On vous a volé le nécessaire, on vous apprend la sobriété

Par Serge Van Cutsem

Le confort est un luxe que vous ne pouvez plus vous permettre.
« Dis-moi quels sont tes besoins, je te dirai comment t’en passer » (Coluche)

« L’énergie la moins chère est celle dont on se passe » (Ursula Von Der Leyen)

Ces deux phrases qui disent tout.

Il arrive que le masque tombe, non par accident, mais parce que ceux qui le portaient ne voient plus la nécessité de le maintenir. Les deux formules en épigraphe ne sont pas des dérapages et elles ne résultent pas d’une maladresse de communication. Elles sont le discours, formulé avec une franchise inhabituellement nette, presque pédagogique.

La première circule comme un mot d’esprit, attribué à Coluche. La seconde a été prononcée par la présidente de la Commission européenne au moment où des millions de ménages européens se demandaient comment payer leur facture d’énergie.

Von der Leyen ne s’adressait pas aux actionnaires des grands groupes énergétiques, qui venaient d’enregistrer des profits historiques, elle s’adressait à ceux qui avaient froid.

Ce que ces deux phrases partagent, c’est une structure identique : identifier un besoin, le qualifier de superflu et d’évitable, et faire de cet évitement la solution. Ce que nos chères élites tentent de vous expliquer c’est que le problème n’est pas la pénurie. Le vrai problème, c’est que vous croyez en avoir besoin alors que vous pouvez très bien vous en passer.

Avant d’examiner le discours, il faut examiner les faits. Les pénuries qui frappent les classes populaires européennes depuis plusieurs années ne sont pas arrivées par hasard ni par malchance, elles ont une chronologie politique précise.

L’énergie. Le marché européen de l’énergie a été progressivement libéralisé depuis les années 1990, sous l’impulsion d’une idéologie qui promettait que la concurrence ferait baisser les prix. On a vu le résultat : des prix indexés sur les cours spéculatifs du gaz, une infrastructure de production partiellement démantelée ou privatisée, et lors de la crise de 2021–2023, des super profits records pour les opérateurs privés pendant que les États subventionnaient en urgence les factures des ménages. Quant à TotalEnergies, Shell, BP, Engie,…tous ont augmenté leurs bénéfices comme jamais auparavant. Quant aux ménages, ils ont baissé leurs thermostats.

Le logement. Dans toutes les grandes métropoles européennes, la pénurie de logements abordables est le produit direct de la capture du secteur immobilier par la finance. Des fonds d’investissement anglo-saxons ont massivement acheté des parcs locatifs, des plateformes de location courte durée (AirBnB) ont soustrait des dizaines de milliers de logements au marché résidentiel, les politiques d’aide à l’accession à la propriété ont alimenté la spéculation plutôt que l’accès au logement. La réponse institutionnelle ? Inviter les jeunes à « être mobiles », à « ne pas s’accrocher à leur ville », à « revoir leurs critères ».

L’alimentation. L’inflation alimentaire des années 2022–2024 a été documentée comme une inflation de marges autant que de coûts : les grandes chaînes de distribution et les groupes agroalimentaires ont profité de la couverture offerte par la guerre en Ukraine et les perturbations logistiques pour élargir leurs marges. Pendant ce temps, les campagnes de communication institutionnelles invitaient les consommateurs à changer leurs habitudes, cuisiner différemment, gaspiller moins.

La santé. Trente ans de politique de « maîtrise des dépenses de santé » ont produit des déserts médicaux, des hôpitaux à flux tendu, des délais d’attente dans les urgences qui deviennent des transferts directs vers la morgue. Le discours dominant en réponse est celui de la prévention individuelle : mangez mieux, bougez plus, ne fumez pas. Comme si les classes populaires mouraient plus jeunes par manque de volonté et non par manque d’accès aux soins.

Le schéma est constant. La pénurie est produite par des choix politiques qui bénéficient à des intérêts privés. Elle est ensuite présentée comme une fatalité externe : le marché, la guerre, le climat, la démographie. Et la solution proposée pointe invariablement vers les comportements individuels des plus démunis.

Ce mécanisme a un nom. Antonio Gramsci[1], penseur politique italien emprisonné par Mussolini, l’a décrit dans ses Cahiers de prison restés inachevés sous le terme d’hégémonie culturelle. Le concept mérite qu’on s’y arrête un instant, non pour faire de la théorie, mais parce qu’il décrit avec une précision redoutable ce que nous vivons.

