LA LUTTE DES CLASSES ET SON AVENIR

Illustré par :

« Les hommes de la classe riche se trouvent si bien de leur situation privilégiée que, lorsqu’il est question d’améliorer le sort des travailleurs, ils s’empressent, conscients de leur rôle de maître, de présenter des projets de toutes sortes pour l’organisation de la vie de leurs esclaves »(1)

Léon Tolstoï

« La contradiction majeure du système n’est pas, comme le pensait Marx, celle qui oppose la classe des propriétaires à celle des travailleurs, mais celle qui voit une volonté de puissance infinie rencontrer une réalité finie. »(2)

Christian Godin

« […] pour maintenir l’idéal d’une société libérée de la domination et de l’exploitation (ou au moins lutter contre leurs formes actuelles), il faut se défaire des illusions de l’abondance et critiquer le développement industriel et la bureaucratisation qui va avec. »(3)

Aurélien Berlan

George Orwell y voyait « un problème infiniment complexe ». Le politique français de droite Alain Peyrefitte (1925–1999) disait d’elle que c’était « une idée du XXe siècle ». Toujours sous la coupe de leur matérialisme historique, les marxistes, eux, continuent à s’y accrocher, y voyant la principale, voire la seule clé de lecture du monde contemporain qui vaille, encore et toujours. En 2018, qu’en est-il réellement de la « lutte des classes » ? Est-elle le moteur de l’Histoire ? L’idée est-elle toujours pleinement opératoire ? Fait-elle sens pour la masse des électeurs-consommateurs ? Représente-t-elle un espoir à court, moyen ou long terme ? N’est-elle pas noyée dans le parlementarisme et dévitalisée par lui(4) ?

EN SOI ET POUR SOI

Pour commencer, reprenons cette distinction fondamentale, la classe « en soi » et la classe « pour soi ». La classe en soi signe l’appréhension d’un fait social total : la société est indéniablement divisée en strates selon le niveau de richesse (revenus et patrimoine). Sur ce plan-là, rien n’a changé depuis l’époque de Marx et Engels. Bien au contraire, les inégalités n’ont fait que se creuser, nul ne pourra raisonnablement le contester. Les choses se corsent quand on envisage la classe pour soi. Idéalement, chaque classe est censée avoir la pleine conscience d’elle-même, c’est-à-dire de sa place objective dans le procès de production et de ses intérêts propres(5). Ainsi est-il dans l’intérêt de la bourgeoisie de maintenir l’exploitation du travail et la domination culturelle, comme il est dans l’intérêt des travailleurs d’au moins exiger une meilleure répartition des fruits du travail et, mieux encore, de dépasser le capitalisme pour qu’advienne une société sans classe, après une période de dictature du prolétariat. On en est loin et, de surcroît, définitivement, parions-le… Les dominés que nous sommes devraient être attentifs aux petites phrases des riches qui ne disent pas que des mensonges ou des bêtises (contrairement à ce que prétend la vulgate gauchiste). La remarque du milliardaire américain Warren Buffet, sur CNN en 2005, devrait même servir de détonateur pour revivifier la lutte : « Il y a une guerre des classes, c’est un fait, mais c’est ma classe, la classe des riches, qui mène cette guerre, et nous sommes en train de la gagner ». On ne peut mieux dire. Depuis toujours, la bourgeoisie est donc une classe pour soi, comme le prolétariat le fut jadis(6). Comme le disent Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, il n’y a pas d’autre solution pour les dominés que de renouer au plus vite avec leur conscience de classe(7), à condition de surmonter leur sérialité(8). C’est là que le bât blesse. Car depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale a émergé dans les pays industrialisés la classe moyenne qui a brouillé les repères et les règles du jeu(9). Entre les deux adversaires historiques, capitalistes et prolétaires, elle fait office de tampon. Éprise de confort, de distinction et de consommation ostentatoire, elle lutte pour sa reconnaissance aujourd’hui davantage par ses performances (économiques, professionnelles, artistiques, sportives, médiatiques et sexuelles sur Internet) que par sa position (Hartmut Rosa, 2010). Elle a transformé le « simple » individualisme hérité des Lumières en hyper-individualisme branché et postmoderne. La lutte des places est ouverte ! Ses membres ont la très mauvaise idée de « se comparer entre eux » et de « s’identifier aux riches » qu’ils espèrent devenir un jour, qui à force de travail, de talent, d’obstination et de jeux de cour, qui grâce au hasard de la loterie, voire les deux, mais certainement pas par héritage ! C’est pourquoi une partie des pauvres votent à droite(10). « Quand je serai devenu riche, je n’aurai pas envie qu’on vienne m’emm… avec ces questions de redistribution, alors soyons prévoyants, cap sur le bleu, ou même le brun ». La situation est renversée, puisque jadis la bourgeoisie était méprisée pour son goût du luxe et sa vénération du Veau d’Or ; aujourd’hui, cette « termitière à classes moyennes » (Gilles Châtelet, 2010), ces « prolétaires avec de l’argent » (Alain Deneault, 2016), fantasmant sur l’éternité et l’inaltérabilité de leur modèle(11), n’ont plus qu’un désir, lui ressembler, même si quelques restes de mauvaise conscience les amènent de temps à autres, fugitivement, à s’émouvoir du sort des « exclus » de tous genres. À la fin des années 1960, « […] Herbert Marcuse défend[a]it l’idée que la classe ouvrière traditionnelle serait désormais “intégrée” au système capitaliste et que seules les “minorités actives” et la “jeune intelligentsia des classes moyennes” seraient capables d’une action politique radicale(12)». Marcuse fut un penseur estimable, mais reconnaissons la fausseté de son pronostic dans la seconde partie(13)

