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17 avril 2019

GILETS JAUNES : NOUS LEUR LAISSONS LA PAROLE, ILS VEULENT LES FAIRE TAIRE

Entretien de Andrea Mai

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Nous avons rencontré Andrea Mai lors d’une manifestation des gilets jaunes à Bruxelles, alors qu’il interpellait un policier, exprimant sa révolte et ses peurs sur ce monde invivable qui se dessine chaque jour. Nous l’avons revu pour une interview. Ses propos témoignent d’une grande lucidité, celle-là même qui est absente des cénacles de ce pouvoir qui exècre les gilets jaunes.

Andréa, on s’est rencontrés le 15 décembre. C’est toi qu’on voit sur cette vidéo que Kairos a réalisée. Explique-nous ce qu’il s’était passé…

Pour moi, le mouvement a commencé le 15 novembre, dès les premiers appels à la manifestation. Nombreux ont pris ce combat à bras-le-corps en partageant sur les réseaux, on en a discuté entre nous, des groupes se sont créés…

Suite à ce qui s’est passé en France ?

Les blocages ont commencé le 16 novembre en Belgique, alors que les actes du samedi avaient débuté en France. C’est à partir du 7 décembre qu’il y a eu des manifestations chez nous, ce jour où les deux voitures de police ont été brûlées. Je m’y étais rendu avec un ami, nous avons vu les manifestants bloqués face aux autopompes. Il était évident que les premières hostilités n’avaient pas été lancées par les gilets jaunes.

Qu’est-ce que tu défends en allant à ces manifestations ?

Ma fille a 6 ans, et je ne veux pas la laisser dans ce monde-ci. Il y a de la corruption partout ! Pour le moment une chose magnifique est en train de se passer. La première revendication, c’était la taxe essence, sur laquelle les médias ont insisté. Mais au fil des rassemblements, on a découvert ensemble que le problème était bien plus vaste et qu’il concernait la politique en général, les lobbies industriels, pharmaceutiques, les banques… Le mouvement se rapproche maintenant plus d’une révolution populaire.

Tu ressens un début de révolte en Belgique autant qu’en France ?

Oui, mais il faut comprendre que nous sommes à Bruxelles, la capitale de l’Union européenne, celle qui a voulu l’oppression des peuples. Depuis, toutes les taxes sont tombées, beaucoup de lois ont été changées. Donc, c’est normal que ce soit plus difficile, ici à Bruxelles, de se faire entendre qu’à Liège, Namur ou Charleroi, où ils n’ont pas ces problèmes-là. C’est pour ça que j’essaie d’amener les gens ici. Le premier week-end, nous étions environ 3.000 personnes, mais ça a diminué ensuite, à cause de la désinformation, mais aussi du fait des arrestations et des manifestants mis dans les écuries à Etterbeek. Pourtant, Bruxelles est le plus beau signe, en tant que gilet jaune. S’il n’y a plus de révolte ici, il n’y aura plus que des manifestations autorisées comme dans les autres villes, ce qui n’apportera rien. La seule chose qu’on a soi-disant gagnée, c’est la démission de Charles Michel, mais elle n’est en rien due aux gilets jaunes. C’est la N-VA qui a quitté le gouvernement pour essayer de prendre l’avantage pour les élections en mai.

Tu penses que les gilets jaunes ne gagnent pas parce qu’ils ne sont pas assez nombreux ?

Oui, car si nous étions plus nombreux nous pourrions affirmer que nous représentons le peuple. Je pense qu’on représente vraiment les classes sociales les plus défavorisées. Moi-même j’élève seul ma fille. J’ai conscience de la difficulté de la vie, ce que d’autres ne connaissent pas ou beaucoup moins, parce qu’ils sont en couple, qu’ils ont deux salaires qui rentrent… Pourtant, on se bat pour tout le monde. Pour le moment, c’est nous qui sommes dans l’embarras et dans les problèmes d’argent, mais si on laisse faire, c’est toute la classe populaire qui morflera plus tard.

