Imaginez : sous vos pieds, 15.000 parcelles de terre contaminée. À Bruxelles, des enfants jouent sur des sols pollués aux métaux lourds, des familles attendent depuis plusieurs années une dépollution promise, et les responsables politiques regardent ailleurs. Pendant ce temps, l’Europe nous donne jusqu’à 2050 pour agir. Spoiler : à ce rythme, on aura fini en… 2075.
Le passé industriel de Bruxelles a ancré dans son sol un héritage complexe. Sous les pavés, des enfants jouent sur des sols chargés d’hydrocarbures, mais également de plomb, de zinc, de cuivre ou encore de cadmium. Les répercussions engendrées par la présence d’un sol pollué sont nombreuses et jalonnées d’enjeux. Financiers, alimentaires ou encore sanitaires, où justement l’exposition à ces polluants peut entrainer des maladies pulmonaires, cardiovasculaires ou des cancers (RecoSanté, 2025). Si les communes de Bruxelles-Ville, Schaerbeek, Anderlecht et Molenbeek-Saint-Jean comptent une part importante de terrains à risque, toutes les communes sont néanmoins concernées par la pollution des sols (Davila, De Muynck, Marsin, Swartenbroekx, & Scohier, 2020). Ces données relatives à l’état des sols par communes viennent appuyer les inégalités environnementales bruxelloises déjà identifiées et montre que les aides en matière d’assainissement des sols devraient aller en priorité aux communes les plus polluées, qui sont également les plus pauvres, afin de diminuer ces inégalités environnementales.
Début 2025, l’inventaire des sols pollués dans la Région bruxelloise comprenait 14.964 parcelles cadastrales, ce qui correspond à environ 20% de la superficie régionale (Bruxelles Environnement, 2025). D’après des analyses, les hydrocarbures sont les polluants les plus retrouvés (82%), suivis des métaux lourds (14%) et enfin des solvants chlorés, ainsi que des pesticides (Davila, De Muynck, Marsin, Swartenbroekx, & Scohier, 2020). Entre 2005 et 2025, 1.908 parcelles ont été réaffectées après un traitement par le biais d’un assainissement, rendant les terres à nouveau disponibles pour le développement d’activités économiques, résidentielles et récréatives (Bruxelles Environnement, 2025). Parmi les projets de réaffectation, certains ont pu avoir recours à l’une des mesures de soutien développées par la Région, à savoir les « primes sols ».
En effet, depuis 2007, 5.872 primes ont été octroyées par la Région bruxelloise pour un montant total de 19,5 millions €, afin d’aider à la réalisation d’études et de travaux pour le traitement d’une pollution de sols (Bruxelles Environnement, 2025). Bien qu’important, il apparait très clairement que la réparation de l’atteinte à l’environnement souffre de plusieurs déficits de moyens. Tout d’abord juridiques, quand on se rend compte des délais pour l’obtention de ces primes sols (environ 3 ans), mais également financiers, quand on sait que le coût total de ces projets d’assainissement depuis 2007 s’élève à 548 millions € et que donc les primes ne représentent que 3,5% des coûts (Bruxelles Environnement, 2025).
Aujourd’hui, le budget de la Région bruxelloise est insuffisant pour permettre l’assainissement des terres polluées de la capitale. À ce rythme, avec les délais d’obtention de ces primes, il faudra plus de 50 ans pour dépolluer toute la Région et ça implique de laisser des familles grandir dans des terres contaminées. De plus, ce retard n’est pas conforme à la directive européenne Soil Monitoring Law, adoptée en octobre 2025 par le parlement européen, dont les objectifs incluent la restauration des sols dégradés en Europe d’ici 2050 (Kolpak & Fomabaio, 2022), (Bureau de Presse-Secrétariat général du Conseil de l’UE, 2025).
La capitale de l’Europe commence déjà mal sa quête de durabilité et ce n’est pas tout. Ici, on dépollue surtout en creusant et en emportant la terre, car 3 sites sur 4 sont dépollués via l’excavation. Rapide ? Oui. Économique ? À court terme. Mais cette méthode détruit les écosystèmes et repousse le problème ailleurs (dans des décharges, souvent). Pourtant, des alternatives existent : bioremédiation, phytoremédiation, traitements thermiques… Des techniques qui nettoient sans tout raser.
La mise en place d’un plus gros budget pour la dépollution des sols est donc primordiale aujourd’hui, non seulement pour permettre de traiter plus de sites pollués à Bruxelles, mais également pour permettre, quand c’est possible, l’utilisation de techniques plus durables et respectueuses de l’environnement. Il n’est pas normal que le budget alloué à la dépollution soit si faible et que les primes des sols mettent tant de temps à être obtenus pour les particuliers. Même si aujourd’hui, il semble impossible de faire payer le prix à ceux qui ont pollués notre capitale par le passé, il n’est pas normal que les ménages et les PME se retrouvent à devoir supplier les gouvernements pour obtenir une aide financière pour assainir leur sol. Surtout quand on sait qu’aujourd’hui l’argent des contribuables est utilisé pour verser des sommes s’élevant à plusieurs milliards € aux grands pollueurs de notre pays sous la forme de quotas d’émission gratuits et d’importantes subventions à l’énergie (Soete & Lammerant, 2024). Les politiques justifient ces versements comme des aides à la décarbonation des industries lourdes de notre pays. Pourtant, les émissions de gaz à effet de serre de ces entreprises lucratives ne diminuent pratiquement pas. Il est aujourd’hui nécessaire de dégager des ressources publiques pour soutenir les ménages et les PME quant à la transition climatique, et l’assainissement des sols en fait partie. Un mécanisme qui utilise l’argent des contribuables pour soutenir des entreprises polluantes et rentables est profondément injuste.
