Kairos N°43

13 février 2020

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Editorial
edito suzanne lepied

Comme tout projet, l’écologisme recèle des poncifs. Envisageons la question de la pauvreté, avec deux exemples. Dans les années 1990, au moment de la vogue du « développement durable », il était répété et admis que la cause de la dégradation de l’environnement était la pauvreté. On évoquait les habitants d’Afrique sub-saharienne ou de Haïti qui surexploitent leurs ressources sylvestres pour se procurer du bois de chauffe, qui ne possèdent pas les techniques modernes pour recycler leurs déchets, qui ne profitent d’aucune ou de trop peu de zones naturelles protégées en raison du faible PIB de leurs États, etc. Par contraste, les pays développés conservant mieux la nature, on affirmait qu’il fallait drainer un maximum de pauvres vers le standard de vie de la classe moyenne pour être en mesure de protéger l’environnement. Simple, non ? Au Brésil, Lula da Silva eut la louable intention, durant son premier mandat (2002-2006), d’éradiquer la malnutrition. Mais pour celle qui lui a succédé, Dilma Rousseff, manger à sa faim n’était pas suffisant ; à la fin de sa première présidence (2010-2014), des centaines de milliers de foyers supplémentaires disposaient enfin de la quincaillerie électro-ménagère sans laquelle il semble devenu impossible [sic] de vivre. Tout libéral se réjouira de voir les masses mondiales (Brésil, Chine, Inde, etc.) accéder à la consommation, preuve, dira-t-il, de l’efficacité, de la désirabilité et de l’universalité transhistorique de l’économie de marché. « L’imagination démocratique portant tous les sociétaires vers l’idée de l’amélioration matérielle, riches et pauvres conçoivent l’acquisition des richesses comme étant indispensable au bien-être(1)» écrivait Tocqueville en 1835. Où l’on voit également, en Chine, que la dictature est compatible avec le consumérisme.

Depuis plusieurs années, on subit un autre lieu commun, en lien avec les dérèglements climatiques : ce sont les populations pauvres du Sud qui morfleront les premières de leurs conséquences. N’y aurait-il pas là-dessous un peu de mauvaise conscience post-coloniale, doublée d’une wishful thinking ? Nous les Occidentaux sommes encore préservés (ouf !) et ce sont à nouveau nos anciennes victimes qui vont souffrir, dans la double peine (las !). Le diagnostic semble juste, sauf que l’actualité le remet en question. Prenons l’exemple des méga-feux qui ont récemment ravagé les forêts australiennes, jusqu’à asphyxier les habitants de Sydney et Canberra, toutes classes sociales confondues. Sans même compter les morts et les disparus, on a vu des électeurs-consommateurs de ce pays en tête des émissions de gaz à effet de serre(2) déclarer avoir perdu tous leurs biens dans les incendies(3), et l’impuissance des services d’urgence à maîtriser la situation, implorant la venue de la pluie. Des méga-feux ont aussi touché le Portugal, la Catalogne, le Royaume- Uni, la Grèce, la Suède, la Russie, la Californie, le Chili, le Brésil, le Canada, Israël, pas vraiment des pays pauvres… En France, ce sont des inondations qui ont dévasté
plusieurs départements et communes (sans compter qu’elle a aussi eu « droit » à ses méga-feux). Moralité : le réchauffement climatique frappe à toutes les portes, y compris les portes dorées et soi-disant blindées de l’Occident ; et cela se passe plus vite que prévu !

Même si, de toute évidence, la lutte des classes traverse la catastrophe écologique, l’idée que nous sommes « tous sur le même bateau » est de plus en plus concevable. Celle-ci commençant à prendre le des- sus, le mot d’ordre doit-il être « À présent, tous riches ! » ? « La soi-disant “protection de la nature” bute ouvertement sur l’objectif de sortir les pauvres de la misère, et la pensée de gauche s’enlise, depuis des décennies, dans ses contradictions ; elle tente d’éteindre le feu en y versant de l’essence(4) », remarque José Ardillo. À nous obstiner à rechercher une prospérité temporaire à court terme, nous jouons à un jeu très dangereux. « La meilleure mesure de la richesse, c’est, sans tomber dans la pauvreté, de ne pas s’en éloigner beaucoup(5) », conseillait Sénèque.

Bernard Legros

  1. Cité in Crystal Cordell Paris, La philosophie politique, Ellipses, 2013, p.185.
  2. Scott Morrison, premier ministre australien climato-sceptique et drogué au carbone, n’a
    pas la moindre intention de restreindre la production de charbon.
  3. Sans oublier les animaux, qui ont payé, par centaines de millions, le prix fort de la catastrophe.
  4. José Ardillo, Les illusions renouvelables. Énergie et pouvoir : une histoire, L’Échappée, 2015, p.265.
  5. Sénèque, De la constance du sage, Gallimard, 2008, p.85.

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