L’hégémonie, pour Gramsci, n’est pas la domination par la force. C’est quelque chose de plus subtil et de plus efficace : la domination par le consentement. Les classes dominantes ne maintiennent pas leur pouvoir uniquement par la coercition (lois, police, armée). Elles le maintiennent en parvenant à faire adopter leur vision du monde par l’ensemble de la société, y compris par ceux que cette vision du monde opprime.

L’hégémonie culturelle, c’est quand le sens commun est en réalité le sens des dominants, diffusé et normalisé jusqu’à devenir invisible. C’est quand les médias, les institutions éducatives, les experts médiatiques, les responsables politiques de droite et de gauche partagent les mêmes présupposés fondamentaux sur ce qui est possible, souhaitable, naturel.

Et sa forme la plus accomplie, celle qui rend la domination presque invulnérable à la critique, c’est précisément ce que nous observons : quand les dominés adoptent la grille d’analyse des dominants pour lire, comprendre et accepter leur propre situation, la considérer comme normale. Quand le chômeur pense que c’est sa faute s’il n’a pas d’emploi (il suffit de traverser la rue …Pour reprendre Emmanuel). Quand le locataire pense que c’est sa faute s’il ne peut pas acheter. Quand le ménage qui a froid pense qu’il devrait mieux gérer sa consommation.

Le retournement est total : la victime de la structure se perçoit comme l’auteur de sa propre misère.

Cette hégémonie ne se produit pas spontanément. Elle est fabriquée, entretenue, distribuée par un ensemble d’institutions et d’acteurs qui forment ce que Gramsci appelait les « intellectuels organiques » du système, ceux dont la fonction sociale est de produire et diffuser la vision du monde des dominants.

Les médias mainstream d’abord. Pas nécessairement par complot ou consigne explicite, mais par une convergence d’intérêts structurels : mêmes propriétaires issus des grandes fortunes industrielles et financières, même dépendance aux recettes publicitaires des grandes entreprises, même recrutement dans des cercles sociaux homogènes. Le résultat est une uniformité du cadrage : les questions économiques sont traitées du point de vue de la compétitivité et de la croissance, jamais de celui de la redistribution ou de la suffisance.

Les « experts » de plateau ensuite. Économistes issus des grandes banques ou des think tanks patronaux, consultants en stratégie, anciens hauts fonctionnaires reconvertis, ils constituent le chœur qui valide en permanence que les choix faits sont les seuls possibles, que toute alternative est irresponsable, que la sobriété imposée est en réalité une chance.

Les ONG et associations récupérées. Le phénomène du greenwashing institutionnel mérite attention : de grandes fondations financées par les fortunes qui ont le plus contribué au dérèglement climatique ou aux inégalités sociales financent des campagnes qui orientent l’action individuelle : Triez, consommez local, réduisez votre empreinte carbone … Tout en évitant soigneusement de pointer les responsabilités structurelles. Rendre le consommateur responsable du tri et recyclage des plastiques, avec la distribution qui emballe une orange prédécoupée dans un emballage … plastique. Ou encore les fameux sacs en plastiques des grandes surface qui vous sont facturés, pour soi-disant pour les supprimer.

Un exemple emblématique : le concept d’empreinte carbone individuelle. Il a été popularisé à partir de 2004 par une campagne de communication de BP — British Petroleum. L’industrie pétrolière a littéralement inventé l’outil rhétorique qui permet de déplacer la responsabilité du changement climatique des producteurs d’hydrocarbures vers les consommateurs individuels. Et cet outil est aujourd’hui utilisé par des gouvernements, des ONG, des enseignants, des journalistes — souvent de bonne foi, sans en connaître l’origine.

C’est cela, l’hégémonie dans sa forme accomplie : quand les outils intellectuels de la domination sont repris et diffusés par ceux qui n’ont aucun intérêt à la servir.

Le mécanisme se décline dans tous les domaines de la vie sociale avec une régularité qui devrait, à elle seule, alerter.

Sur le climat, la question posée publiquement est : combien de fois prenez-vous l’avion par an ? Jamais : pourquoi les jets privés sont-ils exemptés de taxes sur le kérosène ? Les émissions des 1% les plus riches de la planète représentent autant que celles des 50% les plus pauvres, mais le débat public porte sur le steak et la voiture du salarié moyen.

Sur le logement, on explique aux jeunes générations qu’elles doivent revoir leurs « attentes », accepter des surfaces plus petites, s’éloigner des centres-villes. Jamais on ne pose la question de la légitimité pour un fonds d’investissement de posséder dix mille appartements dans une ville dont il ne connaît aucun habitant.