Il est bon de mentionner que les responsables politiques sont nombreux à justifier la politique des quotas d’émissions en invoquant la nécessité de protéger l’industrie à l’égard de la concurrence déloyale provenant de l’extérieur de l’Union européenne. Mais aujourd’hui, l’argument ne tient plus. Désormais, via le Carbon Border Adjustment Mechanism (CBAM ; Regulation EU, 2025/2083), les entreprises situées en dehors de l’UE doivent également payer pour leurs émissions, ce qui justifie que les quotas gratuits doivent être supprimés définitivement si on veut observer une réduction drastique des émissions (Soete & Lammerant, 2024). Notons qu’à l’échelle européenne, l’octroi de ces quotas a été fixé jusqu’en 2030. Pour autant, cela n’exonère pas les autorités de leur responsabilité. Elles peuvent choisir dès aujourd’hui de réduire drastiquement ces subventions comme le font les Pays-Bas depuis 2022 (The Sustainable Finance Platform, 2022).
D’ailleurs, en matière de dépollution des sols, la ville de Bruxelles devrait prendre exemple sur ses voisins néerlandophones. Là-bas, l’industrialisation et l’urbanisation ont également laissé comme héritage bon nombres de sols contaminés. En avance sur nous, nos voisins ont mis en place des actions concrètes afin de rassembler les citoyens, les propriétaires fonciers urbains et les gouvernements pour créer une vision commune dans laquelle le sol est considéré comme un bien commun. Ainsi, chez eux, tous les sites avec des risques graves sont contrôlés avant 2030 (Lamé, Maring, & Swartjes, 2014). Outre leur engagement pour stimuler la remédiation réelle des sols pollués, les Pays-Bas visent également à éviter la faillite des entreprises financièrement saines. Ainsi, le gouvernement soutient financièrement la dépollution des sols en prenant à sa charge jusqu’à 70% des coûts de remédiation. C’est comme ça que ces dernières années, le gouvernement néerlandophone a dépensé environ 150 millions € par an pour l’assainissement de ses sols (Lamé, Maring, & Swartjes, 2014).
Les solutions innovantes pour l’assainissement des sols existent et notre pays possèdent des acteurs forts qui peuvent jouer un rôle majeur dans le défi qui s’ouvre à lui. Parmi ces acteurs de la dépollution se trouve l’entreprise belge Haemers Technologies, tout juste lauréat du prix Changemakers 2026 décerné par L’Echo et De Tijd, qui se pose en pionnier des alternatives à l’excavation et à la mise en décharge des terres polluées (Paquay, 2026). Polluants éternels ou combustibles peuvent être détruits en rendant les sols traités réutilisables, et sans générer de déchet. Cette société est un exemple parmi d’autres qui montrent qu’il existe des alternatives à prix comparables à l’excavation, qui apportent plus de valeur à la société et s’inscrivent dans un objectif de durabilité. Si le monde économique avec ce prix Changemakers montre dès lors son intérêt pour les technologies de dépollution des sols, c’est aujourd’hui à la sphère politique de financer la santé de nos sols et à aider les contribuables à vivre dans une ville nettoyée de ses contaminants. Car réparer nos sols n’est pas simplement un enjeu de santé publique mais également une obligation si nous voulons laisser comme héritage une planète saine pour les futures générations.
Victor Hespel
Références
Bruxelles Environnement (octobre 2024, 2025). Bruxelles environnement.brussels. Récupéré sur https://environnement.brussels/
Bureau de Presse – Secrétariat général du Conseil de l’UE (2025). Directive sur la surveillance des sols : le Conseil parvient à un accord avec le Parlement. Communiqué de Presse – Conseil de l’UE. Bruxelles.
Comission Européenne, 2021, Novembre 17. Communication de la Commission au parlement européen, au Conseil, au Comité économique et social européen et au Comité des Régions. Stratégie de l’UE pour la protection des sols à l’horizon 2030-Récolter les fruits de sols en bonne santé pour les êtres humains, l’alimentation, la nature et le climat, Bruxelles.
Davila F., De Muynck S., Marsin M., Swartenbroekx M.-A., & Scohier C. (2020). Les sols pollués bruxellois : revue critique et propositions. Bruxelles: IEB.
Kolpak G., & Fomabaio L. (2022). EU Soil Health Law – Legal principles underpinning the framework. ClientEarth.
Lamé F., Maring L., & Swartjes F. (2014). Into Dutch Soils – A swift overview of how the Dutch manage their soils: a source of inspiration for your own practice. Rijkswaterstraat.
Paquay M. (2026). Dépolluer la terre entière, la promesse et le défi de Haemers Technologies. L’Echo.
RecoSanté. (2025, Juillet 23). Pollution des sols liée à l’activité humaine : quels effets sur la santé ? Récupéré sur Santé.fr: https://www.sante.fr/
Soete M., & Lammerant H. (2024). Comment les grands responsables de la crise climatique coûtent des milliards d’euros aux contribuables. Greenpeace Belgique.
The Sustainable Finance Platform, 2022. The impact of Carbon pricing.


