Enquête et entretien avec le Dr Anne-Lise Ducanda
Introduction
En 2018, j'ai rencontré le Dr Anne-Lise Ducanda, médecin de PMI (Protection Maternelle et Infantile), pour comprendre...
Aimé BILLE est un gendarme belge retraité. Enquêteur au sein de la Brigade de Surveillance et de Recherche de Bruxelles de 1986 à 1998, il participa à diverses investigations liées à l’affaire Dutroux. Écarté sans explications, il a rassemblé une masse de documents troublants dans son livre disponible ici: https://investigaction.net/boutique/dutroux-lenquete-assassinee/
Dans le cadre de leurs rencontres avec les lecteurs et le public, Alexandre Penasse, rédacteur en chef, et Bernard Legros, secrétaire de rédaction, s’entretiendront à propos de leurs centres d’intérêt respectifs :le rôle des médias, pour le premier, et la configuration politique actuelle en Occident, pour le second.
Sans médias de qualité, une démocratie est vouée à se transformer en coquille vide, dans le meilleur des cas. Ou en une nouvelle forme de totalitarisme, dans le pire. Pour que des médias soient « de qualité », la condition sine qua non est leur indépendance vis-à-vis des puissances d’argent, autant que de la mainmise de l’État. Donc sans publicité ; éventuellement avec des subventions publiques, pour peu que l’autorité de tutelle respecte inconditionnellement la liberté d’expression des journalistes (hormis dans les rares cas prévus par la loi). Comment faire vivre des médias libres dans un tel contexte ?
Il est patent que la situation politique actuelle est confuse, réseaux sociaux aidant, et donc ardue à démêler, entre des néolibéraux de plus en plus autoritaires s’accrochant à leur pouvoir depuis 4 décennies, une gauche en perte de repères idéologiques, de vrais ou faux néo-fascistes et la montée du « capital algorithmique », nouvel avatar qui voit le capitalisme se régénérer par la numérisation de tous les pans de l’existence humaine, annonçant un cauchemar cybernétique dont le crédit social à la chinoise donne un avant-goût. Comment retrouver l’idéal démocratique dans un tel contexte ?
Les deux exposés seront suivi d’un débat avec le public. Celui-ci pourra se procurer le nouveau numéro (64) du journal, ainsi que des anciens numéros.
Librairie Mot Passant, 300, avenue de Jette — 1090 Bruxelles, jeudi 23 maià 20 h.
100 places, entrée 10 euros. Pas de réservation, paiement sur place.
Kairos était en direct de Liège pour la conférence de presse de Frédéric Baldan et de son avocate Diane Protat, autour du scandale Von Der Leyen. Merci à notre reporter Laurent!
C’est en 2010 que, suite au hasard d’une rencontre, le terrain au lieu dit « pré aux chênes » à Monceau-Imbrechies est acheté par Philippe et Vera. Ils décident de s’installer avec un couple d’amis sur ces terres fraîchement acquises en roulotte et camion afin d’y développer une ferme paysanne orientée tournée vers l’autonomie alimentaire. Trois ans, c’est le temps qu’il aura fallu à cette vaillante équipe pour construire avec l’aide de main amicale et de conseils avisés un premier bâtiment, démarrer un petit élevage de cochon Duroc, cultiver deux hectares de blés, un demi hectare de maraîchage et réaliser deux cuissons de pains par semaine …
Avec le temps, un véritable réseau d’ami.es, de personnes ressources, de soutien s’est créé autours de la ferme ainsi qu’un système de mutualisation des outils (tracteurs, moissonneuse, trieuse…).
En 2017, la ferme commençait à être bien équipée et pouvait déjà stocker vingt tonnes de céréales dans ses silos. La même année, le décès du meunier d’une ferme (Pierre Brosset, du Moulin de Ferrières, Lavoir) a marqué un tournant pour la ferme qui s’est équipée de son premier moulin.
Dès lors, la farine était directement moulue sur place et proposée à la vente et un nouveau four à bois de type LLopis (chauffe indirecte) est arrivé.
En 2022, la ferme a pu acquérir une décortiqueuse permettant désormais de décortiquer le petit et le grand épeautre.
En 2023, avec le soutien de Terre-en-vue, la ferme a acquis sous bail à ferme quatre nouveaux hectares, lui permettant de sécuriser sa production.
Site internet de la ferme: https://www.fermedupreauxchenes.be/
Le cheikh Nawaf est venu au parlement de l’UE pour plaider l’arrêt des sanctions contre le peuple syrien, sanctions qui se sont avérées aussi inutiles que désastreuses pour la population.
Kairos : Faut-il se réjouir d’observer le monde du spectacle se saisir d’une tribune comme celles des Césars ou des Oscars pour dénoncer les injustices ?
Constantin Mirabel : Le monde du spectacle, c’est aussi la société du spectacle. Comme l’explique Jean-Michéa « le Festival de Cannes n’est pas la négation majestueuse du Forum de Davos. Il en est, au contraire, la vérité philosophique accomplie[note] ». À l’exception de rares individualité, la crise du covid aura plutôt exposé toute la soumission des artistes face pouvoir. Ayant plein la bouche de leur fonction de subversion, ils auront été les relais zélés de toutes les atteintes aux libertés les plus élémentaires. Un seul exemple, au milieu d’une concurrence féroce, est le cas du comédien Didier Bourdon. Cela m’a marqué car j’admirais cet artiste pendant la première partie de sa carrière avec Les Inconnus. Le 12 mai 2021, après avoir qualifié sur BFM-TV les réfractaires à l’injection génique expérimentale de « pauvres connards », il ajouta, le 15 décembre 2021, sur France 2 : « Mon fils travaille pour Pfizer ». Il incarna alors tout ce qu’il avait moqué avec son talent pendant sa jeunesse. Une déchéance autant physique que morale qui fait de la peine. Elle sonne comme un avertissement. Alexandre Soljenitsyne prévenait : « Ah, si les choses étaient si simples, s’il y avait quelque part des hommes à l’âme noire se livrant perfidement à de noires actions et s’il s’agissait seulement de les distinguer des autres et de les supprimer ! Mais la ligne de partage entre le bien et le mal passe par le cœur de chaque homme […] Au fil de la vie, cette ligne se déplace à l’intérieur du cœur, tantôt repoussée par la joie du mal, tantôt faisant place à l’éclosion du bien. Un seul et même homme peut se montrer très différent selon son âge et les situations où la vie le place. Tantôt il est plus près du diable. Tantôt des saints ». (L’Archipel du goulag, 1973). Notre dignité n’est jamais définitive. Elle est à reconquérir tous les jours. Nous pouvons donc espérer retrouver demain le Didier Bourdon que nous avons aimé, comme nous devons veiller, nous-mêmes, à ne pas chuter. Avec son discours à Cannes lors de la remise de son hochet, le sketch involontaire d’une Justine Triet était à la hauteur des acteurs que pastichaient, à peine, Les Inconnus recevant leur récompense. Observer le show business se poser en héraut de la défense des femmes ou des miséreux doit donc, a minima, interroger, normalement nous faire éclater de rire, et devrait plus sérieusement nous révolter. Hélas, c’est peu de dire que la masse tombe dans le panneau. Un peu comme ces pauvres gens fascinés par les bonnes œuvres « écologistes » de Léonardo Di Caprio & consorts. La seule révolte autorisée pour l’industrie du spectacle est celle contre l’extrême-droite, une révolte consommée, conformiste et très logiquement financée. La conséquence en est la nullité affligeante de la production cinématographique actuelle. Si quelques œuvres véritablement subversives passent l’épreuve du temps, le rôle du show biz est celui de produire et diffuser la propagande de notre temps. Nous ne parlerons pas ici de la guerre des sexes comme étape du capitalisme que peut recouvrir un certain discours néo-féministe, et dont les acteur.i.c.es se font les porte-voix. Tout cela n’est pas nouveau, me direz-vous. L’historien Jean-Robert Ragache rappelle de la période de l’Occupation : « Jamais les grands restaurants n’ont eu autant de clients. Au milieu des uniformes allemands, tout ce que Paris compte de célébrités vient prendre ses repas chez Maxim’s, à La Tour d’argent, chez Lapérouse, Drouant ou en Lucas Carton qui forment le groupe de tête des endroits où il faut aller pour être vu être vu[note]. »
Ne devrions pourtant nous réjouir de voir la cause des femmes défendue par les actrices suite aux nombreux scandales qui ont atteint le cinéma ?
Je me fous totalement de Sophie Marceau, mais son propos, sur ce seul sujet, était un des rares raisonnables : « Aujourd’hui, on l’[Gérard Depardieu] accuse de ce pour quoi on l’a encensé. Je ne vais pas lui tendre la perche ni l’enterrer. On m’a tellement demandé d’aller témoigner contre lui partout. Je ne l’ai évidemment pas fait. » (Paris Match, 28 décembre 2023). Il est facile d’être prêt à tout pour décrocher un rôle dans sa jeunesse puis de faire commerce de sa notoriété à la cinquantaine, l’air du temps ayant tourné, pour dénoncer l’« emprise ». Ensuite, je me méfie comme de la peste de ces hommes qui en surajoute dans le néo-féminisme. D’abord, c’est souvent une technique de vieux dragueurs sur le retour. Nicolas Hulot en était coutumier : « Ce qu’évoque très bien le film de James Cameron, Avatar, dissertait-il en compagnie du philosophe médiatique Frédéric Lenoir, qui montre que, contrairement à la Terre où l’emportent les valeurs masculines de domination, de prédation et de compétition, Pandora est la parabole d’un monde où les valeurs féminines, comme l’harmonie avec l’environnement, la collaboration et la protection des plus faibles, sont mises en valeur. » (D’un monde à l’autre, Le temps des consciences, Fayard, 2020). C’est n’importe quoi sur l’analyse du film[note], mais surtout on connaît la suite quant au comportement du grand féministe M. Hulot… Avec le cas du psychanalyste médiatique de LFI Gérard Miller, on plonge du Tartuffe à la criminalité, voire la pédocriminalité. Cassant, autoritaire, sectaire, ce type de personnage présente tous les traits du pervers qui sent les personnalités suggestibles. En revanche, concernant l’affaire Juliette Godrèche, on ne peut pas enlever au réalisateur Benoît Jacquotd’avoir annoncé la couleur. D’abord, à l’instar du psychanalyste, il n’est pas accusé d’avoir abusé sous hypnose d’une multitude de très jeunes femmes. Je suis contraint à le préciser aux imbéciles : ce n’est bien sûr pas une excuse. Personnellement, j’ai toujours trouvé dégueulasse ces hommes d’âge mûr qui débauchent des adolescentes. Néanmoins, je suis toujours très méfiant des pudibonds pour qui leur morale « est ce que l’impuissance est à la chasteté » (Robespierre). Si, « un homme ça s’empêche » (Camus), personne n’est à l’abri d’un faux pas, fruit de la passion amoureuse. Cela précisé, Jacquotfait partie de cette bourgeoisie libérale-libertine qui n’a eu de cesse de vouloir réhabiliter Sade. Il réalisera un film à sa gloire, en 2000, avec Daniel Auteuil. Ce long métrage reçut un accueil dithyrambique de la critique parisienne, dénuée tout esprit critique sur la réalité de Sade. C’est cette même critique qui se dresse aujourd’hui indignée pour défendre les jeunes femmes. Les actes et écrits de Sade ne semblent, en revanche, ne pas l’avoir dérangé. Dany-Robert Dufour a longuement développé ce phénomène dans son essai La Cité perverse. Le philosophe montre en quoi Sade préfigure l’accomplissement dans la perversité de la logique libérale. Cette dernière exempte les individus « des Lois gouvernant notre nature, celles de la différence sexuelle et de la différence générationnelle, et a réorganisé les grandes institutions en ce sens » ; « Ce “projet pervers” a été préparé de longue main. Comme nous l’avons montré, l’arrivée de cette personnalité perverse est annoncée depuis plus de deux siècles par Sade, qui a non seulement construit (littérairement et philosophiquement), avec une constance logique impressionnante, cette personnalité, mais qui, en plus, s’est livré à un extraordinaire prosélytisme pour la promouvoir. » Dans Salò ou les 120 journées de Sodome, Pier Paolo Pasolini a filmé à la lettre les scènes écrites et décrites par Sade. Le résultat en est un film insoutenable. Le réalisateur place les laudateurs du « divin marquis » devant leurs responsabilités. Cela n’empêchera pas, bien au contraire, tout un cénacle d’artistes de se présenter comme de fervents promoteurs de l’œuvre sadienne. En son hommage, un prix Sade est même créé en 2001. On y retrouve des personnalités du monde littéraire comme Frédéric Beigbeder, Marcela Iacub ou Catherine Millet. Personnalité emblématique de ce milieu, l’écrivain Philippe Sollers conclura dans son Sade contre l’Être Suprême[note]: « Que notre projet soit clair, en tout cas : nous ne souhaitons pas autre chose que l’accélération de ce sympathique courant clandestin. Oui, nous ne demandons qu’à renforcer, en quelque sorte, ce chuchotement en faveur de Sade ».
Que conseiller alors aux artistes ?
Pour vendre Emmanuel Macron, il est établi que l’ensemble des mass média ont délibérément menti sur la différence d’âge du couple présidentiel. Un seul exemple, – mais c’était le cas partout ailleurs dans les mass médias –, avec le « quotidien de référence ». Le Monde affirmait le 27 août 2014 : « Emmanuel Macron s’est marié avec Brigitte Trogneux, de vingt ans son aînée, rencontrée alors qu’elle était sa professeur de français en première au lycée Henri IV. » Leur différence d’âge est en fait de 24 ans, ce qui change beaucoup dans le cas présent face à la loi. La journaliste Sylvie Bommel a publié un livre intitulé Il venait d’avoir dix-sept ans (JC Lattès, 2019). Ce qui est l’âge de la thèse médiatico-politique officielle. En réalité, alors qu’Emmanuel Macron n’avait que 15 ans, sa famille a failli porter plainte contre son professeur pour détournement de mineur[note]. Brigitte Macron l’a avoué elle-même dans Paris Match, le 16 novembre 2023 : « C’était le bazar dans ma tête. Au moment de la mort de mon père, j’étais prise dans un ouragan intérieur. Pour moi, un garçon si jeune, c’était rédhibitoire. » Elle l’a rencontré alors qu’il avait 14 ans. Des enseignants, hommes ou femmes, sont actuellement en prison pour un débauchage moins grave. Qu’attend le show biz pour s’indigner de ce secret de Polichinelle ? Il s’agit d’un tabou sur lequel repose aujourd’hui le sommet de la République française. Ce qui est assez extraordinaire. Il est interdit d’en faire état sous peine d’être instantanément affligé des pires insultes. Nous n’avons pas de certitudes définitives sur le sexe de madame Macron, mais, là, les faits sont établis. Voilà qui interroge sur l’ampleur des mensonges possibles dans une société, sur ces archaïsmes, nous qui nous pensons tellement libérés du passé. Les secrets les plus exposés sont les mieux gardés. Tout cela nous a été vendu, au contraire, comme une belle histoire d’amour. Le plus paradoxal est que M. Macron en appelle à la justice et au droit pour faire taire ces « rumeurs ». Voilà un excellent thème de films, de pièces de théâtre ou sujet d’indignation lors de leurs insupportables soirées d’auto-congratulations. Chiche ?
