basée dans le Golfe persique ». La vente des passeports fait l’objet d’un détournement vers une société du Golfe enregistrée à Ras el Khaïmah dans les Émirats arabes unis, LRPS, qui reçoit 60 dollars pour chaque passeport, « l’occasion d’empocher des centaines de millions de dollars sur le dos des plus pauvres »[note], que se partagerait le clan Kabila.

Un autre proche de Kabila, directeur financier du cabinet, Emmanuel Adrupiako, investit depuis 2014 dans l’immobilier de luxe québécois. Il peut compter sur des versements récurrents, qu’il reçoit notamment de deux compagnies basées à Dubaï et liées à Semlex.[note] Kabila et lui sont par ailleurs associés dans deux entreprises d’extraction : Acacia et sa filialeKwango Mines SARL. En 2016, résultant d’une vaste enquête, Bloomberg dévoilait l’empire financier de la famille de Joseph Kabila : il détient des participations dans plus de 100 entreprises extractives du pays, via ses sœurs, frères et autres proches.

Ce qu’il faut saisir, ce sont les accords passés entre Kabila et la Chine, notamment celui de 2007, qui obligeront Forrest à céder a  ux Chinois des gisements de cuivre et de cobalt. Point important de discorde donc. Au contraire, Moïse Katumbi Chapwe, candidat pour succéder à Kabila, ex-gouverneur du Katanga, est « une vieille connaissance de Forrest »[note] qui règne sur le Katanga depuis des décennies et qu’on surnomme « le vice-roi du Katanga ». Katumbi est président du club de foot Mazembe de Lubumbashi[note], Malta Forrest, fils de Georges et héritier de son empire, en est premier vice-président.

Albert Yuma, président de la Gécamines (Société Générale des carrières et des mines, intimement liée à l’histoire de la colonisation belge), est lui un proche de Joseph Kabila. Depuis quelques années, celui qui est aussi président de la Fédération des entreprises du Congo est en conflit ouvert avec l’homme d’affaires Georges Forrest et son groupe (GFI, Group Forrest International), autour du Groupe de Terril de Lubumbashi (GTL), dont Forrest est actionnaire à 70 %, la Gécamines détenant les 30 % restants. Le conflit s’envenime lorsque, le 23 mars 2017, la Gécamines empêche l’accès des camions de GTL au terril.[note] Rien ne sert d’entrer dans les détails, mais ceci souligne un point : la Gécamines et son président Albert Yuma, proche de Kabila, semblent vouloir réduire l’influence de Forrest en RDC. C’est ici qu’intervient le second homme à écarter, après Karaziwan : Dan Gertler. Ce milliardaire israélien qui arrive en Afrique à l’âge de 23 ans s’est construit un empire en soutenant le père Kabila. Si le groupe Forrest commence à perdre des revenus en   provenance de la Gécamines, c’est que d’autres y gagnent. L’un de ceux-là, c’est Dan Getler, dont l’ONG britannique Global Witness révélera qu’une filiale de sa société Fleurette, basée aux îles Caïmans, a touché 880 millions de dollars de la Gécamines, qui lui étaient initialement dus.[note] Quel lien alors avec l’offensive en règle que subissent le diamantaire et son proche collègue belge, Pieter Deboutte, qui sont la cible de sanctions américaines (décision signée par Trump le 20 décembre 2017) pour son rôle en RDC ? Les États-Unis prétextent des violations des droits de l’homme et de la corruption pour justifier leurs sanctions et se servent de ce prétexte pour protéger leurs intérêts. Des intérêts commerciaux, directs ou indirects (un service demandé par la Belgique en échange d’autre chose ?), sont donc en jeu. C’est que Dan Gertler est « la clé du système financier du président Joseph Kabila ».[note] Et qui retrouve-t-on encore ici : Patokh Chodiev. Propriétaire d’ENRC (associé à ses deux indéfectibles comparses), entreprise que le président Nazarbaïev a voulu mettre à l’abri en demandant le soutien de la France au trio. Dan Gertler, proche de Joseph Kabila, était le principal acheteur d’actifs miniers congolais vendus à des prix dérisoires, que l’homme d’affaires israélien revendait notamment à ENRC. Gertler faisait ainsi des plus-values mirobolantes, sur le dos d’ENRC. En gros, Chodiev et ses comparses étaient royalement grugés, alors que la constellation financière de Gertler qui, comme Chodiev, a vu son nom associé au Panama Papers, bénéficiait à des officiels Congolais, comme l’avançait Global Witness.

Le duo Chodiev/Gertler conclura un autre gros contrat : en 2009, ENRC lorgne sur les 50% de participation de la Gécamines dans la Société Minière de Kabolela et Kipese (SMKK), ENRC détenant elle-même l’autre moitié. Pour y parvenir, l’entreprise fait passer un contrat avec un trust de Gertler basé dans les îles vierges britanniques, à qui elle paie 25 millions de dollars sur une option pour obtenir les 50% restants de SMKK. En 2010, la Gécamines donne son accord pour vendre ses participations dans SMKK. Quatre mois plus tard, Gertler vend celles-ci 75 millions de dollars à ERNC.[note]Cela sent la rétrocommission… et la bonne entente entre Albert Yuma, Dan Gertler et Patokh Chodiev, dont Georges Forrest semble exclu.

Chodiev et ses comparses étaient royalement grugés, alors que la constellation financière de Gertler bénéficiait à des officiels Congolais

Reste que ces tentatives de déstabilisation auraient provoqué chez les Congolais une activation de leurs services secrets qui enquêteraient sur certains hommes politiques belges en vue de trouver quelques informations croustillantes. Comme autres mesures de rétorsion, les autorités congolaises ont d’ores et déjà limité les droits de vol avec la Belgique[note], après avoir demandé en janvier 2018, dans une note du ministre congolais des Affaires étrangères, de mettre fin aux activités de la nouvelle agence de développement et de démanteler la maison Schengen (équivalent du consulat) à Kinshasa. Cela sonne comme une confirmation de nos explications…

LES MILLIARDS LIBYENS

Alexandre Djouhri, celui qui exécutait les basses œuvres de Sarkozy, notamment la campagne électorale de Sarkozy en 2007 et son financement libyen, a été arrêté en janvier 2018 à l’aéroport de Londres. Alexandre Djouhri est l’objet d’un mandat d’arrêt européen émis par la justice française, notamment pour « blanchiment d’argent » dans le cadre de l’enquête sur des soupçons de financement libyen de la campagne de l’ex-président français Nicolas Sarkozy en 2007. Il est celui qui est au courant de tout le système Sarkozy/Dominique De Villepin, constituant du pain bénit pour le Président Macron qui veut nettoyer tout sur sa droite. Djouhri a été cité dans le cadre de la mise en examen de son ami Claude Guéant, dans une affaire de ventes de tableaux flamands dans laquelle Guéant aurait perçu 500.000€. Dans le cadre du financement libyen de la campagne de Nicolas Sarkozy, on trouve également la revente d’une villa de Mougins à Béchir Saleh (surestimée et achetée également par la filiale suisse du fonds souverain libyen Libyan African Investment Portfolio, fonds souverain le plus doté d’Afrique), dont une partie de la vente – près de 500.000 euros – ira à De Villepin.

Béchir Saleh est le principal argentier du régime libyen. C’est lui qui dira: « Kadhafi a dit qu’il avait financé Sarkozy. Sarkozy a dit qu’il n’avait pas été financé. Je crois davantage Kadhafi que Sarkozy. » Il en sait trop? Djouhri aussi. Le premier a été blessé par balle le 23 février 2018 sur la route de Johannesburg[note] ; le second a été victime d’un triple accident cardiaque.[note] Les deux se connaissent bien : c’est Djouhri qui organise l’exfiltration de Saleh lors de la chute de Kadhafi et le loge au Ritz de Paris, en puisant, pour payer la note, dans les comptes de riches saoudiens auxquels il a accès, selon les enquêteurs français. Ces tentatives d’assassinat et cet accident rappellent curieusement la mort, en 2012, de Choukri Ghanem, ex-ministre libyen du Pétrole et proche du colonel Kadhafi, retrouvé dans le Danube à Vienne. Cause officielle du décès : « noyade ». Certains ont du mal à y croire.

Djouhri lui, est sorti de prison le 12 janvier 2018 (il a les moyens de payer une caution d’un million d’euros), et aura le temps de convier pour son anniversaire le 18 février, quelques-uns de ses amis, dont Dominique De Villepin, mais aussi Bernard Squarcini, proche de Nicolas Sarkozy, ancien patron du Renseignement intérieur (DCRI, devenue DGSI), actuellement chez LVMH, dont le propriétaire n’est autre que Bernard Arnault, « grand-frère de Sarkozy », que connaît Armand de Decker, lequel comme bourgmestre de la commune d’Uccle, l’a accueilli en septembre 2012 dans sa commune.

Saleh et Djouhri en savent trop? Le premier a été blessé par balle le 23 février 2018 sur la route de Johannesburg. Le second a été victime d’un triple accident cardiaque

Les deux sont par ailleurs proches de la plus grosse fortune belge, Albert Frère. Bernard Squarcini, qui sera également mis en garde à vue pour le financement libyen de la campagne électorale de Sarkozy en 2007, est Chevalier de la Légion d’honneur. Titre que recevra également en décembre 2011 Alain Winants, ancien patron de la Sûreté de l’État belge, le même jour que Jean-François Étienne des Rosaies, en présence d’Armand De Decker. Tous seraient impliqués dans le Kazakhgate, Winants et Squarcini ayant notamment activement collaboré.[note]

Si Alexandre Djouhri et Béchir Saleh savent des choses compromettantes pour la France, peut-être aussi en savent-ils trop sur la Belgique qui, ne l’oublions pas, détient – détenait ? – une grosse partie du butin libyen sur des comptes Euroclear… Nous verrons qu’un certain Jean-Claude Fontinoy, qui assure une position clé dans les affaires, pourrait continuer à nous intéresser.

Ah la Libye, quel fantastique pays… pour l’Occident. En 2016, Sameh Sobhy, Belge d’origine égyptienne, est arrêté. Il est accusé de trafic d’armes, organisation criminelle, violation d’embargo et faux et usage de faux. Il baigne dans un marché de trafics d’armes avec la Libye. Un rapport de l’ONU de 2015 indique qu’il aurait écoulé vers le pays 1.500 armes de poing et un million de cartouches. L’intéressé nie, invoquant qu’il ne serait qu’un intermédiaire entre les sociétés exportatrices et la Libye. On sait que Kadhafi avait placé de l’argent en Belgique, principalement chez Euroclear, sur quatre comptes (16,1 milliards), gelés par l’ONU en mars 2011. Rien n’est évident sur l’origine de cet argent, dont on ne peut dire avec certitude qu’il n’est pas lié au crime organisé et à divers trafics.

C’est ici que, dans ce récit épique, le prince intervient. Rappelons que le Prince Laurent, via son ASBL Global Sustainable Development Trust (GSDT), réclamait, suite à un contrat de 2008 portant sur le reboisement de régions désertiques en Libye pour environ 70 millions d’euros, une indemnité pour rupture unilatérale du contrat par la Libye en 2010. L’État libyen n’a jamais répondu à la requête, malgré la condamnation à deux reprises par le tribunal de Bruxelles à verser 48 millions d’euros à l’ASBL. Le gouvernement belge a toujours refusé de dégeler les fonds libyens. Euroclear, qui a le statut de chambre de compensation internationale (ICSD), se prétend insaisissable en vertu d’une loi de 1999. D’où la plainte de l’ASBL déposée en 2015 pour abus de confiance et blanchiment. Précisons que les deux seuls créanciers à avoir été remboursés, seraient la Fabrique Nationale de Herstal, marchande d’armes[note] et une autre société qui lui serait liée. Selon nos informateurs, le Prince Laurent détiendrait certains secrets, et c’est plus cela que ses frasques à l’ambassade de Chine qui expliquerait les mesures gouvernementales actuelles à son encontre (réduction de sa dotation)…

EUROCLEAR ET L’ARGENT LIBYEN

Il y a deux clans pro-occidentaux ennemis en Libye. Le premier est dirigé par le général Khalifa Haftar, lié à la CIA. L’autre l’est par Fayez al-Sarraj, Premier ministre libyen,qui n’a pas d’armée, mais dirige quatre milices salafistes. Didier Reynders a rencontré Fayez al-Sarraj à Bruxelles en févier 2017[note], pour rappeler le soutien de la Belgique à son gouvernement d’union nationale (GNA). Ça, c’est officiellement. On sait que quand les politiciens occidentaux rencontrent ceux du « Sud », des contrats se préparent. Qu’en a-t-il été de la question de l’argent libyen gelé dans les comptes d’Euroclear, lors de cette rencontre ? Selon certaines informations, al-Sarraj aurait demandé à récupérer les 16 milliards, ce qu’aurait refusé Didier Reynders, acceptant seulement qu’il touche les intérêts (500 millions/an) des fonds, qui seraient placés au Luxembourg. Cela aurait permis à al-Sarraj de financer ses quatre milices, mais aussi des dépenses luxueuses dans une capitale européenne en particulier. Des politiciens belges toucheraient des commissions, selon nos informateurs. « Les quatre comptes gelés chez Euroclear auraient engendré, un an après le 16 septembre 2011, près de 300 millions d’euros [entre 350 et 500 millions] d’intérêts, coupons et dividendes considérés comme “libérables” par le gouvernement. Parallèlement, à l’automne 2012, quelque 235 millions d’euros ont quitté les comptes libyens gelés. Euroclear aurait-elle transféré des intérêts sur un autre compte interne mis à la disposition de son client, l’Arabe Banking Corporation ? Ou (sic) ces 235 millions ont-ils quitté Euroclear ? Et si tel est le cas, pour aller où ? ».[note] Ce qui est sûr, c’est que dividendes et intérêts ne sont pas gelés…

Il y a en tous cas, dans cette histoire, plus que quelque chose de trouble. En mars 2018, on découvre tout à coup que plus de 10 milliards sur les 16 milliards des fonds libyens, se sont évaporés des comptes Euroclear entre 2013 et 2017. Cela signifie que le Règlement UE 2016/44 qui traduit les décisions de gel onusien en droit européen auraitété violé par la Belgique[note]. Seule réponse : « Fake news », selon Reynders. Plus besoin de preuves : pour les invulnérables, il suffit de dire que c’est faux, c’est tout, et énoncer péremptoirement que ceux qui doutent construisent un « roman-fiction ».[note]

« Les quatre comptes gelés chez Euroclear auraient engendré, un an après le 16 septembre 2011, près de 300 millions d’euros d’intérêts, coupons et dividendes considérés comme “libérables” par le gouvernement »

Ce sont les affaires étrangères qui sont les seules compétentes dans les décisions de gel onusien, selon le règlement UE 2016/44. Qui est ministre des Affaires étrangères ? Didier Reynders. La « loi Euroclear »[note] du 28 avril 1999, qui transpose dans le droit belge une directive européenne, est votée en urgence à la demande du gouvernement Dehaene. On y ajoute toutefois un article 9, trait de créativité du cabinet de Jean-Jacques Viseur, alors ministre des Finances, qui stipule au chapitre VII, sous le titre « Insaisissabilité des comptes de règlement » : « Tout compte de règlement sur espèces auprès d’un organisme gestionnaire ou d’un agent de règlement d’un système, ne peut être saisi, mis sous séquestre ou bloqué d’une manière quelconque par un participant (autre que l’organisme gestionnaire ou l’agent de règlement), une contrepartie ou un tiers ».[note] Désormais, même les juges ne pourront saisir l’argent des comptes Euroclear…

CH III – LE RÉSEAU BLEU[note] EN BELGIQUE

Didier Reynders sait s’entourer des bonnes personnes. La cheffe de cabinet Affaires générales du vice-premier ministre et ministre des Affaires étrangères, Alexia Bertrand, est la fille de Luc Bertrand, président du comité exécutif de Ackermans & van Haaren et président du conseil d’administration de DEME, notamment.[note] Outre sa fonction d’avocate, elle est aussi administratrice de Ackermans & van Haaren, tâche pour laquelle elle aurait touché pas moins de 80.000€ en 2016. Didier Reynders et Luc Bertrand sont de vieux amis, qui se sont rencontrés alors que le premier présidait la SNCB (à partir de 1986). Le second doit être content de voir sa fille à un poste si stratégique. Conflit d’intérêts ? Les médias avaient déjà évoqué sa position pour le moins ambiguë dans un contrat d’éolien offshore, mais avant également, alors qu’Alexia Bertrand était la négociatrice pour Reynders dans le secteur des réformes bancaires, où AvH a des intérêts. Si DEME investit partout dans le monde, son attention pour l’Arabie saoudite s’est accrue ces dernières années, pays que l’entreprise souhaite faire profiter de son expertise en matière portuaire. Un hasard alors si la Belgique a soutenu l’adhésion de l’Arabie saoudite à la Commission des Droits des femmes de l’ONU ?

