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3 décembre 2019

LE SOIR … LA RUBRIQUE POUR S’ENDORMIR (Kairos 36)

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SURTOUT NE PAS TOUCHER AUX « GENS D’EN HAUT »

« On peut ne pas être d’accord avec la lutte des classes, juger le concept d’un autre âge, le trouver extrême voire dangereux à l’usage, il est contestable, mais il n’est pas démagogique. En revanche, l’incrimination à tout va de l’élite, l’establishment, les gens d’en haut, ça… C’est du Salvini, du Cinq Étoiles au mieux, du Trump, du Marine au pire. Le PTB a très envie de faire des voix ? Attention à perdre la sienne.  » (22/08/2018). Ah oui, ça ils n’aiment pas les médias qu’on fustige les riches, l’establishment. C’est que ce sont aussi leurs patrons, comme l’épisode Financité nous le démontre encore (voir le dossier dans ce numéro). Ils ne veulent pas qu’on incarne la domination, préfèrent parler des riches de manière générale (mais pas des « riches belges  », voir page 8 de ce numéro). Souvenons-nous de ce que disait Francis Van de Woestyne, ancien rédacteur en chef de La Libre, dans un éditorial (6 janvier 2014), suite à la visite bruxelloise organisée par les syndicats pour montrer les lieux où résident les grosses fortunes fiscalement protégées : « À la veille du week-end, les responsables syndicaux ont réalisé un “safari” dans Bruxelles, un minitrip destiné à pointer du doigt les “espèces fiscales protégées” de Bruxelles. Amusant ? Plutôt navrant… (…) La stigmatisation systématique des “riches”, telle que la pratiquent les syndicats, est déplorable. Alors quoi, il suffit d’être pauvre pour être honnête… ? Un pays a besoin de riches. Pour investir, pour prendre des risques. Le système devrait d’ailleurs faire en sorte que les grosses fortunes, et les autres, trouvent un intérêt à placer leur argent dans l’économie réelle du pays plutôt qu’à chercher des rendements élevés ailleurs. Ce ne sont pas les riches qui sont responsables de la crise, mais bien ces apprentis sorciers qui ont profité des failles d’un système pour le faire déraper  ». […]

Pas étonnant dès lors que, lorsque Raoul Heddebouw dit : « Je propose de diminuer de moitié le salaire du bourgmestre, 10.000€, aujourd’hui. Si Willy Demeyer entend… Ada Colau, de Podemos, a fait ça à Barcelone…  », le journaliste lui réponde : « C’est démagogique. » Réflexe pavlovien…

LE RÔLE DE L’ÉCOLE : PENSER [INFORMATIQUE]

« Vers la pensée informatique à l’école » titrait Le Soir ce 28 août. Sous la photo d’une classe de début de primaire, avec dans le fond un enfant sur une escabelle tapotant sur le TBI (tableau blanc interactif) : « Les technologies informatiques récentes ont encore du mal à trouver leur place dans de nombreuses écoles ». C’est sûr, et Le Soir fera son œuvre pour convaincre de la nécessité qu’elles s’imposent. On parle de S.T.E.M., pour Science, Technology Engineering, et Math. « Le but ? Décloisonner les matières à caractère scientifique, numérique et technique, explique le professeur. Pendant deux heures, on profite d’un projet, proposé par l’élève, pour enseigner lesdites matières. Parmi les idées des enfants pour cette première rentrée : la robotique – sous la forme du combat de robots – ou la fabrication d’un hélicoptère modèle réduit…  ». Chouette, comme ça les petits seront prêts quand leur instituteur sera remplacé par un robot !

