Un film qui dérange en « haut lieu »
Alors que je m’apprêtais à finaliser mon édito, ce 28 mai, où le soir même était prévue à Namur une projection de Ukraine-Russie : derrière l’écran de fumée, je reçois un appel d’une collègue m’informant que la salle nous est refusée. À 10 h 29’ ce matin, l’Université de Namur nous écrit :
« Nous vous annonçons que nous avons décidé d’annuler votre événement prévu ce soir en nos locaux. Nous ne mettrons pas le Quai 22 à votre disposition. Cette décision fait suite à la découverte récente du contenu réel de cette conférence, dont les thématiques et les positions portées par les organisateurs se révèlent contraires aux valeurs que l’UNamur défend et promeut ».
Ces annulations, dont le principe est illégal le plus souvent et toujours illégitime, se doivent d’être communiquées en dernière minute afin de s’assurer qu’ aucun recours ne puisse avoir lieu. Le modus operandi nous rappelle celles qui concernèrent nos projections à Ixelles, Woluwe-Saint-Pierre, Lisbonne, qui outre l’agissement par surprise pour ne pas nous laisser le temps de contester ou de trouver une autre salle, se manifeste par :
Ce contenu est réservé aux abonnés de Kairos.
- une absence totale d’argumentation, s’appuyant uniquement sur les communiqués Facebook de l’ambassade d’Ukraine du pays concerné, comme pour Ixelles et Lisbonne. Si le propos semble appuyé, il l’est par la trouvaille in extremis d’une mention légale, à défaut de ne rien trouver d’autres, comme à Woluwe-Saint-Pierre, où la commune avait mis en demeure l’exploitant de la salle à ne pas diffuser notre film en invoquant l’article 4 de la convention d’exploitation : « La projection de films à caractère pornographique ou toute autre forme portant atteinte à l’ordre public ou aux bonnes mœurs est strictement interdite », assimilant donc la diffusion d’un documentaire à caractère informatif et politique à un contenu de nature pornographique ou attentatoire aux bonnes mœurs.
- L’invocation d’avoir été trompé quant au contenu du film. Dans une rhétorique purement orwellienne, les censeurs nous incriminent pour avoir fait ce dont ils sont eux-mêmes coupables. Ainsi, l’UNamur estime « avoir été trompée sur les buts de la conférence qui enfreint ses valeurs fondamentales de respect par rapport aux faits, d’écoute contradictoire de tous points de vue dans une démarche scientifique basée sur les faits et non des opinions assimilables à des opérations de propagande ».
- Le recours systématique à de potentiels risques de désordre à l’ordre public si l’événement devait avoir lieu.
- L’utilisation de termes comme « démocratie », « liberté d’expression », « droits de l’homme », vidés de toute signification, qui ont autant de relations avec leurs actes que Pinocchio avec la recherche de la vérité.
- Le refus de reconnaître l’ingérence politique de l’Ukraine sur les propriétaires de salles ou les organismes publics comme l’UNamur : « L’Université de Namur s’inscrit en faux contre l’assertion visant à dire qu’elle a fait l’objet de pressions d’entités extérieures, sa décision est uniquement basée sur la contrariété entre l’objectif de la conférence aux services d’État étranger et ses valeurs intrinsèques ». De son côté, la commune de Woluwe-Saint-Pierre, dans ses communications et via ses avocats qui la défendirent en référé, jouent l’hypocrisie jusqu’ au bout : « La décision d’annuler ne vient que du propriétaire de la salle ». Ils en « oublient » le troisième paragraphe de la missive qu’elle avait envoyé le jour-même de la projection à son gérant, le 19 mars : « Par conséquent, nous vous mettons en demeure d’annuler la projection de ce soir. À défaut, nous considérerons votre refus comme un manquement grave à vos obligations et prendrons toutes les mesures qui s’imposent en conséquence ». À Ixelles, c’est l’asbl Promote Ukraine et l’ambassade d’Ukraine qui avaient fait pression sur les autorités politiques locales, qui l’avaient elles-mêmes répercutée sur les propriétaires de la salle, conduisant à l’annulation. À Lisbonne, 3 heures avant la projection, le propriétaire prétexta un problème au groupe électrogène… L’ambassade d’Ukraine au Portugal avait publié peu de temps avant son message exhortant les autorités à interdire le film… Comme à Soissons d’ailleurs, où la présidente de Promote Ukraine avait tenté la même chose.
- La boucle rétroactive politique-média/média-politique. L’intervention médiatique n’est pas toujours utile ni systématique, mais c’est une force que les politiques ne négligent pas. Ainsi, quelques heures après l’interdiction de la projection à Woluwe-Saint-Pierre, sans doute un des protagonistes de l’interdiction1 prend contact avec l’agence de presse Belga, qui publie un communiqué, repris « copié-collé » par divers médias (BX1, L’Avenir, la Dernière Heure, Bruxelles Today, RTBF), relayant les propos politiques : « La projection du documentaire «Ukraine, Russie : derrière l’écran de fumée», programmée ce jeudi 19 mars à 20 h 00 au cinéma Le Stockel à Woluwe-Saint-Pierre, a été annulée, a confirmé en fin d’après-midi le bourgmestre faisant fonction Tanguy Verheyen (MR). » Aussi vite, l’échevin qui s’est félicité de l’annulation, Georges Dallemagne, relaie l’article des médias, pour donner plus de crédits à son geste.
- L’inversion accusatoire. Ceux qui incriminent notre film et veulent l’interdire brandissent la preuve de son contenu délétère, affirmant que nous en avons conscience et nous accusant de ne révéler qu’ au dernier moment le lieu de sa projection.
- L’ignorance du contenu réel du film. La publication de Georges Dallemagne, fer de lance de l’interdiction du 19 mars, permet de comprendre qu’il n’a jamais vu le film : « J’ai pu voir certains extraits de ce film qui sert le narratif russe sous couvert d’enquête de terrain. L’auteur prétend interroger des Ukrainiens en Ukraine alors qu’il interroge des soldats sans identification en zone occupée et strictement contrôlée par les autorités russes. Il n’hésite pas à utiliser des images de synthèse pour montrer de faux cimetières. Il sert un narratif qui prétend que la Russie n’avait pas d’autre choix que de mener une opération spéciale pour se protéger des nazis ». Dallemagne n’ a pas vu le film, l’admettant quand il parle d’extraits, et il avance des éléments qui n’y sont pas repris(« faux cimetières »).