Quand tu dis « nous  », il y a beaucoup de gens qui vivent difficilement, un enfant sur quatre qui vit sous le seuil de pauvreté…

Oui, mais alors ils sont où, ces gens-là ? On a besoin d’eux ! Parce que nous, on fatigue aussi, depuis le 16 novembre !

Ils sont où, tu crois ?

À mon avis, ils font la sourde oreille, se complaisent dans leurs petites habitudes parce qu’ils peuvent encore se le permettre. Quand tu compares le Black Friday et le nombre de gens qui se bougent pour faire entendre leur voix, il y a un différentiel incompréhensible et on se sent seul, on se demande pourquoi, nous, on voit ces choses-là et les autres pas. S’ils les voyaient, ils seraient dans la rue avec nous, à coup sûr.

Le 15, quand la police a canalisé les manifestants vers Rogier, elle a, à un moment donné, sécurisé la rue Neuve. Ils ont tout fait pour empêcher que les manifestants perturbent les consommateurs dans leurs achats…

Ça se fait depuis le début… Le meilleur ratio qu’il y ait eu pour nous, c’est un manifestant pour deux policiers la première semaine, au moment où nous étions les plus nombreux ; malgré ça, ils étaient le double de nous, avec autopompes, chevaux, brigade anti-émeutes, policiers en civil… On aimerait bien faire comme en France, mais on est en sous-effectif !

Vous communiquez essentiellement via Facebook. Qu’est-ce qui se passe pour l’instant à ce niveau-là ?

Une loi est facilement passée en 2015 après les attentats terroristes, car les citoyens avaient peur et voulaient donner toutes les armes au politique pour éviter que ça se reproduise. Mais il y a quelques semaines, en relisant toutes les clauses de ce texte de loi, j’ai vu que ce qui est considéré comme attentat terroriste est trop large. Par exemple, le fait que je relaie des informations réelles et justes par rapport aux agissements des politiques sur Facebook est un motif pour me surveiller.

Tu as été arrêté ?

J’ai été rapidement arrêté la deuxième semaine. Le vendredi 1er décembre, j’ai réussi à aller à la manifestation, même jusqu’à me rendre au Parlement européen, où on était à peu près 150, pacifiquement. Mais à cause du fait d’être à cet endroit, on a été chargés par la police avec du gaz lacrymogène. Puis elle nous a entourés et interpellés arbitrairement. C’est pourquoi en rentrant chez nous, on a voulu trouver une solution pour que les gens puissent arriver sur le lieu de manifestation. Ayant beaucoup de contacts avec le mouvement sur les réseaux sociaux, j’ai lancé un petit statut en donnant des conseils aux gens pour ne pas se faire arrêter.

Le procès-verbal, c’est quand tu as été arrêté à la manifestation ?

Non, parce que ça n’a pas été le cas. Nous étions une centaine le premier vendredi, et sommes presque tous rentrés chez nous sans problème. Ils ne savaient pas qui j’étais, ni que j’étais là. Dès que je rentre chez moi, je prépare avec des amis les manifestations de la semaine d’après. Le 5 décembre, je vois sur Facebook que deux personnes souvent présentes à Liège avec les gilets jaunes se sont fait arrêter : Cédric Zachariou et Max « Le Belge ». Étant aussi présent qu’eux sur les réseaux et ayant parlé à énormément de personnes à ce moment-là, je sens que quelque chose va me tomber dessus, que la police va venir chez moi. Avant d’aller dormir, je publie un statut sur Facebook pour donner des nouvelles à tous mes amis, gilets jaunes et autres, et à ma famille évidemment… Le lendemain à 10h40, ça sonne chez moi, pendant que je dormais. Au parlophone, un inspecteur m’invite à sortir. Alors la pièce tombe et je m’étonne d’avoir eu raison à ce point-là ! Je savais qu’on avait tout saisi chez deux autres interpellés avant moi : téléphone, ordinateur, tout ce qui aurait pu servir à communiquer.

Alors à ce moment-là, tu sors ?

J’ai eu la présence d’esprit de prendre mes clés parce que je sens bien qu’ils veulent perquisitionner et je ne voulais pas leur laisser la possibilité de le faire directement. Il y a deux inspecteurs de police et deux de l’antiterrorisme.