On tente d’établir les liens entre tout ce beau monde. On se souvient que la Société belge d’investissement (SBI), détenue à 64% par l’État belge, était impliquée dans les Paradise Papers. Mais le PTB souligne une information, bien plus cruciale, dont les médias ont peu parlé : « La société privée Rent-A-Port (qui codétient, avec la société publique SBI, la société off-shore incriminée [la Infra Asia Development (Vietnam) Limited, immatriculée aux îles Vierges britanniquesest une filiale du groupe AvH dont est administratrice la cheffe de cabinet du ministre Reynders, Alexia Bertrand…  ». Tiens ? Il ajoute, et c’est là que ça devient véritablement grisant : « De plus, la société publique SBI (Société belge d’investissement international) est présidée par Jean-Claude Fontinoy, fidèle bras droit de Reynders. Et le conseil d’administration compte également Koen Van Loo, ancien chef de cabinet de Reynders. Le rôle du vice-Premier Didier Reynders semble donc central dans cette affaire. »[note] On n’en doutait pas.

On se souviendra que Didier Reynders, attablé chez Bruneau avec Bart de Wever, Louis Michel et Jean-Claude Fontinoy notamment, y croisa aussi Koen Blijweeert, un homme d’affaires impliqué dans divers scandales. Parmi ceux-ci, la corruption de l’ancien directeur de la police judiciaire fédérale de Bruxelles, Glenn Audenaert, dans une affaire de déménagement de la police fédérale vers des bâtiments appartenant à Koen Blijweert, situés dans l’ancienne Cité administrative de Bruxelles. Ce déménagement aurait été discuté dans un restaurant de la rue Royale Sainte-Marie, où étaient présents Luc Joris (voir plus bas), Jean-Claude Fontinoy, Koen Blijweert, Jean-Louis Mazy (membre du comité de direction d’Immobel, impliqué dans le scandale Agusta), Glenn Audenaert et Michèle Lempereur.[note] Mais, peut-être plus intéressant, est la vente de la Tour des Finances en 2001, alors que Didier Reynders procédait à une vaste liquidation des immeubles publics à des prix défiant toute concurrence, pour répondre au diktat du traité de Maastricht et renflouer les caisses de l’État, sans surtout aller chercher l’argent dans les poches de ses amis rentiers. En février 2016, deux hommes d’affaires ont été condamnés « pour avoir empoché des millions de commissions occultes lors de la vente de la Tour des Finances au groupe immobilier néerlandais Breevast ».[note] Breevast (qui possédait 60 % de la Cité administrative au moment du déménagement de la police fédérale), dont le patron est Frank Zweegers, récemment arrêté à Capri, est un des plus grands groupes immobiliers néerlandais. La Belgique avait touché 276,5 millions d’euros pour sa vente en décembre 2001, alors qu’elle louera le bâtiment à Breevast pour un loyer annuel indexé de 24,8 millions d’euros. Suite aux travaux de rénovation achevés en 2009, le loyer serait passé à 54,2 millions. Mais dès 2016, Breevast manifeste son intention de vendre la tour, pour la modeste somme de… 1,2 milliard d’euros.

« De plus, la société publique SBI (Société belge d’investissement international) est présidée par Jean-Claude Fontinoy, fidèle bras droit de Reynders. Et le conseil d’administration compte également Koen Van Loo, ancien chef de cabinet de Reynders. Le rôle du vice-Premier Didier Reynders semble donc central dans cette affaire »

Reynders et Blijweert se connaissent et on se demande de quoi ils parlent quand ils décortiquent leur homard chez Bruneau. Sachant en outre qu’ils s’intéressent à l’immobilier, la présence de Jean-Claude Fontinoy est des plus intrigantes, lui qui fin des années 90 « était spécialisé en “entreprises publiques économiques” et conseillait les parlementaires. Quand le libéral [Reynders] deviendra ministre des Finances en 1999, Fontinoy sera expert au cabinet, puis il traitera des dossiers de la Régie des bâtiments, et des grandes entreprises publiques comme la Poste, la SNCB et l’informatique au SPF Finances »[note] ; cette même régie des bâtiments dont les fonctionnaires et des entrepreneurs seront condamnés en 2006 par le tribunal correctionnel de Bruxelles, dans ce qui constituera alors un procès-fleuve.

Dans la nébuleuse, on trouve aussi Luc Joris, qui s’est beaucoup occupé d’Eurostation, filiale de la SNCB en charge des gares flamandes et bruxelloises, et fut avec Jean-Claude Fontinoy (président du Conseil d’administration de la SNCB et conseiller du vice-premier Reynders) à l’origine du projet de la gare de Mons, tant controversé, non sans raison. Luc Joris, médecin d’Élio Di Rupo, proche, très proche du « socialiste », était membre du Conseil d’administration de la société régionale d’investissement de Wallonie (SRIW), accusé dans ce cadre d’avoir facilité un prêt à la société de Franco Dragone (2 millions d’euros), en échange d’une invitation en jet privé pour assister à un concert de Céline Dion (Production du Dragon). Joris siégeait également à la SNCB, comme Fontinoy, à la FN de Herstal et était propriétaire d’une société basée au Grand-Duché de Luxembourg, Bremco Management, active dans le conseil et la consultance en évasion fiscale opérant comme « paravent » pour un groupe de Honk Kong. Structure intéressante pour blanchir de l’argent…

On croise encore ici Joy Donné, ancien élève de Jean-Claude Fontinoy à la régie des bâtiments, « l’homme du patronat flamand ». Ex-employé de l’ambassade belge à Tokyo et conseiller depuis 2008 au SPF finances, il est connu pour avoir été chercher Bart De Wever en Porsche devant le MR et d’avoir déchiré un PV, alors qu’il roulait avec deux plaques différentes. Les médias ont usé et abusé du délit, franchement mineur face à l’ensemble des tractations politico-économiques en jeu. Joy Donné est devenu en 2016 le chef de cabinet de Jan Jambon.

Si tous ceux-là sont de bons « amis », ce n’est pas pour l’affection qu’ils se portent, mais d’abord pour les services qu’ils se rendent, dont l’objectif est toujours le même : l’argent.

Où est l’argent, où va l’argent ?

Les directions que prennent les fonds émanant de ces transactions auxquelles les protagonistes réussissent toujours à donner une façade légale, ne s’encombrant d’aucune considération morale et de principes, sont multiples. On a vu que les achats/ventes d’œuvre d’art servent à blanchir de l’argent (cf. Guéant), mais aussi l’immobilier (cf. le trio kazakh, la vente de la villa à Béchir Saleh dans le cadre de la campagne présidentielle de Sarkozy de 2007) ou les fuites fiscales vers les législations de complaisance. Mais on ne voit pas pourquoi ces pratiques criminelles ne seraient propres qu’à la France.

Dans les affaires belges, l’art, l’immobilier et les paradis fiscaux font partie du décor. Enfin, ce n’est pas parce qu’on fait de la politique qu’on ne peut pas apprécier les belles choses…

– L’ART

« Ce mardi 8 mai, en présence notamment de Sabine Laruelle, j’ai remis la décoration de Chevalier de l’Ordre de la Couronne à Olivier Theunissen, antiquaire et expert en œuvres d’art. »[note] Voilà ce qu’on trouve sur le site de Didier Reynders, qui ce 8 mai 2012 appose sa signature en dessous du brevet qui fait d’Olivier René Albert Theunissen, antiquaire, expert en œuvres d’art à Lasne, Chevalier de l’Ordre de la Couronne. Outre Sabine Laruelle, on retrouve aussi… Jean-Claude Fontinoy. Ce dernier, qu’on croise également lors d’une réception au Sablon donnée par le chevalier Nicolas de Ghellinck d’Elseghem et M. Olivier Theunissen, pour les 25 ans de leur association.

On se décore entre amis, pour services rendus… ou services à rendre

Par arrêté royal du 6 juin 2017, OlivierTheunissen est nommé juge consulaire au Tribunal de Commerce Francophone de Bruxelles, pour un terme de cinq ans (Moniteur belge, 16 juin 2017). Intéressant comme poste, quand on est marchand d’art avec un carnet d’adresses bien rempli. Theunissen était également 14ème candidat sur la liste communale du MR pour les élections d’octobre 2012. Il siège à la Chambre royale des antiquaires de Belgique, est propriétaire d’Antheol SPRL, spécialisée dans les antiquités et les biens d’occasion. Il est aussi membre du Cercle Royal Gaulois, dont le président Geoffroy Generet a reçu des mains de Didier Reynders le 28 juin 2017, la décoration de Chevalier de l’Ordre de Léopold, en présence de… Olivier Theunissen. Le même cercle qui avait été élu « Cercle de l’année 2016 », par le magazine Lobby, récompense remise par Didier Reynders. Il est encore conseiller au Conseil communal de Lasne, Vice-président du CPAS, administrateur à ITB-Tradetech. S A. La société , productrice de traverses de chemins de fer, réalise 90 % de son chiffre d’affaires à l’étranger, notamment en République démocratique du Congo, avec la société nationale des chemins de fer du Congo (SNCC) et la Gécamines qui est la première cliente de la SNCC, cette dernière assurant le transport des produits miniers et des biens de consommation de la Gécamines. ITB rémunère bien ses actionnaires, mais aussi le ministère des Finances « à raison de… 583.305,85Un client fidèle !, », s’en amusait le ministre des Finances de l’époque, Didier Reynders, qui était venu en 2008 prendre part au premier centenaire d’ITB-Tradetech à Genval.[note] Une société qu’il connaît bien puisqu’il en a été le président du conseil d’administration durant deux ans » … Où l’on retrouve à nouveau Jean-Claude Fontinoy, président de la SNCB Holding à l’époque. Curieux n’est-ce pas, ces entremêlements ?

Geoffroy Generet, le jour de sa décoration de Chevalier de l’Ordre de la Couronne, remise par Didier Reynders, avec Olivier Theunissen derrière

Geoffroy Generet, le jour de sa décoration de Chevalier de l’Ordre de la Couronne, remise par Didier Reynders, avec Olivier Theunissen derrière

– L’IMMOBILIER

« Céline et Jean-Claude Fontinoy ont la passion des vieilles pierres. Leur dernière transformation, la cense Douxflamme à Mozet est au programme des Journées du Patrimoine », nous annonce L’Avenir, plein d’enthousiasme pour ce couple de collectionneurs particulier : « Elle aurait pu collectionner les timbres, les vieilles cartes postales ou cultiver les roses rares. Avec son mari Jean-Claude, Céline Fontinoy a préféré jeter son dévolu sur les maisons. Pas n’importe quelle maison : de préférence des demeures anciennes, de caractère, avec une âme. Une passion dévorante, coûteuse, mais rentable, qui l’anime depuis déjà 30 ans ».[note] Les timbres, c’est quand même moins cher, mais ça ne permet pas les mêmes choses. « Il y a 15 ans, c’était beaucoup plus rentable qu’aujourd’hui, analyse Céline Fontinoy. Pour des remboursements mensuels de 50.000 F, on pouvait obtenir le double en locations ».[note] Banqueroute pour les Fontinoy ? Certainement pas…

« Céline et Jean-Claude Fontinoy ont la passion des vieilles pierres »

Jean-Claude aime l’immobilier, ce qui explique qu’il préside la Commission consultative communale d’aménagement du territoire et de mobilité, mais aussi son poste de vice-président de l’ASBL Les plus beaux villages de Wallonie. Cela aide, quand on « investit brique après brique, maison après maison, à Namur et dans sa région », de siéger dans de tels organismes…

Question immobilier, nos recherches nous font découvrir qu’en 2004, Jean-Pierre Reynders, le frère de l’autre, signe comme architecte le projet d’extension du bâtiment scolaire de l’ambassade de Russie. Son bureau d’architecte, L’Atelier, ne construit pas des bungalows à Charleroi, mais préfère les complexes de luxe, au Maroc par exemple. Nos informateurs nous disent que le frère de Didier Reynders pourrait également avoir participé à des travaux dans la maison d’un des membres du trio kazakh. Mais cela ne nous regarde pas…

On avait déjà reproché en 2009 à Didier Reynders de « saboter la lutte contre la fraude fiscale ».[note] En 2017, le juge Claise, spécialisé dans les dossiers financiers estimait que le combat contre la criminalité financière n’était pas une priorité du gouvernement Michel, gouvernement où Reyndersest vice-premier. Face à l’annonce du gouvernement quant à sa détermination à combattre la fraude et l’évasion fiscale, le juge Claise évoquait « une escroquerie intellectuelle épouvantable ».[note] Le gouvernement opérerait un véritable « démantèlement de structures qui existent et qui se sont révélées être d’une incroyable efficacité. On les démantèle du jour au lendemain, sans concertation avec les personnes ». Le juge pense en particulier à l’Office central de lutte contre la délinquance économique et financière (OCDEFO), une institution au sein de la police fédérale, composée à la fois de policiers et d’agents fiscaux ; mais aussi à la modification du rôle du juge d’instruction au profit du parquet, lequel dépend… de l’exécutif. Le juge Claise concluant: « On tente de détruire le pouvoir judiciaire ».[note]

LA MAINMISE SUR LA SÛRETÉ DE L’ÉTAT

Le terrorisme constituera une sorte d’aubaine pour le crime financier organisé, faisant du parquet « uniquement un parquet antiterrorisme où l’on n’a pas senti beaucoup chez lui la fibre “lutte contre la criminalité financière” ».[note] Celui qui dit cela est l’ancien président de la Cellule de Traitement des Informations financières (CTIF), Jean-Claude Delepière, qui dénoncera devant la commission d’enquête parlementaire Kazakhgate « l’existence d’un système empêchant la production de résultats dans l’affaire Tractebel-Chodiev, et dans bien d’autres affaires financières, alors que les éléments sont connus depuis parfois plus de vingt ans ». Il évoque notamment, mais nous n’en saurons pas plus, car cela a été traité en huis clos, « l’existence d’un certain milieu, y compris dans l’entourage des hautes sphères de l’État ». Delepière estime que la politique de lutte contre la criminalité financière en Belgique est inefficace et qu’« on est en train petit à petit de casser l’outil », tout comme l’état « hibernatus » dans lequel serait l’OCDEFO.

Au niveau de la Sûreté de l’État, la situation serait identique et Delepière le confirme, lui qui disposerait « d’éléments relatifs à des tensions dans certains services, dont la Sûreté, alimentées par des proches du MR ».[note] Les attentats sont en cela propices à un déplacement du regard ailleurs : « La Sûreté de l’État réorganisera son service externe dès le 1er septembre [2015] pour se concentrer comme jamais auparavant sur les menaces des radicalistes et des terroristes ».[note] En Belgique, s’ensuit, outre l’état d’urgence et l’organisation de la peur, une restructuration du service de Renseignementscommanditée depuis les hautes sphères politiques. Nos sources nous indiquent aussi qu’il s’agirait de s’assurer que de nouvelles preuves sur l’implication politique de la Belgique dans le Kazakhgate ne soient pas découvertes, par exemple en obligeant les enquêteurs à travailler sur d’autres sujets ou en les privant de leurs meilleurs contacts, et ainsi d’éloigner les enquêteurs de du trio kazakh et de leurs relais belges. Pour ce faire, on place des pions qui assureront que la sûreté n’aille pas fouiner là où il ne faut pas : Hugues Brulin et le fameux J, ancien attaché parlementaire de Reynders. Ceux qui seplaignent de la perte d’indépendance du Comité R sont soit mis au placard, soit « obligés » de démissionner, et font même l’objet des nouvelles techniques d’enquête « BIM »… sans parler des menaces maquillées en conseils avisés, dignes de véritables films mafieux.

