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Si la Belgique est le royaume de Kafka, que dire de l’Europe ?

Par Nicolas Ullens

Le 26 août dernier, Phil Hogan présentait sa démission en tant que commissaire européen en charge du Commerce. On lui a reproché de ne pas respecter les règles sanitaires relatives au Covid lors d’un dîner dans son club de golf !

Il est amusant de constater que Georges-Louis Bouchez, lors de sa conférence de presse comme nouveau président du club de football des Francs Borains, n’a respecté aucune règle à ce niveau. Nous étions pourtant en pleine pandémie le 24 avril. De là à penser que la chasse aux sorcières qu’a subie Hogan n’était qu’un prétexte, il n’y a qu’un pas.

Cette situation est surréaliste au regard de la batterie de cuisine que traînent certains commissaires à qui on ne reproche plus rien. Les gens ont la mémoire courte.

À tout seigneur tout honneur. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, était ministre de la Défense en Allemagne avant de diriger l’Europe. Sa gestion de ce ministère a été un échec complet. Mais surtout, une petite centaine de millions d’euros ont été versés à des sociétés privées de consultance en dépit du bon sens. À moins qu’elles ne renvoient l’ascenseur sous forme de rétro-commissions… Un rapport du parlement allemand fait état d’une véritable exfiltration en urgence de l’ancienne ministre vers l’Europe pour masquer le chaos qu’elle laissait derrière elle[note].

Que dire du commissaire européen à la Justice et à l’État de droit, Didier Reynders. Son nom est cité dans un certain nombre d’enquêtes encore ouvertes aujourd’hui comme le Kazakhgate ou les fonds libyens gelés. Il en va de même de son bras droit, Jean-Claude Fontinoy devenu plus discret ces derniers temps. Ce dernier est soupçonné d’avoir touché des commissions occultes pour le compte de son mentor via des structures comme l’asbl « Les plus beaux villages de Wallonie. » Évidemment, lorsqu’on voit que l’enquête sur le malheureux Chovanec, mort après son arrestation à l’aéroport de Charleroi, n’a pas encore été bouclée après plus de deux ans et demi…

Le Financial Times publiait le 1er septembre un article portant sur le remplacement de Hogan par Didier Reynders ! Inutile de dire que si ce scénario se produisait, il faudrait autre chose que « Les plus beaux villages de Wallonie » pour blanchir les dessous de table qui ne manqueront pas de tomber. En effet, le poste de commissaire au Commerce serait nettement plus rémunérateur que celui de la justice.

Dessous de table en vue

Vous voulez un exemple? En 2008, un scandale éclaboussait le commissaire européen au Commerce de l’époque, Peter Mandelson. Ce dernier était soupçonné d’avoir privilégié les intérêts de l’oligarque russe Oleg Deripaska, le roi de l’aluminium, grâce à son influence sur les cours de ce métal.

Les mauvaises langues parlent d’un séjour de Mandelson sur le yacht de Deripaska durant lequel ses penchants les plus inavouables auraient été exaucés et… filmés. On voit que Jeffrey Epstein n’a rien inventé. Si Reynders parvient à sortir de sa fonction actuelle dans laquelle il est contrôlé par sa collègue Tchèque, Vera Jourova, il y a gros à parier que Jean-Claude Fontinoy va reprendre du service…

À l’heure du nouveau plan de relance pour l’Europe, gageons qu’il est probable qu’il y ait d’autres milliards que ceux de Kadhafi qui risquent de s’égarer.

La seule bonne nouvelle pour nous, pauvres petits Belges, est que Didier ne volera plus uniquement ses compatriotes mais toute l’Europe.

Une bavure de plus

Par Esteban Debruelle

Aussi dramatique soit-elle, la mort d’un individu[note] laissé aux soins de la police n’a rien d’une bavure de trop, non. C’est juste une bavure de plus. Car, dans le monde tel qu’il est actuellement, il n’y a jamais trop de bavures. Jamais trop de dérapages. Ces faits, médiatiques ou non, sont systémiques. C’est-à-dire qu’ils ne sont pas à considérer comme des faits isolés, mais bien dans leur ensemble. Le 10 avril, un jeune homme de 19 ans perdait la vie sous les roues de la police[note]. Quelques jours plus tard, un jeune soudanais était kidnappé et tabassé[note] dans un fourgon de police avant d’être jeté, dépouillé, place Annessens. Le 15 août dernier, trois jeunes femmes, victimes de harcèlement de rue, étaient brutalisées[note] par une équipe d’intervention. Et depuis le déconfinement, la liste des faits de violences policières ne cesse de s’allonger.

Ces agressions policières se font majoritairement sur des publics fragilisés, des personnes racisées, et contre les principes d’émancipation féministe. Et les réactions des instances de tutelles, qu’elles soient policières ou politiques, sont systématiquement du même ordre : mise en cause de la victime ou de sa version (elle était saoule ou agressive), présentation du bien-fondé de l’action policière (intervention dans le cadre de la loi, protection de l’ordre public) et rappel de l’utilisation des procédures de contrôle interne (les responsables cherchent d’abord à se dédouaner et on se range ensuite derrière le secret d’instruction).

Dès lors, il n’y a que des moments à effacer de la mémoire collective. Pour que les choses redeviennent normales, que les cowboys continuent d’agir en toute impunité, que les hiérarchies gardent leur siège et les politiques leur mandat, il faut faire oublier. Faire oublier la mort d’un ado, d’un homme et d’une enfant en moins de deux ans. Faire oublier les interpellations d’activistes féministes lors de la manifestation du 8 mars. Faire oublier les propos racistes d’un commissaire de police au beau milieu de l’été. Faire oublier les techniques de ségrégation (ou profilage ethnique si vous préférez) qui s’en suivirent dans certaines zones du pays. Faire oublier les migrants gazés à 6h du matin au Parc Maximilien. Faire oublier cette femme afro-descendante violemment arrêtée et emprisonnée pour non-port du masque à la sortie du métro. Faire oublier que la police est aujourd’hui en roue libre. Oui, en roue libre.

Les politiques ont besoin de la police pour faire respecter des mesures toujours plus impopulaires. Les entreprises ont besoin de la police pour protéger leurs moyens de production et d’enrichissement toujours plus destructeurs. La police, elle-même, a besoin de ses éléments les plus violents pour entretenir la peur et maintenir un moyen de pression sur celles et ceux qui voudraient dénoncer ou réformer. Et les personnes qui s’engagent «pour contribuer à la protection des libertés et des droits individuels» (selon l’article 1 de la loi sur la fonction de police) se retrouvent réduit·e·s au silence.

Comme tout service public bridé par les mesures d’austérité, les agents sont en sous-effectifs, sous-équipés, mal formés et «mangés» à toutes les sauces. Ralentie par une paperasserie poussée parfois jusqu’à l’absurde, la fonction connaît aussi un fort taux de suicide et de nombreuses situations familiales et sentimentales violentes. Même si cette réalité est le résultat d’une politique menée par des partis qui assèchent les budgets publics et promettent dans le même temps plus de moyens, plus d’effectifs et plus de sécurité, l’idéologie raciste, sexiste et fascisante qui les caractérise semble percoler plus que jamais dans les rangs policiers. Preuve en est, encore, le groupe Facebook[note] mis à jour par le site Apache.

Donc, si tu en as marre que l’on crache sur l’uniforme, commence par le laver ! Car tous les jours, le corps auquel tu appartiens nous rappelle que nous ne sommes pas égaux.les, pas en sécurité et encore moins protégé.e.s lorsque tu interviens. Tu gazes et tu matraques. Tu insultes, tu tords et tu casses. Tu brises, tu étouffes et tu camoufles. Tu es un instrument de violence dont nous ne pouvons plus tolérer les dérives. Et si tu n’es pas de ceux-là, rappelle-toi que «tu en présentes tous les signaux», comme tu dis à propos des jeunes de quartiers. Alors le jour où tu prendras aussi sur la gueule, faudra pas venir pleurer chez le politique. À ce stade, lui aussi aura été décapité.

Sauf si

Sauf si, collectivement, nous sommes capables de proposer un avenir à la police.

Il n’y a pas d’illusion possible : à situation inchangée, la cristallisation des corps qui composent notre société ira croissant. Et, en l’occurrence, les victimes d’abus policiers continueront de se radicaliser et la police poursuivra son chemin vers une plus grande répression, et des sorties, y compris médiatiques, toujours plus racistes, sexistes et violentes. Le degré de violence n’aura donc de cesse d’augmenter.

De cette situation, le politique en est à la fois victime et responsable. Responsable, car ses mesures d’austérité et sa conception politique à protéger les intérêts de quelques-uns le conduisent à laisser faire afin de s’assurer la loyauté d’une force armée qui le protège de la colère de citoyen·e·s chaque jour plus légitime. Mais demain, cette même classe politique sera victime de cette attitude attentiste. Lorsqu’elle ne pourra plus rappeler à l’ordre celles et ceux qui se livreront à des abus toujours plus scandaleux en regard des droits fondamentaux et des valeurs qui sous-tendent l’État de droit, elle n’aura d’autres choix que de se ranger derrière la violence du corps policier pour sauvegarder ses intérêts.

Dans cette impasse mexicaine, la droite et ses petits frères racistes et xénophobes tirent actuellement leur épingle du jeu. Comme Marine Le Pen en France, les partis belges qui misent sur une économie des riches et une xénophobie décomplexée laissent faire les dérapages systémiques émanant des rangs policiers. Car ces derniers légitiment leurs discours de peur et de rejet, permettent l’expansion de leurs idées rétrogrades et garantissent un électorat rassuré dans sa suffisance et son enfermement mental.

La gauche, incapable de proposer une autre forme de police pour notre société, s’est figée dans une posture geignarde, dénonçant dans de grandes phrases, mais sans victoire réelle. Son incapacité à obtenir la création d’un véritable organe indépendant de contrôle sur la police est sans doute l’illustration de ces paroles sans résultat. Pourtant, imaginer comment organiser la police est essentiel aux progressistes du XXIe siècle, car la gauche de l’échiquier politique a laissé le sujet pourrir aux mains des libéraux, qui y a laissé entrer la vermine d’extrême droite. C’est une erreur impardonnable de la gauche et une complaisance irresponsable de la droite qui menacent maintenant l’équilibre de nos sociétés.

Voici donc quelques réflexions qui pourraient être proposées au débat public :

  • recentrer les missions sur lesquelles des agents de police armés sont appelés ;
  • diversifier le profil des équipes d’intervention, en y intégrant des
    travailleurs et travailleuses de rue, des psychologues, des infirmier·e·s et des assistant·e·s sociaux·ales ;

  • élargir les missions des gardiens de la paix pour répondre à des
    interventions de moindre intensité (litige entre voisins, tapage
    nocturne, rassemblements spontanés…) ;

  • pour assurer la transition, proposer aux policiers en fin de carrière de
    former des gardiens de la paix aux missions élargies ;

  • systématiser les formations de toutes les parties au contact du public à la communication non violente, aux risques du profilage ethnique, et à
    la prise en charge de situations de violences conjugales et familiales ;

  • imposer le bodycam à tous les agents de terrain, avec l’obligation de l’activer dès le début de toute intervention ;

  • systématiser les conseils de concertation entre maisons de quartiers et
    commissariats locaux ;

  • redéfinir les méthodes de déploiements des agents de police dans le pays;

  • mettre enfin sur pied un organe indépendant de surveillance et de sanction à l’égard des agents qui se rendraient responsables de violences policières ;

  • sanctionner effectivement (suspension, renvoi, amende et peine de prison) les agents qui créeraient une situation de violence ou de discrimination.

Dans un débat aussi sensible que celui du rôle de la police dans notre société en mutation, il ne peut être question de simplement décider s’il faut désarmer ou non la police. Il s’agit de savoir si toutes les situations auxquelles elle répond actuellement nécessitent exclusivement des hommes et des femmes en armes, formé·e·s à appréhender, maîtriser et arrêter. Il s’agit d’éviter que nos commissariats deviennent des zones de non-droit, que nos libertés individuelles et collectives soient menacées par les forces de l’ordre, au lieu d’être protégées par celles-ci.

Aujourd’hui, Anvers est une plaque tournante de cocaïne[note]. Le Limbourg est la province européenne de prédilection pour la production d’ecstasy[note]. Bruxelles charrie des corps brimés par la traite des êtres humains[note].

Des armes de guerre[note] transitent par Liège, et des gangs rivaux[note] sévissent sur Charleroi. En parallèle à cette criminalité, les cols blancs[note] qui s’adonnent à l’évasion fiscale, au blanchiment d’argent et à la destruction des ressources naturelles et de notre système de solidarité ne craignent ni les descentes, ni les poursuites, ni les filatures. Comme les autres, ils agissent en toute impunité, sans s’inquiéter des actions policières.

Face à tous ces criminels, nous avons besoin d’hommes et de femmes prêt·e∙s à défendre notre démocratie et ses principes afin de protéger les membres de la société et servir la loi. Ce n’est pas ce à quoi les effectifs policiers sont employés aujourd’hui. Et refuser d’ouvrir ce débat n’est que courir à la confrontation. Car, si rien ne change, demain, la police tirera sur des manifestant·e·s excédé·e·s de leur impunité. Au regard de l’Histoire, c’est là une promesse qui n’a rien d’une fantaisie.

Didier Reynders au coeur des scandales d’État

Alors que des bruits annoncent la possible succession de Didier Reynders à l’Irlandais Phil Hogan comme commissaire européen au commerce, il est important de rappeler qui est Didier Reynders, et les casseroles qu’il traîne…

A voir notamment dans cette interview, et dans d’autres (https://media.new.kairospresse.be/videos/)

« Faire de Bruxelles une smart city »

Un document a fuité, envoyé par une bonne âme à KAIROS, une note aux membres du gouvernement de la Région bruxelloise pour le déploiement de la 5G.

Voici la note que les membres du gouvernement bruxellois ont reçu ce 31 août: « note aux membres du gouvernement de la région bruxelloise. Édifiant!: Bruxelles doit devenir une « smart city », « la connectivité large bande est essentielle », alors qu’ils feindront, pendant qu’ils avancent dans la mise en œuvre, de mettre en place un « débat public ».

LES DEUX FORMES DE L’AMBITION

Par Simon Charbonneau

Depuis le siècle passé, les temps modernes nous ont enseigné le rôle joué par l’ambition chez les jeunes intellectuels dans l’histoire politique de notre pays. Qu’il s’agisse de la naissance du socialisme au XIXe siècle, de celle du communisme au XXe ou encore de l’écologisme au XXIe, les idées nouvelles ont mobilisé de nouvelles générations déterminées à changer radicalement l’ordre établi.

Ces idées étaient considérées comme porteuses d’un grand espoir pour l’humanité. De là la puissance de mobilisation pour les nouvelles générations qui ont toujours réuni les idéalistes, mais aussi les réalistes soucieux de se trouver une place au soleil. Il ne faut cependant pas avoir une vision manichéenne de ces deux tendances, car l’histoire politique n’a pas arrêté de nous démontrer que le jeune idéaliste peut se transformer en un impitoyable réaliste au vu des difficultés de la fonction, comme cela a été le cas de Robespierre, de Lénine, de Trotski ou encore de Jules Guesde et de l’anarchiste Hervé en 1914 avec l’Union Sacrée. Plus proche de nous, on peut aussi citer des représentants de la génération 68 passant de la gauche prolétarienne au capitalisme le plus caricatural, comme l’ancien directeur du journal Libération, entre autres exemples. En fait, la capacité de résistance aux grands courants collectifs dépend des convictions et de la personnalité de chacun, l’opportunisme affectant les plus faibles. Généralement, les plus discrets, ceux qui n’ont jamais voulu être sous les sunlights, sont généralement les plus sérieux et les plus convaincus !

À vrai dire, le mécanisme psychologique de ce genre de « trahison » est assez simple à expliquer, car il s’agit là du passage brutal du rêve aux dures réalités de la politique. Des générations entières sont passées des discours radicaux marqués par une espérance naïve aux aléas d’une banale carrière politique. Il y a de belles pages dans un livre de mon père (Bernard Charbonneau, Une seconde nature, aux éditions Sang de la Terre, 2012) à propos de l’itinéraire politique de l’écrivain roumain Cioran, pour expliquer les virages à 180° pris par des personnalités connues de sa génération.

On retrouve le même phénomène chez de nombreux militants écologistes aujourd’hui confortablement installés dans des bureaux ministériels ou à la tête d’entreprises médiatiques, ou encore de plateformes Internet. De ce point de vue, les libertaires ont raison, il ne faut surtout pas être tenté ni par le pouvoir ni par le désir de réussite sociale. Or nombreux sont les militants verts qui, au nom du goût de l’action, sont tentés par cette voie qui, en réalité, ne mène pas à grand-chose du point de vue des valeurs que l’on prétend défendre (la justice sociale et la défense de la nature). Reconnaissons cependant que les choses sont compliquées, car la générosité et l’esprit de justice étant à l’origine de l’engagement peuvent vite céder la place au goût du pouvoir et surtout des honneurs. De ce point de vue, le personnage de Bartleby du roman de Melville a bien été compris et utilisé par le site web de Jean-Bernard Maugiron qui déclare invariablement à chaque proposition d’emploi et de montée en grade venant de son patron « Je ne préférerais pas ! », un refus qui semble inexplicable.

Certes, nous assistons aujourd’hui à ce que mon père a appelé « le feu vert » avec tout le processus de récupération politicien de la cause écologiste dénoncé à juste titre par un journal comme La Décroissance. De ce point de vue, il ne s’est pas trompé, mais pourtant, à voir la réalité des choses, il faut bien dire que cette récupération est beaucoup moins efficace que ne l’a été celle de la question sociale par l’idéologie progressiste en raison de la spécificité de la question écologique. En effet, on peut observer la résistance de la réalité tragique des problèmes menaçant actuellement l’humanité face aux propagandes vertes porteuses du mensonge de la transition, pourtant chaque jour démenties par les messages inquiétants depuis quelque temps fortement médiatisés, venant du monde entier. De là, la pratique opportuniste officielle de la politique de l’oxymore chère à Bertrand Méheust où sont menés de front des choix radicalement contradictoires ! La puissance incontournable de la nature est là pour rappeler à l’ordre les égarements prométhéens des hommes. Le problème est que ceux dont l’esprit est colonisé par la puissance de la technoscience nous dirigent tout droit vers l’abîme !

Reste donc la voie du refus radical de cautionner cette démission qui est seule porteuse d’une véritable ambition supposant de cultiver une conscience personnelle à la fois intellectuelle et morale. Cette ambition, à mon avis la seule véritablement honorable, suppose d’abord d’affronter la réalité tragique dans laquelle se retrouve actuellement l’humanité, ce qui suppose un effort critique en allant à contre-courant des idées reçues qui par exemple donnent chez le militant de base toujours la priorité à l’action par rapport au fait de mener une réflexion souvent source d’angoisse.

Craintes et questionnements face au port « non négociable » du masque 8h par jour en secondaire

En cette rentrée scolaire 2020, les élèves et enseignants du secondaire devront porter le masque en classe 8h par jour, alors que cette mesure ne fait l’objet d’un consensus ni scientifique, ni social, ni politique. Les implications pédagogiques, sociales, psychologiques et démocratiques de cette situation ne devraient-elles pas faire l’objet d’un large débat citoyen ? Kairos relaie ici les doutes et inquiétudes légitimes de parents.

Sociologues et psychologues l’affirment : le masque va transformer nos interactions et modes de sociabilité. Les expressions sur les visages nous permettent d’ajuster nos comportements en fonction de notre appréciation de l’état émotionnel de l’autre : ce système de régulation aurait la faculté de réduire les conflits et d’augmenter la cohésion sociale[note]. Un système de régulation qui n’est pas inné, mais qui s’apprend aussi dans l’espace public, notamment à l’école durant l’adolescence. Le masque quant à lui nous rend invisibles, indiscernables, indéfinis, il nous dépersonnalise. En rue comme dans les cours de récré, il fait de nous des atomes isolés, solitaires, préoccupés par notre bulle individuelle. Il nous y emprisonne, nous coupe des autres, nous empêche de faire de nouvelles connaissances : comment sympathiser avec quelqu’un dont on ne perçoit ni le visage ni les réactions émotionnelles, quand on doit en outre respecter une distance sociale, et sachant par ailleurs que le masque a précisément pour but de faire peur en rappelant la présence du virus ?

Jusqu’à quand?

Se masquer le visage à l’adolescence comporte un enjeu supplémentaire : on peut imaginer que certains jeunes éprouveront un soulagement à cacher leur timidité, leur acné, leur appareil dentaire… , mais c’est un cercle vicieux infernal qui risque alors de s’enclencher ! Couplé à la perte de la proximité, du contact physique, du toucher – fondamental pour la construction psychique des jeunes et la conservation d’un équilibre émotionnel chez les moins jeunes -, le masque isole et accroît la solitude. De façon temporaire répondront certains. Mais pour combien de temps ? « De nombreux mois » préconisent certains de nos experts, voire même deux ans, si l’on en croit les actuelles prévisions de l’OMS. Mais qui peut en garantir le caractère temporaire, alors que le phénomène semble bien ancré en Asie et que de nombreuses voix cherchent à nous convaincre du caractère plus « raisonnable » et plus « éthique » de cette nouvelle norme ?

Quelle que soit la durée de cet épisode, il affectera la représentation du monde et les émotions des jeunes en pleine construction. Et ce n’est pas une bonne nouvelle, car en moins de six mois, les problèmes psychiques ont déjà connu une hausse dans notre pays et ailleurs, et la dépression chez les jeunes – et les moins jeunes – pourrait ne pas tarder à se manifester comme une véritable lame de fond[note].

Pédagogie masquée

Par ailleurs, qu’en est-il, sur le plan pédagogique, de l’obligation du port du masque dans les classes ? Suivre les cours masqué implique pour l’élève une moins bonne compréhension à l’audition, l’impossibilité de lire sur les lèvres du professeur pour parfaire sa compréhension, l’absence de communication de ses émotions à travers les expressions de son visage, une perte d’informations concernant les émotions du professeur et de ses condisciples, et la disparition d’une partie importante de la communication non verbale de ses difficultés ou de son intérêt. Pour le professeur, le port du masque implique la perte du renforcement de son message au moyen des expressions de son visage, la disparition de la perception visuelle des problèmes de compréhension et de l’intérêt des élèves sur leur visage, l’impossibilité d’échanger des sourires, une difficulté accrue à créer de la connivence, du lien affectif et dès lors un environnement rassurant propice à la construction des apprentissages[note], et enfin une obligation de parler fort en permanence au risque de surmener sa voix (une pathologie courante dans le monde enseignant). Exigerait-on des acteurs qu’ils tentent, masqués, de transmettre du sens et des émotions? Irait-on voir de tels films? Nos journalistes et présentateurs (qui n’hésitent pourtant pas à présenter les détracteurs du port du masque obligatoire comme des complotistes, adeptes de Trump, partisans de l’extrême-droite ou de la gauche radicale, anti-vaccins, anti-5G, etc.[note]), argumentent pour leur part qu’il serait « bien trop anxiogène » de proposer un visage masqué aux téléspectateurs : « Des présentateurs masqués renverraient en effet une image dépourvue de toute humanité ». Et pas des enseignants masqués ?

Comment nos responsables politiques peuvent-ils être à ce point déconnectés de la réalité scolaire ? La plupart d’entre eux (experts comme politiciens) ôtent d’ailleurs leur masque au moment de s’exprimer publiquement ! Il est vrai que des conseils de « pro » ont été formulés par des didacticiens : « Les profs devront miser sur les mouvements et la voix (…) voilà un vrai défi![note] ». Sauf qu’un théoricien n’est pas un praticien. Et qualifier l’adaptation exigée de « défi » (terme hyper-valorisé dans notre culture selon laquelle seuls les paresseux et les incompétents ne sont pas capables de relever un défi) en donnant des pseudo-solutions entraîne un effet pervers non négligeable : les personnes extérieures au monde de l’enseignement risquent de penser que ce n’est qu’une question de volonté et de compétence de la part des enseignants, déjà largement victimes d’une perception négative au sein d’une partie de la population.

