RÉFLEXIONS COMPLÉMENTAIRES SUR LE TRANSHUMANISME ET L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE

Illustré par :

Kairos 43

Les médias généralistes traitent assez régulièrement d’intelligence artificielle (IA) et de transhumanisme, sur un ton ou dithyrambique ou gentiment critique, mais rarement alarmiste. Qu’en est-il ? La première part de la volonté de calquer l’ordinateur sur le fonctionnement du cerveau – et non l’inverse – pour analyser l’environnement, résoudre des problèmes précis, jouer aux échecs ou au go, ou encore prendre des décisions, cela avec une rapidité et une efficacité infiniment plus grandes. Cette comparaison n’est pas entièrement neuve, puisque les premiers « systèmes experts » qui simulent le raisonnement humain sont apparus dans les années 1960. Ainsi, le programme SHRDLU en 1970 comprenait et répondait à des instructions, comme déplacer des objets sur un support. L’IA faisait ses premiers pas et suscitait beaucoup d’enthousiasme, mais rentrait déjà en crise dans les années 1980, car les résultats ne furent pas à la hauteur des espérances, entre autres dans le domaine de la traduction automatique. Relativement ignorée pendant 2 décennies, elle attendait patiemment son heure. Dans les années 2010, l’IA a repris des couleurs grâce à la puissance de calcul démultipliée des ordinateurs, à la mise à disposition de quantités pharamineuses de données collectées par forage (data mining) et aux technologies convergentes NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informatique, sciences de la cognition) sur lesquelles s’appuie aussi le transhumanisme(1). Le cerveau est maintenant présenté comme une suite d’algorithmes, pour tout dire un réductionnisme, et même une ineptie ! Où est la pensée, qui caractérise l’être humain ? Le philosophe humaniste Francis Wolff rappelle que si « la pensée n’existe pas sans le cerveau, elle n’est pourtant pas dans le cerveau, elle est un rapport au monde(2) ».

On trouve en Laurent Alexandre et Yuval Noah Harari deux partisans de l’IA, et plus généralement de la ferveur technophile, mais dans un style différent. Par son érudition et l’épaisseur de ses livres, Harari a pu impressionner nombre d’entre nous. La presse internationale a complaisamment relayé ses études. S’il n’y avait rien à signaler avec Sapiens (Albin Michel, 2015), Homo Deus (2017) a par contre dévoilé les cartes : son auteur est bien transhumaniste, mais d’une manière masquée et faussement critique, d’où sa dangerosité idéologique. Tous deux sont de bons clients des médias et des politiques. Harari, reçu par Emmanuel Macron à l’Élysée en 2017, agit en intellectuel de cour qui brosse les oligarques dans le sens du poil, tout en se faisant aimer du grand public. Quant à Alexandre, le taxer d’intellectuel serait lui faire trop d’honneur ; c’est plutôt un bateleur de foire qui parvient à donner le change aux foules techno-béates, pour ne pas dire techno-fanatisées.

Le philosophe Dominique Lestel avance que « les technologies qui conduisent l’humain à se détacher de la nature peuvent être considérées comme autistes, schizophréniques et même paranoïaques(3) ». Notre époque postmoderne se caractérise par un double mouvement apparemment contradictoire. D’une part, le débat d’idées se polarise jusqu’à générer des comportements intolérants et même agressifs envers ses contradicteurs, allant des insultes aux violences physiques, en passant par les autodafés ; d’autre part, on veut réconcilier les contraires, on surfe sur les paradoxes. Dans ce cas-ci, on cherche à réunir aliénation technologique et hyper-individualisme. Il s’agirait de « se robotiser », de « s’augmenter » au moyen de prothèses et d’implants, pour encore mieux se désolidariser du reste de ses congénères, qui deviendront, eux, des « chimpanzés du futur », selon l’expression méprisante du cybernéticien Kevin Warwick. Remarquons que ne rien devoir aux autres et tout devoir aux machines, voilà une étrange conception de l’indépendance ! D’autant plus que celles-ci resteront encore longtemps contrôlées par des « autres » humains auxquels les candidats-cyborgs seront inféodés.

