chronique/
15 novembre 2019

CLIMAT : DES TEMPÊTES D’ÉMOTIONS À VENIR

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Les climatologues étudient le changement climatique.
Mais qui étudie les climatologues ? Ont-ils des émotions ? Doivent-ils les exprimer ?

On le sait bien, les événements climatiques extrêmes tuent : inondations, incendies, sécheresses et ouragans font déjà des victimes par milliers. Et lorsqu’on n’en meurt pas, les dommages corporels et matériels sont considérables… sans compter les dommages psychologiques immédiats !

En effet, il peut y avoir des réactions de stress intense (choc, trauma) ainsi que des réactions plus durables telles qu’anxiété, irritabilité, apathie, perte d’estime de soi, culpabilité, dépression, confusion, insomnie, troubles alimentaires ou encore difficultés à prendre des décisions(1). Pour certaines personnes, cela se manifeste par un profond désespoir, comme en témoigne une étude récente qui dénombre 60.000 suicides en Inde durant ces trente dernières années à cause des augmentations de température(2).

Ce que l’on connaît moins, c’est l’effet progressif et presque imperceptible du changement climatique sur notre santé mentale et dans notre quotidien.

Ainsi, comme le remarque l’éditorial d’un numéro spécial de la prestigieuse revue de climatologie Nature Climate Change(3), il est un sujet assez peu étudié mais en plein essor : celui de la perte (loss), du deuil, du chagrin ou du désespoir que provoque ce changement graduel dans les paysages et les éco-systèmes. C’est un symptôme d’autant plus marqué que les personnes sont attachées à leur environnement naturel. Les chercheurs parlent alors de deuil écologique (ecological grief) pour désigner les effets de la perte de territoires, de lieux, de proches, d’espèces, de repères, d’identités culturelles, de savoirs, etc.(4)

LE PLEIN D’ÉMOTIONS CHEZ LES CLIMATOLOGUES !

Ce que l’on connaît encore moins, reprend l’éditorial, c’est la santé mentale des chercheurs dont le champ d’études touche aux catastrophes et aux changements globaux (et qu’on appelle en anglais les survival sciences, comme la climatologie, la géologie, l’écologie, l’océanographie, etc.). Car eux aussi sont plongés quotidiennement dans une information anxiogène. Ils sont même exposés au déni et à l’apathie du grand public, ainsi qu’à leur hostilité encore fréquente. Le bon cocktail pour la dépression !

Pire, ils sont logiquement plus sensibles à l’environnement que la moyenne, ce qui les expose à plus de déceptions et d’émotions négatives… alors même que leur profession leur demande de ne pas les exprimer et de rester le plus neutre et objectif possible. La chercheuse spécialiste des effets du climat sur la biodiversité, également co-rédactrice des rapports du GIEC, Camille Parmesan, s’est même déclarée publiquement « en dépression professionnelle »…

Une seule petite étude existe sur l’état psychologique des climatologues, mais basée sur un échantillon de 43 personnes. Résultat ? Deux tendances notables : la haute fréquence d’émotions négatives, comme la tristesse et la frustration, suivie de très près par des émotions positives comme l’espoir et l’optimisme. Dans une étude similaire chez les biologistes de la conservation (échantillon de 200 personnes), 35 % ont déclaré avoir ressenti une « inquiétude constante » et 49 % ont déclaré s’inquiéter de l’état futur de la planète…

Si ce champ d’études est encore embryonnaire, la communauté scientifique se rend enfin compte de son importance. Comme le résume la psychologue Susan Clayton, « la recherche devrait explorer des stratégies pour aider [les chercheurs] à faire face à ces émotions. Leur motivation et leur capacitation sont importantes pour nous tous  ».