De la brigade antiterroriste ! ?

Oui, parce que ceux qui nous surveillent sur les réseaux sociaux, c’est la brigade antiterroriste. Ils étaient fermés et durs. C’est eux qui s’occupent des gilets jaunes, pourtant pas des terroristes, mais des gens normaux. Cela veut dire beaucoup de choses.

Aurais-tu pu ne pas sortir ? Ils avaient un mandat d’arrêt ?

Pas à ce moment-là. Ils m’ont juste demandé de venir à la porte. Je leur ai demandé innocemment ce qu’il se passait, entouré par ces quatre hommes qui m’ont demandé de les suivre au commissariat, me faisant comprendre que c’était obligatoire. C’est par les réseaux, surtout Facebook, qu’ils avaient eu mon nom. Il y a des groupes où ils sont particulièrement présents, m’a dit l’inspecteur. Par exemple, le groupe d’Edgard Dache qui s’appelle Police Control Belgium. Lui, c’est un monsieur un petit peu limite, il est très ami avec les politiques… L’inspecteur me l’a dit lui-même : ils me connaissent parce qu’ils ont une vision totale sur ce groupe-là.

Et donc tu les suis ?

Moi je les suis gentiment. Je leur dis que je vais m’habiller et que je reviens. Avant ça, ils me demandent si je consens à une perquisition, que je peux accepter ou non.

Une perquisition à l’amiable !

Voilà. Là je leur dis que je ne suis pas d’accord. Ils renchérissent directement : « Monsieur, nous pouvons avoir un mandat, donc ce n’est pas parce que vous dites non que nous n’allons pas venir  ». J’ai quand même refusé, pensant les contrarier, mais 10 minutes après, ils l’avaient, sur base de ce qui était présent sur mon mur Facebook et des discussions que j’avais eues avec les différents gilets jaunes sur le Net, en particulier deux publications, sur lesquelles je vais revenir, et qui sont pour eux les preuves évidentes pour m’arrêter, mais qui pour moi sont totalement arbitraires. Donc en allant vers la voiture, 3 des hommes se mettent devant moi, le 4ème, de l’antiterrorisme, reste derrière moi. Arrivés à la voiture, mon voisin du dessus regardait parce qu’il s’inquiétait, et un homme m’a pris les bras, sans me le demander. Je ne comprends pas pourquoi ils font ça, je n’ai été ni incisif ni violent. Il me met les menottes et je commence un peu à m’énerver en leur demandant pourquoi. Rien ne le justifie. L’autre type de l’antiterrorisme me dit que c’est la procédure. J’essaie donc de garder mon calme, même s’ils me serrent les menottes très fort, ce qui me fait mal aux poignets. Dans la voiture, j’ai insisté en demandant pourquoi. Celui qui me les avait mises me dit : « Tais-toi !  »

Ils sont donc devenus progressivement plus agressifs ?

Oui. Alors je me suis un peu énervé, disant que je ne me tairais pas, que je bénéficiais de la liberté d’expression. Un des inspecteurs s’est tourné vers moi et m’a dit : « Écoute, nous on n’a pas envie que ça parte en vrille ou de devoir être violent avec toi, donc essaie de rester calme jusqu’à ce qu’on arrive au poste. Là, on t’enlèvera les menottes.  » Je me suis tu. Arrivé au commissariat, rue de la Bouteille, je suis interrogé par les deux inspecteurs. Juste avant de rentrer dans la pièce, j’ai l’occasion de voir le lieu de travail de la brigade antiterroriste, qui est la pièce juste à côté du bureau où j’étais. Ça m’a aussi interpellé : il y avait une grande table avec 4 ordinateurs et 8 personnes autour. C’était sans doute la totalité de la brigade antiterroriste de Seraing. C’est sûrement eux qui sont chargés de surveiller les réseaux. De là s’ensuit un interrogatoire sur tout ce qui se trouve sur mon mur, dont des vidéos et des publications.

Ils avaient tout listé ?

