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13 novembre 2019

LA TRANSITION IDENTITAIRE

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La transition manque de visibilité, en Belgique comme ailleurs, et la raison semble être la crise identitaire qu’elle traverse, possiblement au même titre que ses promoteurs seraient en crise existentielle. Les acteurs de la transition s’en plaignent parfois ; les néophytes ne savent souvent à quoi s’en tenir ; et l’oligarchie néolibérale n’y voit rien d’autre que le signe tangible de l’indigence d’une pensée manifestement immature, sans prise réelle sur le concret. Malheureusement, on ne peut pas simplement prétendre que la force du mouvement de la transition se situe dans les innombrables initiatives pratiques, individuelles et locales (permaculture, autonomie énergétique, SEL, GAC et autres réseaux de résilience) qui s’y rattachent, de près ou de loin. Il faudrait atteindre une masse critique pour que cela soit le cas. Et le temps presse. En d’autres termes, on ne peut faire l’économie (sans mauvais jeu de mots) d’une réflexion systématique cherchant à montrer la cohérence de cette mosaïque de projets, et à susciter la fédération – ne fût-ce que théorique – de leurs intentions. Il faut toutefois procéder avec circonspection : « Les opérations de la pensée sont comme les charges de cavalerie dans une bataille, elles sont strictement limitées en nombre, elles requièrent des chevaux frais, et ne doivent être déclenchées qu’aux moments décisifs(1) ». Dans le cas qui nous occupe, le champ de bataille a déjà été arpenté en long et en large par de très nombreux éclaireurs – une de ses particularités est d’être traversé par une rivière aux crues menaçantes – et il pourra donc suffire de faire converger leurs témoignages à l’aide d’une vision synoptique.

UN CHANGEMENT DE PARADIGME POLITIQUE

Parler de transition renvoie au passage souhaité entre deux états, le premier étant devenu physiquement intenable ou psychologiquement insupportable, et le second étant pressenti comme apaisant et porteur de sens. Comme lors du passage d’un gué, il va falloir décider dans l’urgence de ce que l’on conserve et de ce que l’on doit abandonner sur la rive pour pouvoir traverser sans trop de danger. Le moment du passage est également crucial : chacun se souvient que les gués ne sont pas toujours fréquentables. Trois questions donc, et les trois réponses qui s’imposent font irrésistiblement penser à la devise de Notre-Dame-des-Landes : résister, agir, vivre. Premièrement, pourquoi ce besoin de quitter le rivage peu accueillant qui est le nôtre ? À quoi éprouvons-nous le besoin de résister ? À la déshumanisation des rapports humains dans une société atomisée et conformisée, à l’infantilisation des citoyens-consommateurs, à la toxicité de notre environnement : la liste est bien longue, et elle est loin d’être neuve. Alexis de Tocqueville a dévoilé l’essentiel de la mécanique qui nous oppresse en 1835 ; le superflu a été précisé par Lewis Mumford en 1934 ; et le déterminant par Ivan Illich en 1973. Deuxièmement, que pouvons-nous entrevoir de la berge opposée, si ce n’est la vie dans son utopique plénitude ? Vivre, cela veut dire être autonome, c’est-à-dire, d’une part, se donner à soi-même les règles de son agir ; et, d’autre part, posséder les moyens de ce cheminement personnel. En bref, l’authenticité exige que la solidarité remplace l’atomisme, et que l’individu remplace le clone ; c’est-à-dire que la culture reprenne ses droits sur la terreur politique et la barbarie économique. Troisièmement, quand choisir de traverser ? Contre quels éléments déchaînés devrons-nous lutter ? La question de l’agir est double. D’une part, elle peut être comprise à partir des initiatives citoyennes qui se multiplient ; d’autre part, il ne faut pas perdre de vue que ceux qui détiennent le pouvoir combattront bec et ongles pour ne pas en être dessaisi.