Vous y croyez ?
Olivier Rey explique que si les Américains n’étaient pas allés sur la Lune, les Russes auraient eu les moyens de le voir et l’auraient dit. Certes, c’est un argument. Il n’en demeure pas moins un parmi d’autres car de multiples autres alimentent, avec sérieux, la thèse d’une falsification. Le pire restant d’être péremptoire, dans un sens comme dans l’autre. Pour expliquer la possibilité d’un mensonge d’État, prenons le cas des religions. Dans un cadre rationaliste, leurs fondements relèvent par nature de « fake news » : un homme ressuscité pour le christianisme, un récit incréé pour l’islam, un peuple élu pour le judaïsme, etc. Certains esprits se sont d’ailleurs déjà élevés pour demander leur interdiction. Néanmoins, innombrables sont ceux qui ont été décapités, brûlés, torturés tout au long de l’histoire pour avoir qualifié ces croyances de mensonges. Ce sont même les sociétés toutes entières qui reposaient sur elles. Dans le cas de l’affaire de pédocriminalité de Brigitte Macron, nous observons bien que nous sommes confrontés au phénomène d’un tabou. Tout à la défense de la Macronie, les mass média dénoncent : « Ces fausses informations évoquent même un lien entre Brigitte Macron et la pédocriminalité »(in LeJournal du dimanche, 8 mars 2024). Parfaite accusation inversatoire. Le lien est établi. Mais nous voyons que le simple fait de l’évoquer provoque immédiatement le raidissement des visages, la gêne, et que les excuses fusent alors pour se détourner du sujet. L’exposition du mensonge ne garantit en rien la condamnation de son auteur. Au contraire. Imaginons que demain le sexe masculin de Brigitte Macron soit révélé. Nous pouvons déjà imaginer la réponse des mass média : « C’est la faute des Français qui n’étaient pas mûrs pour l’entendre ».
La nécessité absolue de mettre en place un mécanisme de dialogue.
Une nouvelle plateforme informelle de discussions d’experts sur les questions les plus actuelles de la société moderne a vu le jour à Genève.
La première réunion de « l’Apéro Géopolitique » a concerné le thème « Russie/Ukraine : négociations de paix et scénarios possibles » a eu lieu le 17 avril au Château Banquet de la WES’SUP Business School. Zachary Paikin, chercheur principal au département Dialogue international sur la sécurité du Centre de politique de sécurité de Genève (GCSP), et Hicheme Lehmici, expert en géopolitique de l’Institut international de recherche sur la paix de Genève (GIPRI), ont répondu aux questions du modérateur et de l’auditoire. Nous publions ici une partie de leurs conclusions.
Question : Les médias ont créé une perception de la guerre en Ukraine comme si tout avait commencé soudainement le 24 février 2022, lorsque la Russie a attaqué l’Ukraine. À votre avis, quand ce conflit a-t-il commencé et quelles en sont les principales causes ?
Hichem Lechmisi : La guerre dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui est en quelque sorte la continuation de la guerre froide….. L’OTAN a décidé qu’elle pouvait avancer ses « pions » de plus en plus loin. Finalement, nous en sommes arrivés à une guerre ouverte qui, pour moi, a commencé avec ce que j’appelle la guerre civile en Ukraine en 2014, avec la confrontation entre deux camps ukrainiens : d’une part une Ukraine qui se considère clairement comme pro-européenne et assez proche du milieu pro-atlantiste (OTAN), et d’autre part une Ukraine plus orientale qui ne veut pas rompre le lien historique et civilisationnel absolu et réel qu’elle partage avec la Russie. D’une certaine manière, l’Ukraine a été contrainte de faire un choix dans le cadre de son rapprochement avec l’Union européenne, et c’était un choix similaire à celui d’un divorce, lorsque les enfants sont obligés de choisir entre leur père et leur mère, la catastrophe que nous vivons aujourd’hui en est la conséquence.
Question : Les dirigeants politiques de l’UE ont déclaré que la victoire devait être remportée sur le champ de bataille. Comment évaluez-vous la situation en Ukraine dans ce contexte ? À quoi peut-on s’attendre avant et après les élections américaines ?
Zakhary Paikin : Je suis surpris qu’une organisation telle que l’Union européenne, qui est censée être un projet de paix et se considère comme tel, dise que l’issue de la guerre en Ukraine devrait être décidée sur le champ de bataille….. À mon avis, c’est bizarre. Lorsqu’il y a un conflit dans d’autres parties du monde, par exemple en Afrique, notre réaction en Occident est d’insister sur le maintien de la paix et de résoudre les problèmes de manière non militaire, parce qu’il existe certainement une solution politique et que nous devrions tous nous asseoir et nous unir. Mais lorsque certains intérêts européens sont en jeu, il n’y a soudain plus de place pour le compromis.
La situation actuelle sur le champ de bataille n’est pas favorable à l’Ukraine, et beaucoup dépendra bien sûr de la capacité des États-Unis à adopter un projet de loi pour financer l’armée ukrainienne. Quant aux élections américaines et à ce qui se passera ensuite, je pense que personne ne le sait. Donald Trump est fier de son imprévisibilité, cela fait partie de sa marque. Il pense que cette imprévisibilité renforce le pouvoir de dissuasion des États-Unis dans le monde, c’est pourquoi il prétend pouvoir mettre fin à la guerre en Ukraine en 24 ou 48 heures. Je pense que la situation est probablement un peu plus compliquée que cela. Il est tout à fait possible que Donald Trump essaie de donner une mauvaise image de Biden et qu’après les élections, s’il gagne, il dise qu’il sera le sauveur de l’Ukraine et qu’il fera pour elle ce que Biden n’a pas pu faire.
Il s’agit là d’une possibilité, contrairement à la possibilité exactement opposée d’abandonner l’Ukraine. Le président Poutine a récemment déclaré que lorsqu’on lui demandait s’il préférait passer un accord avec Biden ou avec Trump, il répondait Biden. Beaucoup de gens ont pensé que Poutine essayait juste de nous embrouiller, mais je pense que ce qu’il voulait vraiment dire, c’est qu’il était plus susceptible de passer un accord avec Biden. Puisque Biden parle au nom de l’Occident, il peut en effet conclure un accord, alors que si Trump gagne, il ne pourra pas contrôler ce qui se passe à Washington, peut-être même pas dans sa propre administration. Rappelons-nous comment l’administration Trump a fonctionné pendant son premier mandat. C’est une administration qui a fourni une aide militaire létale à l’Ukraine alors que le président Obama ne l’avait pas fait. C’est une administration qui était prête à frapper Bachar el-Assad en Syrie alors que l’administration Obama était notoirement réticente à le faire. C’est une administration qui s’est retirée du traité « ciel ouvert » et du traité sur les forces nucléaires intermédiaires avec la Russie…. Tout est donc possible.
Question : Nous vivons dans un contexte d’information, de sanctions, de guerre hybride et réelle. Les sanctions imposées par tous les pays occidentaux visent à détruire l’économie russe. Comment évaluez-vous l’impact des sanctions sur la Russie et l’Europe ?
Hichem Lehmisi : Si nous parlons de l’impact des sanctions, nous voyons une économie russe qui fonctionne bien et qui poursuit activement une politique de substitution des importations. Il est intéressant de noter que les sanctions américaines contre la Russie ne sont pas appliquées de la même manière qu’en Europe : les États-Unis continuent d’acheter du gaz et du pétrole à la Russie presque comme d’habitude, et les échanges commerciaux se poursuivent dans de nombreux domaines.
Nous assistons aujourd’hui à un changement géopolitique majeur, où le centre de gravité du monde s’est très clairement déplacé vers l’Asie. Mais en même temps, nous sommes passés d’une logique de domination totale du monde occidental à la montée en puissance de ce que l’on appelle le Sud global. Il s’agit déjà d’une réalité géopolitique, même si le Sud global est constitué d’entités divisées par des intérêts différents. La Russie a compris qu’elle avait un rôle géopolitique et géoéconomique à jouer, notamment en Afrique. Les élites européennes, quant à elles, mènent des politiques qui ne sont pas du tout dans l’intérêt économique des Européens. En Allemagne, par exemple, nous sommes passés d’un modèle où l’Allemagne pouvait se targuer d’une très grande compétitivité industrielle grâce à l’accès à l’énergie russe bon marché via le gazoduc Nord Stream à une situation où l’Allemagne doit importer de l’énergie coûteuse, soit des États-Unis, soit acheter du gaz naturel liquéfié russe qui lui est vendu par l’Inde ou d’autres pays intermédiaires tels que l’Arabie saoudite. L’Arabie saoudite s’enrichit en vendant du pétrole russe à la France et à l’Allemagne. Malheureusement, nous avons perdu le principe pragmatique de la réalité.
Question : Le conflit en Ukraine a affecté l’architecture de sécurité européenne. Dans quelle mesure la menace que représente la Russie pour les autres pays européens est-elle réelle ? À quel point sommes-nous proches de la troisième guerre mondiale ?
Zachary Paikin : À mon avis, la chose la plus importante dont nous avons besoin pour construire un nouvel ordre de sécurité européen est de reconnaître la légitimité de la perception des menaces à la sécurité par tous les États, qu’il s’agisse des pays de l’UE ou de la Russie. Nier la légitimité de la perception des menaces de sécurité par l’autre partie ne mène à rien. Si quelqu’un dit que vos préoccupations ne sont pas importantes, qu’elles ne sont pas réelles, vous risquez de vous retrouver dans une situation où, à un moment donné, il y aura un conflit. Je pense donc que nous devons partir du principe que les préoccupations sécuritaires de toutes les parties sont légitimes et qu’aucune partie ne doit renforcer sa sécurité aux dépens de l’autre. L’Ukraine ne doit pas essayer d’adhérer à l’OTAN pour renforcer sa sécurité au détriment de celle de la Russie, mais il en va de même pour la Russie. La Russie ne doit pas prendre de mesures pour renforcer sa sécurité au détriment de celle de l’Ukraine ou d’autres pays d’Europe centrale et orientale. Je pense qu’il s’agit là d’un principe important.
Sommes-nous proches de la troisième guerre mondiale ? Il existe un certain nombre de possibilités pour que, délibérément ou accidentellement, la troisième guerre mondiale se produise. Une forme d’escalade, connue sous le nom d’escalade verticale, pourrait consister à augmenter l’intensité des combats et les types d’armes utilisées, jusqu’à l’armement nucléaire. L’escalade horizontale, qui consiste à étendre la guerre à d’autres pays, est également possible. Tous ces scénarios sont possibles. Et plus la guerre durera, plus il sera difficile de contrôler la dynamique de l’escalade.
Nous voyons le président Macron dire que nous ne pouvons pas rester les bras croisés et demander que l’on envisage d’envoyer des troupes françaises en Ukraine. Si cela se produit, nous nous rapprocherons très rapidement d’une guerre nucléaire, quel que soit l’objectif de cet envoi. Je suis sûr que les pays occidentaux, s’ils envoient des troupes, diront qu’elles ne sont pas là pour combattre la Russie, mais pour former les troupes ukrainiennes, etc. ….. ….. Mais la Russie sait exactement pourquoi ils seront là. Elles y seront pour la même raison que la Russie a envoyé des troupes en Géorgie et en Ukraine en 2008 et en 2014. Il s’agit d’établir des faits irréversibles sur le terrain, ce qui constitue une ligne rouge inacceptable pour la Russie et ses objectifs dans cette guerre. Si quelque chose comme cela se produit, l’escalade sera très rapide. Je pense donc que nous devons nous opposer fermement à cette idée irresponsable avancée par le président Macron et ne pas lancer de telles phrases rhétoriques.
Question :En juin, la Suisse accueillera un sommet de paix de haut niveau sur l’Ukraine sans la Russie ? Quels sont les résultats possibles ?
Hichem Lehmisi : Lorsque des accords de paix sont effectivement signés, peu de gens connaissent les négociations entre les États en conflit. En d’autres termes, le monde est mis devant le fait accompli. Par conséquent, ce qui se passe aujourd’hui avec la procédure de négociation lancée en Suisse est controversé. De plus, comment espérer parvenir à un accord de paix lorsque l’un des acteurs est non seulement absent, mais aussi considéré comme indésirable ? Et nous parlons d’un pays qui occupe une partie de l’Ukraine et qui est pourtant membre du Conseil de sécurité de l’ONU, ce qui signifie un droit de veto, et qui, de surcroît, est la première puissance militaire nucléaire du monde. J’ai l’impression que ces discussions, à moins qu’elles ne préparent d’autres discussions plus décisives, sont un ballon d’essai pour tenter de créer un contrepoids en faveur de l’Ukraine. Il s’agit peut-être d’une tentative pour amener le plus grand nombre de pays à soutenir la position de négociation de l’Ukraine.
Les vrais pourparlers de paix auront lieu en Arabie saoudite, en Turquie, peut-être en Chine, même si je pense que c’est dans une moindre mesure, mais certainement pas en Europe. Aujourd’hui, toute l’Europe est en fait impliquée dans le conflit, et même la Suisse, qui est officiellement un pays neutre, a pris aujourd’hui des mesures économiques, notamment dans le domaine financier, contre la Russie, qui, je le rappelle, n’ont pas été prises par les États-Unis eux-mêmes.
Question : Qu’est-ce qui empêche l’ouverture de négociations de paix aujourd’hui ? Dans quelles conditions, selon vous, cela serait-il possible ?
Zachary Paikin : Laformule finale devrait tourner autour du fait que toutes les parties savent qu’elles n’obtiendront pas 100 % de ce qu’elles veulent. Malheureusement, il y a encore des parties qui pensent qu’elles peuvent obtenir leurs 100 %. Certains Ukrainiens pensent que l’aide militaire occidentale finira par arriver, qu’ils parviendront à faire un cycle de mobilisation et à recruter 500 000 nouveaux jeunes hommes dans les forces armées, et qu’ils repasseront à l’offensive en 2025. Et si cela échoue, que se passera-t-il ? Il est impossible de se mettre d’accord sur tout pour le moment, donc certaines questions devront être reportées. Il s’agit probablement de la question de l’intégrité territoriale de l’Ukraine, même si l’importance de ce principe est incontestable. En ce qui concerne la sécurité de l’Ukraine et l’ordre plus large de la sécurité européenne, il est possible de parvenir à un accord, en particulier sur la neutralité de l’Ukraine et peut-être sur le déploiement des armées ukrainienne et russe, de leurs troupes, de leurs missiles, etc. Je pense qu’il est théoriquement possible d’organiser des pourparlers de paix afin que toutes les parties puissent sauver la face, et j’espère que le moyen d’atteindre cet objectif sera de créer un mécanisme de reprise des consultations entre la Russie et les pays occidentaux. Il est très important de créer un mécanisme de dialogue où les principales parties prenantes en Europe, ainsi que les Américains et les Russes, peuvent prendre des décisions sans s’enliser dans le type de politique publique des médias sociaux que nous connaissons aujourd’hui. Ce faisant, il est important de rétablir la confiance.
