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3 décembre 2019

BURE, CIMETIÈRE DU PROGRÈS

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Dans une région désertifiée par les grandes cultures céréalières et par l’implantation progressive d’une vingtaine de structures liées au nucléaire dans un rayon de 50 km, Bure est un petit village (82 habitants) perdu au milieu d’une immensité légèrement vallonnée et nue. Quasiment rien pour rompre la monotonie des immenses monocultures. À 2 ou 3km les constructions de Cigéo, des champignons cubiques poussés au milieu de nulle part, le lieu de la future descenderie. Des tunnels de 10m de diamètre menant à 500m de profondeur aux futurs 300km de galeries de stockage qu’il faudra percer et en extraire les marnes avec des dizaines de milliers de camions. À l’opposé, parmi les rares taches vertes, le Bois Lejuc de Mandres, longtemps occupé par les résistants à l’implantation de Cigéo, repris après une très violente répression. Depuis, la soldatesque et les camions de la gendarmerie le défendent jour et nuit. Des cheminées (11m de diamètre, 500m de profondeur) doivent y être implantées pour l’évacuation de l’air pollué, (radio-éléments, hydrogène, chaleur) provenant du stockage des déchets. À côté du monument aux morts de Bure, sous les lampadaires au design aussi futuriste qu’improbable dans ce village de vieilles pierres, se trouve la « Maison de la résistance ». Une ancienne ferme habitée par ceux et celles qui n’acceptent pas que l’on cache les déchets nucléaires à vie longue (1.000 à 100.000 ans) « sous le tapis ». Creuser dans les marnes et autres argiles pour y stocker les déchets les plus dangereux, c’est prendre le risque de ne plus pouvoir les retirer après quelques dizaines, voire une centaine d’années, à cause des mouvements de terrains ou d’un accident grave. Alors que l’on sait très bien qu’il y a de forts risques de fuites d’hydrogène, d’incendies aux conséquences totalement ingérables, telles des fuites très importantes et sans fin de radio-éléments, s’il devient nécessaire mais impossible de reprendre les fûts de déchets.

L’association Technologos, critique du système technicien, a été chaleureusement accueillie dans la « Maison de la résistance » de Bure par leurs occupant.es, pendant les 3 jours de ses ateliers d’été. Nous étions bien au cœur des deux horreurs techniciennes inventées par l’homme, faisant peser les risques les plus gravissimes pour son avenir : la bombe atomique avec l’énergie nucléaire civile et l’agriculture productiviste. En effet, cette dernière bien que fort différente du nucléaire, fait peser sur les générations à venir des risques aussi incommensurables que ceux de l’atome civil et militaire, même s’ils ne sont pas de même nature.

INDUSTRIE NUCLÉAIRE, INDUSTRIE AGRICOLE, MAUVAISES RESSEMBLANCES

Beaucoup d’éléments les rapprochent. L’industrialisation agricole n’a pris réellement son essor qu’après la seconde guerre mondiale, dans les années 1960, avec en France le grand remembrement. Elle n’a précédé la nucléarisation à marche forcée de la France et de quelques autres pays que d’une décennie. Comme le nucléaire civil, elle est aussi issue des techniques développées pour la guerre.

