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18 décembre 2019

PLAIDOYER POUR LA STABILITÉ ET LA CONSERVATION

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« Je crois qu’il est urgent de définir la nature du changement dans le monde moderne, y compris sa rapidité et son ampleur, si nous voulons comprendre les différences qui existent entre les transformations passées et celles qui affectent le présent(1) »,

Margaret Mead, 1971.

« Être moderne, c’est se trouver dans un environnement qui promet l’aventure, le pouvoir, la joie, le progrès, la transformation de soi et du monde, et qui à la fois menace de détruire tout ce que nous avons, tout ce que nous savons, tout ce que nous sommes(2) »,

Jean-Marie Domenach, 1986.

« Le changement illimité n’est que retour chaotique au chaos(3) »,

Bernard Charbonneau, 1990.

Il y a deux conditions à l’indispensable révolution de l’Esprit : remettre en question les lieux communs(4) et y voir clair dans les idéologies, soit « soulever le manteau d’idées qui recouvre le monde  », comme le disent poétiquement François Meyronnis et Yannick Haenel. Dans leur forme historique et institutionnalisée, certaines idéologies ont disparu (l’esclavagisme, le fascisme, le nazisme), une autre survit vaille que vaille (le communisme, à la façon chinoise, cubaine ou nord-coréenne), d’autres encore sont à la mode (l’individualisme, le transhumanisme et l’increvable néolibéralisme). Parmi les notions idéologiques à réinterroger, penchons-nous cette fois sur celles d’évolution, de changement, de métamorphose, de transformation, de mutation, et de la dernière trouvaille de vocabulaire en date, la disruption. Retour vers le passé. Lorsque j’étais étudiant à l’Université de Liège, au début des années 1980, au sortir des Trente Glorieuses, nous avions recommencé à éditer le Bav’art, le canard de la section d’histoire de l’art et d’archéologie. Alors que nous nous étions facilement mis d’accord sur une certaine ligne éditoriale, s’imposa après deux numéros une modification fondamentale de ladite ligne. « On change de peau ! », titrait triomphalement le nouveau numéro. Pourquoi déjà changer, demandai-je naïvement et intuitivement du haut de mes dix-huit ans. Avec le recul, je compris qu’il fallait changer pour le plaisir du changement, d’une part, et pour communiquer aux lecteurs notre dynamisme, notre énergie, notre prise sur l’air du temps, d’autre part. Bien plus tard, Hartmut Rosa théorisera le phénomène sous le terme général d’accélération(5). Me retrouvant ensuite au milieu de la décennie sur le marché du travail, je constatai que le changement y était devenu la règle, était accepté comme une fatalité, mais plus souvent encore ressenti comme une opportunité. La plupart de mes collègues communiaient dans son éloge, il était vu comme la condition de la réussite économique, via la compétitivité, dans un contexte de démarrage de la globalisation néolibérale. Mais à propos de l’instabilité touchant les conditions de travail qui en était la conséquence, c’était l’omerta. On ne faisait certainement pas d’omelettes sans casser d’œufs… Encore moins parlait-on de la dévastation des mondes social et naturel que cette conviction allait entraîner. Une trentaine d’années plus tard, nous pouvons tirer un premier bilan de cette « inculcation d’un appétit de changement illimité  » (Renaud Beauchard, 2018) : la nature et ses écosystèmes n’en peuvent plus de nos prédations(6), les sociétés commencent à s’épuiser des mutations imposées à grands coups de propagande par des pouvoirs de toutes sortes, presque toujours sans aucune délibération démocratique préalable. Il faut se souvenir de cette évidence : tous les changements ne sont certainement pas des améliorations ! Pire, un changement peut être une dégénérescence, comme le soutenait Pasolini(7).

