chronique/
20 février 2020

LES TECHNOLOGIES DE POINTE ONT-ELLES UN AVENIR ?

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Le message est omniprésent dans les médias : la révolution numérique est en marche. Nous vivons des temps exaltants grâce à une innovation technologique qui élargit sans cesse le champ des possibles. L’intelligence artificielle, l’Internet des objets et la 5G dessinent notre futur. N’ayons pas peur. Nous adapter et anticiper les quelques inconvénients inévitables qui accompagnent tout progrès, voilà l’attitude raisonnable à adopter.

Ecoutons Frédéric Donck, directeur régional pour l’Europe de l’ISOC (Internet Society). L’Internet des objets va améliorer la gestion des opérations dans l’industrie, dans l’automobile et les transports, dans les services mais aussi dans nos foyers, nous dit-il (La Libre, 26 mai). En fait, les objets connectés sont déjà bien présents. En tout cas, tout se met en place pour les accueillir et préparer les objets familiers à leur nouvelle fonction : communiquer entre eux et communiquer avec nous, par l’intermédiaire d’Internet, de nos écrans (smartphone, tablette, ordinateur) et grâce au réseau à très hautes fréquences (5G). Comme les puces électroniques sont très peu coûteuses, on pourra, ajoute Frédéric Donck, en placer partout, pour notre confort, notre sécurité et notre santé, avec la bénédiction des pouvoirs publics.

– Les frigos dits « intelligents » nous informeront sur l’état de conservation des aliments emballés et étiquetés ; est-il temps de les consommer ou sont-ils périmés ?

– Les voitures nouvellement mises sur le marché depuis le 31 mars 2018 sont, d’ores et déjà, obligatoirement équipées d’un module e Call, dispositif qui alerte automatiquement le 112 en cas d’accident mais est aussi capable d’informer en permanence sur la position et le comportement du conducteur…

– Les bracelets connectés, que nous pourrons bientôt porter, nous informeront en permanence de notre état de santé (tension artérielle, taux de glycémie, rythme cardiaque, …) et nous éviteront les accidents ou défaillances inattendues.

Ce meilleur des mondes est donc à nos portes… Les responsables politiques sont, au moins complaisants et, pour la plupart, acquis à cette modernité qui favorise selon eux l’avènement du « développement durable ». Sauf que, des éléments fondamentaux sont passés sous silence. Quand on fait état du faible coût des puces, donc des capteurs, pour justifier leur prolifération, on oublie ou on feint d’ignorer les innombrables coûts cachés. Le fonctionnement d’Internet et la communication digitale consomment, aujourd’hui déjà, énormément d’énergie. En 2012, le réseau mondial consommait 8 % de la production mondiale d’électricité. Cinq ans plus tard, cette consommation a quasiment doublé malgré les gains d’efficacité réalisés. En cause, l’accroissement du nombre d’usagers dans le monde certes mais surtout celui du trafic de données échangées notamment du fait de la vidéo en ligne. Avec l’Internet des objets, il faut s’attendre à une véritable explosion de ce trafic avec, à la clé, une énorme croissance de la consommation d’énergie et un risque de saturation du réseau, annoncée par plusieurs spécialistes. Au-delà du fonctionnement, il faut aussi évoquer les coûts énergétiques liés à l’infrastructure, à l’extraction des matières premières, à leur traitement et au raffinage des métaux rares indispensables à la micro-électronique et à la qualité des écrans.

Car un aspect, fort peu évoqué, est celui de l’utilisation massive et croissante des métaux rares du fait de la révolution numérique et de la fuite en avant dans les technologies de l’information et des communications. L’Internet des objets implique en effet une société rivée aux écrans. Or, écrans et micro-électronique ne se conçoivent pas sans un cocktail très diversifié de métaux rares incorporés et imbriqués, sans doute en quantités très faibles par appareil, mais quand tout le monde en dispose cela représente des quantités stratégiques, comme nous le fait remarquer le journaliste Guillaume Pitron dans un ouvrage récent.(1)

Il est bon de rappeler que les écrans plats nécessitent le recours à sept terres rares, métaux dont la production a lieu quasi exclusivement en Chine, laquelle en contrôle le marché international ; les écrans plats nécessitent aussi un métal rare, l’indium, considéré comme irremplaçable par la plupart des experts, et dont les réserves sont très limitées. La micro-électronique fait appel elle aussi très largement aux terres rares (cinq) et à d’autres métaux rares comme le tantale et le gallium. Quant aux mini-batteries, indispensables dans tous les appareils mobiles, elles ont besoin de deux autres métaux rares stratégiques, le cobalt et le lithium.

