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25 octobre 2019

BUREAUCRATIE ET SUBJECTIVITÉS « LIBRES » FONT BON MÉNAGE

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Trait de l’époque, la complexité défie notre faculté de répondre à certains problèmes, comme celui-ci : la dissociété tolère, voire encourage les comportements hyper-individualistes sous le masque de la liberté, tout en enserrant toujours davantage les agents dans des contraintes techniques et bureaucratiques. Bertrand Russell l’avait déjà vu en 1928 : « La société diminue les obstacles physiques à la liberté, mais elle crée des obstacles sociaux  »(1). Neuf décennies plus tard, c’est Mark Hunyadi qui le constate : « Au final, nos prétendues libertés individuelles s’exercent dans un milieu où ne règne plus aucune liberté. »(2) Ces libertés individuelles tant revendiquées se réduisent ainsi progressivement à un pur signifiant, une coquille vide, sans que cela n’éveille notre vigilance. Parallèlement, les libertés publiques régressent sous l’offensive des législations anti-terroristes, sans susciter de tollé général. Sur le plan psychosocial, les libertés individuelles pénètrent de plus en plus la sphère publique(3). Prenons deux exemples.

Primo, durant les belles journées d’été, les routes de Wallonie sont envahies de motos, leurs propriétaires circulant le plus souvent en bande au guidon de leurs grosses cylindrées, pour leur plaisir ; si ce n’est que leur plaisir – et leur droit – dissout celui des passants, le simple plaisir et droit de ne pas être martyrisé des tympans et des nerfs. Ce faisant, ils signifient leur volonté de puissance dans leur appartenance à la horde. Passons sur leur responsabilité dans la pollution de l’air et le réchauffement du climat…

Secundo, les technologies de l’information et de la communication (TIC) matérialisent mieux que tout autre artefact le sentiment de liberté. Et pourtant « […] le mode de vie moderne modelé par les objets techniques exclu[t] toute liberté authentique, mais personne n’est prêt à le sacrifier.  »(4) Qui est encore libre, par exemple, de voyager en train sans subir les conversations privées ou les choix musicaux d’autres usagers via leurs smartphones ? La com’ de la SNCB incite les clients à utiliser « discrètement  » leurs objets connectés dans les trains, recommandation généralement peu respectée… Or, « […] aucun changement n’interviendra sans une dramatisation des responsabilités diffuses qui incitera certains individus à rendre compte devant les autres de ce que leurs décisions ont d’insensé.  »(5) Et cela, tant sur le plan micro- que macro-politique.

Normes sociales de décence contre désirs-pulsions-besoins individuels, lesquels l’emporteront ? « On n’a jamais vu une telle condensation, donc une telle tension entre, d’un côté, les idéaux de respect d’autrui et de maîtrise des pulsions et, de l’autre, l’apologie d’une liberté individuelle supposée capable de se représenter, d’expérimenter et de vivre pleinement les mouvements pulsionnels les plus variés  »(6), remarque le psychanalyste François Richard. Ce nouveau régime de subjectivité, que l’on peut appeler la subjectivité néolibérale, se manifeste chez les électeurs-consommateurs tant dans leur vie professionnelle (avec le néo-management) que dans leur vie privée ; car ceux-ci ont compris que sous le régime du libéralisme le meilleur moyen de garantir ses propres droits est de les réclamer pour autrui, équité oblige. « Tout le monde a le droit d’utiliser son portable comme bon lui semble… y compris moi.  » L’impératif catégorique de Kant est oublié. Chacun prétexte « l’urgence » pour répondre immédiatement à un appel, y compris en réunion. Chacune estime avoir ses raisons de le faire, indiscutables. « Son repli sur la sphère privée est pour lui [l’individu] la marque de la liberté, alors que sa sphère privée est constamment violée par la sphère publique et que cette dernière subit continuellement les marques des individus hétéronomes qui pensent étaler leur liberté en étalant leur sphère privée en public  »(7), écrit Patrick Vassort. Quoi d’étonnant dans notre culture privilégiant la singularité subjective et l’authenticité, causes que la gauche postmoderne a épousées ? En raison de l’effritement des frontières entre le public et le privé, la subjectivité devient une question collective (Belin, 2002). Non maîtrisée, elle vire à une « barbarie soft de l’individualisme  » (Mattéi, 1999). Nous aurions cependant tort de la jeter aux orties ; la subjectivité est utile si elle est partagée par l’ensemble des agents pour former un sens commun (Benasayag), si elle alimente la réflexivité et la délibération (Castoriadis), si elle est la condition de toute vérité et de toute action (Sartre), si elle fait front à la tyrannie technologique (Ellul).

