Constantin Mirabel et la société du spectacle

Kairos : Faut-il se réjouir d’observer le monde du spectacle se saisir d’une tribune comme celles des Césars ou des Oscars pour dénoncer les injustices ?

Constantin Mirabel : Le monde du spectacle, c’est aussi la société du spectacle. Comme l’explique Jean-Michéa « le Festival de Cannes n’est pas la négation majestueuse du Forum de Davos. Il en est, au contraire, la vérité philosophique accomplie(1) ». À l’exception de rares individualité, la crise du covid aura plutôt exposé toute la soumission des artistes face pouvoir. Ayant plein la bouche de leur fonction de subversion, ils auront été les relais zélés de toutes les atteintes aux libertés les plus élémentaires. Un seul exemple, au milieu d’une concurrence féroce, est le cas du comédien Didier Bourdon. Cela m’a marqué car j’admirais cet artiste pendant la première partie de sa carrière avec Les Inconnus. Le 12 mai 2021, après avoir qualifié sur BFM-TV les réfractaires à l’injection génique expérimentale de « pauvres connards », il ajouta, le 15 décembre 2021, sur France 2 : « Mon fils travaille pour Pfizer ». Il incarna alors tout ce qu’il avait moqué avec son talent pendant sa jeunesse. Une déchéance autant physique que morale qui fait de la peine. Elle sonne comme un avertissement. Alexandre Soljenitsyne prévenait : « Ah, si les choses étaient si simples, s’il y avait quelque part des hommes à l’âme noire se livrant perfidement à de noires actions et s’il s’agissait seulement de les distinguer des autres et de les supprimer ! Mais la ligne de partage entre le bien et le mal passe par le cœur de chaque homme […] Au fil de la vie, cette ligne se déplace à l’intérieur du cœur, tantôt repoussée par la joie du mal, tantôt faisant place à l’éclosion du bien. Un seul et même homme peut se montrer très différent selon son âge et les situations où la vie le place. Tantôt il est plus près du diable. Tantôt des saints ». (L’Archipel du goulag, 1973). Notre dignité n’est jamais définitive. Elle est à reconquérir tous les jours. Nous pouvons donc espérer retrouver demain le Didier Bourdon que nous avons aimé, comme nous devons veiller, nous-mêmes, à ne pas chuter. Avec son discours à Cannes lors de la remise de son hochet, le sketch involontaire d’une Justine Triet était à la hauteur des acteurs que pastichaient, à peine, Les Inconnus recevant leur récompense. Observer le show business se poser en héraut de la défense des femmes ou des miséreux doit donc, a minima, interroger, normalement nous faire éclater de rire, et devrait plus sérieusement nous révolter. Hélas, c’est peu de dire que la masse tombe dans le panneau. Un peu comme ces pauvres gens fascinés par les bonnes œuvres « écologistes » de Léonardo Di Caprio & consorts. La seule révolte autorisée pour l’industrie du spectacle est celle contre l’extrême-droite, une révolte consommée, conformiste et très logiquement financée. La conséquence en est la nullité affligeante de la production cinématographique actuelle. Si quelques œuvres véritablement subversives passent l’épreuve du temps, le rôle du show biz est celui de produire et diffuser la propagande de notre temps. Nous ne parlerons pas ici de la guerre des sexes comme étape du capitalisme que peut recouvrir un certain discours néo-féministe, et dont les acteur.i.c.es se font les porte-voix. Tout cela n’est pas nouveau, me direz-vous. L’historien Jean-Robert Ragache rappelle de la période de l’Occupation : « Jamais les grands restaurants n’ont eu autant de clients. Au milieu des uniformes allemands, tout ce que Paris compte de célébrités vient prendre ses repas chez Maxim’s, à La Tour d’argent, chez Lapérouse, Drouant ou en Lucas Carton qui forment le groupe de tête des endroits où il faut aller pour être vu être vu(2). »

Ne devrions pourtant nous réjouir de voir la cause des femmes défendue par les actrices suite aux nombreux scandales qui ont atteint le cinéma ?