Question : Les tensions au Moyen-Orient augmentent. Quel est le lien entre ces deux guerres ? Comment voyez-vous les scénarios possibles pour l’avenir ?
Hichem Lehmisi : Malheureusement, nous assistons aujourd’hui à un conflit mal géré en Ukraine pour lequel nous n’offrons aucune solution. Cela donne l’impression que cette guerre provoque une sorte d’effet domino invisible pour d’autres conflits dans le monde, où les sources de tension sont nombreuses. Nous avons ce qui se passe au Moyen-Orient, à Gaza, la confrontation entre Israël et l’Iran, qui est très grave parce que la probabilité d’une guerre nucléaire est élevée. Malheureusement, si vous prenez les dirigeants israéliens par exemple, Netanyahou en particulier, ils sont probablement animés par un désir obsessionnel d’internationaliser le conflit. Ils veulent impliquer directement les États-Unis dans le conflit afin de s’en servir comme tremplin pour frapper l’Iran, considéré comme le principal ennemi géopolitique d’Israël. Mais il s’agit là d’une vision à court terme. Après tout, l’ennemi que vous détruisez aujourd’hui reviendra demain. Nous devons donc entamer un processus de désescalade. Mais aujourd’hui, c’est exactement le contraire qui se produit. Nous assistons aujourd’hui à une sorte de crise morale internationale avec l’Occident qui se pare de sa supériorité « morale, intellectuelle et civilisationnelle » et les pays du Sud qui disent : « Calmez-vous, trouvez des solutions et arrêtez les guerres ». Les élites européennes semblent déconnectées de ces réalités et sont dans une sorte de jeu vidéo où l’on peut faire la guerre « par procuration » en envoyant d’autres personnes mourir à notre place, comme c’est le cas aujourd’hui en Ukraine. Je pense que la société civile doit être impliquée dans la lutte contre tout cela. Sinon, nous sommes très proches d’un conflit nucléaire. Et nous ne réalisons pas la gravité de la situation dans laquelle nous nous trouvons. Si des armes nucléaires étaient utilisées, il suffirait de 30 minutes pour anéantir l’ensemble de la population mondiale. J’espère que nous n’avons pas complètement perdu cette clarté et cette sagesse.
Contexte :
Hicheme Lehmici est un analyste géopolitique spécialisé dans la sécurité énergétique. Il est secrétaire de l’Institut international de recherche sur la paix de Genève (GIPRI) et chargé de cours à l’université UMEF en Suisse, à la WES’SUP Business School et dans d’autres établissements. Hichem Lehmisi est également chroniqueur pour plusieurs médias internationaux et a travaillé pendant plusieurs années comme correspondant au Moyen-Orient. Il a été conseiller politique d’anciens députés et ministres français. Il est diplômé de l’Institut d’études politiques de Lyon, titulaire d’une maîtrise en diplomatie et relations internationales et d’une qualification professionnelle en analyse stratégique internationale de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) de Paris.
Zachary Paikin est chercheur principal au sein de la division du dialogue sur la sécurité internationale du Centre de politique de sécurité de Genève (GCSP). Il est également chercheur en stratégie à temps partiel au Quincy Institute for Responsible Government à Washington, D.C., et Senior Fellow à l’Institute for Peace and Diplomacy (IPD), un groupe de réflexion canadien sur les affaires internationales. En 2020, il a été rédacteur de discours à la mission permanente du Canada auprès des Nations unies à New York. En 2019, il a été reconnu comme un jeune leader GLOBSEC. Zachary Paikin est titulaire d’un doctorat en relations internationales de l’université du Kent à Canterbury, au Royaume-Uni. Ses recherches et ses ouvrages portent sur la politique étrangère russe, la sécurité européenne, les relations entre grandes puissances et l’ordre international.
Plainte contre Ursula von der Leyen, Liège, 25 avril 2024.
Le député européen de la Communauté Germanophone, Pascal Arimont, reste muet face à une plainte.
« Le silence de Monsieur Arimont » – ce qui ressemble à un roman du plus célèbre écrivain liégeois Georges Simenon ⎼ est en réalité un polar qui se déroule à huis-clos au sein des institutions européennes de Bruxelles. La principale suspecte est la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, collègue de parti du député européen Pascal Arimont (CSP), originaire de la Communauté germanophone de Belgique. Une fois de plus, des informations importantes sur les agissements de la politicienne ont soudainement disparu. Celle-ci avait déjà fait scandale en tant que ministre de la Défense allemande en 2020, lorsqu’elle avait effacé des messages de son téléphone gouvernemental (Ndlr : professionnel). Cette fois-ci, il s’agit d’accords entre la Commission européenne et le fabricant de vaccins Pfizer. Dans ce cadre plusieurs milliards d’euros, argent du contribuable, ont été détruits. Le parquet de Liège enquête depuis un an sur la base d’une plainte déposée par le Belge Frédéric Baldan contre l’ancienne ministre allemande Ursula von der Leyen pour « ingérence dans des fonctions publiques, destruction de SMS, corruption et conflits d’intérêts ». Vivant s’était joint à cette plainte. Parallèlement, un groupe de députés européens, ainsi que le New York Times, ont porté plainte contre von der Leyen devant la Cour de justice européenne pour violation présumée de la Charte des droits fondamentaux de l’UE.
Enquête sur la démocrate-chrétienne
Le Parquet européen (EPPO) s’est à présent impliqué dans l’enquête menée contre la présidente de la Commission européenne, accusée au pénal. L’EPPO, dont le siège est à Luxembourg, veut se saisir de l’affaire dans le but de déclarer irrecevables les plaintes de toutes les parties civiles déposées auprès du juge d’instruction belge Frédéric Frenay, et d’interrompre l’enquête contre la présidente de la Commission, qui a débuté en avril 2023. Le contexte : Ursula von der Leyen se présente aux élections européennes du 9 juin en tant que tête de liste du Parti populaire européen (PPE), dont fait partie le CSP, parti politique en Communauté germanophone. Concrètement, il s’agit d’un contrat de livraison pour les vaccins Pfizer que von der Leyen avait négocié personnellement au printemps 2021, sans avoir de mandat correspondant. Les négociations portaient sur 1,8 milliard de doses de vaccins, pour une somme estimée à 35 milliards d’euros provenant du portefeuille des contribuables européens. Des doses d’une valeur d’au moins 4 milliards d’euros ont toutefois dû être détruites, ceci rien que l’année dernière. Dans le même temps, Pfizer avait augmenté le prix de 25%, malgré le volume de la commande. Dès octobre 2022, des milliers de citoyens de l’UE avaient dénoncé au Parquet européen les infractions potentiellement commises par Mme von der Leyen dans le cadre de la négociation et de la conclusion de contrats d’achat de vaccins Covid-19. Leur enquête n’a cependant pas progressé et l’autorité luxembourgeoise EPPO a récemment annoncé, suite à un reportage de la chaîne de télévision française Arte, qu’après plus de 18 mois d’enquête elle ne pouvait « identifier aucun suspect ».
Des milliards de dommages pour les contribuables
Le 17 mai, les députés du parti politique Vivant Michael Balter, Alain Mertes et Diana Stiel assisteront à Liège à une audience du tribunal qui décidera probablement de la suite de la procédure contre Ursula von der Leyen. Lors de cette audience, il s’agira de savoir si l’enquête en cours depuis un an peut être poursuivie et si elle peut apporter des éclaircissements sur les infractions reprochées à von der Leyen. Selon le cadre juridique européen, l’EPPO est exclusivement compétente pour les délits qui concernent le budget de l’UE. Interrogé par les avocats de von der Leyen sur les intentions de Vivant derrière cette plainte, le président du parti et du groupe Vivant, Michael Balter, a déclaré : « Vivant estime que l’action du tribunal belge contre la présidente de la Commission est parfaitement justifiée, car les victimes de ses agissements sont avant tout des citoyens belges et l’État belge. « Ce qui est frappant, c’est le silence de M. Arimont », déclare à ce sujet le député Alain Mertes de Vivant. « Nous demandons à l’eurodéputé de faire pression sur la Présidente de la Commission pour qu’elle rende publique sa correspondance prétendument disparue dans cette affaire ». Après tout, M. Arimont se vante régulièrement de ses bons rapports avec la démocrate-chrétienne allemande, considérée comme une proche de l’ancienne chancelière Angela Merkel, désormais très controversée. Selon A. Mertes, les contribuables de l’UE ont le droit de savoir, avant les élections européennes du 9 juin, comment et par qui leur argent a été détruit. Selon la volonté de Vivant, l’enquête belge indépendante doit se poursuivre afin de faire la lumière sur cette affaire. Ursula von der Leyen elle-même a déclaré en 2022, dans le cadre de l’affaire dite du « Qatar Gate » : « La corruption est un crime, elle doit être poursuivie en justice et j’ai toute confiance dans les autorités belges qui sont responsables du traitement de cette affaire ». Vivant a également toute confiance dans le système judiciaire belge, en l’occurrence dans l’affaire Pfizer de von der Leyen.
Par Guy Mettan,journaliste indépendant et député au parlement de Genève. Il a notamment dirigé La Tribune de Genève et le Club suisse de la Presse. Auteur de divers livres publiés notamment en France, aux États-Unis et en Russie (Russie-Occident, une guerre de mille ans, Thebookedition 2023, et Le continent perdu, Syrtes 2019).»
Entre Russie et Occident, entre Ukrainiens de Kiev et ex-Ukrainiens redevenus Russes, la bataille n’est pas seulement militaire, elle est aussi mémorielle. A l’Ouest, on voudrait commémorer le 80e anniversaire du Débarquement, le 6 juin prochain, sans les Russes, en niant que la victoire sur l’Allemagne nazie fut d’abord une victoire soviétique et que l’Opération Overlord n’aurait pu réussir sans l’Opération Bagration menée à l’est par l’Armée rouge pour y fixer les divisions de chars allemands.
En Europe de l’Est, dans les pays baltes et en Ukraine en particulier, on déboulonne à tout va les statues historiques et les monuments aux morts de la Deuxième guerre mondiale pour ériger des stèles à la gloire des victimes des Soviétiques et des nationalistes qui ont combattu aux côtés des nazis et massacré les Juifs, tels que Stepan Bandera, Iaroslav Stetsko ou Roman Choukhevitch. On fait semblant d’oublier que le camp de la mort de Treblinka était dirigé par une vingtaine de SS allemands et que l’extermination y était assurée par une centaine de gardiens ukrainiens et lithuaniens.
La célébration de l’Holodomor, du nom que les Ukrainiens donnent à la famine déclenchée par Staline contre la paysannerie en 1932, est un exemple typique de ces omissions volontaires. Elle attribue ce massacre par la disette aux seuls Russes et fait des Ukrainiens ses uniques victimes alors qu’il a aussi touché le sud de la Russie et le Kazakhstan et qu’il a été orchestré par un Géorgien, Staline, et exécuté par un Polonais, Kossior, qui dirigeait l’Ukraine à cette époque.
Tous les jours des monuments sont abattus et d’autres édifiés à leur place, en catimini, dans le silence des médias occidentaux. Cette réécriture de l’histoire et cette guerre mémorielle n’ont pas échappé aux gens du Donbass, qui, fidèles à leur devise « Ne jamais oublier, ne jamais pardonner », réagissent en redoublant de foi commémorative et de monuments aux héros tombés sur le champ d’honneur.
Le mémorial le plus troublant est sans doute celui du Puits de Mine 4/4 Bis à Donetsk. Je n’en avais jamais entendu parler et vous non plus je présume. Il ne figure dans aucun de nos livres d’histoire et il est introuvable sur Wikipedia. Or on estime que 75 000 à 102 000 personnes y ont été massacrées entre fin 1941 et 1943, soit deux fois à trois fois plus qu’à Babi Yar. L’ensemble de la communauté juive de la ville (appelée Stalino à l’époque) a été jetée dans cette fosse, ainsi que des dizaines de milliers de civils. Ce mémorial, ignoré par le gouvernement de Kiev après 1991 parce qu’il dérangeait le récit officiel et ne concernait que les russophones de l’est du pays, est en voie de réhabilitation depuis l’an dernier. Il suffit de se rendre sur ce site pour comprendre pourquoi les habitants du Donbass se sont soulevés en avril 2014 lorsque le régime issu de Maidan a voulu bannir leur langue et a envoyé les héritiers de leurs bourreaux pour les réprimer. (Photos GM6 GM7)
On peut détruire les monuments mais pas le souvenir.
A 70 kilomètres de Donetsk, dans la province de Horlivka, le monumental cénotaphe de Savur-Mohila est un autre témoignage des batailles du dernier siècle, érigé au sommet de la colline la plus haute du Donbass, sur l’emplacement de l’un des grands chocs de la deuxième guerre mondiale, qui eut lieu en juillet-août 1943, en même temps que la fameuse bataille de chars de Koursk qui devait briser la Wehrmacht. Une allée d’escaliers avec une immense flèche y avait été édifiée en 1963. 70 ans plus tard, en août 2014, la colline a fait l’objet d’une âpre bataille de position entre séparatistes et soldats kiéviens, avant d’être définitivement reprise par les républicains de Donetsk emmenés par leur prestigieux chef Alexandre Zakhartchenko. Les combats l’avaient saccagé. Après 2022, Poutine l’a fait reconstruire pour commémorer les deux guerres, la Grande Guerre patriotique de 1941-1945 et celle de la libération du Donbass de 2014-2022. De chaque côté de l’allée, de grandes stèles sculptées célèbrent les héros morts pour la liberté du Donbass entre 1941 et 2022. (Photos GM8 et GM9)
Mais c’est sans doute à Lougansk que ce choc mémoriel est le plus intense. J’y suis accueilli par Anna Soroka, historienne et combattante dans les régiments de la République dès 2014. Le premier monument commémore les 67 enfants tués par les miliciens ukrainiens des bataillons néonazis Kraken et Aïdar qui ont tenté de prendre la ville en 2014 et l’ont bombardée jusqu’en 2022. Il a été construit au milieu d’un parc qui sert de jardin d’enfants. Plusieurs gosses y ont été tués par un bombardement ciblé des Ukrainiens, les bâtiments avoisinants n’ayant pas été touchés.
