article/
13 novembre 2019

SYRIE : QUELLES RESPONSABILITÉS DE NOS GOUVERNEMENTS ?

Le journalisme libre coûte cher.

Pour faire des articles, reportages, interviews, vidéos… Aidez-nous: abonnez-vous, abonnez la famille, les amis, parlez de nous, faites un don.

Témoignages éloquents, relayés par le Guardian : Roland Dumas, ancien ministre des affaires étrangères français, affirme qu’en 2009, des membres du pouvoir britannique lui ont confié qu’ils préparaient une invasion de la Syrie(1) Dans le même sens, selon un ancien n° 1 du commandement de l’OTAN en Europe, des gens très puissants, aux USA, ont prévu de faire tomber les gouvernements d’une série de pays vus comme des obstacles à leur politique, dont la Syrie(2). Et en effet, une bonne partie de ces pays ont été attaqués. En outre, quatre d’entre eux sont frontaliers et qualifiés de croissant chiite menaçant. La Syrie y est le maillon faible – et donc une cible désignée –, étant dirigée par des membres d’une communauté minoritaire.

Autres faits significatifs : peu avant cette guerre, le Qatar a présenté à la Syrie un projet de gazoduc qui aurait traversé ce pays pour approvisionner l’Europe, et aurait présenté un intérêt stratégique pour ses promoteurs (pétromonarchies et Occidentaux). Les dirigeants syriens ont préféré un projet favorable à la Russie, ce qui a provoqué la colère des promoteurs en question, devenus ensuite des soutiens zélés des rebelles(3). Et durant la guerre, la collaboration traditionnelle avec les monarchies pétrolières a battu son plein : milliards de dollars qataris(4) et saoudiens(5) investis en France notamment (la Belgique est aussi concernée(6)), décorations mutuelles entre dirigeants français et saoudiens(7)

La contestation populaire n’a certes pas été créée par les ennemis du pouvoir syrien, mais instrumentalisée et massivement attisée par eux. Les USA, la France, le Royaume-Uni ont livré des armes aux rebelles pour une valeur de plusieurs milliards de dollars au total(8).

Tout cela est-il toujours actuel ? Début 2018, un ancien rédacteur en chef de RFI révèle qu’un câble diplomatique britannique, qui vient de fuiter, formule cet objectif occidentalo-saoudien, pour la Syrie : par tous les moyens, alimenter et multiplier les hostilités, et saboter les efforts de conciliation des Russes.(9)

Cette information éclaire aussi l’attribution d’attaque chimique au gouvernement syrien, attribution qui n’a aucune crédibilité : ce gouvernement est clairement gagnant militairement, et sait que ses ennemis à l’étranger sont à l’affût de tout prétexte. Ce sont les groupes rebelles en déroute – et leurs soutiens – qui ont tout intérêt à ce que de telles accusations soient suscitées.

ILLUSIONS ET MENSONGES

Malgré ses mauvaises raisons, cette guerre pourrait-elle apporter du positif ? Rappelons que le monde arabo-musulman fait partie des nombreuses régions où les classes moyennes sont globalement précaires, minoritaires et récentes(10). Les chercheurs des sciences humaines s’accordent sur l’idée que des classes moyennes fortes sont un préalable au dépassement des oligarchies et des tendances communautaristes – sources de violence plutôt que de dialogue, surtout lors des crises.(11) Or, dans les pays concernés, les classes moyennes se développaient. Ces sociétés auraient fini par réussir les dépassements en question, par elles-mêmes. Loin de favoriser cette évolution, les interventions occidentales ont tendance à l’anéantir. Notamment en Irak, où l’embargo a pulvérisé une classe moyenne qui était la plus importante de la région.(12) Qu’en était-il de la Syrie, à la veille de la guerre ? Là aussi, les communautarismes n’étaient pas suffisamment dépassés. Des membres de la communauté minoritaire alaouite y concentraient le pouvoir, assurant cependant, dans leur propre intérêt, la sécurité des différentes communautés, tant qu’elles acceptaient le pouvoir alaouite(13). Le soulèvement, quant à lui, a très vite présenté des tendances bien plus communautaristes encore, globalement, d’autant qu’il a été alimenté surtout par les plus pauvres.(14) Ce n’est donc pas très étonnant que, comme le signale un rapport états-unien de 2012, la révolte a pu être conduite surtout par des salafistes, des Frères musulmans et des membres d’al-Qaïda(15) (s’il y a des Frères musulmans modérés, on peut difficilement en dire de même d’al-Qaïda et de nombreux salafistes). Pour les mêmes raisons, il n’est pas plus étonnant que « L’Armée syrienne libre » (par ailleurs très désorganisée) procédait avec la même brutalité que le gouvernement(16), ni que la petite opposition modérée se soit vite retirée(17), devant la violence des autres révoltés.

