chronique/
15 novembre 2019

LA PUB POUR LA VOITURE CONTINUE À TUER…

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Le dossier du n°32 de Kairos de novembre 2017, s’intitulait « Vive la Bagnole ». Ce titre provocateur montrait combien régnait dans notre société une « idéologie sociale de la bagnole  », si bien dénoncée par André Gorz(1). Si l’automobile a pu envahir aussi profondément nos imaginaires, nos villes et nos campagnes, il est évident que ce fut rendu possible par l’omniprésence du matraquage publicitaire. Ainsi, lors du Colloque LISA(2) (LIght and SAfe car – voiture légère et sûre) qui s’est déroulé à Bruxelles le 10 novembre 2017, Pierre Lannoy, sociologue à l’ULB déclarait : « Il n’y a pas 5,7 millions de voitures en Belgique, mais 100 ou 1.000 fois plus : des murs des villes jusqu’à nos salons, elles sont partout  ».

Le projet LISA Car a l’objectif suivant : « La masse, la puissance, la vitesse de pointe et la conception de la face avant des voitures doivent être réglementées afin de limiter leur dangerosité et leurs émissions de CO2 et de polluants ». Les porteurs de LISA veulent ainsi « porter efficacement remède à l’effroyable carnage que produit chaque année le trafic routier sur les seules routes belges : 730 tués, 4.200 blessés graves et plus de 2.300 morts du fait de la pollution de l’air »(3).

LA PERVERSITÉ
DE LA PUB AUTOMOBILE

Peut-on croire que les constructeurs automobiles répondront à cette interpellation faisant appel à leur éthique, suivant en cela les règles concernant la publicité pour les produits nocifs : alcool, tabac et… automobiles(4) ? La réponse devrait se trouver dans le type de publicité qu’ils développent de nos jours. Or, Pierre Ozer, chercheur au Département des Sciences et Gestion de l’Environnement de l’Université de Liège, a réalisé une étude(5) très détaillée sur le sujet : « Présence de la publicité automobile dans la presse écrite belge : Analyse des quotidiens La Libre et Le Soir et des hebdomadaires Trends-Tendances et Le Vif-L’Express  ».

P. Ozer a mené un véritable travail de bénédictin : dans les deux quotidiens et deux hebdomadaires précités, l’année 2006 a été entièrement passée en revue en ce qui concerne la présence des publicités pour automobiles. Les données ont été systématiquement recueillies quant au nombre de pages des publications, le nombre et la taille des publicités automobiles, les émissions de CO2 des automobiles vantées par ces publicités.

Les résultats montrent la très grande présence de la publicité automobile dans la presse généraliste. Dans La Libre, la publicité pour les automobiles est apparue à 207 reprises pour un total de 129 pages, soit 0,8 % du quotidien. Les résultats obtenus dans Le Soir sont supérieurs à ceux de La Libre  : la publicité pour les automobiles y est très présente, 432 pubs pour un total de 218 pages, elle représente 1,5 % de l’ensemble du quotidien. Dans l’hebdomadaire Le Vif-L’Express, la publicité automobile représente 4,4 % de l’ensemble de l’hebdomadaire. La publicité (tous domaines confondus) dans Le Vif-L’Express représente 25,7 % du volume total de publication, cela revient à dire que le secteur automobile représente 17,1 % du total de la publicité diffusée dans cet hebdomadaire. Trends-Tendances présente une situation assez similaire au Vif-L’Express même si la publicité automobile y est légèrement moins visible avec 3,9 % de l’ensemble des pages (27,2 % du volume total de publication, avec une publicité pour l’automobile de 14,4 % du total de la publicité).

Mais le chercheur a été plus loin : il a comptabilisé les émissions de CO2 des voitures pour lesquelles les constructeurs faisaient de la pub. Les résultats sont éloquents : les pubs sont en grande majorité dirigées sur les véhicules de haut de gamme, les plus puissants, donc les plus émetteurs de CO2. Dans un des multiples graphiques réalisé par P. Ozer, celui de Trends-Tendances, on constate un total décalage entre les voitures achetées par les Belges et celles pour lesquelles on trouve les pubs dans les médias. Heureusement que les citoyens n’écoutent pas tous les publicistes (ou n’ont pas assez d’argent pour le faire…), sinon nous aurions un parc automobile composé uniquement de grosses bagnoles hyper polluantes.