Je me fous totalement de Sophie Marceau, mais son propos, sur ce seul sujet, était un des rares raisonnables : « Aujourd’hui, on l’[Gérard Depardieu] accuse de ce pour quoi on l’a encensé. Je ne vais pas lui tendre la perche ni l’enterrer. On m’a tellement demandé d’aller témoigner contre lui partout. Je ne l’ai évidemment pas fait. » (Paris Match, 28 décembre 2023). Il est facile d’être prêt à tout pour décrocher un rôle dans sa jeunesse puis de faire commerce de sa notoriété à la cinquantaine, l’air du temps ayant tourné, pour dénoncer l’« emprise ». Ensuite, je me méfie comme de la peste de ces hommes qui en surajoute dans le néo-féminisme. D’abord, c’est souvent une technique de vieux dragueurs sur le retour. Nicolas Hulot en était coutumier : « Ce qu’évoque très bien le film de James Cameron, Avatar, dissertait-il en compagnie du philosophe médiatique Frédéric Lenoir, qui montre que, contrairement à la Terre où l’emportent les valeurs masculines de domination, de prédation et de compétition, Pandora est la parabole d’un monde où les valeurs féminines, comme l’harmonie avec l’environnement, la collaboration et la protection des plus faibles, sont mises en valeur. » (D’un monde à l’autre, Le temps des consciences, Fayard, 2020). C’est n’importe quoi sur l’analyse du film(3), mais surtout on connaît la suite quant au comportement du grand féministe M. Hulot… Avec le cas du psychanalyste médiatique de LFI Gérard Miller, on plonge du Tartuffe à la criminalité, voire la pédocriminalité. Cassant, autoritaire, sectaire, ce type de personnage présente tous les traits du pervers qui sent les personnalités suggestibles. En revanche, concernant l’affaire Juliette Godrèche, on ne peut pas enlever au réalisateur Benoît Jacquot d’avoir annoncé la couleur. D’abord, à l’instar du psychanalyste, il n’est pas accusé d’avoir abusé sous hypnose d’une multitude de très jeunes femmes. Je suis contraint à le préciser aux imbéciles : ce n’est bien sûr pas une excuse. Personnellement, j’ai toujours trouvé dégueulasse ces hommes d’âge mûr qui débauchent des adolescentes. Néanmoins, je suis toujours très méfiant des pudibonds pour qui leur morale « est ce que l’impuissance est à la chasteté » (Robespierre). Si, « un homme ça s’empêche » (Camus), personne n’est à l’abri d’un faux pas, fruit de la passion amoureuse. Cela précisé, Jacquot fait partie de cette bourgeoisie libérale-libertine qui n’a eu de cesse de vouloir réhabiliter Sade. Il réalisera un film à sa gloire, en 2000, avec Daniel Auteuil. Ce long métrage reçut un accueil dithyrambique de la critique parisienne, dénuée tout esprit critique sur la réalité de Sade. C’est cette même critique qui se dresse aujourd’hui indignée pour défendre les jeunes femmes. Les actes et écrits de Sade ne semblent, en revanche, ne pas l’avoir dérangé. Dany-Robert Dufour a longuement développé ce phénomène dans son essai La Cité perverse. Le philosophe montre en quoi Sade préfigure l’accomplissement dans la perversité de la logique libérale. Cette dernière exempte les individus « des Lois gouvernant notre nature, celles de la différence sexuelle et de la différence générationnelle, et a réorganisé les grandes institutions en ce sens » ; « Ce “projet pervers” a été préparé de longue main. Comme nous l’avons montré, l’arrivée de cette personnalité perverse est annoncée depuis plus de deux siècles par Sade, qui a non seulement construit (littérairement et philosophiquement), avec une constance logique impressionnante, cette personnalité, mais qui, en plus, s’est livré à un extraordinaire prosélytisme pour la promouvoir. » Dans Salò ou les 120 journées de Sodome, Pier Paolo Pasolini a filmé à la lettre les scènes écrites et décrites par Sade. Le résultat en est un film insoutenable. Le réalisateur place les laudateurs du « divin marquis » devant leurs responsabilités. Cela n’empêchera pas, bien au contraire, tout un cénacle d’artistes de se présenter comme de fervents promoteurs de l’œuvre sadienne. En son hommage, un prix Sade est même créé en 2001. On y retrouve des personnalités du monde littéraire comme Frédéric Beigbeder, Marcela Iacub ou Catherine Millet. Personnalité emblématique de ce milieu, l’écrivain Philippe Sollers conclura dans son Sade contre l’Être Suprême(4) : « Que notre projet soit clair, en tout cas : nous ne souhaitons pas autre chose que l’accélération de ce sympathique courant clandestin. Oui, nous ne demandons qu’à renforcer, en quelque sorte, ce chuchotement en faveur de Sade ».

Que conseiller alors aux artistes ?