SOCIÉTÉS FROIDES, PUIS CHAUDES

Pendant des siècles, les sociétés se sont transformées à un rythme lent, les horizons d’expérience évoluaient peu ou pas dans le cours d’une vie, et même d’une génération à l’autre. Lévi-Strauss les désignait comme des sociétés « froides ». Ainsi, « les Grecs ne considéraient pas le temps comme une perspective ascendante ouverte aux créations humaines. Le monde était pour eux essentiellement stable et l’évolution d’abord une décadence(8)  ». Ce que l’on avait appris dans sa jeunesse valait grosso modo toujours dans ses vieux jours. Contrairement à la petite éthique(9) actuelle s’adaptant aux modes et aux faits accomplis, les repères moraux restaient définis, les attentes et la confiance pouvaient être satisfaites. Le modernisme et sa religion industrialiste ont interrompu cet ordonnancement.(10) Désormais, pour une majorité d’individus, la vitesse, les bouleversements, les chocs et les métamorphoses allaient acquérir une valeur positive en soi. La société devenait « chaude ». Rien n’a changé, si je puis dire, au XXIe siècle. Car il y a une ambiguïté du changement, comme l’exprime Hartmut Rosa : « […] la vitesse prodigieuse des événements et des transformations semble n’être qu’un phénomène superficiel, cachant à peine la profonde inertie culturelle et structurelle de notre époque(11)  ». Autrement dit, nous souffrons aujourd’hui, dans la modernité tardive, autant de changements — technologiques, économiques et sociétaux, imposés — que d’absence de changement — culturel et politique, voulu et maîtrisé. Les règles du jeu restent désespérément les mêmes depuis cent ans : produire plus et consommer plus. Les innovations technologiques font diversion chez les électeurs-consommateurs, leur procurant l’ivresse d’un monde qui bouge, grisant, exaltant, plein d’opportunités d’expériences nouvelles et de jouissance(s). « Le soi comme projet orienté vers la stabilité paraît donc anachronique et voué à l’échec, tandis que les formes d’identité flexibles et disposées au changement sont systématiquement favorisées(12) », ajoute encore Rosa. Durkheim nous avait pourtant prévenus : des transformations sociales trop rapides débouchent sur l’anomie ou, comme le disait Günther Anders, sur un « état de pathologie collective  ». Les gilets jaunes n’en seraient-ils pas un des symptômes ?

MOUVEMENT PROGRESSISTE VERSUS STABILITÉ TOTALITAIRE ?

