article/
18 décembre 2019

« PROMENONS-NOUS DANS LES BOIS, TANT QUE L’INDUSTRIE N’Y EST PAS… »

Le journalisme libre coûte cher.

Pour faire des articles, reportages, interviews, vidéos… Aidez-nous: abonnez-vous, abonnez la famille, les amis, parlez de nous, faites un don.

Elle est belle la forêt française, n’est-ce pas ? Pourtant, derrière les rêveries bucoliques du citadin en promenade, se cache une industrialisation inédite de celle-ci, qui avec un mimétisme parfait colle au modèle de l’agriculture intensive. Le Temps des Forêts, documentaire réalisé par François-Xavier Drouet, décrit cette terrible réalité au départ du plateau de Millevaches dans le Limousin, pour constater sa généralisation à tout l’Hexagone.

Si le plateau des Millevaches n’était que pâtures pour les troupeaux au début du XXe siècle, ce sont de vastes monocultures de forêts uniformes et rectilignes qui en constituent désormais le paysage. Entre les rangées de douglas ou d’épicéas, la nature n’a désormais plus aucune initiative de créativité. Les jeunes pousses de chênes ou autres essences « indésirables » sont systématiquement arrachées et on pulvérise tout ce qui pourrait contrevenir aux objectifs industriels, désormais les seuls qui priment sur un domaine organisé par les humains ; dans ce paysage utilitariste, aucun arbre mort ne peut servir de refuge aux oiseaux qui en dépendent et le sol, déjà pauvre, souffre de son acidification par cette domination de résineux. Ce déséquélibre en vient donc à justifier les apports chimiques et la pulvérisation d’engrais dans les forêts.

Fini l’approche continue où l’on prélève par-ci par-là un arbre à la tronçonneuse pour laisser les autres pousser. Désormais, les bûcherons modernes procèdent à la coupe-rase, cette méthode qui consiste à laisser un terrain nu de toute matière tous les 30 ans alors que les arbres sont à peine matures. Ils ont troqué leur tronçonneuse pour une abatteuse, cet engin de la mort capable d’abattre et d’élaguer un arbre en quelques secondes. A-t-elle libéré le travailleur de la difficulté des tâches pour autant ? On se permet d’en douter, sachant que celui-ci est désormais contraint de travailler 10 à 12 heures par jour dans sa cabine de verre pour rembourser son emprunt à John Deere ou autre géant des véhicules agricoles.

Ça y est. Les logiques managériales et capitalistes ont pénétré jusque dans les lieux que nous aurions cru intouchables. Car qui aurait pensé que les forêts seraient aspergées d’intrants chimiques et qu’on y parle le jargon du « retour sur investissement  » et de la « compétitivité  » ? Le phénomène s’étend jusque dans les forêts publiques, où les fonctionnaires de terrain se retrouvent tellement peu dans la nouvelle méthode de gestion qu’on compte au sein de l’Office National des Forêts (ONF) près de 40 suicides imputables au travail.

CERTIFICATION DOUTEUSE ET CONCENTRATION CERTAINE

Le 24 janvier 2017, France 2 diffusait un nouveau numéro de son émission Cash Investigation qui portait sur l’industrie du bois, s’arrêtant notamment sur le fameux label PEFC, leader dans la certification des forêts gérées de manière durable et responsable. On y décrouvre pourtant la facilité avec laquelle les journalistes montent des dossiers bidon et parviennent à faire certifier une centrale nucléaire ou encore un parking. En réaction à ces allégations pour le moins gênantes, certains médias, notamment Les Echos(1), évacuent le fond pour la forme, alléguant que les « idéaux journalistiques d’objectivité et d’impartialité  » n’ont pas été respectés, et qu’ils auraient même produit ce reportage « complètement à charge et dans le but manifeste de nuire  ». La carte blanche est signée par Thomas Davreux, secrétaire général de PEFC Belgium…

Par ailleurs, alors que les scieries de France ferment les unes après les autres, cette tendance à la « concentration » s’observe également en Belgique où, parmi les 300 scieries qui existaient en 1989, moins de la moitié subsiste encore(2). Est notamment mise en cause la très forte montée des prix du bois, des feuillus comme le chêne ou le hêtre par exemple, que les marchés asiatiques s’arrachent. En 2018, la Chine faisait ainsi l’acquisition de 60 % des chênes belges(3), qui sont en majorité transformés pour être revendus sur les marchés occidentaux sous tous types de formes. Si l’on sait que la quasi totalité des biens de consommation subissent le même sort, il est important de mesurer l’impact écologique sous-jacent à ce « libre marché forestier ». D’une logique simplissime pour l’ordre néolibéral, mais d’un non-sens environnemental total, la Fédération nationale du bois (FNB) alertait en outre d’une probable perte de 450.000 emplois associés directement ou indirectement à ces exportations croissantes.

Qu’en est-il du rôle de l’organisation de certification dans cette tendance ? Il s’agit tout simplement d’un des nombreux acteurs encourageant cette dynamique. À en croire leur site internet(4), le marché asiatique du bois est une occasion à saisir pour les entreprises certifiées PEFC, dont la production est en demande croissante dans ces zones du monde. Ainsi, par des filières telles que la Asia Promotions Inititative, le leader en certification forestière entend encourager l’exportation des produits certifiés vers les marchés asiatiques, principalement orientés vers la transformation de la matière première et le retour de ces produits finis vers nos marchés.

Abstraction faite donc de cette polémique liée au reportage de Cash Investigation, qui se questionne sur le bien fondé et sur le bon fonctionnement de leur système de certification, nous pouvons nous poser d’autres questions : est-il cohérent, pour un organisme qui s’attache à encourager une gestion des forêts raisonnée et respectueuse des valeurs écologiques, de s’enthousiasmer face à l’opportunité de marché que représente le continent asiatique ? N’est-il pas contradictoire que soit apposé le label PEFC sur des meubles vendus chez nous, mais dont la matière première aura parcouru des milliers de kilomètres dans un aller-retour Europe-Asie uniquement dicté par des logiques capitalistes ? Ne serait-il pas a contrario plus juste, pour une telle organisation, de défendre en plus d’une gestion durable, une consommation et une transformation locales ?

Bien sûr, PEFC n’est qu’un acteur parmi d’autres pour qui l’exportation vers des pays lointains est synonyme de réussite commerciale et on pourrait se dire qu’une certaine portion produite de manière responsable c’est déjà ça de sauvé. Mais ce serait faire fi de l’incohérence propre à une telle entreprise, qui devrait appréhender son rôle environnemental de manière plus large, en incluant l’impact de l’ensemble de la chaîne de production, mais aussi les conséquences sociales et économiques des zones où se trouvent ces forêts certifiées.

Il y a lieu de lutter contre la destruction organisée de la forêt pour en faire des sanctuaires libérés de toutes logiques managériales. La privatisation croissante des forêts domaniales ne semble pas aller dans ce sens. Et les absurdités de notre modèle économique, où l’on encourage d’un côté la construction d’usines de méthanisation à coups de cetrtificats verts, et où on les alimente de l’autre, faute de matière première, avec du bois importé d’Afrique du Sud, n’est qu’un témoignage qui s’ajoute au « délire occidental ».

Adrien Blaton

Recevez notre lettre d'information

dapibus risus. eget eleifend mi, nec Lorem efficitur. id libero risus id,