Pour compliquer encore les choses, ce totalitarisme doux se déploie aussi par un processus d’objectivation de la vie sociale et subjective sous l’étendard de la techno-science, de l’État et de l’économie (Weinstein, 2015). Cette bureaucratisation intégrale(8) produit de nouvelles normes brouillant les frontières habituelles entre l’économique, le social et le psychique, ainsi de « faire passer la norme économique pour norme psychologique, de faire rentrer la loi du marché à l’intérieur même de la subjectivité, sinon jusque dans les gènes.  »(9) On reconnaîtra là l’impératif néolibéral de l’adaptation-soumission par écrasement ou remodelage de la subjectivité. L’objectivation par la science, les mathématiques et les nombres montre sa puissance unifiante, qui se transmet dans la nouvelle normalisation comportementale – ou le gouvernement de soi (Foucault) – requise par le capitalisme mondialisé. Pire, cela n’empêche pas une perte d’objectivité chez les agents(10). En témoigneraient les attitudes courantes de déni, d’accoutumance aux fake news, de climato-scepticisme, de politique post-vérité, ainsi que les activités abrutissantes et irréfléchies avec les TIC.

Subjectivité, objectivité, comment les démêler ? Abstenons-nous de les fétichiser et restons attentifs à leur potentiel d’aliénation comme à leur potentiel d’émancipation, cessons de les opposer pour qu’elles puissent entretenir entre elles une relation vivante (Revault d’Allonnes, 2012). Intermédiaire entre le sujet et l’objet, l’« espace potentiel  » représente cette aire ne désignant ni le monde des phénomènes objectivement perçus, ni celui des phénomènes de la vie intérieure(11). Une aire à davantage prendre en considération…

  1. Bertrand Russell, Essais sceptiques, Les Belles lettres, 2011, p.182.
  2. Mark Hunyadi, La tyrannie des modes de vie. Sur le paradoxe moral de notre temps, Le Bord de l’eau, 2015, p.80.
  3. Le mouvement inverse est également vrai, cf. citation § 2.
  4. François Jarrige, Technocritiques, du refus des machines à la contestation des technosciences, La Découverte, 2014, p. 170.
  5. Fabrice Flipo, Décroissance, ici et maintenant !, Le passager clandestin, 2017, p.193.
  6. François Richard, Le nouveau malaise dans la culture, L’Olivier, 2011, p.51.
  7. Patrick Vassort, Mais qui a voulu tuer Charlie ?, Le Bord de l’eau, 2015, pp.36 & 37.
  8. C f . David Graeber, Bureaucratie, Babel, 2017.
  9. Olivier Labouret in Être humain en système capitaliste ? L’impact psychologique du néolibéralisme (collectif), Yves Michel, 2015, p.39.
  10. Maxime Ouellet, La révolution culturelle du capital. Le capitalisme cybernétique dans la société globale de l’information, Écosociété, 2016, pp. 7 & ss.
  11. Cf. Emmanuel Belin, Une sociologie des espaces potentiels. Logique dispositive et expérience ordinaire, De Boeck, 2002.

Bernard Legros

Bernard Legros

Auteur
Mathilde Rives
Illustrateur

Mathilde Rives
Illustrateur

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