AccueilArticlesLa France brûle… et les politiques ne pouvaient pas ne pas savoir

La France brûle… et les politiques ne pouvaient pas ne pas savoir

Depuis la fin juin 2026, je regarde la France brûler comme je ne l’avais jamais vue. Les images qui me parviennent chaque jour sont les mêmes : des colonnes de fumée au-dessus des Landes, des routes fermées en Gironde, des habitants évacués dans le Lot-et-Garonne, et jusqu’au Var qui flambe. Sur les chaînes d’info, on répète le même discours : canicule, sécheresse, pyromanes isolés. Mais j’ai voulu voir ce qui se cache derrière ce récit. C’est pour cela que j’ai invité Benoît Le Baube, maraîcher en permaculture à la Ferme de Cagnolle.

Ma question de départ était simple. On nous dit : un briquet, de l’oxygène, du bois sec, un individu mal intentionné, et le feu prend. C’est la version officielle. Mais en réalité, les causes sont bien plus profondes. Ce sont des causes structurelles, et c’est pour les comprendre que j’ai passé du temps avec Benoît.

https://youtu.be/EPvdlqotvZU

Ce que les chiffres disent, et ce qu’ils cachent

Pour comprendre ce qui se passe en 2026, il faut regarder les années passées. En 2022, selon le système européen d’information sur les feux de forêt (EFFIS), la France avait perdu près de 72 000 hectares. En 2023, ce chiffre était tombé à environ 18 000 hectares. On aurait pu croire à une embellie. Mais la pression sur les forêts n’avait jamais vraiment diminué. Cette année, les surfaces brûlées dépassent déjà les 100 000 hectares, et la saison n’est pas finie. Je le dis dans l’entretien : la France bat tous ses records depuis des semaines.

Benoît me rappelle un fait qui m’a frappé. Il y a quatre ans, il habitait à 160 kilomètres de Bordeaux et les fumées arrivaient déjà chez lui. « Et en fait, rien ne change », me dit-il. Originaire de Provence, il voit chaque année les mêmes pins replantés, qui poussent mal et qui brûlent systématiquement. Rien n’a bougé depuis les alertes de 2022.

Un milliard d’arbres qui ont nourri les flammes

En 2020, Emmanuel Macron a lancé le plan « 1 milliard d’arbres en dix ans ». Sur le papier, l’idée était séduisante. Mais l’association Canopée a enquêté, et les résultats sont accablants. Benoît connaît bien cette enquête. Il m’explique que 42 % des terrains présentés comme « replantés » étaient en fait des forêts complexes coupées à ras, remplacées par des monocultures de résineux : pins maritimes, douglas, eucalyptus. Plus de 87 % des essences replantées étaient des résineux.

Ces espèces, les spécialistes les appellent des pyrophytes. Le pin maritime, l’eucalyptus : ça brûle vite, fort, et ça propage le feu sur des centaines de mètres. Leurs aiguilles forment un tapis inflammable, leur écorce résineuse attise les flammes, et leurs *houppiers projettent des *brandons. Je dis dans l’entretien que c’est une forêt d’allumettes. Le plan a donc produit l’inverse de son objectif affiché.

Le rouleau compresseur de la coopérative Alliance

Derrière ces choix, il y a un acteur discret mais central. J’ai interrogé Benoît sur la coopérative Alliance, qui coupe des dizaines de milliers d’hectares pour y planter des résineux. Il confirme que le problème est systémique. « Un bon gouvernement, c’est un gouvernement qui fait augmenter le PIB. Couper des forêts, mettre des monocultures subventionnées, c’est économiquement rentable à court terme », me dit-il. Mais ce calcul ignore ce que ça coûte vraiment : incendies géants, pompiers mobilisés de toute l’Europe, vacances perdues, biodiversité anéantie.

Benoît m’a aussi parlé de la méthode CARE, une comptabilité alternative qui place la forêt au passif plutôt qu’à l’actif. Elle ne mesure pas ce qu’elle rapporte, mais ce qu’elle coûte à préserver. « C’est profondément disruptif philosophiquement », me dit-il, parce que ça oblige à repenser la valeur du vivant.

80 ans d’alertes, 80 ans d’inaction

Ce qui m’a le plus stupéfié dans cet échange, c’est la chronologie. Benoît me rappelle que dès les années 1940, des scientifiques mettaient en garde contre les plantations en monoculture et les risques d’incendies qu’elles créaient. 80 ans d’alertes. Les pouvoirs publics ont laissé faire, voire encouragé. Le résultat est sous nos yeux en 2026 : des massifs entiers qui flambent, une pollution atmosphérique record, des milliers de personnes évacuées, des pompiers blessés, une faune et une flore détruites.