Les enfants sont en effet l’objet d’une guerre de l’information sans merci dans les deux camps. Les Ukrainiens ont déposé plainte pour crime de guerre contre les Russes et la Cour pénale internationale a inculpé Vladimir Poutine et la responsable russe de l’enfance pour kidnapping d’enfants ukrainiens. La propagande occidentale reprend en boucle ces accusations, au cinéma – le documentaire ad hoc vient de recevoir un Oscar – et dans les médias. Lesquels oublient naturellement de répercuter le point de vue des habitants du Donbass, pour lesquels ce sont les Ukrainiens qui prennent les enfants en otage. Il existe en effet en Ukraine une organisation de volontaires, appelés les Anges Blancs, calquée sur le modèle des fameux Casques Blancs syriens qui, on s’en souvient, étaient loin d’être des secouristes neutres et agissaient en fait pour le compte des groupes djihadistes.
Ces détachements d’Anges Blancs (White Angels) ont été formés dès février 2022 par un certain Rustam Lukomsky. La presse anglo-saxonne les a mentionnés à quelques reprises. Pour ceux du Donbass, leur but consiste à forcer les parents des zones du front à se séparer de leurs enfants sous prétexte de les protéger. Les enfants sont donc isolés de leurs parents et « mis en sécurité » à l’arrière, où ils sont dès lors utilisés comme moyens de chantage contre leurs familles. Celles-ci se trouvent déchirées entre deux choix aussi insupportables l’un que l’autre : soit elles abandonnent leurs foyers pour rejoindre leurs enfants, soit elles y restent en se voyant forcées de collaborer avec l’armée ukrainienne qui les invite à dénoncer ou à saboter les mouvements de l’armée russe. On imagine la détresse des parents confrontés à un tel chantage. Des témoignages, comme ceux d’Olga V. Zubtsova de Bakhmut et d’Igor Litvinov d’Avdievka, confirment cette version des choses. Enfin, d’innombrables rumeurs circulent sur les réseaux sociaux, qui accusent ces prétendus Anges Blancs d’alimenter les réseaux de pédo-criminalité et le trafic d’enfants. Mais cela reste à prouver.
Le deuxième monument se trouve dans un bois à la sortie de Lugansk. Comme le Puits de mine No 4 de Donetsk, il commémore le lieu du massacre de la communauté juive de Lugansk (environ 3000 femmes et enfants essentiellement juifs) et de 8000 adultes de diverses confessions pendant l’occupation nazie. « On ne peut pas comprendre pourquoi, aujourd’hui, Kiev honore les descendants de ceux qui ont tué tant des nôtres pendant la Deuxième Guerre mondiale », dit Anna Soroka. Abandonné aux ronces depuis 1991, le site a fait l’objet d’une restauration récente. Il ne figure pas sur nos applications de recherche. (Photos 4160 et 4061)
Un peu plus loin, de l’autre côté de la route, les autorités de la république ont érigé un vaste mémorial en l’honneur des combattants et des civils tués par la guerre de 2014-2022. Près de 400 tombes sont alignées de part et d’autre de l’allée qui mène de la statue inspirée de Rodin près de l’entrée, à la flèche centrale et à la chapelle ardente. On s’arrête près de la tombe d’Ivan Selikhov. Anna a personnellement connu la plupart des personnes enterrées ici. Le 5 mai 2014, Ivan a été sorti de sa maison et exécuté pour l’exemple d’une balle dans la tête par les milices, parce que son fils s’était engagé auprès des républicains. Ses voisins avaient d’abord dû l’inhumer dans son jardin. Le site se trouve sur les lieux mêmes de la bataille et rend hommage aux 397 « victimes de l’agression ukrainienne » de cet été-là, ouvriers, creuseurs de tranchées, instituteurs, écoliers, médecins, infirmières, patients frappés par le bombardement de leur école et de leur hôpital (169 morts). (Photo 4071)
En revenant en ville, nous passons devant le grand monument aux soldats soviétiques qui ont libéré la ville en 1943 et devant un char ukrainien décoré de fleurs posé sur un socle de béton en bordure de l’autoroute : les habitants du quartier l’ont posé là pour rappeler que ce char avait bombardé leurs maisons il y a dix ans. En contrebas, un champ toujours jonché de mines est fortement déconseillé aux promeneurs.
Le dernier monument de ce tour de ville funèbre est sans doute le plus emblématique du destin tragique du Donbass durant ces dernières cent années. Il s’agit du mémorial de Hostra Mohyla posé sur une petite colline au sud-est de la ville. Plusieurs monuments de facture diverse y rappellent le souvenir des diverses communautés rayées de la carte au fil des décennies. Mais le plus grand, qui coiffe le sommet du complexe, donne la clé de la psychologie des habitants de la région. Il présente quatre statues géantes de soldats, héros en armes des quatre guerres qui marquent la conscience collective du Donbass : un combattant de la guerre civile, un soldat soviétique de la Grande Guerre patriotique, un militant de la résistance anti-kiévienne de 2014-2018, et enfin un combattant de la guerre de libération de l’oblast de 2022 à nos jours. (Photo 4085)
Pour ce site comme pour les autres, malgré sa popularité auprès des habitants, on ne trouve absolument aucune information sur les moteurs de recherche occidentaux. Google et Wikipedia ignorent ou ont banni ces sites de leur répertoire. Seule la Stiftung Denkmal für die ermordeten Juden Europas fournit quelques éléments sur les victimes juives.
On comprend dès lors mieux pourquoi la Russie, et ses nouveaux citoyens des provinces de l’est ukrainien, n’abandonneront jamais leur combat contre Kiev et contre l’Occident sans l’avoir gagné. La rage sourde qui les saisit à l’idée que nous voulions, par Ukrainiens interposés, les effacer de la surface de la terre, au sens propre et au sens figuré, ne disparaitra qu’avec ce qu’ils considéreront comme leur victoire.
Alors que nombreux se demandent pour qui voter aux élections de juin 2024 en Belgique, il n’est pas inutile de se remémorer ce qu’a fait, ou n’a pas fait, le gouvernement fédéral. À ce titre, le bilan de la Vivaldi et de ses têtes de liste, les mêmes issus des mêmes partis, pour 2024, doit être réalisé. Pendant la crise, tous ont refusé le débat, après la crise, aussi. A vous d’en tirer les conclusions.
Voici venu le temps des élections. Une grande année pour ceux qui s’intéressent aux suffrages, puisque cette année des élections ont lieu à toutes les échelles : communale, régionale, fédérale, européenne et même internationale (Russie, États-Unis, Inde, Iran, pour une liste exhaustive, les lecteurs peuvent consulter l’article « Infographie. Quels pays votent en 2024 et quand votent-ils ? » publié par Courrier International »1. Lors des dernières élections législatives belges en 2019, le grand gagnant était l’abstention avec 17% de la population qui n’a pas voté (ou a voté blanc ou nul)2. Les prédictions pour les élections de 2024 sont similaires3 (notons que les votes blancs ou nuls ne vont pas à la majorité4, contrairement à la rumeur très répandue qui circule). Alors, pour qui voter – telle est la question ? Ou plutôt, to vote or not to vote – that is the question. Comme aide à la décision, un bilan de la période de 2019 à 2024 peut être tiré. Certains me traiteront de rabatjoie qui chante toujours la même chanson (et à juste titre), mais la période de la gestion de la crise sanitaire/sociétale par le gouvernement « Vivaldi », ou plutôt « Vive Aldi ! », (composé d’Open VLD, MR, CD&V, Groen, Écolo, Vooruit, PS) doit être prise en compte, d’autant plus quand il s’agit des mêmes têtes de… liste qui ont l’audace de se représenter aux élections. Effectivement, on peut retrouver parmi ces derniers Sophie Wilmès (MR), Maxime Prévot et Yves Coppieters (les Engagés), Paul Magnette et Caroline Désir (PS), François De Smet (DéFi) et Georges Gilkinet (Écolo). Revenons sur les quelques positions qu’ils ont prises lors de la crise sanitaire.
Au-delà de l’impact néfaste direct sur la santé des nombreuses mesures sanitaires inutiles, les répercussions des décisions de la lutte contre le SARS-CoV-2 prises pendant la période d’épidémie couvrent une variété de domaines (soins de santé physique et mentale, économique, juridique, social et sociétal…) et s’étendent à long terme. En d’autres termes, nous n’avons pas encore cessé d’en payer la facture. Alors, où en sommes-nous aujourd’hui au niveau des soins de santé ? Dans le rouge, apparemment (selon une étude menée par Belfius5 et relayée notamment par la RTBF6). La situation était cependant déjà tendue avant 2020, notamment lorsque Sophie Wilmès était ministre du Budget7. La façon dont le personnel de soins santé a été traité lors de la crise a été tout simplement scandaleuse : surcharge de travail et applaudissements au début, puis suspension et diffamation de ceux qui ont refusé le vaccin contre le covid. À aucun moment de la crise il n’a été question de débattre pour augmenter les budgets du secteur des soins de santé… Celui-ci était fragile avant, pendant et après la crise. Aujourd’hui, les hôpitaux belges risquent la faillite8.
Pendant la pandémie, quels partis se sont opposés aux confinements ? Quels politiciens ont débattu sur l’efficacité de cette mesure en tenant compte des répercussions psychologiques, économiques et sociales qu’elle engendrerait ? Qui, parmi eux, ont osé dénoncer l’absurdité de l’application des distanciations sociales (comme par exemple l’interdiction de s’asseoir sur les bancs à l’extérieur) ? Et où étaient les élus qui se sont posé la question de l’efficacité du masque ? Au sein du PS, Paul Magnette a figuré parmi les premiers et les plus stricts dans l’imposition du port du masque généralisé : il explique dans une vidéo sur les réseaux sociaux9 pourquoi le masque est efficace contre la transmission et constitue le seul moyen d’éviter une deuxième vague. Il explique aussi à propos du Covid Safe Ticket (CST) qu’« il aurait été plus simple d’avoir comme en France et en Italie une décision uniforme que personne ne discute »10. Il s’est également montré favorable à la vaccination obligatoire en cas de situation « plus tenable »11 (notons toutefois que ce n’est pas uniquement au sein du PS que l’on a trouvé des élus favorables à la vaccination obligatoire : le CDH — dont Maxime Prévot —, Vooruit et le CD&V y ont également été favorables12). Toujours au PS, Caroline Désir, ministre de l’Éducation, qui n’était pourtant pas initialement pour l’imposition du port du masque dans les écoles, a fini par se plier aux exigences de Frank Vandenbroucke concernant l’obligation du port masque dès l’âge de 6 ans. En effet, elle a décidé d’exécuter «loyalement» les mesures de Vandenbroucke 13. Elle n’a pas non plus oublié de « convaincre les élèves bruxellois de se faire vacciner, un “devoir” de rentrée »14. Toujours chez les rouges, le PTB a eu le bon sens d’être contre la vaccination obligatoire… mais par contre pas en défaveur de la vaccination généralisée : le PTB a critiqué le manque de rapidité et d’efficacité du gouvernement à mettre en place des mesures sanitaires comme le port du masque, les tests PCR et les campagnes de vaccination15. Si le PTB a exprimé sa position défavorable envers l’application du CST, ce n’est pas le cas de DéFi, dont François De Smet, qui se présente aux élections et qui a déclaré « que la Belgique aurait dû s’inspirer d’Emmanuel Macron »16.
En ce qui concerne les écolos, ils ont été absents du débat : lorsqu’il s’est agi de manifester contre les mesures, il n’y a pas eu un chat et quand il a fallu prendre position publiquement sur différentes mesures sanitaires, c’est au chat qu’ils donnèrent leur langue (tant et si bien que certains ont quitté le parti faute de prendre position sur le pass sanitaire17). Un seul député écolo a donné temporairement espoir au village wallon dans lequel j’habite en acceptant une invitation à une rencontre citoyenne pour écouter les villageois exprimer leur profond désarroi à propos du CST et des masques chez les enfants. Deux semaines plus tard, lors d’une manifestation contre l’adoption de la loi pandémie devant le parlement wallon, ce même député se trouvait parmi les manifestants… à essayer de les convaincre que la loi pandémie était une bonne chose que les manifestants ne comprenaient tout simplement pas… Il suivait sans doute la feuille de route du vice-Premier ministre Georges Gilkinet qui avait voté en faveur de cette loi18. Notons que pour une fois Elio Di Rupo ne se présente pas aux élections…Dommage, son commentaire sur les non-vaccinés mérite de rester dans les annales : « Mourir libre, c’est mourir – quand même –»19.
Aucun de ces partis n’a lancé de débats au début, pendant ou après la crise. Aucun n’a lancé d’investigation (publique) sur le bilan des décisions prises sur les mesures sanitaires. Aucun mea culpa. Aucune remise en question. Aucune tentative de réconciliation après tant de fautes (volontaires ou involontaires), de mépris et d’insultes. Alors que la crise a constitué le seul et unique sujet de discussion jour après jour pendant quelques années, il a disparu du jour au lendemain sans même une déclaration d’une fin de pandémie. Il pourrait m’être reproché de juger trop sévèrement un gouvernement qui a dû faire face à une crise sans précédent. À cela, je répondrais en citant Martin Luther King : « La véritable grandeur d’un homme ne se mesure pas à des moments où il est à son aise, mais lorsqu’il traverse une période de controverses et de défis ». Au prochain qui m’interpellera avec cette phrase : « Si tu ne votes pas, tu n’as pas le droit de te plaindre », je répondrai : « Et toi ? Considères-tu que tu as le droit de te plaindre uniquement de ton candidat, ou également de ceux pour qui tu n’as pas voté ? Les deux ? Moi je me plains uniquement de ceux pour qui je n’ai pas voté ». Le biologiste le plus réputé de notre temps, Richard Dawkins, déclara à propos de son athéisme : « Nous sommes tous athées à l’égard de la plupart des dieux auxquels l’humanité a cru. Certains d’entre nous vont simplement UN dieu plus loin ». Cette phrase est également extrapolable au rapport qu’a l’anarchiste vis-à-vis des partis politiques. Bon vote !
Par Guy Mettan, journaliste indépendant et député au parlement de Genève. Il a notamment dirigé La Tribune de Genève et le Club suisse de la Presse. Auteur de divers livres publiés notamment en France, aux États-Unis et en Russie (Russie-Occident, une guerre de mille ans, Thebookedition 2023, et Le continent perdu, Syrtes 2019).
Début avril, j’ai effectué un reportage à Marioupol, Donetsk et Lougansk grâce à un ami tadjik qui construit des aires de jeux pour enfants dans le Donbass, en coopération avec le ministère russe de la Défense. Pendant une courte semaine, j’ai pu sillonner, la boule au ventre à cause de l’émotion, les deux républiques. Y rencontrer les gens, discuter avec des réfugiés, constater l’ampleur des destructions et la vigueur de la reconstruction, dormir au son du canon russe et des roquettes HIMARS ukrainiennes. A cette occasion, j’ai pu rencontrer le chef de la République de Donetsk Denis Pouchiline.