Un problème théorique de taille apparaît rapidement. Certains philosophes soutiennent que le mouvement, cette idée apparue au XIXe siècle, serait une condition sine qua non de la démocratie et du progrès, et qu’inversement une société stable, donc assez immobile, serait d’essence totalitaire. L’exercice démocratique consisterait à pouvoir défaire un jour ce que l’on a construit ou décidé la veille, cela à l’infini(13). S’en tenir, pour une période plus ou moins longue, à ce qui a été tranché ou voté serait réactionnaire, source de frustrations, d’injustices, de rigidités, de concentration du pouvoir. À cela nous répondrons qu’actuellement nous avons plutôt la preuve du contraire : c’est ce monde qui bouge qui est frustrant, injuste, fondamentalement rigide et despotique, « l’absolutisme et ses avatars totalitaires [étant] marqués par le fantasme du mouvement absolu (progrès), délié de la stabilité(14)  ». Qui ne voit que dans la postmodernité tourbillonnante, le pouvoir est plus que jamais concentré, cela démentant la thèse de Foucault(15) ? Par exemple, les GAFAM détiennent plus de richesses que le PIB cumulé des pays les plus pauvres. Le changement est désormais subi par l’immense majorité, « naturalisé en phénomène physique, mécanique et destinal  » (Christian Godin, 2007). La résolution du problème s’avère difficile. Paradoxalement, nous avons un besoin urgent de changements politiques pour assurer une nouvelle phase de stabilité, mais en reconnaissant que « […] tout changement politique, aussi radical soit-il, s’effectue en maintenant une certaine continuité avec l’ordre à partir duquel il émerge […](16) ». Nous éviterons donc la table rase (tabula rasa) chère aux révolutionnaires. Le conservatisme, à savoir la conservation de ce qui permet la vie sur Terre (i. e. la niche écologique) doit trouver le moyen de se combiner avec une volonté de rupture, ce qu’avaient bien compris Gustav Landauer(17), George Orwell et Michel Freitag. Pour cela, il conviendra d’expliquer et de réhabiliter — surtout à gauche — cette notion de conservatisme, par exemple en lisant Simon Charbonneau : « Comment [alors] définir un esprit conservateur aujourd’hui ? C’est une personne qui avant tout tient à rester fidèle à des repères qui donnent un sens à sa vie, qu’il s’agisse d’un certain type de relations sociales fondées sur la proximité, de la stabilité de son environnement tant social que naturel, de la croyance dans l’existence d’une nature humaine tant physique que mentale, contrairement à l’idée moderne d’une malléabilité totale de la substance humaine conçue pour satisfaire notre vieux rêve démiurgique, enfin de la conscience des limites de notre adaptabilité aux rythmes du changement(18)  » ; ou encore Dany-Robert Dufour : « Il n’y aurait pas plus flagrant contresens que de qualifier de “conservateur” ou de “néo-réactionnaire” ceux qui veulent prendre des mesures conservatoires à l’égard de ce qui est en cours de destruction, puisque cette conservation ne vise qu’à donner les appuis nécessaires au redéploiement de l’aventure humaine(19)  » ; Marc Weinstein avance, lui, l’idée d’immanence de la stabilité : « Répondre à l’altération par la stabilité, c’est la manière dont une société ne se laisse pas dépasser par la transcendance du changement incontrôlable et s’assure, en toute immanence, que le passé et le présent — les institutions sociales vécues et valorisées qualitativement — seront confirmées dans un avenir tout aussi social, valorisé, qualitatif(20) ».

TECHNOSCIENCE : STOP OU ENCORE ?

Enfin, la première condition de la mise en route d’une nouvelle politique de conservation et de stabilité est d’imposer un moratoire sur la recherche en technoscience(21). Mais cela peut aller plus loin, jusqu’au néo-luddisme, qui n’est pas seulement une matrice de réflexion, mais une incitation à l’action pouvant aller jusqu’au sabotage et au bris des machines. Dans son roman apocalyptique Ravage (1942), René Barjavel termine son épopée survivaliste par l’épisode de la destruction(22) d’une nouvelle machine par la petite communauté résiliente, afin de ne pas recommencer le cycle maudit qui avait amené le monde moderne à sa perte. Pour ce, une décolonisation de l’imaginaire occidental (Serge Latouche) est à entamer sans tarder. Mais « comment chacun peut-il participer à la production d’un monde stable en toute responsabilité, alors que son monde artificiel ou technicisé, ayant remplacé son environnement naturel, médiatise sa socialisation au moyen d’appareils, organisés en dispositifs, jusqu’à ne plus proposer qu’une aliénation technologique(23) ? », se demande Édouard Jolly. Numérisation et robotisation sont les fa®ces hideuses de cette involution mortifère et sans avenir devant la déplétion annoncée des ressources fossiles et minérales. Évolution sans avenir, certes, mais qui peut entre-temps provoquer des dégâts potentiellement irréversibles du côté des équilibres écosystémiques, de la pollution (radioactive et autre), ainsi que des structures cognitives et émotionnelles des individus. À l’échelle de la civilisation, les dérèglements climatiques sont déjà irréversibles. Allons-nous ajouter une couche supplémentaire de catastrophe « grâce » à Sa Majesté la Technologie, à laquelle personne — hormis quelques décroissants, néo-luddites et autres anti-industriels — n’a envie de tenir la bride ? « En fait, depuis la révolution industrielle, la technologie n’a cessé de créer de nouveaux problèmes pour la société, beaucoup plus rapidement qu’elle n’a résolu les anciens(24) », résume Theodore Kaczynski. Constat à répéter inlassablement autour de soi ! Alors, technoscience : stop ou encore ? Fuite en avant ou pas de côté ? Avant même de penser à freiner, puis à bifurquer, commençons d’abord à retirer notre pied de l’accélérateur.