Le gouvernement « démantèle les structures de lutte contre la criminalité financière qui existent et qui se sont révélées être d’une incroyable efficacité »

Le cabinet de Koen Geens relayait l’article de l’Echo, triomphant : « Hugues Brulin rejoindra la tête de l’institution pour occuper pendant cinq ans le poste de “directeur d’encadrement”, une fonction nouvellement créée (…) La Sûreté de l’État était depuis longtemps à la recherche d’un spécialiste pour gérer le département du personnel. Mais la nomination de Brulin semble trouver son inspiration dans le monde politique. L’homme est un conseiller du ministre MR Didier Reynders, et cette nouvelle fonction semble avoir été créée sur mesure. Car l’administrateur général est étiqueté CD & V et son adjoint était le conseiller en sécurité de l’ancien premier ministre Elio Di Rupo (PS) ».[note] L’enthousiasme du syndicat n’y était pourtant pas, lui qui dénonçait le parachutage politique d’un conseiller de Didier Reynders. « Le personnel est visiblement désorienté et, face aux attaques récurrentes du monde politique – notamment SP. À –, se demande si la volonté n’est pas de mettre à mort la Sûreté. »[note]Même des enfants en bas âge pourraient répondre à la question : « dites les enfants, pourquoi quelqu’un place son copain dans une camionnette qui vend des glaces (c’est plus facile pour les enfants que de dire “sûreté de l’État”) ? ». Sûr que 99 % répondront « pour en avoir plus »… ou pour contrôler à qui on les donne. Plus récemment, Serge Lipszyc a été catapulté Président du Comité R, sans que le poste soit ouvert à candidatures, provoquant les critiques de parlementaires qui invoquaient sa trop grande proximité avec l’Exécutif, alors que Lipszyc est conseiller au Cabinet du Premier ministre MR, Charles Michel.[note]

« Le personnel est visiblement désorienté et, face aux attaques récurrentes du monde politique, se demande si la volonté n’est pas de mettre à mort la Sûreté »

« Un certain milieu », « un système empêchant la production de résultats », le démantèlement des services de lutte contre la criminalité financière… Et, cerise sur le gâteau, le président de la Commission d’enquête sur le Kazakhgate, Dirk Van der Maelen, qui déclare : « On trouve le MR à toutes les étapes du Kazakhgate, ajoutant que cela pourrait être une affaire d’État »[note], évoquant en conférence de presse l’existence d’un véritable «  réseau bleu  ». Curieux. Selon nos informateurs, Didier Reynders aurait en outre créé au sein des Affaires étrangères une « mini Sûreté de l’État », portant le nom de « département interministériel anti-blanchiment et anti-corruption », chapeauté par un magistrat proche du vice-premier, avec l’objectif d’enquêter sur des personnes opposées à leurs intérêts.

Et le Comité R là-dedans[note] ? Assure-t-il encore son rôle de contre-pouvoir ? D’après nos sources, nullement. En effet, il serait, comme l’exécutif, la Sûreté, la justice, les services anti-fraudes, également infecté. Selon nos sources, c’est au sein du Comité R qu’on aurait prévenu ceux qui tentaient d’enquêter sur le trio kazakh de se méfier. Son service d’enquêtes est dirigé par Frank Franceus, ancien chef de cabinet adjoint de Geert Bourgeois (NVA), qui selon nos sources serait persuasif pour stopper les velléités de certains enquêteurs.

Conclusion : toujours les mêmes

Ne trouvez-vous pas que dans cette histoire les mêmes protagonistes reviennent toujours? Tout un réseau de connaissances, de l’argent, toujours pas loin, des condamnations, des versements occultes… Tout est là en suffisance pour pousser l’enquête plus loin. Mais c’est comme si nous étions devant un chien renifleur qui a senti la drogue dans la valise du voyageur, mais dont le maître tire sur la laisse pour l’éloigner et empêcher la découverte. On sait qui tire la laisse et pas mal des faits qui veulent être occultés. La majorité vote en faveur du rapport de la Commission parlementaire le 30 mars 2018 établissant un non-lieu dans l’affaire du Kazakhgate : dans le rapport, le seul membre du MR critiqué, mais pas incriminé, est Armand De Decker, qui aurait seulement fait preuve « d’un manque de déontologie ». Les forces en présence ont dû fortement tirer sur la laisse pour éloigner le chien. Pourquoi ? Parce que dans un système de corruption institutionnalisée, il existe une forme de solidarité obligée, les uns tenant les autres par des secrets partagés, des connaissances communes des pratiques occultes, un peu comme dans un jeu menaçant : « si je tombe, tu tombes ». Comme le dira l’ancien PDG d’Elf : « Si tout le monde se sert du gâteau, plus personne ne peut plus rien dire ».[note] C’est sans nul doute ce qui se passe en Belgique, aboutissant à des résultats absurdes, comme celui de la Commission parlementaire sur le Kazakhgate.

Ne trouvez-vous pas que dans cette histoire les mêmes protagonistes reviennent toujours? Tout un réseau de connaissances, de l’argent, toujours pas loin, des condamnations, des versements occultes…

On ne peut que penser qu’ils s’aident et se protègent entre eux. Pas de fake news ici, pas de théorie du complot.On l’a vu, il y a ces lieux où la noblesse, des responsables politiques et des capitaines d’industrie se rencontrent. Comme au château d’Ophem, propriété d’Ernest de Laminne de Bex, président du Cercle international diplomatique consulaire (CIDIC) soutenu par le Ministère belge des Affaires étrangères et la division GROWTH de la Commission européenne, qui « y reçoit en sa qualité de président les prestigieuses conférences du Centre international diplomatique consulaire (CIDIC)auxquelles assistent les personnalités du monde politique, économique et culturel ainsi que les diplomates en poste à Bruxelles »[note], lie « la Diplomatie et le Business (…) et facilite les rencontres tant avec les milieux diplomatiques et consulaires qu’avec des hommes et des femmes d’affaires et chefs d’entreprises, afin de nouer de façon informelle des relations privilégiées ».[note] D’intéressants échanges y auraient lieu, selon nos sources. C’est Ernest de Laminne de Bex, également Consul honoraire de la République de Géorgie, qui recevra du roi Philippe, sur proposition du ministre des Affaires étrangères, Didier Reynders, le titre de baron, le même jour où Georges Forrestobtiendra celui de Grand Officier de l’Ordre de la Couronne (cf. supra). Didier Reynders, avant d’intégrer les Affaires étrangères, était Consul de la République de Tunisie en Province de Liège, et demeure membre du « Comité d’honneur des 40 ».

On se décore donc entre amis, pour services rendus… ou services à rendre. Jean-François Godbille, celui qui touchera sur les comptes de l’association qu’il préside 25.000€, via la princesse Léa en provenance de Catherine Degoul, l’avocate du trio kazakh, est officier de l’Ordre de la Couronne, chevalier de l’ordre de Léopold et titulaire de la Croix civique de première classe. On se souvient aussi que Didier Reynders avait décoré Sarkozy de l’Ordre de Léopold, honneur que le président français lui renverra plus tard en lui décernant la Légion d’honneur. Selon nos informateurs, Theunissen serait également à l’ordre de Malte. Suffisant ?

S’il est difficile de trouver la preuve qui ferait tomber des têtes, les indices, eux, s’accumulent. Ce que l’on sait déjà et qui a été dévoilé par épisodes par les médias, suffirait pourtant amplement, si nous étions dans une société décente, à mettre Reynders & co en examen. Si cela n’a pas lieu, c’est parce que l’amplitude de la corruption est directement proportionnelle à la résignation et au manque d’information globale du peuple, notamment, mais aussi au fait qu’un tel niveau de corruption implique des relais de protection d’une même ampleur.

Que font ces hommes politiques, condamnés ou non par la justice, avec des hommes d’affaires et des mafieux suspectés des pires méfaits, si ce n’est arranger leur business?Ce sont véritablement des intouchables qui, à chaque fois que l’une de leurs affaires est classée, en ressortent plus forts, alors que s’estompe et s’institutionnalise l’impunité.« Comme le dira sans détour un agent de la DGSE présent un temps en Libye : »Qui va nous juger ? Qui va juger la France ? Personne quand même ! » »[note] Évoquantl’analyse d’Éva Joly, Alain Deneault dira : « La juge ne parle même plus d’infiltration dans le système de justice, mais d’institutions informelles d’une nature plus grande que lui, et capables de le faire plier. La République semble double, littéralement dotée d’un ensemble d’institutions occultes qui dupliquent celles qui s’offrent au regard et à la conscience publics ».[note] Ce n’est pas en présence d’un système gangrené et dysfonctionnant que nous sommes, mais d’un système parallèle occulte, en parfaite santé, qui maîtrise images et communications, nous laissant rêver que nous sommes dans une démocratie.

Eric Arthur PARME

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Lettre ouverte à ceux qui se disent écolos, mais ne résistent pas au progrès…

Cher Bourgmestre, Cher Monsieur Deleuze,

Que ce soit dans d’autres communes de Belgique, en France, ailleurs en Europe ou dans le monde, votre commune ne se distingue malheureusement pas des autres, et adopte un suivisme qu’elle voudrait faire passer pour naturel en proposant de faire de l’ouverture des écoles aux « nouvelles technologies », une « priorité pédagogique ». C’est ainsi que dans le journal officiel de la commune de janvier-février 2017, sous le titre « École numérique », on pouvait lire : « Depuis 2014, la Commune équipe plusieurs classes primaires de TBI (tableaux blancs interactifs). Directement relié à l’ordinateur, ce tableau permet aux professeurs d’illustrer une leçon ou de diffuser l’un ou l’autre documentaire mais aussi à l’élève d’y résoudre un calcul. (…) Autre support informatique en maternelle : la tablette (sic). Un projet pilote est en cours cette année à l’école Le Colibri : la création d’un cahier de vie numérique ».

Dans le premier numéro 2018, la commune enfonçait le clou : « La société, le monde du travail et les écoles sont en constante évolution et accordent une place de plus en plus importante au numérique. Ce moyen de communication fait donc partie des priorités pédagogiques des écoles communales. Un chargé de mission « école numérique » accompagne et forme les équipes pédagogiques à l’utilisation des TBI (tableaux blancs interactifs) et des tablettes, et suit l’installation et le câblage de l’équipement numérique dans les écoles ».

Ah, cette fameuse « évolution », toujours… Nous aimerions savoir sur quelle base vous vous lancez si promptement dans la numérisation des écoles, alors que les mises en garde se multiplient ? Saviez-vous que les patrons de la Silicon Valley inscrivent leurs enfants à Waldorf, dans une école d’où sont absents les écrans durant toute leur scolarité ? Que croyez-vous qu’ils fassent, si ce n’est protéger leur progéniture de la nocivité des objets qu’ils produisent et avec lesquels ils s’enrichissent ? Car ils en connaissent les effets les plus graves: troubles de l’attention, retard de développement (langage, motricité, cognition, sociabilité, affectif…), autisme virtuel, dépendance affective… Les écrans sont omniprésents, dès la naissance, et ont des effets néfastes prouvés sur le développement des enfants. Les ajouter de façon permanente dans une classe en remplacement du tableau noir ou du cahier est tout à fait absurde, sans parler du coût énorme que cela représente.

Une fois cette réalité acceptée, ou du moins le principe de précaution respecté, il vous faudra aller plus loin, car la technologisation des écoles s’accompagne de multiples problèmes ; ainsi du wifi, dont les études ont montré que les rayonnements de radiofréquence (RFF) étaient cancérogènes (classés ainsi par l’OMS), pouvait également affecter la barrière hémato-encéphalique du cerveau y laissant pénétrer des molécules toxiques, endommager des neurones dans l’hippocampe, déréglant la production de protéines essentielles au cerveau… Lennart Hardell, oncologue suédois, a lancé un signal d’alerte en publiant l’Appel de Reykjavik, portant sur « l’exposition provenant des stations de base de téléphonie mobile, des points d’accès wifi, des téléphones intelligents, des ordinateurs portables et des tablettes (…) à la maison comme à l’école »[note]. Comme le disent Philippe Bihouix et Karine Mauvilly dans leur ouvrage Le désastre de l’école numérique, le projet de numérisation de l’école « est irréfléchi et dangereux, d’un point de vue pédagogique, écologique, sanitaire et social » (Silence, septembre 2017). Même les tests PISA, de l’OCDE, démontrent que « les étudiants de pays ayant le plus investi dans l’introduction des ordinateurs à l’école ont des moins bons résultats scolaires ».

Vous devriez donc vous atteler, Monsieur le Bourgmestre, avec vos collègues, à faire des écoles des lieux protégés de ces technologies nocives, sans pour autant parcimonieusement les initier à l’utilisation des ordinateurs. Entretemps, ne vous inquiétez pas, ils auront d’autres choses à faire avec leur tête et leurs mains, activités qui ne coûtent rien ou presque ! Il y a tellement à découvrir dans et hors de l’école. En outre, cet exemple initiera débats et discussions avec les parents, qui eux pensent bien faire en hyperconnectant leur habitation et en laissant leurs enfants devant les écrans des heures par jour.

Enfin, même si cette numérisation devait s’avérer bénéfique pédagogiquement – ce qu’elle n’est pas –, elle demeurerait un désastre écologique et social, reposant sur un extractivisme sauvage et l’esclavage d’enfants et d’adultes. Voudriez-vous donc, si vous pensiez l’argument sanitaire peu fondé, au moins saisir celui-ci, et dans ce cas me répondre : peut-on continuer à détruire la nature pour notre « bien-être technologique » ? La semaine dernière, les scientifiques alertaient à nouveau sur la dégradation alarmante de la biodiversité et la nécessité de changer au plus vite nos modes de vie. Ce que nous ne voyons pas, ne voulons pas voir, c’est que cette disparition des espèces signera la disparition de la nôtre. Là est très certainement le plus grand défi que nous devrons relever, si nous voulons que l’espèce humaine se pérennise.

Ainsi, une « priorité pédagogique » serait-elle de sensibiliser les enfants, et leurs parents, à cette réalité et aux changements à adopter d’urgence. Nous attendons du zèle dans ce domaine et non dans « la numérisation de nos écoles ».

 

Alexandre Penasse

Rédacteur en chef du journal KAIROS

Maccarthysme porcin. #NotMe

Véritable rouleau compresseur médiatique, l’affaire Time’s Up outre-Atlantique, #BalanceTonPorc et #MeToo de ce côté-ci, ne peut laisser personne indifférent, certainement pas dans les mouvances anticapitalistes, écologistes et décroissantes. Dans la recherche de la vérité, la prudence épistémologique est de mise ici comme ailleurs. Il faut toutefois absolument éviter ce qu’Orwell appelait « la comédie du comportement orthodoxe », c’est-à-dire hurler avec les loups par réflexe de meute. Ici plus que jamais, le sang froid et la distance critique sont indispensables, en dehors de tout pathos. Commençons par un avertissement. Nous devons écouter tous les témoignages des victimes, sans pour autant croire ni affirmer qu’ils reflètent a priori chaque fois la réalité des faits. Il peut y avoir des erreurs, il peut y avoir de la calomnie et de la fumée sans feu ! Et il peut y avoir des faits non éthiques et juridiquement condamnables. Les auteurs de harcèlement[note], et pire encore, de viol doivent être dénoncés, poursuivis, jugés, puis condamnés une fois que leur culpabilité est avérée. Celle-ci relève des tribunaux, pas des réseaux sociaux. Cela dit, la question n’est pas (seulement) là. Contrairement à ce que prétendent les néo-féministes, alerter qu’il y a risque de dérive n’est pas une classique réaction machiste destinée à détourner l’attention portée aux accusations, c’est appréhender une réalité annoncée. Cette dérive se décline dans quatre phénomènes : l’amalgame, le terrorisme langagier, le retour du puritanisme et la chasse aux sorcières, ou plutôt aux sorciers dans notre cas. Nous examinerons ici la face inquiétante d’un fait social dont la majorité préfère ne voir que la face émancipatrice et pleine de promesses : « Il était temps que la parole des femmes se libère », « Mettons fin au règne oppressant et immémorial du patriarcat », etc., assertions avec lesquelles une majorité d’hommes peuvent du reste être facilement d’accord, même s’il est opportun de se poser la question de la survivance du patriarcat dans une société capitaliste avancée…

Commençons avec les amalgames. Les militants[note] et autres bien-pensants sont les premiers à les dénoncer chez l’extrême droite à propos de l’immigration (« migrant = délinquant »). Mais, pas gênés par leurs contradictions, certains (beaucoup ?) parmi eux les véhiculent quand il s’agit de sexisme. Orwell – à nouveau lui – remarquait que l’incohérence devient la nature même de la pensée. Quand s’y ajoute de l’émotion, c’est encore pire. Entre le type qui mate ou siffle une femme dans la rue et celui qui la pénètre par ruse ou de force, il y a plus qu’une simple nuance : qui v(i)ole un œuf ne v(i)ole pas un bœuf ! L’employé qui raconte une blague salace à ses collègues (même exclusivement masculins) pendant la pause et le patron qui fait du chantage au licenciement pour obtenir les faveurs sexuelles d’une subordonnée et les obtient, ce n’est pas kif kif, n’en déplaise aux dévots de #MeToo qui disent qu’il n’y a là pas de différence de nature, mais de degré. Et alors ? Quand bien même serait-ce le cas, n’y a-t-il pas lieu d’introduire des nuances dans les degrés ? Nous pouvons compter sur Laurence Rossignol, ex-ministre du gouvernement Hollande et actuellement sénatrice, pour « débusquer le sexisme partout où il se cache »[note] et poursuivre son éradication complète et définitive sous toutes ses formes, comme elle s’y est publiquement engagée. Nuances, exit !

