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3 décembre 2019

GOETHE ET STEINER, UNE SCIENCE EN DIALOGUE AVEC LA NATURE

Entretien avec Paul Lannoye

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Deux grands précurseurs de l’écologie, à découvrir ou à revisiter Entretien avec Paul Lannoye

Goethe est aussi fameux comme poète et écrivain qu’il est peu connu comme homme de science. Si on lui reconnaît une série de découvertes importantes dans ce domaine, on n’a pas réellement prêté attention au cœur de son approche et à la vision qui s’en dégage. Pourtant, c’était dans ses travaux scientifiques sur la nature qu’il voyait son œuvre la plus importante(1). Et Rudolf Steiner estimait que Goethe a accompli à l’égard du vivant un tournant scientifique aussi important qu’un Galilée à l’égard de l’inorganique(2), dépassant ainsi l’approche matérialiste de la nature, et ouvrant de nombreux potentiels pour un nouveau rapport avec elle.

Le même Steiner a fortement développé ces potentiels. Au niveau de la pensée, il a dégagé et exposé la méthode et la théorie de la connaissance utilisées intuitivement par Goethe. Au niveau pratique, il a initié la biodynamie, la thérapie par les couleurs, ou encore un enseignement qui, de même que Goethe a marié science et art, s’attache au déploiement de toutes les dimensions de l’être humain, pas seulement l’intellectualité. Mais là aussi, cette œuvre est encore peu connue et reconnue, notamment dans le monde académique. La raison centrale du manque de prise en compte de ces deux chercheurs : leur forte remise en question de la science dominante.

Lors d’une discussion avec Paul Lannoye, j’ai appris qu’il a pu découvrir différents aspects de ces deux œuvres et de leurs applications et qu’il les a prises très au sérieux. Qu’une personnalité aussi reconnue pour sa rigueur et de formation scientifique poussée ait mené une telle approche, cela m’a fortement motivé à l’interviewer sur le sujet.

Qu’est-ce qui a poussé un physicien à s’intéresser à l’approche de la nature de Goethe et aux travaux de Steiner ?

Paul Lannoye  : J’ai découvert ces auteurs à travers la biodynamie, la technique agricole développée par Steiner qui, avant d’initier cette méthode, avait beaucoup travaillé sur l’œuvre scientifique de Goethe.

J’ai d’abord été intrigué par ces approches, d’autant que je suis à la base un rationaliste classique (j’ai fait mes études à l’ULB, haut lieu de ce rationalisme). Donc, mon école de pensée est à priori à l’opposé des approches en question. De plus, dans la biodynamie, il y a des choses que le commun des mortels considérera comme des trucs de sorcières (je pense à ces préparations au purin d’ortie qu’il faut mettre en mouvement, dynamiser, comme l’explique Steiner, sur base de l’idée que la matière naît du mouvement). Mais j’ai été interpellé par les résultats de cette méthode d’agriculture qui sont exceptionnels et même magnifiques. J’ai pu constater ça notamment dans le domaine des bons vins, dont je suis amateur. J’ai donc aussi abordé les textes de ces auteurs et ils ont suscité mon intérêt intellectuel. Bien sûr, Goethe et Steiner avaient le niveau de connaissance scientifique de leurs époques et ils utilisaient le langage d’alors. Mais, malgré ça, j’ai vu qu’il y a du fond dans leurs travaux, qu’ils se basent sur des choses pertinentes, notamment des liens entre le cosmos et la nature terrestre. Les agriculteurs biodynamiques tiennent compte, entre autres, des positions de la lune et des planètes, par rapport aux moments de leurs différents travaux agricoles.

Concernant des liens de ce genre, j’ai pu découvrir des choses étonnantes, pendant mes études (j’ai fait ma thèse en astrophysique) mais aussi plus tard, quand je me suis occupé de la pollution électromagnétique. Et ces découvertes ont fait que j’étais naturellement ouvert à la mise en relation de l’agriculture et du cosmos. J’ai pu constater que dans l’ionosphère on trouve des ondes électromagnétiques qui ont la même fréquence que des rayonnements du cerveau humain, notamment la fréquence de 7,5Hz, qui est dominante, dans le cosmos. Je trouve fascinant qu’elle se retrouve justement dans l’organisme humain…

Quand on constate des phénomènes de ce type, on n’est pas étonné que le cosmos puisse avoir des influences importantes sur le vivant, que ce soit à travers des ondes électromagnétiques ou gravitationnelles. Et je pense que dans le domaine de la biodynamie, mais aussi de l’homéopathie ou encore de la naturopathie (argile, etc.), on a justement des processus subtils liés aux ondes. Il ne serait pas du tout étonnant que de tels processus puissent augmenter ou diminuer la qualité d’un produit agricole. Steiner n’avait pas la connaissance qu’on a aujourd’hui par rapport aux ondes mais il met notamment en évidence des fréquences acoustiques, liées elles aussi à des fréquences qu’on rencontre dans le cosmos et il a étudié leurs effets sur le vivant.

