MAIS QU’EST-CE QU’ON VOUS A FAIT*

Illustré par :

Kairos 43

* Phrase prononcée par l’animateur de télévision Yvan Le Bolloc’h, acteur et musicien français, lors d’un débat sur les retraites sur la chaîne BFM TV : https://www.huffingtonpost.fr/entry/yvan-le-bolloch-excede-sur-la-reforme-des-retraites-je-veux-pas-crever-au-boulot_fr_5dfa35c5e4b0969b618e4f21


Un cri, parmi d’autres, parmi des milliers d’autres, qui retentissent dans les rues des villes de France et d’ailleurs depuis plus d’un an et qui est repris par les grévistes, les chômeurs, les millions de pauvres qui forment les bataillons de la misère nouvelle, qui se répand et gonfle, partout. Un cri et une question qui s’adressent à cette élite, à cette époque, à ce monde, enfin : mais qu’est-ce qu’on vous a fait, nous les déjà largués, les déjà presque pauvres ou pauvres en devenir ? Nous les chômeurs virés de toute forme de revenu, nous avec nos petits boulots à la con au salaire minimum, nous les retraités sous le seuil de pauvreté ? De quoi sommes-nous donc coupables pour que de la sorte, de cette sorte, vous nous punissiez davantage chaque jour qui passe ?

Partout où règne en maître absolu l’ultralibéralisme c’est la même rengaine et les mêmes admonestations : c’est pour le bien de l’économie, il faut que nos entreprises soient concurrentielles, les coûts du travail sont trop élevés, la flexibilité est de rigueur, les plans de restructuration et les assainissements en matière de main d’œuvre sont une fatalité contre laquelle nous ne pouvons rien, ce sont là les lois du marché et elles sont nécessaires et incontournables, inclinez-vous : « Il n’y a pas d’alternative ». Voilà la chansonnette qui partout se fredonne dans le beau monde d’une bourgeoisie mondialisée et souveraine, qui fait bloc avec les dirigeants qu’elle a adoubés avec la complicité sans faille des milieux d’affaires et du monde de la finance.

La question qui se pose est de savoir si tout cela, la paupérisation galopante, la fin des services publics et de la sécurité sociale jadis garantis à tous…, cette opération de grand nettoyage au prétexte des changements prétendument nécessaires et inéluctables, enfin, est le fruit d’une réflexion menée dans le secret des antichambres feutrées du beau monde. Peut-on imaginer que ces cervelles se soient penchées avec le plus grand sérieux sur ces questions pour, en bout de course, donner partout les mots d’ordre et la marche à suivre pour en finir avec ces hordes de va-nu-pieds, toutes ces bouches à nourrir ? D’aucuns et non des moindres, qui font autorité en matière d’analyse et de constat en ces matières, en sont à l’affirmer haut et fort. Il y aurait, bel et bien, de la part du bloc bourgeois, une volonté d’en finir avec le surplus que représentent les dizaines de millions de gueux qui encombrent une planète par ailleurs en grand danger comme le répètent à l’envi les observateurs et spécialistes du climat. Les quelques centaines d’hyper-riches de par le monde en seraient à se faire construire des lieux à l’abri, relatif, des conséquences d’un possible effondrement général auquel ils espèrent échapper ; ce qui n’est pas assuré, loin s’en faut.

Maintenant, cette hypothèse posée, reste à savoir comment la contrarier, la mettre en échec. Quelles sont les armes dont disposent les pauvres pour, à la fois, assurer leur survie et celle de l’environnement qui appartient à tous, riches et pauvres ; chose qui est communément et benoîtement admise mais qui est contredite pas les faits (en réalité, c’est cette poignée de détenteurs des immenses richesses que le monde produit pour eux, qui sont les seuls propriétaires de ce monde), qui est saccagé, meurtri de mille façons, blessé à mort, presque, et seulement pour leur plus grand profit. Et donc, que faire ? Que pouvons-nous, individuellement et collectivement ? Hélas ! Pas grand-chose, il faut en être conscient. Partout où les gens se rebiffent, manifestent leur désaccord et leur colère devant l’injustice et les excès des princes et présidents, partout la réponse à leurs doléances se manifeste par une répression dont la violence varie d’un pays à l’autre, là, au Chili, on compte les morts et les blessés par centaines, ici, en France, les forces de police aux ordres des préfets et de leur ministre, s’en donnent à cœur joie avec une brutalité inédite et une quasi totale impunité pendant que la justice, désormais soumise aux injonctions du pouvoir, embastille des centaines de pauvres bougres portant gilet jaune, pour, dans la plupart des cas, des peccadilles. À moins de rêver et attendre une mondialisation des mécontentements et des attentes qui se manifesteraient dans un seul et même mouvement, on ne voit pas que, pour l’heure, les choses pourraient véritablement basculer. Le vieux monde n’est pas près de changer de base, il faut le reconnaître et l’accepter. Toute forme de remise en cause de ce qui est doit être impérativement soumise au silence et les langues coupées ; tout État, quel que soit son régime, est par nature et par nécessité, un État policier, qu’on se le dise.

Pour le reste, cela étant dit de l’atmosphère sociale, on ne peut échapper au fait que, d’une tout autre manière, sont muselés ou pris pour choses sans importance les appels de plus en plus pressants émanant de ces lanceurs d’alerte climatique qui n’en finissent pas de prédire, preuves scientifiques à l’appui, la désormais funeste faillite de notre belle et enviable civilisation industrielle. Dans le même temps, ces empêcheurs de faire de l’économie et des profits, nous alertent à propos de l’extinction de centaines d’espèces animales qui prend des dimensions colossales et irréversibles pour certaines d’entre-elles. Peut-on imaginer vivre dans un monde sans oiseaux, sans abeilles, sans éléphants ou sans baleines, sans rivières non polluées, sans forêts ? Je ne le pense pas. Ni vous non plus, certainement. Alors, oui, il faut se trousser les manches, secouer le cocotier. Mais, hélas !, on voit bien que la grande majorité des heureux consommateurs de grosses et rutilantes bagnoles et autres porteurs de marchandises de bas étage ne sont pas près de descendre dans la rue pour y manifester des craintes ou des alarmes qui ne sont pas les leurs. Il faudrait, n’est-ce pas, à notre courageux journal 2 ou 3 millions de lectrices et de lecteurs, alors, peut-être…

Jean-Pierre L. Collignon