Les médias dominants se mettent en ordre de bataille, abandonnant encore un peu plus définitivement leur rôle de contre-pouvoir. Dans la chasse aux sorciers, France-Inter est en pôle position. Pas un jour sans que ce maccarthisme porcin ne suscite à son antenne des commentaires enthousiastes et revanchards quand de nouvelles têtes (de cochon) viennent de tomber[note], ou pleins de hargne et de sarcasmes quand cent femmes, courageuses et en partie maladroites[note], usent de leur liberté d’expression pour essayer de remettre un peu de sens commun dans cette foire aux empoignes[note]. Associée pernicieusement à l’idée d’émancipation de tous et toutes vis-à-vis de la domination masculine, la normalisation idéologique, linguistique et comportementale est en marche. Elle passe par deux canaux, dont le plus important est l’écriture inclusive[note], que « le lobby » essaie d’ancrer dans les habitudes, avant d’éventuellement recourir au droit si la première tactique échoue. Ensuite la lutte contre l’humour, qui, dit-on, nous distingue de l’animal. Notre époque est à la pathologie performative : dire, c’est déjà faire. Lâcher une plaisanterie sexiste[note], ce serait pour le moins « renforcer et véhiculer les stéréotypes » voire, n’ayons pas peur de l’outrance, encourager les violeurs potentiels de passer à l’acte. Tout un chacun sait que les stéréotypes sont multi-déterminés (par les médias, la famille, l’école, les amis, etc.) et ne représentent finalement que des éléments marginaux de la réalité. Ils sont inévitables, ne disparaîtront pas. Dès lors, quand ils apparaissent malgré tout, après que l’éducation et le climat social aient tout fait pour les maîtriser, reste à s’en moquer, au second degré[note]. C’est l’essence même de la caricature, ce droit à la caricature que, le 11 janvier 2015 après la tuerie de Charlie, des millions de citoyens défendaient dans les rues de Paris. Gageons qu’une majorité d’entre eux se reconnaissent aujourd’hui dans le mouvement #MeToo. Cherchez l’erreur ?

Co-fondatrice de ChEEk Magazine, la journaliste Julia Tissier ne voit pas la pornographie comme une des causes du sexisme, et donc l’absout, mais réclame la tolérance zéro pour les blagues « grasses » et « lourdes ». Où tracera-t-on la limite entre le gras et le maigre, le lourd et le léger ? Qui le fera, et avec quelle autorité ? Entre l’industrie du porno qui fait de l’argent et une blague racontée gratuitement qui s’inscrit dans le cycle du don, on voit bien où se nichent les valeurs de la dissociété néolibérale. Bonne nouvelle quand même, les néo-féministes médiatiques[note] commencent enfin à s’attaquer à la publicité sexiste. En général, les blagues salaces ne sont pas destinées aux enfants ; je vois par contre quotidiennement ceux-ci passer devant des affiches publicitaires, en rue, dans les gares, les centres commerciaux, etc. Entre les images de femmes en petite tenue et l’humour des hommes, il me semble qu’il n’y a pas photo : le second – qui se déploie généralement dans la sphère privée[note] – est moins dangereux que les premières – omniprésentes dans l’espace public – pour l’imaginaire collectif. Récemment, vingt-huit marques ont décidé d’elles-mêmes de mettre fin aux stéréotypes de genre dans leur communication marketing[note]. Faute de mieux, merci à elles …

D’où les activistes de #MeToo tirent-ils la légitimité de leur cause ? Primo, de principes éthiques. C’est le moins discutable. Secundo, des statistiques, censées refléter objectivement le réel. Ce sont elles qui autorisent les médias à parler à satiété de misogynie, et inversement à taire son pendant la misandrie, parce qu’elle y est moins représentée. La misandrie est pourtant palpable dans l’air du temps. L’aile traditionnelle du féminisme, celle qui lutte pour l’égalité femmes-hommes, la refuse, mais une autre, les néo-féministes, propage la haine des hommes (et des femmes[note]) et ravive la guerre des sexes[note]. Il est affligeant de voir des camarades militants, pourtant prompts à aller regarder la face cachée de la lune dans beaucoup d’autres circonstances, incapables de faire ici la différence, coincés dans l’angle mort de la pensée et dans des postures de prudence politiquement correcte. Ou alors se montreraient-ils excessivement pragmatiques : pour attraper des gros poissons, il faut bien se résoudre à sacrifier aussi des quantités de petits, postmoderne version de « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens » ou du populaire adage « On ne fait pas d’omelettes sans casser d’œufs ». On lit et entend dire que « plus rien en sera comme avant » et que ce qui se passe est une véritable révolution ; si c’est le cas, l’histoire nous apprend que les révolutions s’accompagnent immanquablement d’excès qui les discréditent. Espérons donc que nos « révolutionnaires » sauront modérer leurs combats et qu’elles éviteront de faire table rase du passé. Le puritanisme fait son grand retour, mais plus chez les dames patronnesses et les barbons des quartiers bourgeois, cette fois dans un large spectre sociopolitique qui va de la gauche radicale à la droite libérale, dans un unanimisme suspect. Pourtant, ce sont ces libéraux de droite et de gauche, décrits fort justement dans les ouvrages de Jean-Claude Michéa, qui, il y a deux, trois ou quatre décennies, faisaient grand cas et usage de leur liberté sexuelle si chèrement acquise ! Nouvel exemple de tartufferie. Ah, l’éthique, la belle et noble cause de ce début de siècle qui se rapproche de l’effondrement écologique ! Le jour où les hommes et les femmes n’oseront plus se toucher ni même s’adresser la parole, ubiquitairement surveillés par les TIC, ce sont ces mêmes TIC – sites de rencontre, applications pour smartphone (Tinder, Snapchat) – qui deviendront le seul moyen d’accès légitime à l’autre sexe, mais n’empêcheront pas la paranoïa, ni le harcèlement, ni même les viols ! Et il y a encore moyen de passer à la vitesse supérieure. Un jour se pointeront l’ectogenèse[note], le cyborg cher à Donna Haraway et les autres accomplissements des délires trans- et posthumanistes qui remplaceront la relation humaine sexuée, pour le plus grand délice des affairistes de la Silicon Valley. Ou comment se combinent les avertissements de Huxley et d’Orwell. L’opération #MeToo est une formidable occasion de renforcer le contrôle social. Si nous honnissons sincèrement ce système, alors ne tombons pas dans le panneau vicieux de la technologisation des rapports humains et dédiabolisons les relations hommes-femmes, ceux-ci étant « condamnés » à vivre ensemble, parfois pour le pire, et aussi, heureusement, pour le meilleur.

Sandy de Orges

L’OTAN, organisation de défense ou d’agression ?

Une très bonne nouvelle pour celles et ceux qui veulent mieux comprendre les relations internationales, les guerres soi-disant humanitaires et autres manipulations géopolitiques : le dernier livre du chercheur et militant pacifiste Daniele Ganser, « Les Guerres illégales de l’OTAN », vient d’être traduit et publié en français. Cet ouvrage montre comment des pays de l’OTAN sabotent l’ONU et ce que cette institution aurait pu apporter pour des rapports pacifiques entre les nations. Ce faisant, le livre donne un panorama à la fois riche et synthétique de toute une série de guerres occidentales depuis 1945, de leurs buts réels, ainsi que de leurs conséquences désastreuses pour les peuples.

Ganser expose avec rigueur, mais sans lourdeur, de quelle façon une partie des pays de l’OTAN ont systématiquement méprisé l’un des principes fondamentaux de la charte de l’ONU : l’interdiction de s’engager dans une guerre si elle n’est pas défensive ou autorisée par un mandat du conseil de sécurité. Comme cela ressort du livre, outre les ravages des guerres en question, ce mépris a de surcroît fondamentalement discrédité l’ONU. Non que Ganser s’illusionne sur cette institution et ses graves carences. Il pointe bien entendu le fait révoltant que seuls les cinq membres permanents du Conseil de sécurité disposent d’un droit de véto (cinq membres dont trois font d’ailleurs partie de l’OTAN, et dont quatre sont des pays du nord). Néanmoins, il estime que même si elle devrait être réformée, cette institution a son sens, car elle est la seule organisation dont font partie l’ensemble des pays et qui vise la paix entre les nations. Un aspect positif et très important de l’ONU, selon Ganser, est le fait qu’elle offre un espace où peuvent débattre, autour des conflits, des représentants de l’ensemble des pays du monde.

Quel que soit le point de vue qu’on a sur l’ONU, le livre est d’un très grand intérêt, pour une série de raisons :

Ganser est un spécialiste reconnu du sujet – historien réputé et professeur à l’université de Bâle, il a étudié les guerres occidentales dans le cadre d’un mémoire comme d’un doctorat ; la valeur de ces travaux a été reconnue dans le monde académique – et ils ont l’estime, notamment, d’une personnalité comme Noam Chomsky. Ainsi, Ganser peut difficilement être taxé d’extrême-gauchiste décalé, par exemple. Ce qui n’empêche pas l’ensemble des médias classiques francophones d’ignorer globalement, jusqu’ici, le nouveau livre de ce chercheur. Ce qui n’est pas étonnant, puisque « Les Guerres illégales de l’OTAN » traite entre autres de choses toujours pleinement d’actualité, où nos gouvernements sont impliqués – contrairement à d’autres publications de l’auteur qui, elles, avaient connu un vrai écho médiatique (en particulier, « Les Armées secrètes de l’OTAN« ).

Malgré la valeur reconnue des travaux de Ganser, l’ensemble des médias classiques francophones ignorent le nouveau livre de ce chercheur

Un autre intérêt important du livre : tout en étant très critique, Ganser met aussi en valeur de nombreux faits et acteurs sources d’espoir, ce qui aide notamment le lecteur à ne pas tomber dans des travers comme l’anti-américanisme, ou encore un rejet de l’ensemble de l’Occident : diplomates étasuniens ayant dit la vérité malgré les risques, membres de services secrets occidentaux ayant révélé des faits compromettant leur gouvernement, journalistes tentant de faire réellement leur travail, etc. Il insiste aussi sur le fait que toute une partie des habitants des pays impliqués dans les exactions traitées luttent contre ces exactions, une fois qu’ils ont pu en prendre connaissance ; et ce, y compris bien sûr aux USA (pays où l’auteur a voyagé et sympathisé avec de nombreuses personnes). Cette attitude positive se manifeste plus encore dans la communication orale de Ganser (beaucoup de ses interviews et conférences sont sur Internet) : il parle avec un calme, un humour et un humanisme qui allègent fortement les sujets traités, sans porter atteinte à leur gravité.

Autre point intéressant encore : Daniele Ganser mène des approches aussi apolitiques que possible. Or, beaucoup d’auteurs ou associations dénonçant les guerres comme celles dont il est question le font en accompagnant leurs exposés d’analyses très teintées politiquement, ce qui bien souvent contribue fortement à restreindre leur public (quelle que soit la valeur de leurs approches et analyses par ailleurs). C’est d’autant plus vrai qu’il s’agit ici de sujets qui, quand on les aborde de façon critique, éveillent déjà bien souvent le soupçon de « conspirationnisme », dès le départ ; ce qui semble pourtant assez inévitable, si l’on veut parler des faits les plus significatifs ; faits que Ganser traite sans hésiter, évitant ainsi les positions floues de ceux qui, justement, craignent d’être taxés de « théoriciens du complot ». Par exemple, il déclare sans ambages que les États-Unis sont un empire et que les autres pays de l’OTAN se comportent, globalement, comme les vassaux de cet empire, au niveau de leurs gouvernements. Déclarations qu’il étaye soigneusement.

En même temps, l’auteur ne tombe pas dans des visions unilatérales : s’il critique radicalement les agressions occidentales contre les pays concernés, il ne fait pas l’impasse sur les exactions des pouvoirs de ces pays, lorsque de telles exactions existent. Seulement, il montre que les guerres en question, loin d’arranger quoi que ce soit, empirent terriblement les situations concernées.

Ce livre est un vrai trésor, pour les amateurs d’histoire sensibles aux enjeux des mouvements pour la paix : après des présentations très concises de l’ONU et de l’OTAN, la chronique commence avec le putsch perpétré en Iran, en 1953, par les pouvoirs étasuniens et britanniques, contre un gouvernement démocratiquement élu et très progressiste ; le livre se termine avec l’analyse de la contribution très active de pouvoirs de l’ouest à la destruction de la Syrie, sous le prétexte totalement fallacieux de volonté de démocratiser. Entretemps, Ganser nous fait passer par la guerre contre le Vietnam, le soutien d’une guérilla terroriste au Nicaragua, par Washington, malgré deux condamnations du gouvernement des USA par la Cour Internationale de Justice, l’invasion de l’Irak, ou encore la précipitation de la Lybie dans le chaos, suite à « l’intervention » (l’agression) occidentale. En tout, treize guerres illégales menées par des pays de l’OTAN sont décrites de manière à la fois synthétique et suffisamment riche, dans un style très lisible et très souvent passionnant.

Ainsi, sur quelques centaines de pages seulement, ce livre fournit de très nombreuses données nécessaire à la compréhension des politiques guerrières de nos pays. Compréhension indispensable si l’on veut tenter de contribuer à mettre fin à ces politiques. Ce qui est toujours aussi nécessaire, voir plus que jamais. En effet, nous sommes à peine au lendemain de la destruction de la Syrie, qui a suivi de peu celle de l’Irak, de la Lybie, du Yémen, etc. Destructions où une partie de l’Occident a chaque fois joué (ou joue encore) un rôle tout à fait central. Or, à peine la dernière de ces destructions achevée, des troubles apparaissent et s’aggravent en Iran. Naturellement, comme bien souvent, la situation sociale de ce pays et les erreurs de son gouvernement ont assurément une place importante, au niveau des causes de ces troubles. Mais il est très difficile de concevoir que des puissances occidentales, en tout cas les USA, ne jouent pas également un rôle, ou qu’elles ne vont pas tenter à nouveau de tirer parti de la situation. Au minimum, il y a un très grand risque que cela se produise. En effet, l’Iran est depuis des années sur une liste de pays où des gens puissants, aux États-Unis, visent un « regime change ». C’est du moins ce qu’a affirmé Wesley Clark ; là non plus, il ne s’agit pas d’un extrême-gauchiste décalé, mais d’un général étasunien qui occupa le poste le plus élevé au sein de l’OTAN. Cette information a été relayée par le Guardian, qui est tout sauf un petit média marginal. On peut lire sur le site de ce journal : « Selon (…) le général Wesley Clark, juste quelques semaines après le 11/09 [2001], un mémo de l’US Secretary of Defense révélait le projet « d’attaquer et de détruire les gouvernements de 7 pays en 5 ans« , en commençant par l’Irak, puis en s’occupant de « la Syrie, du Liban, de la Somalie, du Soudan et de l’Iran »[note]. » Dans une interview qui a suivi, nous dit encore l’article, Clark explique que cette stratégie se fonde essentiellement sur la volonté de contrôler les grandes ressources en pétrole et en gaz des régions concernées. Or, après ce qui est arrivé dans les pays cités, il semble très manifeste que les faits confirment ces déclarations, tout au moins pour une partie du plan concerné. Et, tout aussi manifestement, ce n’est pas Donald Trump qui désapprouverait des projets de ce type, à l’égard de l’Iran.

Le dernier livre de Ganser peut réellement renforcer l’action et la crédibilité de ceux qui veulent contribuer à mettre un terme à ces cauchemars, ou qui veulent du moins le tenter.

Daniel Zink

*Daniele Ganser, Les Guerres illégales de l’OTAN

Éditions Demi-lune, novembre 2017, 448 pages.