« Si beaucoup se présentent comme des rationalistes, ils se comportent en fait comme des religieux intolérants… »

Certes, je ne sais pas comment de tels processus se passent au juste, d’autant plus qu’ils ne sont en général pas étudiés puisqu’ils fragilisent les théories dominantes. Car, si beaucoup se présentent comme des rationalistes, ils se comportent en fait comme des religieux intolérants…

En même temps, il y a des évolutions. Par exemple, récemment, j’ai rencontré par hasard un ancien camarade d’étude, après qu’on se soit perdu de vue il y a 30 ans déjà. C’est donc quelqu’un qui est passé par le même bain de rationalisme que moi. Mais il s’est avéré qu’il a finalement suivi un parcours très proche du mien, par rapport à ces choses, puisqu’il est maintenant totalement enthousiasmé par la biodynamie et ses résultats exceptionnels…

Et plus généralement, j’ai pu découvrir des choses et des personnes passionnantes dans ce domaine. Un des meilleurs vins existant, le Romanée Conti, est un vin biodynamique. Son producteur, Aubert de Villaine, est une autorité incontestée dans le monde viticole. C’est lui qui a porté à l’UNESCO le débat sur la reconnaissance des Climats de Bourgogne comme patrimoine mondial. Les Climats de Bourgogne sont plus de 1.000 parcelles de vignes, toutes différentes les unes des autres car elles ont chacune leurs caractéristiques propres au niveau de la géologie et de l’ensoleillement. Elles produisent donc chacune un vin particulier, avec le même cépage, la même plante. C’est une diversité extraordinaire et la reconnaissance par l’UNESCO a eu lieu.

Et d’un autre côté, on trouve aussi des viticulteurs biodynamiques qui produisent un vin remarquable avec un terroir pas du tout génial. Et ça, sans utilisation d’aucun produit polluant, comme notamment le cuivre, dont on a pourtant besoin dans l’agriculture biologique non biodynamique. Seules sont utilisées des préparations à base de plantes. Tous les connaisseurs de vin reconnaissent la valeur des produits en question, même quand ils ne comprennent rien à cette méthode.

Ces approches semblent donc se distinguer du rationalisme. En même temps, les travaux de Goethe sur la nature se veulent une œuvre scientifique ; et Steiner, lui aussi, accorde une grande importance à la science et à la rigueur. Faudrait-il donc parler de différentes formes de rationalisme ? Et ces auteurs sont-ils parvenus à la rigueur qu’ils visaient ?

Il faut voir qu’une science est toujours aussi le produit de son époque, un produit socioculturel, politico-philosophique. La science qui domine depuis 200 ou 300 ans est sortie du XVIIIe siècle. C’est une approche spécifique, basée sur des connaissances, des préjugés, une vision du monde qui régnaient à cette époque. Par exemple, Darwin a produit un dis- cours qui correspondait au moins pour une bonne part à ce qu’on attendait de lui, dans la société (au sujet de l’écrasement des faibles par les forts…). Et je pense que les approches de Goethe puis de Steiner sont arrivées à des moments où l’on n’était pas prêt à les recevoir. Mais elles sont tout aussi scientifiques. Et même plus rigoureuses que celles de la science dominante car celle-ci est réductrice. Et ce qui est réducteur est forcément faux, au moins en partie.

Il faut voir, aussi, ce qu’on entend par « science ». Je pense que les mathématiques, la physique, etc., ne s’accommodent pas bien de l’idée de qualité. Or, dans un domaine comme l’agriculture, on est dans le vivant où d’autres dimensions apparaissent que ce qu’on peut mesurer, peser ou compter. Un aliment de qualité, ce n’est pas forcément qu’un aliment ayant telle quantité de protéines, telle quanti- té de vitamines… Une approche comme celle de la biodynamie apporte aussi l’idée d’un équilibre, en lien avec le cosmos notamment, qui va se retrouver dans l’aliment.