L’argument du ministre flamand de l’Enseignement, Ben Weyts (N-VA, soit dit en passant), est qu’il faut tenir compte de la peur de certains professeurs, parents et enfants. C’est donc une émotion partagée par un certain pourcentage de la population (une émotion, légitime et utile dans certaines circonstances, mais qui, il faut bien le reconnaître, est aussi en partie le résultat de stratégies de communication et de politiques discordantes et anxiogènes depuis des mois) qui dicte une mesure qui va impacter la vie, la construction psychique, l’intégration sociale, l’apprentissage et la vision du monde de dizaines de milliers d’adolescents. Et cela contre l’avis de la task force chargée d’évaluer le risque pédiatrique qui, le 12 août, prônait « l’utilisation rationnelle du masque buccal pour les plus grands (+12 ans) telle que généralement recommandé (par exemple lorsqu’on n’est pas dans la bulle de sa classe ou de son année, comme lors de l’arrivée à l’école ou de déplacements dans les couloirs) ». Pour l’OMS, les enfants âgés de 12 ans et plus « devraient surtout porter un masque lorsqu’une distance sanitaire d’un mètre ne peut être garantie ».

Garantir cette distance n’aurait rien d’impossible. On pourrait – on peut encore – transformer cette crise en opportunité de réformer le système scolaire comme le réclament les pédagogues : scinder les classes, organiser le travail en petits comités, équiper les élèves en matériel scolaire pour améliorer la possibilité de travail à domicile, passer à la classe inversée et à la pédagogie active, avancer sur la question des rythmes scolaires. Non : en guise d’unique mesure, on impose le masque, signe ostensible que les politiques et la FWB ne restent pas inactifs, sans insister sur le caractère exceptionnel que devrait revêtir cette mesure, sans en souligner et se préparer à en affronter les conséquences psychiques et pédagogiques, comme si l’on assistait à une rentrée quasi normale. Or connaît-on seulement le pourcentage de parents favorables à ce que leurs ados vivent pour une durée indéterminée dans un monde où la peur de l’autre, la peur du contact, la peur de la mort va prendre corps physiquement tout autour d’eux, sur les centaines de masques de leurs professeurs et condisciples, 8h par jour (à l’exception des récréations, nous voilà rassurés !), durant des mois, voire des années? Cette remarque vaut d’ailleurs aussi pour les adultes, peut-être moins résilients encore, et dont l’angoisse, en partie aggravée par la gestion médiatique et politique de l’épidémie, affecte immanquablement les jeunes. Connaît-on enfin le pourcentage des enseignants du secondaire prêts à donner cours masqués (précision qui doit les enchanter : ils peuvent tomber le masque « lorsqu’ils ne donnent pas cours à voix haute »!)?

A-t-on seulement réfléchi aux implications politiques d’un symbole qui risque d’être vécu comme une contrainte illégitime supplémentaire dans un cadre scolaire déjà perçu par nombre de jeunes (et d’enseignants) comme un lieu de contraintes massives, de conditionnement et de clivage social plutôt que d’épanouissement, d’émancipation, de construction et de réalisation de soi ? A-t-on pensé au risque d’une aggravation des rébellions, des phobies scolaires et des phénomènes de décrochage chez certains jeunes ? Des maux que nous combattons actuellement très mal (pour avoir travaillé deux ans sur un projet de lutte conte le décrochage en secondaire, l’auteur de cet article peut en témoigner), faute de nous donner les moyens appropriés pour le faire. Le masque risque d’aggraver encore ces situations, ainsi que le sentiment (et les actes) de rébellion des ados face à la société (sentiment que l’on peut d’ailleurs voir comme un signe rassurant en termes de santé mentale).

En imposant le port du masque en classe, l’école fait donc courir un risque psychologique aux élèves et ne garantit pas des conditions pédagogiques adaptées à ses missions. Etant donné que le masque altère les conditions de la communication, donc de la transmission des savoirs et des apprentissages, il ne peut en outre être garanti que l’ensemble des élèves puisse atteindre les objectifs pédagogiques dans de telles conditions : sans pouvoir lire sur les lèvres, comment comprendre le prof d’anglais, faire ses premiers pas en néerlandais, enseigner le français langue étrangère aux primo-arrivants, etc. ?

Exigence de transparence

En tant que professionnels de l’éducation ou de la santé ou en tant que parents contraints de mettre nos ados à l’école masqués, nous n’avons pas d’autre choix que de nous adresser aux différents responsables de l’enseignement et d’exiger de leur part que soient rendues publiques les références des études qui démontrent la nécessité sanitaire d’imposer le masque 8h par jour à l’école, et que dès aujourd’hui d’autres études soient menées sur cette thématique essentielle. Si ces études n’existent pas encore, la décision autour du port du masque obligatoire dans la classe doit être élaborée de façon démocratique en incluant les arguments d’autres acteurs (anthropologues, sociologues, pédagogues, politologues, spécialistes de la communication, juristes, philosophes, médecins, logopèdes, représentants de citoyens, d’élèves, de parents d’élèves et d’enseignants), en tenant compte des multiples enjeux – dont bien sûr les facteurs épidémiologiques, les personnes à risque et l’angoisse, mais pas exclusivement – de manière rationnelle et proportionnée.

Que soient également rendues publiques sans plus attendre les références des études qui mettent en balance les bénéfices éventuels et les dommages psychosociaux collatéraux du masque porté 8 heures par jour durant des mois chez des adolescents (et la population en général) et que d’autres études soient menées sur cette thématique fondamentale. Si ces études n’existent pas encore, la même remarque que ci-dessus s’applique : les conditions d’un véritable débat citoyen sur le niveau de risque acceptable doivent être mises en place. Il serait judicieux également que des études scientifiques indépendantes soient menées sur les effets respiratoires de l’inhalation de particules de tissus, de colorants et de substances chimiques présentes dans les tissus des masques durant 8 à 10h par jour, tout comme certaines études portent déjà sur les dégâts environnementaux consécutifs à la multiplication des masques jetables, et que les résultats de ces différentes études fassent à l’avenir partie du débat.

D’un point de vue démocratique, toutes ces données doivent être rendues publiques afin de permettre aux parents et aux enseignants de se forger une position. Ensuite, vu l’importance de ce qui est en jeu, les décisions concernant l’évaluation des risques et les stratégies de leur contrôle et de leur réduction doivent pouvoir être politisées, sans quoi cette mesure sera vécue comme une contrainte arbitraire supplémentaire aussi lourde qu’insensée par une partie de la population, et la part de la population qui craint le virus risque de ne pas la trouver suffisante dès qu’apparaîtra le premier cluster en milieu scolaire.

Une revendication citoyenne

Les lacunes dans l’établissement et la publication de ces données scientifiques et la rhétorique de certains experts, politiques et médias pour discréditer les détracteurs de cette mesure et éviter un véritable débat citoyen sur cette question mettent les parents d’élèves, les élèves et les professeurs en position de pouvoir attaquer ces mesures en justice et de dénoncer les errements des experts (dont l’expertise ne couvre pas l’entièreté du champ du risque, celui-ci ne se résumant pas aux virus), qui confondent avis (de) scientifiques et prescriptions politiques, et les politiques qui négligent de remettre en perspective les avis de ces scientifiques et préfèrent « enfermer, cloisonner », « culpabiliser et pénaliser » plutôt que de tenter de faire émerger un consensus social sur le niveau de risque acceptable[note]. Cette situation met les enseignants, parents d’élèves et les élèves, même mineurs, en position de pouvoir refuser pacifiquement mais fermement des conditions d’apprentissage et de vie qui entravent le développement équilibré des élèves. A Iéna, en Allemagne, des parents d’élèves ont obtenu en justice le retrait de l’obligation du port du masque en classe.

Des professionnels de la santé mentale pourraient répondre que les jeunes peuvent s’adapter, qu’ils ont une certaine capacité de résilience. Certes, l’être humain s’adapte à un tas de situations désagréables, et même horribles d’ailleurs. Mais quel en sera le coût psychologique, relationnel, sociologique, politique et anthropologique ? On ne le connaît pas, mais on peut y réfléchir. Dans l’état actuel de cette réflexion, ce coût ne semble-t-il pas trop élevé pour une mesure qui, pour l’heure, n’est pas suffisamment justifiée ? Et dans l’hypothèse où les jeunes pourraient s’adapter (mais pas sans conséquences), pourquoi devraient-ils s’adapter à une mesure qui n’a pas fait l’objet d’une vraie réflexion de fond et qui est loin de faire consensus ? A quelles mesures injustifiées et contraires à leur intérêt leur demandera-t-on de s’adapter ensuite? Il est évident qu’on peut s’adapter à un tas de situations, mais sont-elles toutes souhaitables ou ne serait-ce même qu’acceptables pour la cause?

Nous positionner contre le masque en classe ne fait pas de nous des « super-défiants » au comportement anti-social. Ce type de catégories dépréciatives a pour but de discréditer les objections à ce qui est établi ou à ce qu’il est de bon ton de penser en qualifiant d’emblée ces objections de complotistes. Or notre démarche, pour notre part, est une démarche de questionnement, d’approfondissement, de remise en question, de recherche citoyenne d’un bien commun véritablement commun, c’est-à-dire qui concerne tout le monde, et notamment les jeunes. Pour rassurer ceux qui en douteraient, les auteurs de cet article ne croient pas aux reptiliens ni aux illuminati, ils ne remettent pas en question l’existence de la Covid-19 ni l’utilité du masque dans certaines circonstances (à déterminer de nouveau politiquement, sur base d’un consensus social, éclairé par des arguments notamment scientifiques), ils se demandent si la route que sont en train de tracer certains experts et politiques dans de nombreux pays et que certains suivent sans l’interroger correspond à la façon de vivre ensemble, à la société que nous souhaitons pour nos enfants. La question du port du masque à l’école est, pour nous, en tant que parents et pour ma part en tant que professionnelle de l’éducation, la goutte d’eau de trop sur un ensemble de mesures bien plus larges dont la légitimité, ne serait-ce que légale, est floue et qui, outre leurs impacts politiques et sociologiques, entraînent des dommages sur la santé mentale de l’ensemble de la population et à propos desquelles on ne peut plus faire l’économie d’un débat citoyen[note].

Valérie Tilman, citoyenne et parent. Merci à tous ceux qui ont contribué au texte et à son argumentaire.

137 jours interdit de conférences de presse… « Penasse c. État belge »

« Le langage politique – et avec quelques variantes, cela s’applique à tous les partis politiques, des conservateurs aux anarchistes – a pour fonction de rendre le mensonge crédible et le meurtre respectable, et de donner à ce qui n’est que du vent une apparence de consistance ».

George Orwell[note]

Ce n’est pas que la chose m’excitait spécialement, trouvant particulièrement fades et sans intérêt ces conférences de presse du gouvernement, un peu comme un JT de la RTBF ou de RTL-TVI, un édito du Soir ou de La Libre. Poussé dans le dos par des proches qui me glissaient « On ne peut quand même pas laisser dire ça ! Vas-y et pose d’autres questions », j’ai décidé de m’y rendre. C’était le 15 avril, avec cette extraordinaire banale question sur la légitimité d’un gouvernement et de groupes d’experts qui mangent à tous les râteliers et nous invitent à prendre soin de nous pendant qu’eux prennent surtout soin de leurs intérêts et de ceux des multinationales pharmaceutiques[note]. Et si tout l’art de la politique n’était que de travestir les mots, de construire une réalité qui n’existe pas, d’occulter tout ce qu’ils font et ne disent pas ? Là réside le véritable enseignement de ma question et de la réaction politique du 15 avril. Ils feront ainsi tout pour que plus jamais je ne revienne et ne leur demande des comptes devant des centaines de milliers de Belges.

Avant la conférence de presse du 15 avril

Ma première prise de contact avec le service de communication de la ministre eut lieu le 30 mars, par un email envoyé au porte-parole francophone de la ministre, Steve Detry :

« Bonjour, en tant que journaliste, je souhaiterais assister aux prochaines conférences de presse du gouvernement qui auront lieu. Pourriez-vous m’indiquer les dispositions à suivre s’il vous plaît? En vous remerciant d’avance. Cordialement, Alexandre Penasse, journaliste accrédité (F08882) »

Ils feront ainsi tout pour que plus jamais je ne revienne et ne leur demande des comptes devant des centaines de milliers de Belges.

Réponse de Steve Detry (30 mars)[note] :

« Bonjour, en raison des consignes strictes liées au Coronavirus, l’accès à la salle de presse est strictement limité à certaines rédactions en pool. Vous pouvez néanmoins suivre en streaming les conférences de presse sur nos sites officiels. Cette configuration sera réévaluée lorsque les mesures de social distancing seront levées. Merci de votre compréhension »

Je renvoie un mail (30 mars) :

« Que voulez-vous dire par « certaines rédactions en pool« . Pourrions-nous les connaître pour faire savoir aux personnes qui nous suivent quelles sont les rédactions autorisées ? Faisant partie d’un autre type de média que ceux de type conventionnel, il serait intéressant de pouvoir nous rendre à ces conférences de presse. D’autant plus que le social distancing ne justifie nullement que certains médias aient des laissez-passer et pas d’autres. Sur quels critères établissez-vous la distinction ? »

Réponse de Steve Detry (31 mars) :

« Bonjour, L’accès physique est autorisé aux rédactions qui sont répertoriées par l’Association Générale des Journalistes Professionnels de Belgique. Celles-ci s’organisent afin de former des pools entre elles. Cela se passe sans encombre. Ceci étant dit, toutes les conférences de presse et leur contenu sont accessibles à tout un chacun, dans leur entièreté, en streaming live ».

31 mars, je réponds :

« Je suis reconnu comme journaliste professionnel (F07882) et le journal dont je suis rédacteur en chef (Kairos) enregistré comme presse périodique auprès de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Je ne vois pas ce qui nous empêcherait d’envoyer un de nos journalistes à une conférence de presse du gouvernement? Je viens de prendre contact avec l’AJP[note], dont je suis bien évidemment membre, afin de connaître mes droits. »

Le 2 avril, n’ayant pas de réponse du service de communication de la ministre, je renvoie un mail :

« Pourriez-vous répondre aux questions du mail précédent, mais également me signaler les rédactions autorisées, ce pool dont vous parlez ? »

Le lendemain, j’obtiens la réponse :

« Je pense vous avoir déjà répondu quant aux rédactions. Lors des prochaines conférences de presse, il vous sera demandé de vous inscrire comme c’est le cas pour n’importe quel organe de presse. Nous aviserons à ce moment-là en fonction de la configuration de la salle et le nombre de demandes ; le tout en bonne concertation avec vos homologues journalistes. »

À partir du 3 avril, je n’aurai plus aucune nouvelle du service de communication de la ministre. Le 15 avril, jour de la conférence de presse, à 12h53, je reçois toutefois étrangement un mail de Louise Ringuet, qui était toujours en copie des mails de Steve Detry, mais avec qui je ne communiquais jamais directement :

« Monsieur Penasse, une conférence de presse aura lieu après le CNS cet après-midi au 16 rue de la Loi. Comptez-vous venir ? Le cas échéant, un lien peut vous être envoyé afin que vous suiviez la conférence à distance en direct. Merci d’avance pour votre réponse rapide. »

Je lui répondrai et confirmerai ma présence.

« Comptez-vous venir ? Le cas échéant, un lien peut vous être envoyé afin que vous suiviez la conférence à distance en direct ».

Service de communication de la ministre

On peut trouver curieux, alors que le dernier mail de Steve Detry indiquait qu’ils allaient prendre leur décision le jour de la conférence de presse en fonction « de la configuration de la salle et du nombre de demandes », et qu’ils savaient parfaitement que je voulais assister à la conférence de presse et poser mes questions, qu’une autre responsable du service de communication de la ministre m’invite à m’envoyer un lien pour « suivre la conférence à distance en direct ». De même, peu avant 15h00, le 15 avril, après avoir pourtant signalé au porte-parole de Sophie Wilmès que je désirais assister à la conférence de presse, une personne, liée au service de communication de la ministre, m’envoyait un SMS avec le lien YouTube, alors que je n’avais rien demandé :

« Voici le lien YouTube pour suivre la conférence de presse. Je n’ai toujours pas plus d’infos sur l’heure de la conférence de presse ».

À 14h45, je renvoyais un SMS :

« Je voudrais y assister, pas comme spectateur sur YouTube, merci ».

À 14h48, on me répondait :

« It’s up you [traduction : « cela dépend de toi »], à voir alors détails pratiques avec la chancellerie ».

… c’est justement ce que j’étais en train de faire…

Le 15 avril, j’avais avant cet échange appelé le service de presse de la chancellerie pour obtenir plus d’informations concernant le lieu et l’heure de la conférence de presse de Sophie Wilmès. Suite à mon appel, le service de presse de la ministre Wilmès ne pouvant m’informer sur l’heure et le lieu, il me rappelait un peu plus tard :

« Concernant « la conférence de presse de cet après-midi ou soirée, je peux vous dire déjà où c’est, ce sera au palais d’Egmont où la conférence de presse aura lieu, donc vous voyez où c’est le Palais d’Egmont, c’est derrière le Sablon. Alors pour toute question pratique liée à cette conférence de presse, vous pouvez appeler la chancellerie, là le numéro, mais je pense que vous l’avez, c’est le 02/301.02.11. »

« Donc, l’heure on ne sait pas ».

« Non, l’heure on ne sait pas, nous-mêmes on fait des paris. On verra bien quand ils auront décidé ».

Ceci était une fausse information, car la conférence de presse eut lieu au « bunker », rue Ducale. Il est étonnant que le service de communication de la ministre, le premier informé, se trompe à ce sujet.

Le jour de la conférence de presse

Le 15 avril, j’entre donc dans le « bunker » et pose ma question à une ministre désarçonnée : « Vous venez d’introduire dans cette salle de presse la question biaisée politiquement, ce qui en général n’est pas l’habitude des journalistes  »[note]. La ministre refusera ma deuxième question, évoquant le timing serré et le fait que les questions peuvent être posées après la conférence de presse. Ce sera le premier mensonge laissant croire que la liberté d’expression des journalistes est tolérée : on ne sort pas du cadre !

Ce jour-là, des dizaines de milliers de personnes entendent une question qui contraste avec la banalité des propos des journalistes révérencieux qui ne cherchent pas à révéler la vérité, mais plutôt à demeurer en bon terme avec le pouvoir. Suite à la conférence de presse, des centaines de personnes s’abonneront à Kairos, plus de 8.000 à la page Facebook du journal.

Fort d’avoir brisé leur spectacle et introduit « la question biaisée politiquement », c’est-à-dire la bonne question, j’envoie un mail le 20 avril à Steve Detry :

« Je serai présent à la conférence de presse de Sophie Wilmès de ce vendredi 24 avril. Pourriez-vous en prendre note et me tenir informé des horaires et du lieu ? »

Il me répondra le même jour :

«Comme annoncé la dernière fois, nous procédons en pool au vu de l’accès limité à la salle de la conférence de presse au regard des mesures de social distancing. Vos confrères doivent pouvoir avoir accès également à la salle de presse. Les équipes tournent. Comme déjà indiqué, le contenu est disponible, en direct, sur internet. Si vous avez une question, je vous invite à vous organiser avec vos confrères journalistes. Il est de coutume que certains journalistes posent également une question pour une autre rédaction. Il est possible aussi de nous la transmettre ultérieurement. »

Ces assertions se sont révélées fausses. Aucune question envoyée au cabinet par la suite n’a obtenu de réponses et aucun journaliste, évidemment, n’a relayé nos questions. Pourquoi « évidemment » ? Car c’est ce fonctionnement même des médias de masse, que nous dénonçons depuis des années, qui explique que des questions « dérangeantes » ne peuvent être posées. Il existe, pour plusieurs raisons, une proximité indécente entre médias et politiques qui font que les premiers ne jouent plus leur rôle de contre-pouvoir et ne demeurent qu’une caisse de résonance des décisions politiques, service de communication du pouvoir qui lui assure que ses décisions seront acceptées et sa pérennité assurée.

L’association des journalistes

Vu la difficulté à se faire inviter aux conférences de presse du gouvernement, le 31 mars nous avions préventivement informé le syndicat des journalistes, l’AJP. Celui-ci s’avérera par la suite au service du statu quo médiatique, et donc du pouvoir politique, conclusion logique quand ceux qui le dirigent sont issus des médias de masse dont nous dénonçons le rôle néfaste[note].

Nous écrivions à l’AJP :

« J’ai contacté le porte-parole de la ministre Wilmès pour avoir un accès direct à l’une des conférences de presse à venir. Celui-ci me répond: « L’accès physique est autorisé aux rédactions qui sont répertoriées par l’Association Générale des Journalistes professionnels de Belgique. Celles-ci s’organisent afin de former des pools entre elles. Cela se passe sans encombre« . Pourrais-je avoir accès également, en tant que journaliste professionnel et rédacteur en chef d’un journal reconnu par la FWB en tant que presse périodique? Merci de votre aide. »

Le mail aurait été transmis au service juridique, dont nous n’avons plus eu aucune nouvelle, jusqu’au 20 avril, où nous écrivions : « Vous ne m’aviez plus informé de la suite quant à ma demande d’aide juridique relative au refus de pouvoir assister à la conférence de presse de Sophie Wilmès. Ils refusent que j’assiste à la prochaine. Quels sont mes droits ? C’est urgent ».

Martine Simonis, secrétaire générale de l’AJP, y répondra[note] : « Suite à votre précédent message, j’étais en effet personnellement intervenue auprès de l’organisateur des pools (la cabinet de la Première ministre) pour que vous ayez l’occasion d’y participer. Ce qui a été le cas. Les pools sont par définition des regroupements limités de journalistes, qui servent ensuite tous les autres médias (partage d’image, de son, d’information). Il y a une rotation parmi ces journalistes/médias au sein des pools. Il n’y a pas de « droit » d’être dans les pools. Votre participation au pool semble par ailleurs avoir causé certains problèmes (de comportement vis-à-vis d’autres journalistes notamment). Ceci, et ce qui précède, explique probablement que l’organisateur des pools [le cabinet de la ministre] ne donne pas de suite favorable à votre demande (sic). Nous n’avons pas d’autre moyen d’intervenir pour vous ».

« Votre participation au pool semble par ailleurs avoir causé certains problèmes (de comportement vis-à-vis d’autres journalistes notamment). Ceci, et ce qui précède, explique probablement que l’organisateur des pools [le cabinet de la ministre] ne donne pas de suite favorable à votre demande ».

Martine Simonis, secrétaire générale de l’Association des journalistes professionnels

Qui le syndicat des journalistes sert-il ?

Cette réponse lève plusieurs interrogations. En premier lieu, outre qu’il est étonnant qu’un syndicat réponde à notre demande et nous soutienne sans même nous en informer, il est encore plus surprenant qu’il tolère que le cabinet de la Première ministre s’arroge le droit d’organiser les pools, alors que nous constaterons par la suite que cela se fait dans la plus grande opacité.

Mais le plus significatif, c’est que la suite des événements montrera que le syndicat lui-même était en train de préparer la défense des médias de masse et d’anticiper la posture que prendra le gouvernement. Lorsque j’attaquerai en effet l’État pour entrave à la liberté de la presse (voir ci-dessous), ce dernier justifiera, via son avocat, mon interdiction d’assister aux conférences de presse par mon attitude présumée du 27 juillet (voir courrier avocat), alors qu’avant il ne pouvait l’appuyer sur aucune règle, sauf celle des « pools », création arbitraire et faussement démocratique sur laquelle s’accordent médias et politiques. À certains moments, les « pools » sont des habitudes journalistiques anciennes, à d’autres des mesures prises en raison du Covid-19[note]. Soit, une mesure dont le flou sémantique laisse place à l’arbitraire et à la censure.