Traduit de l’allemand par Laurent BÉNAC et Jonas LISMONT

 

 

L’appel: Bientôt il sera trop tard…

Kairos relaie l’appel que certains d’entre nous ont signé, diffusé également par Médiapart « Bientôt il sera trop tard… Que faire à court et long terme ? »

Nous avons entendu l’appel de plus de 15000 scientifiques de 184 pays paru le 13 novembre 2017 dans lequel ils tirent la sonnette d’alarme sur l’état désastreux de notre planète. Nous avons compris qu’il s’agit de la dernière mise en garde, car si nous ne prenons pas les mesures adaptées « bientôt il sera trop tard ».

Nous, écologistes, altermondialistes, objecteurs de croissance, décroissants, souhaitons tirer les conséquences pratiques de cet appel,  puisqu’il est bientôt « trop tard », c’est maintenant qu’il faut agir. Personne n’a aujourd’hui de réponses toutes faites mais nous savons que nous devons changer de paradigme dominant. L’issue n’est pas du côté de l’austérité et de la croissance mais plutôt d’une rupture avec le productivisme, l’extractivisme, la foi béate dans la techno-science, l’autoritarisme, le capitalisme.

Nous devons changer nos modes de production et d’existence, car ils sont à l’origine de la situation actuelle, et l’effondrement des ressources pourrait nous conduire à la barbarie. Mais nous ne partons pas de rien, nous savons que des alternatives existent déjà à l’échelle mondiale, qu’il faut faire converger ; nous savons aussi que le rêve des 99 % n’est pas d’imiter les 1 % contrairement à ce que voudraient faire croire les dominants.

Nous devons changer nos modes de production et d’existence mais nous savons que demain devra être mieux qu’aujourd’hui tout en divisant immédiatement par trois nos émissions de CO2 et en préservant les écosystèmes. Nous ne croyons plus aux lendemains qui chantent parce que nous voulons chanter au présent. La planète est suffisamment riche pour permettre à dix milliards d’humains de vivre bien si nous en préservons la biodiversité et savons vivre en harmonie avec les autres espèces.

Nos combats d’aujourd’hui doivent nous rapprocher de la société de demain.

Si le réchauffement climatique n’est pas endigué drastiquement, cela va provoquer des sécheresses massives et des famines mondiales. Pour que l’humanité ne disparaisse pas comme une entreprise en faillite, nous vous invitons à signer et à faire signer cet appel afin de prendre date en disant que la solution à moyen et long terme est du côté d’une société de la gratuité, émancipée de la contrainte du « toujours plus » de richesses économiques et de pouvoir sur les autres humains, les autres vivants et la planète.

Pour que l’humanité ne disparaisse pas comme une entreprise en faillite, nous vous invitons à signer et à faire signer cet appel afin d’exiger, dès maintenant, la fin des Grands Projets Inutiles imposés (de l’aéroport NDDL à Europacity en passant par le Grand Prix de France de F1), une réduction drastique du temps de travail (travailler moins pour travailler tous mieux), la généralisation des communs et de la gratuité (des transports en commun, des cantines scolaires, des services culturels et funéraires), une réduction drastique des inégalités de revenus et de patrimoine, un élargissement de la démocratie pour aller vers plus d’autonomie et de responsabilisation des peuples.

Tout doit être repensé dans le cadre de la critique de la croissance car la décroissance que nous soutenons ce n’est pas faire la même chose en moins, ce n’est pas l’éloge du sacrifice, c’est déjà construire une écologie des revenus avec un minimum et un maximum décents et revenir à des taux de prélèvement sur la nature supportables, c’est offrir un avenir dans un monde qui n’en offre plus.

Nous, écologistes, altermondialistes, décroissants, objecteurs de croissance amoureux du bien-vivre, appelons à une démarche commune pour construire un projet de transition vers une société d’a-croissance, juste et démocratique. Nous devrons pour cela dire notre volonté de nous rapprocher, afin de créer un mouvement d’idées riche de sa diversité, de mettre en réseau nos compétences et alternatives, de prendre des initiatives, d’initier des résistances, et de préparer des convergences avec tous ceux et toutes celles qui s’opposent à la barbarie qui vient.

Signez et faites signer cet appel !

Pour signer l’appel cliquez ici.

Retrouver le texte des initiateurs de l’appel ici et plus d’informations ici.

Premièr.e.s signataires (par ordre alphabétique) :

Yves-Marie Abraham, HEC Montréal (Québec)
Alain Adriaens, Député bruxellois honoraire, porte-parole du mouvement politique des Objecteurs de Croissance (B)
Christophe Aguiton, co-fondateur de SUD/solidaires
Gilles Alfonsi, Association des Communistes Unitaires
Gabriel Amard, militant pour l’eau, animateur La France Insoumise
Christian Araud, auteur
Paul Ariès, politologue, rédacteur en chef de la revue les Zindigné(e)s
Isabelle Attard, ancienne députée écologiste
Geneviève Azam, économiste, ATTAC
Sylvie Barbe, écoféministe, yurtao
Julien Bayou, conseiller régional d’Île-de-France et porte-parole du parti Europe Écologie Les Verts
Renda Belmallem, co-fondatrice du Réseau Universitaire Décroissant (RUD)
Jean-Claude Besson-Girard, écrivain
Martine Billard, France insoumise, ex-députée de Paris
Christophe Bonneuil, Historien, directeur de la collection Anthropocène aux Ed. du Seuil
Jacques Boutault, Maire du 2ème arrondissement de Paris (EELV)
François Briens, ingénieur et chercheur en socio-économie et prospective
Thierry Brugvin, sociologue
Thierry Brulavoine, porte-parole de la Maison commune de la décroissance, chroniqueur au journal La Décroissance
Vincent Bruyère, chargé de mobilisation citoyenne à AJENA
Florent Bussy, philosophe
Lionel Chambrot, Amis de la Décroissance Nancy
Fabrice Clavien, Réseau Objection Croissance Genève (ROC-GE)
Yves Cochet, ancien ministre, président de l’institut Momentum
Mathieu Colloghan, artiste
Maxime Combes, économiste
Philippe Corcuff, maître de conférences de science politique
Marie-Laure Coulmin Koutsaftis, animatrice CADTM, auteure
Thomas Coutrot, économiste et membre d’ATTAC
Adrien Couzinier, énergéticien, membre d’Adrastia
Geneviève Decrop, sociologue
Robin Delobel, animateur revue du CADTM
Federico Demaria, économiste écologique, Research & Degrowth
Alessandro Di Giuseppe, comédien (« PAP’40 »)
Alessia Di Dio, journal Moins!
Alix Dreux, co-fondateur de Jeudi Noir
Marc Dufumier, agronome
Jonathan Durand Folco, Université Saint-Paul (Quebec)
Renaud Duterme, CADTM et auteur de De quoi l’effondrement est-il le nom?
Timothée Duverger, chercheur
Jean-Baptiste Eyraud, militant associatif
Guillaume Faburel, professeur de géographie, université de Lyon
Yann Fievet, socioéconomiste
Gérard Filoche, syndicaliste
Fabrice Flipo, philosophe, Research & Degrowth
François Friche, journal Moins!
Jean Gadrey, économiste, militant ATTAC
Jean-Marc Gancille, co-fondateur de Darwin eco-système
Diane Gariépy, Réseau québécois pour la simplicité volontaire
Jean-Pierre Garnier, sociologue urbain
François Geze, éditeur
Frédérique Giacomoni, éditrice (éditions Le passager clandestin)
Willy Gianinazzi, biographe d’André Gorz
Michèle Gilkinet, ancienne députée belge, objectrice de croissance
Mathilde Girault, doctorante en études urbaines, membre des Lucioles (Lyon)
Françoise Gollain, sociologue, objectrice de croissance
Didier Harpagés, professeur de sciences économiques et sociales
Yohann Hubert, porte-parole de la Maison commune de la décroissance
Anne Isabelle Veillot, co-auteure d’Un Projet de Décroissance
Thierry Jaccaud, rédacteur en chef de L’Ecologiste
François Jarrige, historien
Andréa Kotarac, conseiller régional (FI)
Annie Lahmer, Conseillère Régionale EELV
Philippe Lamberts, Député Européen, Coprésident du Groupe des Verts/Alliance libre européenne
Paul Lannoye, ancien président du Groupe Vert au parlement européen et président du Grappe asbl- Belgique
Serge Latouche, professeur émérite, directeur de la collection Les Précurseurs de la Décroissance (Editions Le Passager Clandestin)
Romain Lauféron, désobéissants
Christophe Laurens, cofondateur du Master Alternatives urbaines
Stéphane Lavignotte, militant écologiste, pasteur
Anne Le Strat, consultante, ex-présidente d’Eau de Paris
Philippe Léna, géographe, sociologue, directeur de recherche émérite
Michel Lepesant, Maison commune de la décroissance (MCD)
Vincent Liegey, co-auteur d’Un Projet de Décroissance et coordinateur des conférences internationales de la Décroissance
Elise Lowy, Fondatrice de Mouvement Ecolo
Lucas Luisoni, Réseau Objection Croissance Genève (ROC-GE)
Stéphane Madelaine, objecteur de croissance, Le Havre
Pietro Majno-Hurst, médecin-chirurgien, Genève et Lugano, Suisse
Noël Mamère, ancien député
Florent Marcellesi, député européen
Charlotte Marchandise, candidate à l’élection présidentielle pour laprimaire.org
Louis Marion, philosophe
Eric Martin, professeur de philosophie, Collège Edouard-Montpetit
Myriam Martin, membre d’Ensemble ! Mouvement pour une alternative de gauche, écologiste et solidaire
Gustave Massiah, économiste altermondialiste
Bertrand Méheust, écrivain, docteur en sociologie et spécialiste de parapsychologie
Myriam Michel, Utopia
Serge Mongeau, auteur
Corinne Morel-Darleux, secrétaire nationale à l’écosocialisme, conseillère régionale (PG-FI)
Marc Mosio, Décroissance idf
Barbara Muraca, Oregon State University
David Murray, éditeur, Ecosociété
Baptiste Mylondo, enseignant-chercheur en économie, partisan du revenu universel sans condition
Laure Noualhat, journaliste réalisatrice
Nicolas Oblin, Directeur de rédaction de la revue Illusio
Christophe Ondet, co-auteur d’un Projet de Décroissance, animateur d’un atelier vélo
Claudine Ottiger, Réseau Objection Croissance Genève (ROC-GE)
Laurent Paillard, philosophe
Mathilde Panot, députée du Val de Marne (FI)
Jean-Luc Pasquinet, décroissance idf, technologos
Pascal Pavie, militant paysan
Antoine Peillon, grand reporter La Croix
Alexandre Penasse, rédacteur en chef du journal Kairos
Evelyne Perrin, sociologue, auteure
Dominique Plihon, économiste, porte-parole ATTAC
Christine Poilly, collectif anti gaz de schiste
Valentine Porche, co-fondatrice du Réseau Universitaire Décroissant (RUD)
Loïc Prud’homme, député de Gironde (FI)
Franck Pupunat, animateur Utopia
Gilles Quiniou, décroissance pays cathare
Yvon Quiniou, philosophe
Xavier Renou, désobéissants
Dany Robert Dufour, philosophe
Marie-Monique Robin, journaliste, réalisatrice du documentaire Sacré Croissance
Barbara Romagnan, ancienne députée PS
Daniel Rome, économiste, ATTAC
Pierre Rose, Objecteur de Croissance 62; collectif anti gaz de couche
Flora Sallembien, porte-parole de la MCD et membres de Décroissance IDF
Germain Sarhy, fondateur de la communauté Emmaüs de Lescar-Pau
Hélène Schmitt, décroissance Montpellier
François Schneider, Research & Degrowth, Can Decreix
Nicolas Sersiron, ancien président du CADTM-France, militant solidarité Nord/Sud
Pablo Servigne, chercheur in(terre)dépendant, auteur et conférencier
Michel Simonin, amis de la Décroissance Nancy
Agnès Sinaï, journaliste et maître de conférences à Science Po Paris
Michel Soudais, rédacteur en chef adjoint de Politis
Christian Sunt, Décroissance Pays Occitan
Jacques Testart, biologiste, militant sciences citoyennes
Eric Toussaint, porte-parole international du CADTM
Nina Treu, coordinatrice Konzeptwerk Neue Ökonomie (Allemagne)
Aurélie Trouvé, porte-parole d’ATTAC
François Verret, porte-parole de la MCD et membres de Décroissance IDF
Denis Vicherat, éditions Utopia
Maxime Vivas, écrivain, ex-référent littéraire d’ATTAC, administrateur du site legrandsoir.info
Patrick Viveret, philosophe
Jean-Pierre Worms, sociologue français, ancien député français et responsable associatif
Pierre Zarka, ancien député, ancien directeur de L’Humanité, animateur ACU (Ensemble !)
Olivier Zimmermann, Réseau Objection Croissance Genève (ROC-GE)
Josef Zisyadis, président Slow Food Suisse

Johnny, symbole de l’absence d’un commun qui rassemble?

Cela aura été, comme lors de la manifestation du 11 janvier 2015 après l’attaque terroriste de la rédaction de Charlie Hebdo, le moment de grande « communion nationale ». Il en faut, de telles homélies collectives, où l’on rappelle au peuple français qu’il ne fait qu’un, où l’on crée un peuple français dans lequel smicards, exilés fiscaux, classes moyennes, cadres supérieurs, étudiants, chômeurs, roturiers et notables communient dans une même tristesse et donnent cette illusion d’appartenir au même groupe, unis dans une même identité française, qui a l’avantage de gommer les aspérités et inégalités criantes de nos sociétés.

Johnny, l’homme qui « ne faisait pas de politique », mais soutenait officiellement les politiciens qui tenaient une politique de droite, comme en 1988, quand il nous disait pendant les élections présidentielles « qu’on a tous quelque chose en nous de Jacques Chirac ». Son aura sur le peuple, particulièrement visible aujourd’hui, nous laisse penser que son soutien à ceux qui pouvaient le soutenir, n’aura pas été inutile.

Mais ce que marque surtout l’ultime sacre médiatico-politique du rocker, soutenu par une partie de la population, c’est le triomphe de la richesse scandaleuse, l’idéologie du pov’gars qui a réussi, « à la force des poignets », à s’en sortir. Johnny aura été cette icône médiatique, cette star qui brille et illumine tous ses sujets, ces autres qui vivent par procuration une forme de reconnaissance symbolique dont il manque dans leur véritable vie.

Le succès de Johnny, c’est donc celui de l’individu, de l’idéologie de la réussite, de la richesse sans aucun lien avec la pauvreté, de l’ambition personnelle comme unique cause de la fortune, où d’un côté on joue à « qui veut gagner des millions » pour la bonne cause[note], pendant que de l’autre on pratique l’exode fiscal pour en soutirer encore plus à la société, et donc à ceux qui en ont le plus besoin… C’est le triomphe de l’indécent, de l’amoralité. C’est, si l’on s’en tient à la foule présente, aux rediffusions médiatiques des obsèques – car l’on ne sait rien de ceux qui refusent cette messe et ne sont ni à Paris ni derrière leur écran –, le triomphe de la résignation. Car ce deuil par procuration participe d’une mobilisation des affects qui sert seule la cause individuelle, adoubant le pouvoir en place et signant la soumission du peuple.

Comme le disait pourtant Jean-Claude Michéa, « la prise de conscience par ceux qui produisent la richesse collective de la nécessité d’abolir un système qui monopolise leur temps de vivre et sacrifie leur humanité sur l’autel du profit privé et de la « compétitivité » à tout prix, ne procède presque jamais – à l’inverse de ce que croyait Lénine – d’une compréhension strictement intellectuelle des « lois scientifiques de l’histoire » (…). Cette prise de conscience naît presque toujours, au contraire, d’un profond sentiment de colère et d’injustice – c’est-à-dire d’une révolte morale – devant la façon dont la recherche effrénée du profit (…) et la concurrence impitoyable qui en résulte conduisent non seulement à transformer les travailleurs, selon le mot de Marx, en simple « machines à produire de la plus-value » (avec tout ce que cela implique en terme de management), mais également à soumettre progressivement l’ensemble de la société aux seuls impératifs du calcul égoïste et de la guerre de tous contre tous. »[note]

Souhaitons donc que tous ceux qui refusent le spectacle – ils sont sans doute des millions, même parmi ceux qui pouvaient apprécier l’artiste –, n’iront pas au travail aujourd’hui, ou pointer au chômage, la tristesse au cœur en fredonnant Johnny, qui ne leur donnait plus l’envie d’avoir envie d’abattre ce monde injuste et inégal.

 

Alexandre Penasse

Entretien avec Dany-Robert Dufour*

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* article tiré de celle-ci dans le Kairos 31.