C’est précisément ici que se situe la spécificité de la transition. On considère que le mouvement est fondé, en 2006, avec le « Transition Network », dans le but explicite d’affronter les conséquences inéluctables du pic pétrolier, du dérèglement climatique et des pénuries de matières premières qui s’annoncent en cascade. Mais il s’enracine dans un constat bien plus ancien que l’on doit, pour l’essentiel, au Club de Rome, fondé en avril 1968 : il y aura donc bientôt cinquante ans ( !) que l’imminence (à l’échelle de l’histoire du sapiens) de la crise globale systémique a été identifiée et que, curieusement, tout a été fait pour aggraver la situation. Comment cela fut-il possible ? D’une part, en 1956, Marion King Hubbert annonce le pic pétrolier us-américain, qui a effectivement lieu en 1970 ; en 1960, Stephen Hymer montre que la dynamique capitaliste va conduire au remplacement des structures étatiques traditionnelles et des organismes internationaux qui en dépendent, par une gouvernance de multinationales de type « TTIP » (c’est du reste très précisément le thème de la littérature « cyberpunk » qui émerge au même moment) ; en 1968, Garrett Hardin remet la question des communs à l’ordre du jour, tandis qu’étudiants et ouvriers se mobilisent contre le pouvoir (avant, assez rapidement, de se contenter de combattre l’autorité, c’est-à-dire de se tirer une balle de très gros calibre dans le pied(2)) ; en janvier 1972, Kukla met en garde contre le changement climatique ; en mai 1972, Dennis Meadows publie son premier rapport ; et des auteurs tels que André Gorz, Illich, Jacques Ellul, Günther Anders, Nicholas Georgescu-Roegen et bien d’autres montrent les dangers biocidaires du techno-capitalisme. D’autre part, au moment même où le programme du Conseil national de la Résistance est adopté dans la clandestinité (le 15 mars 1944), Friedrich Hayek publie sa Route de la servitude, qu’il a pavée de 1940 à 1943. Son message ? Ce n’est pas parce que le communisme vient, hélas, de remporter une victoire contre le fascisme (et à quel prix !) qu’il faut baisser les bras. Il va falloir réseauter patiemment le monde académique, noyauter les médias et infiltrer tous les niveaux du pouvoir. De fait, trente ans plus tard, ce sont les idées de Hayek et de ses complices, armés, comme il se doit, par l’axe du mal, qui permettent à Pinochet de renverser Allende. En 1972, Sicco Mansholt cherche, en vain, à infléchir la politique de la Commission européenne à la lumière du rapport Meadows. Il sera remercié après neuf mois de débats internes, que l’on devine pourtant modérés.

La vraie question est donc : qui devons-nous combattre et comment ?

La réponse à la question du « quand » est donc le plus rapidement possible  : la crise globale systémique est en gestation depuis plus de cinquante ans, et sa phase terminale peut se déclarer d’un instant à l’autre ; sa probabilité est de 100 %. La complexité est devenue un gage de vulnérabilité, pas un facteur de stabilité. Mais il faut savoir que cet effondrement ne sera pas une catastrophe pour tout le monde. Dans le système capitaliste, une crise est un moment de grande opportunité commerciale et spéculative – et il n’y a pas de meilleure crise que celle qui est suscitée et entretenue par certains acteurs aussi déterminants que déterminés. La vraie question est donc : qui devons-nous combattre et comment ? La réponse est apparemment simple : ceux qui ont aiguillé nos sociétés dans un tel piège afin d’en tirer le plus grand profit, dans le court, le moyen et le long terme. Ils possèdent le pouvoir historique, idéologique et logistique nécessaire pour nous faire voir le monde à l’envers et pour criminaliser ceux qui prétendent le contraire. Leur collusion est facilitée par le fait qu’ils sont très peu nombreux : de la même manière qu’une demi-douzaine de personnes peuvent facilement imposer une délocalisation, tandis que les 10.000 travailleurs concernés auront le plus grand mal à décider, en assemblée générale, de la réponse de principe à apporter, quelques dizaines de milliers d’oligarques ont le pouvoir technologique de prendre à la gorge des milliards d’individus atomisés (voire en attente de vitrification) et conformisés (avant d’être clonés). Rien ne leur est plus facile que d’instaurer le règne de la terreur pour asseoir définitivement celui de l’aliénation. Homo homini porcus  : dans l’homme, tout est bon(3). Cela ne veut toutefois pas dire que les oligarques (il ne s’agit pas d’une élite) doivent s’entendre sur tous les détails du dépeçage des prolétaires ; il suffit simplement que le but soit commun et que la communication soit efficace, tandis que les foules demeurent aphones et paralysées par l’angoisse. Par exemple, les (néo-)libéraux ne promeuvent pas exactement le même programme que les (néo-)conservateurs, mais il leur est aisé de s’entendre sur le fond grâce à l’existence de structures comme le Rhodes trust (1902-), le Council on Foreign Relations (1921-), la Société du Mont-Pèlerin (1947-), le Bilderberg Group (1954-), la Trilateral Commission (1973-), la European Round Table of Industrialists (1983-), toutes opaques aux médias, mais qui ont quand même fini par faire l’objet d’études universitaires, comme les travaux de Geoffrey Geuens(4), Noam Chomsky(5), Howard Zinn(6), Annie Lacroix-Riz(7) et Naomi Klein(8). Mais ce n’est pas tout : ce pouvoir, circonscrit dans les mains de quelques individus possédant les moyens d’orienter le futur de l’humanité entière en réécrivant l’histoire à leur guise, est un pouvoir pathologique. En effet, dès lors que l’on se pose la question clinique de savoir qui sont ceux (et maintenant celles) qu’on nous présente comme les héros des temps postmodernes, on est confronté à trois catégories qui se situent, très significativement, en dehors des ressources des psychothérapies, quelles qu’elles soient : la schizophrénie, la sociopathie, et la psychopathie. (On considérera que transformer le patient en légume ne constitue pas une psychothérapie.) Leur vérité est celle de la guerre dans le tiers-monde (et bientôt avec la Russie et la Chine(9)), du terrorisme comme politique sociale, de la vraie-fausse conspiration comme culture, et de la torture comme idéal ultime. Savoir comment combattre au juste des formes de folie imperméables à toute thérapie est laissé à l’appréciation du lecteur.