QUELLES SOURCES D’ALIÉNATION ?

De nos jours, quels sont les obstacles, les sources d’aliénation(14) qui empêchent une réémergence de la conscience de classe ? On pourrait répondre globalement « notre mode de vie », mais prenons deux exemples. D’abord, notre rapport à la technique et particulièrement aux technologies numériques de l’information et de la communication (TIC). Bien qu’il n’ait pas eu le temps de connaître celles-ci, Cornélius Castoriadis, décédé en 1995, y aurait sûrement vu un instrument d’exploitation de classe particulièrement performant. Aussi aliénantes qu’uniformisantes, elles ont pour caractéristique de capter « diaboliquement » l’attention par leurs écrans, cette attention devenue ainsi la ressource la plus rare et donc la plus précieuse. Les militants en savent quelque chose quand ils essaient de faire passer leur petit message, en direct ou par des moyens médiatiques limités, dans l’océan d’informations et de notifications (l’infobésité). Là réside une des causes de leur impuissance. L’illusion de maîtriser le temps et l’espace, ainsi que la perception d’une « horizontalité égalitaire » finissent de convaincre que, tout compte fait, chacun peut au moins exister sur la Toile en s’exprimant. « Trump tweete et je tweete aussi ! ». Cette réification de l’autre, de tous les autres, par les TIC, empêche de percevoir la société divisée en classes car un avatar n’est pas un actionnaire, ni un salarié, ni quoi que ce soit d’autre, c’est d’abord un avatar égal à soi-même. Une preuve supplémentaire, s’il en fallait encore, de la non-neutralité de la technique(15).

