
Par Serge Van Cutsem
Derrière la « Révolution des Craies » il y a une architecture budgétaire européenne qui a choisi ses priorités, et les écoles n’en font pas partie.
La grève qui paralyse les établissements scolaires de la Fédération Wallonie-Bruxelles depuis le 18 mai 2026 est présentée comme un conflit social local : un gouvernement MR–Les Engagés qui impose des économies, des syndicats qui résistent, des examens menacés. La réalité est infiniment plus large, et infiniment plus grave. Ce qui se joue dans les cours d’école de Wallonie et de Bruxelles est le reflet direct d’un choix stratégique continental, assumé au plus haut niveau de l’Union européenne : financer la guerre plutôt que l’avenir.
Ce n’est pas une métaphore provocatrice, ce sont des lignes budgétaires clairement définies et assumées.
Le décret-programme 2 du gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, soumis au vote du Parlement le 27 mai, constitue le déclencheur immédiat du conflit. Ce nouveau train d’économies prévoit l’augmentation de 10 % de la charge horaire des enseignants du secondaire supérieur sans compensation salariale, un resserrement du régime de congés maladie pour les professeurs statutaires, et le relèvement du minerval pour 58 % des étudiants dans le supérieur. Ainsi, le minerval en études supérieures passe de 835 à 1.194 euros pour la rentrée 2026–2027. Les économies cumulées de la FWB atteignent 500 millions d’euros sur quatre ans, touchant l’enseignement, la petite enfance, la culture, la jeunesse et le sport. Le budget des fournitures scolaires a été diminué d’un tiers. Près de 220 millions d’euros nécessaires n’ont pas été investis dans la rénovation des écoles.
Le gouvernement entend par ailleurs permettre à l’avenir le recours à des travailleurs flexi-jobs dans les écoles. La précarisation du travail, dernier outil de gestion d’un service public étranglé.
La grève, est le symptôme d’une pénurie fabriquée
Cette austérité s’abat sur un secteur déjà en état de dégradation avancée. En 2024, un enseignant sur quatre entrant dans le métier ne disposait d’aucune compétence disciplinaire ou pédagogique précise. En l’espace de huit ans, le nombre de ces enseignants dits « non listés » a plus que doublé, passant de 10 % en 2016 à 25 % en 2024.
Le décret prévoit un assouplissement des règles de réaffectation, une mobilité forcée dont les syndicats dénoncent l’ampleur sans que le gouvernement en précise publiquement les limites géographiques.
Concrètement, cela signifie qu’un enseignant affecté à Liège peut se retrouver contraint d’enseigner à Namur ou à Huy le lendemain, sans recours possible. Pour un enseignant disposant d’un véhicule, c’est déjà une contrainte majeure, non compensée par une revalorisation salariale. Mais le décret ne traite pas, ou ne traite pas clairement, le cas de l’enseignant sans permis de conduire ou sans véhicule personnel. Dans une région où la desserte en transports en commun reste structurellement insuffisante hors des grands axes, un déplacement de 50 km peut représenter deux heures de trajet dans chaque sens, avec correspondances, pour rejoindre un poste imposé.
Le silence du texte législatif sur ce point n’est pas un oubli,c’est une décision politique non assumée et non justifiée.
Augmenter les charges horaires dans ce contexte n’est pas une rationalisation, c’est une accélération délibérée d’un effondrement déjà documenté.
Des observateurs relèvent que les réglementations adoptées accentuent le sentiment que les choix du gouvernement sont moins dictés par des contraintes budgétaires que par des choix idéologiques. Le diagnostic est juste — mais il sous-estime encore l’ampleur du cadre dans lequel ces choix s’inscrivent.
ReArm Europe c’est le cadre que les médias officiels ne citent que trop peu et de toute façon sans jamais l’associer aux pénuries et pénalités que cela provoque.
En mars 2025, pendant que les syndicats enseignants multipliaient les préavis, Ursula von der Leyen annonçait à Bruxelles ce qu’elle appelait une « ère de réarmement ». Le plan ReArm Europe peut mobiliser plus de 841 milliards de dollars de dépenses de défense. Il inclut une proposition explicite de suspendre les règles budgétaires strictes pour permettre aux États membres d’augmenter leurs dépenses militaires sans déclencher la procédure pour déficit excessif. Le mécanisme est d’une clarté cynique que les médias mainstream se gardent bien de formuler : les règles de Maastricht, celles qui ont servi pendant trente ans à justifier l’austérité sociale, sont suspensibles quand il s’agit de financer des armes mais elles restent bien réelles quand il s’agit de financer des écoles.
