chronique/
2 décembre 2019

SE REMETTRE (PSYCHOLOGIQUEMENT) D’UNE CATASTROPHE

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Comment font les rescapés pour revenir à la vie ?
Quelles leçons en tirer pour les temps qui viennent ?

Aux États-Unis, on estime que 50 à 60% des gens vivront au moins une expérience traumatique au cours de leur vie(1) Cela peut être une agression, une expérience militaire, une catastrophe naturelle ou industrielle, ou un grave accident. Dans le reste du monde, les occasions de vivre ces événements sont d’autant plus grandes que beaucoup de pays subissent plus intensément les effets du réchauffement climatique et des grands désordres écologiques. Il faut donc s’attendre à ce que toujours plus de personnes soient touchées par les ouragans, les incendies, les sécheresses, les inondations, mais aussi (parce qu’en plus nous sommes plus nombreux), par les tsunamis, les conflits armés, les famines et les attaques terroristes.

Si l’on se concentre sur les personnes qui survivent à ces expériences, les symptômes psychologiques les plus courants vont de la dépression à l’anxiété, en passant par la prise de drogues, les suicides, ou encore le fameux syndrome de stress post-traumatique(2).

LES RECETTES DE LA RÉSILIENCE

Mais attention, le tableau n’est pas si sombre ! Il y a un angle mort dont très peu de chercheurs parlent : de nombreux rescapés s’en sortent très bien ! Ces personnes retrouvent naturellement un équilibre mental quelques mois, voire quelques semaines, après la catastrophe. Il ne s’agit pas de nier la gravité de ce qui arrive à certaines victimes, mais de constater, comme le fait George Bonanno, professeur de psychologie clinique à l’université de Columbia (États-Unis), que la proportion des traumatisés dépasse rarement 30% des rescapés(3). Ce qui signifie que plus de 70% des personnes sont résilientes !

Là, deux questions s’imposent : 1. Mais comment font-ils pour être si résilients ? et surtout 2. Comment s’en inspirer pour prendre soin des traumatisés, ou pour se préparer aux catastrophes à venir ?

Parmi les principaux facteurs de résilience(4), il y a évidemment la proximité avec la catastrophe (moins on est proche plus on est résilient), mais aussi le genre (dans certaines études, les femmes ont développé moins de résilience que les hommes parce que leur ressenti a été plus traumatisant), l’âge (les jeunes développent plus de symptômes mais sont plus résilients), les ressources financières (les plus pauvres souffrent nettement plus, aussi bien entre classes sociales qu’entre pays), la préparation, le fait d’avoir déjà subi une catastrophe du même type (comme une sorte de vaccination), la personnalité (ce qui inclut aussi des facteurs génétiques), l’accès à des informations rassurantes (les médias et le gouvernement peuvent jouer un rôle en réduisant la peur et promouvant le calme), la perte d’un proche ou d’un animal de compagnie, les pratiques religieuses ou spirituelles (car elles se concentrent sur les relations d’altruisme, de partage et de sens), la pratique de pleine conscience (eh oui !), et surtout… surtout… le réseau social.

En effet, depuis les années 1970, il est très bien établi que ce qui aide vraiment les gens à se rétablir de traumatismes (dès les premières minutes après le drame) est la proximité et la bienveillance de proches (ou d’inconnus). Cette entraide joue un rôle durant les premiers secours et dépend de la qualité du réseau social avant la catastrophe, puis de son maintien après le choc. De nombreux survivants du tsunami et de la catastrophe nucléaire au Japon en 2011 ont mentionné que le réconfort émotionnel et psychologique qu’ils avaient reçu de leurs proches avait joué un rôle crucial(5).

Ce qui prédit le mieux la résilience d’une population n’est pas l’intensité des dommages, la densité de la population, les compétences humaines ou le capital économique, mais le capital social(6).