Le 23 avril, je répondrai à Madame Simonis de l’AJP :

« Je vous remercie d’emblée pour votre première intervention auprès du service de presse de la ministre Wilmès. Sachez toutefois que, malgré celle-ci, de nombreux éléments m’amènent à penser qu’ils ont agi pour que je ne sois pas présent le 15 avril. Les réactions de nombreux citoyens belges à ma question ce jour-là, indiquent clairement que ces derniers attendent des journalistes qu’ils posent certaines questions qui leur paraissent importantes. Force est de constater que ce n’est que très rarement le cas, pour des raisons que nous avions déjà à de multiples reprises analysées dans le journal Kairos. Il s’ensuit donc, assez logiquement, que quand des journalistes tiennent un autre discours, cela dérange.

« Mon comportement vis-à-vis des autres journalistes » ? Ce que vous relayez là sans preuve, constitue de graves accusations. Ne pensez-vous pas que ce soit plutôt l’objet de ma question qui a provoqué la recherche de prétextes, pour désormais tenter de justifier leur refus que je me rende à nouveau à une conférence de presse ? Votre formulation (« notamment ») indique également qu’il y aurait eu d’autres problèmes. Puis-je savoir lesquels ?

Vous m’annoncez dans votre courrier du 20 avril que vous ne pouvez plus me soutenir – quid de votre soutien pour la diffamation dont je fais l’objet dans les médias de masse ? Vous représentez pourtant le syndicat des journalistes : n’êtes-vous pas censés me défendre dès lors que l’on bafoue clairement le droit de la presse et la liberté d’expression ?

Pourriez-vous me donner par ailleurs des textes de loi relatifs aux conférences de presse et au droit du journaliste. Il semble que, représentant un seul média et disposant de ma carte de presse, ils ne puissent me refuser l’accès à la conférence de presse. »

« Ne pensez-vous pas que ce soit plutôt l’objet de ma question qui a provoqué la recherche de prétextes, pour désormais tenter de justifier leur refus que je me rende à nouveau à une conférence de presse »

Courrier à l’AJP

Sans réponse, je relance le 29 avril et reçois une réponse le jour même :

« Je vous ai écrit le 20 avril que « j’étais en effet personnellement intervenue ». Ce mail précisait également : « Les pools sont par définition des regroupements limités de journalistes, qui servent ensuite tous les autres médias (partage d’image, de son, d’information). Il y a une rotation parmi ces journalistes/médias au sein des pools. Il n’y a pas de « droit » d’être dans les pools ».

Vous nous demandez « des textes de loi relatifs aux conférences de presse et au droit du journaliste ». Les conférences de presse ne sont pas réglementées. En l’espèce, les règles de distance sanitaire ne permettent pas d’ouvrir à tous les journalistes les conférences de presse du CNS. C’est la raison de l’organisation de pools de journalistes. Les pools visent (je réexplique) à mettre l’information donnée en conférence de presse (au-delà du streaming que tout le monde peut visionner) à disposition des journalistes qui ne peuvent, pour des raisons de place ou de sécurité, être présents. Les pools sont fréquents dans des lieux comme les Cours d’Assises par exemple. Le principe du pool est la rotation. Il y a 5.000 journalistes professionnels en Belgique. Ils sont soit salariés soit free-lances, pour de grands ou petits médias, mainstream ou non. Ils sont titulaires d’une carte de presse. Il n’y a pas de « droit » individuel à faire partie des pools. Ni pour vous, ni pour quelqu’un d’autre. L’autorité publique doit veiller à l’accès à l’information (diffusion publique) et à la possibilité de poser des questions (présence de journalistes). Ensuite, le travail journalistique commence. L’investigation ne se mène pas en conférence de presse, tous les professionnels vous le diront et vous le savez également.

Quant à votre comportement vis-à-vis d’autres journalistes : le Conseil de direction de l’AJP a été informé de votre attitude à l’extérieur du CNS de vendredi dernier. Vous avez volontairement gêné des journalistes dans leur travail de prise d’interview au moment de la sortie des ministres. Le Conseil tient à vous rappeler les règles de confraternité qui régissent la profession et qui impliquent de respecter le travail des autres journalistes[note], quoi que vous en pensiez par ailleurs. Nous vous remercions d’y veiller à l’avenir.

Enfin, si, comme vous l’écrivez, vous pensez faire l’objet de « diffamation »» dans les « médias de masse », ou que votre liberté d’expression et le droit de la presse sont « bafoués », il faut sérieusement constituer un dossier (avec preuves à l’appui). Le service juridique de l’AJP examine les demandes de ses membres dès lors qu’elles sont étayées.

Recevez, Monsieur Penasse, l’assurance de notre parfaite considération ».

« L’investigation ne se mène pas en conférence de presse, tous les professionnels vous le diront et vous le savez également »

Martine Simonis, secrétaire général de l’Association des journalistes professionnels

Le 8 mai, je lui répondais:

« Madame Simonis,

Le 23 avril, je vous disais que vous relayiez sans preuve de graves accusations sur des comportements que j’aurais eus à l’encontre de collègues lors de la conférence de presse du 15 avril. Outre que de ne pas répondre à mes interrogations dans votre courrier du 29 avril, vous persistez dans une attitude partiale et m’accusez à nouveau, sans aucune preuve, d’une attitude inadéquate que j’aurais eue le vendredi 24 avril. Cette fois-ci, l’inexactitude relative aux faits s’ajoute à l’accusation sans preuves.

Je vous cite : « Quant à votre comportement vis-à-vis d’autres journalistes : le Conseil de direction de l’AJP a été informé de votre attitude à l’extérieur du CNS de vendredi dernier »… Je ne me suis à aucune reprise rendu à l’extérieur du CNS, mais ai été uniquement présent au lieu de la conférence de presse, rue Ducale. Il n’y a donc pas eu de « comportement vis-à-vis d’autres journalistes à l’extérieur du CNS ».

« Vous avez volontairement gêné des journalistes dans leur travail de prise d’interview au moment de la sortie des ministres… » Alors que le ministre Jeholet arrivait à la conférence de presse, j’ai été le premier à l’interviewer. Un confrère de RTL-Tvi s’est alors interposé et placé devant moi pour poser ses questions. Alors que j’étais empêché de poser les miennes, le cameraman de RTL a frappé sur ma caméra délibérément, dans l’intention manifeste de m’empêcher de continuer à filmer. Nous avons toutes les preuves en images et ne manquerons pas de les utiliser pour notre défense.

« …Le Conseil tient à vous rappeler les règles de confraternité qui régissent la profession et qui impliquent de respecter le travail des autres journalistes, quoi que vous en pensiez par ailleurs. Nous vous remercions d’y veiller à l’avenir ». Vous devez connaître, Madame Simonis, la présomption d’innocence ? Comment expliquer que vous accordiez plus de crédibilité à certains médias ? Je rappelle : vous m’accusez une première fois sans preuve, par rapport à la journée du 15 avril, tout en ne répondant pas à mes questions contenues dans mon courrier du 23 avril[note]. Au lieu de cela, vous portez à nouveau des accusations relatives à mon attitude supposée le 24 avril, sans nullement me consulter ou chercher à savoir ce qu’il s’est passé. Vous me demandez de veiller à respecter le travail des autres journalistes comme si leur parole avait valeur de vérité. N’y a-t-il pas enquête à faire avant de condamner des actes pour lesquelles vous n’avez aucune preuve ?

« …respecter le travail des autres journalistes, quoi que vous en pensiez par ailleurs ». « Quoi que j’en pense par ailleurs » ?… Que voulez-vous dire par là ? N’est-ce pas là un procès d’intention ?

Je vous joins un passage de la vidéo qui vous permettra de juger par vous-même. Vous y verrez notamment que mes collègues de RTL ne respectent pas les règles de confraternité. Avez-vous pareillement admonesté ceux-ci ? Je vous invite donc à regarder cette vidéo, à partir du début, et particulièrement la seconde 59[note] où le cameraman de RTL tente de faire tomber ma caméra. Je vous signale en même temps que j’ai approché le ministre Jeholet avant l’équipe de RTL, mais que cette dernière est passée devant moi. D’autres images en cours de séquençage vous prouveront par ailleurs le manque criant de solidarité de la part de mes confrères journalistes, contrairement donc à ce que stipulait le porte-parole de Sophie Wilmès, Steve Detry, avant la conférence de presse du 24 avril, me recommandant de demander à d’autres journalistes qu’ils posent mes questions.

Pendant des heures, je suis resté devant l’entrée de la rue Ducale, ai approché plusieurs confrères. Tous ont refusé de poser mes questions, certains arguant même qu’ils n’allaient pas assister à la conférence de presse, alors qu’ils s’y rendirent pour la plupart.

Pour revenir au début de votre mail, vous évoquez qu’il n’y a aucun droit pour un journaliste d’être dans les pools. Représentant un seul média, Kairos, à l’instar des journalistes de RTL quireprésentent un seul média, RTL, pouvez-vous m’assurer que notre média n’a pas le droit d’être représenté à la conférence de presse, et sur quelle règle relative au droit des médias, ce refus s’impose ? Étant par ailleurs le seul journaliste de Kairos avec une carte de presse, je suis le seul à pouvoir entrer. Ma question est donc : chaque média a-t-il le droit d’être représenté lors d’une conférence de presse ?

Nous préparons un dossier de plainte en bonne et due forme.

Cordialement,

Alexandre Penasse

« Représentant un seul média, Kairos, à l’instar des journalistes de RTL quireprésentent un seul média, RTL, pouvez-vous m’assurer que notre média n’a pas le droit d’être représenté à la conférence de presse, et sur quelle règle relative au droit des médias, ce refus s’impose ? »

Courrier à l’AJP

L’intervention de l’avocate

Suite au courrier de Steve Detry m’interdisant l’accès à la conférence de presse du 24 avril, une avocate mettra en demeure le cabinet de fournir dans les 24h00 :

« – l’adresse et l’horaire de la conférence de presse à venir ;

– la confirmation de votre accord sur la participation de mon client à la prochaine conférence ;

sans quoi, je serai mandatée pour entreprendre d’autres actions (judiciaires et en référé au besoin), à moins que vous ne puissiez justifier votre position de manière plus circonstanciée, et ce, sur une base légale, produite sans équivoque ? »

L’avocate ne recevra aucune réponse à cette mise en demeure. Depuis la réponse de Steve Detry du 20 avril, alors qu’il était déjà impossible de le joindre lui ou ses collègues par téléphone, nous n’aurons plus aucune réponse de la part du service de presse du cabinet de la Première ministre.

Le 29 avril, 12h42, j’enverrai un courrier au service de communication de la ministre :

« Ce courrier pour faire part que:

– N’ayant pas répondu à la mise en demeure de mon avocate, nous ayant interdit l’entrée à la conférence de presse ce 24 avril, sous prétexte que nous devions nous organiser par pool, « obligation » nécessaire afin notamment de respecter la distanciation sociale et la rotation des journalistes dans la salle de conférence de presse, distanciation sociale qui d’ailleurs n’a jamais été respectée par les ministres lors de toutes les conférences de presse.

– L' »obligation » de se regrouper en pool ne relève que d’un protocole arbitraire édicté par les services de la Première ministre, soi-disant mis en place par votre ministère pour garantir la liberté de presse et assurer une rotation démocratique des médias.

– Du fait qu’aucune obligation légale ne stipule que d’autres confrères seraient dans l’obligation de prendre en charge nos questions et de les relayer, n’offrant dès lors aucune garantie que cela se fasse effectivement, ces dernières laissées à leur seul bon vouloir, les journalistes « accrédités » ont refusé de relayer nos questions[note] comme vous le supposiez (sous le prétexte fallacieux qu’ils n’assistaient pas à la conférence de presse, à laquelle ils ont tous finalement assisté, ou que cela ne les regardait pas); nous vous transmettons donc celles-ci (comme vous l’aviez stipulé dans votre courrier précédent), qui auraient dû être posées lors de la conférence de presse, particulièrement à Madame Sophie Wilmès. Ces questions ont toutefois toute leur pertinence dès lors que l’ensemble des citoyens belges entendent les réponses qui y sont apportées, et non pas pour que nous seuls recevions « en privé » ces dernières. Soumettre celles-ci à la ministre et son équipe a posteriori ne pallie pas la perte que représente leur non-médiatisation du 24 avril;

– Étant donné tous les points précédents, notre média, Kairos, aurait dû être présent, même en cas de pool, et notre stagiaire journaliste (qui dispose d’une carte de presse) aurait dû pouvoir assister à la conférence de presse. N’êtes-vous pas censés garantir la liberté de la presse?

Par la présente, nous vous informons que nous serons présents lors de la prochaine conférence de presse. Veuillez dès lors nous tenir informés du lieu et de la date de celle-ci.

Cordialement,

Alexandre Penasse »

Devant leur silence, le 4 mai, l’avocate envoyait une mise en demeure ultime qui « à défaut de réponse convaincante, confirmait être mandatée pour intenter une action en référé (avec demande de dommages et intérêts de l’ordre de 100.000€) si cette situation devait perdurer ». La mise en demeure portait sur :

« – l’adresse et l’horaire de la conférence de presse à venir,

– la confirmation de votre accord sur la participation d’un journaliste du média Kairos lors la prochaine conférence, et idéalement l’inscription de mon client sur votre liste. Pour rappel, M. Penasse est gravement préjudicié par certaines mesures expressément prises à son égard. »

Le 5 mai, Steve Detry répondait :

« Madame,

Les informations concernant l’organisation des conférences de presse sont connues depuis le départ par votre client.

La prudence vis-à-vis de la situation sanitaire en Belgique nous obligent à prendre des mesures afin de limiter les risques de contamination au sein de la salle de conférence de presse du Seize, Rue de la Loi. Il aurait été possible de procéder à une méthode similaire à la conférence de presse biquotidienne du Centre de Crise (questions par voie numérique) ou prendre exemple sur d’autres pays européens qui restreignent l’accès de la salle à un voire deux journalistes (se faisant donc « porte-parole » de l’ensemble de la profession). Ce que nous avons refusé jusqu’ici par souci de transparence. Cela démontre bien notre attachement à la liberté de la presse également.

Au vu de sa superficie et du nombre de places disponibles dans le public (75), nous avons prévu un accès limité à vingt personnes (1-2-1×5) afin qu’il soit possible et « facile » de respecter les distances, sachant que nous devons aussi compter les équipes techniques sur place.

Cinq places sont prévues pour les collaborateurs des Ministres-présidents.

Le reste est donc prévu pour la presse, selon une clé de répartition agences – audiovisuel – presse écrite ; sur la base d’un fonctionnement de « pool ». Ce système permet à chacun d’avoir une chance d’accéder à la conférence de presse. Nous gardons bien entendu une place pour les demandes en provenance des médias qui bénéficient de moins de moyens et de moins d’audience que les grands acteurs médiatiques du paysage belge. Cette place, votre client en a bénéficié le 15 avril. Le 24 avril, Le Ligueur l’a occupée. Pour cette conférence-ci, nous l’attribuons à DaarDaar[note].

Cette manière de procéder est validée et soutenue par l’ensemble des participants et l’union professionnelle des journalistes.

Par ailleurs, je tiens à signaler que l’accès à l’information est totale : la conférence de presse est rediffusée en direct sur internet, sans montage.

Votre client est libre de faire poser sa question par un confrère ou, même, de nous l’envoyer par e-mail pour que nous y répondions. Je constate qu’aucune question ne nous a jamais été adressée avant ou après une conférence de presse (sic).

Salutations distinguées, »

« La prudence vis-à-vis de la situation sanitaire en Belgique nous obligent à prendre des mesures afin de limiter les risques de contamination au sein de la salle de conférence de presse du Seize, Rue de la Loi »

Réponse du service de communication de la Première ministre

L’avocate répondait le 6 mai :

« Mesdames, Messieurs, 

Je fais suite à votre missive d’hier, pour laquelle je vous remercie.

Tout d’abord, il est inadéquat de prétendre que mon client était au courant des règles concernant l’organisation de vos conférences (fonctionnement en pool) dans la mesure où la situation est inédite, en sus d’être relativement confuse.

Je pense que Mr Penasse n’a pas fait appel à un conseil par pur plaisir et je vous ai moi-même interpellé en date du 22 avril pour obtenir quelques éclaircissements, de manière vaine.

Quelques éléments de réponse me sont enfin apportés après deux semaines d’attente.

Ceci étant, il me semble, d’une part, inapproprié de considérer que vos pratiques sont validées et soutenues par l’ensemble des participants sans quoi je ne me serais pas permise de vous mettre en demeure à deux reprises.

D’autre part, je constate également que certains de vos critères de sélection semblent discriminatoires puisqu’à titre d’exemple, le média LN24 a été représenté par le même journaliste lors des deux dernières conférences (il en va de même pour d’autres journalistes !).

Sur quelques acteurs autorisés, je remarque aussi que plusieurs photographes ont accès à la conférence, ce qui m’interroge sur vos ordres de priorités, ainsi que votre réel attachement à la liberté de presse, eu égard aux circonstances.

Je m’étonne, par ailleurs, de votre choix quant au « bunker » alors que d’autres lieux, plus accessibles, auraient sans doute pu être privilégiés.

Vu votre souci de transparence, j’aimerais disposer de vos listes pour pouvoir m’assurer du bien fondé de votre argumentation, d’autant plus que les confrères de Daardaar ne seront pas en mesure de relayer la question de Kairos car selon leurs dires, ils ne seront pas présents tout à l’heure… Afin de ne pas tergiverser davantage, je vous rappelle que mon client vous a adressé les questions suivantes par email en date du 29 avril : 

– « Vous dites souvent que les citoyens devront se serrer la ceinture et qu’il va falloir faire des efforts, or il existe des alternatives aux politiques d’austérité imposées aux populations. Il est notamment possible de suspendre le remboursement de la dette en utilisant l’argument d’état de nécessité. Allez-vous mettre en place cette solution ? »

– « Comptez-vous mettre des moyens humains et techniques pour stopper l’évasion fiscale ? Car empêcher la fuite fiscale permettrait de ramener l’argent des paradis fiscaux et, notamment, de réinvestir dans le secteur de la santé ? ».

Il est donc tout à fait faux de prétendre que le média Kairos ne vous aurait jamais adressé de questions et par conséquent, je vous saurai gré de les mettre à l’ordre de ce jour, afin de joindre la parole aux actes.

(…) ».

Le 6 mai, j’envoyais ce mail à Steve Detry, puisqu’il nous invitait à remettre nos questions à la ministre :

« Monsieur Detry,

suite à vos invitations reprises dans différents mails, dans lesquels vous nous proposiez de vous transmettre les questions que nous ne pourrons pas poser nous-mêmes lors de cette conférence de presse du 6 mai, et que d’autres journalistes présents refusent de poser pour nous, nous nous sommes exécutés et attendons les réponses de la ministre, outre les deux questions qu’on vous a déjà envoyées le 29 avril et auxquelles vous n’avez donné aucune suite:

– Comment le gouvernement justifie-t-il la disponibilité soudaine de masques, alors que les soignants en ont manqué pendant si longtemps ?

– Pourquoi le gouvernement ne réglemente-t-il pas le prix de vente de ces masques, comme cela se fait dans d’autres pays  ?

– Que fera l’État belge avec l’argent récolté lors des infractions aux règles de confinement? Sera-t-il versé à des associations, servira-t-il à l’achat de matériel sanitaire ? Servira-t-il à combler le manque de matériel dans les hôpitaux ? Ou sera-t-il destiné à d’autres fins n’ayant rien à voir avec la situation de crise sanitaire actuelle ?

– Est-il opportun de maintenir lachat de F35 ? »

Sans aucune réponse, le 11 mai, l’avocate envoyait :

« Mesdames, Messieurs, 

Je vous reviens afin de faire suite à mon courriel du 6 mai, demeurant à nouveau sans réponse.

La prochaine conférence de presse devrait avoir lieu ce mercredi 13 mai et mon client aimerait savoir ce qu’il en est de sa prochaine inscription ?

Ci-joint, vous trouverez par ailleurs une publication fortement interpellante pour ce qui le concerne… Diffusion d’un média mainstream qui est proprement scandaleuse[note]. Dans la mesure où certains confrères ont eu accès à la conférence, sans tournante (!), et que les confrères de DaarDaar ne se seraient pas rendus à la précédente conférence comme indiqué, je vous saurai gré de me confirmer une prochaine date qui permettra à mon client de pouvoir à nouveau jouir de ses droits.

A défaut, merci de m’indiquer quel petit média aurait le privilège de figurer sur votre sélection cette semaine et surtout de m’assurer qu’à défaut d’inscription sur la liste, la question du média Kairos puisse cette fois être posée lors de la prochaine conférence. »

Nous avons, à ce jour, plus aucune réponse du service de communication de Sophie Wilmès. La supposée solidarité de nos collègues journalistes, défendue tant par Steve Detry que par l’AJP, n’a jamais été constatée. Leur fameux pools ont vu défiler les mêmes rédactions et aucune question sur concernant la légitimité du pouvoir en place, de ses décisions, ses conflits d’intérêts patents et de l’impact de toutes ces réalités sur les décisions liberticides qui sont prises par un État soi-disant agissant pour notre bien ».

« Nous n’avons, à ce jour, plus aucune réponse du service de communication de Sophie Wilmès. La supposée solidarité de nos collègues journalistes, défendue tant par Steve Detry que par l’AJP, n’a jamais été constatée. Leurs fameux pools ont vu défiler les mêmes rédactions et aucune question sur concernant la légitimité du pouvoir en place, de ses décisions, ses conflits d’intérêts patents et de l’impact de toutes ces réalités sur les décisions liberticides qui sont prises par un État soi-disant agissant pour notre bien »

Courrier de l’avocate d’Alexandre Penasse au gouvernement

Penasse c. État belge

Le 22 juin, en réponse au dépôt d’une plainte de l’avocate devant l’AJP pour atteinte à la liberté de la presse, le Conseil de direction de l’AJP[note] nous répondait, que « l’AJP n’a pas pour vocation, ni pour objet social, d’arbitrer les querelles entre journalistes ». Il ajoutait que « plus généralement, il nous semble que la population belge en souffre d’aucun déficit démocratique dans la mesure où ses conférences de presse suivant les CNS sont retransmises intégralement et accessibles à qui veut, y compris votre client. Libre à vous de juger que le silence apporté aux demandes de votre client d’assister à nouveau à une conférence de presse suivant le CNS constitue un « traitement dégradant« , mais nous ne le pensons pas  ».

« Vous êtes libres de juger, penser… », mais ils sont libres de nous empêcher de poser nos questions en direct… L’AJP ne prend pas parti, mais l’AJP prend parti lorsqu’il m’accuse d’avoir eu un comportement inapproprié vis-à-vis d’autres journalistes… « La liberté c’est l’oppression », « la guerre c’est la paix ». Nous vivons eux et nous dans d’autres mondes, alors qu’ils sont persuadés qu’en raison d’une retranscription intégrale des conférences de presse à la télévision et sur internet, nous vivons en démocratie. Que ma question du 15 avril ait gêné ? Ils n’en parleront pas.

Il ne fallait donc rien attendre de l’AJP dans cette affaire. Devant les prétextes, subterfuges, langues de bois, inventions de toutes sortes du gouvernement pour ne pas évoquer l’essentiel, à savoir que les médias de masse forment un système avec le pouvoir politique permettant de ne jamais saisir les problèmes à leur racine, nous allions tenter le recours en justice.