Les dépenses militaires en Europe ont bondi de 14 % en 2025, portant le total continental à 864 milliards de dollars — la hausse annuelle la plus forte depuis la fin de la Guerre froide. L’Union européenne a augmenté ses dépenses de défense de 60 % entre 2020 et 2025. En avril 2026, l’Allemagne a dévoilé sa première stratégie militaire autonome depuis la Seconde Guerre mondiale, avec un objectif de passer de 185.000 à 260.000 soldats actifs d’ici le milieu des années 2030.
La Belgique n’est pas spectatrice de ce mouvement, elle en est rouage actif. En avril 2026, le gouvernement fédéral a augmenté l’enveloppe de la Défense de 188 millions d’euros afin d’atteindre la norme OTAN des 2 % du PIB consacrés à l’effort de défense. Cent quatre-vingt-huit millions en une seule rallonge budgétaire, au moment précis où la FWB saignait ses budgets éducatifs. Dans le cadre du Strategic Level Report 2025 pour l’OTAN, validé en Conseil des ministres le 6 février 2026, le gouvernement confirme que la Belgique maintient un budget de défense équivalent à 2 % du PIB à partir de 2025 jusqu’en 2033. Un engagement décennal, gravé dans le marbre otanien — pendant que l’école publique est soumise à la rigueur.
Le mécanisme de transmission est documenté. Pour dégager les ressources nécessaires et se conformer à la norme OTAN, les États membres, dont la Belgique, réorientent progressivement leurs priorités budgétaires nationales, ce qui signifie concrètement des coupes dans d’autres budgets : sécurité sociale, santé, éducation, emploi, culture. Ce n’est pas une théorie. C’est le mécanisme décrit sur base des documents budgétaires officiels.
La logique de guerre façonne déjà l’école
Au-delà des chiffres, c’est une transformation de la fonction même de l’enseignement qui est à l’œuvre. Une école sous-financée, avec des enseignants surchargés et de moins en moins qualifiés, des minervals qui excluent progressivement les enfants des classes populaires de l’enseignement supérieur, des flexi-jobs qui introduisent la logique du marché dans les couloirs, ce n’est pas seulement une école dégradée, c’est une école qui cesse d’être un ascenseur social pour devenir un mécanisme de tri.
Des organisations syndicales italiennes l’ont formulé sans détour : « La politique de réarmement met en péril notre avenir et façonne tout — de l’industrie à l’éducation, de la recherche aux médias, des libertés aux services publics — selon la logique de la guerre. »
Cette logique a un nom en économie politique : le guns versus butter, le choix entre l’armement et le bien-être. L’Europe de 2026 a tranché, mais elle, et les médias subventionnés, ne le disent pas ainsi. Elle parle de « souveraineté stratégique », de « résilience », de « responsabilité face à la menace ». Mais la réalité budgétaire est sans équivoque.
Conclusion
Les enseignants qui font grève depuis le 18 mai ne manifestent pas contre une décision isolée de Valérie Glatigny. Ils manifestent contre l’architecture budgétaire d’une Europe qui a choisi ses priorités, sans réellement le nommer ainsi, car bon nombre d’entre eux ne sont pas correctement informés du contexte plus général. Ce déficit d’information n’est pas accidentel : une colère qui ne sait pas d’où vient son objet est une colère qu’on peut gérer, négocier, et finalement éteindre.
Le redoublement coûte 450 millions d’euros par an à la FWB. Lutter contre le décrochage scolaire aurait pu représenter une alternative économique réelle, mais elle a été écartée. Parce que l’économie qu’on demande à l’école n’est pas comptable, elle est politique.
C’est précisément le rôle d’une presse indépendante et des journalistes citoyens, que de nommer ce que les communiqués syndicaux et les plateaux télévisés taisent.
Le vote, initialement prévu le 27 mai au cœur de la mobilisation, serait finalement été repoussé au 10 juillet (sous réserves) — premier jour ouvrable des grandes vacances scolaires. Le gouvernement n’a pas l’intention de reculer… Il attend que la rue se vide.