C’est à partir des recherches sur les explosifs, les gaz et les machines de guerre qu’ont été inventés les pesticides, l’azote de synthèse et les machines agricoles pétrolivores, à la base de la transformation de l’agriculture paysanne en industrie. Les usines d’engins de combat (tanks, camions 4×4, etc.) ont été à la fin de la seconde guerre mondiale rapidement transformées en industries à cracher du tracteur, de la moissonneuse-batteuse, etc. Quant au nucléaire civil, qui devait produire de l’électricité quasiment gratuite, il avait d’abord pour but de produire le plutonium des bombes atomiques avec l’argument gaullien de la dissuasion pour le maintien de la paix. Ces deux industries reposent sur l’extraction de stocks de ressources finies : l’uranium, le sable, le ciment et les métaux spéciaux d’un côté, de l’autre le phosphate, la potasse, le gaz pour les engrais azotés, le pétrole pour les pesticides et le machinisme. Cela ayant permis d’engager la création de l’immense industrie de transformation (laitages, plats préparés, froid et congélation, emballage, transports intercontinentaux) et la distribution en supermarchés qui n’existaient quasiment pas avant la seconde guerre mondiale. Cette utilisation colossale de ressources minières et fossiles, la pollution des eaux douces et de l’air, la destruction des forêts plus celle de la biodiversité, la disparition de la matière organique des sols, la perte énorme de terres cultivables due à l’érosion et à l’artificialisation, la part très importante dans le réchauffement climatique de l’ensemble du système agro-alimentaire (50% des gaz à effet de serre selon GRAIN) font peser des risques de famines qui seront ingérables. En effet, l’amenuisement/épuisement inéluctable de ces ressources minières et fossiles produira une augmentation vertigineuse des prix, dans plus ou moins une dizaine d’années. De plus, pour arrêter le réchauffement, il faudra diminuer très fortement leur utilisation. Comment fera-t-on pour produire notre alimentation avec une énergie fossile rationnée et très chère, des stocks de ressources minières proches de l’épuisement, des terres mortes ou fortement érodées et un climat de plus en plus chaotique avec peut-être 10 milliards d’humains à nourrir ? N’oublions pas que la révolution agricole du néolithique, il y a plus ou moins 12.000 ans – domestication des graines et des animaux, sédentarisation des chasseurs-cueilleurs – n’a pu exister qu’avec un climat tempéré et stabilisé apparaissant à la fin d’une période glaciaire. Ce climat tempéré depuis plusieurs millénaires est en cours de réchauffement rapide sous l’effet de l’extractivisme, de l’industrialisation et de la marchandisation généralisée. La planète est entrée dans le nouvel âge de l’anthropocène, ou plus exactement du capitalocène.

Devant la porte de la « Maison de la résistance », tracteurs, moissonneuses batteuses, les plus énormes jamais vues en France, se succèdent dans une noria incessante, seulement entrecoupée par le passage des véhicules de la gendarmerie tous les quarts d’heure. Ces derniers circulent lentement en filmant les personnes qui boivent un café, fument ou discutent sur le pas de la porte. Ambiance pesante surtout après les perquisitions, prises des ordinateurs, téléphones et arrestations des résistants ainsi que de leur avocat Me Ambroselli, en juin 2018. Toutes les personnes qui habitent ou vivent à proximité de Bure et se réunissent dans la « Maison de la résistance » sont admirables par la vie de tous les jours qu’elles continuent à mener malgré le poids d’une surveillance permanente. Mais aussi par les luttes et informations citoyennes qu’elles poursuivent, alors qu’elles sont traitées comme des terroristes. En résistant à l’enfouissement des déchets nucléaires, elles rendent un service extraordinaire à l’ensemble de l’humanité, et des français en particulier, quand on a compris les risques de fin de vie – fin du monde – de cette industrie.

AUCUNE SOLUTION DU PROGRÈS ET DE LA SCIENCE POUR LES DÉCHETS NUCLÉAIRES

La majorité de ceux qui connaissent la question des déchets issus de l’industrie du nucléaire savent que le stockage profond n’est pas un moyen durable. Des incendies ingérables aux États-Unis et des éboulements en Allemagne en ont montré les limites. Pour le stockage des déchets à vie longue, même si les scientifiques disent le contraire, les solutions devront être assumées par les générations futures. Elles devront en financer la gestion si elles le peuvent encore. Avec quelle énergie et quels savoirs quand dans un avenir proche cette énergie aura disparu, comme l’indique sa diminution continue dans le mix énergétique mondial ? En 2018 la part de l’atome est encore de 5 %, mais selon un nouveau rapport de l’Agence internationale pour l’énergie atomique « les nouvelles projections suggèrent que l’énergie nucléaire pourrait avoir du mal à conserver sa place actuelle dans le mix énergétique mondial », avec des capacités pouvant chuter à 2,8% en 2050. Reconnaître ces pertes à venir sans profit pour les générations de demain est tellement difficile à faire « avaler » à la population française d’aujourd’hui que la technique de l’enfouissement profond, un véritable escamotage, est la seule que le lobby des nucléocrates puisse défendre. Elle leur permet de continuer à faire fonctionner la filière nucléaire avec tous ses profits annexes. Ce qui revient à produire encore plus de déchets toujours plus ingérables. Mais pour cela opacité, communication mensongère, achats des élus et populations locales du département de la Haute Marne – ainsi que ceux de la France entière – sont indispensables. Trottoirs magnifiques sans piétons, lampadaires ultra design, bitume parfait sur les routes, mairie toute neuve… enfumage généralisé.

