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8 novembre 2019

LA MÉDECINE HYPERCONNECTÉE NOUS REND MALADES

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En 1982 déjà, le médecin psychanalyste Norbert Bensaïd écrivait La lumière médicale(1). Dans cet essai précurseur, il dénonçait la prétention d’une certaine médecine technicienne à susciter chez chacun le besoin d’autocontrôle permanent de sa santé. Parlant de cette volonté de contrôler et de dominer les esprits d’une médecine technocratique, Norbert Bensaïd disait qu’elle est la « forme moderne de la Providence qui veille sur nous et interdit que rien ne nous arrive qui ne soit de notre faute  ». Le psychanalyste constatait que l’excès de surveillance, qu’il appelait « la lumière médicale  », voulue par une médecine avide de multiplication des actes « …nous conduit à un nouvel obscurantisme. (…) Notre liberté est menacée par le besoin de sécurité et la sécurité elle-même est menacée par notre souci obsédant qu’on en a. Pour nous protéger, la médecine exploite notre peur de mourir et nous fait mourir de peur  ». Tous hypocondriaques, tel est bien la conséquence de cette médicalisation de la vie quotidienne. « À vouloir supprimer tous les risques, c’est la vie elle-même qu’on réduit à rien  » concluait Bensaïd. L’effrayant docteur Knock ne disait-il pas, dans la pièce de Jules Romain datée de 1924, que « tout homme bien portant est un malade qui s’ignore…  »(2) ?

À l’époque de Bensaïd, l’autosurveillance passait par l’achat de tensiomètres et autres appareils plus ou moins complexes et fort coûteux (ce qui arrangeait évidemment ceux qui les mettaient sur le marché). Le succès ne fut dès lors pas très grand, au contraire des conseils plus qu’appuyés de se tenir en forme grâce à une activité physique intensive.

L’OBLIGATION DE CONSOMMER DU SPORT

Si un minimum d’activité physique est profitable à la santé, la logique marchande s’est évidemment emparée du secteur et la vente de tenues de sport fut un créneau porteur. La mode du jogging puis du running (c’est la même chose mais le terme est neuf, donc in) a fait la fortune des firmes comme Nike ou Adidas.

Faire du sport en plein air est sans doute trop facile (et souvent gratuit) ; on a donc vu se multiplier les salles de sports. Le mensuel Philosophie magazine a récemment réalisé un article fort instructif sur le sujet (« Le sport, c’est salle ? »). On y apprend qu’il existe 200.000 clubs de gym de par le monde, fréquentés par 162 millions de membres dont 56 millions en Europe. L’abonnement à ces salles de fitness étant de 41€ par mois en moyenne, cela représente un splendide chiffre d’affaires. Hélas, les bonnes résolutions poussées par la pub sont fragiles : 50 % des inscrits à l’une des plus grosses chaînes américaines ne mettent jamais les pieds dans une salle et, après 8 mois, 80 % des abonnés ont renoncé à se faire suer. On comprend que le secteur soit rentable…

Depuis peu, l’autocontrôle, notamment sportif, est revenu en force grâce à ce petit parallélépipède qu’arborent fièrement beaucoup de nos contemporains. On y insère des apps, comme ils disent, qui peuvent tout mesurer chez vous : rythme cardiaque, tension artérielle, nombre de pas faits sur la journée… La machine calcule vos dépenses de calories et vous applaudit quand vous avez fait plus de 10.000 pas sur la journée. On aurait vendu plus de 25 millions de ces trackers. Et, de fait, une étude révèle que 60 % des utilisatrices de ces moniteurs d’activité physique se sentent surveillées (traquées ?) par leurs machines. Or, une autre étude, publiée dans le Journal of the American Medical Association montre que les personnes en surpoids qui utilisent ces mouchards électroniques perdent moins de poids, à niveau d’exercice équivalent, que celles qui n’en utilisent pas.

On a parfois du mal à comprendre ceux qui prennent toujours l’ascenseur plutôt que de monter l’escalier, même pour un ou deux étages, mais qui se sentent obligés (culpabilité bien instillée) de dépenser leur bel argent pour s’inscrire à des activités aussi inutiles que fatigantes.

TOUS CONNECTÉS

La très faible utilité de ces dispositifs n’empêche pas nos apôtres du tout technologique de prôner la diffusion toujours plus grande de ces dispositifs qui permettent d’accumuler des données médicales sur chacun d’entre nous. La très capitaliste société McKinsey a réalisé en 2015 une étude intitulée Unlocking the Potential of internet Of Things(3) dans laquelle elle estimait, ô merveille, que cette nouvelle économie de la santé, basée sur le monitoring des données, pourrait représenter aux Etats-Unis jusqu’à un trillion(4) de dollars en 2025. Bien sûr, on y vante le fait que le préventif ainsi développé pourrait remplacer le curatif mais on n’insiste pas trop sur le fait qu’aux États-Unis, les soins de santé très technologisés coûtent deux fois plus cher qu’en Europe avec des résultats moins bons.