« Docteur, augmentez-moi ! »… l’illusion est totale ! L’hyper-individualisme contemporain mise beaucoup sur l’hédonisme et pense que les technologies convergentes représentent la voie royale pour son approfondissement et son élargissement, par exemple par des substances chimiques qui produiraient un état permanent de félicité ou par un allongement de l’espérance de vie, en présupposant que cela suffirait pour apporter un surcroît de bonheur et de jouissance. Où l’on retrouve la conviction que plus c’est toujours mieux : passer son 243ème réveillon de Noël, quel pied !

Quels rapports le transhumanisme organise-t-il entre l’homme et la matière ? Beaucoup de transhumanistes s’occupent du corps. Max More et son épouse Natasha Vita-More le cryonisent afin de le « ressusciter » plus tard, quand les progrès attendus de la médecine pourront le guérir de maladies aujourd’hui incurables. L’homme d’affaires Craig Venter et le gérontologue Aubrey de Grey travaillent à prolonger la vie si possible indéfiniment – c’est le « prolongévisme », et même l’« immortalisme » – en considérant le corps comme un meccano où l’on peut changer les pièces défectueuses, mais sans toucher à la nature humaine. D’autres encore, à la manière de Super Jaimie et L’homme qui valait trois milliards(4), veulent transformer la nature humaine en mélangeant la chair et les prothèses bioniques. Ces mouvements, majoritaires, représentent la tendance « corporaliste » et moniste. Toutefois, le dualisme s’insinue chez certains transhumanistes comme Ray Kurzweil, ingénieur en chef chez Google, qui donne la priorité à l’esprit, vu comme noble, qu’il faut détacher d’un corps putrescible et dégoûtant : on rejoint là une vieille idée gnostique. Il espère ainsi numériser le contenu de son cerveau (et de son âme ?) pour le transplanter ensuite sur un disque dur et, de cette manière, atteindre une forme d’immortalité, exportée jusque dans des galaxies lointaines. Pourtant, il devrait deviner que l’activité cérébrale, pas plus que l’âme ni l’esprit, ne sont, par définition, réductibles à une quelconque réalité matérielle, ne peuvent être transplantés dans une puce en silicium. Kurzweil est donc un spiritualiste contrarié et un matérialiste à son corps défendant. Comme Marie David et Cédric Sauviat le soulignent, « l’idée de dupliquer un esprit sur un support matériel est une négation de l’incarnation dans un corps, avec son histoire, son environnement, ses limites(5) ». Cela nous amène à constater que les transhumanistes ne sont généralement pas au clair avec leurs conceptions philosophiques ; raison de plus pour ne pas leur faire confiance, et encore moins les admirer ! L’être humain n’a jamais échappé à la matière. N’oublions pas que nous sommes des mammifères, un peu spéciaux, certes, mais des mammifères quand même. Victimes de la honte prométhéenne(6), la plupart des transhumanistes haïssent notre enracinement naturel et animal. Avec la biologie de synthèse, ils veulent aller encore plus loin : programmer un ordinateur pour créer des organismes neufs n’existant pas dans la nature, n’étant pas le produit de l’évolution. Or, comme Michel Weber l’écrit, « la vérité de notre existence se trouve dans l’organique, pas dans le mécanique, et encore moins dans l’hybride(7) ». Soyons donc heureux d’habiter un corps !