Interview de Dany-Robert Dufour*

* article tiré de celle-ci dans le Kairos 31.

L’illégitime industrie de l’atome

Sans la Convention de Paris signée en 1960 par les dirigeants de 16 pays européens qui se sont entendus pour limiter la responsabilité civile de l’exploitant en cas d’accident, il n’y aurait pas d’électricité atomique en Europe, aucune assurance ne voulant couvrir le risque engendré par cette industrie. En cas d’accident grave, toute la Belgique serait touchée, de même que les pays voisins, et le coût serait quasiment entièrement reporté sur le citoyen[note]. Une catastrophe nucléaire causerait la mort de dizaines de milliers de personnes, la maladie chez des centaines de milliers d’autres et compromettrait définitivement l’avenir de nos enfants. Des millions de personnes devraient abandonner leur foyer pour toujours.

LES LIMITES ÉCONOMIQUES DE L’ATOME

Fin juillet 2017, dans l’État de Caroline du Sud (USA), la construction de deux réacteurs atomiques a été abandonnée, bien qu’ils soient déjà à moitié construits et que plusieurs milliards de dollars aient déjà été investis. En cause, le retard et l’explosion des coûts du projet et l’impossibilité de trouver des investisseurs pour poursuivre le projet. À ceci, s’ajoute la faillite de Westinghouse[note], le concepteur du modèle de réacteur concerné, l’AP-1000, et la déroute financière de la société japonaise Toshiba qui avait racheté Westinghouse en 2006. Cette affaire pourrait bien annoncer la fin des deux seuls autres réacteurs étasuniens actuellement en construction (en Géorgie, également des AP-1000).[note]  Bien que les États-Unis soient toujours le premier producteur d’énergie atomique au monde avec une centaine de réacteurs, celle-ci ne représente que moins de 10 % de l’électricité étasunienne consommée. Depuis l’accident de Three Mile Island en 1979, ce secteur y est en perte de vitesse. Le dernier réacteur raccordé au réseau l’a été en 1996. Cette situation n’est pas sans rappeler celle de la France et d’Areva, en quasi-faillite et soutenue à bout de bras par l’État français, avec la construction des réacteurs EPR de Flamanville et de Olkiluoto (Finlande) pour lesquels, à ce jour, le coût est passé de 3 à 10,5 milliards d’euros et dont on ne voit pas la fin des déboires.[note]

À quand l’arrêt de la construction de ces réacteurs ?

PACTE ÉNERGÉTIQUE 18 OCTOBRE 2017

 

Le « pacte énergétique », un plan pour le futur de l’énergie en Belgique jusqu’en 2050, avait été promis pour fin 2015 par la Ministre de l’énergie Marie-Christine Marghem et le gouvernement Michel. Aujourd’hui, il semble que nous en sommes encore très loin, du moins d’un plan sérieux, ambitieux et qui enterrerait définitivement le nucléaire en 2025 comme en principe prévu par la loi actuelle.

Depuis quelques semaines, il circule un document non public rédigé par des fonctionnaires de l’État et qui doit servir de base de négociation entre les 4 Ministres de l’énergie (du fédéral et des trois régions). De l’avis de ceux qui on pu en prendre connaissance, ce document, qui ne fait que 42 pages, est pitoyable et sans ambition. Sur la question cruciale de la sortie du nucléaire, il laisse la porte ouverte à une nouvelle prolongation des réacteurs en 2025. Ce qui pour moi n’est qu’une demi-surprise, après analyse des dires de la Ministre, par exemple lors de deux émissions sur la radio de la RTBF du 28 mai (« À votre avis ») et du 12 septembre 2017 (« L’invité de Matin Première »).

Ce qui nous laisse quelques possibilités pour le devenir de la consultation publique sur le pacte qui avait été promise pour le mois de novembre. La première, la moins mauvaise, la plus honorable, mais hélas la moins probable : la Ministre fédérale reconnaît la faiblesse du document de travail et sa propre responsabilité dans ce retard invraisemblable et reporte la consultation à plus tard (de plus, elle devrait démissionner de son poste de Ministre). La deuxième : la Ministre reporte la consultation en faisant porter la faute par les gouvernements régionaux, ce que laisse présager le terme de « responsabilité collective » qu’elle a utilisé à propos du retard pris par ce dossier. Troisième possibilité : la Ministre maintient la date de novembre, ce qui donnera lieu à une consultation fantaisiste sur un plan fantaisiste qui, d’une part, risque d’ouvrir la porte à une nouvelle prolongation de certains réacteurs atomiques belges et, d’autre part, ne permettra pas à la Belgique de remplir ses engagements de réduction de ses émissions de gaz à effet de serre et à propos du climat.

Francis Leboutte

Plus d’infos :
– www.findunucleaire.be : soutenir, adhérer (5 €/an), contribuer, s’informer,…
– www.liege.mpOC.be : décroissance à Liège.

FAIRE CLASSE À MOLENBEEK, LA NOUVELLE FICTION DE LA RTBF*

Depuis que des jeunes Bruxellois partent en Syrie, un collègue professeur de français / sciences humaines et moi-même, sommes contactés de tous les côtés pour donner notre avis, expliquer ce que l’on fait en classe ou encore participer à un débat. Parfois pour le meilleur, parfois pour le pire… Au début on acceptait, aujourd’hui on se pose des questions sur la pertinence ou non de continuer à dire oui à ce genre de demandes…

C’est dans un café du Karreveld, un quartier du vieux Molenbeek que nous nous ren controns. Quelques habitués boivent une pils, le patron lit La DH derrière l’imposant bar en bois qui donne une impression quasi religieuse au lieu. J’ai rendez-vous avec deux journalistes de la RTBF. « On ne bosse pas dans l’urgence. On veut faire un travail de fond sur Molenbeek suite à tout ce qui a été dit dans la période qui a suivi les attentats. On veut montrer un côté positif de Molenbeek avec des acteurs de terrain », m’explique le premier. L’autre rajoute que c’est Sarah Turine, l’échevine (Ecolo) de la Jeunesse de Molenbeek qui a transmis mes coordonnées.

Retour sur la rencontre. Les journalistes précisent la demande. « On a déjà rencontré pas mal de monde à Molenbeek ces dernières semaines. On cherche encore une école, on voudrait filmer des élèves en classe à Molenbeek », me dit l’un d’eux. Du coup, j’imagine que ce qui va les intéresser c’est la démarche, ce que je fais avec mes élèves en classe. Très vite, tout en expliquant, je me rends compte que ce n’est pas tant ma démarche qui les intéresse mais simplement la possibilité de filmer dans une classe d’une école à Molenbeek. En plus, les deux moments qu’ils veulent filmer sont en fait déjà « scénarisés » dans le « documentaire » qu’ils comptent réaliser. On peut réellement parler de mise en scène, en totale contradiction avec ce que je fais en classe au quotidien. « On a pensé à deux moments. Le premier, on inviterait dans votre classe un prêtre, un imam et un rabbin de Molenbeek. L’idée serait de montrer que le dialogue inter-religieux existe. Que ces trois intervenants puissent dialoguer avec les élèves. Pour le deuxième, on a pensé à faire venir deux mamans dont un enfant est parti en Syrie afin d’échanger avec les élèves de la classe sur cette question des départs… Dans les deux cas, on place le matériel et ensuite on filme mais on n’intervient pas ».

J’explique alors qu’organiser le premier moment me semble difficile car je ne fais jamais ce genre de chose. L’idée même de participer à un pseudo moment de communion inter-religieuse m’irrite. La deuxième proposition correspond mieux à ce que je fais justement en ce moment avec les élèves, sauf qu’en fait, ils ont déjà rencontré et fait un travail avec des mères. Je propose dès lors de revenir sur la manière dont mes élèves ont choisi ce thème, préparé la rencontre, pris un rendez-vous pendant les heures de cours dans un salon de thé, retranscrit l’interview et réalisé un article… Il y a des choses à dire sur la méthodologie, sur les raisons du choix de ce sujet-là, sur la manière dont les élèves ont perçu ce travail, sur ce qu’ils en retiennent… Mais non, les journalistes de la RTBF sont formels: « Ici ce qui nous intéresse vraiment c’est ce moment en classe entre ces deux mamans et les élèves. On met le matériel en place. L’échange a lieu et nous on filme, en retrait », m’expliquent-ils.

En fait, l’intérêt pour ce que je fais en classe avec mes élèves est inexistant. L’intérêt pour ces jeunes en tant que tels aussi. Tel un film, le scénario est déjà ficelé avant même notre rencontre. L’intention de la première rencontre n’est pas négative en soi: il s’agit de montrer que le dialogue inter-religieux existe à Molenbeek. Mais est-ce le cas? J’en doute. Et d’ailleurs, que la réponse soit positive ou négative, est-ce important? En quoi ce genre de rencontre permet-il à des jeunes de devenir acteurs de ce qu’ils sont? Mais l’équipe de la RTBF persiste et vu ma réaction négative à cette proposition, ils me demandent si un autre enseignant ne serait pas d’accord d’organiser ce moment dans sa classe… « Ou un collègue d’une autre école de Molenbeek? ». Filmer à tout prix qu’il disait l’autre…

Et puis l’idée de filmer une rencontre avec les mamans m’a rapidement posé question. Que veulent-ils montrer au juste? Mes élèves ont rencontré – à leur demande, dans le cadre du cours où ils devaient choisir une question qui portait sur la thématique de la ville (Bruxelles) et aborder une question religieuse qui permettait de discuter de la diversité de la pensée religieuse – deux mamans, par petits groupes de travail afin de réaliser un article pour le journal de l’école (voir deux exemples ci-dessous). Pourquoi vouloir à tout prix montrer un échange fictif alors même que le travail réalisé en classe cette année permettrait de montrer comment des élèves de Molenbeek choisissent eux-mêmes d’aborder la question des départs en Syrie et de la travailler.

« On devrait avoir filmé les deux séquences pour dans deux semaines… », précise l’un d’eux en me remettant sa carte. A deux semaines du congé de printemps et vu les délais d’obtention des autorisations auprès du Pouvoir organisateur, cela me semble impossible à tenir. Quarante minutes après notre arrivée dans ce café, je m’éclipse pour retourner à l’école, les cours reprennent à 14h.

Le jour même, après un échange avec ma direction à propos de la demande, je décline l’offre en envoyant un email. Je n’aurai plus jamais de leurs nouvelles…

David D’Hondt,
enseignant à Molenbeek

 

MON FILS M’A QUITTÉ POUR LA SYRIE

« Je n’ai plus vu mon fils, jusqu’au moment où je l’ai vu à la télé avec une Kalachnikov. Depuis, je ne peux plus regarder la télé  », explique Véronique Claude, la maman de Sammy, un jeune parti en Syrie fin octobre 2012. Devenu combattant là-bas, il est aujourd’hui marié et père de deux enfants.

Tout a commencé au printemps 2008 quand Sammy a eu 15 ans et qu’il a décidé de se convertir à l’islam. Comment? « C’est par ses copains du quartier, ils étaient tous musulmans. On était une des rares familles à aller à l’église. Mon fils aussi était catholique. Je pense que, par la suite, mon fils a bien été influencé par ses copains ». Sammy était intelligent, n’avait aucun problème avec la justice, avait un casier judiciaire vide. Il avait obtenu son CESS dans le général, option sciences-maths, et voulait faire des études de droit mais était déjà dans une période de radicalisation. Il a demandé à sa maman s’il pouvait aller en Égypte à l’université Al-Azhar, «parce qu’il voulait faire des études d’imam». Elle accepte mais en demandant de lui donner un projet « parce qu’on ne part pas comme ça en Égypte ».

Sammy commence alors à prier 5 fois par jour, à mettre la djellaba et à faire le ramadan, ce qui n’a pas posé de problème à sa maman. Elle n’a par contre jamais imaginé que dix ans plus tard il partirait en Syrie. « Mon fils a toujours été tout à fait libre, il était déjà très mature, il savait ce qu’il voulait. A 20 ans, il décide d’habiter seul et c’est là qu’il se radicalise fortement ».

DÉPART

« Moi je partais en vacances, il est venu me dire “au revoir’’ avant que je parte, mais je ne savais pas que le lendemain il partait en Turquie. Quand j’ai voulu lui téléphoner pour lui dire que j’étais bien arrivée à destination, je suis restée sans nouvelle ». Il n’a jamais rappelé sa mère, elle a attendu plusieurs jours avant d’apprendre qu’il avait quitté son appartement. « Quand mon mari a été voir son appartement, il était vide ». Elle est revenue de vacances aussi vite qu’elle était partie. Quant à Sammy, il est parti avec plusieurs amis d’ici mais l’un d’entre eux est resté en Belgique. « Il n’a pas voulu me dire où mon fils se trouvait. Ce n’est qu’au bout de 3 semaines que je l’ai cuisiné et qu’un jour il est arrivé chez moi, m’a déposé un gsm et m’a dit « cet après-midi votre fils vous téléphonera » ». Ce samedi-là, trois semaines après son départ, Véronique a enfin eu des nouvelles de son fils. « Il m’a dit que le voyage avait été très dur, qu’ils ont mis deux jours et demi pour y arriver car il n’a pas pris l’avion; ils sont partis d’abord en voiture jusqu’à Cologne, puis la Turquie, puis en bus jusqu’à la frontière avec la Syrie ». Lors de ses appels Véronique a ensuite appris que son fils s’était marié avec une Syrienne et qu’ils avaient 2 enfants de 1 et 2 ans. Ils sont restés en contact par Skype, jusqu’au moment où Sammy a dit qu’il fallait arrêter de se contacter parce qu’il avait peur de se faire cibler par des drones.

L’ABSENCE DE SAMMY

« Je vis mal, je me pose la question tous les jours, qu’est ce qu’il devient? J’essaye de ne plus regarder les infos à la télé, d’aller le moins possible sur internet même si je suis interviewée moi-même dans des journaux, mais j’avoue que c’est assez dur ». Sammy va avoir 27 ans, elle ne l’a plus vu depuis 4 ans. Elle accepte qu’il fasse sa vie mais pas qu’il soit parti dans un pays qui est en guerre, qui est violent. Elle pense qu’il ne reviendra pas, parce que « le gouvernement a bien précisé que pour certains comme mon fils qui sont vus sur des vidéos avec une arme, on ne va pas leur faire des cadeaux quand ils rentrent ».

L’ISLAM POUR VÉRONIQUE

« Je ne pense pas que l’islam soit violent, j’ai connu cette religion quand il avait 15 ans, parce qu’avant, moi, je ne la connaissais pas. Pour moi la religion est quelque chose de personnel. Je ne me lève pas le matin avec ma religion, c’est quelque chose qui est à moi, donc c’est une différence que je dirais avec l’islam. Nous, dans la religion catholique, elle n’intervient pas dans notre vie quotidienne, elle intervient dans nos croyances mais elle ne régit pas notre vie. La seule chose que je lui ai dite, et je pense qu’il n’a pas aimé, mais moi je ne pouvais pas changer ma religion, il voulait que je me convertisse à l’islam. C’est malheureux pour lui mais je pense qu’on a le même Dieu et je ne peux pas changer ça ».

La manière dont ça va se finir cette histoire l’inquiète: « Ça ne va pas durer encore 10 ans, un jour ils devront bien déclarer forfait et nos enfants ils vont faire quoi? Qu’est-ce qu’ils vont devenir? ».

Un article de Soheib, Sara et Abdel

AVANT LE DÉPART…

Sabri, très affectueux et très sensible, est parti à presque 19 ans. Trois mois avant son départ c’était un jeune souriant, studieux et qui faisait du sport de haut niveau. Son principal problème était de trouver sa place. Il avait un âge où il se posait beaucoup de questions sur son avenir et ses amis. Il se sentait mal dans sa peau car il pensait être rejeté à cause de ses origines. Il a arrêté l’école peu de
temps avant son départ, il avait dit qu’à 18 ans il avait le droit de décider tout seul. Il avait trouvé un travail mais il le qualifiait de travail «d’esclave». Il pensait avoir été rejeté à cause de ses origines. Il a essayé d’intégrer l’armée mais a été refusé pour cause de problèmes de santé, il a également tenté de s’inscrire chez les pompiers mais ils lui ont dit qu’il devait terminer sa 6ème secondaire. Il a donc fini éboueur. Contrairement à ses habitudes, il traînait dans le quartier le soir et il avait des mauvaises fréquentations. Saliha a alors pris l’initiative d’aller voir un imam pour lui poser des questions et lui dire que son fils prenait l’islam du mauvais côté. C’est alors que l’imam lui a répondu : « Qu’est-ce que tu préfères? Que ton fils soit un bon musulman ou un
délinquant? »

SABRI EST PARTI

Quatre jours après son départ, Sabri a contacté son frère Mehdi sur Facebook via le pseudonyme de « Abou Tourab » pour lui dire qu’il désirait parler avec sa mère. Saliha ne connaissait pas ce nom mais quand Mehdi lui a dit que c’était Sabri, elle a pris le clavier et lui a demandé une centaine de fois où il était. Au bout d’un moment il a répondu qu’il était en Syrie pour sauver le peuple et a ajouté « Sinon qui le fera ? ». Saliha a alors compris que Sabri pouvait mourir à tout moment. Ils communiquaient principalement par Facebook et lors de quelques communications téléphoniques. La police avait été mise au courant de leurs communications car ils avaient été mis sous écoute.