Alors que l’État via son avocat ne répondait pas aux demandes insistantes que je puisse assister à une conférence de presse et que le gouvernement inventait toutes sortes de règles malléables et opaques pour justifier leur refus, ma dernière tentative le 27 juillet, 3 mois après celle du 25 avril, allait leur donner le prétexte qu’ils recherchaient. À peine quelques heures après avoir montré à ceux qui nous suivaient sur notre site et les réseaux sociaux, le refus[note] répété de me laisser entrer à la conférence de presse, les avocats de l’État belge envoyaient :

« Je suis contrainte de vous adresser le présent mail qui est officiel. Votre client, M. Alexandre Penasse, se trouvait en cette fin de matinée sur le trottoir du 4, rue Ducale à 1000 Bruxelles, i.e. devant le SPF Chancellerie du Premier ministre, en présence d’autres journalistes (…) Vers 12h15, M. Penasse a profité de la sortie d’un membre du personnel pour pénétrer subrepticement dans le bâtiment, alors qu’il n’avait été ni annoncé ni invité. Cette intrusion est intervenue au mépris des règles de sécurité, lesquelles sont applicables à tout visiteur, en ce compris les journalistes, et que tous respectent (sauf votre client, manifestement). M. Penasse s’est cependant retrouvé coincé dans le sas d’entrée, en sorte qu’il n’a pas pu poursuivre dans ses intentions. Il a été invité à quitter les lieux immédiatement, d’autant plus que l’heure de la conférence de presse n’était à ce moment pas encore connue et qu’il pourra la suivre en streaming ».

Ils en concluent que « l’État belge ne souhaite pas que M. Penasse assiste aux conférences de presse faisant suite aux réunions du Conseil National de Sécurité. En effet, le comportement dont a récemment fait preuve M. Penasse confirme que, à tout le moins à titre temporaire, l’accès à ces conférences de presse ne peut lui être consenti ». Ils ajoutent, que « malgré les affiches à l’entrée indiquant que, pour des raisons de sécurité, il est interdit de filmer, M. Penasse a filmé son comportement et l’a diffusé en live sur le Facebook de Kairos (…) Ce comportement, inadmissible, ne témoigne aucunement d’un journalisme responsable et confirme que la présence de M. Penasse lors d’une conférence de presse risquerait de gravement perturber le bon déroulement de celle-ci. Une conférence de presse n’est pas un lieu d’investigation, même si des questions peuvent y être posées ». La suite ressemble à copié-collé du discours de l’AJP cité ci-dessus : le nombre de participants est limité en raison des mesures sanitaires ; d’autres journalistes ont auparavant été importunés par ma présence ; dans le cadre du système de pool, je peux demander à des collègues de relayer mes questions, mais « l’État n’est cependant pas responsable des refus qui seraient opposés à M. Penasse »[note].

Dans la suite du courrier, l’État belge s’engage à répondre aux questions que j’ai posées précédemment ainsi qu’aux nouvelles questions. On peut donc poser des questions loin des caméras, et l’État prendre le temps de répondre ce qu’il veut. Imaginez la différence : ma question du 15 avril devant des centaines de milliers de personnes en direct ou cette même question par mail ? Ils ont bien compris ce qui constituait un risque pour eux…

Nos questions, qui ne seront pas entendues…

Voici certaines questions que nous aurions pu poser à la dernière conférence, et que nous sommes contraints d’envoyer par mail au service de presse de la ministre :

– Lors d’une conférence de presse tenue début août, le décès tragique d’une fille de 3 ans a été évoqué en l’attribuant au Covid. Son père a témoigné dans la presse, expliquant que le 16 juillet, sa fille « avait été placée en soins intensifs où l’infection au Covid-19 a ensuite été diagnostiquée. Les tests de dépistage se sont également révélés positifs pour les parents. « C’est le coronavirus qui l’a accompagnée, mais pas le coronavirus qui l’a tuée. Il ne faut pas effrayer le monde pour rien. C’est beaucoup de show tout ça« , regrette-t-il ». Ce type de communication qui a des effets politiques, à savoir le durcissement des mesures, mais aussi génère angoisse et inquiétude chez des parents et grands-parents, alors que la rentrée des classes approche, est selon nous la preuve d’un amateurisme, ou d’une volonté d’instiller la peur. Comment le gouvernement collecte-t-il ces informations relatives au Covid et les vérifie-t-il ?

Imaginez la différence : ma question du 15 avril devant des centaines de milliers de personnes en direct ou cette même question par mail ? Ils ont bien compris ce qui constituait un risque pour eux…

– Pouvez-vous nous parler des tractations du gouvernement avec les multinationales pharmaceutiques, notamment GSK ? Quel est l’état de votre collaboration actuelle avec cette dernière ? Sachant notamment que Pascal Lizin est à la fois Président de la Société fédérale de participations et d’investissement (SFPI) et directeur chez GSK comme principal responsable du lobbying. C’est également la SFP I qui a mis Vesalius Biocapital, où travaillait Philippe De Backer, dans ses « priorités stratégiques ».

– Depuis le début du coronavirus en Belgique, plus rien ne se dit et plus rien n’est fait par rapport au risque majeur et bien plus grand qu’une épidémie et qui concerne le changement climatique et les dangers majeurs pour l’humanité qui lui sont associés. Or, alors que le Covid-19 aurait permis de repenser entièrement notre modèle de société, vous vous empressez en phase de « déconfinement », de soutenir financièrement Brussel Airlines, laquelle participe à la destruction de notre écosystème ; rien n’est fait pour juguler la pollution atmosphérique, dont l’automobile est largement responsable. Dans le monde, ce sont 7 millions de personnes qui meurent chaque année d’une mauvaise qualité de l’air ; en Belgique, ce sont plus de 10.000 personnes qui meurent prématurément à cause de la pollution de l’air. Comptez-vous pérenniser cette politique de croissance, qui nous a conduits où nous en sommes, et dont le Covid-19 est également la résultante ?

– Pourriez-vous nous détailler les chiffres parmi les personnes testées positives : quelles sont celles qui sont asymptomatiques, celles qui nécessitent de se soigner, mais peuvent rester à la maison, et celles qui nécessitent une hospitalisation ?

– Jamais en plus de 5 mois vous n’avez évoqué précisément et à plusieurs reprises le fait que la mortalité attribuée au Covid touchait en fait des personnes en état de comorbidité (obésité, diabète, troubles cardio-vasculaires) ou des personnes très âgées. Vous n’avez pas non plus tenu compte des remèdes éventuels et des pratiques qui pouvaient, à moindre prix, augmenter l’immunité. Alors que les conflits d’intérêts des groupes d’experts et de membres du gouvernement, que vous nommez sans honte privacy, sont patents, nous pouvons légitimement nous demander ce qui dicte les choix du gouvernement : l’argent ou le bien commun. Au vu de vos décisions antérieures, notamment comme ministre du Budget, mais aussi comme membre d’un parti, le MR, qui a toujours œuvré en faveur des plus riches (cf. notamment les « intérêts notionnels » mis en place par Didier Reynders), vous reconnaîtrez que le doute est permis. Pouvez-vous nous assurer qu’aucun groupe privé ne tire profit du Covid-19 et des décisions qui sont prises par votre gouvernement ?

– Lors de la conférence de presse du 27 juillet, Elio Di Rupo, que j’ai interpellé, ne semblait pas être au courant qu’un seul homme soit derrière les mesures de traçage, un certain Frank Robben. Pourriez-vous nous en dire plus ?

– Les professionnels de la santé mentale indiquent que de nombreuses personnes les consultent pour des troubles liés à la situation présente, dont la dépression, la perte de sens, les idées suicidaires… font largement partie. Mettez-vous en balance les dégâts collatéraux de vos mesures avec leurs bénéfices quand vous les décidez, dans une sorte de calcul coût/bénéfice pour la population ? Avez-vous des chiffres des effets sociaux/individuels de vos décisions ?

– Pensez-vous qu’il soit possible d’éviter totalement les contaminations au covid-19 ? Dans ce domaine, le risque zéro n’existe pas, pourtant on a l’impression que c’est ce que vous voulez tendre à faire croire. Quid de l’immunité collective, qui sera essentielle selon certains virologues pour réduire les contaminations si un retour du virus a lieu de façon saisonnière, immunité collective dont vous ne prenez nullement compte ?

– La Suède qui a pris des mesures tout à fait différentes de celles de la Belgique, refusant le confinement généralisé, et montre des résultats qui ne sont pas alarmants, alors que certains leur promettaient des dizaines de milliers de morts. Quelles conséquences en tirez-vous ?

– Comment expliquez-vous qu’au moment le plus crucial de l’épidémie, un seul laboratoire a été désigné pour tout le territoire ? Cela a totalement déterminé le nombre de tests et les critères pour les réaliser.

– Pouvez-vous nous confirmer à cette date, alors que vous durcissez les mesures, notamment à Bruxelles avec l’imposition du masque dans tous les lieux publics, que le taux de létalité dû au Covid ne fait que diminuer ?

– Il n’y a aucune base scientifique à imposer le port du masque partout. Sur quels critères vous appuyez-vous dès lors ?

Sortant du chapeau leurs « pools » pour justifier auparavant leur refus que j’assiste à une conférence de presse, mon « comportement inapproprié » qui « risque de gravement perturber le déroulement de celle-ci » désormais, aucun débat n’aura lieu. C’est sûr, ce n’est pas du tout le fond de mes questions qui les dérange et met à mal leur travail de représentation…

Combien de temps pourrons-nous encore supporter cela ?

La police de la pensée veille rue Ducale… Photo: AP

La Libre Sophie!

Quand La Libre fait un article dithyrambique de 4 pages sur Sophie Wilmès, le site officiel de la première ministre le met en première page[note]. On ne vous avait pas dit que les médias de masse étaient le service de presse du gouvernement, les lèche-bottes du pouvoir?

Celui qui signe l’éloge à Sophie, Francis Van de Woestyne, ancien rédacteur en chef de La Libre, écrivait dans un éditorial (6 janvier 2014) suite à la visite bruxelloise organisée par les syndicats pour montrer les lieux où résident les grosses fortunes fiscalement protégées : « À la veille du week-end, les responsables syndicaux ont réalisé un “safari” dans Bruxelles, un minitrip destiné à pointer du doigt les “espèces fiscales protégées” de Bruxelles. Amusant ? Plutôt navrant… (…) La stigmatisation systématique des “riches”, telle que la pratiquent les syndicats, est déplorable. Alors quoi, il suffit d’être pauvre pour être honnête… ? Un pays a besoin de riches. Pour investir, pour prendre des risques. Le système devrait d’ailleurs faire en sorte que les grosses fortunes, et les autres, trouvent un intérêt à placer leur argent dans l’économie réelle du pays plutôt qu’à chercher des rendements élevés ailleurs. Ce ne sont pas les riches qui sont responsables de la crise, mais bien ces apprentis sorciers qui ont profité des failles d’un système pour le faire déraper[note] ».

Sophie Wilmès, issue de la classe que Van de Woestyne défend, sait bien à quel journaliste elle peut et doit parler.

Vous comprenez donc qu’on n’est plus invité aux conférences de presse.

Politique du masque

Le masque : belle occasion de nous disputer, nous diviser, et laisser encore plus le champ libre au pouvoir des experts et des États. Car pendant que certains parlent santé, d’autres réfléchissent politique. Au fond, est-ce si incompatible ?

Il serait facile de commencer cet article par la belle « inversion du génitif » qui a tant plus à Marx et Engels : de la philosophie de la misère à la misère de la philosophie, et ainsi de suite, jusqu’aux situationnistes qui en ont usé à satiété. Cependant, si la politique du masque est bel et bien une manière de masquer la politique, ce n’est pas n’importe quelle politique que masque le masque, mais une politique précise. Dévoiler ce qui, selon nous, porte le masque et qui se dissimule derrière ne peut avoir pour première conséquence que de nous séparer de quelques camarades qui porteront, ou pas, le masque, et auront, sur le masque encore et toujours, une position pratique différente de la nôtre.

Tel est le premier succès de la politique du masque : loin d’être d’abord une barrière sanitaire, elle est avant tout un sujet de discussion, et même mieux (pour le pouvoir) : de disputes. Et de ces disputes, dans le climat de chaos et d’incohérences et de peurs qui est celui de cette année 2020 – et qui a toutes les probabilités de s’intensifier encore dans l’avenir puisque voilà au moins un demi-siècle que la peur constitue le fondement de la politique –, de ces disputes, donc, il est fort probable qu’apparaîtront des discordances telles qu’elles s’amplifieront jusqu’aux divisions voire au schisme.

Là est le coup de maître : si certains pensent que la politique sanitaire de distanciation sociale est si cruciale qu’elle doive transcender les divisions entre nous pour reconstituer en quelque sorte une espèce humaine luttant tout de concert pour sa propre préservation, et cela même si le prix à payer s’appelle précisément distanciation sociale – et en réalité rupture de nombre de liens sociaux –, alors nous pouvons sans grand risque prophétiser que ceux qui penseront « à la marge » et ne croiront pas aux vertus du masque comme outil de recomposition de l’humanité vont se retrouver encore plus à la marge : stigmatisés comme ennemis. Non pas des ennemis de classe, car il y a belle lurette que la recomposition de la classe (prolétarienne) a été abandonnée par ses chantres mêmes. Les stigmatisés-marginaux seront désignés simplement comme des ennemis du genre humain. Voire de la vie.

Dans la politique du masque, nous voyons surtout le masque d’une certaine politique, celle qui brandit la peur sanitaire, qui crée de la peur par l’incohérence, donc une véritable politique de la peur. C’est bien entendu la peur sanitaire qui justifie les mesures, mais il est facile de montrer que la politique sanitaire est elle-même incohérente. Nous portons un masque, et nous devons le porter dans certains lieux clos, mais certains lieux clos sont plus sujets à l’échange de virus que d’autres. Les trains, par exemple, regroupent en général des voyageurs qui partagent un trajet ou une portion de trajet, mais avant d’arriver à la gare de départ ? et après être sortis de la gare d’arrivée ? Ces voyageurs peuvent être porteurs de virus venus de loin, ou emporter avec eux, à leur descente du train, des virus contractés dans le train, bien loin de leur lieu d’origine. Pourtant, et pour limiter le gouffre commercial des chemins de fer en 2020, les voyageurs ne sont pas soumis, dans les trains, à des mesures de distanciation sociale aussi rigoureuses que dans d’autres endroits pourtant parfois moins clos. Chacun pourra compléter à loisir la liste des incohérences, et éventuellement se satisfaire d’une banalité de base : même si le masque ne sert pas beaucoup, ce n’est jamais une raison pour ne pas tout mettre en œuvre là où nous le pouvons dans le but d’éviter de propager l’épidémie. Certes, mais c’est là qu’entre en jeu le fond du fond de la politique du masque : elle ne vise qu’à augmenter encore le niveau de peur, à un moment où l’épidémie elle-même semble marquer le pas, du moins en Europe. Ce n’est pas le masque en soi qui augmente le niveau de peur, puisqu’à l’inverse il tranquilliserait certaines personnes ; ce qui fait peur est de voir, tout autour de nous, toutes ces personnes masquées, alors que notre imaginaire, et même notre simple condition d’êtres vivants, nous invite depuis l’éternité à ne pas nous masquer. Si le carnaval nous offre cette possibilité, c’est précisément parce que le carnaval est un renversement de l’ordre habituel des normes. Serait-ce que les normes de notre société sont donc renversées ? Surtout pas : le pouvoir des experts reste bel et bien fort, et celui des États ne vacille pas…

Mais si le masque est d’abord le masque d’une politique, l’interrogation est forcément : le masque a-t-il été imposé pour des raisons sanitaires, ou pour augmenter le niveau de peur ? La seconde option sera forcément qualifiée de « complotiste », un terme dont le succès ne se dément plus depuis le 11 septembre 2001. De nouveau, la division s’annonce entre nous, qui sommes à des degrés divers des opposants à la politique de la peur – à défaut, précisément, de l’être toutes et tous à la politique du masque. Pour nous dégager de cette sorte de piège sémantique et politique, proposons un autre point de vue.

Parmi les partisans de première ligne du masque, certains sont mus par de simples considération sanitaires, d’autres par la banale idée que mieux vaut prendre toutes les précautions quel qu’en soit le coût sur le plan des libertés ; quelques autres enfin, réellement cyniques, tentent de se maintenir au pouvoir par l’augmentation de la peur. Notons tout d’abord que, dans ce dernier carré, peuvent se trouver aussi bien des politiques que des scientifiques, sans oublier bien entendu les trusts pharmaceutiques qui ont de toute façon tout à gagner eux aussi à cette pandémie. Mais le plus important est que, finalement, le port obligatoire du masque réunit ces trois grandes catégories de personnes, toutes favorables au masque, et qu’il est ainsi, quoi que nous pensions par ailleurs de son utilité sanitaire, un bon outil pour élargir la politique du profilage, du contrôle des populations. Et il importe peu, il n’importe même pas du tout de savoir si ceux qui prennent les décisions en dernière instance le font par souci sanitaire, par volonté de se couvrir a priori ou par cynisme politique intégral. Le résultat est là : la fin justifie les moyens.

En l’occurrence, nous estimons qu’aucune fin ne saurait justifier des moyens abjects, mais c’est un fait, incontestable, qu’« en face », ce genre de questionnement n’existe pas. C’est donc que nous ne luttons pas exactement sur le même terrain, et pas du tout avec les mêmes armes.

Comment, donc, contrer la politique de contrôle que le masque incarne ? Nous pourrions nous « surmasquer », et porter par exemple, par-dessus le masque réglementaire, celui des Anonymous, de Guy Fawkes (« V pour Vendetta »). La réponse semble assez cohérente, n’est-ce pas ? Mais cela est strictement interdit, en France tout du moins (il est interdit de se cacher intégralement le visage, dit la loi). Nous pourrions surtout décider que le port du masque étant antihumain, autant développer nos activités humaines, proprement humaines, toutes celles qui n’impliquent pas le respect obligé de l’interdiction.

Et finalement retourner l’interdiction comme un gant : nous refusons l’obligation de porter un masque et nous allons tout mettre en œuvre pour nous passer des « lieux clos » où son port est obligatoire. Ainsi, nous n’irons plus au théâtre mais ferons du théâtre dans la rue ; nous n’irons plus au cinéma mais projetterons des films en plein air. Et puisqu’il faut aller au supermarché pour nous nourrir, autant développer de plus en plus le maraîchage collectif, les vergers collectifs, et ainsi de suite.

Quant au problème beaucoup plus épineux de l’école, pourquoi ne pas créer nos propres écoles ? Car les lois ne l’interdisent absolument pas, et en France par exemple, il existe très peu de contraintes légales pour créer une école.

Bien entendu, ces quelques pistes sont encore très larges, voire floues ou difficiles à mettre en œuvre. Mais l’objet de ce texte plus pratique que théorique était de montrer la cohérence du projet écologique, fondé sur le refus de parvenir, décroissant, lent au sens qu’a acquis ce mot depuis quelques années, marqué par la simplicité volontaire, le « small is beautiful » de Schumacher.

L’État, par l’incohérence de ses décisions, ne disqualifie pas ce pour quoi nous luttons. Et c’est une excellente chose car en dernière analyse, cela est la preuve, simple, que nous avons raison. Comme disait quelqu’un qui n’aurait pas forcément adhéré à ces propos, « l’Histoire nous absoudra ». Magnifique perspective !

Port du masque systématique, quelle utilité?

Alors que les mesures prises en Belgique rendant obligatoire le port du masque dans de nombreux lieux publics semblent aller de soi pour certains, beaucoup de doutes demeurent quant à leur efficacité réelle. Chez Kairos, nous sommes en contact avec des médecins qui ont des avis contrastant avec la voix officielle. Nous nous faisons le relais de leurs analyses et préoccupations.

La saga des masques nous a occupés tout le printemps et continue de le faire. Tragicomique ou honteuse selon la lecture que chaque citoyen a bien voulu lui donner. Dʼinutile à obligatoire en tous lieux et toutes circonstances, le retournement de veste des politiciens nous est bien connu depuis la chanson de Jacques Dutronc. Lʼinconstance de ceux que lʼon appelle les experts est par contre un phénomène nouveau qui surprend et est évidemment de nature à encourager le politique à varier ses messages au fil du temps et à déstabiliser le citoyen qui, le plus souvent, en revient à suivre son jugement propre ou celui de son voisin de palier. Cette versatilité du monde scientifique est-elle explicable ? Émettre un avis scientifique sur le bénéfice-risque dʼune intervention médicale quʼil sʼagisse dʼun médicament, dʼun dispositif médical ( prothèses, pace-maker, implant, …) ou dʼun geste préventif, nécessite une démarche structurée: désignation dʼexperts, procédure dʼévaluation et avis consensuel. Ces 3 éléments indispensables sont-ils réunis dans le cas du port du masque comme élément de lutte contre le Covid-19?

Procédures et conflits d’intérêts? Circulez, y’a rien à voir!

La Première ministre a constitué son groupe dʼexperts le 6 avril, appelé le GEES (Exit Strategy) sur base dʼune profonde croyance en lʼintelligence collective. Contrairement à ce que lʼon peut penser, il ne sʼagit pas uniquement de scientifiques puisquʼon y retrouve aussi Johnny Thijs, administrateur dʼentreprises comme Electrabel et Pierre Wunsch, gouverneur de la Banque Nationale de Belgique et reyndersien de longue date. Une composition mixte savamment élaborée pour nuancer les opinions des experts scientifiques. Le site de la Première ministre ne dit par ailleurs rien sur la procédure de désignation de ce groupe ni des conflits dʼintérêts éventuels de ses membres, ce qui ne présage rien de bon en terme de transparence. Une des missions du GEES est de « fournir des analyses et des recommandations ». Ceci implique donc une description des procédures dʼévaluation utilisées comme chaque fois que lʼon effectue ce genre de travail au sein par exemple des sociétés scientifiques ou de la commission de remboursement des médicaments. Là encore le site de la Première est muet.

Venons-en aux masques et aux successives recommandations. Le 28 janvier, le Soir-titre : « le port du masque est inutile et inefficace selon les autorités sanitaires belges ». Marc Van Ranst, futur membre du GEES et Steven Van Gucht, porte-parole du gouvernement expriment que « cela ne sert à rien et est même potentiellement dangereux ». Le 5 avril, soit la veille de la constitution du GEES, la ministre de la santé Maggie De Block communique que « le port du masque nʼa scientifiquement pas de sens ». Dʼautres scientifiques vont progressivement sʼériger en faux contre ses prises de position. Le 24 avril, le GEES émet un rapport stratégique pour le deconfinement. Le port du masque y est fortement recommandé dans lʼespace public dès lʼâge de 12 ans, mais non encore obligatoire. Les bases scientifiques de cette recommandation ne sont pas communiquées. Fin avril, Erika Vlieghe qui préside le GEES, dit dans le Morgen que « le masque est une couche de vernis ». Enfin, le 17 juillet, un nouveau rapport recommande le port du masque même à lʼintérieur lorsque les espaces rassemblent de nombreuses personnes pour un temps prolongé et que la distanciation sociale ne peut être respectée. Ce nouveau rapport nous dit que cela pourrait durer jusquʼaprès lʼhiver, avec lʼarrivée dʼun vaccin.

Il ne semble pas que les opinions soient nécessairement unanimes et fassent lʼobjet dʼun consensus au sein du GEES, ce qui n’a rien dʼétonnant au vu de sa composition. Y a-t-il une assise scientifique à ces changements dʼopinion? Classiquement, depuis des décennies, on s’appuie pour émettre des recommandations scientifiques sur ce que lʼon nomme la médecine basée sur les preuves ( evidence-based médecine). Le niveau dʼévidence le plus élevé qui permet un niveau de recommandation puissant est obtenu par lʼobtention de multiples études de grande qualité méthodologique comparant une option A à une option B et qui permet la recommandation quʼun traitement ou une procédure est bénéfique, utile et efficiente, ce qui signifie quʼelle présente un coût-bénéfice favorable. Le niveau dʼévidence le plus faible est obtenu sur base dʼavis dʼexperts ou de petites études non comparatives.

Quʼen est-il du port du masque généralisé en situation de Covid-19 et quʼest-ce qui justifie le changement de position du GEES ? Le 3 mars, le groupe de recherche Cochrane, pape de la médecine basée sur les preuves, association non lucrative regroupant 28.000 scientifiques dans plus de 100 pays, publie que « si certains gestes comme se laver les mains ou porter des gants ou un masque peuvent peut-être réduire la diffusion de virus respiratoires lʼévidence est très faible ». Une autre étude systématique publiée cette année par Marasinghe de lʼUniversite de Waterloo au Canada conclut également à lʼabsence dʼévidence du bénéfice du port obligatoire du masque. Depuis, seule une publication allemande utilisant un modèle comparant plusieurs régions où le port obligatoire du masque a été instauré va dans une autre direction, mais là encore le niveau dʼévidence est insuffisant.