LA FOLIE NUCLÉAIRE À LA FRANÇAISE

La France est devenue le pays le plus nucléarisé au monde par habitant depuis que de Gaulle a décidé de créer une force de dissuasion atomique, une œuvre poursuivie par ses successeurs avec le développement insensé de l’énergie atomique civile. « Pas de pétrole mais des idées » était la phrase fétiche de l’époque. Contrairement aux promesses du passé, aujourd’hui le prix du mégawatt-heure issu de l’énergie nucléaire est de plus en plus élevé. Comparé aux énergies renouvelables dont le prix baisse continuellement, il n’est déjà plus compétitif. Les causes en sont le vieillissement des 58 réacteurs avec la contrainte du grand carénage, l’obligation de monter le niveau de sécurité après le dramatique et très « critique » accident de Fukushima, la prise en charge du démantèlement à venir, la gestion des déchets dont le tonnage augmente considérablement, 2kg par personne et par an. Cela sans parler de l’absence d’assurance des risques par EDF, le producteur des 75% de l’électricité française d’origine nucléaire. Le véritable assureur ce sont les contribuables, bien sûr sans leur avoir jamais demandé leur avis. L’éclatante évidence est qu’aujourd’hui, les Français librement informés demanderaient et obtiendraient l’arrêt immédiat du nucléaire. Énormes risques encourus, démantèlements longs, difficiles et très chers, déchets ingérables, prix de la filière exorbitant, tout plaide pour l’arrêt. Aux États-Unis, il n’y a plus de construction de centrale nucléaire. Cette industrie étant privatisée et les assurances refusant d’en assurer les risques, tout développement en est devenu impossible.

En France, il en va tout autrement, l’État est propriétaire d’EDF, le gestionnaire des centrales. Derrière lui, un énorme lobby allant de l’administration de cette industrie par le corps des ingénieurs des mines depuis un demi-siècle, les grandes entreprises de travaux publics, les cimentiers et d’autres encore ont tout à gagner à ce que cette industrie perdure. Les 11 milliards d’euros dépensés pour construire l’EPR de Flamanville, dont la mise en fonction est continuellement retardée, sont sortis de la poche des contribuables et des consommateurs d’électricité. Ils sont déjà tombés dans celles du privé telles la société Bouygues à Flamanville et bien d’autres. Areva en faillite et EDF avec une dette de 37 milliards d’euros ont contraint l’État français – donc nous tous – à les recapitaliser.

Depuis le début de l’utilisation de l’énergie nucléaire, il y a moins de 50 ans, la question des déchets est une question non résolue. Le chœur des lobbyistes a toujours répondu : la technique trouvera la solution. Admettre que l’enfouissement profond n’est pas une solution, serait reconnaître que non, la science et le progrès ont été incapables de résoudre la gravissime question des déchets, ce qui impliquerait, dans une logique de précaution, l’abandon du nucléaire. Il en va de même pour les déchets de la combustion des énergies fossiles. Le CO2 réchauffe le climat avec une vitesse incroyable, et non, la science ne sait pas l’éliminer. Le reconnaître serait admettre qu’il faut cesser d’utiliser les énergies fossiles sans attendre. L’ensemble du monde moderne bâti sur la sacralisation du progrès et de la technique, la civilisation thermodynamique serait alors fortement remise en cause.

Quand l’accident de Tchernobyl s’est produit, nos amis de l’atome ont dit, c’est grave mais les Russes ne sont pas des gens sérieux, ce serait impossible chez nous. Le professeur Pellerin a fait croire que le nuage radioactif s’était arrêté à nos frontières. Les nombreux cancers de la thyroïde en France, un hasard malencontreux ! Quand celui de Fukushima s’est produit, dans un pays aussi techniquement perfectionné que le Japon, on a menti pour minimiser l’énorme impact sur les populations et la nature et on continue à le faire. Quand un gravissime accident se produira en France, que diront-ils ? La faute à pas de chance ! Avec des réacteurs vieillissants, utilisés au-delà des 30 années pour lesquelles ils ont été construits, des employés à 80% en sous-traitance perdant les savoir-faire, les problèmes financiers d’EDF et la multiplication des « incidents nucléaires », la probabilité d’un gros accident augmente chaque jour. Espérons que, au-delà d’une catastrophe probable et dramatique pour nous tous et la nature, ce sera enfin la fin du nucléaire mondial. Et qu’enfin la population comprendra et cessera de révérer la technique, en général, comme on croit en Dieu. S’il n’est pas trop tard !

Nicolas Sersiron, intervenant/conférencier pour le CADTM, auteur de Dette et extractivisme, Utopia, 2014 et du livre collectif Creuser jusqu’où ?, Écosociété, 2015.


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