L’ANNONCE DE SA MORT

Après un bref moment d’hésitation, nous avons abordé un sujet délicat, la mort de Sabri et lui avons demandé qui les avait prévenus de la mort de leur fils. Saliha a regardé un instant son verre de thé puis a répondu : «On était sans nouvelle de lui pendant 2 mois et un jour, mon mari était au marché du dimanche matin, le 8 décembre, et son téléphone a sonné. C’était un préfixe de la Syrie, il faut savoir que mon mari n’avait jamais communiqué avec son fils par téléphone depuis son départ parce qu’il ne voulait pas discuter avec son père. Il disait que si son père était un bon musulman, il serait déjà sur le sentier d’Allah. Alors mon mari voit son téléphone, il décroche et c’était un Syrien qui lui demandait s’il était bien le père de Abou Tourab. Là mon mari répond qu’il était le père de Sabri et là l’homme lui dit « Félicitations, votre fils est tombé sur le sentier d’Allah », ensuite il a raccroché. On a donc essayé de rappeler pour savoir où il était mort, comment il était mort, quand il était mort mais on n’a plus jamais eu de réponse».

En parlant des sentiments ressentis dans la voix de ce Syrien et son intonation lors de l’annonce de la mort de son fils, Saliha a expliqué: « Ce type l’a dit, j’imagine, avec un sourire jusqu’aux oreilles. Quand il a dit à mon mari « Félicitations » il avait cru que son fils s’était marié mais c’était pour annoncer que son fils était mort; donc il l’a dit ironiquement. »

LA VIE CONTINUE

« Chaque jour est un nouveau combat…» nous a-t-elle expliqué. «À travers ce combat, Sabri est toujours en vie et pour ça je n’arrêterai jamais». Elle dénonce tout cela publiquement et en parle avec les politiciens afin de leur ouvrir les yeux sur les problèmes de radicalisation ici en Belgique. «J’ai créé une association parce que si on veut être écouté par les politiciens et avoir des subsides, on est obligé d’en être une sinon on est juste une maman qui vient parler un petit peu. Mais si on est une association, c’est plus parlant, c’est plus professionnel. »

À tous les jeunes qui veulent partir en Syrie, Saliha demande de se rendre utiles, ici, dans le pays dans lequel ils vivent. S’ils veulent absolument aider ils peuvent simplement rejoindre un groupe d’aide humanitaire qui pourrait sauver des vies au lieu de les enlever. Les parents des jeunes seront traumatisés et la famille serait destructurée s’ils partaient combattre. Le message de Saliha est clair: « Si tu es dans un moment de trouble, abstiens-toi.»

Redouan, Taoufk et Yassin

Ces deux interviews ont été réalisées dans le cadre d’un projet en classe, avec l’enseignant
David D’Hondt

 

 *Article paru dans le Kairos spécial 3 de janvier 2017

Le mensonge de l’indispensabilité du nucléaire

Depuis 2012 et suite à de nombreux incidents liés à des centrales vétustes de moins en moins fiables, la part de la production des réacteurs belges dans l’électricité consommée a fortement baissé ; en 2015, cette production d’électricité nucléaire est tombée sous les 30 % de la consommation [note].

Fermer les cinq plus vieux réacteurs revient à se passer de 4.000 MW de puissance nucléaire sur les 6.000 installés, soit pas beaucoup plus que les 3.000 MW dont la Belgique s’est passée pendant cinq mois fin 2014 (les réacteurs T2, D3 et D4), ni même que les 2.500 MW quasiment pendant toute l’année 2015 suite à l’arrêt des réacteurs T2, D1 et D3. Il faut rappeler ici l’expérience japonaise d’après la catastrophe de Fukushima : tous les réacteurs (plus de 50) ont été arrêtés pendant plusieurs années. Le Japon, avec une part du nucléaire de près de 30 %, était dans une situation comparable à la Belgique en ce qui concerne la part du nucléaire, avec le désavantage de ne pas avoir, comme en Belgique, des interconnexions électriques avec les pays voisins.

Moyennant quelques mesures d’économie, on peut certainement se passer de ces cinq réacteurs immédiatement ; et des deux restants avec des mesures plus drastiques et peut-être quelques problèmes à un moment ou l’autre. Mais que représenteraient-ils par rapport au risque encouru ?
Francis Leboutte

– Contribuer au développement de l’association « Fin du nucléaire » et à son combat
en adhérant et en participant à ses actions. Plus d’information : www.findunucleaire.be
– Décroissance à Liège : www.liege.mpOC.be

Macron-Le Pen : les deux faces d’une même pièce

Le fait qu’en France un banquier soutenu par Rothschild se dispute le trône avec Marine Le Pen en dit long sur la décadence européenne, ou plutôt occidentale, qui ne nous laisserait plus le choix qu’entre le noir et le gris. Gandhi, quelques heures avant d’être assassiné, avait exprimé ne plus vouloir vivre dans « ce monde qui plongeait dans l’obscurité ». Le comble de l’obscurité, c’est d’y voir la lumière et de ne plus admettre qu’on s’y perd. Dans le dramatique cas des élections françaises, c’est encore plus inquiétant, car c’est l’obscurité même – Le Pen – qui éclairerait celui que rien n’illumine – Macron.

 

Par la grâce de la comparaison, ce qui aurait été inacceptable dans un certain contexte, devient tolérable dans un autre. On ne vote plus « pour », on vote « contre », est le sophisme en vigueur. Mais faudra-t-il admettre qu’en votant « contre » on vote, quoi qu’on y fasse, « pour » ; que donner sa faveur à ce qui ne serait pas « extrême » nous fait oublier que celui qu’on plébiscitera est « extrémiste » aussi, dans le sens qu’en donne le philosophe Alain Deneault, que nous avions rencontré : « À tort, on a associé l’extrémisme en politique à la position du curseur sur l’axe gauche-droite. Alors que l’extrémisme, au sens moral, renvoie beaucoup plus à une attitude qui consiste à être intolérant à ce qui n’est pas soi. L’extrême centre consiste à être intolérant envers tout ce qui ne s’insère pas dans ce paramétrage finalement très étroit de l’ordre du jour du programme oligarchique. C’est un centre qui a peu à voir avec l’axe politique gauche-droite, dans le sens où c’est un centre qui vise moins à se situer sur cet axe qu’à l’abolir, et à présenter une vision des choses comme étant la seule valable[note]. L’extrême centre c’est donc ne tolérer rien d’autre que ce discours-là qui se présente arbitrairement comme relevant du centre. Ce centre qui se nomme ainsi parce qu’il ne va pas se dire radical, destructeur, impérialiste, et violent par bien des aspects. Mais il se présente au contraire comme étant pondéré, comme étant pragmatique, comme étant normal, comme étant vrai, juste, équilibré, comme étant raisonnable, rationnel et ainsi de suite. Toutes ces épithètes, toutes ces présomptions, ces revendications, ces qualificatifs, visent à faire passer pour coulant de source, et au fond exclusif du point de vue de la bonne conduite de la raison, un discours qui est en réalité extrémiste, violent, cruel, destructeur et aveugle, se résumant aux quelques points : plus d’argent pour l’oligarchie, moins de droits pour ceux qui n’en font pas partie »[note]. Macron, bien évidemment, ne fait pas exception à cette description : sa politique est impérialiste, destructrice, raciste, radicalement inégale en favorisant la fortune de la minorité et en aggravant la fracture entre cette oligarchie minoritaire et une majorité[note] qui n’en finit pas de supporter ces politiques extrémistes qui les excluent.

Mais plus que le duel dont les médias nous gavent comme des oies du Périgord, c’est l’injonction normalisée à voter « bien », donc « contre », qui domine les joutes médiatiques. Celle qui serait ainsi le plus à l’opposé du système, hors-norme, jouera le rôle parfait du «mal qui définit le bien». Car étant soi-disant moins mauvais, Macron serait d’emblée mieux, et donc bien… Nous savons pourtant que pris dans l’absolu, c’est-à-dire sans le comparer à la candidate du FN, Emmanuel Macron n’est que spectacle, celui de la pantomime démocratique, valet des puissants, Rothschild et confrères, qui articuleront ses bras et sa tête, à l’instar de Hollande, pour lui donner la direction à prendre : celle qui assurera la perpétuation de leur enrichissement, et du sien. Il va donc de soi que la nature, l’égalité, le respect de la souveraineté des peuples non occidentaux, la lutte contre la richesse indécente, les paradis fiscaux, etc. seront des domaines désertés et inconnus du nouvel homme de paille du grand capital.

Celui qui a dit : « Il faut des jeunes Français qui aient envie de devenir milliardaires », promeut le high-tech, la croissance, le travail dérégulé, avait orchestré alors qu’il était banquier chez Rothschild, le rachat des laits infantiles de Pfizer par Nestlé, face à Danone, pour une transaction évaluée à neuf milliards d’euros, dont il touchera une partie qui le mettra « à l’abri du besoin jusqu’à la fin de ses jours ». Placé à la tête de l’État, il continuera à œuvrer pour les mêmes – les banquiers –, lui qui comme eux et les grosses fortunes, touchera la majorité de ses revenus du capital et non du travail, qu’il survalorise pourtant (il faut bien qu’il fasse croire que c’est le travail qui génère ses revenus…). Il affiche et affichera donc un complet désintérêt pour la question de la répartition des richesses, mais aussi de ce qui devrait être inéluctable : la réduction de la production et de la consommation, seul gage d’assurer l’avenir de l’humanité sur terre. On ne se soucie guère du bien-être collectif et de la nature quand on gagne en 13 années 3,6 millions d’euros (l’équivalent de 23 000 euros par mois), avec un plafond de 2,5 millions d’euros en 2011 et 2012, soit 105 000 euros par mois[note]. Quand on est « scandaleusement riche », on se complaît des scandaleusement pauvres… Quand on adore la croissance, on aime la pollution, la mort, les cancers, l’exploitation du Sud.

L’ANTIFASCISME : UNE ARME DE CLASSE

La décadence est amorcée et on ne l’arrêtera qu’en refusant de participer au jeu, celui qui demeure car nous en acceptons les règles. Ne demandons plus de choisir entre le pire et le pire. Les mêmes qui en appellent à la « mesure » s’étonneront de la démesure que ce nouveau quinquennat aura créée, et du succès plus grand qu’il donnera au FN pour lequel, en cinq ans, il aura généré quelques millions d’électeurs supplémentaires, issus des classes populaires que les politiques macroniennes ravageront encore plus. Bourgeois bien-pensants, ils n’osent nommer la « France d’en bas », celle-là même qui est totalement absente des considérations des acteurs politiques, sauf sous les traits de la tromperie. À qui s’intéresse le banquier Macron quand il parle de la France ? Aux milliardaires ou aux classes populaires ? Et l’héritière Marine Le Pen ? Au peuple pensez-vous ? Elle n’en a cure et joue sur des repères identitaires et des peurs, souffrances et perditions générées par la mondialisation qu’elle s’emploiera à continuer dès lors qu’elle sera en place. Sauf que le FN, parti qui récolte les votes des dégoûtés, est l’instrument du pouvoir politico-médiatique qui s’assure que « leur » candidat passera, avec leurs idées, les mêmes. Il est leur ennemi nécessaire, celui dont ils font la promotion à longueur de temps, l’épouvantail qui fait oublier le véritable ennemi que l’oligarchie combat derrière le FN : les classes populaires! « Car le problème est que ce n’est pas le front national qui influence les classes populaires, mais l’inverse. Le FN n’est qu’un symptôme d’un refus radical des classes populaires du modèle mondialisé. L’antifascisme de salon ne vise pas le FN, mais l’ensemble des classes populaires qu’il convient de fasciser afin de délégitimer leur diagnostic, un « diagnostic d’en bas«  qu’on appelle « populisme« . Cette désignation laisse entendre que les plus modestes n’ont pas les capacités d’analyser les effets de la mondialisation sur le quotidien et qu’elles sont aisément manipulables » [note].

Macron-Le Pen, les deux faces d’une même pièce, binôme généré par plus de trois décennies de libéralisme sauvage, dérégulations, privatisations, souveraineté délaissée à une Commission européenne dont le président actuel symbolise à lui seul la caste qu’elle sert. « Réalistes », arrêtez donc d’assimiler à Le Pen ceux qui refusent de dire qu’il faut voter Macron, ou alors faites-le seulement si vous acceptez d’assimiler à Macron ceux qui refusent de dire qu’il faut voter Le Pen. Car les Le Pen et autres ne sont que le fruit d’une longue casse sociale orchestrée notamment par la gauche de gouvernement, qui, avec la droite, avaient, une fois généré le « monstre », bien besoin de lui pour se parer de la vertu. Leur vertu n’est pourtant que le masque derrière le vice, vice qui est le même que celui de leur faux ennemi (l’extrême droite) : racisme, impérialisme, oligarchie, destruction sociale. Mais ils se gargarisent maintenant, assimilant à l’ « extrême droite » les « extrêmes gauches » qui refusent de se prononcer sur le « vote utile », balayant du même coup les idées de partage et d’égalité dont elles sont souvent porteuses. De ce fait, « véritable arme de classe, l’antifascisme présente en effet un intérêt majeur. Il confère une supériorité morale à des élites délégitimées en réduisant toute critique des effets de la mondialisation à une dérive fasciste ou raciste »[note]. En sa battant soi-disant contre le fascisme, ils luttent surtout pour les bienfaits de la mondialisation débridée et de la compétition de tous contre tous, dont eux tirent surtout profit.

En Marche, vers la démesure pour les milliardaires, l’illusion de le devenir pour la majorité patiente. En Marche vers l’antifascisme de l’oligarchie, la « résistance » antiraciste des élites, platement suivies par ceux qu’elle domine. De « Bernard-Henri Lévy à Pierre Bergé, des médias (contrôlés par des multinationales), du Medef aux entreprises du CAC 40, de Hollywood à Canal Plus, l’ensemble de la classe dominante se lance dans la résistance de salon »[note]. Cet antifascisme, rengaine perpétuelle naissant sur les cendres d’un fascisme qu’elle sacralise en convoquant sans cesse son risque de résurgence, contient pourtant un danger bien plus grand que celui de voir l’improbable retour des démons : celui de ne pas reconnaître le fascisme du système présent, celui des banquiers et patrons, des médias qui leur appartiennent, du CAC 40 et des paradis fiscaux, qui divisent, appauvrissent et tuent.

En Marche vers la croissance, celle qui détruit tout, et qui, si on ne l’arrête pas, verra la nature reprendre ses droits et nous stopper.

À ce moment, choisir entre Macron et Le Pen nous paraîtra bien dérisoire, et nous laissera ce goût amer que l’alternative était ailleurs que là où nous voulions bien la voir.

Alexandre Penasse

DETTE ODIEUSE DE BEN ALI : LE GOUVERNEMENT BELGE ENTERRE UNE RÉSOLUTION DU SÉNAT

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À l’issue de la conférence internationale sur l’investissement, qui s’est tenue à Tunis les 29 et 30 novembre derniers, les gouvernements français et belge ont annoncé la conversion d’une partie de leurs créances sur la Tunisie en projets d’investissement, portant respectivement sur des montants d’un milliard et de trois millions d’euros. Pour le CADTM, ces conversions de dette représentent un cadeau empoisonné. 

Si les reconversions d’une partie de la dette tunisienne en investissements sont décidées selon des critères de profitabilité pour les entreprises françaises et belges et non selon les besoins de la population tunisienne, elles sont surtout assimilables à un blanchiment d’une dette largement odieuse – car amassée sous le régime autoritaire de Ben Ali – qui mériterait d’être purement et simplement annulée. De plus, une coopération entre la Belgique et la Tunisie dans la gestion des flux migratoires a été annoncée en même temps que cette conversion de dette, laissant entendre que ces deux mesures étaient liées. 