Que faut-il en conclure ?

1. Il nʼy a pas dʼargument scientifique suffisamment établi aujourdʼhui pour imposer le port du masque à toute la population.

2. Les recommandations édictées vers le public par un groupe dʼexperts doivent se justifier par une évidence scientifique démontrée et forte. Ce nʼest pas le cas en ce qui concerne le GEES.

3. Ces recommandations doivent être transparentes et lʼévidence sur laquelle elles reposent doit être accessible à toutes et tous. En leur absence, les recommandations sont susceptibles de jeter le trouble dans la population induisant des comportements rebelles liés à une forte perte de confiance. Le risque de diffusion accélérée du virus est non négligeable. Le risque est également important de voir des scientifiques ne faisant pas partie du GEES exprimer dans les médias des avis divergents accentuant encore le malaise de la population. Cʼest ce qui se passe aujourdʼhui.

4. Lʼoption stratégique actuelle va totalement à lʼencontre de lʼévolution de la médecine moderne: le concept « One size fits all » est complètement dépassé . Des recommandations différentes doivent être données aux sous- groupes de la société : professionnels de la santé , personnes fragiles, porteurs asymptomatiques et proches de malades infectés.

5. Il faut que les experts fournissent une analyse précise de la balance risque-bénéfice quant au port systématique du masque pour chacun de ces groupes.

6. Les avis émis doivent lʼêtre en concertation avec les pays voisins au vu de lʼaccès facile aux médias de ces pays par les citoyens. Une cacophonie au niveau des recommandations à également un effet extrêmement préjudiciable sur le respect de celles-ci. Cʼest ce que lʼon observe avec la France en particulier.

7. Enfin, on peut sʼétonner quʼaucune étude nʼaie été initiée au niveau européen sur lʼutilité du port du masque au vu de lʼabsence dʼévidence scientifique et du coût particulièrement élevé de cette stratégie. La critique virulente des essais du Professeur Raoult, pour imparfaits quʼils aient été, contraste fortement avec une stratégie basée sur le vide scientifique en ce qui concerne le port du masque. Il est loin dʼêtre acquis quʼune telle étude sorte positive mais au moins on serait fixé. Comme si on considérait déjà que seul un vaccin peut nous sauver tous et quʼil faille entretenir lʼanxiété de la population la plus large afin de garantir la vaccination massive de type carpet bombing, au vu des investissements colossaux auxquels la communauté européenne a largement contribué.

Médecin cardiologue, anonyme

L’intelligence des limites

La transmutation posthumaniste [note] est une somme (383 pages) qui rassemble, en une quinzaine de contributions, les réflexions sur les phénomènes sociétaux inquiétants que sont le transhumanisme, la procréatique et autres fantasmes technocratiques… Toutes ces analyses sont portées par de brillants spécialistes dans leurs domaines de compétences et il en émerge le constat que ces dystopies menacent de destruction totale l’humanisme, voire l’humanité. Nous en extrairons ici une de ces brillantes productions de l’intelligence non artificielle (la seule véritable), celle de Patrick Tort.

Sous la direction de Fabien Ollier, des philosophes, des psychanalystes, des scientifiques… ont analysé en profondeur la folie dangereuse de ceux qui détestent les humains tels que des centaines de millions d’années d’évolution les ont construits. Il est logique que le généticien que je suis essaie de vous résumer la pensée lumineuse de Patrick Tort, historien des sciences et de la philosophie, auteur d’une vaste œuvre [note] étudiant les relations entre sciences, idéologies et société et grand connaisseur de la pensée de Charles Darwin et de ses exégète [note].

La peu compréhensible hypertélie

Patrick Tort part de la notion d’hypertélie, mise évidence par Darwin et qui semble contredire la logique de la sélection naturelle : certaines espèces ont développé des caractères qui dépassent l’optimum adaptatif et qui devraient être un handicap dans la logique de la sélection des plus aptes. Par exemple, les énormes plumes du paon mâle l’embarrassent et le rendent vulnérable à ses prédateurs, les bois gigantesques du cerf Mégacère (d’ailleurs éteint) l’alourdissaient et lui faisaient dépenser une énergie inutile. Darwin a fait l’hypothèse que cette « inertie de croissance » de caractères, à première vue handicapants, était avantageuse, car elle permet une augmentation de la séduction auprès des femelles de l’espèce et dissuade les mâles concurrents. Puisque le succès d’un gène est mesuré à sa capacité de se multiplier, de se reproduire, la sélection sexuelle ne résulte donc pas seulement des affrontements réels entre mâles, mais aussi de l’ornementation : « …quand le signe de la force devient plus fort que la force elle-même ».

Cette intrusion du symbolique dans la sélection naturelle amène logiquement à comparer cet « emballement de croissance » à ce qui se passe aujourd’hui dans les sociétés humaines : la croissance matérielle ne s’appuie plus sur la valeur d’usage des produits, mais sur une surévaluation de la forme, de la présentation… Patrick Tort reprend dès lors le terme de « capitalisme de la séduction » qui se traduit par la prolifération de professions liées au look, à l’illusion : designers, communicants, influenceurs, publicistes… S’appuyant sur la fièvre de l’innovation, cette survalorisation de la séduction par le futile a, comme le montre le biologique, de graves défauts. En effet, l’étude de l’évolution naturelle montre que les espèces qui ont développé des excès ornementaux momentanément avantageux en matière de séduction l’ont rapidement payé et les fossiles de lignées éteintes montrent que dès que les conditions environnementales deviennent plus dures, le réel reprend le dessus et les prétentieux qui ont fait illusion sont rapidement éliminés. La « transformation des armes en charmes » procure des avantages éphémères et le mensonge qui en est le substrat crée une grande vulnérabilité et accroît grandement le risque de mort, biologique pour les individus, ou collective pour les sociétés.

Sur quoi agit la sélection aujourd’hui ?

Au-delà de ce premier argument comparatif entre le naturel et le sociétal qui montre le péril de l’excès de croissance, la compréhension fine des mécanismes de la sélection naturelle, amène Darwin (dans son ouvrage anthropologique La filiation de l’homme) et Tort à mesurer que, pour les humains « civilisés », la sélection est très différente de ce qu’elle est pour les autres espèces et pour les hommes d’avant l’émergence des civilisations.

Au risque de caricaturer, on peut résumer cette approche en distinguant trois périodes.

  1. La période anté-civilisationnelle où les groupes humains sont confrontés à une nature hostile et où les moins bien adaptés, les plus faibles, sont éliminés par la sélection naturelle.
  2. Lors de la période civilisationnelle, les groupes s’agrandissent (tribus, cités, nations, empires…) et parviennent à se créer de environnements artificiels protecteurs. Les murs des bâtiments et des villes ne sont pas les barrières les plus efficaces, mais les cultures sont l’élément essentiel de cette évolution qui fut favorable aux humains ainsi parvenus à coloniser les moindres recoins de la Planète. Pour faire vivre ensemble tant d’humains ont été sélectionnées les sociétés qui ont développé des comportements qui évitaient que l’on s’entretue ou se sabote les uns les autres. Ainsi donc, le développement de l’altruisme, de l’empathie, de la solidarité a fait que les plus faibles n’ont pas été éliminés (médecine, vaccins…) mais au contraire protégés. Les handicapés, les malades, les vieux ont été l’objet de l’attention des autres et des règles communes leur ont permis de vivre (et même d’apporter d’inestimables contributions, pas nécessairement économiques, à l’ensemble du groupe). Certains ont considéré que cela avait des inconvénients : les eugénistes ont estimé qu’il fallait empêcher les plus faibles de se reproduire et de transmettre ce qu’ils appelaient des « tares ». Les malthusiens les plus extrémistes allaient même jusqu’à prôner des freins ou interdictions de reproduction des classes jugées inférieures (les prolétaires).
  3. Patrick Tort, fidèle aux vues prophétiques de Darwin quant à l’application de la théorie de l’évolution à l’espèce humaine [note], voit s’affirmer ce qu’il appelle la période hypertélique. Suite aux excès de la volonté de l’humanité de « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature » (Descartes), le changement du milieu s’accélère, dû en grande partie à l’action des hommes, à la confiscation et la surexploitation des ressources naturelles. Dans ces conditions, la nature redevient hostile et les groupes humains doivent de nouveau s’adapter. Darwin avait déjà décelé cette « force rétrograde toujours susceptible de résurgences sporadiques, réversion [retour] de caractères ataviques qui réactualisent partiellement des structures ancestrales et des comportements archaïques ou barbares ».

Quels projets de société ?

Les tensions entre l’humanité et ce qui reste de la nature s’exacerbant toujours plus sous l’effet du productivisme déchaîné, nous sommes placés face à une alternative. Soit nous acceptons de Penser et agir avec la natur [note], modérons nos appétits, questionnons la désirabilité des désirs infinis que nous proposent certains et entrons dans la voie de la décroissance choisie et volontaire, soit nous persistons dans la domination sans mesure. Comme les autres auteurs rassemblés dans l’ouvrage La transmutation posthumaniste, Patrick Tort voit dans le transhumanisme la pointe avancée de cette recherche de dépassement de toutes les limites naturelles qu’a toujours connues l’humanité. Il explique cette fiction hors sol et démesurée comme suit : « …le rêve transhumaniste naît de la conscience sourde que le capitalisme mondialisé est condamné à court terme par l’existence objective de limites à sa croissance et manifeste le report consécutif du désir d’illimité sur un univers technique qui s’affranchirait de l’économie… ».

En s’appuyant toujours sur la notion darwinienne de struggle for life qui régit le comportement de toutes les espèces, il s’étonne : « Il ne saurait être envisageable qu’une espèce (en l’occurrence l’espèce humaine), luttant normalement pour sa survie, envisage rationnellement son propre remplacement par des machines, ce qui équivaudrait à se disqualifier volontairement dans la lutte pour l’existence et à choisir l’extinction (qui peut certes advenir, mais comme un processus subi et non comme une modalité adaptative ou un choix nécrophile). »

La reproduction humaine

Puisque Darwin et Tort insistent sur l’importance de la reproduction sexuée, de son succès ou de son échec, comme moteur de l’évolution animale et donc humaine, l’auteur du chapitre « L’intelligence des limites », critique les techniques de procréatique et privilégie, pour les humains en mal d’enfant, l’adoption qui « réalise l’idéal de l’altruisme élargi » dont Darwin a montré qu’il était le marqueur du progrès de la civilisation. Il estime ainsi : « Dans un monde où s’affiche la souffrance de millions d’orphelins, la procréation artificielle, assortie d’ailleurs d’innombrables échecs ou accidents, ne peut en aucun cas être un choix éthique comparable à celui qu’incarne l’adoption et illustre le cas où le « progrès technique » aggrave un luxe narcissique qui apparaît comme une régression morale et comme l’imperium d’un désir autocentré dont la composante imaginaire offre toutes les caractéristiques d’un enfantillage ».

Rejoignant Boris Cyrulnik quant à l’importance de l’échange relationnel anténatal lors du séjour du futur humain dans le ventre de sa mère, Patrick Tort est lui aussi effrayé par les projets des transhumanistes de séparer la procréation de la grossesse et de l’accouchement et d’aller aussi vite que possible vers l’ectogenèse (maturation du fœtus hors de l’utérus maternel, déjà évoquée dans la dystopie qu’est Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley). Il nous met en garde avec vigueur : « Entre commercialisation et industrialisation, la naissance ouvre désormais sur un avenir où risquent de s’étendre la frustration affective, le désarroi éthique, la névrose des adultes et l’apparition de formes non encore inventoriées de psychoses chez les victimes de cette carence de lien durant l’ontogenèse. »

Paradoxal rejet de la mort

On le sait, les transhumanistes basent une bonne part de leur succès auprès du grand public très mal informé sur les promesses illusoires de faire reculer la mort, voire de « la tuer »… Les généticiens et biologistes sont bien conscients que l’instinct dit « de conservation » ou « de survie » est une constante chez tous les êtres vivants, mais l’approche basée sur l’évolution et notamment l’émergence de la période civilisationnelle montre que cette pulsion de vie instinctive (le conatus dirait Spinoza) s’est transformée en un désir d’éternité d’abord récupéré par les grandes religions en une fiction de survie dans un au-delà post mortem. Les transhumanistes, eux, veulent croire que l’éternité ne se déroulera pas « au ciel », mais bien sur Terre. Tort montre qu’a contrario, ce déni de la réalité incontestable de la mort peut conduire l’humanité vers un hypertélisme [note] suicidaire. Il constate que l’obsession de croissance du capitalisme induit le développement sans frein des activités industrielles, la quasi-inexistence de la prévention de ses effets destructeurs. Et donc, « ce système économique préférera entraîner le monde dans la mort plutôt que de reconnaître, à travers ses effets déjà avérés, qu’il y conduit effectivement d’une manière inexorable ».

Le transhumanisme est donc une pensée totalement irrationnelle qui, se détournant de l’évidence des conditions nécessaires à la survie naturelle de l’espèce, amène « les fanatiques de l’immortalité personnelle, à travers les techniques, à se dissimuler qu’ils ne font que l’anticiper à travers un pseudo-dépassement de la vision inadmissible et refoulée de leur propre extinction. »

De fait, on voit de plus en plus émerger des signes d’abandon des valeurs d’empathie, de solidarité, de protection des plus faibles… qui ont permis l’émergence de toutes les civilisations humaines. Les percées des droites extrêmes, de l’égoïsme libertarien, supporters du transhumanisme, sont les signes précurseurs de cette réversion civilisationnelle, du retour vers la barbarie. Tort dénonce dès lors toutes ces manifestations du posthumanisme et se désole : « Leur naïveté consiste à penser qu’il est nécessaire d’abolir la vie pour supprimer la mort, ou, en d’autres termes, à ne pas voir que « tuer la mort » est impossible sans tuer en même temps la vie. »

LE KAIROS 45 EST SORTI

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SOMMAIRE

Covid-19 : l’occasion de continuer le business derrière le paravent médiatique (où n’arrivent que les « bonnes questions »)
Pages 2 et 10 à 13

Les fake news ne sont pas l’apanage des réseaux sociaux
Paul Lannoye
Page 3

Empoisonnements éco-responsables
Daniel Zink
Page 4

Fils de pub
Alain Adriaens
Page 5

Main basse sur la ville,
Partie 1 : le dossier Josaphat : PAD ambiguïté ?
Scandola Branquet
Pages 6 à 8

« Briser les cercles vicieux », interview d’Olivier De Schutter
Robin Delobel
Page 9

La traque à l’homme est ouverte
Alain Adriaens
Pages 14-15

Quelle santé demain ? logique de rentabilité, indifférence politique et Covid-19…
Rencontre avec « La Santé en lutte »
Pages 16 à 17

École numérique :
le Covid-19 n’y change (presque) rien
Bernard Legros
Page 18

Le confinement et la décroissance
Jean-Luc Pasquinet
Page 19

La5G? Le « Maître achat»
Alexandre Penasse
Page 20

Dette et crise sanitaire
Robin Delobel
Page 21

Recensions / Courrier des lecteurs
Pages 22-23

VIVRE !
Jean-Pierre Léon Collignon
Page 24

Santé en lutte dans le prochain Kairos

Alors que « La santé en lutte » organisait hier dimanche 14 juin des rassemblements en Belgique pour crier sa colère face à un gouvernement qui a fait semblant, en pleine crise du Covid, de faire du personnel hospitalier ses héros, les bourgmestres de Namur et Bruxelles (Prévot et Close) les interdisaient. Soit, « soigne et ferme ta gueule! »; ce gouvernement qui s’employait quelques mois plus tôt à encore et toujours les priver des moyens de faire leur travail…

Nous publierons dans le prochain Kairos (en librairie le 26 juin), une interview d’une membre de Santé en lutte.

La colère monte, et les applaudissements sont insuffisants. Nombreux soignants ne veulent plus de ce système dont les choix ne sont dictés que par une logique de profit. Le 13 septembre, rejoignons-les à Bruxelles pour une grande manifestation nationale.

Abonnez-vous encore cette semaine pour recevoir le dernier Kairos avec, notamment, l’interview de Santé en lutte.

Abonnez-vous, soutenez la presse libre! https://www.new.kairospresse.be/abonnement

Les actions refleurissent, leur répression aussi…

Ce samedi 6 juin, une petite manifestation sans autorisation, mais respectueuse des consignes de distanciation était organisée pour contester la volonté des géants du numérique de pousser à l’installation du réseau d’antennes qui permettraient la généralisation des émissions électromagnétiques de la norme 5G.

Il faut dire que ceux qui contestent cette technologie destinée à permettre l’arrivée des voitures autonomes dans nos rues et des objets communicants dans nos foyers ont de quoi être fâchés. En effet, profitant de la crise sanitaire, Proximus a tenté de déployer un début de réseau 5G dans 30 communes de Belgique (raté par contestation des autorités communales) et l’IBPT (régulateur) voulait accorder des droits provisoires d’utilisation de nouvelles fréquences pour la 5G à certains opérateurs malgré l’absence d’un gouvernement fédéral de plein exercice, seul habilité à le faire…

Une centaine d’activistes s’étaient donc réunis devant la Bourse et, souvent masqués, échangeaient, à distance respectueuse, infos et projets de contestation du désordre établi. Des cordes de 1,5m furent distribuées et, chacun séparé de son voisin par cette distance, une chaîne colorée s’est ébranlée pour la dispersion prévue pour le très proche Mont des Arts. Mal leur en a pris : dans la montée de l’étroite rue du Marché eux Herbes, des pelotons de policiers les ont rapidement encerclés. Fidèle à sa tradition de la nasse, la police de Bruxelles-Ixelles a bloqué une bonne partie de ces militants anti-5G, ainsi que les passants et touristes effrayés par ce déploiement de forces disproportionné.

Pour la plupart, ennuyés d’être contraints d’empêcher de paisibles citoyens de marcher en file indienne (sauf les quelques méchants toujours inutilement agressifs), les hommes en bleu ont fait savoir qu’on pourrait sortir de la nasse en déclinant, via sa CI, son identité et en rendant tous les badges, cartons et signes osant dire « STOP 5G » (merci aux commerçants qui ont caché les drapeaux et fait passer des manifestants pour des clients innocents). Les policiers semblaient ignorer la raison de ce contrôle : manif non autorisée, délit de faciès, trop grande proximité[note] ? En fait, un ordre non motivé venu de tout en haut, du Bourgmestre Philippe Close, qui voulait affirmer son pouvoir et son obéissance à l’ordre dominant.

Certains, peu habitués à ce que les forces de l’ordre disposent de la violence légale, ont découvert l’arbitraire du pouvoir, mais ont compris que toute résistance était inutile. Seul un pauvre jeune qui n’avait pas sa carte d’identité sur lui fut emmené manu militari. Tant que les forces de l’ordre serviront aveuglément les intérêts du capital, il y a peu de chance de voir des changements politiques importants. Quand donc vont-elles prendre conscience qu’elles sont elles-mêmes issues du peuple et qu’elles travaillent contre leurs intérêts ? Les ravages de la 5G les toucheront aussi, ainsi que leurs enfants.

Le déconfinement est vraiment arrivé : brigades d’intervention musclées et activistes s’ennuyaient depuis 3 mois, mais la saison a repris. Certains se sont même donné rendez-vous pour le lendemain pour l’action dénonçant (tiens…) les violences policières dont est mort Georges Floyd aux États-Unis.

Ceux qui veulent savoir pourquoi il est impérieux de s’opposer à la 5G peuvent consulter le très complet site du collectif stop5G.be, ou visionner le reportage fait en direct ce samedi après-midi par Kairos, ou aller dans toute bonne librairie acheter, dès le 19 juin, le numéro spécial de Kairos, « 5G : face au conte de fées, le compte des faits » qui montre bien qu’on est là confronté à « un condensé de l’impérialisme technologique ».

HORS-SÉRIE SUR LA 5G

Pour ceux qui ne sont pas abonnés au journal Kairos (car ces derniers le recevront dans leur boîte à lettres), vous pouvez précommander le prochain hors-série de Kairos portant sur la 5G. Pour le recevoir en même temps que les abonnés, les paiements sont acceptés jusqu’au mercredi 10 juin.

Ce hors-série sera également distribué dans les librairies (dès le 19 juin) et il sera encore possible de le commander ultérieurement via l’adresse commande@new.kairospresse.be.

AU SOMMAIRE:

– 5G : un condensé de l’impérialisme technologique

– Nouvelles technologies et transition numérique : l’illusion technocratique à la lumière de la 5G

– 5G, électrosmog et santé

– 5G et écologie

– La 5G au cœur d’une guerre froide Chine-États-Unis ?

– En guise de conclusion : l’alibi de la santé

Virement bancaire de 8 € + frais de port pour la Belgique 3€, total 11€ (17€ pour la France) :

Faire le versement à:
Propriétaire du compte: Kairos asbl
Numéro de compte: 523-0806213-24
IBAN: BE81 5230 8062 1324
SWIFT: TRIOBEBB
Banque: Triodos

INDIQUER EN COMMUNICATION DU VIREMENT VOTRE ADRESSE

Refusé aux conférences de presse. Jusqu’à quand?

Monsieur Detry,

Depuis le 24 avril, vous nous refusez l’accès à la conférence de presse qui suit le Conseil national de sécurité. Depuis cette date, vous justifiez notamment l’accessibilité réduite par le « social distancing »; en plein déconfinement, ces règles ne devraient-elles pas changer?  

Par ailleurs, vous nous aviez assurés que nous pouvions transmettre à d’autres journalistes les questions que nous ne pouvons pas poser nous-mêmes lors des conférences de presse. Nous avons prouvé, en raison de leur refus systématique, que cela n’était pas possible.  

Vous nous aviez également affirmé que nous pouvions envoyer nos questions à la ministre, avançant par ailleurs que vous n’aviez rien reçu alors que des questions vous avaient déjà été envoyées. Entretemps, nous nous sommes exécutés et vous en avons transmis d’autres. Nous attendons toujours les réponses de la ministre.

Pour rappel, celles-ci étaient:

Comment le gouvernement justifie-t-il la disponibilité soudaine de masques, alors que les soignants en ont manqué pendant si longtemps ?

Pourquoi le gouvernement ne réglemente-t-il pas le prix de vente de ces masques, comme cela se fait dans d’autres pays ?

Que fera l’État belge avec l’argent récolté lors des infractions aux règles de confinement? Sera-t-il versé à des associations, servira-t-il à l’achat de matériel sanitaire? Servira-t-il à combler le manque de matériel dans les hôpitaux? Ou sera-t-il destiné à d’autres fins n’ayant rien à voir avec la situation de crise sanitaire actuelle ?

Est-il opportun de maintenir l’achat de F35?

Je n’ai également obtenu aucune véritable réponse à ma question du 15 avril, à savoir: « Quelle légitimité démocratique y a-t-il à prendre certaines décisions quand la plupart des membres qui décident et réfléchissent font partie des multinationales et du monde de la finance ».

Quels liens le gouvernement entretient-il avec Vesalius Biocapital, sachant que Philippe De Backer y a travaillé?

La question que je n’ai pas posée mériterait également réponse, face à la crise économique et aux faillites en chaîne à venir, présageant un drame social sans précédent: quid des paradis fiscaux et de la fuite fiscale, qui voient des milliards quitter chaque année la Belgique sans passer par les caisses de l’État? Ceux qui sont censés nous représenter vont-ils agir à ce niveau, pour ne pas que ce soit toujours les mêmes qui paient?

Dans l’attente de vos réponses.

Cordialement,

Alexandre Penasse

Santé en lutte! Interview

Santé en lutte, ce sont des infirmiers, sages-femmes, brancardiers, aides soignants, médecins, personnel de la lingerie, de la restauration, de l’entretien ménager, techniciens, secrétaires, laborantins, ambulanciers, patients, etc. Ce sont des citoyens et désireux d’un système de santé basé sur l’humain plutôt que la rentabilité financière.

