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3 décembre 2019

DÉBATTRE ET TENIR LE COUP

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« La cause du réchauffement climatique est l’activité solaire, et les pollutions sont importantes », visiteur anonyme à « Retrouvailles », Liège, 2 septembre 2018.

Le débat actuel charrie son lot de représentations stupides, saugrenues, périmées et/ou dangereuses (mais pas seulement ; on entend aussi des choses intéressantes). Paul Valéry disait qu’il y a plus faux que le faux : le mélange du vrai et du faux. Voilà qui s’applique parfaitement à la discussion, de nos jours. Alternativement nous tombons d’accord avec notre interlocuteur, puis nous nous prenons la tête dans les mains avec désespoir une minute plus tard en l’entendant proférer l’opinion suivante. Ici d’accord, là pas d’accord, ici à nouveau d’accord, là à nouveau pas d’accord, ad infinitum, jusqu’à l’épuisement psychique. Petit tour d’horizon de la rentrée, avec l’intention modeste mais déterminée de dissiper quelque peu le brouillard idéologique.

1|  Fête du 1er mai, Liège. Un ami marxiste soutenait que la clé de lecture par excellence du monde contemporain reste la lutte des classes, appelée à s’intensifier jusqu’à la chute du capitalisme. Il faisait allusion à la violence redoublée des politiques néolibérales en cours, signe que les dominés devraient s’unir pour en découdre avec notre ennemi le Capital(1). Tout en reconnaissant cette horreur néolibérale, je lui suggérai qu’une autre clé est certainement plus pertinente actuellement, celle de notre rapport à la technique qui bouleverse le schéma classiste. Quand tous, du président des États-Unis au paysan indien, communient dans la « smartphomanie », n’est-ce pas là un obstacle de taille au sentiment de classe « pour soi » ? Cette lutte des classes doit désormais être repensée à l’aune de la numérisation qui porte en elle un type de dissociété indécente et insoutenable(2), antinomique tant avec une politique de gauche (sociale-démocrate ou néo-marxiste) que décroissante. À la suite de Jean-Claude Michéa, parlons maintenant de « notre ennemi le numérique ».

2|  29 juillet, Petite Foire de Semel. Au stand de l’association Fin du nucléaire, je conversais avec une septuagénaire qui milite pour une agriculture durable. Elle qui est née dans une ferme se disait heureuse du progrès ; elle ne voudrait pas vivre comme ses pauvres parents qui ont trimé toute leur vie sur leur terre. Bien qu’inquiète du futur atomique (oxymore), elle se félicitait de l’usage de l’énergie nucléaire en médecine. Je lui parlai de l’alibi de la santé exploité par tous les technoptimistes et de la contre-productivité chez Ivan Illich. Elle dit que l’humanité a toujours trouvé des solutions à ses problèmes. Je lui fis remarquer que jadis il n’y avait pas 7.300.000.000 d’habitants sur Terre, ni de climat anthropiquement déréglé, ni non plus 441 réacteurs nucléaires en activité, entre autres ! Si un accident, de plus en plus probable, survient à Tihange 2 ou Doel 3, c’est ter-mi-né, insistai-je, ça fera des milliers de victimes et des millions de déplacés. Un tremblement de terre fait aussi beaucoup de victimes, rétorqua-t-elle. Emmêlement dans les catégories philosophiques : ce qui relève de notre responsabilité et ce qui n’en relève pas, répliquai-je. Il était 18h00, nous remballâmes notre matériel, la conversation en resta là, avec dans mon chef un sentiment paradoxal de vain accomplissement du devoir. Militer, c’est aussi cela.

