chronique/
12 novembre 2019

CE QUI FAIT QUE LA VIE EST PLUS QUE LA VIE

Le journalisme libre coûte cher.

Pour faire des articles, reportages, interviews, vidéos… Aidez-nous: abonnez-vous, abonnez la famille, les amis, parlez de nous, faites un don.

En cette fin 2017, j’ouvre Le sel de la vie de feu Françoise Héritier, petit livre dont la démarche particulière entre subtilement en résonance avec nos existences : « Il y a une forme de légèreté et de grâce, dans le simple fait d’exister, au-delà des occupations, au-delà des sentiments forts, au-delà des engagements politiques et de tous ordres, et c’est uniquement de cela que j’ai voulu rendre compte. De ce petit plus qui nous est donné à tous : le sel de la vie  ».

L’anthropologue y consigne en une longue liste ce qui constitue pour elle l’essentiel de l’existence : ces petits riens, ces instants souvent volés à une vie trop active professionnellement. On se reconnaît dans certains (humer l’air du petit matin frais, sourire à qui ne s’y attend pas, s’asseoir à côté d’une fenêtre ouverte, prendre son temps pour choisir un rien, observer la démarche des passants et faire de la psychologie sauvage, attendre à la terrasse d’un café, penser parfois à respirer profondément, être bêtement content de ce qu’on vient de faire, etc.) et on y perçoit en filigrane le portrait de cette grande intellectuelle qui savoure et déguste chaque miette de ces moments, partagés ou solitaires, mais toujours en connexion avec l’essence de ce qui nous constitue en tant qu’humains. Cette capacité à s’émerveiller de tout, parce que conscients de vivre chaque seconde d’un temps qui s’écoule inexorablement. La vie, ce fil ténu qu’il ne revient qu’à nous d’assaisonner en aiguisant nos sens : regard, odeurs, souffle, écoute, rencontres, sensations, mais aussi réminiscences. Comme le rappelle la célèbre féministe, la madeleine n’est pas totalement proustienne en ce sens que ce n’est pas seulement son goût qui ressuscite l’enfance, mais toute la vie autour qui s’y trouve cristallisée.

La titulaire de la chaire de Lévi-Strauss au Collège de France place au cœur de sa vie ces milliers de petites joies voire peines toutes enfantines qui ne sont pas sans rappeler, mais avec davantage de sel que de sucre, une Amélie Poulain. Elle érige ainsi sa vie en œuvre d’art, la saveur particulière d’un mot faisant bondir l’imaginaire bien plus avant qu’un dialogue de cinéma. C’est l’imaginaire mais aussi le corps tout entier, avec une profonde sensualité, qui constituent les moteurs de cette délicate mécanique du souvenir.

Sans jugement, critique sociétale ou autre existentialisme, Françoise Héritier nous convie en toute simplicité à voir et sentir à 100 %, comme si notre vie entière était une succession de plans dont il nous revient de régler le focus, passer aux gros plans, saisir avec finesse sons et ambiance, dans un montage jouissif et aléatoire. Atteinte d’une maladie auto-immune pendant plus de 30 ans, ses capacités d’émerveillement et de croyance en la vie ne semblent guère avoir été atteintes, que du contraire. Humour et légèreté de ces instants fugitifs qui ne peuvent nous être enlevés se dégagent au fil des pages de ce formidable hommage à la vie. On se prend à lire à voix haute ces énumérations interminables et savoureuses, fonctionnant souvent par association libre, qui au dire de l’écrivaine pourraient ne jamais s’arrêter. On pense aussi à l’aura définie par un Walter Benjamin, « Suivre du regard, un après-midi d’été, la ligne d’une chaîne de montagnes à l’horizon ou une branche qui jette son ombre sur lui  », qui pourrait tout aussi bien figurer dans la liste de Françoise Héritier, de par sa profonde (ce sont ses mots) « empathie avec le vivant  ».

Et vous, quel est le sel de votre vie ?

Léonore Frenois


Leonore Frenois

Leonore Frenois

Auteure
Leonore Frenois

Leonore Frenois

Illustratrice
Leonore Frenois

Leonore Frenois
Illustratrice

lectus Praesent in et, felis venenatis consectetur libero.