Ce n’est pas si simple… Chez les scientifiques, le mot d’ordre implicite est de ne jamais utiliser la première personne. Ne jamais subjectiver le discours. Cette culture scientifique traduit une peur de paraître irrationnel, au risque de perdre sa crédibilité. Selon l’historienne des sciences Naomi Oreskes(5) , « dans les cercles scientifiques, si vous êtes émotif, on suppose que vous avez perdu votre capacité à évaluer les données calmement et que vos conclusions deviennent donc suspectes ».

Or, pour la philosophe Sabine Roeser(6), l’affaire est claire : les émotions constituent le « chaînon manquant dans une communication efficace  ». Pour elle, les émotions sont nécessaires pour comprendre l’impact moral des risques liés au changement climatique et motiver les gens à changer. Il faut donc les exprimer !

En outre, de nombreuses recherches, dont celles du spécialiste des sciences cognitives Antonio Damasio, montrent que les émotions sont un ingrédient préalable à toutes les prises de décisions dans notre cerveau(7). Chez des personnes dont les connexions entre les zones « pensantes » et « émotionnelles » du cerveau ont été endommagées, il a montré qu’elles étaient incapables de prendre des décisions par incapacité de « ressentir » les différentes options. Ce qui confirme qu’il est indispensable de s’intéresser aux émotions, et même de les comprendre.

La bonne nouvelle, c’est que ces constats nourrissent et rejoignent des encouragements croissants à ce que les scientifiques incluent l’expression de leurs émotions dans leur communication. Naomi Oreskes fait partie de ces voix qui se lèvent. Après avoir montré comment cette culture de l’indifférence feinte a conduit les climatologues à transmettre une version sous-estimée des dangers climatiques(8), elle soutient aussi que les scientifiques devraient exprimer leurs inquiétudes beaucoup plus clairement.

Quand un climatologue n’arrive plus à contenir ses larmes d’inquiétude et d’impuissance ; quand un professeur d’une université australienne déclare la mine déconfite souffrir de dépression : « Il y a des jours où je suis déprimé car ce que je sais et que je vois venir n’est pas bon  »(9), comment ne pas se sentir touché ? Pour nous, le message est bien plus percutant que la simple lecture d’un résumé (froid) destiné aux décideurs des rapports du GIEC. Tout cela résonne parfaitement avec notre propre expérience de collapsologues, et d’échanges avec le public.

Car comme le résume Oreskes, « Comment pouvez-vous communiquer le danger sans emphase émotionnelle ? Comment pouvez-vous dire à quelqu’un qu’il ou elle devrait être inquiet lorsque vous ne semblez pas vous inquiéter  ? ».

Pablo Servigne, Raphaël Stevens & Gauthier Chapelle

  1. Voir notre chronique « Quand les catastrophes nous font perdre la tête », Kairos, n°31, octobre-novembre 2017.
  2. T. Carleton, « Crop-Damaging Temperatures Increase Suicide Rates in India », PNAS, vol. 114, n°33 , 2017, pp. 8746–51.
  3. « Focus on Climate Change and Mental Health », Nature Climate Change, vol. 8, n°4, ,2018, p. 259. Voir aussi notre chronique « Le côté lumineux du désespoir », Kairos, n°33, mars-avril 2018.
  4. A. Cunsolo & N.R. Ellis, « Ecological grief as a mental health response to climate change-related loss », Nature Climate Change, vol. 8, n°4, 2018.
  5. Oreskes N, « The scientist as sentinel », Limn Mag, n°3, 2013.
  6. S. Roeser, « Risk communication, public engagement, and climate change: a role for emotions », Risk Analysis, vol. 23, n°6, 2012, pp. 1033-40.
  7. A.R. Damasio, L'erreur de Descartes : La raison des émotions, Odile Jacob, 2006.
  8. K. Brysse, N. Oreskes, J. O’Reilly and M. Oppenheimer, « Climate Change Prediction: Erring on the Side of Least Drama? », Global Environmental Change, vol. 23, n°1, 2012, pp. 327-337.
  9. Pr. David Griggs dans le documentaire « Climate scientists reveal their fears for the future », ABC News, 28 juin 2018.

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