Le 1er février 2017, lors d’une séance de questions parlementaires, le gouvernement belge, par la voix de son ministre des Finances, Johan Van Overtveldt, a précisé certains éléments relatifs à cette conversion de créances. Le gouvernement s’est également prononcé sur la résolution adoptée par le Sénat belge en juillet 2011, qui est restée lettre morte alors qu’elle réclamait un moratoire sur le remboursement des créances belges sur la Tunisie, un audit de ces créances et l’annulation de celles qui seraient jugées odieuses. À cet égard, le positionnement du gouvernement est effarant. Il indique que la résolution du Sénat belge n’a pas été mise en application car « le Club de Paris (club des 20 plus gros créanciers) et les institutions financières internationales estiment que la Tunisie est capable de rembourser ses dettes » ; il ajoute en second lieu que les autorités tunisiennes n’en ont pas fait la demande. 

Or, c’est bien la reconnaissance du caractère odieux de la dette contractée par Ben Ali qui est intéressante dans cette résolution parlementaire et qui doit légitimement conduire à une annulation des créances sur la Tunisie. Le Club de Paris est en outre un organe informel et la Belgique n’est nullement tenue de respecter ses orientations. Si les gouvernements tunisiens qui se sont succédés depuis la révolution n’ont pas réclamé de mesures significatives visant à s’attaquer au fardeau de la dette odieuse, ce sont pour les mêmes raisons que celles qui expliquent qu’ils n’ont pas adopté de politiques différentes de celles appliquées par Ben Ali et qui rompraient avec les diktats libéraux des institutions financières internationales et des gouvernements des puissances occidentales, contre lesquelles le peuple tunisien s’est révolté en 2011. 

Quant au caractère soutenable de la dette, rappelons que le FMI formula, entre 2010 et 2015, des estimations largement optimistes sur la dette publique grecque, sans cesse contredites au fur et à mesure que la crise s’approfondissait dans le pays en raison des interventions néfastes de la Troïka dont l’institution dirigée par Christine Lagarde est l’un des piliers. En réalité, l’évolution récente des finances publiques de la Tunisie indique que sa dette est insoutenable : alors que la loi de finances 2016 prévoyait un taux d’endettement de 53,2% du PIB celui-ci est finalement monté à 62,1%, tandis que le pays risque de faire défaut sur un prêt du Qatar à hauteur de 500 millions de dollars. L’évolution de la dette tunisienne depuis 2011 montre que celle-ci ne cesse de grimper et que son remboursement est utilisé par les gouvernements successifs pour légitimer l’austérité, empêchant des dépenses dans des secteurs clés tels que la santé, l’éducation ou encore le logement. 

Le ministre des finances belge avance également que la dette détenue par la Belgique à l’égard de la Tunisie ne serait pas odieuse au prétexte que « plus de la moitié de cette dette, soit environ 15 millions d’euros, est financée par un prêt d’État du 25 juin 2006, qui a servi à financer les travaux de réhabilitation de la Baie de Sfax ». Les crédits accordés par la Belgique ont plutôt aidé à maintenir le régime autoritaire de Ben Ali en le légitimant et en lui permettant de libérer d’autres fonds à des fins de répression contre la population. Ce prêt de juin 2006 ayant été accordé à un régime n’ayant que faire de la démocratie et des droits humains fondamentaux, il doit dès lors être considéré comme odieux. 

Le gouvernement belge veut non seulement blanchir une dette odieuse en la convertissant en projets d’investissement, mais conditionne en plus cette mesure à « l’organisation d’une politique de retour pour les migrants ». Pour le CADTM, il s’agit d’une mesure inacceptable. Nous réaffirmons notre soutien à la liberté de circulation et d’installation pour toutes et tous sans discrimination. 

Enfin, le gouvernement a annoncé que les intérêts dus sur le capital des dettes ainsi converties seront comptabilisés dans l’aide publique au développement (APD) de la Belgique. Il s’agit tout simplement d’une hausse artificielle de l’APD par un simple jeu d’écriture comptable. Plus largement, le CADTM réclame l’arrêt des politiques enfermant la Tunisie dans des rapports de dépendance aux pays du Nord en général et à la France, la Belgique et l’Union européenne en particulier. En Belgique, deux premières mesures allant dans ce sens seraient l’application de la résolution du Sénat adoptée en juillet 2011 et le soutien des autorités à la proposition de loi déposée au parlement tunisien en juin 2016 réclamant la mise en place d’une commission d’audit sur la dette publique tunisienne et d’une suspension de paiement de la dette jusqu’à ce que cette commission rende ses résultats. 

Robin Delobel 

Allégeance médiatique au patronat

C’est aujourd’hui que Sophie Dutordoir prend officiellement les rênes de la SNBC (…) De nombreux défis attendent l’ex-PDG d’Electrabel, et la ponctualité des trains n’est pas le moindre, le tout avec un plan d’économie de trois milliards en toile de fond, Sophie Dutordoir aura du pain sur la planche ».[note]

Et oui, le pain est déjà sur la planche, prêt à être coupé. Pas d’alternative. Et par-ci, par-là, on entérine la réalité qu’on veut pour qu’elle s’inscrive au mieux dans les esprits – déjà prêts pour la plupart. Béatrice Delvaux, l’éditorialiste des patrons et familiers du BEL20, y va de toute son admiration, ce matin d’intronisation : « Chère Sophie Dutordoir, personne ne vous envie ce rôle »[note]. La pauvre en effet, elle en a besoin du soutien médiatique en ces temps de disettes, alors qu’on se demande comment notre chère Sophie bouclera ses fins de mois… « Permettez-nous de vous envoyer ces quelques mots, alors que vous prenez vos fonctions à la SNCB. Une manière pour nous de saluer la joyeuse effervescence qui semble vous habiter depuis que vous avez été désignée pour exercer ce rôle qu’en fait, en Belgique, personne ne vous envie. Vous êtes bien la seule à avoir fait des bonds de joie lorsque vous avez appris cette désignation que vous désiriez de tous vos vœux : autour de vous, nombreux sont ceux et celles qui ont agité leur index sur la tempe en se disant «  Mais que va-t-elle faire dans cette galère ?  ».

Rire, amertume, dégoût. Et rage.

Certes, « autour d’elle » il n’y a certainement pas un chômeur en fin de droit, un SDF (dans le sens de « sans domicile fixe », pas de « sans difficultés financières » qui pour la plupart sont également sans domicile fixe… car en possédant plusieurs et fréquentant les 5 étoiles) ou une mère au foyer privée de son supplément de chômage, qui sortiraient un peu la tête de l’eau s’ils n’avaient ne fut-ce qu’un mois du salaire de Sophie.

Elle va ramer, la forçat. Elle qui déjà en 2012 cumulait les mandats, notamment chez GDF-Suez ou à BNP Paribas Fortis. A l’évidence, ce n’est pas dans un Conseil d’Administration des ces deux dernières structures qu’on se lamentera sur la situation d’inéquité inédite de ce bas monde, où 8 personnes possèdent plus que la moitié de la planète et 1 % plus que les 99 % restants. Y’en a qui bosse, c’est tout ! : les « 8 » et les « 1% » ont mis la main à la pâte (on en revient au pain…), les autres n’avaient qu’à trimer.

Mais bon, à rire quotidiennement de leurs inepties et non-sens, il se peut doucement que le rire devienne jaune, et se mue en colère noire. Et puis en rage.

Un réseau mondial de paradis
fiscaux a permis aux plus riches
de cacher quelque 7 600 milliards de dollars.
Rapport Oxfam 2016

Bon, passons sur l’impossibilité matérielle du « tous riches » , argutie qui ne fonctionne que sur la croyance de tous ceux qui ne le sont pas et espèrent un jour le devenir, avec la probabilité, quasi nulle comme à la Loterie, qu’ils le deviennent, et revenons-en aux malheurs de Sophie.

Nous n’y croyons plus, et leur rappel à l’ordre, à plus de fermeté, leurs gesticulations pour faire oublier que le ver de la corruption est dans le fruit du système capitaliste, leurs mensonges, leur non-questionnement de la richesse indécente, comme cette couverture du Soir avec Bill Gates et Bono en héros multimilliardaires : « Le capitalisme, une brute qui a besoin d’instruction » (Le Soir, 23/02/17) – mais pas de l’instruction à se séparer de leur fortune et la partager -, tout ce spectacle et ces bonimensonges, nous donnent la nausée.

Les malheurs de Sophie

La pauvre Sophie donc, se retrouve là, seule. « A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. L’adage est connu, mais là, vous faites fort : quitter votre charcuterie/traiteur qui sentait bon le Primitivo et le vitello tonato (sic), pour cette folle entreprise qui a eu raison si pas de la peau, de la patience et surtout de la réputation des patrons qui s’y sont succédé ! D’autant que vous allez faire don de votre CV, de vos nuits, de vos jours et de vos temps libres pour la « modique » somme de 290.000 euros par an ». Les guillemets n’y feront rien : vous avez bien lu: « modique », donc « infime », « insignifiant », « sans importance »… synonymes qui en disent long sur le niveau de justice sociale de l’éditorialiste.

«Vous allez faire don (sic) de votre CV, de vos nuits, de vos jours et de vos temps libres pour la « modique » somme de 290.000 euros par an »

Si Béatrice Delvaux n’a pas tout à fait la même définition du don que nous[note], nous  plaignons toutefois avec elle cette  pauvre Sophie, qui, en plus de ce salaire de misère, « ce salaire cadenassé», va se « coltiner des syndicats tout puissants (sic), des partis politiques qui considèrent le chemin de fer comme leur chose électorale, des pouvoirs fédéraux et régionaux sans vision commune, un voisin de palier (Infrabel) avec lequel deux de vos prédécesseurs se sont étripés ».

C’est quand qu’on l’ouvre? Vraiment[note].

Mais l’espoir est là, à la fin : « Et pourtant, Chère Sophie Dutordoir, ce sont des milliers de paires d’yeux qui vous implorent, ceux de ces navetteurs – actuels mais aussi tous ceux qui n’osent plus le devenir (sic) –, qui espèrent que le miracle se produise : un train qui part et arrive à l’heure et des trajets qui, au quotidien, cessent d’être un cauchemar ».

La fraude fiscale coûte – au bas mot – chaque année 20 milliards d’euro à la Belgique

Oui, chères lectrices, chers lecteurs, le miracle peut venir, l’espoir, enfin, est là! Non pas l’espoir que les structures qui appauvrissent et asservissent s’écroulent sous le poids de notre révolte ; non pas que les paradis fiscaux qui siphonnent la richesse produite soient démantelés [note] ; non pas qu’on en arrive à un monde décent où notre existence ne se limite pas à un travail « alimentaire » qui sert à rembourser nos dettes et acheter les produits « bon marchés », les gadgets technologiques fabriqués par les esclaves du Sud; non pas que l’existence quotidienne cesse d’être un cauchemar pour la masse qui vit en dessous du seuil de pauvreté, l’enfant qui toutes les 5 secondes trépassent, non par accident, mais du fait du pillage occidental et du mode de vie qui va avec.

Non ! Mais « un train qui part et arrive à l’heure ». [note]

Alléluia.
Alexandre Penasse

P.S.: il faudra peut-être envisager sérieusement la nécessité de la prise de pouvoir…

 

On distribue de l’iode, comme si tout était normal

Le quidam prend son petit déjeuner, le son de la radio en bruit de fond, qui émet :  » la population belge recevra des pastilles d’iode dans un rayon de 100 km « . Alors qu’auparavant cette distance était de 20 km, vu la superficie de la Belgique cette nouvelle mesure concernera toute la population du pays. Choix totalement arbitraire, ça aurait pu être 200, 500, 3000…

 

Toutefois, vous avez bien entendu : le risque est assumé, le choix fait. Il est donc plus intéressant pour les hommes de pouvoir, industriels et ploutocrates qui dirigent l’avenir – avec nous qui suivons, alors que notre révolte suffirait à les faire arrêter – de risquer des centaines de milliers de morts, des cancers, déformations foetales, arriérations mentales, mutations génétiques, maladies nerveuses et psychiques, contamination de l’air, du sol, des eaux… Il vaut mieux cela qu’arrêter les centrales. Évidemment, comme pour Tchernobyl, en cas de catastrophe ceux qui décident maintenant du futur quitteront le pays, ou à tout le moins se protégeront plus rapidement des premiers effets de l’accident.

C’est ce qui arrivera, ici ou ailleurs. C’est inévitable. Nous apprendrons alors à vivre en zone contaminée. Les villes et villages proches de la centrale impactée se videront, nous enterrerons nos enfants, nous disparaîtrons de façon prématurée. Nous n’aurons plus le choix entre le refus ou l’acceptation. Ce sera fait. Nous ne pourrons qu’admettre.

Nous ne pourrons donc plus lutter, alors que maintenant c’est encore possible. Se taire, aujourd’hui, revient donc à préparer quotidiennement un assassinat contre nous-mêmes et la vie. Se taire, c’est acter les choix que d’autres font pour nous.

Comme pour Tchernobyl, en cas de catastrophe ceux qui décident maintenant du futur quitteront le pays, ou à tout le moins se protégeront plus rapidement des premiers effets de l’accident

« Pendant la seconde guerre mondiale, sur la terre biélorusse, les nazis avaient détruit 619 villages et exterminé leur population. À la suite de Tchernobyl, le pays en perdit 485. Soixante-dix d’entre eux sont enterrés pour toujours. La guerre tua un Biélorusse sur quatre ; aujourd’hui, un sur cinq vit dans une région contaminée. Cela concerne 2,1 millions de personnes, dont sept cent mille enfants. Les radiations constituent la principale source de déficit démographique […]. La superficie totalement interdite à l’agriculture représente 264 000 hectares. La Biélorussie est un pays sylvestre, mais 26 % des forêts et plus de la moitié des prairies situées dans les bassins inondables des cours d’eau Pripiat, Dniepr et Soj se trouvent dans la zone de contamination radioactive.  » (pp. 7-8)

« Ma fille avait six ans. Je la borde et elle me murmure à l’oreille : « Papa, je veux vivre, je suis encore petite« . Et moi qui pensais qu’elle ne comprenait pas… Pouvez-vous imaginer sept filles totalement chauves en même temps ? Elles étaient sept dans la chambre… Non, c’est assez! Je ne peux pas continuer […]. Ma femme ne pouvait plus supporter de la voir à l’hôpital. « Il vaut mieux qu’elle meure, plutôt qu’elle souffre comme ça! Ou que je meure pour ne plus voir cela ! » Non ! Je ne peux plus continuer ! Non ! Nous l’avons allongée sur la porte… Sur la porte qui avait supporté mon père, jadis. Elle est restée là jusqu’à l’arrivée du petit cercueil… il était à peine plus grand que la boîte d’une poupée. Je veux témoigner que ma fille est morte à cause de Tchernobyl. Et qu’on veut nous faire oublier cela « . Nikolaï Fomitch Kalouguine, un père. (pp. 45-46)

Svetlana Alexievitch, La supplication. Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse, Éditions J’ai lu, Paris, 1999.

Nous qui avons si souvent de bons prétextes pour ne pas lutter, quand nous n’aurons même plus le choix de la lutte, ayons au moins la décence de ne pas pleurer.

Alexandre Penasse

 

Comprendre ce qu’il se passe en Syrie

Dans la valse de l’information et de la désinformation, il est devenu délicat d’exposer des points de vue décalés par rapport au courant dominant. Comme toute information médiatique, ces points de vue décalés doivent être considérés également avec la distance critique appropriée. Cependant, ils ont le droit de se faire entendre et il serait malvenu de les censurer au nom d’une quelconque bien-pensance médiatique qui n’est que le cache-sexe des intérêts occidentaux. Kairos cherche la vérité, sans être certain de la trouver. La quête est aussi passionnante que potentiellement infinie.

La situation actuelle, ce qui se passe à Alep pour l’instant, peut être éclairé par cette interview de Nabil Antaki, médecin habitant à Alep, alors que nous lui avions parlé avant l’intervention majeure dans la ville. La qualité de l’enregistrement n’est pas la meilleure qui soit, mais nous pensons que les choses dites contrebalanceront cela.

Affichage Kairos dans le métro bruxellois !

Illustration: Teresa Arroyo Corcobado

Les endroits où sont les affiches :

 

Gare du Midi ; Gare du Nord ; Louise ; Rogier ; Madou ; Porte de Namur ; Trône ; Yser ; Simonis ; Botanique.