Le transhumanisme et l’IA représentent l’accomplissement du projet technicien né avec Francis Bacon au XVIIe siècle. Phénoménologiquement parlant, la technique moderne revêt un aspect totalisant. Depuis le XIXe siècle, elle n’a cessé d’étendre son empire ; dès lors, rien d’étonnant à ce qu’elle cherche à colmater toutes les brèches restantes qui pourraient remettre en cause son hégémonie : psychologiques, poétiques, spirituelles, existentielles. On rappelle sans cesse que le fait technique a accompagné l’humanisation depuis ses débuts, l’a permise, même. Comme Ortega y Gasset le disait en 1933, « il n’y a pas d’homme sans technique(8) », c’est entendu. Néanmoins, Hans Jonas a avancé l’idée que les besoins fondamentaux étaient suffisants pour fournir un fondement anthropologique. Cela n’implique pas une absence d’outils techniques, mais le maintien de ceux-ci dans des limites adaptées à l’homme qu’historiquement la révolution industrielle, en ayant fait le « choix du feu »(9), a pulvérisées. L’esprit moderne répugne à brider la Technique, car toute augmentation de puissance est synonyme de progrès dans la liberté. Cette fureur démiurgique est prise au sérieux par une partie non négligeable de nos contemporains.

L’habitude de s’émerveiller devant les innovations de la technoscience est déjà ancienne, les vieux réflexes ne sont pas faciles à combattre. « Pourquoi la contemplation de la machine estelle si jouissive ?(10)», se demandait le philosophe Friedrich G. Jünger en 1949. 70 ans plus tard, l’essayiste Bertrand Lacarelle constate que nous sommes tous peu ou prou devenus des « collaborateurs de l’Occupation technologique ». Tant que nous restons telles des souris fascinées et tétanisées par le cobra technicien, tant que nous souffrons du syndrome de Stockholm envers les technocrates preneurs d’otages, alors la vie, le vivant sont gravement menacés. Nous pourrions nous effondrer en tant qu’espèce, en entraînant presque toutes les autres dans notre chute. « Le mécanique occupe le devant de la scène et, avec lui, l’optimisme brutal accompagné de cette arrogance de la civilisation, caractéristique de l’ère du cours de la technique, jusqu’au moment où l’homme sera brisé dans son désir irréfléchi de puissance, jeté à terre et contraint de penser à nouveau(11) », écrivait Jünger. Il est temps de rompre le charme !

Bernard Legros

  1. Il est bien entendu que sous le transhumanisme pris au singulier se cachent des réalités, pratiques et conceptions diverses. Dans cet article, pour la facilité de la démonstration et par manque de place, nous ne rentrerons pas trop dans les nuances. Pour cela, le lecteur intéressé peut se reporter à Dominique Folscheid, Anne Lecu & Brice de Malherbe, Le transhumanisme, c’est quoi ?, Cerf, 2018 et Béatrice Jousset-Couturier, Le transhumanisme. Faut-il avoir peur de l’avenir ?, Eyrolles, 2016.
  2. Francis Wolff, Trois utopies contemporaines, Fayard, 2017, p.52.
  3. Dominique Lestel, À quoi sert l’homme ?, Fayard, 2015, p.70.
  4. Dans ces deux séries américaines des années 1970, ce qui était présenté comme de la science-fiction est en train de devenir réalité.
  5. Marie David & Cédric Sauviat, Intelligence artificielle, la nouvelle barbarie, Le Rocher, 2019, p.203.
  6. Concept forgé par Günther Anders : les hommes construisent des machines qui dépassent leurs capacités, ont ensuite honte de leur infériorité et auraient préféré avoir été fabriqués plutôt qu’être nés. Cf. L’obsolescence de l’homme. Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, L’Encyclopédie des Nuisances, 2002.
  7. Michel Weber, Contre le totalitarisme transhumaniste. Les enseignements philosophiques du sens commun, Fyp, 2018, p.124.
  8. José Ortega y Gasset, Méditation sur la technique, Allia, 2017, p.45.
  9. Cf. Alain Gras, Le choix du feu. Aux origines de la crise climatique, Fayard, 2007.
  10. Friedrich Georg Jünger, La perfection de la technique, Allia, 2018, p.44.
  11. Ibidem, p.140.