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2 décembre 2019

NOTRE RÉPONSE À ROB HOPKINS

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Les désaccords que nous avons avec Rob Hopkins ne sont pas des désaccords superficiels mais marquent une ligne de fracture générale entre les tenants de la pensée positive qui considèrent que la « Transition » pourra avoir lieu sereinement et sans grands bouleversements et les autres pour qui le changement implique une modification drastique de nos modes de vie, et donc une réduction massive de notre consommation. Pour ces derniers, l’énergie offerte par le pétrole ne pourra jamais être compensée par les énergies renouvelables qui ont un taux de rendement nettement plus faible que celui du pétrole.

Si créer la peur et le stress n’est pas un objectif, c’est d’emblée une réaction qu’il faudra gérer si on accepte que tout devra changer. Tenter à tout prix d’éviter ces émotions, c’est inévitablement amener à occulter les informations qui pourraient les générer, et donc omettre des éléments importants, notamment celui qu’il faudra consommer et produire beaucoup moins, que nous devrons nous passer de beaucoup de choses qui remplissent le vide laissé par la pauvreté des rapports sociaux en système capitaliste, pour quelque chose de mieux (travail plus libre, harmonie homme-nature, retour de la capacité de créer, loisirs non-marchands, etc.)
que nous ne connaissons pas encore. Mais cette question de la diminution énergétique, si elle est ignorée par la plupart des politiciens, est-elle pour autant correctement appréhendée par ceux qui se réclament de la transition ? Que veut dire Rob Hopkins lorsqu’il demande si on s’imagine vraiment « pouvoir générer la quantité d’énergie renouvelable nécessaire à prévenir le changement climatique avec le seul capital qu’il est possible de rassembler au sein de nos communautés  ». Cette position ambiguë reflète leur réserve sur la question de la réduction énergétique indispensable au changement, car il ne faudra pas « une quantité d’énergie renouvelable nécessaire pour prévenir le changement climatique  », mais un niveau de consommation adapté à ce que le renouvelable peut nous offrir, et donc bien moindre que celui que nous offrent les énergies fossiles. La transition nous berce ainsi de l’illusion du renouvelable sans grands impacts sur nos modes de vie.

La naïveté, ou le subterfuge, qu’il y a par ailleurs dans l’idée de vouloir parler aux multinationales et de les intégrer dans la démarche de transition, est quelque chose d’extrêmement dangereux pour nous. Cette position, si elle est sincère, montre une profonde méconnaissance du fonctionnement de ces organisations totalitaires, dont l’objectif ultime a toujours été la croissance de leur profit, à tout prix. De fait, si Rob Hopkins espère les embarquer avec lui, la priorité des uns et des autres sera tout à fait différente. Là où le premier verra dans la collaboration avec les multinationales un moyen d’atteindre l’objectif de la transition, « d’un monde décarboné  », ces dernières verront dans l’application de quelques principes de transition un moyen d’atteindre ce qui a toujours été leur leitmotiv : plus d’argent, plus d’argent, plus d’argent.

Comme le disait Alain Deneault à propos de la multinationale Total : « On a donc en Total une société qui agit dans l’exploitation conventionnelle du pétrole et du gaz, tout en comptant parmi les fournisseurs de premier plan de l’énergie de demain. C’est-à-dire qu’une fois qu’on aura pillé les ressources, qu’on aura asséché les réserves, brûlé ce qu’on a à brûler pour rentabiliser les investissements et générer des bénéfices colossaux, alors on passera à la transition. Le désastre écologique et économique qu’on aura provoqué en épuisant les richesses naturelles, Total et ses pairs en feront les fondements d’un nouveau marché…  »(1). Ayant épuisé toutes les possibilités de pollution « conventionnelle  », les multinationales se rabattront ainsi sur les énergies renouvelables, pas parce que Rob Hopkins les aura convaincues, mais parce qu’elles doivent économiquement le faire.

« La transition n’est pas un parti politique  ». Certes. Mais ce n’est pas pour autant qu’« elle n’a donc pas besoin de définir des politiques  ». Chercher à faire consensus en ne froissant personne (en n’émettant pas des arguments contre le nucléaire par exemple) est justement le propre des partis politiques. Comme le disait Simone Weil : « La première fin, et, en dernière analyse, l’unique fin de tout parti politique est sa propre croissance, et cela sans aucune limite  »(2). Est-ce la même situation pour le mouvement de la transition ? Comment savoir alors si, une fois un mouvement de masse constitué, les gens chercheront à faire le bien, d’autant plus qu’ils ont été réunis autour de raisons floues ? L’objectif est-il d’atteindre le plus grand nombre, sans consistance, ou de donner du sens et de toucher le plus possible de ceux qui y adhèrent. Que veut dire « la transition est un outil conçu afin de rassembler une grande diversité d’individus autour de l’idée de rendre leur communauté plus résiliente, et aussi ouverte que possible  ». N’est-ce pas un slogan, « résiliente  », « ouverte », propre au manque de précision sémantique de nos sociétés ?

En fin de compte, nous ne sommes pas à tout prix à la recherche du conflit, nous ne faisons que réagir à la guerre permanente contre l’homme et la nature que génère cette société. Comme disait Martin Luther King : « Le grand obstacle à notre mouvement vient des “réalistes” qui vénèrent plus l’ordre que la justice et qui préfèrent une paix négative, caractérisée par l’absence de tension, à une paix positive, caractérisée par la mise au jour des conflits. Encore fait-il bien préciser que nous, qui produisons les actions directes, ne sommes pas ceux qui produisons les tensions. Nous nous contentons de les dévoiler. Nous les faisons apparaître au grand jour pour qu’on puisse les reconnaître et les traiter  ».

Rob Hopkins nous dit tout le contraire que cette sagesse d’un Martin Luther King : « Nous essayons de nous tenir à l’écart d’un débat polarisé, de ramener les éléments de la discussion à la signification qu’ils peuvent avoir pour les gens concernés. Dire que la transition devrait être plus radicale, plus politique, plus explicitement anti-capitaliste, revient à essayer de couper son pain avec une cuiller » (…) Moins nous nous dresserons contre les choses auxquelles nous sommes opposés, plus notre impact sera grand  ». Au contraire, nous revendiquons plus que tout la nécessité de nous dresser contre les choses qui nous oppressent, de recréer un débat qu’il n’y a plus, d’être radical, au sens de prendre les problèmes à leur racine, d’être « irréaliste », à savoir de dépasser la résignation et de croire que plus de gens qu’on ne le pense désirent ardemment un changement, qu’ils ne peuvent pourtant encore concevoir. Nous en appelons plus à l’insurrection des consciences qu’à leur endormissement sous des slogans qui font consensus.

La rédaction de Kairos

  1. La version longue paraîtra sur le site, la version courte a paru dans le Kairos d’avril-mai 2018.
  2. « L’obsolescence des partis politiques. "Rencontre" avec Simone Weil », Kairos septembre-octobre 2017.

Pierre Mercier
Illustrateur

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