Mais nos braves contrées ne veulent pas être en reste et je me dois de reprendre ici des éléments d’un texte, « La Wallonie pionnière du transhumanisme ?  »(5), que j’ai publié il y a 3 ans sur le blog de Paul Jorion. J’y signalais la création d’un consortium wallon d’universitaires, d’industriels et de pouvoirs publics dénommé WeLL (Wallonia e-health Living Lab). Cette plateforme wallonne fut dotée d’un budget de 800.000€ sur 2 ans grâce au financement de « Creative Wallonia » (pré-accélérateur d’entrepreneurs) et le soutien de WSL (incubateur des sciences de l’ingénieur).

Quel est donc l’objet de WeLL ? Le site du projet(6) décline les 5 thèmes qui seront débattus : « L’hôpital du futur. Quel vécu pour le patient de demain ? », « Des robots et des hommes. Une aide pour les seniors ? », « Le patient connecté. Quelle sera la place du médecin dans 20 ans ? » « Ma santé au bout du smartphone. Mieux vivre au quotidien ? », « La route de l’immortalité. La technologie au service du corps humain ?  ». Pas de doute, il s’agit de toute évidence de faire avancer la technologisation et l’informatisation des soins de santé, avec des relents clairs de transhumanisme (« la route de l’immortalité…  »)..

On apprend que les promoteurs de l’e-santé prévoient l’utilisation de robots comme assistance aux personnes âgées. « Le but est de favoriser l’autonomie du senior en réalisant une collaboration intelligente avec la robotique. Par exemple un robot pourrait organiser une séance de gymnastique dans une maison de repos  » déclare Laura Vigneron pour WeLL. Ceux qui espéraient que l’emploi de demain se développerait notamment grâce au care, le soin aux personnes âgées toujours plus nombreuses, risquent d’être déçus. Et puis, quand on sait que la solitude est une souffrance majeure ressentie par les personnes vivant en home, on peut se demander quelle chaleur humaine ils recevront de la part du robot-gymnaste.

LA CRUCHE CONNECTÉE

En Wallonie on essaie de surfer sur la vague des start-up techno-branchées mais on est loin d’avoir l’expertise des Japonais qui multiplient les robots humanoïdes qui vous accueillent ou répondent à vos souhaits. Donc, un premier projet concret bien plus modeste est celui de « la cruche connectée ». Non, non, ce n’est pas, comme osait se moquer un ami un peu macho, une de ces dames dont il ne croise jamais le regard en rue, obnubilées qu’elles sont par leur petit écran, mais une véritable cruche à eau. Laissons la parole aux petits génies de WeLL nous expliquer leur idée : « Il est important de favoriser une bonne hydratation chez les seniors tout au long de l’année afin de diminuer les risques de pathologies associées à une déshydratation chronique et les risques d’hospitalisations d’urgence et récurrentes. La cruche connectée est une solution simple et efficace pour garantir une hydratation optimale chez les seniors à domicile, ou en établissement de soins. Il s’agit également d’une solution qui permettrait d’alléger le travail du personnel de soins quant au suivi de l’hydratation de leurs pensionnaires. La cruche connectée fonctionne grâce à un système de rappel « d’hydratation » visuel et/ou sonore en fonction de l’avis du personnel de soins et de paramètres précis tels que le poids et la taille de la personne, la température environnante, etc.  ». Ainsi donc, plus personne ne viendra rendre visite à bobonne même en cas de canicules (qui vont sans doute se multiplier vu les dérèglements climatiques). Sa cruche lui dira quand et combien boire. Peut-on suggérer à nos apprentis-sorciers, un système de petites décharges électriques si le vieillard branché n’obtempère pas ?

Mais trêve d’humour noir (qui, on le sait, est la politesse du désespoir). Bien sûr, certains dispositifs techniques sont positifs pour mieux soigner (un robot qui prolonge le bras du chirurgien en éliminant les mouvements inévitables du patient opéré) mais le remplacement de l’humain dans ce qui est théoriquement un art prépare un monde de plus en plus déshumanisé, au sens propre et figuré du mot. Laissons la conclusion à nos camarades de –Moins !, le journal des décroissants de Suisse romande qui viennent de réaliser un dossier sur l’e-santé : « Dans le processus à l’œuvre actuellement, le patient est vu comme la somme d’un certain nombre des paramètres mesurables sur lesquels il est possible d’intervenir. C’est cette représentation du patient, et plus généralement de l’humain, qui trouve son apogée dans ce qu’il est désormais convenu d’appeler le quantified self, ce moi calculable à tous les niveaux et qui n’émerge pas par hasard dans notre société […] et qui résulte d’une mathématisation du monde en lien avec un culte du nombre  ».

Alain Adriaens

  1. Bensaïd Norbert, La Lumière médicale. Les illusions de la prévention, Poche Points Actuels, 1982.
  2. Romains Jules, Knock, ou Le triomphe de la médecine, pièce théâtrale de 1924, transposée au cinéma en 1933 avec Louis Jouvet dans le rôle du Dr Knock.
  3. www.mckinsey.com/business-functions/digital-mckinsey/our-insights/the-internet-of-things-the-value-of-digitizing-the-physical-world
  4. 1.000 milliards.
  5. www.pauljorion.com/blog/2015/02/18/la-wallonie-pionniere-du-transhumanisme-par-alain-adriaens/
  6. www.thelabs.be/well

Alain Adriaens

Alain Adriaens

Auteur
Anir Amsky

Anir Amsky

Illustrateur
Anir Amsky

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