Oui et en fait la plainte venait de Charleroi, ce que je n’ai pas compris. Je pense que j’étais surveillé sur Facebook et certainement ailleurs. Mais va savoir jusqu’où ils peuvent aller… J’ai commencé à me justifier sur tout ce que j’avais écrit, par exemple des publications anodines partagées des milliers de fois. Ils se sont basés plus précisément sur deux publications pour venir m’arrêter. La première, c’est une courte vidéo où j’écris en commentaire : « e préfère voir des voitures brûlées que voir des gens mourir à côté de moi  », parce que dans cette vidéo, on voit les CRS qui reculent devant les manifestants pendant 15 à 20 secondes. Par mon commentaire j’ai voulu dire qu’en Belgique, il fallait qu’on réagisse de la même façon, qu’on ne se laisse pas faire. Mais dans cette même vidéo, il y avait 10 secondes où étaient montrées les voitures brûlées à Bruxelles. Ça a donc été utilisé pour m’accuser d’attiser la haine. Je n’ai pourtant jamais dit de brûler une voiture, de frapper un policier ou de casser quoi que ce soit. J’ai simplement incité les gens à se réveiller et à faire entendre leur voix. Ce commentaire est leur « preuve » la plus concrète. Sur cette vidéo de 3 minutes 30, ils se basent sur 10 secondes pour me piéger. Je trouve ça un peu spécial ! La deuxième « preuve », c’est une discussion que j’ai eue avec une dame sur Facebook. Elle dit son désaccord avec les destructions de biens. Sur le coup de l’énervement, je lui réponds : « Je préfère voir des voitures brûlées que voir des gens mourir à côté de moi, comme en France. » C’est ma phrase très précise. Qui ne serait pas d’accord avec ça ? Pour la police, par contre, c’est de l’incitation à la haine. Je n’ai jamais dit : « Brûlez des voitures !  ». Ils m’ont aussi interpellé pour 4 ou 5 autres statuts ou vidéos, pourtant sans commentaire agressif de ma part. Leur but était vraiment de faire en sorte que je me trahisse en disant que je voulais tout casser, mais ils n’ont pas réussi. Ce jour-là, j’ai été interrogé deux fois. Pendant le premier interrogatoire, qui a duré 1h30, la perquisition n’avait pas encore eu lieu. On m’a alors annoncé que j’avais droit au cachot. Je n’y avais jamais été et ça m’a énervé. Je n’avais pas été violent, j’avais répondu à toutes les questions. Je leur ai demandé si je pouvais rester dans le bureau en attendant que la perquisition soit faite. Mais non, je suis resté au cachot 2h30 sans eau, sans la possibilité d’appeler. Il n’y avait aucune raison pour moi d’être là. En plus, je suis claustrophobe, ce que j’ai signalé aux policiers. Après ces 2h30, les inspecteurs sont revenus. Je n’ai rien à dire sur eux, ils ont été sympathiques, ils m’ont donné à boire et à manger, puis ramené dans le bureau pour me parler de tout ce qu’ils avaient trouvé chez moi : mon téléphone, mon ordinateur, des cagoules que j’utilisais quand je travaillais à la poste… Les cagoules, en hiver, quand on était en scooter avec la neige qui tombait, on en avait réellement besoin ! Et malheur pour moi, ils ont trouvé autre chose. C’est là que je leur ai donné un bâton pour me taper : une des personnes proches des gilets jaunes avait fait des recherches sur internet pour trouver comment fabriquer artisanalement des fumigènes à base de sucre et d’engrais. Rien d’explosif. J’avais juste ça sur papier, je m’étais dit que ça pouvait être utile au cas où on devrait se défendre un minimum face aux attaques de la police.

Ils t’en ont parlé ?

Ils l’ont saisi aussi. Mais plus inquiétant encore : j’écris du rap depuis 4 ans. Je préparais des textes sur les gilets jaunes, ils ont même été saisir ça… des textes ! Pourquoi saisir ces textes, alors que je fais très attention à ce que je dis ? Je ne veux pas être agressif ni amener les gens à l’être.

Et après, ils te libèrent ?

