Kairos N°37

Novembre 2018

(IR)RESPONSABLES

En deçà de leurs préférences, goûts et habitus, les individus votent et consomment. Là est leur plus petit dénominateur commun. Se montrent-ils responsables ou irresponsables ? Davantage que des antonymes, voyons‑y plutôt un couple dialectique. Car avoir sa part de responsabilité dans ce qui se passe n’empêche pas d’agir aussi en irresponsable. Il y a les hiérarchies bien visibles (bureaucratie, travail, politique) et peu visibles (lobbies, clubs patronaux et autres coteries plus ou moins secrètes), les rapports de production si déterminants, les gouvernails tellement durs à manœuvrer, les tendances lourdes comme l’anthropocène et la démographie ; bref les pesanteurs de tous ordres qui, d’une part, nous font baisser les bras, et d’autre part nous exonèrent de notre responsabilité face à la vie sociale et à l’écologie. Si beaucoup de ces chantiers ne sont pas à la portée de nos bras, il y a cependant des domaines où nous pourrions agir autrement sans grand sacrifice. Il suffirait de le décider. L’actualité récente nous éclaire.

  • Les électeurs(-consommateurs) sont directement responsables du retour de la droite extrême au Brésil. Jair Bolsonaro, un fou furieux apologiste de la dictature, de la torture, du meurtre d’opposants politiques et de la déforestation de l’Amazonie (entre autres) vient d’y être largement élu, avec 55%. Une honte. « De quel droit, toi le Belge, juges-tu le choix des électeurs brésiliens ? » me rétorquerait un provocateur de mes connaissances. Moi le Belge ne fais que dénoncer les dégâts présents et futurs du phénomène, et de le dire tout haut ; moi le pas Brésilien estime être capable de comprendre, dans une certaine mesure, les affaires du Brésil. Qui a dit que voter ne servait à rien, ne changeait rien ? Demandez-le aux 45% d’électeurs qui n’ont pas choisi Bolsonaro.
  • Les (électeurs-)consommateurs, par leur pulsion de mobilité vacancière, sont indirectement responsables de la construction, dans des conditions sociales et écologiques calamiteuses, du plus grand aéroport du monde à Istanbul (76,5 km²). Cet ouvrage pharaonique ne tombe pas du ciel, si je puis dire. Nous ne sommes plus au temps où des dirigeants communistes d’Europe de l’Est construisaient des palais immenses et inutiles (sauf à la gloire dudit communisme). Dans les démocraties libérales de marché, les grands travaux répondent à une demande – éventuellement forcée par le marketing – et appellent un retour sur investissement. Ainsi, le « projet fou » d’Erdogan – selon ses propres termes – est prévu pour un trafic de 200 millions de passagers par an dès 2028. Il n’y eut cette fois pas de zadistes pour torpiller cette saloperie.

Rassemblons nos idées. Être anticapitaliste, c’est d’abord éviter autant que possible de donner son argent ou sa voix aux capitalistes. Cela paraît évident, mais l’opinion est loin d’être unanime. Il paraît que le « droit » aux voyages ne se discute pas, pas plus que le « libre choix » dans  l’isoloir,  sauf  à  faire  preuve  d’une  «  haine  de  la démocratie », dirait le philosophe démagogue Jacques Rancière. Appeler à la responsabilité de tout un chacun témoignerait aussi d’un tropisme de droite, de surcroît inutile. La gauche nous rappellera éternellement qu’il y a des déterminismes économiques auxquels il faudra d’abord régler leur compte. Ensuite, seulement, les savoir-vivre changeront. La société restera à jamais co-responsable de ce qui advient. Laissons l’irresponsabilité aux pilotes de la mondialisation qui nous mènent au chaos.

Avant de penser à notre émancipation, parlons d’abord de notre responsabilité, mais pas n’importe comment : elle ne regardera pas le nombril – laissons cela aux dévots du « développement personnel » –, mais la collectivité ; elle sera associée à la décence commune et à la vergogne. Dans un ouvrage posthume publié en 1994, Christopher Lasch écrivait : « La philosophie politique du XXIe siècle devra donner plus de poids à la communauté qu’au droit de décider personnellement. Elle devra mettre l’accent sur les responsabilités plutôt que les droits. Elle devra trouver une meilleure expression de la communauté que l’assistanat d’État. Elle devra limiter le champ du marché et le pouvoir des grandes compagnies sans les remplacer par une bureaucratie étatique centralisée. »

Bernard Legros