LE SEIN ET L’ÉCRAN

Dans la même veine, la contre-offensive médiatico-technocratique s’amorce, les tenants de la pensée « progressiste » ayant pris la mesure de l’importante diffusion des dangers sanitaires de la surconsommation d’écrans. Elle organise donc son « grand débat » le 16 octobre à Bruxelles, sponsorisé par Le Soir qui, dans son édition du 5 septembre, interviewait un des orateurs prévus, Marcel Rufo. Ce dernier, expert patenté, du genre qui avance avec son temps, même si c’est pour aller vers le gouffre, n’hésitait pas à dire : « L’écran fait partie du quotidien de l’enfant comme le sein et le biberon.  » Dont acte. La présence de l’objet se suffit à elle-même et justifie sa légitimité, sans jamais poser la question du lobby des multinationales et de l’argent en cause, évoquant plutôt le risque de son absence, lorsqu’à la question suggérant la réponse, du journaliste : « Un gosse qui se désintéresserait complètement des écrans, ce serait une source d’inquiétude ?  », le psychiatre répondra : « Sûrement  ». Ça promet, le débat !

Alexandre Penasse

DORMIR OU VOMIR, IL FAUT CHOISIR ?

La « perle » médiatique sélectionnée ici implique des risques de vomissements plutôt que d’endormissement. Le 7 août dernier, Le Soir a publié un article sur les nouvelles sanctions du gouvernement Trump sur l’Iran(1). Le texte s’attaque intelligemment à ces sanctions. Il critique cependant aussi l’Iran, ce qui est légitime en soi. Mais il le fait d’une manière totalement caricaturale, qui annule sans doute une bonne partie des effets positifs de l’article en question, voire les transforme en leur contraire. Le passage concerné : « L’Iran des ayatollahs est bel et bien un régime abominable où les droits de l’homme sont foulés aux pieds. Ses interventions extérieures, à commencer par son soutien fidèle au sanguinaire Bachar el-Assad, attestent d’un cynisme sans limites. Le fait de se targuer d’appartenir à un camp anti-impérialiste auto-proclamé (…) n’excuse rien  ». Certes, le pouvoir iranien, comme la plupart des gouvernements, mérite de très fortes critiques, en particulier pour sa pratique de la peine de mort (il fait partie des champions, dans ce domaine, avec les USA et l’Arabie Saoudite notamment(2)). Mais se limiter aux côtés négatifs et les exagérer est non seulement injuste mais aussi particulièrement irresponsable quand il s’agit ici d’un pays qui se trouve dans le viseur de plusieurs puissances, qui ont amplement montré leurs capacités destructrices, à commencer par les USA. Mais il y a des petits « oublis » car, quand on critique l’Iran, il est très indiqué de rappeler aussi quelques faits comme ceux-ci : malgré tout ce qu’on peut lui reprocher, la révolution iranienne a aussi permis des progrès sociaux très importants. Par exemple, avant celle-ci, seuls 28 % des femmes entre 15 et 49 ans étaient alphabétisées. En 2008, 87 % d’entre elles le sont, et leur scolarité est de 9 ans en moyenne, contre 2 ans avant la révolution(3). Les femmes sont présentes, au parlement iranien. Et si elles y sont minoritaires, leur nombre a doublé, en 2016(4). La communauté juive iranienne est la plus nombreuse du Moyen-Orient (après celle d’Israël, bien sûr). Et elle est représentée au parlement(5).

Le président iranien actuel tente de dialoguer même avec les régimes les plus hostiles à son pays, comme l’Arabie Saoudite qui, par contre, reste dans l’agressivité et la provocation(6). Le camp occident-pétromonarchies a des responsabilités écrasantes dans la guerre en Syrie(7). Le Moyen-Orient, entre autres, est constellé de bases militaires étatsuniennes. L’Iran est un des seuls pays où il n’y en a pas(8). Son appartenance à un camp anti-impérialiste n’est donc pas seulement « proclamée ». Ce dernier point devrait d’ailleurs nous dissuader de trop accuser ce pays, tant que nos gouvernements, soit, ne critiquent que mollement les USA, soit se comportent comme leurs dociles vassaux…

Daniel Zink


Alexandre Penasse

Alexandre Penasse

Auteur
Daniel Zink
Auteur
Dina Melnikova
Illustrateur

Dina Melnikova
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