chronique/
3 décembre 2019

ZAD ET COMPAGNIE

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Nul, parmi nos honorables lecteurs, n’ignore la signification de ces trois lettres ; pour les distraits et les mal-comprenants, rappelons tout de même que cela veut dire « Zone à Défendre  ». La plus connue et emblématique étant celle qui s’étend sur à peu près 1.600 hectares, là où, il y a 40 ans on projetait la construction d’un aéroport, aux environs de Nantes pour, déjà, paraissait-il, « désengorger » l’aéroport existant. 40 années au cours desquelles et de mille façons, des irréductibles se sont mis en tête de résister à ce projet à leurs yeux inutile et, surtout, menaçant un territoire riche de par sa faune, sa flore et ses habitants, paysans installés là depuis des lustres, rejoints, au fil du temps par des dizaines de sympathisants. Lesquels, venus de tous horizons, écologistes, anarchistes, altermondialistes…, ont constitué et entretenu une manière de société ouverte et imaginative, en rupture avec les dogmes dominants en matière d’agriculture et, surtout, à l’encontre des pratiques usuelles en matière d’échange et de collaboration entre les gens. Après d’âpres débats au sommet de l’État, le Premier ministre Édouard Philippe annonçait récemment et à contre cœur, sûrement, l’abandon du projet de construction du champ d’aviation. Les choses auraient pu en rester là : on abandonnait à leur sort, dans un même mouvement, les quelques centaines de personnes qui occupaient les lieux et on les laissait vaquer à leurs petites affaires de gestion de potager, d’élevage de vaches, chèvres et moutons, de plantations de vergers et autres innocentes activités de la manière qu’ils voulaient.

Mais, bien évidemment, la République étant « une et indivisible  », c’est tout le contraire qui arriva. Il fallait donc, à toute force, déloger ces farfelus et rendre à Notre-Dame-des-Landes un visage conforme à « l’État de droit  », comme ils disent. Car enfin, c’est vrai, tout de même : alors que nous avons à disposition, à la périphérie de nos riantes et verdoyantes cités de formidables Grandes Surfaces où l’on trouve absolument de tout et pour pas cher – des légumes et des fruits agrémentés de produits dont les fabricants nous assurent qu’ils ne nuisent en rien à notre santé et on ne demande qu’à les croire -, des montagnes de yaourts, des fromages de toutes sortes, du vin de France, de Navarre et d’ailleurs encore, de la bière, des sodas ; enfin, des tonnes et des hectolitres de tout ce qu’on veut, il y a ces gens, là, qui font leur pain, cultivent leur petit lopin de terre, construisent de ridicules cabanons et, le soir venu, palabrent à n’en plus finir afin de régler tel ou tel contentieux ou autre problème de gestion de ceci ou de cela. Tout cela est-il bien raisonnable ?

Oui. Car, redevenons sérieux : ce qui se joue dans ce coin de campagne, ce qui s’y passe depuis quarante ans, le visage réel de cette formidable aventure est, bel et bien, la démonstration de ce que c’est l’autre versant de l’affaire, le côté ignoble et catastrophique de la chose en question qui est en pratique remis en question et de magistrale façon par les habitants de la ZAD. Non, les choses ne peuvent plus continuer à aller comme elles vont. Oui, le système dominant de la production, des échanges, de la distribution et les moyens et ressources énergétiques mis en œuvre ne sont plus supportables. Oui, le monde, ses habitants – des hommes aux plus petits insectes en passant par les oiseaux, les mammifères, les animaux marins – sont en sursis et, oui, l’effondrement de tout, sous une forme ou sous une autre est là, sous notre nez – qui est bouché comme nos yeux qui refusent de voir. Mais voilà, des dizaines d’années de propagande et de bourrage de crâne, sous le couvert du bel et désirable progrès et de ses bienfaits de toutes sortes, ont fait de nous de gentilles et bornées créatures, tout entières dévouées à participer benoîtement à cette glorieuse et historique entreprise.

Maintenant, de plus en plus, est apparue l’évidence que nous n’étions que les pions d’une stratégie à l’œuvre partout et bien au-delà de la conscience que nous avions de la nature de ce qui se jouait et se joue encore, pour notre malheur. On sait maintenant qu’une poignée de salopards possède la quasi-totalité des richesses produites par les esclaves modernes que nous sommes. On sait que ces crapules sont prêtes à TOUT pour engranger et engranger encore et tant et plus de ce bel argent qui les a rendus fous. On sait aussi que la plupart de ceux qui prétendent ou possèdent le pouvoir politique de nous « mener en bateau  » de mille façons sont inféodés aux puissances financières, qu’ils n’en sont que la courroie de transmission et qu’ils exécutent les ordres que les propriétaires du monde leur donnent. Toutes les catastrophes, naturelles ou autres sont la conséquence de l’implacable logique marchande, de l’économie devenue cette machinerie affolante à laquelle toutes et tous sont tenus de se plier. Ce monde est devenu une gigantesque poubelle et nul éboueur n’est en mesure de gérer son contenu. On continue de mourir de faim dans les lointaines contrées africaines où sont exploitées les matières premières qui servent à la fabrication des gadgets de toutes natures dont nous sommes devenus les esclaves hébétés.

Et, pendant que ceux de Notre-Dame-des-Landes montrent l’exemple de la seule manière de vivre dignement, librement, la tête haute et le cœur joyeux(1), une poignée de milliardaires convoquent un éminent spécialiste de la collapsologie qui est, comme on le sait, la « science » de l’effondrement qui vient, afin de lui demander les meilleurs conseils en matière de survie, loin et protégés du contact des masses encombrantes(2). D’autres sont déjà à l’abri relatif de cités construites rien que pour eux, protégées par des milices privées ; certains en sont à faire construire des bunkers de béton enfouis dans le sol.

Quand tout sera consommé, ils sortiront de leurs tanières et n’auront pour seule distraction que la contemplation du désastre dont ils auront été les artisans, avec notre complicité forcée, et aucun tribunal, jamais, ne pourra juger de leurs crimes.

Jean-Pierre L. Collignon

  1. Pour aller plus loin : Collectif (Alain Damasio, Viriginie Despentes, David Graeber, Bruno Latour, Pablo Servigne, Vandana Shiva...), dir. Jade Lindgaard, Éloge des mauvaises herbes. Ce que nous devons à la ZAD, Les Liens qui Libèrent, juin 2018.
  2. https://laspirale.org/texte-575-douglas-rushkoff-de-la-survie-des-plus-riches.html

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