Le paradoxe est que tout en vantant préférentiellement les modèles les plus polluants, la pub le fait avec des images de voitures dans des décors naturels sublimes, avec des arguments pseudo-écologiques. Le greenwashing est donc omniprésent dans ce secteur.

LE MENSONGE COMME LIGNE DE CONDUITE

Les constructeurs mènent leur propagande en occultant soigneusement d’évoquer les dangers que leurs produits représentent pour l’environnement, la santé et l’intégrité physique des personnes. Pire encore, le dieselgate (qui ne se limite pas à Volkswagen) prouve qu’ils n’hésitent pas à mentir, à tricher pour fourguer leurs machines « meurtrières ». Ce qualificatif peut paraître exagéré et pourtant, quand on calcule le nombre de morts provoqués rien qu’en Europe par les particules fines et NOx émis frauduleusement grâce aux logiciels truqueurs, on peut dire que tous les terroristes sont de gentils amateurs à côté de nos fabricants de voitures.

Alors que les discours sur la nécessaire limitation de l’utilisation des ressources naturelles sont sur toutes les lèvres, les faits vont dans la direction diamétralement opposée. La pub a permis l’augmentation du poids, de la puissance et de la vitesse de pointe des voitures. Elle ne nous montre que des véhicules dont la face avant, inspirée de celle des « 4X4 », est de plus en plus agressive, avec même parfois des pare-buffles (ces vilaines bêtes qui abondent dans les rues de nos villes).

Lors de nos recherches sur ce phénomène de la publicité automobile, nous sommes tombés sur une carte blanche parue dans Le Soir en 2007(6). Déjà, on y trouvait entre autres la signature de plusieurs de ceux qui écrivent dans Kairos. Sous le titre « Pas de pub pour les transports polluants ! », ils plaidaient pour l’interdiction de ce « pousse-au-crime ». Leur appel : « En 2006, plus de 200 millions d’euros ont ainsi été investis en Belgique dans la publicité pour les transports fossiles. Cette aberration dangereuse doit être stoppée ! Une pétition, accompagnée d’une proposition de loi soutenue par un collectif d’associations (www.stoppubauto.be), demande l’arrêt de ce type de publicité pour des produits et services devenus dangereux  », reste hélas plus d’actualité que jamais et il est loin, très loin, d’avoir été entendu par ceux qui décident en notre nom. Normal donc qu’en 2018 le combat soit relancé, avec les nouveaux outils de communication comme une vidéo sur youtube(7), par le collectif « Action antipub “La voiture tue” ».

Alain Adriaens

  1. Gorz André, « L’idéologie sociale de la bagnole », Le Sauvage, 1973. http://carfree.fr/index.php/2008/02/02/lideologie-sociale-de-la-bagnole-1973/.Voir aussi son « Interview anachronique », Kairos novembre-décembre 2017.
  2. www.lisacar.eu .
  3. http://www.iewonline.be/La-voiture-de-demain-Le-dossier-qui-interpelle-l-ethique-des-constructeurs .
  4. La Directive européenne 1999/94/CE du 13 décembre 1999 « concernant la disponibilité d’informations sur la consommation de carburant et les émissions de CO2 à l'intention des consommateurs lors de la commercialisation des voitures particulières neuves », prévoit que des informations précises sur les émissions de CO2 doivent être systématiquement présentes dans les publicités des véhicules neufs.
  5. https://orbi.uliege.be/bitstream/2268/775/1/http___www.cybergeo.eu_index18862.html.pdf .
  6. http://www.respire-asbl.be/spip.php?article376
  7. https://www.youtube.com/watch?time_continue=18&v=GW4DrmjxaXk

Alain Adriaens

Alain Adriaens

Auteur
Dina Melnikova
Illustrateur

Dina Melnikova
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