RÉALITÉ DES SQUATS À BRUXELLES

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Pour cet article j’ai voulu laisser la parole à des personnes impliquées, d’une manière ou d’une autre, dans l’occupation temporaire et le squat à Bruxelles. Faute de temps et ne connaissant pas tout ce qui se passe, loin de là, le présent tour d’horizon est bien évidemment partiel et partial. Néanmoins, je souhaitais témoigner de l’actuelle vivacité que j’observe ces derniers mois. Voyons comment, en 2018, la publicité joue sur la même corde sensible : site internet, photos sublimes de paysages du sud-est asiatique et cette phrase : « C’est sans doute une envie d’évasion qui vous a conduit à nous. Notre engagement est de rendre accessibles des lieux retirés, de favoriser la rencontre avec les populations pour goûter l’authenticité (…) permettre de s’insérer dans la réalité humaine et géographique du pays sans la perturber ». Une authenticité très encadrée réservée à une minorité favorisée : 10 jours pour 2.219€ sans le transport aérien…

À l’heure où le plus ancien squat (rapidement conventionné avec son propriétaire, la région wallonne) de Bruxelles, le 123 (rue royale), ferme ses portes après 11 ans d’occupation, tout reste à faire dans une ville comptant toujours des millions de m2 inoccupés et une inflation continue du prix des loyers.

Dans ce contexte, divers collectifs cherchent toujours à habiter ces espaces vacants, avec ou sans l’accord préalable du propriétaire, en vue de signer, ou pas, une convention d’occupation temporaire. Le droit au logement, plus ou moins revendicatif, reste néanmoins au cœur des discussions. Cependant, force est de constater qu’au jeu de la course à la convention et « l’asblisation » des collectifs de « squatteurs » qui en découlent, ceux qui n’ont pas les codes de la classe dominante sont moins bien lotis. D’autant plus que la loi criminalisant l’occupation sans droit ni titre est une épée de Damoclès au-dessus de la tête de ceux s’attaquant à la sainte propriété privée.

Enfin, tout cela fera peut-être l’objet d’un article ultérieur écrit collectivement. Place aux témoignages.


LE FESTIVAL DU COUCOU PUISSANT

En octobre dernier, un festival particulier s’est déroulé durant une dizaine de jours à Bruxelles : un festival inter-occupations. Le terme désigne par là des lieux vides occupés par des collectifs. Il comprend tant des bâtiments qui ont des conventions d’occupation que ceux qui n’en ont pas. Initialement, ce festival inter-occupations s’inspire du festival des Ouvertures Utiles de Paris. Cet événement, organisé par l’Intersquat parisien depuis près de 10 ans, rassemble durant une quinzaine de jours un ensemble de squats, comprenant activités culturelles, artistiques ou encore moments de réflexions sur des thématiques sociétales.

À Bruxelles, le festival du Coucou Puissant s’est déroulé du 4 au 14 octobre. Il a rassemblé une douzaine de lieux, avec pour objectif de créer du lien entre les groupes mais aussi de pouvoir dévoiler cet univers à un public extérieur. La ligne de conduite du festival était de pouvoir proposer tant des activités artistiques et culturelles (concert, sérigraphie, projection, artisanat, etc.) que politiques (débat et discussion, réunion en vue de préparer des actions dans la ville).

La création de ce festival revêt en toile de fond une signification importante. Le milieu des occupations bruxellois est en effet pris en tenaille par ce qu’on peut nommer « la carotte et le bâton ». Un bâton qui se durcit d’année en année, qui a trait à une répression des occupations sans convention atteignant son point culminant avec la loi criminalisant le squat de novembre 2017. Une carotte toujours un peu plus tentante pour les occupations en quête de « légalisation » par conventions d’occupation. Face à ces « menaces », il importe que les différents lieux d’occupations attachés aux valeurs du squat (horizontalité dans le processus de décision, solidarité entre les habitants, ouverture sur le quartier, etc.) restent unis et ne se désagrègent pas pour laisser place uniquement à des lieux « hygiénisés », épurés de tout aspect militant, subversif et porteur du droit à la ville qui manque cruellement au sein de notre capitale.

