Enquête et entretien avec le Dr Anne-Lise Ducanda
Introduction
En 2018, j’ai rencontré le Dr Anne-Lise Ducanda, médecin de PMI (Protection Maternelle et Infantile), pour comprendre ce qu’elle observait sur le terrain depuis plus de quinze ans. Son constat est sans appel : le nombre d’enfants signalés en difficulté par les écoles maternelles a été multiplié par sept en quinze ans, et les troubles qu’elle diagnostiquer aujourd’hui sont d’une gravité inédite. En cause, selon elle : une exposition massive et précoce aux écrans, qui entraîne chez certains enfants des symptômes quasi indissociables de ceux de l’autisme.
Ce que le Dr Ducanda décrit n’est pas une opinion isolée, mais le résultat de longues années d’observation clinique, confirmées, dit-elle, par de nombreux professionnels de terrain. Voici ce qu’elle m’a livré.
Un travail transformé en quinze ans
Le Dr Ducanda ne mâche pas ses mots : elle ne fait plus du tout le même travail qu’il y a quinze ans. De nombreux professionnels du terrain partagent ce constat. En tant que médecin scolaire, elle observe cette évolution à travers les enfants qui lui sont signalés en difficulté par les écoles maternelles : ils sont sept fois plus nombreux aujourd’hui qu’à son arrivée, quinze ans plus tôt et leurs difficultés sont bien plus inquiétantes, bien plus graves.
Ces signaux proviennent principalement des enseignants, qui l’appellent directement pour lui indiquer qu’un enfant nécessite une évaluation urgente.
Des enfants qui savent compter en anglais mais ne savent pas dénombrer
L’un des exemples les plus marquants rapportés par le Dr Ducanda concerne le décalage entre des compétences apparentes acquises via des applications ou jeux éducatifs sur smartphone et tablette et une compréhension réelle totalement absente.
Face à un enfant capable de réciter les chiffres jusqu’à cinquante en anglais, elle constate qu’il est parfois incapable de répondre à la simple question de son âge. Ces enfants, qui pratiquent des jeux éducatifs numériques, apprennent en réalité la comptine des chiffres par cœur, sans savoir compter ni dénombrer véritablement. Lorsqu’on leur dit « un, deux », ils continuent machinalement « trois, quatre, cinq, six », et face à un chiffre isolé, ils le nomment sans en saisir la valeur. C’est un test qu’elle pratique exclusivement avec les enfants de trois ans et demi à quatre ans et demi.
L’écholalie : répéter sans comprendre
Le Dr Ducanda observe également des cas d’ écholalie le fait de répéter les mots ou phrases entendus sans en saisir le sens de plus en plus fréquents chez de jeunes enfants. Certains enfants de quatre ans répètent systématiquement les questions qu’on leur pose plutôt que d’y répondre. Interrogé sur ce que fait un personnage sur une image, l’enfant répète simplement la question posée.
Ces enfants savent prononcer des mots comme « chaussure » ou « chien », mais sont incapables de les utiliser dans une phrase construite, faute d’avoir développé un langage fonctionnel uniquement des sons entendus et répétés, que ce soit via un écran ou par imitation directe.
Autisme réel ou « faux autisme » ? La question de la triade autistique
Face à ces symptômes qui rappellent fortement l’autisme, il convient de préciser les critères cliniques réels du trouble. Selon le Dr Ducanda, l’autisme se décrit classiquement en trois aujourd’hui plutôt deux grandes catégories de symptômes. Le premier concerne l’absence de communication, que ce soit par le langage, les gestes ou le regard.
Elle prend l’exemple d’enfants de deux ans qui ne parlent pas encore, ce qui est parfaitement normal à cet âge, mais qui communiquent très bien autrement : ils rient, provoquant avant de faire une bêtise en regardant le parent, viennent chercher la main de l’adulte. Ce sont précisément ces comportements de communication non verbale qui, selon elle, sont de plus en plus absents chez certains enfants suspectés de délit d’autisme.
Le rôle des institutions : entre alerte et inertie
Le Dr Ducanda évoque plusieurs interlocuteurs institutionnels sollicités sur cette question. Le Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge, présidé par Sylviane Giampino, devait rendre un rapport au gouvernement en février de cette année-là. Le CSA (Conseil supérieur de l’audiovisuel), qu’elle a rencontré à deux reprises avec son collectif, se dit également préoccupé par la question. Enfin, le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, a déclaré publiquement à plusieurs reprises qu’il fallait « absolument éloigner » les enfants des écrans.