Avant ma première écoute avec les inspecteurs, j’avais été en contact avec une organisation de défense des Droits de l’Homme. La juriste m’avait conseillé de ne pas hésiter à parler d’elle plusieurs fois, comme ça ils me garderaient moins longtemps. Il s’agissait d’une arrestation judiciaire et ils auraient pu me garder 48 heures. J’ai donc souvent mentionné cette juriste. Ils m’ont écouté par rapport à ce qu’ils avaient trouvé, je me suis justifié par rapport à tout encore une fois et ils ont clôturé le 2ème procès-verbal. Ils ont tout transmis à la juge d’instruction, je pense, et m’ont dit qu’ils allaient me mettre au cachot une 2ème fois. Ça m’a encore plus énervé. Ils ont dit que c’était la procédure. En plus, ce jour-là, j’avais un rendez-vous avec la dame des Droits de l’Homme à Bruxelles. Je n’ai pas pu y aller.

Et si tu avais dû aller chercher ta fille à l’école ou… ?

Ça ils s’en foutaient. Leur but, d’après ce que j’ai compris, n’était pas de m’arrêter parce que j’attisais la haine. Les inspecteurs, en discutant avec moi des gilets jaunes, étaient totalement d’accord avec moi ! Ils me conseillaient même sur ce que je devais mettre ou ne pas mettre dans le procès-verbal quand je disais certaines choses sous le coup de l’énervement. Dans le fond, ils comprenaient notre combat, mais disaient qu’ils avaient des ordres et qu’ils devaient m’interroger.

Quel est le but plus haut, alors ?

Le vrai but, c’est d’étouffer le mouvement. Dès les premières semaines, ils ont voulu dénicher toutes les personnes qui conseillaient ou motivaient les autres, ceux qui fédéraient sans se mettre en avant, comme Max « Le Belge » et Cédric Zachariou. À partir du moment où une personne est trop intelligente, prend trop de place ou est trop suivie, elle se fait arrêter. J’étais le premier à Seraing et, pour vous dire à quel point la désinformation dans les médias est impressionnante, Sud-Presse a sorti un article sur mon arrestation, totalement faux, mais sans citer mon nom. Pour eux, on était des terroristes, on préparait des grenades, des vraies, pas des fumigènes faits à bases d’engrais et de sucre. Est-ce que ça a déjà tué quelqu’un ?

Et les autres médias ?

RTL-TVi, Sud-Presse et la RTBF n’ont pas parlé de mon arrestation, mais pour eux comme pour les autres, c’est soit le silence, soit la désinformation dans le sens où ils utilisent ce qui pourrait nous porter préjudice en enlevant tout ce qui pourrait être en notre faveur. À la RTBF, ils sont magnifiques ! Si, chez RTL, ils ne sont déjà pas très objectifs, à la RTBF, c’est pire. Ils n’ont même pas un peu d’objectivité, ni de conscience. Tout ce qui est partagé, ainsi que les gilets jaunes qui ont été invités sur leurs plateaux, ça a toujours été dans un but d’incriminer notre mouvement.

Tu veux dire qu’ils ont invité des gilets jaunes qui étaient plutôt des moutons ?

Je pense notamment à Elodie Doppagne. J’ai été beaucoup en contact avec elle après sa première interview à la RTBF où, à mon sens, elle s’était fait complètement casser face à des politiques chevronnés parce qu’elle n’était pas prête. 6 mois après, on s’est un peu disputés parce que je lui ai dit qu’elle devait comprendre qu’on en était arrivés à un moment où, si on va sur les plateaux de télévision, il ne faut pas avoir d’attitude agressive mais incisive. On n’a plus d’autorisation à demander. Nous, on pense représenter le peuple parce que dans tous les groupes de gilets jaunes auxquels j’appartiens, on est déjà à peu près une centaine de milliers. Je lui avais dit que je n’étais pas contre le fait qu’elle assume le rôle de porte-parole, mais qu’il fallait alors le faire de la meilleure manière possible. Parce qu’on est face à des personnes dont le but est de nous désolidariser. Sur les plateaux, ils vont toujours chercher les personnes un peu simplettes ou celles qui sont restées bloquées sur cette histoire de taxe.

C’est le pouvoir au peuple ?