Second exemple. La relative facilité de se déplacer, s’incarnant dans le tourisme de masse (et de classe), est une autre cause d’aveuglement de classe (et de masse). Quand des travailleurs, ou même des allocataires sociaux(16), s’envolent vers des usines à touristes sous les tropiques, ils vont y éprouver un sentiment d’abondance (même si celui-ci n’est que relatif). Avec la massification touristique, coup double pour la bourgeoisie d’affaires qui remplit ses caisses en même temps qu’elle administre une dose d’analgésique aux salariés essorés par leur turbin. Rien de tel qu’un bon mini-trip pour évacuer son stress et son mal-être, en bouffant, buvant, dansant et baisant, pour ensuite retourner requinqué au bureau ! « Supportant mal les situations et les engagements de longue durée, le touriste surfe, zappe, naviguant au gré de ses envies géographiques et de sa quête d’expériences différentes. Son carburant psychique est l’insatisfaction. Il est mû par le désir vague de renouveler ses sensations grâce au mouvement dans l’espace qui doit apporter son lot d’étrange nouveauté, à la condition que celle-ci soit inoffensive et que son expérience soit dûment bordée de “coussins de sécurité et de voies de détresse balisées”(17)». Un individu qui se dit anticapitaliste, écologiste ou décroissant devrait donc prendre comme première mesure personnelle symbolique (et climatique !) de jeter définitivement ses oripeaux de touriste(18). Comme cette activité n’a rien d’un besoin naturel, il est donc possible de ne pas quitter « l’ordre des besoins nécessaires et suffisants pour accéder au superflu sans pouvoir accéder vraiment au confort et au luxe(19)». En reprenant un peu de hauteur théorique, voici encore ce qui fait obstacle à la classe pour soi : « Un processus d’objectivation de la vie sociale et subjective » (Marc Weinstein, 2015) ; « Les contraintes et les promesses de l’accélération et de la croissance inhérente à l’économie capitaliste » (Hartmut Rosa, 2010) ; une homogénéisation des modes de vie qui n’empêche pas la reconduction des niveaux de classe, ainsi qu’un privilège particulier qui se proclame universel et normatif pour justifier la consommation parasitaire (Michel Clouscard, 1973).

MESURES D’URGENCE CONTRE L’ALIÉNATION

Le rétablissement d’une conscience de classe résultera d’un travail culturel que les détenteurs du pouvoir feront tout pour entraver. Ainsi, les politiques pourraient supprimer la publicité dans l’espace public, mais ne le font pas, sauf exception(20).

Dans l’enseignement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, ils pourraient instaurer un cours de philosophie à l’école obligatoire, mais ne le font toujours pas, malgré les appels répétés d’acteurs associatifs depuis une quinzaine d’années(21), parce qu’un tel cours serait potentiellement subversif. De leur côté, les syndicats pourraient entamer un travail idéologique pour questionner quelques-unes de leurs marottes, comme la défense du pouvoir d’achat qui n’est jamais que le pouvoir de faire travailler (durement) d’autres salariés pour son propre plaisir fugace. Si certains de ses membres plus ouverts que d’autres le font volontiers lors de débats avec des écologistes, des décroissants et des altermondialistes, l’appareil s’abstient de soulever le problème officiellement. Quant aux riches, ne soyons pas naïfs, ils veulent entretenir et approfondir l’aliénation des masses. Pour eux, nous ne serons jamais assez aliénés ! Dans les années 1990, des oligarques, parmi lesquels Zbigniew Brzezinski, avaient même inventé le concept de tittytainment : fournir à la plèbe un mélange de jeux, de divertissements et d’alimentation suffisante pour qu’elle ne pense pas à se révolter. N’écoutons plus des marxistes qui prétendent que la réappropriation des moyens de production apporterait à elle seule la solution. Cessons de justifier, aux yeux des autres et aux nôtres, notre hyper-individualisme, ce ferment subjectif du capitalisme technologique et financier. « [Et] depuis quatre décennies maintenant, la référence constante à la défense et à la promotion de la liberté individuelle, réputée être désormais expérimentable dans toutes les nouvelles sphères ouvertes par toutes les révolutions technologiques successives, est en fait un voile jeté sur les formes contemporaines de la domination et de l’aliénation(22)». Enfin, réapproprions-nous le temps en en consacrant moins au travail salarié.