Un des organisateurs


OUVERTURE FESTIVE AVEC LA VSP

La Voix des Sans Papiers Bruxelles (VSP Bruxelles) est un collectif composé d’une centaine de femmes, hommes et enfants en attente d’une hypothétique régularisation.

Ce collectif rencontre de grandes difficultés pour trouver un logement. Jusqu’à présent, en l’absence de tout revenu, leur seule solution est de chercher des bâtiments vides et de s’y installer, sans l’accord préalable du propriétaire. Une solution précaire qui les oblige à déménager tous les quelques mois.

Jusqu’en juillet 2017, l’entrée dans les bâtiments vides se faisait de nuit, afin d’installer discrètement un maximum d’affaires avant l’arrivée de la police. La présence de ces objets personnels démontrait que les membres du collectif avaient établi leur domicile dans le bien et empêchait les forces de police de procéder à une expulsion sans décision préalable du juge. Ce processus était toutefois aussi risqué que stressant.

En juillet 2017, le collectif change donc de stratégie : désormais, les déménagements dans les bâtiments vides se font en journée de manière festive, musicale et en présence de nombreux soutiens.

L’objectif est double : d’une part, rappeler que l’installation d’une centaine de sans-abris dans un bâtiment vide et inoccupé depuis plusieurs années est une nouvelle réjouissante et que le droit à la propriété privée est contrebalancé par le droit au logement. D’autre part, faire en sorte que ces moments de déménagement soient des moments festifs et joyeux plutôt que risqués et stressants. En effet, la présence massive de soutiens rend pratiquement impossible une expulsion des lieux par la police.

Jusqu’à présent, ce concept « d’ouverture festive » a permis de déménager dans quatre bâtiments différents en pleine journée, sans expulsion des occupants par la police. Malheureusement toutefois, les occupations sont chaque fois de courte durée et il faut régulièrement partir à la recherche de nouveaux bâtiments. Affaire à suivre donc.


136 RUE ROYALE

L’expérience d’occupation du 136 rue Royale marque ce qu’on espère être un début pour le groupe d’habitants concernés, qui s’engagent dans une démarche d’occupation spontanée et libre. Au-delà de l’intérêt qu’on porte pour avoir soi-même un toit et le vivre ensemble, on revendique le droit au logement pour tous. Pour ce faire, on met en place des mesures de solidarité envers ceux qui se trouvent dans l’urgence, laissés à l’abandon, dans l’insécurité sociale.

Le bâtiment a été ouvert par un groupe en lien avec l’occupation du rue Royale 123, suivi par la première partie de futurs habitants qui y ont passé la nuit lors d’une pyjama-party avec projection d’un film d’animation japonais. Le lendemain à 10h30 au 3ème étage, le premier petit déjeuner lançait la réunion du matin, événement qui a successivement eu lieu chaque jour de l’occupation. Commencer la journée autour d’un café pour rendre plus informels les moments de prise de décision permettait aux habitants de se rassembler et aux nouveaux arrivés de se présenter au groupe.

Les habitants qui forment le groupe se sont donc retrouvés au compte-gouttes. Pour certains, arriver à l’occupation était une nécessité et non un choix. Le squat étant la dernière chance avant la rue. Pour d’autres, l’occupation reste en revanche un engagement social et politique, moyen d’action direct, une interface de rencontres et un apprentissage au contact de différentes réalités. Tout le monde a des histoires et des parcours différents.

Lorsqu’une nouvelle occupation ouvre ses portes, un des enjeux principaux c’est de rassembler tous les différents intérêts des habitants, les mettre sur la table et les calibrer tous ensemble pour pouvoir enfin donner du sens au vivre en collectivité. Un groupe mixte comme celui qui s’est formé au 136 va rencontrer plusieurs envies et volontés divergentes. Déjà, devrons-nous nous organiser, nous donner une structure ? Quelle taille devrait prendre le groupe ? Quel niveau de mixité veut-on parmi nous ? Est-ce que notre but c’est d’héberger le plus de monde en urgence, vivre entre nous tout en étant inclusifs et solidaires, s’ouvrir au quartier ou donner des espaces pour des ateliers ?