3| Une idée dans le vent : il faut combiner transition numérique et transition écologique. D’abord, j’ai peine à imaginer comment la chose serait matériellement possible : l’infinitude numérique combinée à la finitude écosystémique ? La gabegie de métaux rares dans le but d’économiser les ressources ? Ensuite, même si nous en avons la possibilité, devons-nous nous lancer tête baissée dans ce que les GAFAM sont pour le moment les seules à nous proposer/imposer ? Être écologiste, est-ce prétendre que tout fait farine au bon moulin ? Que tout n’est qu’une question de volonté ? Que s’opposer ne doit pas empêcher d’« être de son temps » ? Ou bien est-ce la capacité de faire des choix, donc de rejeter certaines trajectoires techno-économiques que nous nous plaisons à voir comme des solutions possibles à la décomposition du monde ? Pour la théorie de la déconstruction, surfer sur les paradoxes est un signe de profonde intelligibilité à propos des choses qui auraient perdu leur sens intrinsèque lors du tournant postmoderne des années 1960. Tout n’étant qu’illusion, leurre, signifiant vide, il conviendrait de se ruer dans les lignes de fuite du réel et de se mettre dans le pli, plutôt que de penser au changement politique. Deleuze continue de faire des ravages.

Exemples. Thierry Caminel, ingénieur et membre de l’Institut Momentum, se demande s’il n’y aurait pas des manières écologiques d’utiliser les algorithmes, si les technologies de l’information et de la communication ne pourraient pas aider à construire une société résiliente et conviviale(3). Cette écologie high tech entre pourtant en contradiction avec la finitude des ressources, dont l’auteur est par ailleurs convaincu(4). Double pensée orwellienne ? Dans leur ouvrage commun Écologie intégrale. Pour une société permacirculaire (PUF, 2017), Christian Arnsperger et Dominique Bourg abondent dans le même sens. Ils appellent à articuler transition écologique et transition numérique « pour créer les conditions d’émergence d’un réel tiers secteur dédié à l’expérimentation socio-écologique » (p. 15), à condition que la numérisation ne soit pas pilotée par le néo-libéralisme. Ici, plus de double pensée, mais un résidu de dialectique : du « mal » numérique sortira le bien écologique. De l’abstraction théorisante aussi, « l’émergence d’un réel tiers-secteur » relevant de la profession de foi.

4|Début août, dans les Cévennes. Internet, vu comme un merveilleux outil de partage et de circulation des idées – des meilleures aux pires -, peut aussi souvent être de mauvais que de bon conseil. Christian Sunt, paysan semencier né en 1948, me faisait remarquer que la mode de la permaculture qui s’est répandue principalement par la Toile, pousse de jeunes agriculteurs pleins d’idéal à tenter l’aventure un peu partout sur la planète. Mais cette technique agricole n’a de bons rendements qu’avec des climats humides et sans saisons marquées. Les buttes ne permettent pas de retenir le peu d’eau que fournit, par exemple, le climat du sud de la France. Mieux vaudrait donc y renoncer et s’en tenir au simple maraîchage biologique. Christian ajouta que la seule bonne manière de se lancer dans l’agriculture durable à l’échelon local est de s’approprier les connaissances des anciens. Jeunes néo-paysans, plutôt que d’allumer votre ordinateur, prenez votre bâton et arpentez la campagne avoisinante dans l’espoir de mettre la main sur quelque octogénaire riche de savoir ancestral, avant le passage de la Faucheuse(5). Mais les dérèglements climatiques pourraient encore venir compliquer la donne. Dur, dur d’être fermier !

Bernard Legros

  1. Jean-Claude Michéa, Notre ennemi le capital, Climat, 2016.
  2. Cf. Guillaume Pitron, La guerre des métaux rares, LLL, 2018.
  3. Cf. http://www.institutmomentum.org/de-lacceleration-algorithmes/
  4. Lire « Nucléaire et effondrement : étude de collapsologie appliquée » et « L’impossible découplage entre énergie et croissance », ibidem.
  5. J’attends l’accusation de « paternalisme » !

Bernard Legros

Bernard Legros

Auteur
Olivier Spinewine
Illustrateur

Olivier Spinewine
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