Les métaux rares et parmi eux les terres rares ont en commun leur très faible concentration dans la croûte terrestre et leur production limitée à un nombre restreint de pays. Leur très faible concentration jointe à la nécessité de les utiliser sous forme hautement purifiée requiert une dépense énergétique inversement proportionnelle à leur concentration. Autrement dit, plus la concentration est faible, plus il faut d’énergie pour l’extraction et le raffinage. On voit bien dans quelle impasse on est en train de s’enfoncer. La Commission européenne, consciente de la nécessité de veiller à la sécurité d’approvisionnement, a lancé, dès 2008, son initiative « Matières premières ». En 2014, elle publiait une liste des matières premières critiques parmi lesquelles tous les métaux rares évoqués ci-avant.

Cette liste a été récemment mise à jour.(2) Elle comporte 27 matières premières critiques parce qu’exposées à un plus grand risque de pénurie d’approvisionnement. La Chine est pointée comme le pays le plus influent en ce qui concerne les terres rares, le gallium, l’indium, le germanium et le tungstène, toutes matières premières largement utilisées par les technologies de l’information et des communications. Il apparaît aussi que le taux de recyclage de tous ces métaux rares va de 0 à 1 % et n’a quasiment pas progressé depuis 10 ans ; par ailleurs, leur substituabilité apparaît bien comme extrêmement faible.

Que proposent la Commission européenne et son armada d’experts pour en sortir ? Stimuler la production européenne de matières premières critiques en renforçant les activités de recyclage et, le cas échéant, faciliter le lancement de nouvelles activités minières. Elle évoque aussi son plan d’action en faveur de l’économie circulaire.(3) Prisonnière de l’idéologie technologiste et marchande qui guide son action depuis des décennies, la Commission n’envisage à aucun moment de remettre en cause la soi-disant croissance verte et immatérielle qu’elle préconise. Il est pourtant évident que le recyclage de métaux utilisés dans des structures composites et de surcroît en proportions infimes est une opération aussi complexe que peu rentable. Évoquer son développement dans une économie de marché ouverte à tous vents relève de l’incantation mystificatrice.

En outre, l’absence totale de référence à l’obsolescence programmée des systèmes électroniques et à toute politique susceptible de l’enrayer confirme la nature profondément hypocrite du discours sur le développement durable et la croissance verte, repris en chœur par les pires pollueurs de la planète.

Alors que le caractère non renouvelable des ressources en énergies fossiles est enfin pris au sérieux, il est temps de prendre conscience qu’il en est de même pour les ressources minérales.

Dans un rapport au Club de Rome totalement ignoré par les médias, Ugo Bardi(4) concluait en 2014 : « Nous sommes en mesure d’empêcher le pire du point de vue de la perturbation du climat mais nous n’empêcherons pas la disparition des minerais. La révolution numérique et l’Internet des objets, avec des technologies de plus en plus complexes et de plus en plus miniaturisées conduisent inéluctablement à accélérer l’épuisement rapide des ressources minérales rares. Rien qu’à ce titre, il est déjà flagrant qu’elles ne conduisent pas à une économie durable  ».

Paul Lannoye

  1. Guillaume Pitron, La guerre des métaux rares, Les liens qui libèrent, 2018.
  2. Communication de la Commission relative à la liste 2017 des matières premières critiques pour l’UE ; COM(2017) 490 final ; 13-9-2017.
  3. Boucler la boucle- Un plan d’action de l’Union européenne en faveur de l’économie circulaire ; COM (2015) 614.
  4. Ugo Bardi : Extracted : How the Quest for Mineral Wealth is Plundering the Planet. A report to the Club of Rome ; Chelsea Green Publishing ; 2014. La version française Le grand pillage a été publiée en 2015 par les Petits matins (Paris) et l’Institut Veblen.

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