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15 novembre 2019

REPENSER LE TRAVAIL

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La notion de travail est ambivalente : elle est à la fois porteuse de destruction, lorsqu’elle s’inscrit au cœur du capitalisme, et pourvue d’un potentiel de création, si on la conçoit sous l’angle de la créativité humaine dans ses relations avec les autres et avec le milieu naturel, si on l’envisage au sein d’une société autonome que sera une société de décroissance. Ce couple destruction/création se retrouve dans l’espace sémantique qui lui est réservé : le casse-tête, la corvée, la peine, le mal, le devoir y côtoient l’œuvre, le chef d’œuvre, la mission, le soin, l’art. Cette ambivalence fut illustrée par le constat lucide qu’avait fait en son temps André Gorz : le vrai travail n’intervient que lorsque nous ne travaillons pas ! Le film Ressources Humaines de Laurent Cantet illustre parfaitement cette réalité. Il nous donne à voir un ouvrier, abruti par le travail répétitif de l’usine qui redevient, chez lui, créatif en réalisant des meubles pour sa famille. Il y a donc un « vrai » travail créatif, inventif, libre, maîtrisé, attrayant, soit un travail autonome, et un « faux » travail aliéné, subi, exécuté sous contrainte, marchandisé, salarié, divisé, dévitalisé, un travail-emploi (dont parlent le Medef et la plupart des politiques), soit un travail hétéronome. À bien y regarder, nos sociétés se structurent, sur le plan psycho-sociologique, autour de deux espaces, l’un hétéronome dans lequel les hommes ne définissent pas eux-mêmes leurs activités, l’autre autonome où ils agencent leurs propres lignes de conduites, leurs propres lois. Il est évidemment souhaitable que l’autonomie occupe progressivement le territoire de l’hétéronomie. Le travail-emploi, salarié, aliéné, exploité est une création du capitalisme. Si nous voulons en sortir (et nous devrons tôt ou tard en sortir pour des raisons sociales et écologiques), nous ne devons pas pour autant sous-estimer sa créature, le travail, sans qui il n’aurait pas survécu. Se débarrasser du créateur mais récupérer sa créature. Ainsi, il nous faudra « nous mettre au travail » pour redonner au travail une forme essentiellement humaine, forme dont il n’aurait jamais dû se départir.

LA RÉDUCTION DU TEMPS DE TRAVAIL SUBI

Une voie doit être impérativement empruntée afin de donner de l’ampleur à la sphère de l’autonomie : la réduction du temps de travail (RTT). Travailler moins pour vivre vieux, pour vivre mieux, travailler moins pour partager le travail, travailler moins pour que chacun puisse travailler. Que faire du temps ainsi libéré ? Nous n’avons que l’embarras du choix. Prendre soin de soi, de celles et ceux qui nous entourent. Nous adonner aux activités qui ont du sens et qui nous permettent de nous reconnecter sur notre environnement social, politique et naturel. Il est grand temps de prendre le temps de prendre son temps sans pour autant se laisser enfermer dans le piège de l’individualisme exacerbé. La RTT doit être l’occasion de se réapproprier tous les enjeux politiques, elle annoncera le retour du politique, loin de la scène médiatique où il est vidé de son sens, mais au cœur de l’espace public que nous occupons quotidiennement. André Gorz estimait dans les années 1980 que la durée du travail avoisinait les 1.600 heures par an et par salarié. En une vingtaine d’années, par paliers, tous les cinq ans par exemple, il serait concevable de ramener cette durée à 1.000 heures (soit une vingtaine d’heures par semaine) sans diminution du niveau de vie pour tous les salariés.

LE TRAVAIL DE QUALITÉ A UNE DIMENSION POLITIQUE

Mais il ne suffirait pas d’agir sur la quantité d’heures travaillées. Il conviendrait également de restaurer une vraie qualité du travail afin de le rendre plus attrayant. L’élargissement de la sphère de l’autonomie assurera la promotion du « vrai » travail. Subversive, la réduction du temps consacré au travail subi favorisera l’émergence d’un « travail pour soi » que l’on ne peut exécuter de manière idiote. La libération du travail est un préalable à la libération dans le travail. En somme, introduire et diffuser l’autonomie au sein de l’hétéronomie, ainsi que le suggérait Gorz. Dans de telles circonstances, les hommes seront en mesure de repenser la richesse. Ne pourraient-ils pas, à la manière de William Morris, la concevoir comme l’ensemble de ce que nous donne la nature et qu’ils devraient utiliser avec prudence ? Cette richesse n’engloberait-elle pas aussi les savoirs, les savoir-faire laissés en héritage par nos ancêtres ? Les moyens de communication libres, les œuvres d’art, la beauté que l’homme crée quand il est véritablement homme ne devraient-ils pas être également pris en compte ? Alors les hommes parviendraient à se poser les questions essentielles : que produire ? Quand ? Où ? Comment ? Pour qui ? La redéfinition du travail a une dimension politique. Des travailleurs qualifiés, émancipés, impliqués, responsabilisés, maîtres de leur activité seront à même de porter un regard avisé sur le gouvernement des hommes. Ils souhaiteront s’émanciper sans s’émanciper de la société. Une personne susceptible de s’autogouverner durant l’acte de production sera disposée à concevoir un autre cadre institutionnel et à construire une société auto-gouvernée, auto-organisée, la désaliénation économique ne pouvant s’accommoder d’une aliénation politique persistante. En conséquence, un travail plaisant autonome s’accompagnera d’un processus démocratique car l’autonomie de l’individu est indissociable de l’autonomie de la société. L’avènement d’un « âge de faire » exigera, avant tout, la réduction de la durée consacrée au labeur quotidien. L’être poïétique, maître de son art, ne se reconstruira que s’il peut déployer sans précipitation son intelligence, que s’il sait à nouveau faire bon usage de la lenteur, solliciter conjointement ses facultés manuelles et intellectuelles, privilégier la polyvalence sur la spécialisation, sacrifier la quantité au profit de la qualité, convoquer le plaisir et l’émotion, restaurer l’autonomie de la volonté et celle de la pensée.

Le travail ne peut plus séjourner dans le cadre étroit et oppressif de l’économie. La sortie du capitalisme est indispensable et pour autant elle ne doit pas s’accompagner de la disparition du travail. L’homme ne peut se soustraire à la nécessité et aucune société humaine ne peut vivre sans organiser même succinctement la production matérielle. Celle-ci n’est concevable, aux yeux des objecteurs de croissance, que dans un cadre social collectivement et démocratiquement institué et dans le respect du milieu naturel. C’est donc à une double subordination de l’économie aux impératifs sociaux et écologiques qu’il faudra procéder. Il y a urgence !

Didier Harpagès


Didier Harpagès
Auteur
Benjamin Tejero

Benjamin Tejero

Illustrateur
Benjamin Tejero

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Illustrateur

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