Ainsi, en cas de victoire de la rébellion, le nouveau régime aurait sans doute été, au mieux, aussi autoritaire et dur que l’actuel. Et au pire (de loin le plus probable), il aurait ajouté à cela le fléau de l’intolérance religieuse. Sans oublier les 400.000 morts.

De plus, depuis le début de la guerre, la moitié environ des Syriens soutient le gouvernement(18) ; il s’agit de la plupart des membres des minorités, mais aussi de nombreux commerçants sunnites bien établis et en bonne entente avec le pouvoir. Les premiers le font pour leur sécurité face aux groupes religieux radicaux, les seconds pour maintenir leur situation matérielle avantageuse. Preuve supplémentaire que la solution est politique.

Le communautarisme est dépassable, comme l’ont prouvé par exemple des résistants sunnites et chiites irakiens unis contre l’envahisseur occidental(19). Mais pour permettre ce dépassement et la fin des oligarchies, il faut laisser les sociétés évoluer, non y provoquer des guerres. Et en cas de crise, la concertation de tous les acteurs, nationaux comme internationaux, est essentielle. Mais les Occidentaux impliqués ont comme d’habitude excité les tensions communautaires, surarmé les opposants, bafoué la souveraineté d’un État, diabolisé ceux qui les gênent.

Daniel Zink

  1. Syria intervention plan fueled by oil interests, not chemical weapon concern, The Guardian, 30/08/15.
  2. Ibid.
  3. Ibid.
  4. Qatar : “La France, pour nous, c’est l’amour et les investissements”, L’Obs, 22/06/13.
  5. La France engrange 10 milliards d’euros de contrats en Arabie saoudite, L’Obs, 13/10/15.
  6. L’Arabie saoudite, priorité pour la société de la chef de cabinet de Didier Reynders, Le Vif/L’Express, 10/05/17.
  7. La France décore le prince héritier d’Arabie saoudite de la Légion d’honneur, Le Monde, 06/03/16.
  8. US and EU sanctions are punishing ordinary Syrians and crippling aid work, UN report reveals, The Intercept (site d’un ancien journaliste du Guardian), 28/09/16.
  9. Syrieleaks : suites, propagande et dividendes…, Proche&Moyen.ch., 26/02/18.
  10. Wer den Wind sät, M. Lüders, C. H. Beck, 2016, p. 60 (trad. anglaise : Blowback, Old Street Publishing). Islamologue et politologue, Lüders est président de la Deutsche-Arabische Gesellschaft (Société Arabo-Allemande).
  11. Ibid, p. 59 sqq.
  12. Ibid, p. 60.
  13. Ibid, p. 65.
  14. Ibid., p. 67.
  15. Les services secrets américains avaient prédit l’État islamique, le Point, 10/06/15.
  16. Lüders, op. cit., p. 68.
  17. Assad va-t-il gagner la guerre ?, Le Vif/L’Express, 12/02/16.
  18. Lüders, op. cit., p. 67.
  19. Mondes chiites, France Culture, 07/11/17.

Daniel Zink
Auteur
Clarisse Decroyer
Illustrateur

Daniel Zink
Auteur

Clarisse Decroyer
Illustrateur

Curabitur dolor felis diam accumsan mattis ut lectus venenatis ipsum consectetur facilisis