Mais au-delà des déclarations d’intention, une contradiction structurelle demeure : l’État encourage d’un côté les entreprises de la EdTech (technologies éducatives) à développer des tablettes, des applications et des logiciels destinés aux écoles, tout en montrant une préoccupation de santé publique de l’autre. De nombreuses sociétés EdTech attendent une seule chose : déverser leurs produits dans les écoles françaises. Un partenariat a d’ailleurs été conclu, suite à un appel d’offres, avant même la diffusion de la vidéo du Dr Ducanda qui a rendu son témoignage public.
Une proposition concrète : la signalétique
Le Dr Ducanda propose une mesure simple, inspirée du principe de précaution déjà appliqué aux jouets pour enfants. Sur les petits jouets, une signalisation existe déjà, indiquant les tranches d’âge et séparant les jouets que l’enfant risque d’avaler. Pourquoi ne pas appliquer le même principe aux écrans ?
Elle précise ne pas être dans une posture « anti-écran » radicale : un enfant de six ans qui regarde un dessin animé ou joue sur ordinateur une demi-heure par jour n’a rien de dramatique. Le problème réside dans l’exposition précoce, prolongée, et sans accompagnement ainsi que dans la nature des contenus proposés.
Le piège algorithmique de YouTube
Elle alerte particulièrement sur le fonctionnement des plateformes comme YouTube. Le système de recommandations automatiques propose en permanence de nouvelles vidéos, entraînant l’enfant, seul dans sa chambre, à en visionner des dizaines à la suite. Au bout de quelques clics seulement, il peut se retrouver exposé à des contenus totalement inappropriés, y compris pornographiques. Un problème de qualité de contenu qui s’ajoute à celui de la quantité de temps passé devant les écrans.
Des enfants qui n’arrivent plus à tenir un crayon
Autre signal alarmant relevé par les enseignants et rapporté par le Dr Ducanda : la perte de motricité fine chez les jeunes enfants. Certaines enseignantes ont recours à ce qu’elles appellent « la méthode du chouchou » : elles enroulent un élastique autour des doigts et du crayon pour que l’enfant parvienne simplement à le tenir.
Un contraste frappant s’observe avec la situation d’il y a dix ans. À l’époque, les enfants appuyaient trop fort sur la feuille, au point parfois de la trouer, obligeant les enseignantes à leur demander de moins appuyer. Aujourd’hui, c’est l’inverse : l’enfant n’arrive même pas à laisser une trace sur la feuille, et les enseignantes doivent au contraire l’encourager à appuyer davantage.
« Je ne fais plus que le pompier qui éteint le feu »
Ce constat a des répercussions concrètes sur l’exercice même de la médecine scolaire. Dans les écoles, le Dr Ducanda ne parvient plus à réaliser une seule visite médicale de dépistage classique. Son rôle s’est transformé en une forme de gestion de crise permanente : elle reçoit des enfants en grande difficulté, qui se roulent par terre, ne la regardent pas dans les yeux, et ne peuvent pas entrer dans les apprentissages scolaires de base. Ils ont trois ans.
Écrans, hyperactivité et TDAH
Le Dr Ducanda a également établi un lien entre exposition aux écrans et l’augmentation des troubles de l’attention avec hyperactivité (TDAH). Elle critique le recours facile à la Ritaline pour des enfants dont les symptômes seraient en réalité produits par leur environnement plutôt que par un trouble neurologique provoqué. Des centaines d’enfants en France se retrouvent ainsi sous traitement médicamenteux, alors que c’est l’environnement et notamment l’exposition aux écrans qui aurait créé le symptôme.
Selon elle, une partie significative des cas de TDAH serait directement liée à l’excitation lumineuse et sonore provoquée par les écrans. De nombreux parents témoignent d’une agitation immédiate de leurs enfants dès l’arrêt des écrans, signe d’une véritable sur-stimulassions neurologique.
Anesthésie sensorielle
Un exemple particulièrement saisissant illustre l’effet dissociatif des écrans : leur utilisation en milieu hospitalier pour réaliser des soins douloureux. Pour effectuer des gestes médicaux douloureux sur des enfants, sur les place devant un écran, et l’enfant cesse alors de ressentir la douleur un effet comparable à de l’hypnose, où l’enfant ne ressent tout simplement plus son propre corps.
Un parallèle similaire s’observe lors des repas pris devant un écran : l’enfant ne sait plus qu’il est en train de manger, ne ressent plus la sensation de faim ou de satiété, et ne parvient même plus à distinguer s’il a un aliment liquide ou solide dans la bouche. Une véritable désensibilisation corporelle généralisée.
Le mirage de l’autonomie
De nombreux parents perçoivent, souvent à tort, l’usage intensif des écrans par leurs enfants comme un signe positif de maturité et d’autonomie. Lorsque leur enfant s’isole dans sa chambre avec une tablette, ils y voient une preuve d’indépendance plutôt qu’un signal d’alerte.