Les approches en question prennent aussi en compte d’autres dimensions que les sciences classiques ont tendance à laisser de côté, comme le domaine des émotions, de ce qu’on appelle l’âme.

Par exemple, Goethe a étudié les effets des couleurs sur les sentiments. On aborde en général ces effets comme quelque chose de purement subjectif mais si on place 10 personnes devant un champ de fleurs, leur grande majorité le trouvera beau. Ce qui montre qu’il y a quand même une forme d’objectivité, à ce niveau, apparemment. Il faut aussi relier ça avec le fait que Goethe était à la fois poète et homme de science. Il a bien vu à quel point l’émotion est importante à différents niveaux, en lien avec la connaissance notamment. Par exemple, dans le dernier Kairos(3), Servigne, Stevens et Chapelle notent que la distanciation avec laquelle les scientifiques parlent du réchauffement climatique fait que leur discours n’a pas vraiment d’effet. Je dirais qu’un Goethe et un Steiner ont développé des approches scientifiques à la fois plus engagées et plus globales. Mais comme leurs points de vue contredisent des postulats de la science dominante, ils sont gommés par elle qui, très souvent, ne supporte pas la contradiction…

« L’idée d’intelligence artificielle n’a aucun sens. Tandis que dans la nature, l’intelligence est partout… »

Au sujet de l’âme et du vivant, on constate que les sciences dominantes continuent bien souvent à concevoir la vie comme la conscience d’une façon très matérielle, peut-être même plus qu’avant (voir les tendances des neurosciences, l’idée d’intelligence artificielle…) Pour des chercheurs comme Goethe et Steiner, par contre, la vie et l’esprit sont des réalités irréductibles à la matière.

Oui, il y a une forte tendance à réduire presque totalement le vivant à l’inanimé. L’idée d’intelligence artificielle est la forme la plus extrême de cette tendance. Mais cette idée n’a en fait aucun sens, c’est une pure contradiction. D’abord, l’intelligence, ce n’est bien sûr pas seulement aligner des chiffres ou établir des statistiques. Il y a aussi le fait de donner un sens aux choses, ce qu’on a évoqué à propos du lien aux émotions… Un ordinateur n’est donc qu’une imitation de certains aspects de l’intelligence. Plus généralement, on ne tirera jamais la conscience d’une machine. Tandis que dans la nature, l’intelligence est tout simplement partout… C’est notamment ce qu’a une nouvelle fois mis en valeur, d’une particulièrement belle façon, un excellent livre de Peter Wohlleben, La Vie secrète des arbres(4), qui fait apparaître notamment des phénomènes de communication entre les plantes. Wohlleben considère même qu’une forêt est un organisme qui possède une intelligence propre. De telles approches rejoignent celles de Goethe et Steiner qui avaient déjà tout à fait dépassé cette réduction du vivant à l’inanimé et cherchaient précisément à comprendre cette intelligence dans la nature et l’être humain.

Pour en revenir à l’idée de science, Steiner – et cette démarche était en germe chez Goethe – a tenté de développer une véritable science de l’esprit. Est-ce possible ? Et y est-il parvenu ?

C’est tout à fait ce qu’il me semble, même si je ne connais pas du tout l’ensemble de son œuvre et ne peux donc pas vraiment me prononcer sur cette question. Mais je pense en tous les cas que c’est une voie qui mérite d’être explorée ; le comble de l’absurde, ce serait de la rejeter a priori.

As-tu pu découvrir d’autres développements pratiques initiés ou inspirés par ces auteurs, en plus de la biodynamie, comme notamment les écoles alternatives ?

Concernant ces écoles, je n’ai pas pu les découvrir de près mais ça m’a l’air vraiment intéressant. Par contre, j’ai pu approcher la médecine anthroposophique, développée par Steiner. C’était dans mon travail de parlementaire européen, quand j’ai lancé le débat sur la reconnaissance des thérapies non-conventionnelles au niveau de l’Europe, ce qui m’a valu des batailles contre les scientistes de service, à commencer par les médecins classiques. Dans les 7 ou 8 approches thérapeutiques que j’ai défendues dans ma proposition de résolution (homéopathie, ostéopathie, chiropractie, etc.), j’ai inclus la médecine en question.

