chronique/
3 décembre 2019

ÉCOLOGIE : LES « RESPONSABLES » POLITIQUES REGARDENT AILLEURS

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Cet été, l’Europe entière a cuit sous la canicule. Des incendies dévastateurs se sont déclarés là où on ne les attendait pas, en Scandinavie notamment. En Californie, l’ampleur de ces incendies a atteint une dimension sans précédent. Au cours de ce même été, on a appris la fonte accélérée des glaces du continent antarctique : alors qu’avant 2012, la perte annuelle se chiffrait à 76 milliards de tonnes, elle a bondi à 219 milliards de tonnes par an depuis 5 ans (publié dans Nature,13 juin 2018). Plus près de chez nous, la fonte spectaculaire des glaciers alpestres est connue de tous depuis quelques années. Ce qui l’est moins, c’est la série d’éboulements rocheux qui ont provoqué nombre d’accidents mortels frappant non seulement des touristes intrépides mais aussi des guides de montagne chevronnés : en cause, la fonte du pergélisol, sous-sol normalement gelé en permanence, qui assurait comme ciment naturel la stabilité des amas rocheux. Le réchauffement climatique est logiquement incriminé, même si on ne peut passer sous silence l’impact des 550.000 camions qui empruntent chaque année le tunnel du Mont-Blanc, la surexploitation des montagnes et l’envahissement par les 4×4 (Alexandre Duyck, M le Magazine du Monde du 25/8/2018).

Toujours au rayon des bonnes nouvelles, de nombreux scientifiques confirment la disparition des insectes volants en Europe (80 % d’entre eux) et, en toute logique, de leurs prédateurs (420 millions d’oiseaux en moins). En cause, l’intensification des pratiques agricoles, la destruction des milieux favorables (bocages, zones humides, …) et les pesticides.

Le Canard enchainé dans son n° du 29 août pointe un autre problème qui nous menace directement, celui de la contamination de la chaîne alimentaire marine (poissons, crustacés, coquillages) par les micro-déchets de matières plastiques. On sait que les déchets plastiques empoisonnent les océans. Tous les ans, un million d’oiseaux, 100.000 tortues, phoques et dauphins s’étouffent en avalant des sacs plastiques. Mais, en outre, la dégradation des déchets par l’eau et l’ensoleillement forme des micro-particules qui sont ingérées par les poissons, les crustacés et les coquillages. Ainsi, un amateur de moules pourrait avaler 11.000 microparticules par an s’il consomme 72g de moules par jour !

Tout cela ne semble guère perturber et encore moins préoccuper les responsables politiques. La Commission européenne, toujours prompte à s’exprimer lorsqu’il s’agit de questions budgétaires ou commerciales, est toujours aussi peu réactive lorsqu’il s’agit d’enjeux écologiques. À ce propos, au cours de cet été, le président Junker est allé rendre visite à Donald Trump. N’imaginez pas qu’aient été évoqués les problèmes écologiques planétaires anodins que sont les changements climatiques, l’extinction de la biodiversité et la pollution des océans ! Non, il s’agissait de plaider pour le libre-échange et de limiter les dégâts pour les multinationales européennes des mesures protectionnistes décidées par l’extravagant Trump. Que Donald Trump continue à nier l’influence des activités humaines sur le climat et soutienne les activités les plus polluantes ne perturbe guère Mr Junker. Peut-être même qu’inconsciemment l’attitude des États-Unis arrange les responsables européens ! Désigner le coupable du désordre et du non-respect de l’accord prétendument historique de la COP 21 permet de masquer ses propres manquements.

Ceci dit, les États membres ne font pas mieux que l’Union européenne. Certes, les discours et les déclarations politiques parlent d’un futur écologique. Mais cela passe par une période de transition, indéfinie qui doit, tout en douceur, ancrer par le développement durable l’écologie dans la réalité quotidienne. On a pu récemment constater l’inanité de ce discours avec la démission fracassante d’un inconditionnel de cette approche, le ministre français de la transition écologique, Nicolas Hulot. Je ne suis pas un admirateur de Nicolas Hulot. Certaines facettes du personnage m’irritent, à commencer par son copinage malsain avec des pollueurs notoires qui financent sa fondation. Ceci dit, il faut reconnaître que sa démission fracassante et ses accents de sincérité ont fait beaucoup de bien. En dénonçant l’absence d’avancée de ses projets et, plus grave, le recul du gouvernement et du président français sur tous les fronts, Nicolas Hulot a clairement mis en évidence le leurre d’une transition écologique qui perpétue les pratiques du passé et n’a d’écologique que le nom. Aussi longtemps que l’objectif de croissance, même rebaptisé développement durable, restera la priorité des gouvernements, rien ne changera. Ceux qui s’obstinent à ne pas le voir, comme l’a fait Nicolas Hulot pendant 15 mois, doivent comprendre que la politique « réaliste » des petits pas ne sert à rien face au rouleau compresseur des lobbies marchands, sauf à cautionner la progression du désastre écologique et social en cours.

Alors que faire ? Se réfugier dans le fatalisme et le repli sur soi ? Certainement pas. Je pense qu’on peut agir individuellement mais aussi collectivement. Individuellement, parce qu’on ne peut convaincre de la pertinence et de l’utilité de certains comportements qu’en les appliquant soi-même. Comment faire comprendre la nocivité du transport aérien pour l’atmosphère terrestre si on choisit de passer ses vacances à l’autre bout du monde et de se laisser tenter régulièrement par les week-ends découverte à Barcelone ou à Berlin ? Comment prétendre vouloir recréer du lien social et affirmer son souci pour l’économie régionale si on passe tout son temps devant des écrans pour parler à ses « amis » de Facebook et passer commande chez Amazon ?

Collectivement, les projets associatifs créatifs et émancipateurs ne manquent pas, notamment dans un domaine qui nous concerne tous, celui de l’alimentation. Il faut y participer. On assiste à l’éclosion d’associations de type coopératif un peu partout en Europe mais aussi en Wallonie et à Bruxelles visant à la fois à garantir aux adhérents l’accès régulier à des produits frais de proximité et issus de pratiques se réclamant de l’agroécologie. Ces mêmes adhérents garantissent aux paysans et artisans producteurs un débouché régulier et justement rémunérateur. Ce type d’association, outre qu’il recrée un lien et des relations humaines riches entre producteurs et consommateurs, redonne un statut social et rend sa fierté au monde paysan et artisan. Il réanime un milieu rural défiguré par l’agriculture et l’élevage industriels. Il s’agit d’un véritable mouvement social émergent qui s’émancipe de la logique marchande et de l’emprise de l’agrochimie.

La constitution en réseau de toutes ces initiatives peut peser face aux politiques et notamment remettre en question l’aberrante politique agricole commune. Elle peut aussi impulser une nouvelle réflexion sur le rôle des activités économiques et mettre en valeur les atouts des projets écologiquement et socialement responsables de petite taille face aux multinationales prédatrices.

Paul Lannoye, président du Grappe


Paul Lannoye

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Auteur
Pierre Mercier
Illustrateur
Paul Lannoye

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