Kairos a rencontré une de ses membres, avant le « déconfinement ». Des enseignements à en tirer… Pour ne pas oublier, alors que le retour à l’anormal est effectif.

Serions-nous des fachos ?

La plupart des médias ouvrent leurs pages à des chroniqueur∙se∙s, des personnes issues de « la société civile », disposant d’une certaine notoriété, et apportant des points de vues originaux, parfois un peu dérangeants, mais pas trop, par rapport à la ligne éditoriale du journal. Chez Kairos, la rédaction peut compter, d’une manière un peu semblable, sur des alliés qui nous apportent depuis longtemps des articles dans chaque numéro, par exemple nos doyens Paul Lannoye et Jean-Pierre L. Collignon. Leurs analyses, souvent décapantes, apportent des éléments de réflexion qui enrichissent indéniablement nos propres perceptions sur ce qui est bon pour l’évolution positive de la société que nous espérons.

La duplicité d’un chroniqueur du Soir

Notre honoré confrère Le Soir, dispose aussi d’une série de chroniqueurs dont un des plus présents est le journaliste et essayiste Jean-François Kahn. Celui-ci a commis ce lundi 12 mai un texte intitulé « En mai 40, ils écrivaient déjà ça… ». Avouons-le franchement, ce texte nous a stupéfiés par une rhétorique perverse qui, habilement, sans avoir l’air d’y toucher, entendait démontrer que tous les écologistes, tous les partisans d’une démondialisation, tous les partisans d’une relocalisation de beaucoup d’activités, notamment agricoles… étaient… fascisants.

Comment arriver à un tel contresens ? Et bien allant extraire dans les années 1940 des bouts de phrases d’intellectuels ou de politiques proches de la collaboration ou de l’extrême droite, pas trop opposés aux nazis qui envahissaient la France en ce temps-là. En rapprochant ces paroles de celles que l’on entend aujourd’hui dans un tout autre contexte (bien que se traduisant aussi par un ralentissement brutal de l’économie), notre vaillant octogénaire s’insurge. Il découvre, horrifié, « des débauches de tribunes renouant, dans la presse de gauche, avec toutes les radicalités (…) et rêveries utopistes, y compris les plus sympathiquement délirantes, des après-catastrophes et, dans la presse de droite, avec toutes les pulsions déclinistes qui poussent à la haine de soi (de sa propre patrie) jusqu’à ressembler aux virgules près aux innombrables pensums d’intellectuels qui, après mai 40, appelèrent au largage de la République et à l’instauration du régime de Vichy. Comme s’il s’agissait d’une chance à saisir ».

Kahn aurait dû réaliser que « comparaison n’est pas raison ». Si l’écrivain collabo, Paul Morand dit dans le Paris sous couvre-feu « Ah, retrouver les soirées studieuses, le lit à 9 heures, la mort du bruit, l’air de la campagne à Paris, la réapparition de la lune, la réhabilitation des étoiles, la disparition de la publicité », cela implique-t-il que celles et ceux qui se réjouissent aujourd’hui d’un semblable effet positif du confinement (à côté de ses côtés désastreux) défendent les mêmes valeurs que le pétainiste ? La réponse est évidemment négative, mais le but de Kahn est seulement d’instiller le soupçon : « Il n’y a pas de fumée sans feu, n’est-ce pas ? ».

Jacques Chardonne, collaborationniste pendant la guerre et considéré comme un auteur d’extrême droite a dit : « Nous sommes enfin déconnectés de l’univers anglo-saxon et de l’ancienne forme de négoce. Je m’étais construit un monde, une société bourgeoise, libérale, artistique. J’ai pris conscience de mon erreur. ». Tous ceux qui considèrent que le modèle néo-capitaliste anglo-saxon est créateur de toujours plus d’inégalités et de destructions écologiques seraient donc du même bord ?

En même temps

Après avoir répandu son venin, Kahn termine sur une volte-face étonnante : « On le disait en 1940, on le redit : il faut changer radicalement de modèle. À bas l’ancien système. Non au libéralisme. Non au mondialisme. Changer de modèle ? On a raison. À froid. Mais l’expérience nous indique que ce n’est pas nécessairement au creux d’une catastrophe qu’il faut, en boucle, le répéter. ». On croirait entendre certaines critiques adressées à celui qui a posé une question « dérangeante » à la Première ministre : peut-être est-ce une bonne question, mais pas là, pas maintenant.

On se doit d’apprécier l’habileté du personnage : jouer sur tous les tableaux, se faire passer pour un sage ni de gauche, ni de droite… mais décocher ses flèches acérées toujours dans la même direction : il a écrit en 2008, un court livre titré Faut-il dissoudre le PS ? Sa réponse était : oui !

Kahn emploie adroitement la stratégie formulée dans la phrase apparemment énigmatique de Giuseppe di Lampedusa dans son roman Il Gattopardo (Le Léopard) : « Il faut que tout change pour que rien ne change ». Ce que montre ce roman et le film de Visconti qui en fut tiré est que, pour garder leur pouvoir et leurs profits, les élites doivent consentir des changements superficiels ou en paroles quand les révolutions menacent, pour mieux affermir ce pouvoir par la suite.

Kahn a cette capacité de rebondir malgré ses fautes. Ainsi, lors de l’affaire Strauss-Kahn (qui n’est pas de sa famille), il affirma « il est pratiquement certain qu’il n’y a pas eu tentative violente de viol » et estima qu’il ne s’agissait que d’un « troussage de domestique ». Cette preuve d’une « solidarité de caste » plus que machiste ayant été largement condamnée, il présenta des excuses publiques et affirma se retirer du journalisme. Ce grand bourgeois qui fut successivement membre du parti communiste, centriste de gauche, élu député européen sur la liste du Modem de Bayrou (mais ne siégea jamais)… défend aujourd’hui des positions très conservatrices bien travesties dans le « en même temps » macronien. Comme dit Jacques Dutronc, « Je suis pour le communisme, je suis pour le socialisme, et pour le capitalisme parce que je suis opportuniste. Il y en a qui contestent, qui revendiquent et qui protestent, moi je ne fais qu’un seul geste, je retourne ma veste, je retourne ma veste… toujours du bon côté. À la prochaine révolution, je retourne mon pantalon ». C’est donc à ce Jean-François Kahn, qui a publiquement renoncé au journalisme, que Le Soir offre régulièrement une pleine page… Chacun est libre de ses choix…

L’amalgame

Le procédé qu’a employé Kahn, dans « En mai 40, ils écrivaient déjà ça… », est celui de l’amalgame. Quand on ne peut argumenter contre les idées défendues par un adversaire, on tente de trouver quelqu’un de douteux qui a dit à peu près la même chose, dans un tout autre contexte, ou avec des motivations totalement différentes, afin de discréditer le propos.

À Kairos, nous développons une analyse radicale des dangers des partisans du transhumanisme et des illusions que tentent de vendre ces promoteurs de technologies « disruptives ». En particulier, nous avons publié des articles qui s’inquiétaient des excès et des dérives rendues possibles par l’utilisation de technologies dans le secteur médical, notamment en ce qui concerne leurs utilisations, peu réfléchies collectivement et peu contrôlées, dans des domaines tels que la procréatique ou les manipulations chirurgicales et hormonales permettant de changer de sexe. Nos réserves s’appuient sur des réflexions sur l’accroissement du « biopouvoir », qui est la volonté des puissants, aidés par les technosciences, d’agir directement sur le vivant (Foucault, 1976)[note]. Nous constatons en effet, une capacité croissante des pouvoirs en place de « gérer et de contrôler les populations en fonction des impératifs prescrits par les lois du marché » [note].

Or, il se fait que des mouvements d’inspiration chrétienne plutôt fondamentaliste rejettent, tout comme nous, cette instrumentalisation des corps. Oserait-on supposer que c’est, au moins en partie, parce que, durant deux millénaires, ce contrôle sur ce qui se passait ou ne se passait pas dans les lits était l’apanage des religions d’État. N’empêche que les critiques nées d’une tout autre conception de la vie bonne sont, quant aux faits observés, très semblables aux nôtres. Et donc, les partisans d’une soumission aux impératifs technocratiques ont sauté sur l’occasion pour pratiquer l’amalgame et nous assimiler à ces conservateurs, voire réactionnaires. À en croire certains, nous serions suspects de participer, masqués (c’est de saison), aux actions de La Marche pour tous initiée par les milieux catholiques conservateurs.

Il faudra donc réaffirmer, encore et encore, que si nous ne hurlons pas avec les loups qui veulent porter l’illimitation des désirs jusqu’à modifier la nature humaine, c’est parce que nous sommes persuadés que l’« amélioration » technicienne de l’humain est voulue par les dominants parce qu’elle est source de profits exploitables sur les marchés et qu’en parallèle, elle détruit les conditions matérielles et spirituelles qui permettent aux hommes et aux femmes d’habiter dignement le monde.

Lettre de citoyens indignés au Ministre Goffin

Sart-Lez-Spa, le 11 mai 2020

Monsieur le Ministre de la Défense,

Nous avons été littéralement abasourdis par l’annonce faite au Journal parlé de 19h30 du samedi 9 mai de la RTBF à propos de l’achat de masques buccaux à la firme Avrox située au Grand-Duché du Luxembourg. C’est totalement incompréhensible.

Comment cette firme qui a pour activité NACE «la location et le leasing de voitures et de véhicules légers » peut-elle fournir des millions de masques buccaux qui seront fabriqués au Vietnam et à Hong Kong.

Le gouvernement nous parle régulièrement de soutenir l’économie, rouvrir les entreprises, les commerces… Nous avons une industrie textile sur notre territoire capable de réaliser des masques de qualité en respectant les normes requises et en payant les travailleurs de manière correcte. Pourquoi aller au Luxembourg chercher une entreprise qui sous-traite ses commandes dans des pays lointains où l’on sait que la main d’œuvre est payée à des normes qui ne correspondent pas aux normes européennes.

Vous répondrez qu’il y a eu un appel d’offre, que c’est obligatoire de passer par là.

Nous vous répondrons que en ce temps de crise le gouvernement prend des mesures exceptionnelles dans divers domaines  (confinement, fermeture des entreprises et des commerces, interdiction de voyager à l’étranger… ) et qu’il pourrait prendre comme mesure d’urgence de passer outre la sacro-sainte loi du marché et du libre-échange.

Vous n’avez pas fait le choix de la solidarité économique et sociale.

Vous répondrez que les masques produits en Asie sont moins chers.

Nous vous répondons que vous avez fait le choix de l’économie sur l’humain. Est-ce que la Défense a vérifié les conditions de travail des ouvriers et ouvrières qui vont réaliser nos masques ? Une entreprise belge aurait pu avoir ce travail mettant à l’abri ses travailleurs sans compter que cette commande aurait pu déboucher sur des emplois indirects : en amont le matériel, les fournitures et en aval le packaging, la distribution… Il est facile d’être concurrentiel quand les travailleurs asiatiques sont sous payés.

Vous n’avez pas fait le choix de la solidarité économique et sociale.

Vous répondrez que cela n’a pas été facile car le monde entier veut des masques et comme vous l’avez dit sur RTL, la Défense a travaillé des jours et parfois des nuits sur ce dossier.

Nous vous répondons que beaucoup d’ entreprises belges ont travaillé également jour et nuit dans l’urgence pour fournir du matériel médical, blouses, masques, respirateurs, gel hydroalcoolique…

Que toutes les équipes médicales de ce pays ont également travaillé sans relâche et souvent sans les protections élémentaires.

Vous n’avez pas fait le choix de la solidarité avec les travailleurs et la population.

Vous répondrez que le gouvernement s’est engagé à fournir des masques à la population dans un temps très court.

Nous vous répondons que la gestion des masques est un fiasco depuis la mi-mars. Nous pensons que le gouvernement est passé, dès le début de la pandémie, à côté d’une réelle opportunité d’insuffler une dynamique auprès de nos entreprises et de la population en leur demandant de faire face au défi de fabriquer des masques répondant aux normes belges pour lutter contre le corona virus. Cela aurait renforcé le sentiment de solidarité entre les femmes et les hommes de notre pays.

Vous êtes passé à côté de l’humain.

Vous répondrez qu’il faut rassurer les citoyens.

En réalité, vous nous faites peur. Nous entendons régulièrement qu’il y aura des leçons à tirer de cette crise. Par cet achat de masques à Avrox nous ne voyons aucun enseignement tiré de notre situation actuelle. Cette crise nous a déjà donné bien des leçons, la première étant notre dépendance économique avec l’Asie qui vulnérabilise notre économie au niveau national et européen. Le manque de gestion de cette crise en est la preuve flagrante : manque de matériel médical, manque de tests, manque de médicaments… Cette crise nous montre la limite de la mondialisation et notre manque de résilience.

Ces deux aspects ont été largement développés dans la presse pour ne pas y revenir ici.

Nous vous prions d’ agréer, Monsieur le Ministre, l’expression de notre très haute considération,

Jeannine et Pirly Zurstrassen-Bouhon

Combattre le virus à la matraque

Police, violence et confinement : des récits différents

« A Paris, si tu respectes pas le confinement on te met une amende, en banlieue on te coupe la jambe »

Lyna Malandro[note]

Pendant le confinement, nous avons tous ressenti l’augmentation de la pression policière. Les patrouilles incessantes des voitures de police, le bruit assourdissant des sirènes à longueur de journées, les messages d’avertissement diffusés dans les haut-parleurs, et en France, les contrôles réguliers pour vérifier les attestations … À l’heure du déconfinement, ce renforcement de la présence policière est toujours une réalité, et paradoxalement, il en découle un fort sentiment d’insécurité, ainsi qu’une méfiance accrue à l’égard des agents de police. Il faut dire que cette situation a quelque chose de kafkaïen : qui aurait-pu un jour imaginer que s’asseoir sur un banc serait passible d’une amende de 150 euros ? Qu’il faudrait une attestation pour sortir acheter son pain ? Comme le personnage du Procès, on finit par avoir l’impression d’être coupable d’exister, et les rencontres avec la maréchaussée prennent des proportions démesurées. Le plus pervers est probablement la rhétorique culpabilisante mobilisée pour justifier l’infraction, comme si en nous asseyant sur ce banc, nous portions sur les épaules le poids de tous les morts des derniers jours.

L’éthique de la responsabilité individuelle

Il n’est nullement question ici de remettre en cause le bien-fondé ou la nécessité des mesures de confinement, mais la distribution d’amendes pour non-respect de ces mesures a quelque chose d’invariablement grotesque, à partir du moment où l’on considère qu’il s’agit d’un moyen de transférer la responsabilité politique vers celle de l’individu, confié à la surveillance des forces de l’ordre afin que personne ne nuise au reste de la société en bravant le confinement. Autrement dit, l’omniprésence policière est devenue le moyen de faire peser la responsabilité sur les citoyens plutôt que sur les mauvaises décisions de la classe politique, et de véhiculer le dogme d’une responsabilité individuelle plutôt que d’une responsabilité collective (mais après tout, qu’est-ce que le collectif, puisque ce n’est pas la somme de toutes les individualités ?). En parallèle de la peur de la contamination, nous avons donc développé une forme de culpabilité exacerbée qui nous prend à la gorge dès que nous sortons ou que nous croisons des amis : nous nous sentons coupables, et ce sentiment est très largement renforcé par l’omniprésence des uniformes.

Des récits différents

Néanmoins, il ne faudrait pas croire que nous sommes tous logés à la même enseigne : même s’il se fait plus souvent contrôler par les « flics » depuis le début du confinement, un blanc ne sera jamais un noir ou un arabe aux yeux de la police. Et vice-versa. « Je suis d’origine étrangère, mais j’ai la chance d’être blanche et de vivre dans un quartier assez calme, donc je ne me fait pas contrôler par la police tant que je n’ouvre pas la bouche », me confiait récemment une amie d’origine portugaise. Ces propos illustrent ceux de la journaliste et militante Rokhaya Diallo au micro de l’émission politique la Perm du média Parole d’honneur[note], lorsqu’elle évoque la narration différenciée du confinement entre les quartiers aisés et les quartier populaires : «  Il y a une différence à la fois de traitement mais aussi de narratif, on a pu le voir au tout début du confinement lorsqu’on décrivait les habitants des quartiers populaires comme étant indisciplinés, alors qu’on parlait d’autres personnes qui avaient simplement envie de prendre l’air. »

Crédit photo: RTL-TVI

Les médias participent largement à créer et à véhiculer le récit selon lequel les habitants des quartiers populaires seraient « indisciplinés » et incapables de respecter les consignes de confinement qu’ils seraient, de toute façon, dans l’incapacité de comprendre. Ainsi, dans un article du Monde intitulé « Coronavirus : dans les quartiers populaires, l’incompréhension face aux mesures de confinement », un journaliste rapporte :

« «  « La chose a du mal à être prise au sérieux, il y a beaucoup d’incompréhension, observe Larbi Liferki, président de Parkour59, à Roubaix (Nord). Il va falloir déborder d’imagination pour les faire rentrer chez eux. » [on relèvera au passage le lapsus révélateur … ] Même constat dans lesquartiers nord d’Asnières (Hauts-de-Seine) où Zouhair Ech Chetouani, leader associatif qui se dit « très inquiet » du non-respect des consignes et décrit des situations qui « partent en vrille ». »[note]

Blancheur, traitement de faveur

Outre le fait qu’elle témoigne d’un mépris de classe et de race, cette rhétorique condescendante véhicule une représentation biaisée des freins qui empêchent les habitants des quartiers populaires de se plier aux mesures de confinement. En effet, l’article du Monde met l’accent sur les « habitudes qui ont la peau dure » (« grappes de jeunes dans les stades de foot municipaux, adolescents qui fument la chicha aux pieds des immeubles, mères avec de jeunes enfants aux agrès… » ), s’attarde sur la fracture du numérique, évoque brièvement la situation des familles nombreuses dans des logements exigus (trois lignes seulement)… mais oublie de dire que si les habitants des quartiers populaires ne respectent pas les mesures de confinement, ce n’est pas par incompréhension ou par manque de discipline, mais avant tout parce qu’ils sont nombreux à devoir continuer de travailler pour nourrir leur famille, et ne peuvent pas se payer le luxe du confinement. Comme l’exprime clairement le sociologue Saïd Bouamama, auteur d’un travail sur le traitement médiatique du confinement dans les médias[note] : « Le discours sur « l’incivilité » et « l’irresponsabilité », c’est-à-dire la logique de moralisation, permet de masquer les réalités économiques et matérielles. Ils attribuent à des comportements individuels ce qui est le résultat de contraintes liées aux conditions d’existence. » Bien que ces contrevenues aux mesures de confinement soient pourtant plus légitimes dans les quartiers populaires, elles ne sont pas interprétées de la même manière dans les quartiers privilégiés, où lorsque des promeneurs bravent le confinement, on conviendra qu’ils « n’ont pas pu résister à l’appel du soleil »[note] , tandis que les premiers seront taxés de délinquants. Selon le philosophe Norman Ajari, l’exemple de l’évacuation de la messe de Pâques clandestine à St Nicolas du Chardonnet[note], sans que personne ne soit verbalisé à l’exception du prêtre, est tout à fait révélateur de ce différentiel narratif en faveur des populations privilégiées (de religion chrétienne qui plus est !).

Les violences policières ne se confinent jamais

Au regard de la logique de responsabilisation individuelle évoquée au début de cet article, le danger de cette narration différenciée, c’est qu’elle fait passer certains comportements des personnes qui vivent dans les quartiers défavorisés pour une atteinte à la santé collective, ce qui permet ainsi de dé-responsabiliser les politiques de la situation dans ces quartiers et de légitimer la présence policière. Autrement dit, comme l’explique Patrick Simon[note], directeur de recherche à l’INED et spécialiste des questions de la socio-démographie des minorités : « On avait ainsi déduit que la sur-mortalité en Seine Denis n’était pas liée à tous les critères évoqués [d’ordre socio-économique] indépendants du comportement exact des personnes, mais était liée au fait que ces personnes ne respectaient pas le confinement […] donc ils ne pouvaient s’en prendre qu’à eux-mêmes. Or ce discours prépare le terrain de couverture et de répression policière bien plus importantes. » En effet, ces récits différenciés entraînent inévitablement des traitements différenciés, et c’est notamment ce qu’illustre le cas du jeune Adil, 19 ans, qui a perdu la vie le 10 avril dernier à Anderlecht, percuté par un véhicule de police dans le cadre d’une course-poursuite : « Nous pensons que ce confinement n’a fait qu’exacerber et légitimer des inégalités de traitement à travers des comportements de la part de certains policiers envers les personnes racisées et issues de quartier populaires »[note], se voit-on expliquer dans une vidéo intitulée « Justice pour Adil ». Pour Rokhaya Diallo et Grace Ly du podcast Kiffe ta Race[note], l’histoire d’Adil est loin d’être un cas isolé et ressemble à s’y méprendre à celle d’un jeune nommé Sofiane en France, dans l’Essone : ayant pris la fuite devant la police, il s’est fait rattraper puis a été violemment tabassé sans aucune justification. Plus récemment, un homme d’origine Égyptienne poursuivi par la police s’est jeté dans la Seine[note] et a fait l’objet de violences policières agrémentées de propos racistes proférés par les policiers qui l’ont repêché : « Un bicot comme toi, ça nage pas ! », « Tu aurais dû t’attacher un boulet au pied ». Selon la militante Amal Bentoussi du collectif Urgence Notre Police Assassine « depuis le début du confinement on assiste à une recrudescence des violences policière, à un acharnement et à un défoulement des populations qui vivent en banlieues alors que rien ne justifie cette violence ».

Un héritage colonial

Ces bavures policières, qui suivent toujours le même schéma, sont révélatrices d’un système d’oppression que les personnes racisées ont intégré au plus profond d’elles-mêmes et qui explique que l’omniprésence policière liée au covid-19 soit encore plus difficile à vivre dans les quartiers populaires, où la vision des uniformes suscite la crainte et la méfiance, étant donné le recours systématique à la violence. Autrement dit : si les plus privilégiés d’entre nous commencent à ne plus supporter le va et vient incessant des fourgonnettes blanches et bleues, alors quid des personnes issues de minorités ou habitants des quartiers populaires ? Et quand bien même il ne s’agirait que d’une présence passive, celle-ci ne prend pas la même signification dans les quartiers favorisés, où la police est synonyme de sécurité, que dans les banlieues, où les traumatismes liés aux forces de l’ordre se superposent par couches, et se transmettent de génération en génération. En creusant plus loin dans cette sédimentation des traumatismes, on remonte jusqu’à l’époque coloniale où les relations entre l’armée et les colonisés étaient très violentes. Selon la psychologue Malika Mansouri, « les révoltes urbaines prennent racine dans le passé colonial »[note]. Dans la même logique, on pourrait dire que le rapport aux forces de l’ordre est lui-même un héritage du passé colonial et relève, lui aussi, d’une narration différenciée… et douloureuse. Commencer par admettre ce passé colonial et reconnaître leur responsabilité dans les violences infligées aux peuples colonisés pourrait ainsi constituer l’ébauche d’une solution pour aborder la question des violences policières dans les pays comme la France ou la Belgique. Peut-être une piste pour « l’après » ?

« Il faut refuser le traçage numérique »

Nous relayons ici une lettre ouverte envoyée aux parlementaires fédéraux, wallons et bruxellois, datée du 12 mai 2020.

Alors que se met en place un déconfinement progressif attendu par tous, nous tenons à attirer votre attention sur les risques inhérents à une mesure préconisée par certains pour limiter la diffusion du coronavirus et éviter un rebond de l’épidémie.

Il s’agit bien sûr du traçage numérique, lequel permet d’identifier les relations interpersonnelles des individus grâce à leur smartphone et à une application faisant appel au système Bluetooth. Si le traçage numérique ne semble pas avoir les faveurs des autorités régionales pour le moment, il reste bien présent dans la tête de certains experts et responsables politiques.