Le pouvoir au peuple, c’est qu’il puisse avoir sa propre voix dans la politique. Nos représentants ne connaissent en rien le quotidien des gens comme nous. Ils vivent avec 10, 15, 20.000€ par mois… Il suffit de voir ce qu’il s’est passé avec Publifin, Nethys, ou même par rapport au climat : 75.000 personnes marchent pour le climat et 2 jours après, la Belgique est le seul pays à ne pas accepter les conditions qui avaient été posées pour limiter le réchauffement climatique. C’est bien la preuve que leur but n’est pas de régler les problèmes climatiques ou la pauvreté, mais plutôt de servir les lobbies pharmaceutiques et industriels et les plus grandes richesses mondiales. D’ailleurs, quand  le  mouvement des gilets jaunes a commencé, Rothschild a vendu ses actions. Pourquoi ? Parce que tout le monde se rend bien compte que c’est eux le problème. Et tant qu’ils auront la mainmise sur la politique avec l’argent, on ne pourra pas se faire entendre. Et ça fait 50 ans que ça dure. La Déclaration universelle des droits de l’homme n’est même pas un texte contraignant. Il a été rédigé en 1948, et c’est depuis ce moment-là que les élites préparent le terrain. C’est pour ces raisons qu’on ne veut pas abandonner. La juge d’instruction m’a dit : « Si jamais on te revoit, ou qu’on voit que tu es trop présent sur les réseaux sociaux, on reviendra t’arrêter !  » Selon la loi, le fait d’avoir ne serait-ce qu’une recette de fumigène artisanal aurait pu me valoir 3 mois. Ils m’ont dit que j’avais de la chance. Ils se sont dit que comme les autres, j’allais me calmer à cause de ma famille, de mon travail. À ce moment-là, j’avais encore un travail, que j’ai perdu à cause de tout ça.

Tu as perdu ton boulot ?

Oui. Je ne vais pas dire que je suis devenu une personne médiatique, mais depuis le 16 novembre, j’ai mis ma vie personnelle entre parenthèses. Je regroupe sur mon mur tout ce qui pourrait être intéressant pour le mouvement. Mon employeur l’a vu, il a su pour mon interpellation parce que j’étais censé travailler ce jour-là. Ma sœur, qui travaille avec moi, lui a expliqué pourquoi je n’étais pas là. Mais j’ai perdu mon boulot après 8 mois, alors qu’ils étaient contents de moi. Voilà leur but, en fait, en interpellant ceux qui essayent de créer des ponts, des liens, de trouver des solutions. Et c’est ce qu’ils ont réussi à faire avec d’autres. Pour ne citer qu’un exemple, Max « Le Belge » était vraiment sur les points de blocage et il s’est fait arrêter pour ça, notamment à Wandre. Filmant en live pendant qu’il refusait, c’est sur cette base qu’il s’est fait interpeller. Ils ont perquisitionné chez lui et ont dû trouver quelque chose. Depuis, il s’est calmé. On le voit encore, mais plus à Bruxelles, seulement à Liège dans les manifestations autorisées. Et le problème avec ces manifestations, c’est qu’elles sont récupérées par des petits partis. Pas le PS ou Ecolo, mais plutôt Agora ou Demos. À l’heure actuelle, à Liège, la manifestation est gérée par les gilets jaunes mais aussi par le PTB. À Namur, c’est un autre parti.

Évidemment, tu penses que le mouvement ne doit pas être lié à des partis ?

Tout à fait. Cette semaine-ci, tous les gilets jaunes étaient d’accord pour le RIC [Référendum d’Initiative Citoyenne], c’était vraiment l’idée de base. Le RIC est un suffrage citoyen où pour chaque question, chaque loi, il faut qu’il y ait un vote, donc tout le peuple a le droit de dire ce qu’il pense. Le RCP est totalement différent. Là, les petits partis veulent faire sauter tous les partis traditionnels – PS, Ecolo, N-VA – pour prendre leur place, car ils étaient dans la politique avant les gilets jaunes. Si le RCP passait à l’heure actuelle, ce serait donc ces petits partis qui n’ont jamais été au pouvoir qui en profiteraient. Le problème ne serait pas réglé parce qu’il faudrait élire une personne dans une liste de ces partis. Encore une fois, le peuple n’aura toujours rien à dire. Et ça c’est un exemple parmi tant d’autres qu’on essaie de combattre sur les réseaux. C’est difficile parce que il y a les gens de Nation, de l’extrême droite, de l’extrême gauche, de partout en fait, il faut vraiment tout surveiller.

