chronique/
6 novembre 2019

LE CÔTÉ LUMINEUX DU DÉSESPOIR

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Dans notre société, on a tendance à éviter les émotions dites « négatives » comme la colère ou la tristesse, au profit des émotions « positives ». Mais à quel coût ?

C’est un choc. Prendre conscience qu’il est trop tard pour limiter le réchauffement climatique « à moins de 2°C » et que les conséquences seront (et sont déjà) catastrophiques… Constater le déclin massif des populations d’animaux… Ou encore découvrir des molécules toxiques dans les tissus des bébés… Tout cela provoque une grande détresse psychique : sentiment d’impuissance, peur, colère, tristesse ou culpabilité, toutes ces émotions peuvent nous envahir et nous submerger, régulièrement, entre les périodes de déni de la vie quotidienne.

RÉPRIMER LES SENTIMENTS « NÉGATIFS »

Le premier réflexe est de réprimer ces affects. Certes il y a les us et coutumes de notre société. Il est de bon ton de les garder dans la sphère privée et de ne surtout pas « charger » les autres avec sa propre peur, colère ou tristesse. Ce serait mal vu, preuve d’irrationalité, de faiblesse (c’est bien connu, les vrais hommes ne pleurent pas), ou pire, de passivité (passez à autre chose bon sang !). Et c’est sans compter sur le fait que ces catastrophes nous affectent réellement, profondément, et qu’il est plus facile de les mettre sous le tapis, faute de mieux, et de trouver un moyen de consolation, parmi ceux que nous offre la société de consommation…

Il est aussi intéressant de constater que les scientifiques sont aussi concernés. Celles et ceux qui étudient le changement climatique ou la destruction de la biodiversité sont sévèrement touchés par cette détresse, mais ils s’interdisent de le montrer en public par réserve et par souci d’objectivité, pour produire à tout prix un discours dépassionné(1). Il est clair que pour un scientifique, faire état de ses émotions affecterait son jugement, et donc sa rationalité. Résultat ? Des colloques où se mélangent cynisme, dépressions et humour noir…(2)

DES ÉMOTIONS QUI ONT POURTANT DU SENS

Heureusement, certains scientifiques ne s’interdisent pas de faire état des émotions… des autres. Par exemple, une étude réalisée par la psychologue Susanne Moser sur les communautés côtières de Californie touchées par le changement climatique montre que les facteurs qui comptent le plus dans la fabrication d’une vision d’avenir souhaitable sont l’attachement au lieu de vie et les réactions émotionnelles liées au changement climatique, bien loin devant les solutions techniques. Un participant à l’étude témoignait : « Eh bien, c’est tellement déprimant. Et je pense que l’apathie des humains est tellement déprimante. Je peux difficilement m’y faire. … Je vois la décadence de la civilisation, et ça me tue. … Je vais vous paraître horrible. La terre est un organisme auto-régulé. Elle nous supprimera, et tout ira mieux. Pour les humains, d’accord – c’est peut-être ce que nous nous sommes infligés. Mais ce sont les animaux… Voir des images d’ours polaires accrochés à de petits morceaux de glace – … ça me fait pleurer »(3).

Pour l’écopsychologue Joanna Macy, « en tant que société, nous sommes coincés entre le sentiment d’une apocalypse imminente et la peur de la reconnaître. Et c’est à cet endroit précis que nos réponses sont bloquées et confuses »(4). Et si nous osions le reconnaître ? Et s’il nous fallait plonger la tête la première dans ces émotions pour retrouver du sens dans nos vies ?

LA PERTE ET LE DEUIL

L’idée d’un deuil à traverser est particulièrement fertile. Le deuil est une réponse naturelle à la perte d’un être cher, un lieu, un souvenir, une icône, un avenir, un mode de vie. Accepter de passer par toutes les phases jusqu’à l’acceptation ; comprendre que chacun est pris dans un processus dynamique et complexe ; laisser ce processus naturel de transformation et de cicatrisation se faire lentement mais sûrement… Les spécialistes du deuil le savent bien, il faut minimum deux ans, c’est très dur, mais c’est la seule manière d’aller de l’avant !(5)

Pour avancer sur ce chemin, le psychothérapeute et auteur étasunien Francis Weller nous offre une formidable grille de lecture, ainsi que des rituels pour apprivoiser ces ombres(6). Pour lui, il est indispensable d’effectuer un travail de « pleurs » (grief), de plonger dans le désespoir, de se laisser aller au chagrin de la perte des êtres et des choses qui nous sont chères : ceux et celles que l’on aime, certaines parties du monde, ce que nous désirons et que nous n’aurons jamais, etc.. Mieux, il faut rendre ce chemin sacré comme de nombreuses cultures l’ont fait depuis des milliers d’années.

Comment de tels sentiments pourraient nous inciter à agir, ou rendre la vie plus positive ? Tout cela est totalement contre-intuitif ! Comme le dit Joanna Macy, « un cœur qui s’ouvre peut contenir tout l’univers  ». Aussi étonnant que cela puisse paraître, le partage du chagrin, du désespoir et des autres sentiments « négatifs » permet d’accéder à la joie, élément indispensable à l’action positive. La proposition est de ne surtout pas chercher à s’en défaire en les réprimant (c’est impossible et contre-productif), mais plutôt essayer de les reconnaître et de les partager.

Tout cela vous semble à côté de la plaque ? Trop ésotérique ? Trop « spirituel » ? Le constat est identique chez certains scientifiques, comme les chercheurs australiens en science de l’environnement Jon Barnett, Petra Tschakert, Lesley Head et W. Neil Adger, qui remarquent dans un article publié dans la revue Nature Climate Change que la notion de perte (loss) n’est pas encore assez comprise et théorisée, et qu’elle est pourtant au coeur des questions climatiques(7). Selon eux, il y a urgence à traiter la question de la perte des lieux, de paysages, de cultures, de santé physique ou psychique, de proches, d’objets qui nous sont chers, de rêves, de liberté, etc. Tout ce dont les catastrophes climatiques nous priveront et privent déjà de nombreuses personnes à travers le monde.

Finalement, la perte questionne la notion de valeur. Qu’est-ce qui compte vraiment pour nous ? À quoi tenons-nous ? C’est-à-dire qu’est-ce qui donne du sens à nos vies ? C’est un recoin sacré de notre humanité… auquel on accède par des chemins souvent sombres. Mais est-ce si « négatif » que cela ?

Pablo Servigne & Raphaël Stevens

  1. L. Head & T. Harada, « Keeping the Heart a Long Way from the Brain : The Emotional Labour of Climate Scientists », Emotion, Space and Society, 2017, pp. 3441.
  2. Clive Hamilton, Requiem pour l’espèce humaine Faire face à la réalité du changement climatique, Presses universitaires de Sciences Po, 2013.
  3. « Navigating the political and emotional terrain of adaptation : Community engagement when climate change comes home » In Moser, S.C. and M. T. Boykoff, Successful Adaptation to Climate Change : Linking Science and Policy in a Rapidly Changing World, Routledge, 2013, pp. 289–305.
  4. J. Macy, « Working through Environmental Despair », in T. Roszak, M. E. Gomes, and A. D. Kanner (dir), Restoring the Earth, Healing the Mind, Counterpoints, 1995, p. 242.
  5. C. Fauré, Vivre le deuil au jour le jour, Albin Michel, 2012.
  6. F. Weller, The wild edge of sorrow, North Atlantic Books, 2015.
  7. J. Barnett, J. P. et al., « A Science of Loss », Nature Climate Change, n°6, 2016, pp. 976–78.
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