En conclusion, la transition doit se penser à la fois comme une transformation de nos sociétés par le bas, comme un passage individuel vers une existence plus authentique, comme un voyage initiatique, et comme une lutte très problématique avec trois formes psychotiques complémentaires. De ce point de vue, on ne peut que conseiller à ceux qui ont oublié comment Machiavel, Sade, Orwell et Pasolini comprenaient la lutte des classes de reconsidérer le récit de Game of Thrones(10).

Michel Weber

  1. Alfred North Whitehead, An Introduction to Mathematics [1911], Oxford University Press, 1948, p. 42
  2. Voir à ce propos l’étude prémonitoire de Hannah Arendt, datant de 1958 et publiée dans La Crise de la culture. Huit exercices de pensée politique, Gallimard, 1972.
  3. Libre appropriation du titre du livre de Yannick Blanc : Dans l’homme tout est bon (homo homini porcus), Sens & Tonka, 2016.
  4. Geoffrey Geuens, Tous pouvoirs confondus. État, capital et médias à l’ère de la mondialisation, EPO, 2003.
  5. Noam Chomsky, Necessary Illusions, South End Press, 1989 ; Secrets, Lies and Democracy, Odonian Press, 1994.
  6. Howard Zinn, Une Histoire populaire des États-Unis de 1792 à nos jours [1980], Agone, 2002.
  7. Annie Lacroix-Riz, Le Vatican, l'Europe et le Reich de la Première Guerre Mondiale à la Guerre Froide (1914–1955), Armand Colin, 1996 ; Industrialisation et sociétés (1880–1970) : L'Allemagne, Paris, Ellipses, 1997 ; Industriels et banquiers français sous l'Occupation. La collaboration économique avec le Reich et Vichy, Armand Colin, 1999 ; Le choix de la défaite. Les élites françaises dans les années 1930, Armand Colin, 2006 ; De Munich à Vichy, l'assassinat de la 3ème République, 1938–1940, Armand Colin, 2008.
  8. Naomi Klein, La stratégie du choc. La montée d'un capitalisme du désastre [2007], Actes Sud, 2008.
  9. « The next war. The growing danger of great-power conflict — How shifts in technology and geopolitics are renewing the threat », in The Economist, Jan 25th 2018.
  10. Michel Weber, Pouvoir, sexe et climat. Biopolitique et création littéraire chez G. R. R. Martin, Éditions du Cénacle de France, 2017. Cf. http://chromatika.academia.edu/MichelWeber.

Michel Weber

Michel Weber

Auteur
Fabienne Loodts
Illustratrice
Michel Weber

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Fabienne Loodts
Illustratrice

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