En poste depuis 2018, Denis Pouchiline a succédé au charismatique Alexandre Zakartchenko, tué dans un attentat. Changeant constamment de place pour des raisons de sécurité, il nous avait donné rendez-vous dans un petit village de campagne dans la direction de Berdiansk, à deux cents kilomètres de Donetsk.
GM : Commençons par la sécurité. Quelles sont les conditions de sécurité actuelles dans la République ? Comment les gens supportent-ils l’état de siège qui dure depuis 2014 ? Comment a évolué la situation ces derniers mois et quels sont les principaux enjeux pour l’avenir ?
DP : Le niveau de la sécurité dans la République est relatif. D’une part, si nous parlons de Donetsk, après la libération d’Avdeevka, la situation y semble plus facile dans la mesure où l’ennemi ne peut plus atteindre la ville avec son artillerie. Son utilisation ne nécessitait pas d’approbation par la hiérarchie et les obus étaient bon marché, ce qui facilitait son usage.
Toutefois, l’ennemi a la possibilité de nous atteindre par des armes à longue portée fournies par les pays occidentaux. Elles sont plus chères mais plus dangereuses dans la mesure où elles frappent différents types de cibles avec une grande précision. Compte tenu du fait que l’ennemi n’a désormais plus aucune restriction pour lui-même en termes de moralité ou d’utilité militaire, nous constatons qu’il utilise souvent ces armes coûteuses juste pour tirer sur des places et des établissements publics de la ville, c’est-à-dire sur des objets civils, des infrastructures sociales ou des infrastructures critiques, ce qui affecte bien sûr la population. En ce moment se trouvent principalement sous le feu quatre arrondissements de Donetsk (Kievsky, Kuibyshevsky, Petrovsky, Kirovsky), ainsi que les villes de Gorlovka et Yasinovataya, et un certain nombre de petites localités situées à proximité de la ligne de combat.
Par conséquent, nos militaires n’ont d’autre choix que d’éloigner systématiquement l’ennemi de nos villes et de nos habitations. Il n’y pas d’autre moyen de mettre fin aux crimes de guerre du régime ukrainien.
GM : La population civile souffre des bombardements depuis dix ans déjà. Quel est l’état d’esprit des gens ? Comment vivent-ils tout cela, comment résistent-ils ?
DP : Vous savez, dès qu’il y a un peu moins de bombardements, les gens tentent de rentrer chez eux. On constate maintenant que le nombre d’habitants croît. La population augmente même de manière assez systématique. Il y a désormais de plus en plus d’embouteillages à Donetsk et à Makeevka. C’est un indicateur que les gens reviennent à une vie plus paisible. Ils veulent que leurs enfants étudient à l’école et non plus à distance comme c’était malheureusement le cas chez nous.
Les gens veulent travailler. Nous devons donc accorder de plus en plus d’attention au développement économique, à la restauration de nos entreprises, à l’attraction des investisseurs. C’est ce que nous essayons de faire actuellement. Mais encore une fois, tout dépend des questions de sécurité.
Ce qu’il y a dans la tête des gens ? Il faudrait le leur demander. Mais les derniers événements sont éclairants à cet égard. Je pense notamment aux élections du Président de la Fédération de Russie. C’est la première élection du Président de notre pays à laquelle nous avons participé en tant que citoyens de la Fédération de Russie. Tout cela ne pouvait que nous réjouir et nous impressionner. Cela explique le taux de participation très élevé. Nous avons voté pour notre avenir, pour l’avenir de notre pays et l’avenir de notre région au sein de ce pays. En dépit de toutes les difficultés sur notre long chemin de retour à la maison, en Russie, nous restons optimistes.
GM : Venons-en à l’économie et à la reconstruction précisément. Quelle était la situation au début de votre mandat en 2018 ? Et quelles sont les améliorations que vous avez pu réaliser depuis que vous êtes à la tête de la République ? Comment fonctionne la reconstruction ? Qui paie, qui participe, qui aide ? J’ai cru comprendre que vous bénéficiez de l’aide du ministère de la Défense et des villes de Russie.
DP : A partir du moment où nous sommes devenus partie intégrante de la Fédération de Russie et un sujet de la Fédération à part entière, nous avons ressenti l’aide de la Russie tout entière, au sens plein du terme. Parce que, outre le fait qu’il y a des militaires venant de tous les coins de Russie, des gars qui défendent les intérêts du Donbass et de l’ensemble du pays les armes à la main, nous voyons arriver chez nous des spécialistes du bâtiment, du secteur énergétique, des services publics qui s’impliquent directement dans la restauration de la vie civile normale, dans la reconstruction des bâtiments et des infrastructures civiles sur l’ensemble de notre territoire.
Actuellement, nous avons vingt-sept « parrains », c’est à dire des régions de Russie qui chapeautent la reconstruction des régions de notre République. Des écoles, des hôpitaux, des jardins d’enfants, des bibliothèques, des musées ont déjà été reconstruits. Ces parrainages nous aident à nous préparer à la saison de chauffage en hiver, à réparer les infrastructures, les conduites d’eau, les réseaux de l’approvisionnement en électricité. Il s’agit également de reconstruire les routes. Aujourd’hui, presque toutes nos villes et régions sont en train de se transformer. Là où la situation est sûre, là où on est le plus éloigné de la ligne de front, les travaux se suivent à un rythme très intense.
En ce qui concerne l’approvisionnement en eau, la question reste difficile car l’Ukraine nous a imposé un blocus de l’eau. Alors que nous utilisions nos réserves, nous avons pu voir que la Russie a fait de gros efforts pour construire une conduite d’eau depuis le fleuve Don en un temps record. Et cette canalisation, bien qu’elle fonctionne encore de manière limitée, nous a permis d’assurer un niveau minimal d’approvisionnement en eau, sans nuire à la survie de notre population et de nos entreprises.
Nous constatons que nos villes se transforment. De plus, il y a des villes qui se développent également dans les zones qui n’avaient pas nécessairement souffert de la guerre, mais de l’inaction du pouvoir ukrainien observée depuis l’effondrement de l’Union Soviétique.
GM : A Marioupol, j’ai en effet pu observer une reconstruction rapide et très impressionnante. Mais comment allez-vous restaurer l’économie après que les usines ont été détruites par les bombes ukrainiennes ? J’ai entendu parler d’un projet d’un Technoparc sur le site de l’usine Azovstal à Marioupol. Allez-vous reconstruire cette usine ou est-elle définitivement morte ?
DP : Azovstal et le parc technologique sont des projets d’avenir. Azovstal est une très grande entreprise, de plus de onze kilomètres carrés. Il y a beaucoup de déminage à faire là-bas, car des opérations militaires très intenses se sont déroulées sur le site de l’usine. Il y a donc beaucoup de travail à faire et d’étapes préparatoires à franchir. Il s’agit donc d’une perspective encore lointaine.
Quant à la relance des entreprises dans l’ensemble de la République, elle se poursuit systématiquement. Nous avons développé des mécanismes pour attirer les investisseurs et pour leur remettre des entreprises en location avec un droit de rachat ultérieur en cas de gestion réussie. Notre objectif est de faire en sorte que toutes les entreprises qui contribuaient et contribuent toujours au potentiel industriel du Donbass se remettent à fonctionner.
C’est important pour les gens, car la densité de population de notre région était l’une des plus importantes de l’ex-Ukraine. Compte tenu de cette densité démographique, nous devons non seulement nous engager dans la restauration des logements, mais aussi dans la rénovation des entreprises, car il s’agit d’emplois et de la possibilité pour les gens de trouver du travail pour subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs familles. Le développement de l’économie dans son ensemble est essentiel et nous y travaillons dans le cadre de notre budget.
GM : Une question plus personnelle. Comment vivez-vous ces difficultés avec votre famille vu votre poste très exposé ?
DP : Je fais partie intégrante du Donbass. Nous vivons donc tous ici de la même manière, avec à peu près les mêmes risques. Nous aimons notre région, nous aimons le Donbass, nous aimons nos villes et, bien sûr, nous faisons tout pour qu’après la victoire, nous puissions rapidement relancer le Donbass et en faire à nouveau le cœur de la Russie. Toutes les autres menaces, risques, obstacles sont insignifiants par rapport à nos objectifs plutôt ambitieux. C’est pourquoi nous avons travaillé, nous travaillons et nous continuerons à travailler dans ce sens.
GM : Certes, mais vous menez une vie très dangereuse. Vous êtes une cible. Votre prédécesseur Alexandre Zakarchenko a été assassiné. Comment résistez-vous quotidiennement à de telles tensions ? Faites-vous du sport ? Regardez-vous des films ? La pression sur vous est permanente, mais vous avez l’air d’être en pleine forme…
DP : Le sport, bien sûr, fait partie intégrante de la vie de tout dirigeant qui fait réellement preuve de leadership. En ce qui concerne un assassinat, il peut y avoir de nombreuses tentatives. L’ennemi, bien entendu, se fixe pour objectif de détruire les opposants politiques. Du point de vue de ma sécurité, la situation ne change pas beaucoup. Mais ce travail n’est pas vraiment le mien, c’est le travail de mes agents de sécurité. Je fais mon travail, eux font le leur. Notre vie est comme ça.
GM : Vous dormez donc bien ?
DP : Je dors bien et je profite de chaque occasion pour dormir, quand je suis en route notamment. Tout va bien de ce côté.
GM : Quand vous étiez jeune, vous ne pouviez pas imaginer que la guerre puisse arriver. Vous avez grandi en temps de paix. Par la suite, vous avez vécu la guerre. Êtes-vous prêt à revenir à une vie paisible ?
DP : Oui, bien sûr. Nous attendons, tous les habitants du Donbass attendent que la paix revienne. Nous avons besoin de la paix, mais pas d’une paix à n’importe quelles conditions. Nous avons besoin d’une paix victorieuse. Nous vivons dans ces conditions difficiles depuis dix ans. Notre République fête cette année son 10e anniversaire. Toute une génération a déjà grandi. Nous avons des enfants qui auront dix ans cette année, comme notre République. Ce sont des enfants qui n’ont pas vu d’autre monde que celui de la guerre, de la destruction, du danger pour leurs vies. Notre tâche est de leur faire voir ce qui les entoure avec des yeux différents le plus rapidement possible. Sommes-nous prêts à retrouver une vie paisible ? Nous y sommes plus que prêts. Mais cela, hélas, ne dépend pas seulement de nous.
GM : Vous êtes donc prêt à la paix si elle arrive ?
DP : Certainement.
GM : Je voulais évoquer avec vous le crash de l’avion MH17 en juillet 2014 et qu’un tribunal hollandais a jugé en 2022. Récemment, un autre avion, un IL-76 avec des prisonniers de guerre ukrainiens à bord a été abattu par les Ukrainiens. Quelle est votre opinion à ce sujet ?
DP : Eh bien, c’est un autre crime monstrueux. Ce qui est caractéristique, c’est qu’ils ne se soucient même pas de qui il s’agit, ni de quel pays provenaient ces victimes… alors qu’il s’agissait de leurs propres compatriotes ! C’est de cela dont il faudrait parler. Ce dernier événement a eu un impact très important sur l’état d’esprit des prisonniers de guerre. Après avoir constaté une telle attitude de la part de l’Ukraine envers leurs camarades, ils se posent tous la question de ce qui les attend s’ils rentrent dans leur pays.
A mon avis, il est évident que le régime ukrainien a dépassé toutes les lignes rouges. Je vous en ai déjà parlé. Il n’y a plus de morale, plus de conscience, ni même de notion de nécessité militaire au vu des crimes que ce régime commet actuellement. Je pense que le moment viendra où les responsables devront répondre des actes qu’ils continuent de commettre aujourd’hui dans le reste de l’Ukraine et, bien sûr, sur la ligne de front.
GM : J’ai appris ce matin qu’il y avait à l’aéroport de Marioupol un centre de torture du bataillon Azov, appelé « Bibliothèque ». Des faits horribles s’y sont déroulés à l’époque où ce bataillon tenait la ville. C’est la première fois que j’entends cette histoire. Serez-vous prêt à pardonner aux Ukrainiens qui ont commis de telles atrocités ?
DP : En fait, il y a beaucoup de crimes qui n’ont pas encore fait l’objet d’enquêtes approfondies, notamment dans le contexte des centres de torture et des prisons cachées, comme il en existait à Marioupol. Celle dite « la bibliothèque de Marioupol » en est un exemple. Mais il y en a beaucoup d’autres ailleurs, sur le territoire de Kramatorsk et de Kharkov. Cela a été rendu public même par les défenseurs internationaux des droits de l’Homme. C’est l’État qui devrait être puni pour ce type de crime, en plus des individus qui ont commis ces forfaits de leurs propres mains. Il y a un temps pour tout. Les crimes de guerre sont imprescriptibles. Par conséquent, si quelqu’un pense que nous les avons oubliés et que nous ne les avons pas enregistrés, il se trompe.
Par Guy Mettan,journaliste indépendant et député au parlement de Genève. Il a notamment dirigé La Tribune de Genève et le Club suisse de la Presse. Auteur de divers livres publiés notamment en France, aux États-Unis et en Russie (Russie-Occident, une guerre de mille ans, Thebookedition 2023, et Le continent perdu, Syrtes 2019).»
Comment ont-ils pu nous faire ça ? Pourquoi Kiev veut-elle nous détruire ? Telles sont les questions que se posent les habitants du Donbass depuis dix ans. Vues de Suisse ou de France, elles peuvent paraître incongrues tant nous sommes habitués à penser que seuls les Ukrainiens souffriraient de la guerre. Nous ne voulons pas savoir que la bataille dure depuis dix ans et a d’abord affecté la population civile du Donbass.
Pendant une semaine, j’ai pu sillonner les deux provinces dans tous les sens, visiter les villes détruites et en voie de reconstruction, rencontrer des réfugiés, discuter avec les gens. Je ne doute pas que ce récit offusquera nombre de gens accoutumés à voir le monde en noir et blanc. A ceux-là je répondrai ce que John Steinbeck et Robert Capa ont lancé à leurs détracteurs lorsqu’ils ont visité la Russie de Staline en 1947, au début de la guerre froide : je me contente de témoigner, de rapporter ce que j’ai vu et entendu de l’autre côté du front. A chacun, ensuite, de se faire son opinion.
Tout a commencé de façon très russe, par un enchaînement improbable de circonstances. Il y a neuf ans à Dushambe, j’avais rencontré un entrepreneur tadjik de Moscou qui mariait sa fille. Il ne parlait pas un mot d’anglais et, sans faire de cas de mon russe misérable, il avait invité toute notre délégation à la noce. J’avais fait un petit discours de circonstance en l’honneur de la mariée et de ses parents. Depuis lors, Umar Ikromovitch est devenu un ami pour la vie, que ni la distance ni la fracture linguistique ne sauraient séparer. Une ou deux fois par an, aux fêtes importantes, il m’envoie des messages Telegram. En février, surprise, il me propose de me joindre à lui pour visiter ses réalisations dans le Donbass, dans lequel il n’était encore jamais allé. Umar emploie en effet quelques centaines d’ouvriers dans la région de Moscou et quelques dizaines dans la reconstruction du Donbass.