Ma conclusion est brutale. Si les politiques avaient fait leur travail, s’ils avaient maintenu des forêts diversifiées, ces méga-feux n’auraient pas eu lieu. Benoît ajoute une nuance importante : le problème est techniquement simple à résoudre. Il suffirait de planter des essences qui ne propagent pas le feu le chêne-liège par exemple et d’entretenir les sous-bois. Mais cela va à l’encontre des intérêts économiques établis.

Des solutions existent, on préfère les ignorer

Benoît Le Baube n’est pas seulement un lanceur d’alerte. À la Ferme de Cagnolle, il pratique la permaculture et le maraîchage bio sans irrigation, sans engrais chimique, sans labour. « Mes sols sont devenus plus riches en matière organique, me dit-il. Même en 2022, année de canicule, mon maïs non irrigué faisait plus de trois mètres de haut. » Il s’inspire de la méthode Fukuoka, qui consiste à semer des graines plutôt qu’à planter des arbres en pépinière, et à laisser la nature faire son travail.

Il ajoute une phrase qui m’a marqué : « On pourrait utiliser nos avions pour bombarder les zones désertiques de graines. Ça redonnerait un projet collectif qui fait sens. » Il évoque aussi les travaux de Francis Hallé et de Masanobu Fukuoka sur le rôle des arbres dans le cycle de l’eau. Certains arbres émettent des microbes qui aident à cristalliser la pluie. Au-delà de 10 000 hectares de forêt, l’eau revient dans les zones arides. Ces mécanismes naturels pourraient être la clé contre les incendies et la sécheresse.

Le vrai écran de fumée

Tout au long de l’entretien, j’insiste sur le décalage entre ce qu’on nous montre et la réalité. On veut nous faire croire qu’un pyromane isolé met le feu et que tout s’embrase. Les vrais responsables subventions mal orientées, lobbying de la filière bois, absence de conditionnalité écologique restent invisibles. Benoît ironise : « Quand je parle de préserver la forêt, j’ai l’impression de passer pour un doux hippie. » Alors il utilise un argument économique : « Regardez ce que ça a coûté : tous les pompiers de France, l’aide européenne, les vacances perdues ce n’est pas un business durable. »

Un choix politique, pas une fatalité climatique

Les incendies de l’été 2026 ne sont pas simplement le fruit du changement climatique. Ils sont le résultat d’une politique forestière qui, année après année, a privilégié la rentabilité immédiate au détriment de la résilience des écosystèmes. Des alertes scientifiques aux coupes rases déguisées en reboisement, des subventions aux monocultures au silence médiatique sur le rôle des lobbies  tout était prévisible.

Benoît conclut avec une honnêteté rare :

« On ne se bat pas vraiment pour la nature, on se bat pour survivre, pour nos enfants, pour nous. C’est assez égoïste, mais c’est un combat qui mérite d’être mené. »

À la Ferme de Cagnolle, il continue de former et de partager son expérience, prouvant qu’une autre relation au vivant est possible  à condition de remettre en cause les intérêts établis.

Sources

1. EFFIS – European Forest Fire Information System
Données officielles sur les surfaces brûlées en France (2022, 2023, 2026). Rapport annuel et cartographie en temps réel. https://effis.jrc.ec.europa.eu

2. Association Canopée – enquête « Forêts en cendres » (2024)
Analyse des données de replantation du plan « 1 milliard d’arbres » : 42 % des surfaces concernées étaient des forêts complexes coupées à ras, 87 % des essences replantées sont des résineux. https://www.canopee-asso.org

3. Rapport du Sénat – « Prévention et lutte contre les incendies de forêt » (2023)
Mission d’information sénatoriale sur la politique forestière, les monocultures et le rôle de la coopérative Alliance. https://www.senat.fr

4. CARE France – méthode comptable CARE (Comprehensive Accounting in Respect of Ecology)
Présentation de l’approche qui intègre le capital naturel dans les comptes d’entreprise. https://www.carefrance.org

5. Francis Hallé – « Le rôle des forêts dans le cycle de l’eau »
Travaux du botaniste sur l’influence des arbres sur la pluviométrie et la régulation hydrique. Éditions Actes Sud, 2018.

6. Masanobu Fukuoka – « La révolution d’un seul brin de paille »
Méthode d’agriculture naturelle et de reforestation par semis direct. Éditions Guy Trédaniel, 1975 (réédité).

7. Météo-France – bilan climatique été 2026
Données sur les températures, la sécheresse et les conditions propices aux incendies. https://meteofrance.com

Alexandre Penasse

*Les houppiers : En botanique, le houppier désigne toute la partie supérieure d’un arbre (l’ensemble des branches, des rameaux et du feuillage), c’est-à-dire la « couronne » de l’arbre.

*Des brandons : Un brandon est un morceau de matière en combustion (du bois, de l’écorce, une branchette enflammée) qui se détache d’un foyer et que l’air emporte.

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