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2 décembre 2019

LA RECETTE DRAMATIQUE D’UNE ÉCOLE INÉGALITAIRE

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L’école est un étrange et injuste voyage, le temps d’apprendre à lire, il est déjà trop tard. Les élèves les plus aisés termineront l’escale, pour la majorité d’entre eux, dans l’enseignement général tandis que les autres se retrouveront dans l’enseignement technique et professionnel.

Parmi les ingrédients d’une école à deux vitesses, le manque de mixité sociale permet de comprendre les disparités qui se jouent d’une école à une autre.

En effet, selon que l’élève aille dans une école majoritairement fréquentée par une classe sociale favorisée ou non, ses résultats seront plus ou moins supérieurs en lecture et en mathématique. De fait, l’impact de l’école est plus important que la position socio-économique individuelle de l’élève.

En Belgique pourtant, certaines écoles, surtout dans les grandes villes, sont majoritairement fréquentées par des élèves issus de milieux socio-économiquement fragilisés, avec des parents peu informés ou ayant intériorisé l’idée qu’il vaut mieux mettre leur enfant dans une école avec des familles qui leur ressemblent et qui, souvent, ne comprennent pas les enjeux, à long terme, du choix de l’établissement sur la scolarité de leurs enfants.

On s’étonnera donc que cet effet contextuel ne soit pas pris en compte et interrogé par les politiques, alors même que le rapport PISA a montré que les pays dans lesquels les élèves de 15 ans présentent de bons résultats dans les matières telles que les mathématiques et les langues favorisaient la mixité sociale. Dans cette perspective, il ressort qu’il s’agit d’une problématique essentiellement systémique et il serait, donc, impératif que les politiques repensent cette vision cloisonnée, mettant d’un côté les bons élèves et de l’autre les mauvais, pour éviter les conséquences dramatiques que subissent les élèves issus de milieux moins favorisés. C’est la raison pour laquelle il conviendrait de revoir les décrets visant à réguler les inscriptions, comme le décret mixité et inscription, obligeant les élèves à aller dans une école géographiquement proche de chez eux. Ces critères peuvent avoir en effet comme conséquences négatives le renforcement d’écoles ghettos, notamment dans le croissant pauvre de la Région bruxelloise.

DE L’EXCLUSION DES ÉLÈVES FRAGILISÉS

À l’indice socio-économique global d’un établissement, il faut ajouter le désir de certaines directions d’école de garder une bonne réputation en pratiquant le redoublement et des réorientations reléguant des élèves vers des filières techniques et professionnelles sur base de leur origine ethnique, économique et sociale, comme le dénonce une étude commanditée à l’ULB, la KU Leuven et l’UGent et qui met en évidence des processus structurels induisant des inégalités entre les élèves. Ainsi, à résultat égal, certains jeunes vont être réorientés différemment sur le prétexte que leurs pa-rents pourront ou non les aider. On voit donc une surreprésentation d’élèves issus de milieux fragilisés dans les filières professionnelles et techniques alors que les élèves plus favorisés seront majoritairement dans l’enseignement général.

Ces mesures sont-elles pertinentes ? Permettent-elles d’offrir un enseignement de qualité ? Même pas ! Les chercheurs démontrent depuis des années les effets du redoublement qui n’a que des conséquences négatives à la fois sur la confiance en soi de l’élève, ses résultats à long terme, mais devient également un facteur déterminant du décrochage scolaire.

Unia, service public indépendant de lutte contre la discrimination et de promotion de l’égalité des chances, quant à lui, préconise d’éviter les orientations précoces des élèves afin de diminuer les inégalités, comme le stipule le pacte d’excellence qui veut que les élèves restent le plus longtemps possible dans un tronc commun.

Il serait préférable de penser le rythme scolaire différemment selon les élèves et d’utiliser l’argent que coûte le redoublement dans une école avec deux enseignants au sein d’une classe. Les élèves devraient pallier leurs lacunes avec un apprentissage différencié plutôt que de recommencer de la même manière, avec les mêmes difficultés.

C’est vers une approche différente de l’échec qu’il faut tendre afin d’influer positivement sur la motivation et les performances des jeunes issus de milieux fragilisés, mais également afin de ne pas briser des élèves qui quittent l’école sans avoir les connaissances de base.

QU’EN EST-IL DES ENSEIGNANTS ?

Réalité complexe, gestion d’une diversité d’élèves avec de multiples difficultés, sentiment d’abandon par l’administration, les enseignants ne sont pas à une difficulté près lorsqu’ils se trouvent dans des écoles dites difficiles. De nombreuses recherches mettent en évidence la pénibilité de l’emploi qui voient ses jeunes employés fuir le métier et partir au bout de quelques années des établissements comprenant des élèves issus majoritairement des milieux fragilisés. La pénurie des professeurs s’explique notamment pour toutes ces raisons et touche directement la qualité de l’enseignement.

Mais comment parvenir aux mêmes résultats lorsque les outils donnés ne permettent pas d’avancer sur la matière avec des élèves qui ne parlent pas français, qui sont en décrochage scolaire ou qui n’auraient pas vu ou compris la matière des années précédentes ? Comment ne pas être frustré par l’incapacité à combler les lacunes des élèves ? Ainsi, la principale cause d’absentéisme est le stress alors que la relation avec les élèves est une des clés du bien-être des enseignants et de la réussite des élèves.

Les écoles sont en outre souvent dotées de directions qui ne mettent plus l’élève au centre, mais aussi des enseignants qui peuvent à partir de critères personnels faire balancer la vie d’un enfant, sans que cela soit régulé par les pouvoirs publics.

L’apprentissage formel est un étrange et injuste voyage institutionnalisé par une école de l’exclusion qui laisse sur son chemin des élèves cassés, marginalisés, perdant ainsi une partie de leur jeunesse et de leurs compétences. Un tel système laisse présager des écarts toujours plus grands entre les déciles les plus favorisés et les déciles les plus fragilisés de la population(1). Il ne permet pas une société juste, du vivre ensemble et de l’égalité. Il est le fruit d’une politique globale qui doit être absolument repensée, au prix d’une mixité sociale réelle qui déplaira à certains, de toute évidence.

Dalila Van den Berghe, enseignante à Bruxelles

  1. Un décile représente chacune des neuf valeurs répartissant une distribution statistique en dix classes d’effectif égal

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