Le 3 avril à trois heures du matin, il m’attendait donc avec Nikita, un de ses amis du ministère de la Défense, à la sortie de l’aéroport de Vnukovo, à Moscou, pour m’embarquer dans le Donbass. Nikita avait préparé le programme et fourni les autorisations nécessaires ainsi qu’un chauffeur aguerri, Volodia. Pendant dix heures d’affilée, avec une courte pause-café dans une station-service qui venait d’ouvrir, nous avons descendu à tombeau ouvert les 1060 kilomètres de l’autoroute Prigogine qui relie Moscou à Rostov-sur-le-Don, celle-là même que le chef défunt de Wagner avait voulu remonter avec ses chars en juillet dernier.
Rien n’est plus simple qu’une autoroute russe. C’est toujours tout droit, il n’y a pas un virage jusqu’à Rostov. Et comme celle-ci est impeccable, à part cinquante kilomètres de travaux peu avant Rostov, le trajet fut rapide et indolore, nous permettant de passer en quelques heures des dernières neiges moscovites aux douceurs du printemps de la mer d’Azov. En chemin, des norias de camions, quelques convois militaires, mais assez peu en fin de compte.
A Rostov, port animé et capitale embouteillée du sud russe, nous avons à peine pu poser nos bagages et faire trois pas que nous voilà partis pour notre première visite : une énorme station de pompage-turbinage des eaux du Don située à l’embouchure du fleuve, à une vingtaine de kilomètres de la ville. Des ouvriers s’activent encore à terminer les aménagements extérieurs. Deux gigantesques tuyaux, des dizaines de citernes de 20 000 m3 et huit stations de pompage de onze turbines chacune acheminent désormais l’eau douce de Rostov à Donetsk, située à deux cents kilomètres de là et privée d’eau potable à cause de l’embargo ukrainien. Tout est automatisé. Les 3700 ouvriers ont commencé et terminé l’immense chantier ainsi que la construction de la ligne à haute tension destinée à alimenter les turbines en six mois, entre novembre 2022, aussitôt après la réintégration des républiques dans la mère-patrie, et avril dernier.
Première conclusion : après des investissements aussi rapides et colossaux, la volonté russe me semble inébranlable et il me paraît exclu que la Russie accepte à nouveau, un jour, de se séparer du Donbass. Ce territoire est désormais russe, point final.
A la nuit tombante, nous voici enfin assis à la table d’une brasserie manifestement très prisée de Rostov, face au Don paisible. La nuit sera calme et le sommeil de plomb. La suivante, avec quarante missiles ukrainiens tirés sur la base aérienne voisine de Morozovsk, sera plus animée.
Le lendemain matin, départ pour Marioupol, à 180 kilomètres et trois heures de route. Après Taganrog, la route longe la mer d’Azov et est encombrée par les convois de camions qui vont et viennent du Donbass. Elle est en plein travaux d’élargissement. Les véhicules militaires arborent un V ou un Z bien visibles. Checkpoints et contrôles divers se succèdent avant et après la frontière de la République de Donetsk. Sur les bas-côtés, de longues colonnes attendent la fouille. Grâce à nos laissez-passer, nous voici bientôt en territoire ex-ukrainien. Evgueni, un Russe de Vladivostok engagé volontaire auprès de la République de Donetsk, prend le relais. Il nous servira de guide et d’interprète tout au long de notre séjour.
Peu avant midi, nous atteignons les faubourgs de Marioupol et entrons sur le territoire d’Azovstal, totalement dévasté.
L’usine n’est plus que cheminées rouillées, entrelacs de tuyaux éventrés et de ferrailles tordues. Une vision d’apocalypse qui évoque immédiatement Stalingrad, l’usine de tracteurs, Vassili Grossmann et le « Voyage en Russie » de Steinbeck et Capa. Aucune des maisons et des immeubles d’habitation alentour n’a survécu.
Le centre-ville a en revanche beaucoup mieux résisté, avec un taux de destruction qu’on peut estimer à cinquante pourcents à première vue. Il est en pleine rénovation. Sur la place centrale, la reconstruction du fameux théâtre – bombardé ou dynamité on ne sait trop – doit être achevée à la fin de l’année. Umar est content : les enfants et les jeunes mères se sont déjà emparés du parc et du terrain de jeux que son entreprise vient d’achever. Les lignes de bus, offerts par la ville de Saint-Pétersbourg, ont été rétablies. Les terrasses de café ont rouvert.
Puis nous repartons pour l’ouest de la ville, qui offre un paysage très différent.
Tout y est neuf. Les quartiers anciens ont déjà été rénovés et de nouveaux quartiers, des bouquets d’immeubles, une école, une crèche, un hôpital, y ont jailli de terre en moins d’une année. Une dame qui promène son chien nous explique qu’elle vient d’emménager dans son appartement tout neuf il y a quinze jours, après avoir vécu pendant des mois dans un taudis sans eau courante.
Supervisés par la société publique Military Construction Company du ministère de la Défense avec l’aide des villes et des provinces russes, les chantiers s’activent jour et nuit. Dix mille habitants ont déjà été relogés et la ville a retrouvé les deux tiers de sa population d’avant-guerre, soit 300 000 habitants. Durant l’après-midi, nous visiterons un second hôpital de 60 lits, entièrement neuf et démontable, très bien équipé et dirigé par des médecins volontaires provenant des différentes régions de Russie.
Les constructions les plus spectaculaires concernent toutefois les écoles. En bordure de mer, une nouvelle académie de la marine accueillera sa première volée de cadets à la rentrée de septembre. Salles de cours, internat, salles de sports, salles d’entrainement, quatre immeubles de verre et d’acier rutilants sont sortis de terre en dix mois. Prévus pour 560 élèves en uniforme de 11 à 17 ans, ils accueilleront principalement des orphelins des deux guerres du Donbass, celle de 2104-2022 et celle de 2022-2024, me dit-on. Six jours d’enseignement par semaine à raison de huit à dix heures par jour, on n’aura guère le temps de s’y ennuyer. A la fin du cursus, les élèves pourront soit parfaire leur formation dans la marine soit entrer dans une université civile.
La seconde école est plus classique mais encore plus spectaculaire. C’est un collège expérimental comme on n’en encore jamais vu en Russie (ni en Suisse à ma connaissance). Le design, remarquable, est très étudié. Les salles de classe sont équipées avec les dernières technologies, ordinateurs, robots, cyber et nanotechnologies, intelligence artificielle. Plus classiques, les salles de dessins, de couture, de cuisine, de peinture, de langues, de ballet, de théâtre, de chimie, physique, de biologie, d’anatomie et mathématiques. Il existe même une salle équipée de cabines pour apprendre à conduire et à piloter.
Commencée fin 2022, terminée en septembre 2023, elle a accueilli sa première volée de 500 élèves l’an dernier et en attend 500 de plus à la rentrée de septembre. La pédagogie est à l’avenant, sans minauderies pédagogistes : les cours durent douze heures par jour. Ils commencent à 8h et se terminent à 20h à raison de six heures de matières « dures » le matin, et de six heures de matières plus récréatives ou complémentaires l’après-midi. La cantine assure trois repas par jour.
Seule difficulté, assure la directrice, celle de trouver des enseignants qui veuillent bien accepter de s’installer à Marioupol. Mais elle n’a pas l’air d’être du genre à s’effrayer devant la tâche.
En fin d’après-midi, nous nous engageons sur l’autoroute toute neuve qui relie Marioupol à Donetsk, à 120 kilomètres, en faisant un petit arrêt dans la petite ville de Volnovakha, dont le palais de la culture a subi une frappe de HIMARS en novembre dernier. Le toit s’est écroulé et des échafaudages encombrent ce qui reste de la scène et de la salle. Par chance, la salve n’a fait ni mort ni blessé, le spectacle programmé ce jour-là ayant été déplacé à la dernière minute. Pour les habitants, pas de doute, les Ukrainiens cherchaient à tuer le plus de civils possible. Mon guide m’explique qu’ils tirent toujours les HIMARS par groupe de trois : une première roquette pour percer le toit et les structures, une deuxième pour liquider les occupants et, vingt à vingt-cinq minutes plus tard, une troisième frappe pour tuer le maximum de pompiers, secouristes, parents, policiers, amis, voisins venus secourir les victimes. Ce récit me sera répété plusieurs fois.
Donetsk est une grande ville d’un million d’habitants, très étendue, très animée, avec une circulation dense. On n’y voit que peu d’immeubles ou de façades détruites. En revanche, la ville vit au son du canon. Je n’y avais pas prêté attention à mon arrivée, à cause de la fatigue et des émotions de la journée. Mais en me réveillant à trois heures du matin, j’ai soudain été frappé par le son du canon. Toutes les deux à trois minutes, un coup part, faisant trembler les vitres et illuminant le ciel d’une lueur orangée : ce sont les artilleurs russes qui tirent sur les positions ukrainiennes, à quelques kilomètres du centre-ville. Les Ukrainiens ripostent avec des missiles, des drones ou des roquettes HIMARS, ce qui enclenche les tirs de contre-batterie russes, à raison d’un ou deux par heure me semble-t-il.
Le lendemain matin, on m’apprendra à distinguer les uns des autres. Les HIMARS sont silencieux jusqu’à l’explosion finale, les missiles SCALP français et Storm Shadow britanniques font un bourdonnement d’avion, de même que les missiles anti-missiles russes, tandis que les obus ordinaires tombent en sifflant. De toute façon, je n’ai aucun souci à me faire, m’assurent mes nouveaux amis. Ils m’ont logé dans le seul hôtel de la ville encore en mains américaines et jamais les Ukrainiens n’oseraient tirer sur une cible américaine. Il n’en reste pas moins que les tirs ukrainiens continuent à faire des blessés et un mort par semaine en moyenne. Tous des civils, car il n’y a absolument aucun soldat, véhicule ou installation militaire en ville. En quatre jours, je n’y ai pas croisé un seul uniforme.
Nous commençons la journée par une visite à l’Allée des Anges, qui se trouve au milieu d’un beau parc urbain. C’est le nom qu’on a donné au monument funéraire érigé en mémoire des enfants tués par les bombardements ukrainiens depuis 2014. 160 noms ont déjà été inscrits sur le marbre. Mais la liste en comprend plus de 200 à ce jour. Des dizaines de bouquets de fleurs, de jouets, de photos d’enfants s’amoncellent sous l’arche de fer forgé. C’est bouleversant.
Au retour, nous rendons visite aux confrères de la télévision et de la radio OPLOT, en bordure de la place centrale. Leur immeuble est régulièrement visé par des HIMARS. On n’a pas encore pu réparer les derniers studios frappés mais on les retape à la fortune du pot et les cinq chaînes TV et radio diffusent leurs programmes sans interruption. La direction et l’équipe sont à 90% féminines, les quelques hommes étant chargés de la couverture du front, à dix kilomètres de là. Un petit jardin d’enfant – une grande crèche attirerait l’attention des HIMARS ukrainiens – accueille les enfants des employés. Il en va ainsi dans toute la ville, les crèches publiques ayant dû fermer pour éviter les frappes. Au début, en 2014, il avait été difficile de recruter des journalistes à cause des risques d’attentat mais ce n’est plus le cas aujourd’hui, assure la rédactrice en chef Nina Anatoleva. L’intervention russe de 2022 a beaucoup renforcé la sécurité. Mais ils ont perdu en audience. Leurs chaines, qui diffusaient largement dans la partie russophone de l’Ukraine, ont été coupées et ne sont plus visibles que sur internet ou sur le réseau local.
L’après-midi, nous nous rendons dans le village de Yassinouvata, proche d’Avdeevka, et donc tout près du front. Le village, très exposé aux tirs d’obus ukrainiens, abrite une école transformée en centre d’accueil pour les réfugiés des villages récemment libérés. Aussitôt sortis de Donetsk, la proximité du front se fait sentir. La route est défoncée par les tirs d’obus et jonchée de débris de ponts écroulés. Sur notre gauche, deux hélicoptères Ka-50 Alligators et un MI-8 reviennent du front en rase-mottes. A notre droite des tranchées et trois rangées de dents de dragons, équivalents de nos Toblerone suisses, forment une des lignes de la défense russe. Des engins militaires la longent régulièrement.
Notre véhicule est parfaitement anonyme. Pas de convoi, d’insignes de presse, de gilets pare-balles ou de casques qui pourraient attirer l’attention des drones de surveillance ukrainiens. Les GPS de nos portables sont désactivés depuis longtemps. Il s’agit d’être le plus banal possible. La route est de plus en plus défoncée et la circulation quasi inexistante. Le chauffeur, le guide et Umar sont parfaitement impavides.
La directrice de l’école, ex-professeur de mathématiques devenue directrice du centre d’accueil, nous accueille. La libération d’Avdeevka et des villages voisins fin février a fait sortir les habitants survivants des caves. Ils sont logés ici, dans les salles de classe, en attendant de retrouver leur logement ou d’en trouver un nouveau. Sur les 160 personnes hébergées, certaines ont déjà pu regagner Avdeevka. Aujourd’hui, c’est au tour de Nina Timofeevna, 85 ans et toute sa verve, de regagner son logis. Elle a vécu dans sa cave pendant deux ans en faisant du feu à même la rue. « Les soldats ukrainiens ne nous ont pas aidé du tout », assure-t-elle, tandis que l’armée russe a réparé son toit et les vitres de sa maison, si bien qu’elle peut y retourner, encadrée par deux soldats de la police militaire qui lui portent son barda. « Ce n’est pas une guerre, mais un massacre de civils. Ils veulent nous détruire. »
Dans les couloirs, des bénévoles de l’Eglise orthodoxe déballent des cartons de vêtements, des bouteilles d’eau et de la nourriture. Dans les autres salles, des couples avec un beau chat aux yeux bleus, des vieillards. Une famille avec un jeune garçon de quatre ans. Elle s’est fait souffler son appartement par une roquette alors qu’elle essayait de trouver de la nourriture à l’extérieur. Le père était ouvrier et la mère comptable à la cokerie d’Avdeevka. Ils ont échappé à la mort par miracle et n’en reviennent pas encore d’avoir survécu…
Sur le chemin du retour à Donetsk, la discussion porte sur la vie pendant la guerre et Evgueni m’apprend qu’à Marioupol le bataillon néonazi Azov avait ouvert dès 2014 une prison secrète dans un bâtiment de l’aéroport, appelée la « Bibliotheka », la Bibliothèque, parce que les victimes y étaient désignées comme des « livres », à l’image des nazis qui appelaient leurs victimes des « Stück ». Selon les témoignages, des dizaines de personnes y ont été torturées et tuées pendant les huit années durant lesquelles les nationalistes tatoués de symboles nazis du bataillon ont fait la loi à Marioupol tandis que la police locale regardait ailleurs. Des investigations sont en cours pour identifier les victimes et la visite des locaux est suspendue. La presse russe en a parlé mais les médias occidentaux ont gardé le silence, de peur d’écorner le narratif des gentils Ukrainiens et des méchants russes.
