Constantin Mirabel le mystérieux nous rappelle quelques faits médiatiques passés et dérangeants. La pédo-criminalité — dont l’affaire Epstein est un aboutissement, une exacerbation — a des racines anciennes que les médias dominants refusent encore d’envisager, parce qu’elles les renvoient à leur propre responsabilité d’alors. Cet article coup de gueule rouvre les plaies, en espérant pouvoir mieux les suturer.
Disons-le clairement : mon intention n’est pas ici de remettre en cause l’intérêt du travail mené par Willy Le Devin, journaliste à Libération, dans son ouvrage Les hommes de la rue du Bac[1]. Non, le malaise dont je vais parler est, principalement, ailleurs. Il tient à l’endroit d’où parle son auteur. Ce malaise est amplifié par la réception de son livre qui a, logiquement, été amplement promu par le système médiatique sympathisant de ce quotidien. Observer leurs journalistes se poser en donneurs de leçons sur ce sujet donne à penser, voire à s’insurger.
Libération a été la couveuse des revendications de la dépénalisation de pédophilie dans les années 1970-80. Toutes les personnalités qui en ont incarné la promotion (Daniel Cohn-Bendit, Frédéric Mitterrand, Michel Foucault, Guy Hocquenghem, etc.) étaient chez elles à « Libé ». France Culture relate qu’à cette époque « de nombreux journaux se font l’écho de ce mouvement pro-pédophile, qui aux Pays-Bas est devenu un mouvement politique. Libération en tête,[c’est moi qui souligne] avec même des petites annonces sans ambiguïté »[2]… Aujourd’hui, l’Église promptement accusée, je n’ai, à ma connaissance, jamais entendu Libération demander pardon aux victimes, à l’exemple de l’institution catholique. Surtout, celle-ci a toujours eu conscience que la pédophilie était un crime, et elle l’a toujours condamné[3]. Elle n’en a jamais assuré la propagande, contrairement à Libération. Le journaliste évoque un « Libé post-68 » (p. 74) pour mieux s’en démarquer. Dans son livre, une de ses interlocutrices s’en étonne même : « “Jamais je n’aurais cru raconter tout cela à un journaliste de Libé ! Après vos écrits des années 1970, c’est le grand virage dites-moi !” Je ne peux qu’acquiescer. Par le passé, Libé a, il est vrai, publié des articles prônant “l’aventure pédophile”. Ils ont accompagné l’époque de la libération sexuelle post-68, et certains auteurs, comme Schérer ou Matzneff, ont été traités avec bienveillance voire enthousiasme dans nos colonnes. Mais cette époque n’est plus et Libé a dressé son inventaire. Sorj Chalandon a initié le mouvement par un article introspectif en 2001. Depuis, CheckNews, la cellule de fack-checking du journal, est régulièrement revenue sur nos écrits du passé, notamment en 2017. “Notre génération fait le job”, dis-je à ma nouvelle complice. » (p. 95). Vraiment ?
L’idéologie libérale-libertaire, voire libérale-libertine, est ce qui fait Libération. C’est elle qui l’a conduit hier à être la matrice de la revendication pédophile. Il fallait « jouir sans entrave ». Qu’il le veuille ou non, le journaliste quadragénaire s’inscrit dans la filiation de cette idéologie. Il ne peut ainsi en faire table rase d’un trait de plume. Il cite utilement Michel Onfray : « Pas de quartier pour l’éducateur, pas de pitié pour l’enseignant, pas de circonstances atténuantes pour le prêtre, pas d’indulgence pour l’entraîneur et, en même temps, une extrême tolérance pour les artistes, au sens large du terme, qui exploitent le filon pédophile et mettent en scène l’amour des enfants dans leurs romans, essais, peintures, dessins ou photographies ». Le philosophe médiatique s’étonne de « l’étrange statut d’extraterritorialité qui permettait aux pédophiles puissants du monde germanopratin d’échapper à la loi qui frappait, à juste titre, les misérables de la pédophilie ». Il est bien difficile de ne pas penser ici à Libération. Nous sommes plus que légitimes à porter cette critique, nous, c’est-à-dire tous ceux qui avons été accablés d’insultes quand, par exemple, nous nous insurgions contre l’impunité d’un Gabriel Matzneff. « Selon moi, un pan entier de l’art et de la littérature française porte une immense responsabilité. Par son prestige prescripteur, “Paris, le berceau des lettres”, n’a-t-il pas envoyé des signaux de permissivité mondialisée ? » s’indigne le journaliste de Libération (p. 227). Mais dans quels journaux ce berceau se nichait-il ?