Sur l’alimentation, les campagnes de santé publique ciblent les comportements alimentaires des classes populaires : trop de sucre, trop de sel, trop de graisses. Le modèle économique de l’industrie agroalimentaire qui a fabriqué ces produits, les subventions publiques qui le soutiennent, les lobbys qui bloquent toute régulation, tout cela reste hors champ.

Sur la santé mentale, le discours dominant a produit en une décennie une individualisation totale de la souffrance psychique. Le burn-out est devenu une pathologie individuelle à traiter par la méditation et le coaching, plutôt qu’un symptôme d’organisation du travail. La dépression est une affaire de neurochimie personnelle, pas de conditions d’existence collectives.

Dans chaque cas, la structure est identique :

Le problème est collectif et produit par des choix politiques.
La solution est individuelle et morale.
La responsabilité est déplacée vers le bas.

La question légitime est : comment ce retournement fonctionne-t-il ? Pourquoi les personnes qui en sont victimes l’acceptent-elles, souvent, sans résistance visible ?

Plusieurs mécanismes se combinent.

La fragmentation. Chaque pénurie est vécue individuellement, dans l’intimité d’un foyer, sans possibilité immédiate de la mettre en rapport avec d’autres situations similaires. Le ménage qui a du mal à payer sa facture ne voit pas les millions de ménages dans la même situation, il ne voit que sa propre « mauvaise gestion ».

La honte. Le discours de la responsabilité individuelle produit de la honte, et la honte isole. On ne parle pas facilement de ses difficultés quand elles sont présentées comme des échecs personnels. Cette honte est fonctionnelle : elle empêche la solidarisation.

L’intériorisation. Depuis l’école, les individus sont formés dans une culture de la responsabilité individuelle, du mérite, de l’effort personnel comme clé du destin social. Cette formation rend l’hégémonie particulièrement efficace : les dominés ont les outils intellectuels de leur propre domination.

L’absence d’alternative visible. L’hégémonie fonctionne aussi parce qu’elle a réussi, depuis les années 1980, à disqualifier toute pensée de l’alternative structurelle. Le TINA — There Is No Alternative — de Margaret Thatcher n’était pas une analyse économique. C’était une déclaration d’hégémonie.

Il n’y a pas de conclusion triomphante à tirer de ce tableau. L’hégémonie culturelle est une réalité robuste, historiquement durable, et ses mécanismes ne se défont pas par un article de presse, si lucide soit-il.

Mais Gramsci lui-même — écrivant depuis sa cellule, sachant qu’il n’en sortirait pas vivant — ne versait pas dans le fatalisme. Il pensait que l’hégémonie pouvait être contestée, précisément parce qu’elle n’était pas naturelle mais construite. Et que la première condition de cette contestation était de nommer le mécanisme.

Tant que la pénurie est vécue comme une fatalité ou comme un échec personnel, elle est invulnérable à la critique politique. Dès qu’elle est reconnue comme le produit d’un choix — d’une libéralisation, d’une privatisation, d’une politique fiscale, d’un rapport de force — elle redevient un objet politique, donc contestable.

C’est le travail, modeste mais réel, d’un journalisme qui refuse le cadrage dominant : montrer la chaîne causale que le discours hégémonique s’efforce de rompre. Relier la facture d’énergie aux superprofits des énergéticiens. Relier le désert médical aux trente ans de « réformes » hospitalières. Relier l’empreinte carbone individuelle à la campagne de communication de BP.

Et refuser, systématiquement, de poser la question de la solution là où elle n’a pas de sens : au niveau de celui qui subit, plutôt qu’au niveau de celui qui décide.

« Dis-moi quels sont tes besoins » — la réponse n’est pas de les nier. C’est d’identifier qui a intérêt à ce qu’ils ne soient pas satisfaits.

(À suivre : Focus énergie — la libéralisation européenne et ses mensonges fondateurs).


[1] Antonio Gramsci (1891–1937) — Intellectuel et dirigeant politique italien, cofondateur du Parti communiste italien. Arrêté par le régime fasciste de Mussolini en 1926, il passa onze ans en prison, où il rédigea ses Cahiers de prison — une œuvre monumentale restée inachevée, publiée à titre posthume. Il y développe notamment le concept d’hégémonie culturelle : l’idée que le pouvoir des classes dominantes ne repose pas uniquement sur la contrainte, mais sur leur capacité à faire accepter leur vision du monde comme vision universelle et naturelle. Il mourut en 1937, six jours après sa libération conditionnelle, des suites de sa détention. Ses Cahiers restent l’un des outils d’analyse politique les plus féconds du XXe siècle.

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