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6 novembre 2019

ACCAPAREMENT DES TERRES ET DE L’EAU AU MAROC

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La question de l’accaparement des terres et de l’eau affecte les communautés rurales et la petite paysannerie pratiquement partout dans le monde. Au Maroc aussi, au détriment des communautés autochtones.

n décembre 2013, les pelleteuses détruisaient les dernières maisons et cultures des membres de la tribu des Oulad Dlim, à la périphérie de Rabat. Ces terres, concédées à perpétuité par le Sultan Moulay Abderrahmane en 1838, étaient pourtant « inaliénables, insaisissables, imprescriptibles  », selon le dahir de 1919, toujours en vigueur. Les Oulad Dlim, devenus petits agriculteurs et pépiniéristes, ont constitué une enclave rurale qui s’est trouvée englobée dans une zone de spéculation immobilière intense. Le ministère de l’Intérieur, supposé protéger ces terres placées sous sa tutelle, a fait évacuer manu militari le terrain, mettant fin à plusieurs décennies de résistance des Oulad Dlim.

Selon une étude menée en 2004 par le Ministère de l’Agriculture, la superficie totale des terres agricoles consommées par l’urbanisation sera à l’horizon 2025 de près de 90 000ha, avec un rythme moyen d’environ 4 500ha par an. Cette avancée rapide de l’urbanisation se fait au détriment des terres des petits agriculteurs, notamment des terres collectives. Souvent aussi, les agriculteurs préfèrent eux-mêmes vendre, découragés par
l’avancée de l’urbain sur leurs terres et alléchés par l’explosion des prix du foncier.

Quelques kilomètres plus au Nord, près de la côte Atlantique, les Oulad Sbita mènent depuis plus de 5 ans un combat contre la spoliation de leurs terres agricoles par une société immobilière, Addoha, qui y a construit un complexe touristique, hôtels, villas, golf, etc. Le Paris-Saint-Germain y a établi une école de foot et l’Essec de Paris une succursale. Le Plan Azur consacré au tourisme prévoit l’aménagement d’une douzaine de méga-sites balnéaires qui vont mobiliser plus de 6 000ha de terrains, largement mis à disposition du privé à partir des domaines de l’État, des terres collectives ou privées.

Ces complexes touristiques sont autant de catastrophes écologiques : ils
saccagent des paysages magnifiques et des écosystèmes fragiles et accaparent une eau rare. Pas moins de 20 golfs sont prévus dans ces 12 projets ; à Marrakech, 11 golfs viennent s’ajouter aux 8 golfs actuels. Chacun d’eux consomme l’équivalent d’une ville de 30 000 habitants(1). Le nombre de piscines est incalculable. La fertile plaine du Haouz, autour de Marrakech, asséchée et rongée par la conversion des fermes en établissements touristiques et ryads pour étrangers ou marocains fortunés, a vu sa surface agricole utile diminuer de 25 % en 5 ans et il est prévu que la production de blé y diminue de 40 % d’ici à 2020.

Le Maroc se couvre aujourd’hui de plateformes portuaires (Tanger Med), arrimées à des zones franches commerciales et industrielles, d’un dense réseau d’autoroutes, d’une ligne TGV, d’éoliennes, de centrales solaires, thermiques, etc. Tous ces projets se soldent par des expropriations. Un cas emblématique est celui de la centrale solaire Noor : 500 000 panneaux solaires ont été posés sur quelques 3 000 hectares de terres collectives qui ont été réquisitionnés pour 1 dirham le m2. Les tribus qui y vivaient n’ont rien touché. Les sommes ont été placées dans un fonds de « développement » pour financer des projets destinés à toute la région, si tant est qu’ils voient jamais le jour. Par ailleurs, le choix s’est porté sur la technologie la plus gourmande en eau, alors que la région connaît un stress hydrique permanent. 2 à 3 millions de m3/an seront utilisés.