L’adoption d’un cadre légal pour son utilisation éventuelle confirme bien que cette « solution » reste d’actualité. Or, il faut insister sur le caractère intrinsèquement dangereux de cette technologie, dangereux pour nos libertés individuelles, le respect de la vie privée et l’utilisation de nos données personnelles à notre insu.

Certes, tout le monde s’accorde à dire que le système serait basé sur le volontariat ; mais dans la mesure où son fonctionnement est présenté comme nécessitant un taux de participation élevé pour être efficace, la pression sociale exercée sur les récalcitrants risque vite d’être insupportable. Dès lors qu’on s’installe dans un climat de peur d’une nouvelle vague de contamination, la tendance à la soumission l’emportera sur toute autre considération. Rien ne permet de garantir dans ce contexte que le système ne deviendra pas à terme obligatoire.

L’atteinte à la vie privée par le traçage numérique est manifeste puisque non seulement les relations interpersonnelles mais les déplacements de toute personne participante sont connus au travers des échanges continus entre son smartphone et les objets connectés rencontrés.

Est tout aussi manifeste le transfert de la responsabilité citoyenne à un outillage technique contrôlé par une bureaucratie sanitaire. En cas de déplacements interdits, la voie est ouverte pour un système de sanctions automatiques. On nous objectera que les balises juridiques et les garde-fous techniques sont aptes à éviter ou, à tout le moins, à limiter les « inconvénients » précités. Nous nous permettons de faire remarquer que, aux dires même de chercheurs et experts non suspects de technophobie, les garde-fous techniques s’avèrent très fragiles.

Selon Maarten Van Steen, professeur en réseaux informatiques à grande échelle à l’Université de Twente (Pays-Bas), le Bluetooth est d’une grande imprécision et inapte à évaluer la distance réelle entre deux utilisateurs[note]. En outre, comme tous les systèmes, le Bluetooth est piratable et de nombreuses failles de sécurité sont régulièrement découvertes. La dernière est très récente. En février 2020, Google a publié un correctif pour une faille critique qui touche le sous-système Bluetooth d’Android et permet de prendre le contrôle de tout appareil vulnérable à portée. Les spécialistes ont alors conseillé aux utilisateurs d’Android de désactiver le Bluetooth en attendant de recevoir la mise à jour[note].

Par ailleurs, en ce qui concerne l’anonymisation des données collectées, elle est considérée par certains experts comme une protection illusoire[note]. Quant aux balises juridiques, l’Histoire nous apprend qu’elles sont souvent « adaptées » face à la marée du progrès technique « conçu pour nous protéger ».

Enfin, un autre risque préoccupant est celui de la discrimination instaurée par le système : toute personne ne disposant pas d’un smartphone ou n’acceptant pas l’application pourrait se voir refuser l’accès au travail ou à certains lieux publics.

On entre tout droit dans le totalitarisme technologiste, d’autant plus insidieux qu’il se dissimule derrière l’objectif respectable de protection de la santé publique alors que l’efficacité du système est loin d’être garantie.

En conclusion, nous prétendons que le traçage numérique est une technologie virulente pour une société démocratique, respectueuse des droits fondamentaux et de la dignité humaine. Ses avantages prétendus sont très hypothétiques et reposent avant tout sur la soumission de tous et l’abandon de toute responsabilité individuelle.

Nous demandons en conséquence de refuser cette prétendue réponse sanitaire et de vous prononcer contre toute proposition visant à la faire adopter.

Signataires

Paul Lannoye, député européen honoraire, docteur en sciences physiques
Marie-Christine Coene, citoyenne
Martine Dardenne, sénatrice honoraire, romaniste
Michèle Gilkinet, ancienne parlementaire fédérale.
Michèle Goedert, architecte
Geneviève Hilgers, historienne
Armel Job, écrivain
Gérard Lambert, économiste
Nathalie Lannoye, juriste
Viviane Lardinois, biologiste
Francis Leboutte, ingénieur civil
Bernard Legros, enseignant
Jean-Marie Martin, économiste
Sylviane Roncins, thérapeute familiale
Pierre Stein, sociologue du développement.
Inès Trépant, politologue
Catherine Uyttenhove, docteur en biologie
Daniel Zink, philosophe

LE MONDE DE SOPHIE

Kairos n’est pas invité à la conférence de presse, à nouveau, ce 13 mai. Ce n’est pas que Sophie ne veut pas, elle qui disait il y a quelques jours que « la liberté d’expression est sacrée. Le débat aussi[note] ». Mais il y a des « pools », des tournantes … Démocratique, n’est-ce pas, quand on sait que LN24 et RTL sont invités à la fête chaque fois.

Enfin, pas tous les débats, pas toutes les expressions. La liberté a ses limites: les intérêts économiques. Vous vous en êtes rendus compte, vous qui nous suivez par milliers maintenant?

Exit la culture, les rencontres, le théâtre, le cinéma, les bibliothèques … toutes ces choses qui ne rapportent pas mais apportent tant.

Nous aurions donc aimé poser beaucoup de questions aujourd’hui à Sophie, notamment celle-ci:

C’est un monde comme celui dans cette école que vous voulez pour nous?

Nous n’en voulons pas. Et en attendant, nous voulons la liberté de la presse. Un autre son de cloche, vous entendez, Sophie?

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SANS VOUS, ON N’EST RIEN

C’est maintenant que ça se passe!

Les chiens mordent. Épisode 3: En plein direct, la journaliste parle de notre « question complotiste » du 15 avril

Des journalistes qui sont filtrés évidemment à l’entrée de cette salle, pour éviter ce qui s’était passé, non pas la dernière fois, mais la fois d’avant [le 15 avril], où un journaliste avait posé des questions complotistes

Dominique Demoulin, RTL TVi, 6 mai 2020

Le mardi 6 mai, le présentateur du JT de RTL TVI, Luc Gilson, et la journaliste Dominique Demoulin, en attente du début de la conférence de presse, commentaient le vide avec de l’inepte:

Dominique Demoulin: Voilà d’ailleurs la Première Ministre qui arrive, avec trois minutes d’avance!

Luc Gilson: Eh bien, alors là chapeau! Il est 14h30 effectivement, je pense que ça c’est ce qui s’appelle un timing de Première Ministre.

DD: Première Ministre, et puis on va déjà le dire avant elle, elle pourrait aussi nous parler de la Fête des mères et de la possibilité de se réunir à quelques-uns.

LG: C’est l’une des questions effectivement toujours en suspens aujourd’hui (…) Voici donc cette conférence de presse sur la réouverture des commerces le 11 mai, sur l’avenir des compétitions sportives et bien sûr aussi sur la possibilité de revoir ses proches. On attend encore quelques instants, je vois qu’il y a encore des journalistes qui s’installent dans la salle.

DD: Des journalistes qui sont filtrés évidemment à l’entrée de cette salle, pour éviter ce qui s’était passé, non pas la dernière fois, mais la fois avant, où…

LG: Un journaliste avait posé…

DD: Il y avait des questions…

LG: Posait des questions plus politiques!

DD: Il y avait des questions de type complotistes, même ah ah, qui avaient été posées, à la Première Ministre…

Théorie du complot/complotisme: Une théorie du complot, également désignée par conspirationnisme ou complotisme, est une hypothèse qui propose d’expliquer un événement par l’action concertée et secrète d’un groupe de personnes. 

Lettre au Ministre Philippe Goffin, ardent défenseur de la liberté de la presse

Le 3 mai, à l’occasion de la Journée internationale de la liberté de la presse, le Ministre des Affaires étrangères Philippe Goffin a fait un véritable plaidoyer en faveur de celle-ci. Loin des tentatives récentes d’un collègue de parti (MR), Didier Reynders, qui il y a quelques mois avança un projet de loi punissant à plusieurs mois d’emprisonnement et des milliers d’euros d’amende les lanceurs d’alerte[note], Philippe Goffin s’est clairement positionné pour la liberté de la presse, contre le musellement des « journalistes qui demandent des comptes aux politiciens »[note]. Terrible occasion pour nous que de lui demander de soutenir Kairos, en ces moments où « demander des comptes » est synonyme de « complotisme »[note].

Monsieur Goffin,

C’est avec plaisir que nous avons découvert votre plaidoyer en faveur de la liberté de la presse il y a quatre jours, lors de la journée internationale de la liberté de la presse. 

Vous disiez à juste titre dans un article du Vif que, « Alors que le monde est aujourd’hui confronté à l’une des crises sanitaires les plus graves des dernières décennies, les gens recherchent des informations fiables. En fournissant des faits précis, les journalistes aident les particuliers et les gouvernements à prendre des décisions éclairées dans la lutte contre Covid-19. Une vision indépendante et critique aide à prévenir la propagation de la désinformation ». C’est justement ce que j’ai fait le 15 avril lors de la conférence de presse de Sophie Wilmès, lorsque, en tant que journaliste, j’ai questionné sur la collusion entre les politiciens et groupes d’experts et le privé. Mon interrogation a suscité de nombreuses réactions de citoyens se questionnant également sur cette réalité selon nous anti-démocratique. Depuis lors, de nombreux faits ont prouvé que le gouvernement Wilmès tentait de nous museler. Nous compilons ceux-ci qui constitueront des preuves lors d’une procédure judiciaire. 

Dans vos déclarations pour la liberté de la presse, vous ajoutiez que « Ce n’est pas sans raison que la presse est qualifiée de gardienne de la démocratie: les journalistes enquêtent sur les faits réels, donnent la parole à ceux qui, souvent, ne sont pas entendus et demandent des comptes aux politiciens ». Nous avons demandé ces comptes, mais certains ne semblent pas prêts à nous écouter. 

De ce fait, vu vos déclarations en faveur de la liberté de la presse, nous vous demandons de nous soutenir dans ce qui constitue à l’évidence une entrave à celle-ci. 

Nous sommes évidemment disposés à vous fournir tout élément supplémentaire appuyant nos propos, en partie déjà décrit dans des articles et vidéos sur notre site www.new.kairospresse.be

En vous remerciant d’avance pour l’attention que vous porterez à ce courrier. 

Salutations distinguées, 

Alexandre Penasse

Rédacteur en chef de Kairos. 

P.S.: Dans le souci d’une transparence totale, nous rendrons public ce courrier. 

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Les chiens mordent. Épisode 2: Vif à l’attaque

Il ne faut pas s’attaquer directement au travail des journalistes aux ordres pour qu’ils se sentent menacés. Il suffit de faire un travail d’information qui n’a rien d’extraordinaire, révélant ainsi l’implacable réalité de la désinformation et de la censure quotidienne dans laquelle nous sommes baignés. Ainsi, ils reçoivent en retour et indirectement la preuve de ce qu’ils taisent et ne font pas, résultat d’un fonctionnement structurel qu’ils cherchent systématiquement à occulter. Ce qui est extraordinaire, c’est donc que la question du 15 avril lors de la conférence de presse, n’avait rien d’extraordinaire. Analyse d’un cas d’école : un article du Vif/L’Express[note].

Le départ est ardu, la côte en vue, car l’article, catégorisé « Opinion » sur le site du Vif, « Commentaire » dans l’hebdomadaire papier, nous plonge d’emblée par son titre dans la confusion : «Les journalistes qui posent de vraies questions les posent ailleurs, là où ils peuvent obtenir de vraies réponses… ». Arrêtons-nous d’emblée sur ce raisonnement alambiqué avant d’entamer le cœur de ce qui pouvait se lire dans Le Vif papier de la semaine du 23 avril. Il y aurait donc des lieux pour poser de « vraies questions » et des lieux pour obtenir de vraies réponses ? Donc des lieux qui permettraient que les caractères véritables de la question et de la réponse se rencontrent, indiquant a contrario que dans d’autres lieux on jouerait une forme de spectacle, posant de « fausses » questions pour obtenir de « fausses » réponses, et puis des lieux où on poserait de vraies questions et où l’on obtiendrait de fausses réponses ? C’est ce dernier cas qui constitue ma faute.

Mais c’est bien là justement que le mal se situe, et le titre en lui-même du Vif, d’un certain Nicolas De Decker, pourrait à lui seul faire l’objet d’une analyse détaillée[note]. Car ce dont le citoyen n’en peut plus, c’est de devoir assister à ces pantomimes de démocratie que sont les conférences de presse et autres débats politiques, relayés sans fin par des médias qui jouent le jeu et font le spectacle, de politiques qui nous disent en filigrane qu’ils font maintenant ce qu’ils veulent parce qu’on a voté pour eux[note], alors que dans ces lieux toute réponse véritable est interdite. À ce niveau, l’analyse est déjà formidablement vertigineuse, révélant la pensée profonde et contradictoire de celui qui l’écrit : les lieux dits démocratiques ne sont pas des lieux démocratiques. On pourrait en dire de même du Vif si on analyse qui sont ses patrons, et c’est sans doute par un jeu inconscient que le journaliste admet ce qu’il peut faire et ne pas faire en établissant la carte géographique des lieux qui tolèrent les « vraies questions » des autres qui les refusent. Bientôt une « app sur GPS » ? Ici « oui », là « non »…

Le chapeau[note] qui suit le titre entretient le trouble, écrits d’un journaliste qui cherche, encore et toujours, à noyer la question de fond dans des élucubrations intellectuelles sans formes qui ressemblent surtout, si l’on s’y arrête, à des justifications : « Il n’y a pas de diplôme plus fiable que celui que l’on s’attribue, il s’est présenté comme « un journaliste qui pose de vraies questions« , et c’est vrai que ses questions avaient leurs raisons, au confrère de Kairos Presse qui a égayé la conférence de presse de Sophie Wilmès, mercredi 15 avril ». Whaw ! Elles « avaient leurs raisons », donc, mais devant un public de millions de personnes confinées qui attendent des informations devant leur télévision et radio, ce n’était pas le lieu : l’information juste a ses raisons (et ses lieux convenus) que la raison ignore. Mais cette conférence est l’endroit pour quoi alors ? Mépris journalistique s’il en est, notez que cette remarque indique que ma question permettra juste « d’égayer » la conférence de presse, entendez que sans cela l’atmosphère serait demeurée triste et solennelle. Pour ce journaliste, on égaye, pour d’autres on « crée un malaise »[note], on pose une « question déplacée » ou on est dans « la théorie du complot »[note]. En tous les cas, on ne sert à rien.

La suite de l’article est une litanie reprenant ce qui a été dit dans la question du 15 avril et auquel le journaliste du Vif répond invariablement par ce sophisme consistant à dire que ce que j’ai énoncé est tellement vrai que c’est là la preuve que cela avait déjà été dit, et donc que je ne fais que parler de quelque chose dont tout le monde parle. On tourne en rond. Extraits : « Sur la légitimité démocratique d’un gouvernement composé dans des circonstances exceptionnelles, c’est une vraie question[note]. Tellement vraie et si taboue que si le journaliste qui pose de vraies questions et qui auto-évalue (sic) ses compétences a pu s’en apercevoir, c’est que les journaux, les politiques, les parlements, les juristes et les politologues ne parlent que de ça depuis un mois et demi. (…) Sur Marc Van Ranst, qui aurait été payé par la multinationale GSK en 2009, c’est une vraie question. Tellement vraie (…) que Le Soir l’a révélé il y a dix ans, lorsque Marc Van Ranst aidait déjà à parer une pandémie mondiale ; sur Philippe De Backer, qui a travaillé de 2009 à 2011 chez Vesalius Biocapital, c’est une vraie question. (…) Tellement vraie que Philippe De Backer le dit lui-même sur son profil LinkedIn public ».

Gloire et buzz : la camelote du journaliste mainstream

Tellement habitué à l’individualisme rédactionnel où l’on recherche pour soi-même la gloire et le buzz, le journaliste qui signe l’article ne comprend pas que la question que l’on pose avait un tout autre objectif que celui d’obtenir une réponse franche et sensible de la Première Ministre :

« « Quelle légitimité politique y a-t-il à prendre ce genre de décisions quand la plupart des membres qui décident et réfléchissent font partie des multinationales et de la finance ? »a-t-il demandé et, bien sûr, il se disait que Sophie Wilmès allait lui répondre « aucune, vous avez raison, je suis un rouage inconscient du capitalisme financiarisé, vous m’avez convaincue et voici ma démission« , se mettre à pleurer, et forcer Elio Di Rupo, Rudi Vervoort, Jan Jambon, Pierre-Yves Jeholet et Oliver Paasch, qui étaient à côté d’elle, à démissionner et à se mettre à pleurer aussi, car il est un journaliste qui pose de vraies questions et qui sait de quoi il parle, le confrère de Kairos Presse ».

Chercher le risible… Mais non mon cher, ce que j’espérais en posant cette question, c’était informer les citoyens, qui écoutaient en nombre, de ce qui se tramait dans les arcanes du pouvoir et qui, même s’ils le savaient au fond d’eux (comme vous sûrement), attendaient que l’on pose cette question (au contraire de vous). Ce que je voulais, c’était dégonfler la baudruche, briser le spectacle et cette illusion que ceux qui nous gouvernent nous représentent et sont à notre service. Je n’espérais évidemment pas que Sophie Wilmès admette qu’elle est « un rouage inconscient du capitalisme financiarisé », comme je ne m’attends pas que vous admettiez en public que les propriétaires du journal pour lequel vous travaillez, Le Vif, sont un « rouage conscient du capitalisme financiarisé », cela n’empêche pas que je vous poserais la question en public, même si je sais que vous ne répondrez pas, ou tenterez en vain de vous justifier. C’est là sans doute un fantasme d’étudiant sorti de journalisme, qui vous poursuit : faire dire à quelqu’un ce qu’il n’a pas envie de dire… suffirait de choisir le bon endroit.

La non-réponse de Wilmès, l’indigence de ses propos, ont suffi à révéler qui elle était, ce qu’elle faisait, qui elle servait. Et c’est cela qui constitue « le moment » et marque extraordinairement ce qui ne devrait relever que de la normalité : poser une question sur les intérêts privés de ceux qui sont censés prendre des décisions pour des millions de personnes. Mais quand l’anormal domine, le normal paraît fantastique et héroïque.

Vous en oubliez donc qu’une des fonctions principales de mon intervention était de dire tout haut ce que tout le monde voit, et d’annoncer : « Le roi est nu »:

« Tandis que le roi cheminait fièrement à la procession sous son dais magnifique, tous les hommes, dans la rue et aux fenêtres, s’écriaient : « Quel superbe costume ! Quelle traîne ! Quelle coupe ! Nul ne voulait laisser deviner qu’il ne voyait rien sous peine de passer pour un niais ou un incapable. Jamais les habits du roi n’avaient excité une telle admiration. « Mais il me semble qu’il n’a pas du tout d’habits« , observa un petit enfant. « Seigneur Dieu ! Écoutez la voix de l’innocence ! » dit le père. Et bientôt on chuchota dans la foule en répétant les paroles de l’enfant. « Il y a un petit enfant qui dit que le roi est nu ! » « Il n’a pas du tout d’habits! » s’écria enfin tout le peuple. Le roi en fut extrêmement honteux, car il comprit que c’était vrai. Cependant il se raisonna et prit sa résolution : « Quoi qu’il en soit, il faut que je reste jusqu’à la fin !« . Puis, il se redressa plus fièrement encore, et les chambellans continuèrent à porter avec respect la traîne qui n’existait pas »[note].

La non-réponse de Wilmès, l’indigence de ses propos, ont suffi à révéler qui elle était, ce qu’elle faisait, qui elle servait

En m’attribuant ce genre d’attentes ingénues, comme si j’escomptais des « aveux », de « vraies réponses », vous mettez à distance votre propre fonctionnement : celui d’un journaliste qui fait de son métier un rapport individuel à l’information, qui recherche les « félicitations » des autres, qui se fond dans la masse et accepte d’adapter ses « vraies questions » aux « bons endroits », et ses « fausses questions » aux autres lieux ad hoc comme les conférences de presse. Tout cela en « sachant » subconsciemment que si vous vous étiez permis de poser en pleine conférence de presse la question que j’ai posée le 15 avril, un C4 vous attendait à votre retour au bureau.

Vous avez donc fait de votre adaptation au principe de réalité la résultante d’un choix individuel, alors qu’elle n’est que la preuve d’une soumission et d’une censure. Aldous Huxley l’a parfaitement saisi : « Et c’est là, dit sentencieusement le Directeur, en guise de contribution à cet exposé, qu’est le secret du bonheur et de la vertu, aimer ce qu’on est obligé de faire. Tel est le but de tout conditionnement : faire aimer aux gens la destination sociale à laquelle ils ne peuvent échapper »[note]. Le meilleur des mondes

Vous en oubliez donc qu’une des fonctions principales de mon intervention était de dire tout haut ce que tout le monde voit, et d’annoncer : « Le roi est nu »

Vous faites donc le journalisme que vous êtes obligé de faire, mais pour oublier cette soumission[note], vous en faites un principe, substituant votre soumission en liberté. Ce conditionnement est si efficace qu’il vous permet d’édicter péremptoirement les « zones de libre expression », où l’on pourrait débattre ouvertement et où la censure serait inexistante : « Sans doute est-ce pour cela que les journalistes qui posent de vraies questions les posent ailleurs, là où ils peuvent obtenir de vraies réponses, là où ils peuvent contredire les répondants, là où ils peuvent recevoir des précisions des puissants ». En un lieu le silence, la langue de bois, le spectacle, en un autre, l’esprit critique, l’ouverture, la franchise. On reconnaît bien la profonde dissonance de journalistes qui œuvrent pour des journaux dont les patrons attendent de leurs employés qu’ils s’autolimitent[note]. Mais nous sortons du journalisme ici, pour entrer dans le domaine de la psychologie clinique et sociale…

Un petit entre-soi bien nuisible au bien commun

Vous auto-entretenez vos certitudes : pour que la réalité soit, il suffit de prononcer des énoncés performatifs qui se contentent d’eux-mêmes. Ce que vous ne dites pas et qui contredit vos sophismes, c’est notamment que les médias de masse ne parlent de ce qui dérange que quand ils sont « obligés » de le faire, quand la médiatisation hors de leur sphère atteint des proportions trop importantes pour qu’ils continuent à se taire. C’est le cas depuis le 15 avril et ma « question déplacée ». Ce n’est pas encore le cas par contre, et ce ne le sera sans doute pas, pour la censure dont a été l’objet Financité[note], qui n’a été relayée par aucun média, seule la RTBF se contentant d’en faire une brève sur le net.

Toute la morgue et l’arrogance d’une profession qui considère qu’elle est la seule à pouvoir représenter pour nous le réel, se ressent dans la conclusion de l’article : « Sans doute est-ce aussi pour cela que quand ils ne peuvent pas en avoir, de réponse des puissants, il faut aux journalistes qui posent de vraies questions opposer des preuves matérielles au silence ou à la langue de bois. C’est plus difficile que de se laisser filmer après être allé faire un tour sur LinkedIn, mais pas moins gratifiant qu’une décoration que l’on épinglerait sur sa propre poitrine ».

Cela fait donc plus de 8 ans que notre journalisme consiste à « faire des tours sur Linkedln », évoquant le scandale du nucléaire, les ondes électromagnétiques, la misère structurelle, les pesticides, l’inégalité dans l’enseignement et partout ailleurs, les gilets jaunes, les grands projets nuisibles et imposés, les collusions du politique et du privé, le Kazakhgate, les fonds libyens, etc., dont vous n’avez jamais parlé (ce que l’on n’attendait pas d’ailleurs).

On le sait maintenant, Linkedln est une mine d’infos, plus besoin de faire du journalisme. Tout a été dit, tout sera dit.

N’y a-t-il pourtant pas un profond mépris pour les gens quand on voit les milliers de réactions positives après ma question du 15 avril, de venir leur dire tacitement que tout cela existait avant et qu’ils n’ont aucune raison de se réjouir qu’on pose enfin les questions qui, peut-être dérangent, mais surtout les intéressent ?

