chronique/
15 novembre 2019

PLEIN LA VUE !

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Alors là on a été servis. Je veux dire, depuis la parution du précédent numéro de notre journal, servis en événements, scandales et drames de toutes sortes, ici, ailleurs et un peu partout sur cette bonne vieille terre. Il n’est pas dans mon intention de passer tout cela en revue ou d’en faire l’inventaire, la chose serait fastidieuse et vaine. Une chose est sûre : de tant de façons et avec mille visages, ce monde, le nôtre, paraît-il, est bel et bien en bout de course ; et il serait plus exact de dire que ce sont principalement ceux qui y vivent – à commencer par l’espèce dominante, pour l’heure et jusqu’à preuve du contraire – qui sont proprement en sursis. Mais on le voit et on le sait de mieux en mieux, les voix les plus éminentes ont beau le dire et nous en avertir avec de plus en plus d’insistance, rien n’y fait ; les choses continuent d’aller leur train comme si de rien n’était.

Les lois meurtrières de la prétendue science économique restent les seules auxquelles se conformer ; par elles et pour elles les dirigeants des grandes puissances persévèrent dans les mêmes politiques à courte vue, reniant au passage les belles intentions proclamées lors de réunions à grand spectacle en faveur de la lutte contre le changement climatique. Face à cela, devant ce scandale universel, la grande masse des cocus et des laissés pour compte courbe le front et va tête basse s’adonner aux menus plaisirs de la consommation ordinaire qui s’offrent encore à elle. Là où l’on pourrait encore attendre ou espérer un réveil teinté de colère règne un abattement général ponctué ici ou là par des rassemblements et des démonstrations contre l’état des choses qui sont sans effet sur ceux auxquels ils s’adressent et qui sont régulièrement réprimés avec une violence qui va grandissant sans que cela donne lieu à des ripostes proportionnelles. Bien sûr en certains lieux, la résistance s’organise, qui est le fait des plus déterminés de la maigre proportion de ceux qui osent encore braver les pouvoirs en place. Là aussi, la violence des interventions menées par des forces de l’ordre en surnombre, montre clairement que cet ordre doit être maintenu et, s’il le faut, renforcé quand cela s’avère nécessaire aux yeux du prince, quel qu’il soit et quelle que soit la légitimité qu’il incarne ou à laquelle il prétend.

Car on voit bien comment ceux qui s’auto-proclament les représentants du peuple en sont à le mépriser du haut de leur superbe ; comment le prétendu « vieux monde » qu’il s’agirait de remplacer à coup de réformes prétendument nécessaires et inéluctables qui ne sont, à la vérité, que le retour à cet ancien régime de privilèges offerts aux nantis, que renversement et négation de toutes les valeurs nées des Lumières et de la grande révolution de 1789. Partout, ce qui fut une idée généreuse et qui portait – et porte encore – le nom de libéralisme se mue en une machine de guerre menée sans états d’âme contre ceux qu’à l’origine elle disait vouloir protéger de l’adversité et des coups du sort. Las ! Tout ce qui est mené comme politique consiste dans la destruction de tout l’édifice de protection sociale mis en œuvre par nos aînés au lendemain de la deuxième guerre mondiale. Tous les secteurs sont touchés et, conséquemment, les services et les aides diverses qui permettaient de faire face aux difficultés passagères ne sont plus rendus et la misère matérielle touche partout un nombre grandissant de personnes de tous âges. On ne s’étonnera donc pas de voir se propager les maladies liées au stress, à l’insécurité, à la peur des lendemains qui ne chantent plus ; de la même manière qu’il est désormais inutile de se plaindre de l’absence de liens et d’échanges entre les gens, de l’isolement et du mal de vivre sensible partout.

DES IDÉES À LA RUE…

Certes, il est encore possible de participer à des fêtes, de petites réjouissances villageoises ou de quartier ; certains, par milliers, rient dansent et chantent et s’éclatent dans les rues, vêtus de couleurs chatoyantes, exhibant et revendiquant leur différence. Des amis se retrouvent au bistrot du coin, boivent et badinent, d’autres se plongent dans la lecture ou l’étude des plantes ou des oiseaux – qui se font, comme les insectes, de plus en plus rares – apprennent la solitude heureuse ou goûtent à la chaleur d’un foyer réconfortant. Et donc, oui, malgré les menaces et les périls, malgré le spectacle navrant qu’offrent à nos regards les gesticulations des élites, malgré les mensonges, les bassesses de ces gens, si haut placés soient-ils, oui, on peut encore et sûrement le doit-on, tenter d’échapper au mal-être, à la tristesse et à la mélancolie. S’offusquer, s’insurger et se répandre en lamentations et protestations sur les réseaux sociaux ou ailleurs peut-être un exutoire d’une relative salubrité, mais en haut lieu tout cela est vu comme de peu d’importance. Les maîtres du jeu savent pertinemment, et l’Histoire en témoigne, que le danger ne vient pas des salons ou des clubs où l’on discute et palabre à perte de vue. Souvenez-vous, en passant, de cette séquence d’anthologie du film « Network » où ce type, dans une colère salvatrice, d’un plateau de télévision, appelle les gens à se mettre à la fenêtre et de hurler « Je suis fou de rage et je ne vais plus me laisser faire  » ! Et par milliers, partout en Amérique, les gens, de leurs fenêtres, hurlent et vocifèrent.

Mais ce n’est que du cinéma ; et les gens, finalement, n’en restent qu’à leurs fenêtres… Si les idées sont à craindre ce n’est que quand elles s’expriment par la rue et l’émeute. Mais l’émeute, l’insurrection généralisée sont loin, très loin, hélas ! d’être à l’ordre du jour. Alors, puisque, quoi que nous puissions faire ou penser, rien ne sert de se lamenter ou se tordre les mains de désespoir, faisons ce que Voltaire nous suggérait de faire : cultivons notre bout de jardin ou, à défaut, promenons nous dans les campagnes et les bocages, goûtons encore un peu à la beauté et à la poésie de ce qui reste d’une Nature dont les heures, comme pour nous, sont comptées.

Jean-Pierre L. Collignon

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