Deuxième constat : le Donbass fête en ce début avril le 10e anniversaire de son soulèvement contre le régime de Kiev qui avait décrété la guerre au terrorisme contre lui. Des milliers de personnes, enfants, civils et combattants, ont été tuées. Donetsk a pris le surnom de « ville des héros ». Après tant de sacrifices, les trois millions d’habitants de l’oblast se battront jusqu’au bout pour défendre leur république, quel qu’en soit le prix et quoi qu’on puisse penser d’eux en Occident.
La guerre n’est jamais faite par ceux qui la financent et en tirent les bénéfices. Je me souviens de cette scène du documentaire de Michael Moore, Fahrenheit 9/11, où le réalisateur interpelle des sénateurs américains pour qu’ils signent un document et acceptent l’enrôlement de leur enfant dans la guerre: pas un prêt à envoyer sa progéniture en Irak comme chair à canon pour l’Oncle Sam au bénéfice des compagnies pétrolières. Que faire alors pour recruter les fils et filles des perdants du modèle américain, sans utiliser la force? : agiter le drapeau et les valeurs patriotiques qui leur fera croire qu’ils se sacrifient pour leur pays.
Les gagnants : les oligarques des deux camps, ceux qu’on dit démocratiquement élus dans les contrées où l’on vote pour élire son maître, où ceux qui n’ont pas besoin pour régner de passer par le simulacre de l’élection.
Les perdants : ceux sur le champ de bataille, qu’on a depuis longtemps persuadés que l’ennemi était en face d’eux, mais pas au-dessus, ceux qui donnaient les ordres. Pourtant, ce sont souvent des frères et sœurs qui s’entretuent, alors que dans un monde décent on sait qu’ils auraient pu être amis, amants, taper la carte ensemble, ou cogner les verres.
Malheureusement, la propagande médiatico-politique les a persuadés qu’ils faisaient partie du camp A face à ceux du camp B. La catégorisation sociale, bien qu’automatique, est un des mécanismes les plus dangereux pour la paix sociale. Elle nous fait tristement oublier notre commune humanité… George Orwell soulignait cette vérité, alors qu’il était dans une tranchée lors de la guerre d’Espagne : « Nous étions dans un fossé, mais derrière nous s’étendaient cent cinquante mètres de terrain plat, si dénudé qu’un lapin aurait eu du mal à s’y cacher (…). Un homme sauta hors de la tranchée [ennemie] et courut le long du parapet, complètement à découvert. Il était à moitié vêtu et soutenait son pantalon à deux mains tout en courant. Je me retins de lui tirer dessus, en partie à cause de ce détail de pantalon. J’étais venu ici pour tirer sur des « Fascistes », mais un homme qui est en train de perdre son pantalon n’est pas un « Fasciste », c’est manifestement une créature comme vous et moi, appartenant à la même espèce – et on ne se sent plus la moindre envie de l’abattre. »
Voilà à quoi s’attellent chaque jour les politiques et leurs chapelles médiatiques : nous priver des outils pour comprendre, donc nous monter inévitablement les uns contre les autres, puisque l’ignorance amène à trouver le mauvais coupable. Ils ne nous disent évidemment pas que le pays le plus meurtrier qui soit sont les États-Unis et que se défaire du lien de dépendance qu’a l’Europe avec eux pour favoriser une entente avec la Russie et le monde arabe, serait peut-être une meilleure solution. Non, ils préfèrent alimenter une guerre qu’ils ne font pas entre deux peuples frères qui se massacrent pour eux.
Le prix Nobel de la paix décerné à Barack Obama en 2009, sera le blanc seing lui signalant qu’il peut faire la guerre tous azimuts. Sous ses deux mandats, comme aucun autre président, les États-Unis auront été en guerre. Afghanistan, Irak. Mais aussi la Syrie, la Libye, et les nouvelles guerres par drones au Pakistan, en somalie, au Yemen. Aujourd’hui, le guerrier de la paix, ou le pacifiste belligérant, donne des conférences partout dans le monde. La dernière ? En Belgique, sur les technologies de pointe. Cachet pour la soirée : 600.000 euros. Le sang, ça rapporte.
Dans cette technologie de pointe, les drones font belle figure, à l’heure de la guerre 4.0 où on tue des êtres humains à des milliers de kilomètres assis sur un fauteuil confortable dans un centre en Allemagne ou ailleurs… La guerre jusqu’au summum de la déshumanisation. Les États-Unis nous avaient dès le début appris que leur existence reposait sur la destruction de l’autre, puisque les indiens qui vivaient paisiblement sur leur terre depuis des siècles ont été massacrés par des dirigeants qui ne connaissaient pas le partage et ont depuis le mot pacifisme gravé sur le canon de leur fusil.
Daniel Ganser l’a bien exprimé : Les USA sont la plus grande menace pour la paix mondiale. Ils ont bombardé le plus de pays depuis 1945 ; Les E.-U. Ont plus de 200.000 soldats stationnés à l’étranger ; chaque année, le budget militaire américain augmente : il sera de plus de 842 milliards en 2024… Comme le dit encore Ganser : « Le mouvement pacifiste sait que beaucoup pourrait être fait avec un tel budget annuel. Au lieu de la guerre et des armes, l’argent pourrait être consacré à soulager la faim dans les pays pauvres, à l’éducation, à la santé, à l’expansion des énergies renouvelables, ou à des projets visant à lutter contre la pollution, ou encore à financer des médias alternatifs qui dénoncent les mensonges de guerre ou informent sur les causes réelles de la guerre, etc. ». Ainsi, la guerre externe entretient la guerre sociale interne, nourrie par d’indécentes inégalités.
Quel gâchis. Car c’est un souffle d’humanité qui nous emplit de bonheur lorsque nous voyons ceux appelés ennemis laisser tomber les armes et faire la paix. Ce rapprochement entre des camps rendus virtuellement adverses par ceux qui font les guerres dans les salons feutrés mais ne les vivent pas, montre l’absurde de ces hommes qui se déchirent entre eux. C’est la trêve de Noël dans les tranchées de 14-18. Il n’est de meilleur preuve de la construction de cette haine de l’autre par les médias et qui ne peut se matérialiser que lorsque, arme à la main, notre survie dépend de la mort de l’autre.
Les marchands d’armes, qui sont souvent les mêmes que les marchands de propagande, doivent donc créer des catégories abstraites dans laquelle les gens se reconnaissent, leur rappelant ce qui les distingue plutôt que tout ce qui les rapproche, occultant à dessein notre commune humanité.
La guerre, ce n’est pas la destruction de deux camps, c’est la destruction de ce qui fait de nous des êtres humains.
En procès contre les laboratoires Pfizer, qu’il accuse, via le vaccin anti-Covid, d’avoir provoqué le décès de sa femme Mauricette en mai 2022, morte de la maladie de Creutzfeldt-Jakob, Marc Doyer est aussi porte-parole de l’association « Verity France »
Ou comment la lutte contre un génocide en cours met en lumière l’absence de liberté de la presse et d’expression.
« Les médias et leurs personnels ne sont plus que les instruments, plus ou moins consentants et zélés, dont la classe dominante a besoin pour assurer son hégémonie »
Alain Accardo, Journalistes précaires, journalistes au quotidien
Nous sommes le 9 février 2015, en séance parlementaire de la Communauté française. La députée Joëlle Maison pose une question à Rudy Demotte, ministre-président, intitulée: « Soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles à l’Association belgo-palestinienne (asbl) » :
« Nous assistons à une recrudescence de l’antisémitisme et de l’islamophobie en France et en Belgique. L’actualité récente en est une tragique illustration (…) Dans ce contexte de tension croissante, tous les parlementaires de cette assemblée – et bon nombre de nos concitoyens – reçoivent mensuellement un magazine intitulé Palestine édité par l’Association belgo-palestinienne Wallonie-Bruxelles. Cette asbl publie également sa revue en ligne et reçoit des subsides de la Fédération Wallonie-Bruxelles (…) Les objectifs de l’association sont louables et j’y adhère totalement. Néanmoins, à la lecture du dernier numéro de leur mensuel, je ne peux que regretter son contenu, difficilement conciliable avec la mission annoncée de « contribuer au rapprochement entre les peuples arabe et juif, dont la coopération permettra la construction d’un Moyen-Orient pacifié et prospère. Prosélyte, manichéen, visant à ôter toute légitimité à l’État d’Israël, ce contenu me semble difficilement compatible avec les impératifs du vivre-ensemble et du dialogue interculturel. Monsieur le ministre-président, pourquoi continuer à subventionner une association dont les publications ne sont pas conformes à l’objet social ? Quelle est la nature des liens entre cette association et les autorités palestiniennes ? Y a-t-il d’autres associations proposant un point de vue différent ? Si oui, sont-elles également subventionnées ? Quelles sont les modalités de diffusion du mensuel Palestine ? La Fédération Wallonie-Bruxelles exerce-t-elle un contrôle sur ce type d’association ? »
Ah, le fameux contrôle!… Cette tentative de retirer les subventions publiques d’un journal dont les positions ne correspondent pas au narratif politique illustre la manière dont le subventionnement de la presse constitue un outil politique non pas dans le but de promouvoir la pluralité et la diversité d’opinions, mais pour faire exister une version unique favorable au pouvoir.
« On peut dire que la représentation médiatique du monde, telle qu’elle est fabriquée quotidiennement par les journalistes, ne montre pas ce qu’est effectivement la réalité mais ce que les classes dirigeantes et possédantes croient qu’elle est, souhaitent qu’elle soit ou redoutent qu’elle devienne ».
Alain Accardo, Journalistes précaires, journalistes au quotidien
La police de la pensée veille, secondée par les agents du maintien de l’ordre : Adnan Azam, journaliste et écrivain que nous avons plusieurs fois interviewé[note], a été arrêté alors qu’il attendait son avion pour l’Espagne, maintenu en garde à vue 24 heures, interrogé à plusieurs reprises sur « l’apologie du terrorisme » et le « soutien pro-palestinien ». Marc Doyer[note] s’est fait interpeller chez lui par 15 agents armés, pour avoir laissé un message sur le téléphone du président français l’interpellant sur les effets secondaires des vaccins.
Retrait des aides publiques pour les journaux désobéissants, calomnies et médisances dans les médias du pouvoir utilisés comme instrument pour salir les récalcitrants et faire peur à ceux qui voudraient s’en approcher, intimidation physique et arrestation de ceux qui dénoncent la corruption et se battent pour la vérité et la justice.
« Les subventions aux médias sortent de la poche du contribuable de telle sorte qu’en fin de compte ce dernier paye pour être endoctriné dans l’intérêt de puissants groupes d’intérêts comme ceux qui bénéficient de contrats d’armement et autres sponsors du terrorisme d’État ».
N. Chomsky & H. Edwards, Manufacturing consent
On se demande si face au massacre, génocidaire, qui atteint son faîte aujourd’hui, Joëlle Maison est autant « choquée » qu’à l’époque :
« J’ai parcouru les autres numéros et j’ai constaté des expressions choquantes comme « pogrom » et « apartheid », qui reviennent à plusieurs reprises. Je sais que ce mot est à la mode mais est-il adéquat de subventionner une revue qui l’évoque ? J’ai aussi lu le terme « génocide ». . . Il me semble que ces termes et expressions, que l’on retrouve d’ailleurs dans la majorité des articles, ne favorisent pas le dialogue interculturel et ne contribuent pas à pacifier les relations entre les peuples arabe et juif. Face à ce genre d’expressions et d’articles très orientés, je m’attendais à lire le point de vue de politiques et personnalités israéliennes qui ont un discours nuancé – c’est d’ailleurs la majorité en Israël –, mais il n’en a rien été ».
Médias et politiques, un seul et même pouvoir, participent quotidiennement à la construction d’un « consensus de la cécité[note] », malgré leurs mots vides tels que « pluralité », « dialogue » et « vérification de l’information ». Ce n’est pas anodin, au contraire: en ne donnant pas les clés pour comprendre, ce qui passe par le débat et la contradiction, ils génèrent la haine et la division sociale, ce qui se répercute sur la vie de la cité.
« L’apologie généralisée de l’« ouverture » et du « dialogue » tous azimuts laisse ignorer le fait que le seul dialogue bien perçu dans le système est celui qui s’instaure entre des variantes d’un même discours et que les seules audaces bien accueillies sont celles qui relèvent du sacrilège rituel et des outrances passagères de la mode »
Alain Accardo, De notre servitude involontaire, Agone
L’information n’est pas quelque chose d’immatériel, elle peut tuer. Et elle le fait.
Et les « terroristes » sont ailleurs que là où on les croit.
Bienvenue à la ferme arc-en-ciel, chez Serge Peereboom, paysan résistant. Un petit écrin de verdure en Belgique, où l’homme nous prouve que chaque jour on peut faire autrement que ce que fait l’agriculture industrielle, destructrice des sols, de notre santé, des savoirs ancestraux. En compagnie de Grégory Michel, paysan maraîcher.
Suite de l’affaire Valentine DELWART: l’échevine des finances de Uccle, qui « ne savait pas » d’où provenaient les 100 000 € qu’elle touchait chaque année.
Christophe VAN GHELUWE est le fondateur de Cumuleo. Cumuleo est un site Internet qui publie des données sur les mandats, fonctions et professions des mandataires publics et des hauts fonctionnaires. « La transparence est le carburant de la Démocratie ».
Site internet: www.cumuleo.be
Site internet pour la transparence administrative: https://transparencia.be/
Compte-rendu de la conférence internationale sur la souveraineté à Genève
Après deux guerres mondiales aux conséquences dramatiques, le XXIe siècle était censé être plus pacifique et apporter des solutions efficaces aux “conflits chroniques”. À l’aube du nouveau siècle, de nombreux pays ont proclamé leur souveraineté, mais beaucoup d’entre eux ont été confrontés à de sérieux risques et difficultés. La question de la souveraineté est devenue particulièrement aiguë ces dernières années avec l’éclatement des conflits militaires en Ukraine et dans la bande de Gaza. Ces événements ont considérablement modifié la perception du droit international, de la coopération, des traités, de l’architecture de sécurité en Europe et même du nouvel ordre mondial.
Les 26 et 27 mars, des experts du Royaume-Uni, de Chine, de Suisse, d’Ukraine, de Géorgie, de Moldavie et d’Afghanistan se sont réunis au château de la Swiss Umef (Swiss University of Applied Research) pour la conférence internationale “Sovereignty in the XXIst Century and Future Scenarios” (Souveraineté au XXIe siècle et scénarios futurs). De quoi ont-ils discuté et à quelles conclusions sont-ils parvenus ?