Pour terminer, Andréa, malgré les risques, tu vas continuer ?

Moi je vais continuer, je serai présent à Bruxelles jusqu’à la fin, même si je dois me retrouver tout seul avec un gilet jaune ! Mais il serait vraiment temps que les gens prennent conscience que notre combat n’est pas une taxe sur l’essence, c’est d’obtenir une vraie voix populaire pour apporter une solution à la pauvreté, au climat, à la corruption à tous les niveaux du pouvoir, jusqu’au niveau européen. On veut rester à Bruxelles, la capitale de l’Europe est là ! Dans un sens, on a un devoir en habitant en Belgique. Déjà 23 pays se sont soulevés en Europe. Nous on représente la pointe de l’épée, donc il est logique qu’on soit un peu plus malmenés et qu’ils fassent tout pour nous faire taire, mais il est aussi logique que nous ne puissions pas nous arrêter. Il faut rester à Bruxelles, il faut être patients, rameuter les gens, peut-être que la 1ère semaine on sera 500, la 2ème 1.000, la 3ème 2.000, mais je suis sûr et certain qu’à force de continuer comme ça, on peut montrer aux gens que notre mouvement est hors partis et social. Des actions sociales il y en a partout, comme des gilets jaunes qui vont apporter du café aux sans-abris. Il y a du lien qui se recrée et c’est magnifique ! On a tendance depuis une trentaine d’années à se renfermer, en écoutant les médias. On se base en fait sur…

… sur une fausse réalité ?

Une fausse réalité ! Nous, depuis le 16 novembre, on s’en rend compte. Et c’est ça qui est beau ! À chaque manifestation, à chaque blocage, c’est ça qui nous donne la force aussi, on parle avec des gens et on se retrouve toujours sur les mêmes revendications. Sur les réseaux aussi, même si on n’est pas d’accord, on finit toujours par trouver un terrain d’entente. C’est ça qu’ils ne montrent pas, justement pour nous diviser. En ce moment, on est en train de créer un site internet pour prendre contact avec tous les gens de Wallonie, de Flandre et de Bruxelles. Ce sera beaucoup plus facile, vu la censure sur Facebook, où on n’arrive pas à créer un événement de plus de 1.000 participants sans qu’il soit supprimé. Notre but principal est de ne pas laisser tomber Bruxelles, sinon c’est tout le mouvement qui meurt. On l’a déjà vu la semaine passée avec les récupérations politiques. Il faut vraiment que les gens se rendent compte qu’il faut surtout rester unis. On veut tous la même chose, il est temps que les gens en soient conscients et qu’ils sortent en rue, parce que c’est là qu’on a besoin d’eux, à Bruxelles. Tant qu’on n’aura pas de présence, on n’aura pas de poids, mais on continuera malgré tout. Le problème c’est la fatigue mentale due aux arrestations, au froid, aux blocages. Mais on ne lâche rien, on est là ! Ils peuvent revenir et m’arrêter, c’est pas pour ça que je m’arrêterai, comme je l’ai dit aux inspecteurs. Je les ai remerciés parce qu’à vouloir me brider et m’arrêter dans le mouvement, ils m’ont donné 10 fois plus de détermination. Avant de partir je leur ai même fait la bise et je les ai remerciés.

Interview réalisée par Alexandre Penasse, Bruxelles, janvier 2019. Retranscrite par Sébastien Gillard, retravaillée par Bernard Legros.

Vidéo de l’interview disponible sur
https://www.kairospresse.be/article/interview-dun-gilet-jaune-belge-le-pouvoir-fait-tout-pour-les-faire-taire


Léa Viana Ferreira
Illustrateur

Léa Viana Ferreira
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