Autour de ce travail, j’ai rencontré une série de médecins alternatifs, dont des médecins qui se basent sur les travaux de Steiner, en particulier le docteur alsacien Robert Kempenich, quelqu’un de brillant et de très sympathique. J’ai collaboré notamment avec lui quand j’ai rédigé tout un rapport pour la commission santé/environnement du parlement. Pour la petite histoire, la proposition de résolution en question a été adoptée mais je n’ai finalement pas voté pour elle car j’ai trouvé qu’elle avait été trop amendée… Mais elle a tout de même apporté des évolutions, en définitive.

Toujours au sujet de la médecine anthroposophique – et aussi en lien avec l’enseignement, finalement -, j’ai également été invité à l’époque à visiter, en Angleterre, une école pour des personnes ayant des problèmes mentaux. On y utilisait entre autres des thérapies anthroposophiques basées sur les cou- leurs, où se retrouvent, là aussi, les approches de Goethe dans ce domaine(5). J’ai passé là-bas 3 ou 4 jours et j’ai trouvé ça passionnant.

« Les institutions deviennent vite le contraire de ce qu’elles se veulent au départ. J’ai connu ça de près… »

Goethe comme Steiner étaient très attachés à la liberté, à l’idéal que chaque être humain puisse se guider par lui-même, grâce à la connaissance et une pensée libre. Steiner, en particulier, était très critique à l’égard des institutions qui font bien souvent obstacle à cette liberté et deviennent vite le contraire de ce qu’elles se prétendent. Ses critiques ont visé notamment les églises, en particulier l’église catholique à laquelle Goethe, également, a adressé de très fortes accusations. Quant à la société anthroposophique, fondée par Steiner, il a lui-même eu de gros problèmes avec elle… (Il est aussi intéressant de savoir, à ce propos, qu’il estimait la pensée anarchiste). Un avis sur ces points de vue ?

J’aime bien l’idée que les institutions deviennent vite le contraire de ce qu’elles se veulent au départ. J’ai connu ça de près, avec les partis écologistes…

Quant aux églises et au catholicisme en particulier, si j’ai beaucoup d’intérêt pour tout ce qui est spirituel et si je trouve que le christianisme a inspiré de très grandes choses, je suis aussi de l’avis que cette église, comme tant d’institutions, est devenue répressive, rigide, fermée, nocive, en tout cas au niveau de sa direction, surtout. Bien entendu, il s’y est aussi toujours trouvé des personnalités de valeur (le pape actuel me semble être l’une d’elles, même si ce qu’il peut faire est bien sûr très limité). Mais dans l’ensemble, les dégâts de cette institution sur l’être humain sont dramatiques.

Si Steiner a un style clair (dans ses écrits car il y a aussi des conférences), Goethe n’est pas toujours facile d’accès. Y a-t-il des parties de son œuvre scientifique ou des livres ou auteurs qui aideraient à y accéder ? Les éditeurs des œuvres complètes de Goethe ont fait appel à Steiner pour l’introduction des textes scientifiques. Ses propres écrits sur les travaux de Goethe sont-ils de bonnes introductions à ces travaux ?

Tout à fait, d’autant qu’il a développé des choses qui étaient plutôt encore en gestation chez Goethe. J’ai aussi trouvé très intéressant un livre d’un scientifique anglais, Henri Bortoft, La Démarche scientifique de Goethe(6).

Goethe et Steiner font-ils partie des auteurs qui peuvent particulièrement aider l’humanité, par rapport à ses défis actuels, notamment dans le domaine de l’écologie ?

Plus que jamais. Ils peuvent contribuer de façon prépondérante à donner de quoi relever ces défis, et je pèse mes mots.

Propos de Paul Lannoye, recueillis en avril 2018 par Daniel Zink

  1. « Conversations de Goethe avec Eckermann », Gallimard, 1949, p. 231.
  2. Steiner, R., Goethe, Le Galilée de la science du vivant. Introductions aux œuvres scientifiques de Goethe, éd. Novalis, 2002, p.107.
  3. Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Vincent Chapelle, « Climat : des tempêtes d’émotion à venir », Kairos n°34, mai 2018.
  4. Peter Wohlleben, La Vie secrète des arbres, Les Arènes, 2017.
  5. L’une des principales œuvres scientifiques de Goethe est « Le Traité des couleurs », Triades, 2000 (1ère édition : 1810).
  6. Henri Bortoft, La Démarche scientifique de Goethe, Triades, 2001.

Daniel Zink
Auteur
Adèle Jolivard
Illustrateur

Daniel Zink
Auteur

Adèle Jolivard
Illustrateur

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