Les occupations peuvent transformer des lieux oubliés ou sans histoire, en lieux détournés, riches de vie, d’échanges et de partage, lieux d’infinies possibilités. Cependant, il ne suffit pas d’ouvrir un bâtiment pour pouvoir faire vivre une occupation. Celle-ci n’étant pas juste un lieu physique, c’est le groupe qui y impulse l’esprit. Pour ce faire, il faut être prêt à engager le dialogue. Les valeurs et les thématiques à aborder sont souvent les éléments charnières à résoudre pour que les différents positionnements qu’on retrouve au sein du groupe puissent cohabiter. Entre choisir et se laisser porter, entre radicalité et négociation, entre inclusion et sélectivité, en faisant face à la dureté et la complexité de la réalité qui nous entoure.

On n’a pas encore un nom mais le sentiment d’affection envers tous les habitants se renforce de jour en jour. On va continuer à chercher un lieu assez propre pour y vivre ensemble, gens de la rue, anciennes paysannes, étudiantes, artistes, architectes, réfugiés politiques, sans papiers, géologues passionnés, ex-militants queer, fêtards musiciens, cuisiniers, vagabonds, activistes, décoratrices du vide… !

Une occupante de feu le 136


BRÈVE DU MILIEU DU SQUAT

On a commencé à squatter parce qu’on n’avait plus les moyens de payer un loyer pour avoir un chez soi. J’étais alors diplômé, sans emploi, sans aides sociales. J’ai rencontré d’autres jeunes comme moi dans les milieux politisés et on s’est mis à chercher des logements vides ensemble. On a trouvé assez vite, car ce n’est pas ce qui manque à Bruxelles. Après quelques recherches, on a appris que le logement qu’on squattait appartenait au CPAS, était géré par une Agence Immobilière Sociale (AIS) et était vide depuis près de 8 ans. À part la moquette arrachée et le chauffe-eau hors d’usage, le logement était relativement en bon état. Dès le départ, on a essayé de contacter l’AIS pour proposer un bail de rénovation.

Mais pour toute réponse, on a reçu un avis d’expulsion accompagné de la note de frais du huissier et d’une comparution en procédure d’urgence devant le tribunal de première instance, prétextant des travaux imminents. Ça nous laissait 3 jours pour déguerpir avec toutes nos affaires. L’AIS connaissait bien la procédure pour accélérer l’expulsion car nous n’étions pas les premiers squatteurs… ni les derniers ! À ce jour, cette maison est toujours vide et aucun travaux n’y ont été réalisés.

On a recommencé ailleurs. Au même moment, une envie de longue date voyait le jour : un centre social anarchiste avait pris racine dans les locaux d’une usine désaffectée à deux pas du Parlement Européen. Le lieu connut une effervescence sans précédent, rassemblant jour après jour une cinquantaine de personnes aux assemblées générales pour organiser une multitude d’activités autogérées (tables d’hôtes, ateliers artistiques, cours de sports, discussions politiques, journal etc.). Dans la mouvance, on avait aussi pu loger une trentaine de sanspapiers qui participèrent à l’énergie collective. Ça en disait long sur le manque d’espace politique de rencontre, de partage, de création et d’expression accessibles à Bruxelles. Mais les autorités mirent rapidement fin à la fête, malgré des négociations en bonne voie avec les propriétaires. Ceux-ci furent contraints de nous expulser, sous ordre de la Sûreté de l’État, car notre présence était intolérable à deux semaines de la venue de Barack Obama… Après 2 mois d’occupation et d’activités intenses, le centre social autogéré fut expulsé manu militari par la police à coup de violences et d’humiliation.

Quelques mois plus tard, le Parlement votait la loi anti-squat. Aujourd’hui, face à la criminalisation du squat, les expulsions successives, la violence de la répression et l’épuisement de chaque fois recommencer à zéro, nous avons cédé aux conventions légales, négociant avec propriétaires privés et institutions du pouvoir ; ceux-là même qui perpétuent ce monde qui entrave notre autonomie et nous humilie au quotidien. Si nous obtenons des sursis pour occuper des lieux à l’abandon, la joie est amère. En échange d’un peu de stabilité, nous devons faire des travaux dans une maison vétuste, sans eau chaude, ni chauffage…

Anonyme


Texas Vandervliet