Bernard Legros

  1. Margaret Mead, Le fossé des générations, Denoël, 1971, p. 110.
  2. Jean-Marie Domenach, Approches de la modernité, Ellipses, 1986, p. 204.
  3. Bernard Charbonneau, Le changement, Le pas de côté, 2013, p. 10.
  4. Cf. Christian Godin, Les lieux communs d’aujourd’hui, Champ Vallon, 2018, recensé in Kairos n°37.
  5. Cf. Hartmut Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps, La Découverte, 2010.
  6. Comme l’atteste le « jour de dépassement » (overshoot day), ainsi que le rapport de la Plateforme inter-gouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (Ipbes) adopté par 130 pays et publié en mai 2019.
  7. Cité par Olivier Rey dans sa préface à Pier Paolo Pasolini, Le chaos, R&N, 2018, p. 11.
  8. François Jarrige, Technocritiques, du refus des machines à la contestation des technosciences, La Découverte, 2014, p. 26.
  9. Le terme est dû au philosophe Mark Hunyadi. Cf. La tyrannie des modes de vie. Sur le paradoxe moral de notre temps, Le Bord de l’eau, 2015.
  10. Par ailleurs, n’oublions pas que les réalisations concrètes de la modernité ont immédiatement suscité méfiance, critiques et résistances. Voir les ouvrages des historiens François Jarrige, Jean-Baptiste Fressoz, Christophe Bonneuil et Guillaume Carnino.
  11. Hartmut Rosa, Aliénation et accélération. Vers une théorie critique de la modernité tardive, La Découverte, 2012, p. 52.
  12. Hartmut Rosa, Accélération, op. cit., p. 297.
  13. Ce syndrome est fréquent au sein de la gauche libérale-libertaire. Mais « [...] est-ce qu’on ne peut pas reconnaître librement des lois comme bonnes ? Est-ce que cette idée d’autonomie doit nécessairement conduire à une sorte de compulsion du changement ? », demandait Cornélius Castoriadis, in Démocratie et relativisme. Débat avec le MAUSS, Les Mille et une Nuits, 2010, p. 104.
  14. Marc Weinstein, L’évolution totalitaire de l’Occident. Sacralité politique, Tome I, Hermann, 2015, p. 34.
  15. Michel Foucault avançait la thèse que le pouvoir se distribue en réseaux, passant constamment d’une structure à l’autre, d’un individu à l’autre.
  16. Daniel Dagenais (dir.), La liberté à l’épreuve de l’histoire. La critique du libéralisme chez Michel Freitag, Liber, 2017, p. 160.
  17. À propos de Landauer : « [...] un conservatisme révolutionnaire : un choix révolutionnaire des éléments de l’être social qui méritent d’être conservés et qui sont valables pour une nouvelle construction ». In Martin Buber, Utopie et socialisme, L’Échappée, 2016, p. 98.
  18. Simon Charbonneau, Résister... à la société qu’on veut nous imposer !, Libre et solidaire, 2018, p. 114.
  19. Dany-Robert Dufour, L’individu qui vient... après le libéralisme, Denoël, 2011, p. 308.
  20. Marc Weinstein, op. cit., p. 151.
  21. Du moins sur la recherche publique.
  22. Et pour bien préciser les choses, la destruction d’une machine n’est en rien assimilable à de la violence, celle-ci s’exerçant, par définition, sur des êtres vivants.
  23. Édouard Jolly, Günther Anders, une politique de la technique, Michalon, 2017, p. 21.
  24. Theodore Kaczynski, Le manifeste de 1971. L’avenir de la société industrielle, Climats, 2009, p. 177 (paragraphe 170).

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