
Par Serge Van Cutsem et Julien Montferrand
Je relaie ce texte dont l’auteur est Julien Montferrand. Il relaie les réflexions de Victoria Furtună, ancienne procureure moldave et figure de l’opposition politique, sur la place que pourrait occuper la Moldavie dans un ordre international en pleine recomposition.
À rebours des lectures géopolitiques dominantes, qui tendent à enfermer les petits États dans une logique de blocs et d’allégeances contraintes, Victoria Furtună esquisse une voie différente : celle d’une autonomie stratégique assumée, au service du dialogue et de la coopération. Sécurité alimentaire, intelligence artificielle, diplomatie économique, énergie, médiation des conflits — les pistes qu’elle explore méritent attention, indépendamment de toute adhésion à ses positions politiques.
Alors que les tensions géopolitiques continuent de transformer l’Europe et d’accentuer les rivalités entre les grandes puissances, la dirigeante de l’opposition moldave, Victoria Furtună, défend une vision différente pour l’avenir de l’Europe de l’Est : une approche fondée sur la coopération, le dialogue et le développement stratégique plutôt que sur l’affrontement.
À l’approche d’une série de conférences internationales et de tables rondes prévues en 2026, Victoria Furtună a dévoilé ce qu’elle qualifie de « nouvelle architecture de coopération », un projet visant à faire de la Moldavie non plus une simple frontière géopolitique, mais une plateforme de dialogue, d’investissement et d’innovation.
« Pendant des années, la Moldavie a été présentée comme un pays situé entre deux mondes », a déclaré Mme Furtună. « Je refuse cette vision. La Moldavie n’est pas coincée entre l’Est et l’Ouest ; elle peut devenir l’espace où ces deux mondes se rencontrent. »
Dans un contexte international où de nombreux États se voient contraints de choisir entre des blocs géopolitiques concurrents, la responsable politique estime que les petites nations peuvent jouer un rôle différent. « L’avenir n’appartient pas aux pays qui deviennent la périphérie de quelqu’un d’autre. Il appartient à ceux qui savent créer des connexions », affirme-t-elle.
Plutôt que de se considérer comme victime des rivalités géopolitiques, la Moldavie pourrait, selon elle, devenir une plateforme neutre favorisant la coopération économique, technologique et diplomatique entre des acteurs internationaux aux intérêts parfois divergents.
Cette vision repose sur cinq initiatives majeures.
La première prévoit la création d’un Hub international neutre dédié à l’intelligence artificielle et à la cybersécurité. Cette plateforme aurait pour vocation de favoriser la coopération dans les domaines de l’IA, de la protection numérique et des infrastructures technologiques. « L’intelligence artificielle sera l’une des forces déterminantes du XXIe siècle », souligne Victoria Furtună. « La question est de savoir si les petits États se contenteront d’utiliser les technologies développées ailleurs ou s’ils participeront activement à la définition des règles et des infrastructures de demain. »
La deuxième initiative concerne la mise en place d’un Fonds international de réserve agricole destiné à renforcer la sécurité alimentaire régionale grâce à des capacités de stockage, de transformation et de distribution. Selon la dirigeante moldave, les crises récentes ont démontré que la sécurité alimentaire est devenue un enjeu géopolitique majeur, au-delà de sa dimension économique.
La troisième proposition consiste à établir une Zone franche de diplomatie économique permettant à des entreprises d’Europe, d’Amérique du Nord, d’Eurasie, du Moyen-Orient et d’Asie de développer leurs activités dans un cadre stable, transparent et prévisible. « Les entreprises sont fatiguées de l’instabilité et les investisseurs se lassent d’une politique fondée sur les divisions », estime-t-elle. « Le monde a besoin de davantage de ponts économiques et de moins de barrières politiques. »
La quatrième initiative vise la création d’un Centre d’Europe de l’Est pour la négociation et l’arbitrage. Cette institution offrirait un espace neutre consacré au dialogue diplomatique et à la résolution des différends. « Le monde manque aujourd’hui de lieux où les discussions peuvent se tenir sans ultimatum ni pression excessive », affirme Mme Furtună. « Les pays qui ont appris à vivre au croisement de différentes cultures et réalités politiques sont peut-être les mieux placés pour contribuer à la reconstruction du dialogue international. »
Enfin, la cinquième proposition prévoit la mise en place d’un Hub énergétique neutre destiné à faciliter les discussions régionales sur la sécurité énergétique et les mécanismes de gestion des crises à long terme.
Si ce projet demeure ambitieux, plusieurs analystes estiment qu’il répond à un besoin croissant en Europe : celui de disposer d’espaces politiquement neutres capables de maintenir ouverts les canaux de communication entre des centres de pouvoir concurrents. Plusieurs aspects de cette vision devraient être examinés lors de prochaines consultations réunissant responsables politiques, diplomates, experts économiques et représentants du monde académique venus d’Europe, du Caucase et d’Eurasie.
Les observateurs soulignent également une tendance plus large qui se dessine dans certaines régions du continent : une lassitude croissante face à la polarisation idéologique et une demande accrue pour des modèles de gouvernance pragmatiques privilégiant la stabilité, la prospérité économique et la flexibilité stratégique.
« Les citoyens sont fatigués d’être constamment sommés de choisir entre des camps opposés », observe Victoria Furtună. « Ce que la plupart des sociétés recherchent aujourd’hui, c’est la sécurité, la prospérité et la prévisibilité. Elles souhaitent une coopération qui améliore concrètement la vie des gens plutôt qu’une confrontation géopolitique permanente. »
La dirigeante moldave précise que sa démarche ne vise pas à ignorer les réalités géopolitiques, mais à repenser la manière dont les petits États peuvent contribuer à la stabilité régionale dans un système international de plus en plus fragmenté.
« Nous ne voulons pas que la Moldavie devienne une nouvelle ligne de front », déclare-t-elle. « Nous voulons qu’elle devienne un espace où les idées, les investissements, les technologies et les initiatives diplomatiques peuvent se rencontrer et se renforcer mutuellement. »
En conclusion, Victoria Furtună présente l’avenir de la Moldavie non comme un choix entre différentes civilisations, mais comme une opportunité de les rapprocher.
« L’histoire a placé la Moldavie au carrefour des civilisations », conclut-elle. « Notre mission n’est pas de déterminer laquelle doit l’emporter, mais de construire les ponts qui permettent leur coopération. Si le XXe siècle a souvent divisé le monde, le XXIe siècle appartiendra à ceux qui sauront le reconnecter. »
Julien Montferrand