Pour vendre Emmanuel Macron, il est établi que l’ensemble des mass média ont délibérément menti sur la différence d’âge du couple présidentiel. Un seul exemple, – mais c’était le cas partout ailleurs dans les mass médias –, avec le « quotidien de référence ». Le Monde affirmait le 27 août 2014 : « Emmanuel Macron s’est marié avec Brigitte Trogneux, de vingt ans son aînée, rencontrée alors qu’elle était sa professeur de français en première au lycée Henri IV. » Leur différence d’âge est en fait de 24 ans, ce qui change beaucoup dans le cas présent face à la loi. La journaliste Sylvie Bommel a publié un livre intitulé Il venait d’avoir dix-sept ans (JC Lattès, 2019). Ce qui est l’âge de la thèse médiatico-politique officielle. En réalité, alors qu’Emmanuel Macron n’avait que 15 ans, sa famille a failli porter plainte contre son professeur pour détournement de mineur(5). Brigitte Macron l’a avoué elle-même dans Paris Match, le 16 novembre 2023 : « C’était le bazar dans ma tête. Au moment de la mort de mon père, j’étais prise dans un ouragan intérieur. Pour moi, un garçon si jeune, c’était rédhibitoire. » Elle l’a rencontré alors qu’il avait 14 ans. Des enseignants, hommes ou femmes, sont actuellement en prison pour un débauchage moins grave. Qu’attend le show biz pour s’indigner de ce secret de Polichinelle ? Il s’agit d’un tabou sur lequel repose aujourd’hui le sommet de la République française. Ce qui est assez extraordinaire. Il est interdit d’en faire état sous peine d’être instantanément affligé des pires insultes. Nous n’avons pas de certitudes définitives sur le sexe de madame Macron, mais, là, les faits sont établis. Voilà qui interroge sur l’ampleur des mensonges possibles dans une société, sur ces archaïsmes, nous qui nous pensons tellement libérés du passé. Les secrets les plus exposés sont les mieux gardés. Tout cela nous a été vendu, au contraire, comme une belle histoire d’amour. Le plus paradoxal est que M. Macron en appelle à la justice et au droit pour faire taire ces « rumeurs ». Voilà un excellent thème de films, de pièces de théâtre ou sujet d’indignation lors de leurs insupportables soirées d’auto-congratulations. Chiche ?

Vous y croyez ?

Olivier Rey explique que si les Américains n’étaient pas allés sur la Lune, les Russes auraient eu les moyens de le voir et l’auraient dit. Certes, c’est un argument. Il n’en demeure pas moins un parmi d’autres car de multiples autres alimentent, avec sérieux, la thèse d’une falsification. Le pire restant d’être péremptoire, dans un sens comme dans l’autre. Pour expliquer la possibilité d’un mensonge d’État, prenons le cas des religions. Dans un cadre rationaliste, leurs fondements relèvent par nature de « fake news » : un homme ressuscité pour le christianisme, un récit incréé pour l’islam, un peuple élu pour le judaïsme, etc. Certains esprits se sont d’ailleurs déjà élevés pour demander leur interdiction. Néanmoins, innombrables sont ceux qui ont été décapités, brûlés, torturés tout au long de l’histoire pour avoir qualifié ces croyances de mensonges. Ce sont même les sociétés toutes entières qui reposaient sur elles. Dans le cas de l’affaire de pédocriminalité de Brigitte Macron, nous observons bien que nous sommes confrontés au phénomène d’un tabou. Tout à la défense de la Macronie, les mass média dénoncent : « Ces fausses informations évoquent même un lien entre Brigitte Macron et la pédocriminalité »(in Le Journal du dimanche, 8 mars 2024). Parfaite accusation inversatoire. Le lien est établi. Mais nous voyons que le simple fait de l’évoquer provoque immédiatement le raidissement des visages, la gêne, et que les excuses fusent alors pour se détourner du sujet. L’exposition du mensonge ne garantit en rien la condamnation de son auteur. Au contraire. Imaginons que demain le sexe masculin de Brigitte Macron soit révélé. Nous pouvons déjà imaginer la réponse des mass média : « C’est la faute des Français qui n’étaient pas mûrs pour l’entendre ».

Notes et références
  1. La Double pensée. Retour sur la question libérale, Flammarion, 2008.
  2. Vie quotidienne des écrivains et artistes sous l’Occupation, Hachette, 1992.
  3. « Pas de changement pour Avatar II », site de Kairos, www.kairospresse.be/pas-de-changement-pour-avatar-ii.
  4. Gallimard, 1996.
  5. « “Restez loin de mon garçon jusqu’à ce qu’il ait 18 ans !” Comment Emmanuel Macron a été exilé à Paris par son père pour le « sauver » d’un professeur d’art dramatique de 24 ans son aîné… », titre du Daily Mail, 26 avril 2017. « Sa professeur de français Jeanne Verdier a admis avoir découvert qu’Emmanuel s’était exfiltré pour Paris en septembre et que ses parents étaient à deux doigts de porter plainte », Hervé Algalarrondo Deux jeunesses françaises, publie chez Grasset 2021. D’autres ouvrages témoignent tous de ce fait.

 

 

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