APRÈS LA CATASTROPHE

On comprend dès lors que pour prendre soin des personnes traumatisées, ou pour se préparer à de futurs traumatismes, il est fondamental de favoriser le tissage de liens sociaux, surtout informels.

Après les échecs de la gestion du tremblement de terre de l’Aquila le 6 avril 2009 en Italie, certains chercheurs avaient insisté sur l’importance de cette fameuse résilience communautaire, c’est-à-dire sur la reconnaissance et le renforcement des capacités des communautés locales à s’auto-organiser spontanément(7). Ainsi, la résilience fonctionne de manière assez naturelle sur le plan psychologique(8), mais aussi sur le plan social, financier, et matériel.

Pour terminer, il faut aussi signaler un phénomène tout à fait remarquable. Dans les années 1990, les chercheurs Richard Tedeschi et Lawrence Calhoun de l’Université de Caroline du Nord ont remarqué des changements très positifs chez certaines personnes traumatisées : une plus grande joie de vivre, un nouveau sens à leur vie, un meilleur rapport aux autres, et même le fait de faire plus d’enfants(9).

Les crises peuvent nous détruire, mais aussi nous font grandir. Ce phénomène n’est pas nouveau, il est présent dans de nombreuses traditions spirituelles, religieuses et philosophiques (on a tous en tête la maxime de Nietzsche : « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort »). Ce qui est nouveau, c’est la découverte et la mesure par des psychiatres, des psychologues, des travailleurs sociaux et des spécialistes de la gestion des catastrophes, de ce qu’ils nomment la « croissance post-traumatique ». L’écrivain et ancien trader Nassim Nicholas Taleb appelle cela l’« anti-fragilité » : les organismes vivants, lorsqu’ils sont confrontés à certains types de chocs, ne se contentent pas de s’en remettre (résilience), ils en profitent pour se renforcer.

Ainsi, les effondrements dessinent et dessineront une impressionnante mosaïque géographique et temporelle, car les conséquences des catastrophes sur la santé psychique et sociale varient fortement selon les régions, les classes sociales et les individus. On pourrait tranquillement attendre que les catastrophes soudent à nouveau nos tissus sociaux désagrégés par des décennies de néolibéralisme. Mais ce serait un pari risqué, et fort coûteux en vies… Alors, prenons les devants et préparons-nous collectivement, dès maintenant !

Pablo Servigne et Raphaël Stevens

  1. R. C. Kessler et al., « Posttraumatic stress disorder in the National Comorbidity Survey », Archives of General Psychiatry, vol. 52, n° 12, décembre 1995, pp. 1048-1060.
  2. Voir notre chronique, « Quand les catastrophes nous font perdre la tête », Kairos, n ° 32, 2017.
  3. G.A. Bonanno et al., « Weighing the Costs of Disaster: Consequences, Risks, and Resilience in Individuals, Families, and Communities », Psychological Science in the Public Interest, vol. 11, n° 1, 2010, pp. 1-49.
  4. G.A. Bonanno et al., Op. Cit.
  5. H. Hikichi et al., « Social capital and cognitive decline in the aftermath of a natural disaster: a natural experiment from the 2011 Great East Japan Earthquake and Tsunami », The Lancet Planetary Health, vol. 1, n° 3, 2017, pp. e105-e113
  6. D.P. Aldrich, Building resilience: social capital in post-disaster recovery, The University of Chicago Press, 2012.
  7. A.J. Imperiale & F. Vanclay, « Experiencing local community resilience in action: Learning from post-disaster communities », Journal of Rural Studies, vol. 47, 2016, pp. 204-219.
  8. Il est toutefois important de noter que les personnes les plus traumatisées ne peuvent se passer du soutien psychologique de professionnels.
  9. M. Bernstein & B. Pfefferbaum, « Posttraumatic Growth as a Response to Natural Disasters in Children and Adolescents », Current Psychiatry Reports, vol. 20, n°5, 2018.

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