Aujourd’hui, la pédophilie ne fait plus briller dans cette gauche libérale-libertine, mais cette idéologie se déplace, par exemple vers la revendication au droit à « changer de sexe », notamment pour les mineurs. Et comme hier pour la pédophilie, Libération en est le fer de lance. Si la pédocriminalité laisse aux victimes des séquelles, pour la plupart, psychiques, ce qui est évidemment très grave, la transsexualité y ajoute, elle, des mutilations chirurgicales et des déformations chimiques irréversibles. Bien entendu, tenu par son idéologie, le Libération d’aujourd’hui usera de la même rhétorique que le Libération d’hier pour dénoncer ses objecteurs : « extrême-droite », « réac », « patriarcal », « homo & transphobes », etc. C’est immanquablement le même vocabulaire qui sera opposé, par exemple, aux parents qui s’insurgent, par exemple, de voir des travestis venir parler d’éducation sexuelle à leurs enfants dans leur école. Des accusations d’homophobie et de transphobie aujourd’hui d’autant plus graves qu’elles constituent des délits. C’est le même terrorisme intellectuel qui est actuellement usité par Libération pour toute personne mettant en cause la légitimité de la présence d’hommes dans les crèches et le secteur de la petite enfance (qui a pourtant conduit aux scandales récents à Paris). C’est Libération qui monte immédiatement au créneau pour accuser de tous ces même maux (« complotistes », « transphobes », « extrême-droite »), ceux qui mettent en lumière le tabou sur lequel repose la présidence du couple Macron : un fait de pédo-criminalité avoué, mais couvert par le système médiatico-politique, et même par le système judiciaire, dans des conditions invraisemblables[4]. Rajoutons encore que l’on aurait bien aimé voir Libération produire un tel travail sur l’affaire Epstein. Or, ce n’est que sous la pression d’Internet que les mass médias ont été acculés à en parler, et bien tardivement. Les fact-checkeurs, dont s’enorgueillit Willy Le Devin, ayant plutôt pour fonction de faire taire toutes les objections aux thèses officielles. Une remarque sur l’enquête. « Il ne vient pas à l’esprit de la gauche moderne que la société parfaite qu’elle entend construire et, en attendant, la démocratie médiocre dont, grâce au ciel, nous jouissons encore en quelques endroits, malgré elle, ne puissent pas exister sans au moins un peu de sincérité, de probité et de respect de la vérité. Elle ne conçoit pas que la liberté d’expression détruit la démocratie lorsqu’elle devient la liberté de mentir et de diffamer. Elle reste fidèle au vieux principe du fanatisme qu’une cause juste — et quelle cause ne l’est pas aux yeux de ses propres partisans ? — autorise des procédés injustes. A-t-elle compris, comprendra-t-elle jamais que la démocratie est le régime où il n’y a aucune cause juste, seulement des méthodes justes ? » écrivait Jean-François Revel[5]. J’ai pris connaissance de cette histoire tragique à travers la contre-enquête sur son implication menée par Le Figaro[6]. À sa lecture, je me suis dit que la gravité des accusations à l’encontre de l’écrivain reposait sur peu de preuves. En lisant la réponse apportée à cette contre-enquête dans le livre de Willy Le Devin, il se dégage le sentiment d’une enquête à charge pour démontrer la culpabilité de Revel. Il faut être prudent et avoir de sérieuses preuves avant de jeter l’honneur d’un homme en pâture. Car le journaliste est ici enquêteur, juge et bourreau. Sa révélation publique vaut le couperet. L’histoire judiciaire est émaillée de drames d’innocents accusés et condamnés après des accusations d’enfants, ou de souvenirs d’enfance, qui se sont avérées fausses. Pensons simplement à l’affaire d’Outreau[7]. Cela dit, je suis dans l’incapacité d’avoir le moindre avis sur la culpabilité de Revel, et je ne connais pas les développements. Peut-être l’auteur a-t-il raison. Néanmoins, quand on traîne le passif de « Libé », et que l’on y est stipendié, on aimerait que ses agents commencent par regarder la poutre dans leur œil.
Constantin Mirabel
[1] Willy Le Devin, Les hommes de la rue du Bac, JC Lattès, 2026.
[2] « Quand des intellectuels français défendaient la pédophilie », Fiona Moghaddam et Cécile de Kervasdoué , France Culture, 3 janvier 2020.
[3] Avis aux imbéciles : ils ne m’apprennent rien en m’expliquant que cela n’a pas empêché des membres du clergé d’y sombrer.
[4] « Cyberharcèlement de Brigitte Macron : les 10 accusés condamnés de quatre mois de prison avec sursis à six mois ferme », Libération, 5 janvier 2026. Ainsi une loi destinée à protéger les jeunes a été détournée pour condamner des internautes qui relataient des faits reconnus par leur auteurs : l’enseignante Brigitte Macron avait 39 ans quand elle a détourné un mineur de 15 ans. « Nous vivons sous la présidence d’un homme dont tout le monde sait qu’il a été séduit mineur par une femme adulte. C’est une situation qu’une politique publique de prévention des violences sexuelles devrait nommer comme délictueuse. Au lieu de quoi la puissance du régime présidentiel impose à tous le silence, la banalisation, la romantisation à travers des livres et la normalisation d’une situation anormale. C’est un exemple typique de culture de l’inceste qui régit non seulement les familles incestueuses, mais également toute une société, bâtie sur l’écrasement d’une large minorité de sa population. » Cécile Cée, Assemblée nationale, commission parlementaire sur l’inceste, en direct, 29 avril 2026.
[5] Jean-François Revel, La connaissance inutile, Grasset, 1998.
[6] « Affaire pédocriminelle de “la rue du Bac” : contre-enquête sur l’accusation visant Jean-François Revel », in Le Figaro, 11 mars 2025.
[7] « Le sociologue Paul Ariès aura durant le débat (de l’émission diffusée le 27 mars 2000 sur France 2, intitulée “Viols d’enfants, la fin du silence”) cette considération déconcertante : “Ce que racontent les enfants est inimaginable. Ils ne peuvent donc pas l’avoir imaginé” », relevait l’hebdomadaire Marianne. Faut-il alors croire tous les enfants qui ont vu la Vierge et autres apparitions entraînant leur société dans leur psychose ? D’autant plus que les sociétés contemporaines ne sont pas moins imbibées de croyance que celle d’hier. « Prendre au sérieux la parole de l’enfant ne doit pas être synonyme de la prendre à la lettre », tribune de Delphine Provence et Paul Bensussan, Marianne, 1er novembre 2021.