L’âge d’or de la souveraineté
La souveraineté et l’égalité souveraine ont été reconnues par le traité de Westphalie (1648). Pour chaque nation et chaque État, l’indépendance et la souveraineté constituent une défense fiable contre les ingérences extérieures dans ses affaires intérieures, préservant l’identité, les codes mentaux et culturels et les langues de ses citoyens.
Présentant le livre Sovereignty, a Brief Maneul, écrit par Nicolay Tsvyatkov, Anatolii Tcaci et Ecaterina Cojuhari, Anatolii Tcaci, docteur en sciences politiques moldave, a abordé les fondements historiques et conceptuels de la souveraineté. Selon lui, le XXe siècle a été une période “dorée” pour le développement et l’établissement de la souveraineté. Au cours de ce siècle, trois systèmes de relations internationales ont été mis en place, ce qui a donné une forte impulsion au développement de la souveraineté — trois vagues de souveraineté. “À la suite de la fin de la Première Guerre mondiale, le système de relations internationales de Versailles-Washington a été créé en 1919 et des changements radicaux ont eu lieu sur la carte politique de l’Europe. L’effondrement de quatre empires — l’empire austro-hongrois, l’empire allemand, l’empire russe et l’empire ottoman — a entraîné l’apparition de nouveaux États sur la carte politique européenne : l’Autriche, la Hongrie, la Pologne, la Yougoslavie, la Tchécoslovaquie, la Finlande, la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie…”, a expliqué l’expert.
Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le système de Yalta-Potsdam a abouti à la création des Nations unies, fondées sur le principe de l’égalité souveraine de tous les États membres, qui se sont engagées à régler les différends internationaux par des moyens pacifiques. Au milieu du XXe siècle, la souveraineté est inscrite dans le droit international. Avec l’émergence de l’ONU et la formation d’un nouveau système bipolaire de relations internationales, la deuxième vague de souveraineté a commencé, associée, entre autres, à l’effondrement des empires coloniaux du monde, dont les métropoles sont situées en Europe occidentale.
“La troisième vague de souveraineté au XXe siècle est apparue au moment de la fin du système bipolaire des relations internationales et de l’effondrement de l’URSS, lorsque 15 nouveaux États souverains de l’espace post-soviétique sont apparus en même temps. Le nombre d’États sur la carte du monde est passé à 193, ce qui est encore le cas aujourd’hui. Dans le même temps, il convient de noter que parmi les États qui ont émergé après l’effondrement de l’URSS, seuls quelques-uns ont conservé la capacité de se développer souverainement”, a déclaré Anatolii Tcaci.
Le docteur en sciences politiques a noté que le conflit militaire en Ukraine était le début d’une série d’événements dans le processus de formation d’un nouveau système multipolaire de relations internationales. “Les composantes clés de la souveraineté dans le processus de formation du nouveau système sont : la souveraineté spatiale ou la sécurité ; la souveraineté numérique ; la souveraineté alimentaire ; la souveraineté socioculturelle comme base de la souveraineté nationale du XXIe siècle et la capacité de la société et de l’État à s’auto-identifier par rapport aux processus mondiaux et aux acteurs clés de l’environnement du nouveau système”, est convaincu l’expert.
La Suisse et la Moldavie : la neutralité comme l’un des fondements de la souveraineté
La Moldavie, qui a proclamé son indépendance il y a 30 ans, n’est toujours pas en mesure de tirer pleinement parti de sa souveraineté. Coincée entre les grandes puissances régionales, la république a connu l’instabilité politique, les difficultés économiques et les conflits territoriaux. S’exprimant sur les dimensions internes et externes de la souveraineté, Ecaterina Cojuhari, modératrice moldavo-suisse de la conférence, a noté que si l’intégration européenne de la Moldavie semble bien engagée, le processus lui-même est hautement politisé : “Alors qu’elles consacrent l’essentiel de leur attention à la rhétorique pro-européenne et au populisme, au développement de la démocratie, sous laquelle des dizaines de chaînes de télévision et de sites d’information sont fermés en Moldavie, les autorités moldaves ne disent pas grand-chose des réalités économiques. La république connaît un taux de pauvreté sans précédent de 31,1%. La décision des autorités moldaves de retirer la Moldavie de la CEI d’ici la fin 2024, qui représente 25% du chiffre d’affaires commercial de la république, nuira également à l’économie moldave. Comme nous le savons, l’économie d’un pays est l’un des principaux piliers de sa souveraineté”. L’expert a également noté que l’une des étapes importantes pour renforcer la souveraineté de la Moldavie pourrait être une politique de soutien actif à la neutralité et un dialogue ouvert avec Tiraspol. Cependant, le récent traité avec la France, qui entraînera l’ouverture d’une mission militaire française en Moldavie, suggère le contraire.
“À l’ère moderne, alors que les tensions géopolitiques et la polarisation augmentent, de nombreux pays sont contraints de choisir un camp, et la neutralité est présentée comme une forme de lâcheté. En fait, la neutralité peut être considérée comme la forme la plus pure de la souveraineté et le soin le plus scrupuleux à honorer la souveraineté. La neutralité a permis à la Suisse de traverser le XIXe siècle et de vivre au XXe siècle, en survivant à deux guerres mondiales dans la paix. Sa neutralité et sa crédibilité ont créé des conditions favorables à la fondation de la Croix-Rouge et des Nations unies dans ce pays. Elles ont permis à la Suisse et à Genève d’être considérées comme impartiales et de mener des processus de médiation. La neutralité a été imposée à l’Autriche après la Seconde Guerre mondiale et sous l’occupation étrangère, mais elle a permis au pays de gagner en stabilité, de devenir une zone tampon entre l’OTAN et le Pacte de Varsovie, ainsi que de devenir un espace de médiation en Europe, en accueillant l’OSCE, l’AIEA et l’ONUDC”, a déclaré l’expert suisse Gilles-Emmanuel Jacquet, vice-président de Geneva l’Institut international de recherche sur la paix (GIPRI).
Selon l’expert, la comparaison entre la Suisse et la Moldavie peut sembler inappropriée car ces deux pays Présentent de nombreuses différences, mais ils ont aussi des points communs si l’on tient compte de leur diversité ethnique et linguistique, de leur position géographique et géopolitique entre empires, grandes puissances ou voisins hégémoniques… “Cependant, la neutralité permet à un pays de refuser la logique de confrontation entre les blocs, de défendre ses propres intérêts. Ce faisant, le statut de neutralité permet à un pays d’être un lieu sûr pour les négociations de paix où les conflits peuvent être résolus. En raison de sa situation géographique, un pays neutre agit comme une zone tampon, évitant les conflits entre blocs et gardant une distance entre les missiles nucléaires des blocs concurrents. La neutralité n’est pas l’isolement face à la mondialisation. Elle peut contribuer à protéger les intérêts nationaux et la spécificité des cultures et des langues, tout en offrant un espace de médiation et de préservation de la paix dans le contexte complexe d’aujourd’hui”, estime Gilles-Emmanuel Jacquet.
Souveraineté hybride 2.0
L’expert américano-suisse, le Dr. Daniel Warner, est convaincu que la souveraineté fait partie d’un modèle international du XVIIe siècle dépassé, au mieux contestable, au pire obsolète… “Pour développer mon argumentation, je commencerai par montrer que la fiction juridique de la souveraineté, qui a émergé après la paix de Westphalie en 1648, fait partie d’un paradigme intellectuel plus large qui a besoin d’une sérieuse mise à jour. En 1904, Halford McKinder, dans son ouvrage intitulé The Geographical Pivot of History (Le pivot géographique de l’histoire), a introduit la théorie du Heartland, qui a révolutionné les relations internationales. La géographie commence à compter ; la géopolitique et la géostratégie apparaissent. Tout comme Newton a présenté des formules absolues pour décrire le monde, McKinder a présenté des réalités géographiques pour expliquer pourquoi les pays se comportent comme ils le font. Sa citation la plus célèbre est la suivante: “Celui qui domine l’Europe de l’Est domine le Heartland ; celui qui domine le Heartland domine l’île mondiale ; celui qui domine l’île mondiale domine le monde”. Mckinder était convaincu que l’Europe de l’Est était le centre géostratégique du monde et qu’”un tampon était nécessaire entre l’Allemagne et la Russie”, vision que l’expert a partagé.
“Aujourd’hui, nous appellerions l’Ukraine, la mer de Chine méridionale et le canal de Suez des points géostratégiques modernes, centraux et déterminants. Le pouvoir qui contrôle ces lieux domine la plupart des pays du globe… La paix de Westphalie a joué un rôle important dans la création du système international moderne de souveraineté des États. Elle a introduit les relations internationales modernes, les relations entre nations souveraines telles que nous les connaissons aujourd’hui. Mais elles sont remises en question. Le système international se mondialise tout en restant international. Les sociétés transnationales, les acteurs armés non étatiques, les individus tels que Jeff Bezos, Mark Zuckerberg, Elon Musk et Bill Gates, agissent désormais à bien des égards comme des puissances souveraines. Nous vivons dans un monde hybride où la souveraineté étatique existe toujours — heureusement pour Genève et son rôle de centre multilatéral —, mais où de nouvelles notions de souveraineté entrent en jeu. La souveraineté 2.0 est un hybride de national, international et mondial. Alors que des soldats se battent presque au corps à corps à Gaza et en Ukraine, des cyberattaques ont lieu dans le monde entier. Alors que les avions de chasse et les chars soutiennent les soldats sur le terrain, l’intelligence artificielle et les drones ont créé un tout nouveau monde dans l’espace et le temps. Ce nouveau monde n’est pas simple ou ordonné. La souveraineté 2.0 ressent la tension entre deux mondes et une nouvelle complexité. Si certains prétendent que nous vivons dans un monde post-westphalien, ils devraient visiter le Donbass ou Rafah. Les hybrides ne sont jamais émotionnellement satisfaisants. Le monde absolu de Newton et de McKinder était émotionnellement propre et bien rangé. La politique quantique et la chronopolitique sont loin d’être aussi soignées et ordonnées. Mais c’est là que nous nous trouvons aujourd’hui. C’est la situation hybride dans laquelle la Souveraineté 2.0 s’est trouvée au début du XXIe siècle”, est convaincu Dr. Daniel Warner.
Cette idée a été soutenue par Nikolay Tsvyatkov, professeur de Moldavie, qui estime que la promotion de l’idée de “multipolarité” suscite beaucoup de scepticisme, étant donné que ces demandes sont formulées par des pays majoritairement en retard en termes de développement économique et technologique. “C’est le développement technologique qui déterminera la structure de l’ordre mondial, et non la taille des territoires ou le nombre de personnes vivant sur ces territoires. La possession, l’accès et le contrôle des technologies modernes, la capacité à les produire et à les reproduire sont les facteurs–clés qui détermineront la place et le rôle des participants dans le système des relations internationales dans un avenir prévisible”, est convaincu l’expert moldave.
Selon lui, dans de nombreux pays, la réglementation étatique n’a pas suivi le rythme du développement des technologies et des géants technologiques, dont les capacités organisationnelles et financières dépassent celles de nombreux pays et même de certains continents. “La révolte de pays comme la Chine, la Russie, l’Iran, l’Arabie saoudite et d’autres est due au fait que les dirigeants de ces pays réalisent la vulnérabilité de leur position face aux capacités de l’hégémon (les États-Unis et leurs alliés). Cette confrontation, à en juger par son ampleur, pourrait s’étendre sur des années, voire des décennies”.
Scénarios pour l’avenir
Dans un monde en pleine mutation, l’avenir de la souveraineté des États face à l’évolution du cyberespace se profile à travers divers scénarios prospectifs. Ils offrent une réflexion sur les voies possibles de notre civilisation sous l’influence du progrès technologique et des choix de société. Au cours de la conférence, quatre scénarios ont été élaborés et présentés par l’expert géopolitique français Hicheme Lehmici (SWISS UMEF, GIPRI).
1984 : le contrôle totalitaire
Inspiré par le roman dystopique de George Orwell, ce scénario décrit un avenir où les États, en synergie avec les géants du Big Tech, exercent un contrôle cognitif absolu sur les individus, annihilant leur libre arbitre. Dans ce monde, la démocratie n’est qu’une façade, les élections et décisions importantes étant manipulées pour maintenir une illusion d’unanimité. Grâce à une exploitation exhaustive des données personnelles et de l’analyse des Big Data, les gouvernements parviennent à surveiller et diriger les citoyens sans utiliser la force physique, instaurant ainsi un régime totalitaire sous le masque de la technologie.
Guerre de l’opium 2.0 : la domination par la désorientation
Ce scénario évoque l’impact dévastateur de l’opium sur la Chine impériale pour illustrer comment le Métavers, en s’imposant comme une nouvelle réalité, plonge les populations dans une confusion existentielle. Cette immersion totale dans un univers virtuel affaiblit les fondements de la réalité physique, ouvrant la voie à des régimes autoritaires qui, profitant de cette désorientation collective, renforcent leur emprise sur les individus désormais détachés de leur sens critique et de leur capacité à remettre en question l’autorité.
Techno-aristocraties : la séparation des castes
Avec l’avènement des technologies d’implants neuronaux à la Neuralink et de l’homme augmenté, une nouvelle aristocratie émerge. Les plus riches et les plus influents accèdent à des améliorations bio-technologiques qui les transforment en êtres supérieurs, établissant de facto une hiérarchie de castes modernes où le reste de la population devient obsolète. Ce scénario voit la disparition de la démocratie et de l’égalité, remplacées par un système où la puissance et le statut sont inextricablement liés à l’accès aux technologies d’augmentation.
Le rêve grec : l’épanouissement par la technologie
Enfin, ce scénario optimiste envisage un futur où les progrès technologiques en robotique, numérique, et intelligence artificielle entraînent la fin du travail tel que nous le vivons. Inspiré par la vision des philosophes grecs antiques pour qui le loisir était l’apanage de l’homme libre, ce monde aspire à une société où chacun, libéré des contraintes du travail, peut se consacrer à l’épanouissement personnel, à la créativité et à la quête de savoir. Ce rêve grec moderne réalise l’idéal d’une humanité libérée, où la technologie sert de catalyseur à une redéfinition supérieure de l’existence humaine.
Ces scénarios suscitent une réflexion profonde sur les valeurs, les principes et les lignes directrices qui devraient guider le développement de nos sociétés à l’ère numérique et sur la manière de faire face aux scénarios négatifs de l’humanité.
La conférence internationale « Sovereignty in the XXIst Century and Future Scenarios » a été organisée conjointement par SWISS UMEF, AxisMUndi.Switzerland, GIPRI, SPERO-Moldova et Interaction et a donné lieu à des discussions animées entre les experts, les participants et les étudiants.