Les chiens mordent. Épisode 1 : Le rédacteur en chef de La Libre

Habitués à lécher les bottes des hommes de pouvoir, les journalistes aux ordres[note], laquais de la finance et du patronat, détestent quand on brise le faux consensus qui fonde leur apparence de légitimité, et qu’on dévoile ceux qui ne servent à rien d’autre qu’à assurer la continuité de l’ordre établi.

Ainsi de Dorian de Meeûs, rédacteur en chef de La Libre Belgique, qui se sentant attaqué en vient à défendre l’indéfendable, et donc à ressortir les poncifs habituels :

  • « Le journalisme c’est poser les bonnes questions ». Pourtant mon cher Dorian, on ne les entend pas souvent les bonnes questions, et ce n’est pas La Libre qui envoie ses journalistes les poser dans les conférences de presse. Enfin, nous ne vous parlerons pas ici de vos patrons, La famille Le Hodey, qui détient le Groupe IPM qui édite La Libre, ni de leur fortune, ce serait peut-être comme… :
  • … « faire du militantisme, en accusant les collaborateurs ministériels pour leur passé professionnel, c’est honteux »… Outre que ce soit pour certains aussi leur « présent », votre façon de penser en dit long sur la manière dont vous envisagez le bien commun, et donc aussi l’information : un produit, comme La Libre qui pour vous comme vos patrons, est une « marque »[note]. Vous êtes même incapable de penser la notion de conflit d’intérêt, tant ceux du privé et du public ne sont pour vous aucunement opposés, imbriqués les uns dans les autres vous ne percevez aucunement la logique incestueuse qui habite ce mélange. « Les bourgeois, c’est comme les cochons… », disait Brel, sauf que la putasserie n’attend pas toujours le nombre des années.
  • Il est toujours bon de (re-)définir les mots. Honteux. déf. : « Qui éprouve de la honte ». Honte ; déf. : « Sentiment de culpabilité, d’humiliation éprouvé à la suite d’une action ou d’une attitude répréhensible, malhonnête, etc. » Il semble en effet, cher Dorian de Meeûs, que vous pratiquez une projection sur un autre, moi en l’occurence, de ce qui constitue une honte propre à vos comportements : vous êtes « honteux », c’est-à-dire porteur d’une attitude répréhensible et malhonnête visant constamment et avec rigueur à faire croire aux citoyens que vous les informez de façon désintéressée. Nous leur laisserons le soin de juger de cela eux-mêmes.
  • … pourtant, leur dites-vous que IPM, groupe qui édite La Libre, a également des participations dans : Traxxeo, le spécialiste de l’internet des objets dans le secteur BTP, gérant des ressources via des nouvelles technologies qui collectent des données et contrôlent à distance l’activité des ouvriers, les machines, les véhicules, les équipements ? Eiffage, entreprise qui œuvre dans la construction, les infrastructures, l’énergie et les concessions, qui est notamment impliquée dans le LGV Bretagne-Pays de la Loire, le prolongement de la ligne 14 du métro parisien, la fondation Luma à Arles ?

Évidemment, les thuriféraires du cloisonnement temporel entre les tranches de vie (privé-public), nous diront toujours que ceux qui ont travaillé pour, par exemple, déployer la 5G et l’internet des objets, peuvent être ultérieurement de bons Ministres au service du bien commun… et pas de la 5G (même s’ils ne diront jamais, habitués aux circonvolutions, qu’ils sont « contre »). Ils pourraient passer de KPN au cabinet de Philippe de Backer, Ministre de « l’agenda numérique » (sic), sans aucunement se souvenir de leurs premiers amours. Coupure radicale, hermétisme à toute épreuve.

  • Alors, IPM a encore des participations dans Curador (25 %) : pharmacie belge en ligne. Tiens, la pharmacie… conflit d’intérêts quand il s’agit d’informer les Belges sur le Covid-19, les vaccins, le « déconfinement »… Non, ce serait du complotisme, n’est-ce pas ?
  • Outre Traxxeo et Eiffage, IPM c’est aussi Veolia, Engie-Electrabel, Besix. Besix, kesako ? « Construction, promotion immobilière et concessions. BESIX Contracting est spécialisée dans la réalisation d’ouvrages de construction, infrastructurels et maritimes qui se distinguent souvent par leur complexité   ». On y est ?…
  • … pas encore : il y a aussi BAM, marché belge de la construction regroupant de nombreuses sociétés belges et luxembourgeoises ; CFE, coté sur Euronext Brussels, est un groupe industriel belge, actif dans les secteurs du Dragage, la construction maritime et environnement, le Contracting et la Promotion immobilière. Le groupe est présent dans le monde entier ; …
  • …. et La Libre ! Entre l’internet des objets, la construction, le dragage, c’est pas mal de posséder un média (enfin plusieurs, parce qu’il y a encore la DH/Les Sports, DH Radio, Paris Match Belgique, 13  % de participation dans l’agence Belga…). Enfin, ça rapporte pas comme le reste, mais ça permet de contrôler les esprits, et ça c’est important quand on veut éviter la révolte et continuer à engranger. Quantième fortune vos patrons Dorian ? 410ème fortune belge (35.841.000€), lors de mes dernières recherches. Vous parlez de « honte » Monsieur de Meeûs ? D’autres jugeront de quel côté elle se trouve.
  • … rappelons que la plus grande honte est, certes, celle qu’on évite. Vous le savez bien, non, avec « l’affaire Financité », censure médiatique qui a fait l’objet d’un communiqué de presse, le plus lu dans les rédactions de toute l’histoire du périodique que vous encartiez dans La Libre depuis 12 ans… et le moins partagé. Donc le plus tu. Le scandale Financité, c’est quoi ?

Le scandale « Financité », ou la censure qui ne doit pas se savoir

La Libre, peu intrusive au demeurant sur les productions écrites de Financité, trimestriel encarté dans le quotidien depuis 12 ans, fera « volte-face » dès lors que le magazine commencera à titiller les racines des problèmes, parler d’inégalité, et évoquer non plus les pauvres (ce que les riches adorent), mais les riches eux-mêmes (ce que les riches détestent).

« On ne peut pas accepter, notamment dans le courrier des lecteurs où on parle des inégalités, quelqu’un qui se dit écœuré de voir l’écart entre les revenus des patrons et ceux des travailleurs » 

Message de la rédaction de La Libre à la rédaction de Financité

Et vous, Dorian de Meeûs, vous allez me parler de conflits d’intérêts qui seraient des espèces de lubies d’un journaliste « indigne d’avoir la carte de presse » ? Oser dénoncer un personnage dont l’institution participe au financement des armes nucléaires, mais «  malheureusement  », fait aussi partie du Conseil d’administration du journal, tout cela dépasse en effet l’entendement… actionnarial. Le reste est à l’avenant.

Alors, « Tous suspects ? Tous corrompus » ? Suspect, Déf. : « Qui éveille les soupçons ». Corrompu, Déf. : « Bas, mauvais, vil, ripoux, vénal, vendu… ». À la lecture des définitions des termes dont vous usez, je préciserais que malheureusement tous ne sont pas suspects, au contraire, la plupart jouissant encore de l’image de serviteurs du bien public, mais que tous, ou presque, sont corrompus. Mais tout cela est-il étonnant, quand on sait que Pierre Rion, qui a rejoint le conseil d’administration de IMP Group en 2015, « Serial entrepreneur » wallon, disait : « Un bon citoyen doit être une pompe à argent qui fait tourner l’économie »[note].

Et enfin, arrêtez donc de parler « des Belges ». Parlez plutôt d’un type de Belges, ces hères qui pourraient tout aussi bien être Français, Suisses, ou Allemands… ces apatrides, SDF de profession[note], sans difficultés financières et sans domicile fixe, dont la richesse est directement responsable de la misère, friands des dividendes actionnariales et des actions caritatives, piochant d’une main pour distribuer médiatiquement quelques miettes d’un butin qu’ils ont volé au peuple.

Alors, certes, Monsieur de Meeûs, une chose est au moins vraie dans votre bafouille : « on ne fait pas le même métier ». Et j’ajouterais : on ne vit pas dans le même monde.

Vous avez dit bizarre?

Le 15 Avril 2020, les journaux Het Laatste Nieuws et De Morgen ont tous deux publié un article suite à la question remarquée d’Alexandre Penasse à la Première Ministre Sophie Wilmès lors de la conférence de presse du Conseil National de Sécurité.

« Moment bizarre », « Bizar », en néerlandais. C’est l’expression qu’ont choisi d’employer les sites de ces deux médias pour décrire l’intervention du journaliste qui interpella la Première ministre Sophie Wilmès sur la légitimité de son gouvernement à prendre des décisions pour tous les Belges et les conflits d’intérêts qui pourraient exister au sein de ce même gouvernement.

Le même mot, dans deux rédactions différentes à quelques minutes d’intervalle. Bizarre et rien d’autre ! Pourtant, les qualificatifs ne manquaient pas pour décrire ce moment : percutant, attendu par les Belges, intéressant, déstabilisant, embêtant, frais, inespéré, surprenant même… Mais non, définitivement, la presse flamande a tranché: c’était un moment « bizarre », rien d’autre.

« Moment bizarre lors de la conférence de presse du Conseil de sécurité: un journaliste « critique » pose des questions sur les complots entre conseillers et industrie ».
«  Moment bizarre lors de la conférence de presse de Wilmès: un journaliste « critique » pose des questions sur les complots  ». DM HLN

La différence entre les deux titres est que l’un mentionne les acteurs de ces « complots » dénoncés par le journaliste, tandis que l’autre semble s’être contenté du mot « complot ». Tout le monde comprend ce qu’est un complot, alors pourquoi se donner la peine de rappeler aux lecteurs les collusions évoquées par le journaliste de Kairos ? Bizarre ! La photo est également la même dans les deux articles. Bizarre! Et que penser du choix de cette photo, qui évoque non sans ironie le petit toussotement poli qu’a engendré la question ?

« Il s’agit d’Alexandre Penasse du site d’information Kairos, qui se décrit comme un »journal anti-productiviste, pour une société décente ». « Curieusement, Penasse a été le premier à parler. Au cours de sa « question », il a évoqué les liens entre les experts qui assistent le gouvernement dans la crise Corona et l’industrie pharmaceutique. Il a également demandé si la totalité de la population était suivie via le réseau 5G ».
« Il s’agit d’Alexandre Penasse du site Internet Kairos, qui se décrit comme un « journal antiproductiviste, pour une société décente ». « Curieusement, il a été le premier à parler. Au cours de sa « question », il a évoqué les liens entre les experts qui assistent le gouvernement dans la crise Corona et l’industrie pharmaceutique. Il a également demandé si la totalité de la population était suivie via le réseau 5G ultra-rapide ». DM: HLN:

Plus bas, l’article de De Morgen parle du journaliste qui a posé la question alors que l’article de Het Laatste Nieuws en parle aussi ! Évidemment, quand un journaliste pose une question qui dérange, ce dont il est important de parler, c’est surtout du journaliste plutôt que de sa question !

Vous le sentiez venir, les deux articles sont identiques et écrits par la même personne. L’article est signé “LH”. Inutile de s’arrêter sur le fait qu’ils trouvent « curieux» que monsieur Penasse ait parlé en premier ni sur le fait qu’ils prétendent qu’« il a également demandé si la totalité de la population était suivie via le réseau 5G ultrarapide. » Cette dernière affirmation étant fausse et facilement vérifiable en regardant à nouveau la vidéo à cet instant précis : https://youtu.be/kGQfRTw-i8I?t=85. On s’apercevra alors qu’effectivement, lors de son intervention, Penasse fait référence à la 5G mais simplement pour émettre l’hypothèse que la crise du Covid-19 pourrait être l’occasion d’accélérer l’installation d’un réseau 5G.

Le meilleur reste à venir. Dans le paragraphe suivant, les deux articles (ou plutôt, l’article) expliquent qu’« il est frappant de constater que le journaliste ait pu assister à la conférence de presse. Le matin, le cabinet du Premier ministre demande à tous les médias réguliers quelle personne sera envoyée. « Puisque nous avons dû organiser et restreindre l’accès à la salle de presse pour respecter au mieux les instructions en vigueur pendant cette pandémie, nous n’avons pas pu donner accès à tous les journalistes/rédacteurs« , a déclaré la Première ministre dans un communiqué de presse.» Ainsi, nous avons deux organes de presse qui semblent trouver étonnant qu’Alexandre Penasse, journaliste et rédacteur en chef de Kairos, ait pu être présent à cette conférence de presse, parce que d’habitude, c’est le cabinet de la Première ministre qui DEMANDE à tous les médias RÉGULIERS quelle personne sera envoyée.

Il y a plusieurs bizarreries dans ce paragraphe. Premièrement, nous avons deux médias qui semblent considérer qu’ils sont plus légitimes que d’autres à assister à des événements officiels. Bizarre! Ensuite, l’emploi de l’expression « médias réguliers » qui suggère l’existence de « médias non réguliers » : serions-nous secrètement passés sous un régime dictatorial dans lequel il existerait une presse officielle et une presse résistante? Bizarre! Enfin le fait de dire que le cabinet de la Première ministre DEMANDE quelle personne sera envoyée alors qu’en réalité, la Première ministre ne DEMANDE pas, mais CHOISIT qui pourra assister à la conférence de presse, et que les autres journalistes (pourtant pas moins légitimes) seront évincés, même s’ils possèdent une carte de presse, et même en ayant fait une requête en bonne et due forme auprès du cabinet de la Première ministre.

Réponse du porte-parole de Sophie Wilmès au mail annonçant que nous serons présents à la conférence de presse du 24 avril :

«  Bonjour,

Comme annoncé la dernière fois, nous procédons « en pool » au vu de l’accès limité à la salle de la conférence de presse au regard des mesures de social distancing. Vos confrères doivent pouvoir avoir accès également à la salle de presse. Les équipes tournent. Comme déjà indiqué, le contenu est disponible, en direct, sur internet. Si vous avez une question, je vous invite à vous organiser avec vos confrères journalistes. Il est de coutume que certains journalistes posent également une question pour une autre rédaction. Il est possible aussi de nous la transmettre ultérieurement. »

En fin de compte, la question qui se pose est : qui sont ces gens qui ont trouvé la question « bizarre» ? Manifestement pas certains lecteurs de De Morgen, comme l’indiquent les commentaires suivants. Les citoyens ont soif de vérité…

Commentaires de lecteurs suite à l’article de DM :

  • « Les journalistes critiques sont rares.
  • Au lieu de ces moqueries, j’aurais préféré lire les arguments pour expliquer pourquoi De Morgen trouve les problèmes de conflits d’intérêts “bizarres”.
  • Avec cet article, le journal donne par inadvertance la preuve de l’existence de la presse du régime.
  • Je ne pense pas qu’il soit si stupide. Il travaille pour http:// new.kairospresse.be articles intéressants. Ne pouvons-nous plus être critiques et tout avaler. Détenez-vous la vérité ou devons-nous tout prendre de vous comme des Ukases?[note] »

* Article de Het laatste nieuws: https://www.hln.be/nieuws/binnenland/bizar-moment-tijdens-persconferentie-veiligheidsraad-kritische-journalist-stelt-vragen-over-complotten-tussen-adviseurs-en-industrie~ad4498d7Article de De Morgen: https://www.demorgen.be/nieuws/bizar-moment-tijdens-persconferentie-wilmes-kritische-journalist-stelt-vragen-over-complotten~bd4498d7

Quand l’idéologie pousse à la faute

Le 15 avril, lors de la conférence de presse télévisée sur la crise sanitaire, un journaliste quelque peu atypique, que certains de ses « confrères » ont considéré comme un « élément perturbateur », posait à la Première ministre une question sur les profils très semblables de ceux qui étaient chargés de trouver les meilleures solutions face à la pandémie. Il signalait ainsi que le secrétaire d’État chargé de la politique de testing et d’approvisionnement en masques, l’Open-VLD Philippe De Backer, avait été actif dans des sociétés privées du secteur bio-médical, notamment la luxembourgeoise Vesalius Biocapital. L’interpellant laissait entendre que ce passé pourrait orienter les choix politiques d’un responsable central de la lutte contre le Covid-19. Mme Sophie Wilmès balayait la remarque d’un revers de main : « …les gens sont libres de changer de carrière, les gens sont libres de s’engager pour le bien commun, peu importe ce qu’ils ont fait avant et je peux vous garantir que ce n’est pas la société pour laquelle vous travaillez qui définit l’homme ou la femme que vous êtes… » Et pourtant…

Étrange mise à l’écart

Et pourtant, ce 27 avril, Le Soir publiait une carte blanche cosignée par un collectif de médecins des laboratoires publics des hôpitaux bruxellois « consterné par la gestion gouvernementale des tests car ils n’ont pas compris pourquoi les laboratoires universitaires ont été exclus de la chaîne de tests, au profit des grandes firmes pharmaceutiques ».

De fait, si les laboratoires du pays sont consultés sur leur capacité d’analyse, la Task Force Testing a considéré que « les laboratoires de biologie clinique ne peuvent répondre aux besoins et décide de miser sur l’utilisation d’une méthode ancienne remise en lumière par l’UNamur. Libre des contraintes d’approvisionnement en réactifs commerciaux mais peu automatisée, cette technique est déployée – avec difficulté – sur différentes plateformes académiques pleines de bonne volonté mais sans expérience en médecine de laboratoire de masse. Comme on pouvait s’y attendre, ces laboratoires n’atteindront jamais les capacités de test promises dans les communiqués. » Mais les labos universitaires n’étaient pas au bout de leurs surprises : « …début avril, on apprend incidemment mais avec stupeur que les principales industries pharmaceutiques du pays vont être impliquées dans le diagnostic. Des fournisseurs annoncent à leurs clients – des laboratoires médicaux et de recherche – que leurs appareils à PCR[note] vont être réquisitionnés et mis à disposition d’une nouvelle structure de dépistage massif. Vous annoncez alors dans la presse des chiffres impressionnants : 10.000, 20.000, 100.000 tests journaliers qui seront réalisés par ce consortium composé de 2 laboratoires universitaires (UZ Leuven et ULiège) et 4 partenaires industriels (Biogazelle, GSK, J&J et UCB).

Ainsi donc, les choix posés par le Secrétaire d’État et sa Task Force, et regrettés par les médecins des services publics, ont débouché sur une inefficacité évidente que tous les observateurs regrettent. Alors que l’on dit partout que les succès de l’Allemagne sont en grande partie dus au grand nombre de tests (500.000 par semaine), en Belgique on, plafonne péniblement à 7.000 à 9.000 tests par jour depuis plus de 2 semaines.

Les médecins du service public mettent clairement en cause les choix posés : si on avait accepté leur offre de collaboration, « …la capacité de dépistage en Belgique dépasserait largement cette cible des 10.000 par jour depuis longtemps. En effet, selon nos estimations, leur capacité journalière actuelle est de 14.000 tests. On peut imaginer qu’elle aurait été décuplée si votre soutien avait été placé à cet endroit plutôt que dans la construction de novo d’une structure parallèle. »

Tout un état d’esprit

Si des choix contestables ont été posés par le secrétaire d’État et ses conseillers, il n’est pas dit que ce serait pour des raisons de copinage avec ceux qu’ils ont fréquentés dans leur passé. En fait, ils sont immergés dans des milieux où circulent des dogmes néolibéraux que le réel dément pourtant constamment. L’efficacité serait l’apanage du privé et le public serait coûteux et dépassé. Les solutions seraient technologiques et jamais portées par des humains. Ainsi, dans le secteur de la biologie clinique, depuis des années, les laborantin.e.s sont progressivement remplacé.e.s par d’énormes machines automatisées qui peuvent réaliser des milliers de tests en peu de temps, sans guère d’intervention humaine. Là aussi, beaucoup de capital peut s’investir pour remplacer les hommes et les femmes par des technologies de pointe. Et c’est justement ce « grand remplacement » qui est la raison sociale de Vesalius Biocapital qui « offre du capital-risque aux jeunes entreprises européennes innovantes dans le domaine des sciences de la vie. »

Quand on baigne dans ce genre de milieu, on va tout naturellement penser que la solution à la crise sanitaire se trouve du côté des industries privées de pointe, start-up ou big pharma. Pas besoin d’accointances intéressées, pas besoin de gains personnels pour faire des mauvais choix, c’est une idéologie qui pousse à l’erreur.

Quand le porte-parole des médecins biologistes du public, Frédéric Cotton dit « nous sommes des salariés, on ne va pas gagner plus d’argent parce qu’on teste plus. C’est même le contraire : réaliser un test PCR revient au total à 56€ alors que le remboursement est de 48€, donc on perd de l’argent ! », il perd évidement toute crédibilité auprès de ceux qui sont immergés dans la pensée mercantile des adeptes du venture capital de Vesalius Biocapital. Pas étonnant donc que De Backer accuse les biologistes « frustrés », qu’ils « voudraient leur part du gâteau ». Cela choque évidemment des gens des services publics qui ne gagneraient que des heures de travail en plus et pas un centime en supplément puisque ce sont des salariés qui ont un idéal : la santé de leurs patients et de la population en général. Ils sont quand même curieux (et nous aussi) « de connaître le budget et le coût des tests du côté des pharmas ».

On a ici un exemple de plus de cette maladie du management libéral qui envahit tout et notamment le secteur hospitalier que certains détruisent peu à peu en privilégiant uniquement la rentabilité et les économies budgétaires, oubliant que ce sont des outils au service de la santé publique.

Une idéologie perverse

Mme Wilmès se trompe donc lourdement quand elle justifie le pantouflage ou revolving doors (passage en va-et-vient entre le secteur privé orienté profit et le secteur public orienté service collectif). Nos sociétés se meurent doucement de cette invasion de tous les secteurs, notamment celui du soin, par les priorités du capitalisme. Non, en changeant de responsabilité, on n’est pas soudain couvert par ce « voile d’ignorance » que John Rawls rêvait de voir envelopper les décideurs pour qu’ils oublient d’où ils viennent et agissent au service du bien commun, sans être influencés par leurs origines sociales ou appartenances professionnelles.

Philippe De Backer, et la majorité de ceux qui sont aux commandes pendant cette crise sanitaire, sont de purs produits de l’idéologie néolibérale. Même s’ils veulent sincèrement le bien de la population qu’ils sont censés protéger, ils sont pétris d’une doctrine qui est celle de leur classe et de leur milieu professionnel. Cela influence inévitablement leurs choix, ici en matière de ceux à qui ils vont confier les tests.

Mais la question est bien plus vaste. Ceux qui nous dirigent ne vivent pas comme le commun des mortels. Déjà, ils ne sont guère confinés, eux, et quand ils se réfugient à la maison, le soir ou le week-end, ce n’est pas dans les 50m² d’un appartement en ville mais dans de cossues villas. Même face au virus tueur, nous ne sommes pas tous dans le même bateau. C’est vrai depuis toujours, pourtant aujourd’hui, ce n’est pas uniquement une question d’injustice sociale, c’est aussi une question de vie ou de mort.

Après les tests PCR (qui détectent la présence du virus dans vos naseaux), l’État devra confier la réalisation de millions de tests sérologiques (qui vérifient si vous êtes immunisés ou pas contre ce virus) à certains labos ou à d’autres. Privilégieront-ils encore certain secteur ou feront-ils appel à tous les savoir-faire, même ceux du public ? Sur ce sujet, laissons la conclusion, plutôt peu rassurante, au porte-parole de médecins fidèles au serment d’Hippocrate, interviewé par Le Soir : « Cela semble mal parti car les premières sollicitations reçues cette semaine des autorités (…) ont de nouveau déstabilisé. Les consignes « peu claires » viennent « d’en haut », sans consultation préalable, ni respect des procédures habituelles. « L’obscurantisme a l’air de continuer d’une façon dictatoriale ».

Interdit de conférence de presse

Interdit de rentrer! La conférence de presse du 24 avril de Sophie Wilmès: juste pour les « accrédités »… alors que nous avions une carte de presse.

Nos questions dérangent. Mais pas tout le monde… Enfin, ceux que ça intéresse n’intéressent pas ceux qui nous gouvernent…