Or, un enfant absorbant par un écran cherche naturellement moins ses parents ce qui libère du temps pour les tâches domestiques, mais au prix d’un isolement relationnel dont les conséquences développementales sont largement sous-estimées par les familles.
Un phénomène mondial, y compris en Afrique et au Maghreb
Des observations troublantes concernent des enfants soignés autistes qui, après un séjour de plusieurs semaines en Afrique donc sans accès aux écrans connaissent des progrès spectaculaires dans l’espace de trois semaines seulement. Le Dr Ducanda a suivi plusieurs enfants présentant des troubles autistiques, qui ne regardaient pas véritablement, ne parlaient pas, restaient enfermés dans leur bulle, et qui, trois semaines après un retour de voyage en Afrique, montraient des progrès impressionnants.
Cette parenthèse tend à se référer à la diffusion cependant progressive des écrans dans ces régions également. De plus en plus de parents du Maghreb Maroc, Tunisie, Algérie contactent désormais le Dr Ducanda, témoignant qu’après avoir supprimé les écrans suite au visionnage de sa vidéo, les résultats obtenus dans l’espace de deux mois sont eux aussi spectaculaires.
L’importance du corps et de l’expérience réelle
Le développement cérébral de l’enfant repose essentiellement sur des expériences sensorielles et motrices concrètes. Grimper, sauter, évaluer une distance pour attraper un barreau d’échelle : chacune de ces actions envoie des informations essentielles au cerveau, qui serviront plus tard à des gestes fins comme tenir correctement un crayon.
L’enfant vit également, à travers ces expériences, des interactions sociales fondamentales. Or de plus en plus d’enfants arrivent aujourd’hui à l’école sans avoir développé ces compétences essentielles de socialisation directe et d’expérience corporelle du monde réel.
Le numérique à l’école : fausse solution ?
Concernant l’installation de tableaux numériques interactifs (TNI) et de tablettes dans les écoles souvent présentée par les municipalités comme un progrès pédagogique le Dr Ducanda se montre très critique. Cette généralisation est généralement perçue par les villes et les parents comme un avantage indéniable : les municipalités sont fières d’annoncer dans leur communication qu’elles ont équipé toutes leurs écoles de matériel numérique, convaincues que l’enfant apprendra mieux grâce aux nouvelles technologies. La réalité enregistrée sur le terrain est pourtant tout autre.
Une école de parents à créer
En conclusion de cet entretien, le Dr Ducanda plaide pour un accompagnement renforcé des jeunes parents, dès la maternité. Elle constate qu’on leur enseigne comment préparer un biberon ou désinfecter le cordon ombilical avec un sérum physiologique, mais qu’aucun professionnel ne leur rappelle l’importance fondamentale de regarder leur bébé et de lui parler .
Il existe, selon elle, toute une école de parents à créer un accompagnement systématique qui permettra de prévenir, dès les premiers mois, les usages numériques problématiques et de restaurer une relation parent-enfant fondée sur l’attention et la présence réelle. Certains parents bénéficient d’un solide réseau familial de grands-mères et de proches pour les conseiller et les épauler ; d’autres, isolés et livrés à eux-mêmes, ont un besoin urgent d’accompagnement institutionnel.
Conclusion
Ce témoignage, recueilli en 2018, résonne aujourd’hui avec une actualité renouvelée face à la multiplication des écrans dans le quotidien des plus jeunes. Le Dr Ducanda ne prône pas un rejet total des technologies, mais appelle à une prise de conscience urgente des risques liés à une exposition précoce, prolongée et non encadrée avant que des générations entières d’enfants ne paient le prix de ce qu’elle qualifie de véritable enjeu de santé publique.
Comme le rappelle un proverbe africain qu’elle affectionne particulièrement : pour élever un enfant, il faut tout un village. Il est peut-être temps de reconstruire ce village et de réhumaniser une société qui a, en partie, délégué aux écrans ce qui relève essentiellement de la présence, de l’attention et du lien humain.
Sources :
- Collectif CoSE (Collectif Surexposition Écrans) cofondé par le Dr Anne-Lise Ducanda : https://surexpositionecrans.fr/
- Rapport du Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge , présidé par Sylviane Giampino, sur les enfants et les écrans : https://hcfea.gouv.fr/les-enfants-les-ecrans-et-le-numerique
- Déclarations de Jean-Michel Blanquer , ministre de l’Éducation nationale, sur l’usage des écrans à l’école : https://www.senat.fr/cra/s20180716/s20180716_4.html
- Travaux du CSA (Conseil supérieur de l’audiovisuel) sur la protection de l’enfance face aux médias audiovisuels : https://www.csa.be/reperesdunumerique/protection-des-mineurs/
Alexandre Penasse