Bernard Legros

  1. Léon Tolstoï, L’esclavage moderne [1901], Le pas de côté, 2012, p. 97.
  2. Christian Godin, La haine de la nature, Champ Vallon, 2012, p. 112.
  3. Entropia, « L’Histoire désorientée », n° 15, Parangon, automne 2013, p. 61.
  4. Comme l’avait déjà signalé Rudolf Rocker (1873–1958) dans Théorie et pratique de l’anarchosyndicalisme (Aden, 2011).
  5. À moins qu’idéalement il n’existe justement plus de classes, rétorqueraient certains !
  6. Dans les années 1930, Orwell remarquait déjà que « la classe ouvrière anglaise a[vait] versé dans la servilité à une vitesse assez effrayante », in Le quai de Wigan, Ivréa, 1995, p. 142.
  7. Ce couple de sociologues devenu célèbre arrive à cette conclusion après avoir étudié les pratiques sociales des riches, empreintes de solidarité et même d’une forme de « communisme » interne, tandis que la compétition interindividuelle ronge les classes moyennes. Cf. Sociologie de la bourgeoisie, La Découverte, 2007.
  8. « La sérialité est ce qui disperse la collectivité en un agrégat d’individus discrets qui ne se rapportent plus les uns aux autres que sur la base d’identités creuses ou narcissiques » (in Jonathan Crary, 24/7. Le capitalisme à l’assaut du sommeil, Zones, 2014, p. 128).
  9. Pour une analyse aussi fine que percutante des classes moyennes, cf. Alain Accardo, Le petit bourgeois gentilhomme. Sur les prétentions hégémoniques des classes moyennes, Agone, 2009. L’auteur utilise aussi le terme de « petite bourgeoisie ».
  10. Cf. Thomas Frank, Pourquoi les pauvres votent à droite, Agone, 2013.
  11. Visible par exemple dans cet appel au retour des Trente Glorieuses ou dans l’optimisme irréaliste.
  12. Daniel Zamora (dir.), Critiquer Foucault. Les années 1980 et la tentation néolibérale, Aden, 2014, p. 89.
  13. Sauf si l’on considère les luttes de l’« intersectionnalité » (LGBTQI+) comme des actions politiques radicales.
  14. Au risque de chagriner ou de courroucer les épigones de Deleuze, Rancière, Ehrenberg et cie, le concept d’aliénation est plus idoine que jamais. Reprenons-en la définition de Dwight McDonald : « Le fait que l’être humain est rendu étranger à sa propre nature par des forces sociales qu’il a lui-même libérées » (in Le socialisme sans le progrès. The root is man, La lenteur, 2011, p. 151). Je suis néanmoins conscient qu’une désaliénation intégrale est une chimère ; mais on peut quand même régresser dans les stades de l’aliénation, une régression qui représente ici paradoxalement un progrès !
  15. « La technique est neutre, tout dépend de ce que l’on en fait » est l’un des pires poncifs, rétif à l’argumentation. Cf. note de lecture sur l’ouvrage de Christian Godin Les lieux communs d’aujourd’hui.
  16. Que le lecteur se garde de voir ici un quelconque propos « classiste ». Je serais favorable à l’interdiction des vols touristiques et des croisières pour tout le monde.
  17. Rodolphe Christin & Philippe Bourdeau, Le tourisme : émancipation ou contrôle social ?, Le Croquant, 2011, p. 17.
  18. Ce qui n’empêche pas de continuer à se déplacer, mais moins loin, moins vite et moins souvent. Ainsi ai-je renoncé à prendre l’avion depuis 2004.
  19. Michel Clouscard, Néo-fascisme et idéologie du désir. Les tartuffes de la révolution, Denoël, 1973, p. 37.
  20. Même si on peut le classer dans les « écotartuffes », le maire EELV de Grenoble, Eric Piolle, a pris cette bonne décision. Cf. Didier Moineau, Dérives dans une « ville créative », CMDE, 2018.
  21. Cf. La philosophie à l’école, Luc Pire, 2001.
  22. Daniel Dagenais (dir.), La liberté à l’épreuve de l’histoire. La critique du libéralisme chez Michel Freitag, Liber, 2017, p. 107.

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