article/
6 novembre 2019

LE STORYTELLING DU JOURNAL LE SOIR

Le journalisme libre coûte cher.

Pour faire des articles, reportages, interviews, vidéos… Aidez-nous: abonnez-vous, abonnez la famille, les amis, parlez de nous, faites un don.

Dans le cadre d’un cycle de conférences autour de la question des médias à Bruxelles, nous avions eu l’occasion de nous rendre au débat de clôture « Quels médias pour Bruxelles  », organisé par la Brussels Academy. Béatrice Delvaux, l’inénarrable éditorialiste en chef du journal Le Soir, était de la partie. L’occasion de lui poser une question, dont la réponse, véritable storytelling du Soir, sonne comme toutes les fables de ces managers qui veulent nous convaincre que « ce n’est pas parfait, mais tout va bien  »(1).

Alors que les intervenants débattent autour de « comment médiatiser Bruxelles », vaste programme… la parole est donnée à la salle.

A.P. : C’est intéressant de savoir si l’on parle aux Bruxellois ou pas, mais j’ai l’impression qu’il est plus intéressant de se demander qui leur parle, d’où on leur parle. La plupart des médias dominants appartiennent à des grandes familles et traitent les informations d’une manière qui n’est pas très intéressante pour les classes populaires, quand on sait qu’à Bruxelles la pauvreté ne fait qu’augmenter. Alors, Madame Delvaux, je ne vais pas vous demander si la famille Hurbain, qui est votre patron, 117ème fortune belge avec 169.471 millions d’euros, a une influence sur votre ligne éditoriale, parce que vous me direz que non, comme tous le disent. Mais je vais vous demander pourquoi vous pensez que de telles familles acquièrent les médias, se les approprient ?

Modérateur : Excusez-moi, mais je ne vois pas le rapport ?

A.P. : Écoutez, peut-être que des gens le voient, je ne sais pas…

Béatrice Delvaux : Je vais peut-être vous raconter une histoire, parce que l’histoire est toujours vertueuse. Cette fameuse famille Hurbain, qui s’appelait Rossel au début, a créé le journal Le Soir il y a 130 ans. Savez-vous pourquoi elle l’a fait ? Parce qu’à l’époque tous les titres de presse appartenaient à des groupes politiques ou à des groupes financiers. Il y a un gars, qui gagnait beaucoup d’argent avec la publicité, qui estimait que l’information n’était pas accessible au plus grand nombre. Il a donc créé le journal Le Soir, à l’époque comme un journal gratuit avec pour vocation d’être neutre. C’était l’équivalent d’internet gratuit ou de Métro (sic), bien avant la lettre. La seule chose qu’on payait, c’était quelques centimes pour les étages que faisait le livreur pour apporter le journal. Le Soir a été créé pour être lu de la concierge à l’homme d’affaires, avec une volonté d’être extrêmement pratique pour tout le monde.

C’est à ce point vrai que les Allemands, quand ils sont arrivés en 40, ont décidé de prendre possession du journal, parce que c’était bien plus utile de le prendre que de créer un propre organe de propagande. Les Bruxellois ne pouvaient en effet pas se passer du Soir, s’ils voulaient savoir où acheter des pommes de terre, du charbon, un vélo… ils devaient le faire via Le Soir.

Je vous raconte ça parce que la famille Hurbain ne s’est pas enrichie et n’a pas pris possession d’un média, la famille Rossel a créé un média démocratique et s’est engagée à suivre la ligne rédactionnelle qui est, aujourd’hui, toujours la sienne. Et ce n’est pas la famille Hurbain-Rossel qui en est défenderesse, bien que je vous le dise, comme vous vous attendiez à me l’entendre dire, mais je ne peux que le dire parce que c’est une vérité qui me concerne depuis plus de trente ans : je ne subis pas d’influence et on écrit ce qu’on veut. Je pense que, sur nombre de sujets, si mon patron devait écrire, il n’écrirait pas ce que j’écris, je peux vous l’assurer. Et je le remercie tous les jours de me laisser faire. Et par ailleurs, s’il lui prenait l’envie de venir guider ma plume, il y a ce qu’on appelle une société de journalistes au Soir, qui a montré à de nombreuses reprises qu’elle était la meilleure défenseure de la ligne éditoriale. Nous ne sommes pas parfaits, mais je pense vraiment que l’intérêt pour les luttes, pour les égalités… On est un journal progressiste (…) avec toutes les imperfections qu’on peut avoir, mais je ne pense pas qu’on peut dire que le projet rédactionnel soit influencé par une famille de riches qui a décidé de claquer son pognon avec une danseuse, mais qui au contraire a mis l’information au centre de son activité (…) En tous cas, je ne peux pas laisser le procès d’intention s’installer, et je vous dis qu’en fait ce n’est pas juste : « Ce n’est pas nécessairement parce qu’une famille est riche qu’elle influence la ligne éditoriale ».

L’HISTOIRE « VERTUEUSE », POUR CERTAINS…

La communicante connaît son texte. Il en ressort des éléments qui illustrent parfaitement quelques principes fondamentaux de la pensée libérale-capitaliste.

– Le ton est solennel, plein de certitudes. Elle raconte l’Histoire, qui serait « toujours vertueuse ». C’est la grande histoire, celle du journal qui naît comme force d’opposition, origine qui ne pourrait que se refléter dans son fonctionnement actuel. C’est le mythe du bon, du brave, qui a contesté pour le bien commun, avec ses deux grands moments : la fondation héroïque et la mainmise des forces totalitaires qui s’emparent de l’outil de liberté ;

– La comparaison de l’audace du Soir historique avec celle du Métro actuel, véritable sac à pubs qui n’est gratuit que par l’absence concrète de transaction financière directe, en dit long sur ce que sont les principes d’un journal libre pour Béatrice Delvaux ;

– Le journal lu autant par la concierge que par l’homme d’affaires, pensée propre à cette idéologie de l’unité qui exclut toutes notions de classes sociales et d’exploitation ;

– Cette tendance à feindre l’imperfection, à affecter le doute : « Nous ne sommes pas parfaits  », « Nous essayons de faire le mieux qu’on peut  », pour mieux souligner implicitement une forme de neutralité et de recherche de la perfection, mettant à l’abri de tout soupçon ;

– Et enfin, le point le plus important : la confirmation que parler d’influence du propriétaire d’un média sur son fonctionnement ne serait qu’une forme de procès d’intention.

Superbe performance, au cours de laquelle la représentante du quotidien aura réussi une chose : ne pas répondre à la question « pourquoi pensez-vous que de telles familles acquièrent les médias ? »

Alexandre Penasse

  1. La deuxième question était : « Après la victoire du banquier Macron, vous écriviez “Macron, la chance de l’Europe”. Alors, je me demande si vous réécririez la même chose aujourd’hui ? ». En gros, la « réponse » est oui. Pour l’entendre, reportez-vous à la vidéo en ligne.
Nullam dapibus Lorem dolor mattis leo. non id, consequat. Aliquam sed