PLAN VERT ET FONDS VERTS

Adopté en 2008, le Plan vert organise la mise en œuvre d’une agriculture tournée vers l’exportation au détriment des besoins alimentaires de la population qui achète de plus en plus de produits importés. Il établit une relation de dépendance entre l’agriculture industrielle et l’agriculture familiale, les petits paysans devenant un chaînon de l’agrobusiness. Il renforce la concentration des terres au profit d’investisseurs nationaux et étrangers, l’agriculture irriguée au détriment de l’agriculture non irriguée et une appropriation immodérée de l’eau. Les barrages et les stations de dessalement de l’eau de mer se multiplient, dans le cadre de partenariats publics-privés (PPP). Il est doté d’un fonds de 95 milliards de dirhams dont 20 milliards seulement seront destinés à la petite agriculture. Ce plan arrimé à l’accord agricole Maroc-UE et signé en 2012, fixe les priorités et les quotas d’import/export entre les deux régions. Il prévoit que 750 000ha soient mis à la disposition des « opérateurs privés » (en PPP) à raison de 70 000ha par an. Le stock de terres collectives, habous(2), et des domaines va en fournir une grande partie. C’est l’un des aspects de « l’accumulation par dépossession  », qui consiste à clôturer les biens publics au profit d’intérêts privés à but lucratif.

Cette même logique est à l’œuvre dans les projets présentés par le Maroc pour accéder au Fonds vert pour le climat de l’ONU, qui a pour objectifs de limiter les émissions de gaz à effet de serre dans les pays en développement et d’aider les communautés vulnérables à s’adapter aux impacts des changements climatiques. Trois projets ont été retenus pour le Maroc. Celui prévu dans la région de Boudnib, au Sud du pays, prévoit l’irrigation de 5 000ha, sur le plateau, tout en continuant à assurer l’approvisionnement en eau de l’oasis (800 à 1000ha) qui était jusque-là le seul espace cultivable. En effet, récemment, des investisseurs sont arrivés dans la région pour y produire des dattes et des olives destinées à l’exportation (programmes incitatifs dans le cadre des accords agricoles UE/Maroc).

Ce projet prétend bénéficier tant aux agriculteurs oasiens qu’aux investisseurs du plateau. Mais il apparaît à l’évidence qu’il répond à la demande de ces derniers déjà engagés dans un type de production à haute teneur financière et technologique. La mise en culture des 5 000ha ne pourra se réaliser que par l’expulsion des tribus nomades des terres collectives où elles pratiquent l’élevage extensif. Et il y a fort à craindre que des traditions de gestion et de répartition de l’eau en milieu oasien ne se transforment en gestion de la pénurie.

L’urbanisation rapide du Maroc, l’industrie touristique et l’agriculture productiviste d’exportation entraînent de très fortes pressions sur la terre et sur l’eau, qui affectent tout particulièrement les petits paysans. Plus de 150 000 ont disparu pour la seule année 2016. Ce sont les domaines de l’État et les terres collectives qui constituent le principal stock de terres disponibles.

Les modes de culture de l’agriculture industrielle entraînent une dégradation rapide des terres et un pillage des ressources hydriques, déjà peu abondantes au Maroc. Ils ont par conséquent un impact écologique extrêmement négatif. Les logiques productivistes et capitalistes dans la gestion des biens communs que sont la terre et l’eau priment sur toute velléité de durabilité, les investisseurs prenant le pouvoir au détriment des agriculteurs.

Des « révoltes de la soif » ont éclaté au courant du mois d’octobre 2017 à Zagora et Kalaa de-Sraghna, liées certes à une absence de pluies prolongées mais aussi à l’accaparement des eaux décrit ci-dessus. Réponse des autorités : répression, arrestations et procès.

Lucile Daumas, membre d’Attac/CadtmMaroc. Cet article est tiré d’une intervention réalisée lors de l’Université des mouvements sociaux tenue à Toulouse en août 2017.


Titom
Illustrateur

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